{"id":219704,"date":"2024-02-23T04:00:00","date_gmt":"2024-02-23T03:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=219704"},"modified":"2024-02-25T11:13:03","modified_gmt":"2024-02-25T10:13:03","slug":"le-present-qui-tue-les-temps-de-la-guerre-dukraine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2024\/02\/23\/le-present-qui-tue-les-temps-de-la-guerre-dukraine\/","title":{"rendered":"Le pr\u00e9sent qui tue : les temps de la guerre d\u2019Ukraine"},"content":{"rendered":"\n
\u00c0 la veille du 24 f\u00e9vrier, nous continuons notre s\u00e9rie de publications sur l\u2019Ukraine en guerre, deux ans apr\u00e8s la tentative d\u2019invasion \u00e0 grande \u00e9chelle de la Russie. Vous pouvez retrouver toutes nos publications sur cette guerre ici<\/a> et vous abonner pour recevoir nos derni\u00e8res cartes et analyses par ici<\/a>.<\/em><\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s des mois de combats acharn\u00e9s, la contre-offensive ukrainienne de l\u2019\u00e9t\u00e9-automne 2023<\/a> s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e une v\u00e9ritable \u00ab occasion manqu\u00e9e \u00bb. L\u2019hiver qui a suivi son \u00e9chec, il est apparu clairement que la vision strat\u00e9gique des alli\u00e9s occidentaux de l\u2019Ukraine ne d\u00e9passait pas l\u2019horizon temporel de cette seule et unique \u00ab bataille d\u00e9cisive \u00bb, \u00e9tir\u00e9e sur un bon millier de kilom\u00e8tres. La politique g\u00e9n\u00e9rale de soutien \u00e0 l\u2019Ukraine, qui aurait d\u00fb \u00eatre d\u00e9finie bien avant le lancement de cette offensive, est donc rest\u00e9e en suspens. De leur c\u00f4t\u00e9, les forces russes n\u2019\u00e9taient pas mieux pr\u00e9par\u00e9es \u00e0 exploiter l\u2019\u00e9chec de la perc\u00e9e adverse. L\u2019unique objectif qu\u2019elles s\u2019\u00e9taient fix\u00e9 consistait manifestement \u00e0 maintenir leurs positions, tout en \u00e9puisant peu \u00e0 peu les forces envoy\u00e9es \u00e0 leur rencontre. Ainsi, au terme de cette premi\u00e8re s\u00e9rie d\u2019op\u00e9rations offensives, la guerre que la Russie m\u00e8ne depuis deux ans contre l\u2019Ukraine et ses alli\u00e9s a d\u00e9montr\u00e9 l\u2019incapacit\u00e9 des bellig\u00e9rants \u00e0 agir de mani\u00e8re strat\u00e9gique, faute d\u2019indexer leur action militaire sur un avenir politique d\u00e9sirable. <\/p>\n\n\n\n D\u2019apr\u00e8s la th\u00e9orie militaire, les parties en pr\u00e9sence s\u2019orientent parmi les options disponibles en rapportant leurs objectifs aux chances concr\u00e8tes de les r\u00e9aliser. \u00c0 premi\u00e8re vue, la guerre actuelle ne semble pas y faire exception, puisque les objectifs des deux camps sont p\u00e9riodiquement rappel\u00e9s par leurs repr\u00e9sentants politiques et diplomatiques. Les uns comme les autres usent \u00e0 cette fin d\u2019une m\u00eame langue eschatologique : en \u00e9cho \u00e0 la s\u00e9natrice de Crim\u00e9e Olga Kovitidi, pour laquelle le conflit de la Russie avec \u00ab l\u2019Occident collectif \u00bb \u00e9quivaut \u00e0 \u00ab une lutte entre le bien et le mal \u00bb, le pr\u00e9sident polonais Andrzej Duda annon\u00e7ait que, \u00ab si l\u2019Ukraine devait sombrer dans les t\u00e9n\u00e8bres de l\u2019occupation russe \u00bb, le monde verrait \u00ab triompher la violence et le mal \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Or rien ne contraste plus vivement avec ces proclamations que l\u2019ind\u00e9cision l\u00e9tale exhib\u00e9e par les adversaires, au front comme \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. On voit mal en effet comment un affrontement historique \u00ab du bien contre le mal \u00bb a pu d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en une guerre de positions, dont le plus grand tournant symbolique pour Vladimir Poutine, l\u2019ann\u00e9e m\u00eame de sa r\u00e9\u00e9lection, est la prise des ruines d\u2019Avdi\u00efvka. On voit mal comment, dans le cadre d\u2019une lutte d\u00e9cisive contre \u00ab la violence et le mal \u00bb, l\u2019Europe peut s\u2019estimer satisfaite de livrer 27 milliards d\u2019aide militaire en deux ans, tout en laissant les troupes ukrainiennes aller au combat sans munitions et les villes \u00e9puiser inexorablement leurs stocks de missiles sol-air \u2014 l\u00e0 o\u00f9 l\u2019Iran et la Cor\u00e9e du Nord s\u2019affichent comme des mod\u00e8les de fiabilit\u00e9 dans leurs livraisons de drones Shahed et de missiles KN-24. \u00c0 l\u2019observer, non plus au niveau des d\u00e9clarations d\u2019intentions, mais \u00e0 celui des actions concr\u00e8tes qui y sont entreprises, cette guerre r\u00e9v\u00e8le des objectifs tout \u00e0 fait diff\u00e9rents de ceux annonc\u00e9s : elle se pr\u00e9sente comme une confrontation entre deux pr\u00e9tentions concurrentes \u00e0 l\u2019affirmation d\u2019un pr\u00e9sent immuable. Bien que leur r\u00e9sultat factuel s\u2019oppose, les ambitions des adversaires pr\u00e9sentent une forme similaire : le pr\u00e9sident russe comme les alli\u00e9s occidentaux de l\u2019Ukraine combattent pour le droit de maintenir, dans la guerre et par la guerre, le pr\u00e9sent tel qu\u2019il \u00e9tait \u00e0 la veille du 24 f\u00e9vrier 2022.<\/p>\n\n\n\n On voit mal comment l\u2019Europe peut s\u2019estimer satisfaite tout en laissant les troupes ukrainiennes aller au combat sans munitions et les villes \u00e9puiser inexorablement leurs stocks de missiles sol-air \u2014 l\u00e0 o\u00f9 l\u2019Iran et la Cor\u00e9e du Nord s\u2019affichent comme des mod\u00e8les de fiabilit\u00e9.<\/p>Guillaume Lancereau, Tetiana Zemliakova<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Toute l\u2019action militaire, diplomatique et \u00e9conomique des alli\u00e9s occidentaux s\u2019inscrit dans une logique d\u2019anticipation et de r\u00e9sorption des cons\u00e9quences d\u00e9vastatrices de la guerre \u2014 comme le rappellent opportun\u00e9ment les derniers 50 milliards consentis \u00e0 l\u2019Ukraine par l\u2019Union Europ\u00e9enne, en majorit\u00e9 sous la forme de pr\u00eats, en vue de la reconstruction et du redressement du pays, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 son plus prompt retour \u00e0 sa stase d\u2019avant-guerre. Les efforts des alli\u00e9s n\u2019ont qu\u2019un seul but : voir advenir un monde d\u2019apr\u00e8s-guerre<\/a> aussi semblable que possible \u00e0 celui d\u2019avant-guerre.<\/p>\n\n\n\n Le fragile pr\u00e9sent du monde occidental, qui avait de longue date \u00e9rig\u00e9 la stabilit\u00e9 en supr\u00eame vertu, trouvait sa raison d\u2019\u00eatre et sa garantie dans le r\u00eave d\u2019extirper du temps tout possible changement. Toute action susceptible d\u2019\u00e9branler cet ordre invariable y \u00e9tait per\u00e7ue comme une p\u00e9rilleuse ing\u00e9rence. Seul un fou ou un sc\u00e9l\u00e9rat se serait risqu\u00e9 \u00e0 une telle immixtion dans le pr\u00e9sent, insensible aux charmes des r\u00e9gularit\u00e9s laborieusement acquises.