{"id":218704,"date":"2024-02-17T06:30:00","date_gmt":"2024-02-17T05:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=218704"},"modified":"2024-02-18T11:38:47","modified_gmt":"2024-02-18T10:38:47","slug":"recit-guerre-propagande-les-structures-ideologiques-de-poutine-apres-lukraine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2024\/02\/17\/recit-guerre-propagande-les-structures-ideologiques-de-poutine-apres-lukraine\/","title":{"rendered":"R\u00e9cit, guerre, propagande : les structures id\u00e9ologiques de Poutine apr\u00e8s l’Ukraine"},"content":{"rendered":"\n
Des perruques d\u00e9color\u00e9es de Prigojine aux hom\u00e9lies sanguinaires du Patriarche Kirill, en passant par les combats de MMA du dictateur tch\u00e9tch\u00e8ne Kadyrov ou encore un op\u00e9ra-rock c\u00e9l\u00e9brant la destruction de l’Ukraine chant\u00e9 par des adolescents dans l’atelier de la plus grande usine de char d’assaut au monde, les images de la Russie de Poutine nous plongent dans un monde parall\u00e8le. Une sorte d’anti-r\u00e9alit\u00e9 dont on peine \u00e0 comprendre comment elle peut fonctionner, quels sont ses r\u00e9els effets, quels ressorts la soutiennent. Y a-t-il seulement une continuit\u00e9 entre le froid dispositif de propagande mis en place par le ma\u00eetre du Kremlin \u2014 ses usines \u00e0 trolls, ses mercenaires, ses siloviki \u2014 et les d\u00e9clarations t\u00e9l\u00e9visuelles d\u00e9lirantes des faucons qui aimeraient d\u00e9clencher une guerre nucl\u00e9aire depuis Moscou ? S’il n’y a pas de doute qu’il existe une machine id\u00e9ologique poutinienne, elle est en train de se transformer en profondeur depuis l’invasion de l’Ukraine \u2014 devenant de moins en moins lisible.<\/em><\/p>\n\n\n\n Pour y voir plus clair et tenter de percer le voile \u00e9pais tiss\u00e9 par des ann\u00e9es de propagande, nous lan\u00e7ons une s\u00e9rie de traductions introduites et comment\u00e9es de textes clefs. Avec la sp\u00e9cialiste Marl\u00e8ne Laruelle, nous publierons chaque samedi un texte pour plonger au plus pr\u00e8s des id\u00e9ologues d’un r\u00e9gime qui r\u00eave d’empire et qui, sur le sol de l’Ukraine, a d\u00e9clar\u00e9 une guerre sans fin \u00e0 l’Occident.<\/em><\/p>\n\n\n\n On trouve un m\u00e9lange de continuit\u00e9s et de ruptures, car l\u2019id\u00e9ologie qui domine en Russie aujourd\u2019hui est le produit d\u2019une longue s\u00e9dimentation. On peut donc en identifier les diff\u00e9rentes \u00ab couches\u00ab , les moments de rupture et d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration, et en reconstruire la g\u00e9n\u00e9alogie. La coupure de 2022 est bien s\u00fbr majeure mais elle ne doit pas obscurcir les continuit\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Cette construction id\u00e9ologique a ses racines dans un kal\u00e9idoscope d\u2019h\u00e9ritages sovi\u00e9tiques revisit\u00e9s et de transformations v\u00e9cues dans les ann\u00e9es 1990. Elle a \u00e9t\u00e9 graduellement r\u00e9organis\u00e9e par le r\u00e9gime en un tout qui a sa logique interne et une certaine coh\u00e9rence dans sa vision de l\u2019humanit\u00e9, de ce que doit \u00eatre l\u2019ordre mondial et la place de la Russie en son sein. On peut la diviser sch\u00e9matiquement en trois grandes phases : le \u00ab premier poutinisme\u00ab durant les ann\u00e9es 2000-2008, le \u00ab poutinisme tardif\u00ab , de 2012 \u00e0 2022, et le \u00ab poutinisme de guerre\u00ab , depuis le 24 f\u00e9vrier. On peut ensuite bien \u00e9videmment diviser ces grandes p\u00e9riodes en sous-p\u00e9riodes, avec des moments charni\u00e8res comme celui de la pr\u00e9sidence de Dmitri Medvedev qui a marqu\u00e9 un r\u00e9el passage de flambeau entre les deux premiers poutinismes.