{"id":223296,"date":"2024-03-24T19:29:12","date_gmt":"2024-03-24T18:29:12","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=223296"},"modified":"2024-03-24T19:30:24","modified_gmt":"2024-03-24T18:30:24","slug":"le-kazakhstan-epicentre-des-repressions-nationales-en-union-sovietique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2024\/03\/24\/le-kazakhstan-epicentre-des-repressions-nationales-en-union-sovietique\/","title":{"rendered":"Le Kazakhstan : \u00e9picentre des r\u00e9pressions nationales en Union sovi\u00e9tique"},"content":{"rendered":"\n
Isabelle Ohayon est historienne, sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire sociale et politique de l\u2019Asie centrale \u00e0 l\u2019\u00e9poque sovi\u00e9tique, au sein du CERCEC \u00e0 l\u2019EHESS. Elle a conduit de nombreuses recherches au Kazakhstan, dans les archives comme au plus pr\u00e8s des populations, en particulier sur les violences politiques qui ont accompagn\u00e9 la sovi\u00e9tisation de ces espaces immenses.<\/em><\/p>\n\n\n\n Elle a notamment men\u00e9 des travaux pionniers sur les famines provoqu\u00e9es intentionnellement \u00e0 l\u2019\u00e9poque stalinienne. Dans le cadre d\u2019un nouvel \u00e9pisode de notre s\u00e9rie \u00ab <\/em>Violences imp\u00e9riales : l\u2019actualit\u00e9 russe du pass\u00e9 sovi\u00e9tique<\/em><\/a> \u00bb, co-dirig\u00e9e par Juliette Cadiot et C\u00e9line Marang\u00e9 (M\u00e9morial France), nous l\u2019interrogeons sur l\u2019histoire et la m\u00e9moire des r\u00e9pressions nationales en Asie centrale pour mieux comprendre leur nature, leur dynamique et leurs effets \u00e0 long terme. Pour recevoir les nouveaux \u00e9pisodes de la s\u00e9rie, <\/em>abonnez-vous au Grand Continent<\/em><\/a>.<\/em><\/p>\n\n\n\n Il faut distinguer deux temporalit\u00e9s de la colonisation de l\u2019Asie centrale par l\u2019Empire russe, pour comprendre les diff\u00e9rentes emprises du pouvoir colonial sur les populations subjugu\u00e9es, que ce soit dans les steppes ou en Asie centrale m\u00e9ridionale, aussi appel\u00e9e Turkestan. La premi\u00e8re s\u00e9quence correspond \u00e0 un processus assez long de conqu\u00eate des steppes kazakhes entre le d\u00e9but du XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle et le milieu du XIXe<\/sup> si\u00e8cle. Elle se caract\u00e9rise par une avanc\u00e9e militaire progressive, jalonn\u00e9e par des trait\u00e9s d\u2019all\u00e9geance conclus avec les khans des conf\u00e9d\u00e9rations tribales (hordes) kazakhes et par la cooptation des autorit\u00e9s locales, ainsi que par l\u2019\u00e9tablissement de lignes de fortifications et de cantonnements cosaques. Elle ne rencontre pas de contestation d\u2019ampleur de la part des \u00e9leveurs nomades avant 1847, date du plus grand soul\u00e8vement arm\u00e9 conduit par le khan Kenesary. Pourtant, de nombreuses entraves \u00e0 la mobilit\u00e9 pastorale, \u00e0 l\u2019acc\u00e8s aux meilleurs p\u00e2turages, affectent d\u00e9j\u00e0 le fonctionnement \u00e9conomique et politique de la soci\u00e9t\u00e9. Cette pr\u00e9sence coloniale assez \u00ab dilu\u00e9e \u00bb et d\u00e9l\u00e8gue les pr\u00e9rogatives politiques et juridiques \u00e0 des interm\u00e9diaires autochtones. La premi\u00e8re phase n\u2019est pas anim\u00e9e par une volont\u00e9 d\u2019exploitation \u00e9conomique ou de colonisation de peuplement, mais suit la logique d\u2019une expansion territoriale continue qui doit d\u00e9boucher vers un acc\u00e8s aux mers chaudes, selon les desseins initiaux de Pierre le Grand. <\/p>\n\n\n\n La rupture qui inaugure la deuxi\u00e8me s\u00e9quence de colonisation tient au choc de la d\u00e9faite dans la guerre de Crim\u00e9e (1853-1856). La Russie a l\u2019ambition d\u2019affirmer sa place dans le concert des empires. La conqu\u00eate du Turkestan, c\u2019est-\u00e0-dire de la r\u00e9gion situ\u00e9e au sud des steppes, suit alors un rythme plus soutenu et se traduit par la prise des capitales et des grandes oasis des \u00e9mirats de Kokand et de Boukhara et du khanat de Khiva lors de batailles violentes. Cette derni\u00e8re phase se cl\u00f4t par la signature du trait\u00e9 anglo-russe de 1895 qui sanctionne la fronti\u00e8re des empires. Comme le souligne l\u2019historien Alexander Morrison dans son monumental ouvrage sur la conqu\u00eate russe en Asie centrale <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, ce trait\u00e9 conforte la Russie dans l\u2019affirmation de sa puissance plus qu\u2019il ne r\u00e9v\u00e8le une r\u00e9elle rivalit\u00e9 qui serait mat\u00e9rialis\u00e9e par la comp\u00e9tition sur des territoires disput\u00e9s. Il acte plut\u00f4t en r\u00e9alit\u00e9 un partage entre \u00ab pairs \u00bb. <\/p>\n\n\n\n En Asie centrale, il faut revenir aux ann\u00e9es 1860-1870 pour comprendre comment, sous l\u2019effet des r\u00e9formes du tsar Alexandre II, la colonisation russe change de nature.<\/p>Isabelle Ohayon<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Du point de vue des populations centrasiatiques, et pour ne s\u2019en tenir qu\u2019au cas des Kazakhs, il faut revenir aux ann\u00e9es 1860-1870 pour comprendre comment, sous l\u2019effet des r\u00e9formes du tsar Alexandre II, la colonisation russe change de nature. La rationalisation administrative de la gouvernance territoriale et du syst\u00e8me judiciaire resserre l\u2019\u00e9tau sur la soci\u00e9t\u00e9 nomade. Elle se double d\u2019une politique de formation de m\u00e9diateurs locaux \u00e0 travers des dispositifs d\u2019\u00e9ducation et d\u2019int\u00e9gration. Cependant, le facteur le plus d\u00e9terminant demeure l\u2019essor du peuplement paysan europ\u00e9en qui fait suite \u00e0 l\u2019abolition du servage, \u00e0 la famine de 1891-92 et enfin aux r\u00e9formes de Stolypine en 1906 qui l\u00e9galisent l\u2019installation des