<\/p>\n\n\n\n Il serait d\u00e8s lors tentant d\u2019opposer \u00e0 ce tableau la radicale alt\u00e9ration que Vladimir Poutine a fait subir au pr\u00e9sent : ce fou doubl\u00e9 d\u2019un sc\u00e9l\u00e9rat, d\u00e9daignant les d\u00e9lices de la fin de l\u2019histoire, se serait engouffr\u00e9 dans un futur inconnu et aurait du m\u00eame coup englouti le pr\u00e9sent dans des tourbillons de m\u00e9tamorphoses guerri\u00e8res. En r\u00e9alit\u00e9, les fins de Vladimir Poutine \u2014 qu\u2019il faut bien consid\u00e9rer comme les siennes propres, puisque que les \u00e9lites militaires et civiles de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie ont depuis bien longtemps perdu toute forme d\u2019ind\u00e9pendance \u2014 sont bien plus vulgaires. Ce qui l\u2019int\u00e9resse n\u2019est pas m\u00eame la conqu\u00eate des territoires ukrainiens, qu\u2019il rend impropres \u00e0 la vie, ni l\u2019endiguement de l\u2019OTAN, dont le contingent s\u2019est accru en r\u00e9ponse \u00e0 sa guerre, ni enfin la d\u00e9militarisation de l\u2019Ukraine, qui en l\u2019espace de deux ans s\u2019est dot\u00e9e de capacit\u00e9s de combat parmi les plus avanc\u00e9es au monde. \u00c0 mieux y regarder, on constate que son action est, elle aussi, dict\u00e9e par une aspiration \u00e0 l\u2019immuabilit\u00e9 du pr\u00e9sent : celui d\u2019un pouvoir sans frein et d\u2019une richesse d\u00e9multipli\u00e9e. La guerre n\u2019est ici qu\u2019un moyen de prolonger le premier et d\u2019accro\u00eetre la seconde \u2014 un moyen qui, pour l\u2019heure, continue d\u2019op\u00e9rer avec succ\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n Les efforts des alli\u00e9s n\u2019ont qu\u2019un seul but : voir advenir un monde d\u2019apr\u00e8s-guerre aussi semblable que possible \u00e0 celui d\u2019avant-guerre.<\/p>Guillaume Lancereau, Tetiana Zemliakova<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Au cours de ces deux ans d\u2019une guerre, dont n\u2019a de cesse de r\u00e9p\u00e9ter qu\u2019elle a \u00ab tout chang\u00e9 \u00bb, chacun des adversaires a donc consacr\u00e9 tous ses efforts \u00e0 ce qu\u2019absolument rien ne change. Cependant, la guerre a ses dynamiques propres, qui transforment la logique m\u00eame des rapports entre les forces existantes et la mani\u00e8re dont elles se maintiennent dans le temps du conflit. De ce point de vue, la phase actuelle voit un renforcement de la position de Vladimir Poutine. Ce n\u2019est pas l\u00e0 une cons\u00e9quence de sa finesse strat\u00e9gique ou de sa solidit\u00e9 industrielle, mais du fait que la prolongation de la guerre correspond en elle-m\u00eame \u00e0 son objectif principal. Lorsque la guerre a conf\u00e9r\u00e9 une nouvelle dimension \u00e0 son pouvoir personnel, un lien indissoluble s\u2019est cr\u00e9\u00e9 entre ces deux r\u00e9alit\u00e9s : Vladimir Poutine r\u00e8gne tant que dure la guerre ; respectivement, la guerre se poursuivra tant qu\u2019il se maintiendra au pouvoir. De ce point de vue, l\u2019incapacit\u00e9 de la Russie \u00e0 la planification \u2014 que l\u2019on songe \u00e0 l\u2019\u00e9chec de ses r\u00e9seaux d\u2019agents dans la pr\u00e9paration de l\u2019invasion, aux obstacles rencontr\u00e9s par la \u00ab mobilisation partielle \u00bb, aux insuffisances dans la livraison des munitions, ou encore aux tentatives \u00e9puisantes de s\u2019emparer de villes ukrainiennes d\u00e9pourvues d\u2019importance tactique \u2014 est tout \u00e0 fait align\u00e9e sur cet objectif. Vladimir Poutine gagne cette guerre tant qu\u2019il est en mesure de la poursuivre, parce qu\u2019il est en mesure de la poursuivre malgr\u00e9 les pertes humaines, les d\u00e9penses et l\u2019isolement du pays \u2014 autant de co\u00fbts qui peuvent \u00eatre redistribu\u00e9s entre la population et les \u00e9lites, \u00e9galement \u00e9cart\u00e9es de toute d\u00e9cision. En ce sens, la guerre en Ukraine est la propri\u00e9t\u00e9 personnelle de Vladimir Poutine : tout comme son palais de Sotchi, n\u2019importe qui est susceptible d\u2019en supporter le co\u00fbt, sauf lui-m\u00eame. Le ministre russe de la D\u00e9fense Sergue\u00ef Cho\u00efgou a rendu compte de cette \u00e9conomie politique du temps de guerre en d\u00e9clarant que \u00ab l\u2019op\u00e9ration militaire sp\u00e9ciale devait se poursuivre tant que les buts qui lui sont assign\u00e9s n\u2019auront pas \u00e9t\u00e9 atteints \u00bb, alors qu\u2019aucun v\u00e9ritable but de guerre n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9nonc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n\n\n \u00c0 l\u2019inverse, les alli\u00e9s de l\u2019Ukraine entendent r\u00e9aliser un maximum de coupes dans le budget-temps allou\u00e9 \u00e0 la guerre : autrement dit, terminer la guerre aussi rapidement que possible. Leurs n\u00e9gociations internes, qu\u2019elles portent sur les fournitures d\u2019armes, l\u2019allocation de ressources pour la reconstruction ou l\u2019accueil des r\u00e9fugi\u00e9s, \u00e9quivalent \u00e0 un marchandage sur la dur\u00e9e admissible de la guerre. Si l\u2019on veut que le tableau de l\u2019Europe de demain ressemble davantage \u00e0 celui de l\u2019Europe d\u2019hier, la meilleure m\u00e9thode est de proscrire toute d\u00e9cision qui prendrait pour postulat la r\u00e9alit\u00e9 de la guerre sur le continent. De m\u00eame, si l\u2019on entend maintenir \u00e0 tout prix la politique europ\u00e9enne de d\u00e9sarmement, l\u2019approche la plus s\u00fbre est de reporter toute son \u00e9nergie sur des rapports techniques, soulignant quelles \u00ab incertitudes p\u00e8sent encore sur la capacit\u00e9 de nos arm\u00e9es \u00e0 relever les d\u00e9fis de la haute intensit\u00e9 \u00bb. On comprend, certes, qu\u2019il soit difficile pour les pays occidentaux de pers\u00e9v\u00e9rer dans une guerre et d\u2019en n\u00e9gocier la dur\u00e9e, alors qu\u2019elle ne devrait pas exister. Le chef d\u2019\u00e9tat-major des arm\u00e9es fran\u00e7aises d\u00e9montrait \u00e0 quel point cette guerre rel\u00e8ve toujours de l\u2019impensable et de l\u2019impens\u00e9 lorsqu\u2019il d\u00e9clarait en juillet 2022 : \u00ab Nous sommes engag\u00e9s \u2014 pas au sens strict en ce qui nous concerne mais un peu quand m\u00eame \u2014 dans une guerre de longue haleine en Ukraine \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Vladimir Poutine r\u00e8gne tant que dure la guerre ; respectivement, la guerre se poursuivra tant qu\u2019il se maintiendra au pouvoir.<\/p>Guillaume Lancereau, Tetiana Zemliakova<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019ordre du monde s\u2019est \u00e9croul\u00e9 par deux fois : lorsque la Russie a occup\u00e9 la Crim\u00e9e et lorsqu\u2019elle a envahi l\u2019Ukraine. \u00c0 la stupeur des gouvernants occidentaux n\u2019a succ\u00e9d\u00e9, en chacune de ces occasions, qu\u2019un effort collectif pour se maintenir \u00e0 tout prix dans le monde \u00e9coul\u00e9, quitte \u00e0 faire, bien malgr\u00e9 soi, \u00ab un peu quand m\u00eame \u00bb la guerre. Ainsi s\u2019expliquent les innombrables formules apotropa\u00efques sur la \u00ab d\u00e9sescalade \u00bb de la guerre en Ukraine, en vigueur chez les fonctionnaires et les responsables politiques, et celles appelant \u00e0 la \u00ab cessation imm\u00e9diate des hostilit\u00e9s \u00bb, qui \u00e9maillent les tracts, affiches et pancartes anti-guerres. Ni l\u2019une ni l\u2019autre de ces exhortations ne correspondent \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de la guerre, qu\u2019elles persistent \u00e0 aborder depuis les r\u00e9alit\u00e9s d\u2019avant-guerre. Aussi les alli\u00e9s occidentaux sont-ils en train de perdre cette guerre, faute de percevoir comment se transforment les rapports entre les forces existantes ; ils perdent cette guerre parce qu\u2019ils y avancent \u00e0 reculons, luttant contre l\u2019indubitable fait de son existence \u2014 peut-\u00eatre plus encore que contre \u00ab les t\u00e9n\u00e8bres de l\u2019occupation russe \u00bb. Enfin, ils risquent m\u00eame de perdre davantage \u00e0 persister dans cette erreur \u2014 voire dans ce d\u00e9ni obstin\u00e9 qui poussait l\u2019ambassadrice des \u00c9tats-Unis \u00e0 clamer devant l\u2019ONU que \u00ab le monde s\u2019est exprim\u00e9 d\u2019une voix claire et univoque \u00bb contre l\u2019invasion de l\u2019Ukraine, apr\u00e8s le vote du 2 mars 2022 auxquels n\u2019ont pris part ou se sont oppos\u00e9s le tiers de l\u2019Afrique, l\u2019Asie centrale, l\u2019Inde et la Chine. Cette posture est \u00e0 l\u2019\u00e9vidence le meilleur moyen de subir toutes les transformations \u00e0 l\u2019\u0153uvre sans pouvoir en impulser aucune.