<\/p>\n\n\n\n De nombreux \u00e9l\u00e9ments qui sont devenus centraux dans le discours post-24 f\u00e9vrier \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents avant l\u2019invasion militaire : les discours poutiniens sur l\u2019unit\u00e9 pr\u00e9sum\u00e9e entre Russes et Ukrainiens datent de 2021, la sacralisation de la Grande Guerre Patriotique \u2014 la Seconde Guerre Mondiale vue de Russie, entre 1941 et 1945 \u2014 s\u2019est accentu\u00e9e au fil des ann\u00e9es, de m\u00eame que la vision de l\u2019Occident comme fasciste ou la d\u00e9nonciation des lib\u00e9raux comme des tra\u00eetres \u00e0 la nation. En termes non plus seulement de discours mais de pratiques, les amendements \u00e0 la Constitution qui officialisent une sorte d\u2019id\u00e9ologie dans le texte supr\u00eame datent de 2020. On voit clairement a posteriori<\/em> que ces \u00e9l\u00e9ments \u00e9taient l\u00e0 d\u00e8s 2018-2019, mais un tournant plus r\u00e9pressif s\u2019est op\u00e9r\u00e9 en 2020-2021.<\/p>\n\n\n\n La construction id\u00e9ologique du poutinisme a ses racines dans un kal\u00e9idoscope d\u2019h\u00e9ritages sovi\u00e9tiques revisit\u00e9s et de transformations v\u00e9cues dans les ann\u00e9es 1990.<\/p>Marl\u00e8ne Laruelle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cela dit, il faut \u00eatre prudent avec les lectures r\u00e9troactives et leur logique tautologique. Elles tendent \u00e0 nous faire croire qu\u2019il n\u2019y avait qu\u2019un seul futur possible, et on oublie l\u2019existence d\u2019une multitude d\u2019options potentielles qui ne se sont pas r\u00e9alis\u00e9es. Que le r\u00e9gime ait durci son contr\u00f4le id\u00e9ologique \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et ait consid\u00e9r\u00e9 l\u2019Ukraine comme le point de cristallisation de tous ses m\u00e9contentements envers l\u2019Occident bien avant le tournant de 2022, c\u2019est certain. Qu\u2019il se pr\u00e9parait \u00e0 la guerre depuis plusieurs ann\u00e9es, c\u2019est moins \u00e9vident. La guerre a probablement \u00e9t\u00e9 l\u2019une des options envisag\u00e9es parmi d\u2019autres, mais pas n\u00e9cessairement celle qui \u00e9tait vue comme la plus plausible. <\/p>\n\n\n\n Il faut aussi se souvenir que pour le Kremlin, \u00ab l\u2019op\u00e9ration militaire sp\u00e9ciale\u00ab devait ressembler \u00e0 ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 Budapest en 1956 ou \u00e0 Prague en 1968, sans g\u00e9n\u00e9rer un tremblement de terre de l\u2019ampleur que l\u2019on conna\u00eet aujourd\u2019hui. Une fois que la \u00ab vraie\u00ab guerre s\u2019est install\u00e9e comme r\u00e9alit\u00e9 de terrain, le r\u00e9gime a pu puiser dans des r\u00e9cits et des m\u00e9thodes d\u2019endoctrinement qui \u00e9taient en place mais pas enti\u00e8rement d\u00e9ploy\u00e9s. Il a donc pu adapter assez facilement son arsenal id\u00e9ologique, d\u2019endoctrinement et de r\u00e9pression \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une grande guerre civilisationnelle avec l\u2019Occident.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est l\u2019une des questions clefs souvent pos\u00e9es sur la Russie, mais elle pr\u00e9suppose que l\u2019on puisse dissocier l\u2019id\u00e9ologie de l\u2019action, et ce qui est en aval<\/em> de ce qui est en amont<\/em> de l\u2019action, d\u2019une mani\u00e8re \u00e9vidente. Je ne pense pas que ce soit le cas. Toutes nos d\u00e9cisions sont prises selon notre lecture du monde : elles sont situationnelles, adapt\u00e9es \u00e0 des contextes changeants, et l\u2019on peut reconstruire a posteriori<\/em> des logiques ou des arguments qui n\u2019\u00e9taient pas explicites au moment des faits. <\/p>\n\n\n\n La r\u00e9ponse \u00e0 cette question d\u00e9pend donc de la d\u00e9finition que l\u2019on donne \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie. Si on la