paysans \u00ab europ\u00e9ens \u00bb sur les \u00ab terres disponibles \u00bb. Entre 1870 et 1914, plus d\u20191,2 million de Russes, d\u2019Ukrainiens, de Polonais, d\u2019Allemands de la Volga s\u2019\u00e9tablissent sur le territoire des Kazakhs. En 1914, ces derniers ne repr\u00e9sentent plus que 58,5 % de la population des steppes. <\/p>\n\n\n\n D\u00e8s le d\u00e9but du XXe<\/sup> si\u00e8cle, les \u00e9lites kazakhes, lettr\u00e9es et le plus souvent int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9chiquier politique de l\u2019Empire et \u00e0 son paysage intellectuel, d\u00e9noncent l\u2019occupation des meilleures terres et ses cons\u00e9quences pour les \u00e9leveurs nomades : paup\u00e9risation et s\u00e9dentarisation. Elles saisissent \u00e9galement tr\u00e8s vite les enjeux qu\u2019il y a \u00e0 moderniser leur soci\u00e9t\u00e9 pour briser la domination qu\u2019elle subit. Dans le sillage des mouvements progressistes et lib\u00e9raux, mais aussi des r\u00e9formismes musulmans qui traversent le vaste espace transimp\u00e9rial russe et ottoman, elles pr\u00f4nent des mesures d\u2019alphab\u00e9tisation, d\u2019\u00e9ducation, voire de s\u00e9dentarisation et d\u2019urbanisation et revendiquent sinon l\u2019autonomie, du moins une repr\u00e9sentation politique au sein de l\u2019Empire russe. Certains repr\u00e9sentants int\u00e9greront la premi\u00e8re Douma d\u2019\u00c9tat de l\u2019Empire russe en 1906 comme d\u00e9put\u00e9s au sein du parti cadet (constitutionnel-d\u00e9mocrate). <\/p>\n\n\n\n Il est \u00e9videmment bien trop simpliste de formuler les choses dans ces termes. La politisation des steppes s\u2019acc\u00e9l\u00e8re en 1916 avec la r\u00e9volte caus\u00e9e par le d\u00e9cret de mobilisation du Tsar qui appelle tous les hommes adultes \u00e0 des travaux d\u2019arri\u00e8re et implique les colonies dans la Premi\u00e8re Guerre mondiale. L\u2019insurrection embrase toute l\u2019Asie centrale. Cette exp\u00e9rience joue un r\u00f4le de catalyseur : tous les m\u00e9contentements s\u2019expriment et en particulier la contestation du statut de sujets allog\u00e8nes qui supposent des droits diff\u00e9renci\u00e9s et une inf\u00e9riorit\u00e9 de pr\u00e9rogatives pour les populations autochtones d\u2019Asie centrale. <\/p>\n\n\n\n Imm\u00e9diatement suivie par la r\u00e9volution de F\u00e9vrier, cette s\u00e9quence conduit, parmi les Kazakhs, \u00e0 la formation de mouvements politiques qui ob\u00e9issent \u00e0 diff\u00e9rentes cultures de mobilisation politique. Un parti autonomiste lib\u00e9ral, Alash Orda, constitu\u00e9 d\u2019anciens cadets, nait dans ce sillage ; se forme aussi un parti socialiste r\u00e9formiste musulman Uch Zhuz<\/em> (Les trois hordes)<\/em> qui sera marginalis\u00e9 par les bolcheviks ; apparaissent \u00e9galement des mobilisations endog\u00e8nes de r\u00e9sistance r\u00e9gionale. Leurs revendications sont multiples et diversement structur\u00e9es, mais, dans l\u2019ensemble, ces forces se m\u00e9fient ou s\u2019opposent au projet bolchevik. Alash Orda rejoint partiellement les r\u00e9giments blancs dans leur combat contre l\u2019Arm\u00e9e rouge, mais bien vite, \u00e0 la faveur d\u2019un changement de rapports de force, la plupart de ces acteurs politiques seront coopt\u00e9s et rejoindront le Comit\u00e9 r\u00e9volutionnaire kazakh (KirRevKom<\/em>), premier organe \u00e0 gouverner les steppes apr\u00e8s la r\u00e9volution d\u2019Octobre, aux c\u00f4t\u00e9s des bolcheviks \u00ab europ\u00e9ens \u00bb.<\/p>\n\n\n\n La politisation des steppes s\u2019acc\u00e9l\u00e8re en 1916 avec la r\u00e9volte caus\u00e9e par le d\u00e9cret de mobilisation du Tsar qui appelle tous les hommes adultes \u00e0 des travaux d\u2019arri\u00e8re et implique les colonies dans la Premi\u00e8re Guerre mondiale. L\u2019insurrection embrase toute l\u2019Asie centrale.<\/p>Isabelle Ohayon<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ces nouvelles alliances sont le r\u00e9sultat de n\u00e9gociations et de compromis. Ainsi que Gr\u00e9gory Dufaud l\u2019a qualifi\u00e9 dans son ouvrage sur les Tatars de Crim\u00e9e <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, ce \u00ab contrat national \u00bb entre bolcheviks et \u00e9lites autochtones consiste \u00e0 int\u00e9grer les \u00e9lites locales dans les organes du pouvoir depuis le plus petit \u00e9chelon r\u00e9gional jusqu\u2019\u00e0 celui de la r\u00e9publique socialiste sovi\u00e9tique. Il permet aux autochtones de gouverner dans leur langue et selon des usages locaux et doit, en \u00e9change, faire porter la parole bolch\u00e9vique aupr\u00e8s des diff\u00e9rentes populations et assurer la mise en \u0153uvre du \u00ab chantier civilisateur sovi\u00e9tique \u00bb. Sch\u00e9matiquement, on peut dire que jusqu\u2019au tournant stalinien, en 1929, les soci\u00e9t\u00e9s et leurs \u00e9lites sont largement partie-prenantes des transformations de la sovi\u00e9tisation. Et, il faut, aujourd\u2019hui plus que jamais, reconna\u00eetre cette capacit\u00e9 \u00e0 agir aux soci\u00e9t\u00e9s locales qu\u2019elles revendiquent dans l\u2019\u00e9criture de leur histoire. <\/p>\n\n\n\n La russification en tant qu\u2019un ensemble de dispositifs politiques et culturels n\u2019intervient en Asie centrale qu\u2019avec les r\u00e9formes de 1936. La nouvelle constitution sovi\u00e9tique qui s\u2019accompagne du d\u00e9coupage territorial \u00ab d\u00e9finitif \u00bb des r\u00e9publiques d\u2019Asie centrale se double de la r\u00e9forme de l\u2019Arm\u00e9e rouge. La conscription devient obligatoire, universelle et doit d\u00e9sormais se faire hors du territoire d\u2019origine des soldats. Le service militaire sert la russification et l\u2019unification sovi\u00e9tique. \u00c0 cette m\u00eame p\u00e9riode, les langues sont cyrillis\u00e9es, l\u00e0 o\u00f9 elles avaient \u00e9t\u00e9 formalis\u00e9es au moyen de l\u2019alphabet latin dans les ann\u00e9es 1920. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle sovi\u00e9tique, la nouvelle doxa replace la Russie, son histoire et sa culture classique au centre du r\u00e9cit officiel de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n Jusqu\u2019au tournant stalinien, en 1929, les soci\u00e9t\u00e9s et leurs \u00e9lites sont largement partie-prenantes des transformations de la sovi\u00e9tisation.<\/p>Isabelle Ohayon<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Avant cette phase, la sovi\u00e9tisation des \u00c9tats d\u2019Asie centrale se traduit en effet par un processus de \u00ab nationalisation \u00bb des identit\u00e9s. L\u00e0 encore, la politique bolch\u00e9vique rencontre des aspirations exprim\u00e9es par les \u00e9lites lettr\u00e9es socialis\u00e9es depuis la fin du XIXe<\/sup> si\u00e8cle aux id\u00e9ologies nationales qui se propagent dans les empires finissants, ottoman ou austro-hongrois. Les intellectuels nationaux participent \u00e0 la cr\u00e9ation de standards linguistiques, pour les langues orales (kazakhe, kirghize, turkm\u00e8ne), comme pour celles dot\u00e9es d\u2019une tradition \u00e9crite (ouzb\u00e8ke, tadjik) et \u00e0 la fixation de r\u00e9pertoires culturels qui puisent dans des corpus anciens,mais aussi innovent au diapason des avant-gardes du temps. <\/p>\n\n\n\n Comme l\u2019ont admirablement montr\u00e9 les recherches d\u2019Arne Haugen, ces \u00e9lites politiques et intellectuelles agissent, au prix de conflits et de luttes p\u00e9titionnaires, pour infl\u00e9chir les projets de d\u00e9coupages territoriaux venus de Moscou et pour dessiner les fronti\u00e8res de territoires nationaux correspondant \u00e0 leur perception des grandes identit\u00e9s politiques. C\u2019est ainsi que naissent cinq entit\u00e9s nationales majeures en Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzb\u00e9kistan, Tadjikistan, Turkm\u00e9nistan) qui deviendront ensuite des r\u00e9publiques socialistes sovi\u00e9tiques, alors que le projet des autorit\u00e9s de Moscou \u00e9tait initialement de cr\u00e9er seulement trois entit\u00e9s principales dans la r\u00e9gion. Ces processus, qui ont des cons\u00e9quences concr\u00e8tes dans la vie administrative et l\u00e9gale des citoyens dans les ann\u00e9es 1920, contribuent ind\u00e9niablement \u00e0 objectiver l\u2019appartenance nationale pour des populations qui s\u2019identifiaient auparavant et en premier lieu \u00e0 des groupes plus petits, qu\u2019ils soient lignagers ou r\u00e9gionaux, ou \u00e0 une communaut\u00e9 plus vaste, celle des musulmans. Les bolcheviks tentent \u00e9galement de mettre en \u0153uvre une politique d\u2019indig\u00e9nisation<\/em> qui, par des leviers volontaristes, doit accorder des postes de responsabilit\u00e9 aux autochtones dans les appareils du pouvoir, comme dans les secteurs \u00e9conomiques et culturels. <\/p>\n\n\n\n\n\n Il y a une violence intrins\u00e8que au pouvoir sovi\u00e9tique dans sa volont\u00e9 radicale de \u00ab liquider \u00bb ce qu\u2019il th\u00e9orise comme l\u2019arri\u00e9ration des soci\u00e9t\u00e9s d\u2019Asie centrale. En l\u2019esp\u00e8ce, deux de ses caract\u00e9ristiques, la structure lignag\u00e8re et tribale de la soci\u00e9t\u00e9 kazakhe et le mode de production nomade, sont incompatibles avec la sovi\u00e9tisation. La premi\u00e8re parce que les relations lignag\u00e8res concurrencent la logique de la lutte des classes dans la reconfiguration des rapports de pouvoir et des nouvelles hi\u00e9rarchies qui privil\u00e9gient d\u00e9sormais la base sociale \u2014 parfois introuvable \u2014 du r\u00e9gime, c\u2019est-\u00e0-dire les plus pauvres et les domin\u00e9s. La seconde parce que les bolcheviks consid\u00e8rent que le pastoralisme nomade est un mode de production \u00e9conomique non rationnel et instable car il est soumis \u00e0 de trop nombreux al\u00e9as naturels. <\/p>\n\n\n\n On comprend d\u00e8s lors la violence, autant symbolique que physique, qu\u2019a pu repr\u00e9senter pour les soci\u00e9t\u00e9s d\u2019\u00e9leveurs la remise en cause des fondements de leur organisation sociale et \u00e9conomique. Quand les premi\u00e8res campagnes de r\u00e9pression s\u2019abattent en 1928 sur les \u00ab bay \u00bb \u2013 cat\u00e9gorie qui regroupe tout \u00e0 la fois les chefs de lignage ou de communaut\u00e9, les juges coutumiers et les gros propri\u00e9taires de b\u00e9tail, les anciens fonctionnaires de l\u2019Empire ou les figures religieuses charismatiques \u2013, plusieurs cadres politiques kazakhs \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du Parti communiste du Kazakhstan s\u2019\u00e9l\u00e8vent contre ces mesures et leur caract\u00e8re destructeur pour la coh\u00e9sion sociale. Mais au sommet du Parti, dans la r\u00e9publique autonome du Kazakhstan, le bolchevik Filipp Goloschekin parachut\u00e9 en 1925 par Moscou, impose une voie radicale teint\u00e9e de m\u00e9pris pour les nomades kazakhs, qui se solde d\u2019abord par la confiscation des biens de ces \u00ab bay \u00bb, puis par leur \u00e9limination physique ou leur exil forc\u00e9. <\/p>\n\n\n\n On mesure la violence, autant symbolique que physique, qu\u2019a pu repr\u00e9senter pour les soci\u00e9t\u00e9s d\u2019\u00e9leveurs la remise en cause des fondements de leur organisation sociale et \u00e9conomique.