<\/p>\n\n\n\n La profonde ataraxie dont font preuve les dirigeants occidentaux tranche nettement avec les actions de Vladimir Poutine. Celui-ci pourrait ais\u00e9ment appara\u00eetre comme le seul acteur politique pr\u00eat \u00e0 envahir l\u2019avenir d\u2019un pas r\u00e9solu. N\u2019a-t-il pas annonc\u00e9 dans son discours du 24 f\u00e9vrier 2022 que \u00ab l\u2019op\u00e9ration militaire sp\u00e9ciale \u00bb repr\u00e9sentait pour la Russie une \u00ab question de vie ou de mort, mettant en jeu notre avenir historique en tant que peuple \u00bb ? C\u2019est un fait que, depuis 2014, les actions de Vladimir Poutine inspirent \u00e0 certains de leurs spectateurs fascin\u00e9s une forme de terreur sacr\u00e9e, de celle ressentie devant un geste d\u00e9miurgique, quelle que soit par ailleurs la d\u00e9sapprobation morale qui p\u00e8se sur ce geste ou ses cons\u00e9quences. Il faut pourtant bien voir que Vladimir Poutine r\u00e9alise tout autre chose, dans les faits, que cette br\u00e8che dans le futur qu\u2019il annonce \u00e0 grands cris. Ce n\u2019est m\u00eame pas l\u00e0 d\u2019ailleurs ce \u00e0 quoi il pr\u00e9tend. Sa d\u00e9claration formelle de guerre mobilisait trois artifices politiques : tout d\u2019abord, il y requalifiait son avidit\u00e9 personnelle en l\u2019\u00e9lan unanime d\u2019un peuple entier ; ensuite, il transformait en une radicale promesse d\u2019avenir ce qui n\u2019\u00e9tait qu\u2019une perp\u00e9tuelle prolongation de l\u2019existant, c\u2019est-\u00e0-dire de son pouvoir personnel ; enfin, il inaugurait une guerre cens\u00e9e r\u00e9orienter le cours de l\u2019histoire sans en avoir dessin\u00e9 la moindre direction souhaitable.<\/p>\n\n\n\n L\u2019ordre du monde s\u2019est \u00e9croul\u00e9 par deux fois : lorsque la Russie a occup\u00e9 la Crim\u00e9e et lorsqu\u2019elle a envahi l\u2019Ukraine.<\/p>Guillaume Lancereau, Tetiana Zemliakova<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pour peu qu\u2019on s\u2019y arr\u00eate, son discours appara\u00eet travers\u00e9 d\u2019une tension plus profonde encore entre l\u2019aspiration \u00e0 l\u2019avenir et la n\u00e9cessit\u00e9 historique. Vladimir Poutine ne parle jamais en son nom propre, pr\u00e9f\u00e9rant dissimuler ses r\u00e9solutions derri\u00e8re un paravent l\u00e9galiste, lorsqu\u2019il ne pr\u00e9sente pas sa volont\u00e9 particuli\u00e8re comme l\u2019otage d\u2019une volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale \u2014 celle de la Douma, celle des r\u00e9publiques populaires de Lougansk ou Donetsk \u2014 ou du poids \u00e9crasant de l\u2019h\u00e9ritage historique \u2014 la volont\u00e9 de \u00ab nos p\u00e8res, nos grands-p\u00e8res et nos arri\u00e8re-grand-p\u00e8res \u00bb. Cette construction manifeste tout d\u2019abord la faiblesse de son autoritarisme, puisqu\u2019elle signale un pouvoir arbitraire qui n\u2019ose pr\u00e9tendre ouvertement \u00e0 l\u2019arbitraire. Surtout, elle s\u2019av\u00e8re incompatible avec l\u2019id\u00e9e que la guerre en cours r\u00e9sulterait d\u2019un sursaut de la Russie tout enti\u00e8re, inqui\u00e8te de son \u00ab avenir historique en tant que peuple \u00bb. En lieu et place d\u2019un peuple avide de d\u00e9terminer souverainement sa voie, elle installe au c\u0153ur de son sch\u00e9ma une volont\u00e9 abstraite, ayant l\u2019histoire pour terrain d\u2019action, et avide de se tracer un chemin au travers les g\u00e9n\u00e9rations humaines. Il existerait d\u00e8s lors un Sonderweg<\/em> ou une Manifest Destiny<\/em> de la Russie, gouvern\u00e9s avec rigueur par des lois objectives de l\u2019histoire \u2014 lesquelles autoriseraient, encore qu\u2019exceptionnellement, des instants d\u2019\u00e9garement, tels que la R\u00e9volution d\u2019Octobre ou l\u2019effondrement de l\u2019Union sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n Rien de plus incoh\u00e9rent donc que ce m\u00e9lange des clich\u00e9s id\u00e9ologiques de la \u00ab troisi\u00e8me voie \u00bb et du communisme scientifique vulgaire, qui de surcro\u00eet oscille perp\u00e9tuellement entre deux options : dans la premi\u00e8re, Vladimir Poutine ne serait que le v\u00e9hicule passif du destin historique russe, poursuivant son cours ind\u00e9pendamment de toute d\u00e9cision humaine ; dans la seconde, il lui incomberait d\u2019orienter le cours pr\u00e9d\u00e9fini de l\u2019histoire et, au besoin, de le corriger pour pr\u00e9venir de possibles \u00e9garements. Quelle que soit l\u2019option retenue, il est clair dans les deux cas que les citoyens russes n\u2019y occupent aucune place, n\u2019y exercent aucune fonction. Plus encore : quoi que ce discours veuille d\u00e9signer comme le garant du d\u00e9roulement de la destin\u00e9e historique, l\u2019action humaine en demeure exclue. Le tout-puissant Poutine n\u2019aurait donc pas de prise sur l\u2019histoire, qui ne lui laisserait aucun choix \u2014 et lui-m\u00eame n\u2019aurait pas d\u2019autre choix que de priver ses sujets de tout choix. <\/p>\n\n\n\n Embourb\u00e9 dans ses superficiels paradoxes, Vladimir Poutine ne fait rien d\u2019autre, en d\u00e9finitive, que d\u2019\u00e9galiser son destin propre et celui de l\u2019\u00c9tat russe. On saisit imm\u00e9diatement pourquoi un tel usurpateur a besoin de fabriquer cette \u00e9galisation ; on comprend moins pourquoi ses sujets s\u2019y livrent eux aussi, par millions. Il faut admettre, d\u2019une part, que les variations organicistes du XIXe<\/sup> si\u00e8cle n\u2019ont pas fini d\u2019exercer leur inertie, qui \u00e9tablissaient une relation entre le destin de l\u2019individu et la vie de la nation tout enti\u00e8re. La guerre en cours propose une autre mani\u00e8re \u2014 tout \u00e0 fait contemporaine cette fois \u2014 de r\u00e9aliser cette op\u00e9ration, en convoquant l\u2019id\u00e9e d\u2019identit\u00e9. L\u2019un des plus grotesques messages de la propagande russe adressait aux potentiels contractuels de l\u2019arm\u00e9e lance l\u2019appel suivant : \u00ab Tu es un mec, sois-le !<\/a> \u00bb. \u00c0 la diff\u00e9rence des \u00e9poques pr\u00e9c\u00e9dentes, la propagande s\u00e9cr\u00e9t\u00e9e par cette guerre n\u2019enjoint pas les combattants \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler leur identit\u00e9 par le fer et le sang : la guerre ne fait que confirmer des propri\u00e9t\u00e9s pr\u00e9alablement assign\u00e9es, que conforter des identit\u00e9s \u2014 de genre, de classe, d\u2019\u00c9tat \u2014 pour en d\u00e9duire un devoir de combattre et la forme que doit prendre ce devoir. \u00c0 l\u2019homme \u00e9choit donc le devoir de prendre part \u00e0 la guerre, et sa participation le confirmera dans son existence en tant qu\u2019homme, de m\u00eame que, pour tout \u00ab Russe \u00bb, l\u2019engagement sera la plus haute confirmation de sa \u00ab russit\u00e9 \u00bb. L\u2019annonce, faite par la propagande russe, qu\u2019il y aurait toujours en chaque m\u00e2le un d\u00e9fenseur de la patrie en puissance, pr\u00eat \u00e0 le devenir en acte, ne diff\u00e8re en rien de l\u2019affirmation que la Russie, pour \u00eatre la Russie, doit \u00eatre ce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 par les si\u00e8cles pass\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Embourb\u00e9 dans ses superficiels paradoxes, Vladimir Poutine ne fait rien d\u2019autre, en d\u00e9finitive, que d\u2019\u00e9galiser son destin propre et celui de l\u2019\u00c9tat russe.<\/p>Guillaume Lancereau, Tetiana Zemliakova<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans le monde de la guerre poutinienne, le futur n\u2019existe simplement plus, tout comme il n\u2019existe pas de devenir ind\u00e9termin\u00e9, mais seulement des mouvements circulaires de d\u00e9termination de soi. Qu\u2019il s\u2019agisse de d\u00e9rouler le fil du d\u00e9veloppement n\u00e9cessaire de l\u2019histoire du monde, ou celui du d\u00e9veloppement n\u00e9cessaire d\u2019une histoire personnelle \u00e0 valeur de destin, tous les regards demeurent donc tourn\u00e9s vers le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Voil\u00e0 deux si\u00e8cles que l\u2019histoire envahit tout. Le premier r\u00e9flexe de l\u2019humain moderne, confront\u00e9 au nouveau ou inquiet de l\u2019avenir, consiste \u00e0 se plonger dans le pass\u00e9, con\u00e7u comme une cha\u00eene ininterrompue de petites et de grandes d\u00e9terminations. Dans la guerre en cours, le monde qui pense a fait de la manipulation des choses pass\u00e9es la clef de vo\u00fbte de sa r\u00e9sistance \u00e0 Vladimir Poutine. Le pass\u00e9, tel qu\u2019il appara\u00eet dans ce mouvement de r\u00e9sistance de l\u2019esprit, consiste en un assortiment de clich\u00e9s moraux, de faits h\u00e9t\u00e9roclites et de renvois confus des uns aux autres, qui n\u2019en reste pas moins dot\u00e9 du statut de prop\u00e9deutique politique supr\u00eame. On y trouve, p\u00eale-m\u00eale, la guerre de Crim\u00e9e de 1853 et l\u2019invasion am\u00e9ricaine de l\u2019Irak, le proto-hitl\u00e9risme de la jeune R\u00e9publique de Weimar et l\u2019\u00e9radication de la langue ukrainienne par l\u2019oukase d\u2019Ems, le trait\u00e9 de Pere\u00efaslav de 1654 et les guerres coloniales. Face \u00e0 la guerre poutinienne, il existe aujourd\u2019hui deux mani\u00e8res privil\u00e9gi\u00e9es de mobiliser ces faits pass\u00e9s : la rectification, propre aux professionnels de la critique, et la pr\u00e9vision, propre aux techniciens de la politique. Ces deux mani\u00e8res d\u2019appr\u00e9hender le r\u00e9el ont en commun de vouloir y injecter davantage de certitude et de restreindre les espaces infinis de l\u2019action humaine.<\/p>\n\n\n\n Le pass\u00e9 est une chose morte, qui n\u2019a ni parole, ni volont\u00e9 propres. Sa seule fonction est d\u2019\u00eatre requalifi\u00e9e, r\u00e9investie de sens du point de vue des vivants \u2014 du moins depuis que le temps mythologique de l\u2019\u00e9ternelle r\u00e9p\u00e9tition du m\u00eame a laiss\u00e9 place au temps historique de l\u2019action humaine. D\u00e8s lors, toute figure, tout \u00e9v\u00e9nement, tout fait qui appartient au pass\u00e9 contient une promesse d\u2019\u00e9galit\u00e9 : le pass\u00e9 \u00e9galise les vivants, offrant les m\u00eames potentialit\u00e9s \u00e0 tous ses usagers. Aucun vivant n\u2019a davantage de droits qu\u2019un autre sur tout ou partie du pass\u00e9 ; chacun a le loisir d\u2019y puiser librement, dans la mesure de ses besoins et de ses capacit\u00e9s. L\u2019histoire, en revanche, tol\u00e8re des ma\u00eetres.<\/p>\n\n\n\n Depuis que l\u2019histoire europ\u00e9enne a \u00e9t\u00e9 soumise \u00e0 des lois objectives et a re\u00e7u l\u2019Universit\u00e9 pour lieu de production l\u00e9gitime, elle s\u2019est assujettie aux fonctionnaires de la science, dot\u00e9s du pouvoir exclusif de d\u00e9couper et de ressouder la mati\u00e8re historique. Toute mati\u00e8re pass\u00e9e au crible du savoir disciplinaire y perd ses propri\u00e9t\u00e9s politiques et se voit arrach\u00e9e \u00e0 la sph\u00e8re de la concurrence universelle \u2014 puisque, depuis un si\u00e8cle et demi, les choses \u00ab acad\u00e9miques \u00bb ne peuvent plus \u00eatre approch\u00e9es sans autorisation sp\u00e9ciale. L\u00e0 o\u00f9 le pass\u00e9 n\u2019appartient \u00e0 personne, l\u2019histoire appartient donc aux historiens, qui se sont fait vocation d\u2019exhumer et d\u2019exposer le vrai, enseveli sous le faux et l\u2019usage de faux. Tout en consacrant des tr\u00e9sors de minutie \u00e0 ces op\u00e9rations savantes, les interpr\u00e8tes professionnels de l\u2019histoire s\u2019attachent \u00e0 pr\u00e9server leur butin de toute incursion. Aussi toute personnalit\u00e9 politique qui risque sa propre interpr\u00e9tation du pass\u00e9 voit-elle instantan\u00e9ment se dresser face \u00e0 elle la cohorte des gardiens de l\u2019objectivit\u00e9 et de la complexit\u00e9. Les professionnels du savoir historique ne cherchent pas tant \u00e0 poss\u00e9der le savoir qu\u2019\u00e0 exercer un pouvoir sur lui \u2014 et tout empi\u00e8tement sur ce royaume-ci, de Poutine ou de n\u2019importe qui d\u2019autre, revient \u00e0 un sabotage des pr\u00e9s\u00e9ances, voire un crime de l\u00e8se-majest\u00e9. Au cours de ces deux derni\u00e8res ann\u00e9es, le monde qui pense a donc concentr\u00e9 tous ses efforts sur la d\u00e9fense de l\u2019histoire. Au moindre mot prof\u00e9r\u00e9 par Vladimir Poutine, toutes ses approximations et ses d\u00e9formations ont \u00e9t\u00e9 rectifi\u00e9es avec application. Des abus et des m\u00e9susages de l\u2019histoire ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tect\u00e9s dans chacune de ses \u00e9lucubrations sur les saints de la Russie ancienne, Pierre le Grand, Symon Petlioura ou Iouri Dolgorouki.<\/p>\n\n\n\n Le pass\u00e9 est une chose morte, qui n\u2019a ni parole, ni volont\u00e9 propres. Sa seule fonction est d\u2019\u00eatre requalifi\u00e9e, r\u00e9investie de sens du point de vue des vivants \u2014 du moins depuis que le temps mythologique de l\u2019\u00e9ternelle r\u00e9p\u00e9tition du m\u00eame a laiss\u00e9 place au temps historique de l\u2019action humaine.<\/p>Guillaume Lancereau, Tetiana Zemliakova<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le premier postulat tacite est ici qu\u2019une critique \u00ab sourc\u00e9e \u00bb des divagations du pr\u00e9sident russe suffirait \u00e0 faire s\u2019\u00e9crouler son syst\u00e8me de pens\u00e9e. S\u2019effondrant sous le poids de ses propres mensonges et contradictions, il emporterait avec lui tout l\u2019\u00e9difice de l\u2019action poutinienne. Un second postulat suppose cette critique capable de rendre la guerre moins atroce ou de persuader son lectorat de l\u2019atrocit\u00e9 de la guerre. Quels d\u00e9mentis qu\u2019oppose la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 chacune de ces esp\u00e9rances, le monde qui pense n\u2019en croit pas moins n\u00e9cessaire d\u2019affronter Vladimir Poutine sur le terrain de l\u2019histoire, pensant y trouver le lieu unique de sa sinc\u00e9rit\u00e9. Le pass\u00e9 jouit ici d\u2019une remarquable pr\u00e9somption d\u2019innocence : nul n\u2019ignore certes que Vladimir Poutine est un menteur pathologique, qu\u2019il ment litt\u00e9ralement, comme le disait Alexe\u00ef Navalny, \u00ab chaque fois qu\u2019il ouvre la bouche \u00bb, mais ses critiques demeurent convaincus de trouver dans chacune de ses th\u00e8ses sur Iaroslav le Sage ou sur Adolf Hitler le nectar m\u00eame de sa pens\u00e9e. Ici, et seulement ici, se d\u00e9ploierait l\u2019univers intime de ses convictions les plus profondes, et donc les plus d\u00e9cisives. Si le pass\u00e9 b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un privil\u00e8ge si exorbitant, c\u2019est qu\u2019il fournit au monde qui pense une mati\u00e8re conforme \u00e0 ses aspirations. Le propre des explorations du pass\u00e9 est qu\u2019il n\u2019en d\u00e9coule absolument aucune obligation pour la vie concr\u00e8te. Le pass\u00e9 ne saurait \u00e0 lui seul engager les vivants. Ainsi, la critique qui juge son \u0153uvre accomplie apr\u00e8s avoir prononc\u00e9 ses rigoureux verdicts sur les \u00ab falsifications \u00bb du pass\u00e9 n\u2019accomplit, en r\u00e9alit\u00e9, absolument rien : elle n\u2019offre \u00e0 qui la prof\u00e8re que la satisfaction d\u2019endosser une position critique, sans ouvrir le moindre horizon pratique.