<\/p>Isabelle Ohayon<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La m\u00eame op\u00e9ration se produit simultan\u00e9ment pour les intellectuels et les cadres politiques issus du parti Alash Orda et d\u2019autres \u00ab opposants \u00bb, pourtant int\u00e9gr\u00e9s aux appareils sovi\u00e9tiques. Le recours aux solidarit\u00e9s lignag\u00e8res est alors souvent invoqu\u00e9 pour stigmatiser les Kazakhs et leur \u00ab arri\u00e9ration \u00bb et justifier leur mise au ban, dans un parti communiste o\u00f9 les relations entre Europ\u00e9ens et autochtones se tendent. Les purges politiques, toute appartenance \u00ab nationale \u00bb confondue, seront parachev\u00e9es lors de la Grande terreur entre 1937 et 1938 au Kazakhstan, comme ailleurs en URSS. Du point de vue \u00e9conomique, d\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1920 ont lieu quelques menues tentatives de s\u00e9dentarisation \u00ab encadr\u00e9e \u00bb qui ciblent des groupes nomades appauvris et cherchent \u00e0 les installer dans des fermes d\u2019agriculture mixte. Cependant, ces mesures demeurent marginales par rapport \u00e0 la s\u00e9dentarisation massive qui r\u00e9sultera de la grande famine.<\/p>\n\n\n\n La famine au Kazakhstan rel\u00e8ve d\u2019une logique similaire aux autres famines de la p\u00e9riode de collectivisation et d\u2019industrialisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e en URSS. Quand Staline lance le premier plan quinquennal et impose des quotas de livraison de denr\u00e9es agricoles \u00e0 tous les territoires, au Kazakhstan, cela concerne tout autant la viande que les c\u00e9r\u00e9ales qui sont toutes deux abondamment produites dans la r\u00e9publique. La fragilisation de l\u2019\u00e9conomie pastorale commence donc avec les r\u00e9quisitions massives de b\u00e9tail qui vont crescendo entre 1929 et 1932, alors m\u00eame que la ressource s\u2019\u00e9puise et que les Kazakhs subissent une mortalit\u00e9 de plus en plus \u00e9lev\u00e9e. Les injonctions de livraison touchent aussi les cultivateurs, souvent europ\u00e9ens, et privent de ce fait les \u00e9leveurs des c\u00e9r\u00e9ales qui constituaient une composante essentielle de leur r\u00e9gime alimentaire. Comme l\u2019a montr\u00e9 Niccol\u00f2 Pianciola dans un article r\u00e9cent qui fait le point sur les motivations profondes du r\u00e9gime sovi\u00e9tique <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, le Kazakhstan \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme une r\u00e9serve de viande strat\u00e9gique destin\u00e9e \u00e0 nourrir les capitales d\u2019URSS, Moscou, Leningrad, Minsk, et \u00e0 approvisionner les chantiers de l\u2019industrialisation. <\/p>\n\n\n\n Cette logique ob\u00e9issait \u00e0 un principe de hi\u00e9rarchisation g\u00e9ographique et sociale des lieux et des groupes prioris\u00e9s (\u00e9lites et cadres citadins) pour l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la consommation alimentaire, dans un contexte o\u00f9 l\u2019industrialisation exigeait l\u2019entretien de millions de travailleurs, ainsi que la vente sur les march\u00e9s ext\u00e9rieurs de denr\u00e9es alimentaires pour rapporter des devises. L\u2019\u00e9volution des r\u00e9quisitions de b\u00e9tail entre 1929 et 1933 au Kazakhstan et sa confrontation aux donn\u00e9es de l\u2019approvisionnement en viande des capitales sovi\u00e9tiques corroborent ce lien de cause \u00e0 effet. De ce point de vue, on peut dire que les autorit\u00e9s sovi\u00e9tiques \u00e9taient pr\u00eates, en conscience, \u00e0 sacrifier la vie des Kazakhs pour atteindre leurs desseins \u00e9conomiques, en d\u00e9pit d\u2019informations r\u00e9guli\u00e8res et des alertes re\u00e7ues depuis le Kazakhstan. Dans ce contexte, comme je l\u2019ai mis au jour dans mes travaux, la s\u00e9dentarisation relevait plus d\u2019un trope et d\u2019une justification id\u00e9ologique que d\u2019un plan r\u00e9ellement prioritaire et concr\u00e8tement mis en \u0153uvre. Elle est tout simplement le r\u00e9sultat de la catastrophe humaine et sanitaire de la famine qui a d\u00e9cim\u00e9 plus d\u2019un tiers de la population kazakhe, soit entre 1,3 et 1,5 millions de personnes, et fait passer le cheptel de 40 millions de t\u00eates \u00e0 8 millions en moins de cinq ans.<\/p>\n\n\n\n Les autorit\u00e9s sovi\u00e9tiques \u00e9taient pr\u00eates, en conscience, \u00e0 sacrifier la vie des Kazakhs pour atteindre leurs desseins \u00e9conomiques, en d\u00e9pit d\u2019informations r\u00e9guli\u00e8res et des alertes re\u00e7ues depuis le Kazakhstan.<\/p>Isabelle Ohayon<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Sur le terrain, les confiscations ob\u00e9issent au mode op\u00e9ratoire classique de la collectivisation : des tro\u00efkas saisissent les b\u00eates, tandis que les cadres locaux cherchent \u00e0 tout prix \u00e0 satisfaire les quotas de livraison. Entre 1929 et 1931, ces violences provoquent de nombreux soul\u00e8vements, une gu\u00e9rilla dans l\u2019Ouest du Kazakhstan conduite par la tribu des Aday et surtout la fuite de pr\u00e8s de 600 000 Kazakhs qui cherchent refuge dans les r\u00e9publiques m\u00e9ridionales d\u2019Asie centrale, jusqu\u2019en Iran et en Afghanistan, ou encore en Chine, en Volga et en Sib\u00e9rie occidentale. Ils partent, affam\u00e9s, sur les routes et les voies de chemin de fer, abandonnant les plus fragiles \u00e0 la mort, se livrant parfois au cannibalisme. <\/p>\n\n\n\n Les recherches r\u00e9centes de Mehmet Volkan Ka\u015f\u0131k\u00e7\u0131 qui s\u2019appuient sur les rares t\u00e9moignages publi\u00e9s dans les ann\u00e9es 1990 en kazakh ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que la vie des fils avait \u00e9t\u00e9 privil\u00e9gi\u00e9e au d\u00e9triment des filles afin d\u2019assurer la reproduction du lignage <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il analyse le caract\u00e8re traumatique pour les structures familiales de ces strat\u00e9gies devant la mort. Dans mon travail, j\u2019avais pour ma part montr\u00e9 la rupture que constituait la disparition pr\u00e9matur\u00e9e des plus \u00e2g\u00e9s, d\u00e9tenteurs de la m\u00e9moire g\u00e9n\u00e9alogique des lignages et des savoirs traditionnels, ainsi que le \u00ab d\u00e9racinement \u00bb caus\u00e9 par l\u2019installation de centaines de milliers de personnes dans des kolkhozes, hors de leur r\u00e9gion d\u2019origine, sans b\u00e9tail et dans des maisons de fortune o\u00f9 il leur fallait r\u00e9inventer la cosmogonie de la yourte. La famine et la s\u00e9dentarisation, dans le cadre de la collectivisation, ont engendr\u00e9 une acculturation brutale. Mais il ne faut pas confondre leurs effets avec l\u2019intention premi\u00e8re du r\u00e9gime quand il lance ce programme qui ne cherche pas \u00e0 orchestrer la famine, mais pour qui les victimes sont quantit\u00e9 n\u00e9gligeable. L\u2019historien doit rester soucieux de l\u2019encha\u00eenement des faits et des discours qui les accompagnent.