<\/p>\n\n\n\n Si elle se satisfait de cet ersatz d\u2019action, c\u2019est que cette critique s\u2019adosse \u00e0 un arri\u00e8re-monde moral. \u00c0 tout moment, cette critique de fait visant les erreurs \u00ab objectives \u00bb d\u2019un discours politique menace de se doubler d\u2019une critique morale \u2014 en soulignant par exemple comment ce discours en rappelle d\u2019autres, plus anciens, que chaque sujet \u00e9duqu\u00e9 reconna\u00eet comme \u00ab naus\u00e9abonds \u00bb \u2014 et de s\u2019abolir du m\u00eame coup comme critique \u00ab objective \u00bb des faits. En derni\u00e8re analyse, cette critique qui se paye de mots ne s\u2019adresse pas aux choses, mais \u00e0 leur identit\u00e9 langagi\u00e8re, s\u2019empressant de redistribuer tout ce qu\u2019elle saisit dans une topographie morale qu\u2019elle n\u2019a pas elle-m\u00eame \u00e9labor\u00e9e. De m\u00eame que chaque \u00e9v\u00e9nement doit \u00eatre, d\u00e8s son surgissement, plac\u00e9 sur une frise d\u2019\u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s, de m\u00eame toute pens\u00e9e, parole ou action \u2014 et, avec elles, l\u2019humain qui les commet \u2014 doit \u00eatre aussit\u00f4t situ\u00e9e dans les coordonn\u00e9es du bien et du mal pr\u00e9sents, connaissables d\u2019apr\u00e8s l\u2019exp\u00e9rience du bien et du mal pass\u00e9s. Depuis deux ans, les discussions critiques les plus virtuoses ont ainsi consist\u00e9 \u00e0 savoir si Vladimir Poutine commettait, au vu de l\u2019histoire bien apprise, un \u00ab g\u00e9nocide \u00bb en Ukraine, ou s\u2019il disait vrai lorsqu\u2019il accusait les autorit\u00e9s ukrainiennes d\u2019avoir commis un \u00ab g\u00e9nocide \u00bb dans le Donbass, ou encore \u00e0 savoir si, tout compte historique fait, on \u00e9tait fond\u00e9 \u00e0 qualifier la Russie d\u2019\u00c9tat \u00ab colonial \u00bb ou si les \u00c9tats-Unis ne se seraient pas eux-m\u00eames, comme le r\u00e9p\u00e8te Vladimir Poutine, rendus coupables de quelque \u00ab imp\u00e9rialisme \u00bb \u00e0 travers l\u2019histoire r\u00e9cente. L\u00e0 o\u00f9 les choses sont simples \u2014 un seul homme, ayant usurp\u00e9 le pouvoir, contraint quelque 187 millions de personnes \u00e0 un bain de sang \u2014 et les d\u00e9cisions complexes, le monde qui pense ne voit que des choses tr\u00e8s complexes et reporte toute d\u00e9cision au moment o\u00f9 la lumi\u00e8re aura \u00e9t\u00e9 faite, c\u2019est-\u00e0-dire au moment o\u00f9 l\u2019on aura fait correspondre l\u2019image que l\u2019on se fait de chaque chose \u00e0 son inexpugnable nom.<\/p>\n\n\n\n Le propre des explorations du pass\u00e9 est qu\u2019il n\u2019en d\u00e9coule absolument aucune obligation pour la vie concr\u00e8te. Le pass\u00e9 ne saurait \u00e0 lui seul engager les vivants. <\/p>Guillaume Lancereau, Tetiana Zemliakova<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de ces r\u00e9viseurs historiographiques, dont l\u2019autorit\u00e9 tient autant \u00e0 leur savoir-faire qu\u2019\u00e0 leur possession d\u2019apostilles d\u2019\u00c9tat, il existe un second corps d\u2019interpr\u00e8tes professionnels de l\u2019histoire : les haruspices technicis\u00e9s. Depuis pr\u00e8s de deux si\u00e8cles, le savoir historique a \u00e9t\u00e9 institu\u00e9 en instrument fondamental de lutte contre l\u2019incertitude de l\u2019existence humaine \u2014 autrement dit, le savoir historique a supprim\u00e9 l\u2019incertitude \u00e0 l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 le temps historique, en rompant avec le temps mythologique, en avait ouvert la possibilit\u00e9. L\u2019\u00e9poque contemporaine a soif de pr\u00e9visibilit\u00e9 et l\u2019essor de ce d\u00e9sir a nourri celui des sciences morales et politiques depuis le XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle. Ce si\u00e8cle qui vit le perfectionnement de la statistique descriptive et de l\u2019arithm\u00e9tique politique fut celui o\u00f9 Condorcet, synth\u00e9tisant les travaux de Laplace sur les probabilit\u00e9s, les exigences techniques de l\u2019\u00e9lite administrative incarn\u00e9e par Turgot et les conceptions des Philosophes sur le progr\u00e8s dans l\u2019histoire, fonda en raison l\u2019application du calcul des probabilit\u00e9s \u00e0 la science des rapports moraux et politiques, justifiant ainsi l\u2019assimilation \u00e9pist\u00e9mologique de cette derni\u00e8re aux sciences de la nature. Ces axiomes, expurg\u00e9s de leur appui quantitativiste, ont inspir\u00e9 les Id\u00e9ologues, puis l\u2019id\u00e9al positiviste, dessin\u00e9 par Auguste Comte, d\u2019une pr\u00e9visibilit\u00e9 accrue des rapports humains dans l\u2019avenir, guid\u00e9e par la science historique et la connaissance des lois r\u00e9gissant le d\u00e9veloppement des soci\u00e9t\u00e9s. Les sciences du gouvernement qui ont fait irruption dans les nouvelles universit\u00e9s occidentales au tournant du si\u00e8cle n\u2019avaient pas d\u2019autre ambition. Elles scrutaient l\u2019histoire humaine pour en d\u00e9duire les lois de son \u00e9volution, supposant que cette connaissance suffirait \u00e0 arracher les soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 l\u2019arbitraire th\u00e9ocratique et \u00e0 les ancrer dans l\u2019univers rationalis\u00e9 de la libert\u00e9 et du droit. Ce faisant, la science politique nouvelle promettait du m\u00eame coup d\u2019\u00e9manciper les \u00c9tats modernes des al\u00e9as de la politique de masse de l\u2019anacyclose perp\u00e9tuelle \u00e0 laquelle les Anciens les avaient condamn\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n\n\n R\u00e9ceptacles de ces savoirs et de ces fa\u00e7ons de savoir, les gestionnaires politiques du XXIe<\/sup> si\u00e8cle font de l\u2019exercice du pouvoir et de la connaissance du pouvoir les deux faces d\u2019un m\u00eame proc\u00e8s de rationalisation, reposant en derni\u00e8re analyse sur l\u2019histoire. La fa\u00e7on dont les \u00c9tats occidentaux contemporains appr\u00e9hendent le pr\u00e9sent et \u00e9laborent les d\u00e9cisions politiques correspondantes est ainsi redevable d\u2019automatismes historicistes et de passions nomologiques tout droit issus des s\u00e9minaires historiques et des salons philosophiques d\u2019il y a deux si\u00e8cles. Aussi toute nouveaut\u00e9, au moindre sursaut du pr\u00e9sent, se voit-elle imm\u00e9diatement tir\u00e9e de force vers le pass\u00e9, identifi\u00e9e \u00ab en germe \u00bb dans des \u00e9tats pr\u00e9c\u00e9dents, inscrite \u00e0 l\u2019horizon d\u2019une chronologie g\u00e9n\u00e9rale du progr\u00e8s humain, dans laquelle tout \u00e9tat nouveau n\u2019est que l\u2019\u00e9tat suivant d\u2019un \u00e9tat connu. L\u2019inquiet intellect moderne est r\u00e9tif aux ruptures et cherche \u00e0 placer toute exp\u00e9rience du pr\u00e9sent sous la d\u00e9pendance d\u2019une histoire \u2014 qui, elle non plus, ne fait pas de sauts.<\/p>\n\n\n\n Depuis pr\u00e8s de deux si\u00e8cles, le savoir historique a \u00e9t\u00e9 institu\u00e9 en instrument fondamental de lutte contre l\u2019incertitude de l\u2019existence humaine.<\/p>Guillaume Lancereau, Tetiana Zemliakova<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019historisme technocratique, \u00e9rig\u00e9 de longue date en grammaire commune de la pens\u00e9e pratique, est fond\u00e9 sur la soustraction du temps. Le monde qui pense s\u2019est ainsi rendu incapable de garder les yeux riv\u00e9s sur le pr\u00e9sent sans m\u00e9canismes de d\u00e9fense et de mise \u00e0 distance \u2014 comme il est incapable de fixer le soleil pendant l\u2019\u00e9clipse. Le jugement politique qu\u2019il g\u00e9n\u00e8re ne cherche plus \u00e0 savoir \u00ab ce qu\u2019il se passe \u00bb, quelles sont les propri\u00e9t\u00e9s, la texture, la pesanteur, les potentialit\u00e9s du moment concret, mais bien plut\u00f4t \u00ab o\u00f9 nous en sommes \u00bb, au sein d\u2019un espace de coordonn\u00e9es objectivement balis\u00e9. C\u2019est ainsi que le monde qui pense substitue \u00e0 la politique du temps une politique de l\u2019espace \u2014 ce qui explique que la r\u00e9currente question topographique \u00ab o\u00f9 \u00e9tiez-vous pendant huit ans ? \u00bb lui semble-t-elle plus famili\u00e8re que celle : \u00ab que pensiez-vous, que faisiez-vous depuis 2014 ? \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Au sein de cette frise mentale toujours-d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9e, le temps pr\u00e9sent n\u2019existe plus que comme une \u00e9tape interm\u00e9diaire entre le pass\u00e9 et le futur probable qui se d\u00e9duit de sa rigoureuse interpr\u00e9tation. L\u2019existant est cet infinit\u00e9simal moment d\u2019une trajectoire dont l\u2019examen scientifique et l\u2019extrapolation vers l\u2019avenir doit g\u00e9n\u00e9rer un maximum de certitudes. Ce pr\u00e9sent est le produit des technocrates, tout comme ce pass\u00e9 est le produit des historiens \u2014 et ces deux types de ma\u00eetrise se renforcent l\u2019une l\u2019autre. Le pr\u00e9sent ainsi produit consiste en une somme \u00e9prouv\u00e9e de choses et de relations entre les choses, index\u00e9e sur la conviction que rien, en leur sein, ne pouvait ni ne devait \u00eatre perturb\u00e9. Il est ce luxe d\u2019assurances vis-\u00e0-vis du lendemain, qui laisse croire \u00e0 la possibilit\u00e9 de se projeter dans l\u2019avenir avec le degr\u00e9 m\u00eame de conviction qu\u2019inspirent le mouvement des astres ou la chute des corps. Il est l\u2019aspiration du troisi\u00e8me bourgeois de Faust<\/em>, s\u2019\u00e9poumonant aux portes de la ville : \u00ab Qu\u2019on se fende la t\u00eate ailleurs, et que tout aille au diable ; pourvu que chez moi rien ne soit d\u00e9rang\u00e9 ! \u00bb. L\u2019\u00e9ternit\u00e9 pour laquelle se donne ce pr\u00e9sent est un monde qui craint suffisamment l\u2019avenir pour vouloir l\u2019enserrer dans les rets d\u2019une pr\u00e9visibilit\u00e9 vertueuse. Comprimer le possible en un point de la ligne du progr\u00e8s historique est aujourd\u2019hui le moyen le plus r\u00e9pandu d\u2019exclure la d\u00e9cision et l\u2019action humaines de l\u2019avenir \u2014 une mani\u00e8re, autrement dit, de d\u00e9barrasser l\u2019humain de l\u2019histoire, en lui octroyant l\u2019\u00e9ternit\u00e9 du pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n Ainsi se compl\u00e8te la matrice temporelle de la guerre russo-ukrainienne, dans laquelle chaque camp combat pour l\u2019\u00e9ternisation du pr\u00e9sent en la donnant pour un devoir forg\u00e9 par les n\u00e9cessit\u00e9s historiques. De ce point de vue, il n\u2019y a pas de diff\u00e9rence entre le fait, pour un soldat russe, de faire la guerre parce que son grand-p\u00e8re \u00ab s\u2019est battu en son temps contre les fascistes \u00bb, et celui, pour un diplomate europ\u00e9en, d\u2019\u00eatre oppos\u00e9 \u00e0 la guerre parce que des \u00ab valeurs historiques \u00bb cristallis\u00e9es au cours des si\u00e8cles l\u2019y obligent. Les adversaires s\u2019opposent des s\u00e9ries de d\u00e9terminismes : la \u00ab v\u00e9rit\u00e9 \u00bb dont chacun proclame qu\u2019elle est \u00ab de son c\u00f4t\u00e9 \u00bb est une v\u00e9rit\u00e9 garantie par l\u2019histoire. Ils formulent, en m\u00eame temps, leurs buts politiques respectifs dans la langue de la causalit\u00e9, avec l\u2019appui et la caution des techniques de gouvernement. Justifi\u00e9es par une vision \u00ab objective \u00bb du monde, les logiques et les d\u00e9cisions du l\u00e9gislateur scientifique s\u2019ins\u00e8rent jusqu\u2019au plus profond des fibres de la morale quotidienne \u2014 ainsi lorsque les experts politiques, les sp\u00e9cialistes de l\u2019histoire et les technocrates labiles listent doctement la suite de motifs indiscutables qui devaient n\u00e9cessairement conduire au d\u00e9clenchement de la guerre et dictent \u00e0 chacun la position qu\u2019il convient d\u2019y tenir. De ce point de vue, il n\u2019y a pas de diff\u00e9rence entre le fait, pour un opposant europ\u00e9en \u00e0 la guerre, d\u2019y \u00eatre oppos\u00e9 parce que son \u00c9tat infaillible et ses journaux les mieux renseign\u00e9s ont pris position en ce sens, et celui, pour un soldat russe, de r\u00e9pondre \u00e0 une question sur les raisons qui l\u2019ont pouss\u00e9 \u00e0 s\u2019engager : \u00ab Absolument aucune, je suis venu. Je suis juste venu. S\u2019il faut, il faut. Comment l\u2019a dit notre pr\u00e9sident ? Il faut. \u00c7a veut dire qu\u2019il faut \u00bb.<\/p>\n\n\n\n L\u2019historisme technocratique, \u00e9rig\u00e9 de longue date en grammaire commune de la pens\u00e9e pratique, est fond\u00e9 sur la soustraction du temps.<\/p>Guillaume Lancereau, Tetiana Zemliakova<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Travers\u00e9e par l\u2019histoire de part en part, la guerre en Ukraine rappelle en cela de nombreuses guerres pass\u00e9es, sans rien nous dire encore de celles \u00e0 venir. Elle se situe entre la Premi\u00e8re et la Troisi\u00e8me Guerre mondiale, mais est d\u00e9j\u00e0 tout \u00e0 fait autre chose que la Deuxi\u00e8me. C\u2019est bien une guerre de son temps que celle qui substitue l\u2019historicisme \u00e0 la politique \u2014 ou, pour r\u00e9\u00e9crire les classiques, celle guerre qui existe comme la continuation de l\u2019histoire par d\u2019autres moyens.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Ukraine ne s\u2019est pas pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 la guerre \u2014 non pas dans le sens courant, mat\u00e9riel et technique, de ce terme, mais politiquement. L\u2019Ukraine ne s\u2019est jamais fix\u00e9 d\u2019objectifs politiques qui auraient exig\u00e9 une guerre, celle-ci ou aucune autre. \u00c0 l\u2019inverse des cartomanciens russes qui avaient, des d\u00e9cennies durant, augur\u00e9 une confrontation avec l\u2019Occident sur les berges du Dniepr, \u00e0 l\u2019inverse \u00e9galement des consultants politiques occidentaux qui avaient, au cours des m\u00eames d\u00e9cennies, ourdi et agit\u00e9 des menaces \u00e0 l\u2019Est, les penseurs et dirigeants ukrainiens ne nourrissaient aucun fantasme obscur de la guerre \u00e0 venir. Le 24 f\u00e9vrier 2022, cette derni\u00e8re est survenue comme survient un incendie ou une douleur aigu\u00eb et, en r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019invasion, une unique ambition a pris corps : survivre.<\/p>\n\n\n\n Traverser l\u2019incendie et surmonter la douleur se traduit, dans la langue de l\u2019\u00c9tat, par la formule du ministre de la D\u00e9fense Roustem Oumierov : \u00ab le but strat\u00e9gique de l\u2019Ukraine est d\u2019aller jusqu\u2019aux fronti\u00e8res de 1991 \u00bb, et cette revendication d\u2019un retour aux fronti\u00e8res d\u2019avant-guerre, telles qu\u2019elles sont d\u00e9finies par la Constitution, entre en contradiction flagrante avec les appels des Occidentaux \u00e0 la \u00ab cessation imm\u00e9diate des hostilit\u00e9s \u00bb. L\u2019Occident semble en effet impatient de confirmer les dires du porte-parole du Kremlin Dimitri Peskov, qui d\u00e9clarait en octobre dernier : \u00ab la lassitude face \u00e0 ce conflit, la lassitude face au soutien totalement absurde du r\u00e9gime de Kiev, augmentera dans divers pays, y compris aux \u00c9tats-Unis \u00bb. L\u2019Ukraine n\u2019a pas le loisir de se lasser de la guerre ou m\u00eame de s\u2019en distraire. Cependant, elle persiste \u00e0 ne pas l\u2019investir d\u2019objectifs politiques. Or, c\u2019est l\u00e0 ce \u00e0 quoi l\u2019engage la r\u00e9alit\u00e9 de ces deux ans de guerre, si le pays n\u2019entend pas s\u2019enliser dans les querelles imaginaires de ses amis et de ses ennemis.