<\/p>\n\n\n\n Le Kazakhstan et, dans une moindre mesure, l\u2019Ouzb\u00e9kistan, le Kirghizstan et le Tadjikistan constituent, tout comme la Sib\u00e9rie, un vaste champ de rel\u00e9gation o\u00f9 ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9es de multiples populations ind\u00e9sirables aux yeux du r\u00e9gime sovi\u00e9tique. Le Goulag y administre une constellation de \u00ab villages de d\u00e9placement sp\u00e9cial \u00bb ainsi que deux grands camps, le Karlag et le Steplag, respectivement adoss\u00e9s \u00e0 l\u2019exploitation du charbon et \u00e0 la m\u00e9tallurgie, et \u00e0 l\u2019extraction du cuivre dans des mines \u00e0 ciel ouvert, au c\u0153ur du Kazakhstan. Le processus de d\u00e9portation d\u00e9bute \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1920, avec la d\u00e9koulakisation qui conduit plusieurs centaines de milliers de paysans venus de Russie europ\u00e9enne et d\u2019Ukraine au Kazakhstan dans des villages o\u00f9 ils doivent mettre en valeur des terres hostiles et inhabit\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n Au cours des ann\u00e9es 1930, la menace imminente d\u2019un conflit mondial conduit l\u2019\u00c9tat sovi\u00e9tique \u00e0 mener des op\u00e9rations de \u00ab nettoyage des fronti\u00e8res \u00bb<\/a>. Il d\u00e9place certaines populations des confins occidentaux d\u2019URSS, Finnois, Baltes, Polonais, Ukrainiens, Bi\u00e9lorusses, potentiellement suspectes de collaboration avec leurs co-ethniques situ\u00e9s de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re sovi\u00e9tique. S\u2019ajoutent \u00e0 cette centaine de milliers de personnes, les Cor\u00e9ens d\u2019Extr\u00eame-Orient sovi\u00e9tique, environ 172 000 personnes <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, install\u00e9s dans la r\u00e9gion de Vladivostok depuis la colonisation japonaise de la Cor\u00e9e, qui subissent une d\u00e9portation \u00ab pr\u00e9ventive \u00bb entre 1935 et 1937, vers le sud du Kazakhstan et l\u2019Ouzb\u00e9kistan. \u00c0 leur arriv\u00e9e, apr\u00e8s avoir subi une mortalit\u00e9 d\u2019environ 25 % de leurs effectifs, ils sont assign\u00e9s au d\u00e9veloppement de la riziculture et de la p\u00eache dans les kolkhozes, le long du Syr-Daria, de l\u2019Amou-Daria et de la mer d\u2019Aral. Enfin, apr\u00e8s la rupture du pacte germano-sovi\u00e9tique et le d\u00e9but de l\u2019offensive nazie en juin 1941, sont d\u00e9port\u00e9s les Allemands sovi\u00e9tiques, eux aussi \u00e0 titre \u00ab pr\u00e9ventif \u00bb. Sur les 950 000 d\u00e9plac\u00e9s issus de cette cat\u00e9gorie, 450 000 sont envoy\u00e9s au Kazakhstan o\u00f9 ils endurent un r\u00e9gime de travail forc\u00e9 particuli\u00e8rement s\u00e9v\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 partir de 1943, mais surtout durant l\u2019ann\u00e9e 1944, l\u2019\u00c9tat sovi\u00e9tique proc\u00e8de \u00e0 la d\u00e9portation des groupes ethniques des r\u00e9gions du Caucase et de la mer Noire occup\u00e9es par l\u2019Allemagne. Les autorit\u00e9s staliniennes les tenant collectivement responsables de collaboration avec l\u2019ennemi, ces \u00ab peuples punis \u00bb sont int\u00e9gralement d\u00e9plac\u00e9s, sans \u00e9gard pour la r\u00e9alit\u00e9 de leurs actions. C\u2019est ainsi que la quasi-totalit\u00e9 des Tatars de Crim\u00e9e (182 000 personnes) est d\u00e9port\u00e9e en Ouzb\u00e9kistan principalement, que les Kalmouks \u00e9tablis au nord-ouest de la mer Caspienne sont transf\u00e9r\u00e9s vers le Kazakhstan, l\u2019Ouzb\u00e9kistan et le Kirghizstan. Pr\u00e8s de 310 000 Tch\u00e9tch\u00e8nes, 80 000 Ingouches, 40 000 Balkars et 68 000 Karatcha\u00efs gagnent \u00e0 leur tour le Kazakhstan et le Kirghizstan. Enfin, une troisi\u00e8me vague de rafles-d\u00e9portation qui ach\u00e8ve de \u00ab nettoyer \u00bb les fronti\u00e8res de l\u2019URSS, vient frapper, au cours de l\u2019ann\u00e9e 1944, les diverses populations de Crim\u00e9e (Grecs, Bulgares, Arm\u00e9niens, Roumains, etc.) et du Caucase, frontali\u00e8res de la Turquie et de l\u2019Iran (Turcs Meskh\u00e8tes, Kurdes, Khemchines, Lazes, etc.).<\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019Asie centrale, on peut dire que la s\u00e9quence stalinienne correspond d\u00e9mographiquement \u00e0 une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9isation ethnique, l\u00e0 o\u00f9 la population des confins occidentaux d\u2019URSS s\u2019homog\u00e9n\u00e9ise.<\/p>Isabelle Ohayon<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Au total, ce sont pr\u00e8s de 1,5 millions de d\u00e9port\u00e9s qui s\u2019\u00e9tablissent en Asie centrale dont environ un million au Kazakhstan. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019Asie centrale, on peut dire que la s\u00e9quence stalinienne correspond d\u00e9mographiquement \u00e0 une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9isation ethnique, l\u00e0 o\u00f9 la population des confins occidentaux d\u2019URSS s\u2019homog\u00e9n\u00e9ise. Pour revenir au Kazakhstan, \u00e0 l\u2019issue de la guerre, alors que les pertes au front s\u2019\u00e9l\u00e8vent \u00e0 600 000 personnes pour la r\u00e9publique, la structure d\u00e9mographique s\u2019en trouve radicalement chang\u00e9e. Au recensement sovi\u00e9tique de 1959, les Kazakhs repr\u00e9sentent 30 % de la population, contre 42,7 % de Russes, 8,2 % d\u2019Ukrainiens et 7,1 % d\u2019Allemands. Cela r\u00e9sulte certes aussi de l\u2019arriv\u00e9e de Russes et d\u2019Ukrainiens appel\u00e9s \u00e0 s\u2019engager dans la campagne des \u00ab terres vierges \u00bb initi\u00e9e par Khrouchtchev, mais c\u2019est surtout la cons\u00e9quence conjugu\u00e9e de la famine des ann\u00e9es 1930 et des d\u00e9portations staliniennes. Cette r\u00e9partition de la population va durablement impr\u00e9gner la d\u00e9mographie de la RSS du Kazakhstan jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9migration massive des populations \u00ab russophones \u00bb, dans les ann\u00e9es 1990, cons\u00e9cutive \u00e0 la chute de l\u2019URSS, aux ind\u00e9pendances et \u00e0 la crise \u00e9conomique <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n Ces \u00e9v\u00e9nements ont longtemps \u00e9t\u00e9 occult\u00e9s, tant dans le discours public que dans la sph\u00e8re priv\u00e9e. C\u2019est vrai en particulier pour la famine. Les premiers t\u00e9moignages vivants ont \u00e9t\u00e9 couch\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9crit dans la presse kazakhophone \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, mais les historiens en ont alors fait peu de cas. Il \u00e9tait par ailleurs difficile de recueillir des r\u00e9cits substantiels aupr\u00e8s des descendants des familles de victimes dont les propos demeuraient laconiques apr\u00e8s plus de soixante ans de silence. En d\u00e9pit des premiers travaux sur la famine et les pertes d\u00e9mographiques publi\u00e9s \u00e0 la fin de la Perestro\u00efka <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, une certaine l\u00e9thargie m\u00e9morielle caract\u00e9risait l\u2019opinion publique bien moins engag\u00e9e dans la d\u00e9nonciation de crimes imputables au pass\u00e9 sovi\u00e9tique que d\u2019autres soci\u00e9t\u00e9s d\u2019ex-URSS.<\/p>\n\n\n\n D\u00e8s l\u2019acc\u00e8s \u00e0 son ind\u00e9pendance, le Kazakhstan a n\u00e9anmoins adopt\u00e9 par un d\u00e9cret du 14 avril 1993 des mesures de r\u00e9habilitation des victimes des r\u00e9pressions politiques, \u00e0 l\u2019image de la plupart des \u00c9tats ex-sovi\u00e9tiques et notamment de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie. Les victimes ou leurs enfants ont eu acc\u00e8s aux archives documentant les faits de condamnation tandis que les historiens ont publi\u00e9 des recueils de documents pour la premi\u00e8re fois rendus accessibles. Cependant, avant la comm\u00e9moration officielle des 70 ans de la famine par l\u2019\u00c9tat, le 31 mai 2012, la famine n\u2019avait jamais vraiment \u00e9t\u00e9 singularis\u00e9e comme une s\u00e9quence particuli\u00e8re de la r\u00e9pression politique, mais englob\u00e9e dans un continuum de violences. Les mus\u00e9es \u00e9difi\u00e9s \u00e0 l\u2019emplacement des camps du Karlag en 2001 et d\u2019Alzhir en 2007 pr\u00e9sentaient, et c\u2019est toujours le cas, l\u2019ensemble des r\u00e9pressions subies sur le territoire du Kazakhstan comme un legs collectif, fondant en quelque sorte le destin commun de la \u00ab nation \u00bb kazakhstanaise. Cela correspond au r\u00e9cit promu par Nursultan Nazarbayev, premier pr\u00e9sident et artisan de l\u2019ind\u00e9pendance du Kazakhstan au pouvoir de 1991 \u00e0 2019. L\u2019accent port\u00e9 sur le caract\u00e8re multiethnique du pays ainsi que la promotion de la concorde interconfessionnelle constituaient des \u00e9l\u00e9ments cl\u00e9s de sa politique de coh\u00e9sion nationale, m\u00eame si la part des Kazakhs ethniques dans la population progressait r\u00e9guli\u00e8rement. <\/p>\n\n\n\n Par ailleurs, l\u2019\u00c9tat kazakhstanais s\u2019est refus\u00e9 \u00e0 mener la m\u00eame politique m\u00e9morielle que l\u2019Ukraine \u00e0 l’\u00e9gard de la famine afin de ne pas entacher sa relation avec la Russie avec qui il entretient toujours des coop\u00e9rations denses et \u00e9troites. Pourtant, certains historiens tel Talas Omarbekov, avaient tr\u00e8s t\u00f4t qualifi\u00e9e la famine de \u00ab g\u00e9nocide \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> ou de \u00ab holodomor kazakh \u00bb, terme souvent repris par des journalistes pour calquer l\u2019expression ukrainienne signifiant \u00ab l\u2019extermination par la faim \u00bb. L\u2019opinion publique a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019emparer de ce d\u00e9bat \u00e0 partir des ann\u00e9es 2010, incitant l\u2019\u00c9tat et les institutions \u00e0 s\u2019impliquer davantage dans la publicisation de cet \u00e9pisode tragique. Les manuels scolaires traduisent cela par l\u2019usage des termes de g\u00e9nocide et de holodomor<\/em>. Le Pr\u00e9sident Kassym-Zhomart Tokayev qui a succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 Nazarbayev en 2019 s\u2019est montr\u00e9 sensible \u00e0 cette demande sociale et a suscit\u00e9, le 24 novembre 2020, la formation d\u2019une nouvelle \u00ab Commission d\u2019\u00c9tat pour la r\u00e9habilitation compl\u00e8te des victimes des r\u00e9pressions politiques \u00bb. Si l\u00e0 encore la commission, tr\u00e8s m\u00e9diatis\u00e9e, n\u2019isole pas la famine des d\u00e9portations, ni des autres crimes, et inclut de ce fait l\u2019ensemble des groupes ethniques, elle met toutefois l\u2019histoire des r\u00e9pressions au centre du d\u00e9bat public, se donnant en particulier pour but de publier 32 volumes de documents in\u00e9dits pour l\u2019essentiel consacr\u00e9s aux crimes de masse staliniens.<\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00c9tat kazakhstanais s\u2019est refus\u00e9 \u00e0 mener la m\u00eame politique m\u00e9morielle que l\u2019Ukraine \u00e0 l’\u00e9gard de la famine afin de ne pas entacher sa relation avec la Russie avec qui il entretient toujours des coop\u00e9rations denses et \u00e9troites.<\/p>Isabelle Ohayon<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n De son c\u00f4t\u00e9, d\u00e8s avant le d\u00e9clenchement de la guerre contre l\u2019Ukraine en 2014, la Russie, par le truchement du monde acad\u00e9mique ou de la presse, promouvait un r\u00e9cit unique de la famine sovi\u00e9tique allant parfois jusqu\u2019\u00e0 nier, en l\u2019esp\u00e8ce, l\u2019ampleur et les causes de la famine kazakhe <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Depuis plusieurs ann\u00e9es, elle observe d\u2019un \u0153il attentif l\u2019\u00e9volution de ces d\u00e9bats chez les historiens et les journalistes kazakhstanais. Depuis le 24 f\u00e9vrier 2022, les tensions entre coll\u00e8gues et autres personnalit\u00e9s publiques de Russie et du Kazakhstan se sont exacerb\u00e9es tant la contestation de la singularit\u00e9 de la famine kazakhe par la Russie s\u2019accompagne d\u00e9sormais d\u2019un certain d\u00e9ni de souverainet\u00e9, dans la sph\u00e8re m\u00e9diatique et politique. Plusieurs chercheurs kazakhstanais impliqu\u00e9s dans les recherches sur les r\u00e9pressions sovi\u00e9tiques ont par ailleurs \u00e9t\u00e9 inqui\u00e9t\u00e9s. Ce climat d\u00e9l\u00e9t\u00e8re incite les acteurs acad\u00e9miques et politiques kazakhstanais \u00e0 invoquer l\u2019absence de politisation de l\u2019entreprise de r\u00e9habilitation des victimes des r\u00e9pressions sovi\u00e9tiques dans les discours qui encadrent la commission pr\u00e9c\u00e9demment \u00e9voqu\u00e9e <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Enfin, on notera que les r\u00e9publiques d\u2019Asie centrale comptent parmi les rares \u00c9tats de l\u2019espace post-communiste \u00e0 n\u2019avoir jamais adopt\u00e9 aucune loi m\u00e9morielle.<\/p>\n\n\n\n Les \u00e9tudes centrasiatiques se sont en effet tr\u00e8s vite autonomis\u00e9es apr\u00e8s la chute de l\u2019URSS, au plan scientifique. En France, elles ont pu s\u2019appuyer sur l\u2019Institut fran\u00e7ais d\u2019\u00e9tudes sur l\u2019Asie centrale, l\u2019IFEAC, d\u00e8s sa cr\u00e9ation en 1993. Les historiens fran\u00e7ais, tels que Clo\u00e9 Drieu, St\u00e9phane Dudoignon<\/a>, Vincent Fourniau, Xavier Hallez, Marc Toutant, moi-m\u00eame et d\u2019autres incarnent des approches d\u00e9tach\u00e9es de tout russo-centrisme et l\u2019on peut en dire autant des politistes, g\u00e9ographes ou anthropologues, ainsi que des autres communaut\u00e9s de chercheurs en Europe, au Japon et aux \u00c9tats-Unis. <\/p>\n\n\n\n Cependant, ce sont d\u2019abord les historiographies nationales des diff\u00e9rentes r\u00e9publiques centrasiatiques qui, chacune avec leurs sp\u00e9cificit\u00e9s et en fonction de leurs agendas politiques, ont revisit\u00e9, parfois radicalement, l\u2019histoire de la colonisation russe et de la sovi\u00e9tisation. L\u2019Ouzb\u00e9kistan a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement actif dans la promotion d\u2019un r\u00e9cit d\u00e9nonciateur. Chacun des \u00c9tats a r\u00e9investi des p\u00e9riodes plus anciennes qui les rattachaient \u00e0 des ensembles civilisationnels \u00e9trangers \u00e0 la Russie (monde perse, turcique, mongol). La p\u00e9riode sovi\u00e9tique est, quant \u00e0 elle, dans la plupart des cas, trait\u00e9e dans une perspective qui privil\u00e9gie les acteurs et les dynamiques locales, et les recherches qui sont men\u00e9es dans les grands centres documentaires de Russie par les coll\u00e8gues centrasiatiques servent ce dessein.<\/p>\n\n\n\n Les r\u00e9publiques d\u2019Asie centrale comptent parmi les rares \u00c9tats de l\u2019espace post-communiste \u00e0 n\u2019avoir jamais adopt\u00e9 aucune loi m\u00e9morielle.<\/p>Isabelle Ohayon<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Depuis une quinzaine d\u2019ann\u00e9es, une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de chercheurs issus d\u2019Asie centrale fortement internationalis\u00e9e est engag\u00e9e dans des approches critiques, qu\u2019elles soient d\u00e9coloniales, f\u00e9ministes ou n\u00e9omarxistes, et r\u00e9cuse toute subjugation dans un r\u00e9cit global o\u00f9 la r\u00e9gion demeurerait p\u00e9riph\u00e9rique. Je vous renvoie au d\u00e9bat vif et \u00e9loquent qui a eu lieu en 2020 et 2021 par auteurs et revues interpos\u00e9s \u00e0 la suite de la proposition du g\u00e9ographe Martin M\u00fcller de l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne de structurer l\u2019espace \u00e9pist\u00e9mique des \u00e9tudes postsovi\u00e9tiques sous le nouveau vocable englobant de Global East<\/em> <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/em>Cette notion a \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement per\u00e7ue comme l\u2019expression d\u2019un nouveau prisme tout autant eurocentr\u00e9 que russocentr\u00e9 et rejet\u00e9e comme telle.<\/p>\n\n\n\n Dans un autre ordre d\u2019id\u00e9es, et comme cons\u00e9quence directe du d\u00e9clenchement de la guerre de la Russie contre l\u2019Ukraine, Botagoz Kassymbekova de l\u2019Universit\u00e9 de B\u00e2le, historienne originaire du Kazakhstan et autrice d\u2019une th\u00e8se sur la sovi\u00e9tisation du Tadjikistan, a popularis\u00e9 l\u2019id\u00e9e de mettre fin \u00e0 \u00ab l\u2019innocence imp\u00e9riale \u00bb de la Russie <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il s\u2019agit ici de pointer le mythe imp\u00e9rial civilisateur et le caract\u00e8re naturel et bon de l\u2019expansion de l\u2019Empire russe comme sch\u00e8me dominant dans la perception de la colonisation \u2014 terme, par ailleurs, jamais employ\u00e9 dans les ouvrages de r\u00e9f\u00e9rence en Russie. Cette perspective suppose aussi pour les Occidentaux de cesser de regarder l\u2019Asie centrale par le prisme de Moscou. Il est par exemple d\u00e9plac\u00e9 d\u2019entendre dire aujourd\u2019hui qu\u2019il est temps de reconna\u00eetre leur capacit\u00e9 \u00e0 agir \u00e0 ces \u00c9tats et \u00e0 ces soci\u00e9t\u00e9s, alors que nous le faisons collectivement, chercheurs sp\u00e9cialistes de l\u2019Asie centrale, depuis 30 ans.