<\/p>\n\n\n\n Quelles qu\u2019aient \u00e9t\u00e9 avant la guerre les diff\u00e9rences entre l\u2019Ukraine, ses amis en Occident et ses ennemis en Russie, ces contrastes finissent par s\u2019estomper. \u00c0 pers\u00e9v\u00e9rer plusieurs ann\u00e9es dans un m\u00eame \u00e9tat de guerre, les parties en pr\u00e9sence se font plus semblables les unes aux autres, comme les m\u00e9taux se confondent sous l\u2019effet des temp\u00e9ratures extr\u00eames. Au front, l\u2019assimilation des adversaires s\u2019appelle \u00ab l\u2019adaptation \u00bb. Toute innovation technique, toute ruse tactique \u00e9prouv\u00e9e se retrouve quelques semaines plus tard de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la ligne de front. Dans le monde des id\u00e9es, cette assimilation se produit plus lentement, mais tout aussi irr\u00e9m\u00e9diablement. Elle s\u2019est tout d\u2019abord d\u00e9clench\u00e9e sous l\u2019effet d\u2019un certain nombre de n\u00e9cessit\u00e9s militaires : contr\u00f4ler les flux d\u2019information, opposer propagande \u00e0 propagande, stimuler la d\u00e9termination de ses anciens alli\u00e9s et en trouver de nouveaux. Ces n\u00e9cessit\u00e9s de fait ont fini par se cristalliser en une propagande de guerre dont chacun oubliait aussit\u00f4t la provenance. En deux ans de conflit, il est devenu possible de prendre pour des objectifs politiques des vis\u00e9es qui ne sont qu\u2019un produit de l\u2019imaginaire guerrier \u2014 ainsi de l\u2019id\u00e9e de \u00ab d\u00e9coloniser la Russie \u00bb ou de celle de \u00ab d\u00e9fendre les valeurs europ\u00e9ennes \u00bb. \u00c0 vivre et se maintenir dans la guerre, l\u2019Ukraine emprunte \u00e0 la Russie une partie de son ressentiment et de son revanchisme, au risque d\u2019\u00eatre bient\u00f4t contamin\u00e9e par ses penchants morbides \u00e0 la p\u00e9dagogie de guerre et par l\u2019obsession poutinienne pour la \u00ab r\u00e9paration des torts historiques \u00bb. Dans le m\u00eame temps, l\u2019Ukraine s\u2019incorpore la profonde incapacit\u00e9 politique des pays occidentaux, lorsqu\u2019elle se r\u00e9signe \u00e0 entonner l\u2019hypocrite rh\u00e9torique des bureaucraties, ressassant \u00e0 qui veut l\u2019entendre \u00ab la n\u00e9cessit\u00e9 de prendre des mesures \u00bb. Du fait m\u00eame de sa pers\u00e9v\u00e9rance dans l\u2019\u00e9tat de guerre, l\u2019Ukraine est d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 en train de s\u2019inventer un objectif politique. Tout l\u2019enjeu est ici pour elle qu\u2019il ne s\u2019invente pas de lui-m\u00eame, sous l\u2019effet des inerties militaires.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Ukraine n\u2019a pas le loisir de se lasser de la guerre ou m\u00eame de s\u2019en distraire.<\/p>Guillaume Lancereau, Tetiana Zemliakova<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La guerre est l\u2019un des modes fondamentaux sur lesquels existent les choses et les \u00eatres. Le passage \u00e0 l\u2019\u00e9tat de guerre ne transforme pas tant les choses et les \u00eatres que les relations entre eux. Une fois entr\u00e9es dans la guerre, les choses s\u2019unissent et se d\u00e9sunissent, s\u2019attirent et se repoussent dans de nouvelles combinaisons, avec une nouvelle vitesse, une nouvelle intensit\u00e9. La guerre ennoblit le vil ; elle transforme le p\u00e9ril extr\u00eame en un ornement quotidien ; elle convertit le superflu en n\u00e9cessaire. Ainsi, la guerre m\u00e9tastase dans tous les corps \u2014 dans ceux que la guerre de 2022 a surpris au milieu de celle de 2014, dans ceux qui avaient d\u00e9vers\u00e9 des litres de pressentiments funestes, dans ceux encore qui avaient pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne pas y regarder de trop pr\u00e8s. La guerre prend ainsi au d\u00e9pourvu tous les \u00eatres accoutum\u00e9s \u00e0 se mouvoir parmi les choses en paix. Hier encore, ceux-l\u00e0 distinguaient le noble du vil, fuyaient les p\u00e9rils et s\u2019accrochaient de toutes leurs forces au n\u00e9cessaire ; les voil\u00e0 soudain qui d\u00e9couvrent, dans la guerre, que si toutes les choses environnantes conservent un aspect familier, les relations entre elles s\u2019alt\u00e8rent avec rage et dans des directions insoup\u00e7onnables. Ainsi s\u2019\u00e9tiolent et fanent les \u00eatres que saisit le mouvement galopant de la guerre : ils surmontent la douleur, survivent et contrecarrent l\u2019adversaire \u2014 tout en jetant de tous les c\u00f4t\u00e9s des regards effar\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la seconde o\u00f9 il \u00ab survient \u00bb, le passage \u00e0 l\u2019\u00e9tat de guerre semble priver les \u00eatres de toute action et de toute pens\u00e9e. Tandis qu\u2019ils paraissent condamn\u00e9s \u00e0 ne plus se mouvoir et ne plus s\u2019exprimer que dans la guerre et sur la guerre, l\u2019horizon de la libert\u00e9 devient un pur fait de m\u00e9moire ou un objet d\u2019attente. Lorsqu\u2019elle se tourne vers le monde d\u2019avant-guerre, l\u2019id\u00e9e de la libert\u00e9 donne lieu \u00e0 une r\u00e9capitulation n\u00e9vrotique des choix pass\u00e9s et de leurs cons\u00e9quences calculables. Lorsqu\u2019elle se tourne au contraire vers le monde d\u2019apr\u00e8s-guerre, elle n\u2019y voit qu\u2019un miroir invers\u00e9 de l\u2019entr\u00e9e en guerre, un tournant appel\u00e9 \u00e0 \u00ab survenir \u00bb exactement comme la guerre est \u00ab survenue \u00bb. Peu importe la nature du tournant esp\u00e9r\u00e9 \u2014 qu\u2019un matin veuille enfin exploser le pont de Crim\u00e9e ou que les journaux apprennent que Poutine est mort deux semaines plus t\u00f4t \u2014 tous les espoirs se rivent \u00e0 cette seconde o\u00f9 la guerre ne sera plus qu\u2019un mauvais songe et o\u00f9 se d\u00e9couvriront les espaces infinis de la libert\u00e9. Or, croire que la guerre consume toute libert\u00e9 d\u2019action est une funeste erreur \u2014 tout comme le fait de s\u2019imaginer que l\u2019apr\u00e8s-guerre ressuscitera la libert\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la seconde o\u00f9 il \u00ab survient \u00bb, le passage \u00e0 l\u2019\u00e9tat de guerre semble priver les \u00eatres de toute action et de toute pens\u00e9e.<\/p>Guillaume Lancereau, Tetiana Zemliakova<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En deux ans, la guerre a accouch\u00e9 de deux sortes de pens\u00e9es non-libres de la libert\u00e9, qui n\u2019exigent aucune action, ni aucun jugement, \u00e0 mesure que s\u2019estompe la distinction entre le \u00ab possible \u00bb, appelant \u00e0 l\u2019action libre, et le \u00ab survenu \u00bb, ind\u00e9pendant de toute action. Tourn\u00e9e vers le pass\u00e9, la premi\u00e8re ne produit qu\u2019amertume et ressentiment, puisqu\u2019elle s\u2019\u00e9puise en hi\u00e9rarchisations des coupables parmi les militants et les conseillers politiques, les intellectuels et les diplomates, de part et d\u2019autre des fronti\u00e8res nationales et sociales. Tourn\u00e9e vers l\u2019avenir, interdite devant ses profondeurs opaques, la seconde fait d\u2019immuabilit\u00e9 vertu et s\u2019amarre en toute h\u00e2te aux v\u00e9rit\u00e9s les mieux \u00e9prouv\u00e9es ; elle prescrit de poursuivre ses occupations, de rester qui l\u2019on est, de demeurer humain tant qu\u2019on demeure en guerre \u2014 car cette guerre, comme les autres, finira bien un jour. La guerre donne corps \u00e0 ce spectre trompeur qui, au lieu de lib\u00e9rer les \u00eatres, veut les lib\u00e9rer du besoin d\u2019action libre. Ce spectre qui veut rendre toute politique incongrue, inopportune, impraticable, s\u2019agrippe \u00e0 tout le d\u00e9sarroi des corps, \u00e0 toute terreur de les voir d\u00e9truits, \u00e0 toute esp\u00e9rance et soif de survie.