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Sovi\u00e9tiser des espaces immenses, impossibles \u00e0 parcourir.<\/p>\n Dans des travaux pionniers, Isabelle Oyahon a montr\u00e9 comment les famines intentionnelles et la s\u00e9dentarisation forc\u00e9e des nomades ont fa\u00e7onn\u00e9 brutalement l’Asie centrale. \u00c0 partir du cas du Kazakhstan, elle dresse une vaste g\u00e9n\u00e9alogie jusqu’\u00e0 nos jours \u2014 et la longue absence de loi m\u00e9morielle sur cette histoire oubli\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":223309,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-studies.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[3729],"tags":[],"geo":[550],"class_list":["post-223296","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-violences-imperiales-lactualite-russe-du-passe-sovietique","staff-celine-marange","staff-isabelle-ohayon","geo-russie"],"acf":[],"yoast_head":"\nQuelles ont \u00e9t\u00e9 les modalit\u00e9s de la conqu\u00eate russe du Turkestan \u00e0 l\u2019\u00e9poque imp\u00e9riale, au moment o\u00f9 s\u2019aiguisaient les rivalit\u00e9s entre les diff\u00e9rents empires occidentaux et o\u00f9 l\u2019Asie centrale devenait le th\u00e9\u00e2tre d\u2019un \u00ab Grand jeu \u00bb entre la Russie et le Royaume Uni ? Comment cette domination coloniale \u00e9tait-elle v\u00e9cue par les populations locales ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Isabelle Oyahon<\/h4>\n\n\n\n
\u00c0 la suite de l\u2019abdication du tsar, comment la r\u00e9volution s\u2019est-elle d\u00e9roul\u00e9e en Asie centrale et comment les bolch\u00e9viques s\u2019y sont-ils empar\u00e9s du pouvoir ? Peut-on consid\u00e9rer que la r\u00e9volution y a \u00e9t\u00e9 faite par des Russes et impos\u00e9e aux populations autochtones ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Dans un livre intitul\u00e9 Tribal Nation<\/em>, l\u2019historienne Adrienne Lynn Edgar a montr\u00e9 comment les cat\u00e9gories de \u00ab classe \u00bb et de \u00ab nation \u00bb avaient \u00e9t\u00e9 import\u00e9es et impos\u00e9es au Turkm\u00e9nistan. La sovi\u00e9tisation de ces espaces s\u2019est-elle traduite par une russification des populations et\/ou par la promotion de cultures locales et la formalisation \u00e9crite de langues orales ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Vos premiers travaux portaient sur la s\u00e9dentarisation forc\u00e9e des peuples nomades. Dans votre ouvrage La s\u00e9dentarisation des Kazakhs dans l\u2019URSS de Staline (1928-1945)<\/em>, vous avez mis en exergue la transformation des structures traditionnelles des populations nomades et semi-nomades du Kazakhstan sous l\u2019effet des politiques sovi\u00e9tiques. Diriez-vous que la violence, physique et symbolique, a d\u2019embl\u00e9e \u00e9t\u00e9 un mode d\u2019action privil\u00e9gi\u00e9 du pouvoir sovi\u00e9tique dans cette r\u00e9gion ?<\/strong> <\/h3>\n\n\n\n
De terribles famines ont ravag\u00e9 le Kazakhstan et d\u00e9cim\u00e9 sa population dans les ann\u00e9es 1930, comme vous le montrez dans un article important publi\u00e9 dans l\u2019encyclop\u00e9die en ligne des violences de masse <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pourriez-vous rappeler le contexte et les raisons de ces grandes famines ? Les populations kazakhes \u00e9taient-elles directement vis\u00e9es, comme les paysans ukrainiens l\u2019ont \u00e9t\u00e9 dans la r\u00e9gion des terres noires en Ukraine et dans le Kouban en Russie \u00e0 la m\u00eame p\u00e9riode <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Les steppes d\u2019Asie centrale ont servi de r\u00e9ceptacles aux populations d\u00e9port\u00e9es qui n\u2019\u00e9taient pas envoy\u00e9es au Goulag d\u00e8s les ann\u00e9es 1930. Les \u00ab peuples punis \u00bb par Staline en 1944, comme les Tatars de Crim\u00e9e, ainsi qu\u2019une longue cohorte de \u00ab d\u00e9plac\u00e9s sp\u00e9ciaux \u00bb ont \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9s dans des no man\u2019s land<\/em> sans eau ni commodit\u00e9 \u00e0 des fins de punition et de \u00ab mise en valeur \u00bb de ces territoires d\u00e9serts et inhospitaliers. Quelle a \u00e9t\u00e9 l\u2019ampleur de ces d\u00e9portations et de ces d\u00e9placements forc\u00e9s ? Les \u00e9quilibres ethniques s\u2019en sont-ils trouv\u00e9s modifi\u00e9s de mani\u00e8re significative et durable ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Quelle place ces \u00e9v\u00e9nements traumatiques \u2014 la s\u00e9dentarisation forc\u00e9e, les grandes famines et les d\u00e9portations de masse \u2014 occupent-ils dans la m\u00e9moire collective au Kazakhstan ? Constituent-ils un \u00e9l\u00e9ment important de la construction nationale depuis la dissolution de l\u2019Union sovi\u00e9tique et demeurent-ils une pomme de discorde dans les relations avec la Russie ?<\/strong> <\/h3>\n\n\n\n
Les chercheurs issus et sp\u00e9cialistes de l\u2019Asie centrale sont connus pour avoir \u00e9t\u00e9 parmi les premiers \u00e0 remettre en cause un r\u00e9cit historique centr\u00e9 sur la Russie. L\u2019invasion de l\u2019Ukraine par la Russie les a-t-elle incit\u00e9s \u00e0 aller plus loin dans leur mani\u00e8re de consid\u00e9rer l\u2019histoire et dans leur effort de d\u00e9simp\u00e9rialiser l\u2019histoire ?<\/strong> <\/h3>\n\n\n\n