<\/p>\n\n\n\n La tromperie se loge ici dans l\u2019analogie entre le passage de l\u2019\u00e9tat de paix \u00e0 celui de guerre, et celui de l\u2019\u00e9tat de guerre \u00e0 l\u2019\u00e9tat de paix, car ces changements d\u2019\u00e9tats se produisent diff\u00e9remment. Il a suffi d\u2019une d\u00e9cision du seul Vladimir Poutine pour d\u00e9clencher la guerre ; en revanche, aucun \u00eatre n\u2019est plus capable, \u00e0 lui seul, de d\u00e9clencher la paix. Si tout \u00eatre peut repousser, appuyer ou accompagner le d\u00e9clenchement de la paix, le poids qu\u2019exerce chacun sur ce grand champ de forces demeure immesurable.<\/p>\n\n\n\n En temps de paix, le sens des possibles suffit \u00e0 guider l\u2019action politique. La possibilit\u00e9 d\u2019un monde plus \u00e9galitaire ou plus juste, celle d\u2019un monde plus surveill\u00e9 ou plus \u00e9mancip\u00e9, sont autant de perspectives qui inspirent l\u2019action politique \u00e9l\u00e9mentaire \u2014 le mouvement originaire vis-\u00e0-vis du possible. En temps de guerre, il faut au contraire des efforts colossaux de la volont\u00e9 et de l\u2019imagination, ne serait-ce que pour secouer la torpeur g\u00e9n\u00e9rale, \u00e9loignant d\u2019autant la perspective d\u2019exercer une action libre. L\u2019\u00e9tat de guerre contracte et d\u00e9forme tous les possibles ; pourtant, il ne supprime pas la libert\u00e9, ni ne l\u2019amoindrit. Emport\u00e9 par la guerre, on choisit malgr\u00e9 tout comment on s\u2019emporte \u2014 et c\u2019est ainsi que l\u2019on d\u00e9gage les espaces infinis qu\u2019exige la politique.<\/p>\n\n\n\n\n\n Or il n\u2019y a d\u2019action, \u00e0 proprement parler, que d\u00e8s lors qu\u2019il y a objet de la volont\u00e9, tout le reste relevant de l\u2019habitude ou de l\u2019ex\u00e9cution du devoir. Nier l\u2019existence de la guerre, exiger haut et fort la \u00ab cessation imm\u00e9diate des combats \u00bb, ce n\u2019est pas encore une action ; s\u2019efforcer de gagner la guerre sans se projeter dans ses lendemains, ce n\u2019est pas encore de la politique. L\u2019action politique du temps de guerre exige de se retourner vers la guerre, qui veut imposer ses changements, et d\u2019imposer soi-m\u00eame ceux qui correspondent \u00e0 un futur d\u00e9sirable. Tout comme une r\u00e9volution ne met pas tant en lutte des partisans de l\u2019ordre ancien et ceux d\u2019un ordre nouveau, mais les partisans de diff\u00e9rents ordres possibles dans le monde sorti de la r\u00e9volution, une guerre ne met pas en lutte des \u00eatres qui la d\u00e9sirent et d\u2019autres qui la rejettent, mais les tenants de diff\u00e9rentes paix dans le monde sorti de la guerre. C\u2019est dans la revendication d\u2019une sortie de la guerre que r\u00e9sident les espaces infinis offerts \u00e0 l\u2019action libre \u2014 dans la convocation d\u2019un avenir.<\/p>\n\n\n\n L\u2019humain contemporain qui entre dans cette guerre est tout sauf pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 appr\u00e9hender ses transformations. Cet humain s\u2019est habitu\u00e9, non pas \u00e0 regarder la mani\u00e8re dont les choses se transforment, mais \u00e0 voir comment des choses toujours \u00e9gales \u00e0 elles-m\u00eames se multiplient, se r\u00e9duisent ou conservent leur nombre. De m\u00eame, lorsque changent les qualit\u00e9s du temps v\u00e9cu, ce changement se voit d\u2019embl\u00e9e rabattu sur une \u00ab acc\u00e9l\u00e9ration \u00bb ou un \u00ab ralentissement \u00bb du temps. Cette approche du changement en exclut la potentialit\u00e9 que surgissent des relations in\u00e9dites entre les choses et les \u00eatres \u2014 \u00e0 commencer par celles que fait surgir la guerre. Or, exercer une action politique, dans la guerre comme dans la paix, n\u2019exige aucune ma\u00eetrise des pr\u00e9misses historiques de l\u2019existant, aucun sens de l\u2019homologie entre positions et prises de position, aucune conjecture inqui\u00e8te de \u00ab ce que penseront de nous les historiens du futur \u00bb \u2014 mais un sens du devenir infini.<\/p>\n\n\n\n L\u2019action politique du temps de guerre exige de se retourner vers la guerre, qui veut imposer ses changements, et d\u2019imposer soi-m\u00eame ceux qui correspondent \u00e0 un futur d\u00e9sirable.<\/p>Guillaume Lancereau, Tetiana Zemliakova<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019Ukraine vit dans la guerre depuis maintenant deux ans. Pour l\u2019heure, ses amis comme ses ennemis s\u2019\u00e9chinent \u00e0 \u00e9terniser le pr\u00e9sent, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019historicisme progressiste des bureaucrates europ\u00e9ens, inapte \u00e0 reconna\u00eetre la r\u00e9alit\u00e9 de la guerre, ou de l\u2019avidit\u00e9 sans fin du pouvoir poutinien, dont le seul souci est de faire durer le conflit. L\u2019Ukraine elle-m\u00eame est priv\u00e9e de pr\u00e9sent, si ce n\u2019est celui de la guerre. Tandis que ses amis et ses ennemis se terrent sous des monceaux de d\u00e9terminismes historiques et traquent le n\u00e9cessaire dans tout l\u2019advenu, l\u2019Ukraine peut encore, de l\u00e0 o\u00f9 elle se tient, percevoir la politique concr\u00e8te de la guerre \u2014 percevoir que la guerre advenue n\u2019a jamais relev\u00e9 de la n\u00e9cessit\u00e9. Laisser mourir le pr\u00e9sent sans s\u2019y cramponner ; se ressaisir de l\u2019histoire comme d\u2019une \u0153uvre humaine : ces deux conditions suffisent \u00e0 ouvrir les espaces infinis de l\u2019action politique, malgr\u00e9 les \u00e9crasantes pesanteurs de la guerre. L\u2019action politique dans la guerre ne conna\u00eet qu\u2019un ressort : l\u2019affirmation, non pas d\u2019un accord de paix ou d\u2019une ligne de d\u00e9marcation, mais bien d\u2019une existence concr\u00e8te dans l\u2019\u00e9tat de paix \u00e0 venir \u2014 d\u2019un \u00e9tat qui soit aussi total que celui de la guerre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Perdus dans un pass\u00e9 immuable ou press\u00e9s vers un avenir sombre par d\u00e9terminisme historique : sommes-nous en Europe pris au pi\u00e8ge d\u2019un \u00e9tau temporel resserr\u00e9 par Poutine ? <\/p>\n Pendant que nous sommes dans l\u2019attente, l\u2019Ukraine est priv\u00e9e de pr\u00e9sent \u2014 si ce n\u2019est celui de la guerre. Dans une perspective au long cours, Guillaume Lancereau et Tetiana Zemliakova reviennent sur les usages de l\u2019histoire deux ans apr\u00e8s l\u2019invasion russe.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":219715,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[3712],"tags":[],"staff":[2655,3728],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-219704","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ukraine-la-guerre-deux-ans-apres","staff-guillaume-lancereau","staff-tetiana-zemliakova","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\nLe r\u00eave du pr\u00e9sent immuable <\/strong><\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n L\u2019\u00e9tau du pass\u00e9 oppressant <\/strong><\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n L\u2019asth\u00e9nie de l\u2019avenir d\u00e9sirable <\/strong><\/h2>\n\n\n\n
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