d\u00e9finit comme une vision du monde et de l\u2019ordre social, une grammaire, alors oui, le r\u00e9gime russe a une id\u00e9ologie-vision du monde, comme tous les gouvernements et tous les individus. Mais si l\u2019on d\u00e9finit l\u2019id\u00e9ologie comme une doctrine textuelle constitu\u00e9e et appliqu\u00e9e que les citoyens doivent suivre sous peine de r\u00e9pression, comme dans le mod\u00e8le sovi\u00e9tique, alors la r\u00e9ponse est plus nuanc\u00e9e, car le r\u00e9gime sait en effet adapter sa production discursive \u00e0 des contextes changeants et \u00e0 des audiences diff\u00e9rentes. Il a cherch\u00e9 pendant longtemps, avec succ\u00e8s, \u00e0 \u00e9viter de reproduire une id\u00e9ologie-doctrine \u00e0 la sovi\u00e9tique et \u00e0 capter le soutien populaire sans grande r\u00e9pression.<\/p>\n\n\n\n Je dirais que le r\u00e9gime russe est fond\u00e9 sur une id\u00e9ologie-vision du monde qui est stable et identifiable, d\u00e9finie par trois principes majeurs : la chute de l\u2019Union sovi\u00e9tique \u00e9tait une erreur et un effondrement similaire de la Russie doit \u00eatre \u00e9vit\u00e9 \u00e0 tout prix ; la Russie doit \u00eatre une grande puissance pour r\u00e9sister aux pressions occidentales ; la Russie est incarn\u00e9e par son \u00c9tat, non par son peuple, les citoyens doivent donc laisser l\u2019\u00c9tat g\u00e9rer la politique et se contenter d\u2019\u00eatre de fervents patriotes.<\/p>\n\n\n\n Le r\u00e9gime russe est fond\u00e9 sur une id\u00e9ologie-vision du monde qui est stable et identifiable.<\/p>Marl\u00e8ne Laruelle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette id\u00e9ologie-vision du monde informe la prise de d\u00e9cision strat\u00e9gique, m\u00eame s\u2019il y a des diff\u00e9rences entre les groupes au pouvoir dans leur lecture, radicale ou mod\u00e9r\u00e9e, de ces trois principes. Si le r\u00e9gime n\u2019avait \u00e9t\u00e9 qu\u2019un groupement de kleptocrates int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 garder leurs affaires offshore<\/em> et leurs villas en Europe, il n\u2019aurait pas d\u00e9cid\u00e9 d\u2019envahir l\u2019Ukraine et de mettre en p\u00e9ril des ann\u00e9es d\u2019int\u00e9gration sur la sc\u00e8ne internationale. Si Poutine a pris un tel risque, si le r\u00e9gime a suivi sans trop de dissensions, c\u2019est qu\u2019il y a une id\u00e9ologie-vision du monde qui fait sens pour eux et justifie une telle prise de risques.<\/p>\n\n\n\n Cette grammaire est d\u00e9clin\u00e9e en des r\u00e9cits strat\u00e9giques bien plus contingents et \u00e9volutifs : on peut insister sur la Russie comme \u00c9tat-civilisation, sur son identit\u00e9 eurasienne ou russocentr\u00e9e ; la pr\u00e9senter comme \u00e9tant une nation moderne ou un empire, un pays s\u00e9culier, orthodoxe \u2014 ou orthodoxe et musulman \u2014 ayant son mod\u00e8le dans la Byzance ancienne ou dans la Chine contemporaine ; on peut voir dans le dernier tsar Nicolas II un h\u00e9ros ou lui pr\u00e9f\u00e9rer Pierre le Grand ou Staline\u2026 Il y a du choix tant que l\u2019on reste dans le cadre autoris\u00e9 des trois principes, qui exclut toute vision de la Russie comme devant suivre un mod\u00e8le occidental lib\u00e9ral et progressiste. <\/p>\n\n\n\n Un exemple de l\u2019articulation entre la stabilit\u00e9 de la grammaire et la contingence des d\u00e9clinaisons : Vladimir Poutine a toujours pens\u00e9 que sa mission \u00e9tait de redonner \u00e0 la Russie un statut de grande puissance<\/a> \u2014 c\u2019est un \u00e9l\u00e9ment stable de sa grammaire g\u00e9opolitique. Mais les moyens d\u2019y parvenir ont \u00e9volu\u00e9, et avec eux les discours strat\u00e9giques : dans les ann\u00e9es 2000, il pensait que ce statut de grande puissance pourrait \u00eatre acquis \u00e0 nouveau par la Russie avec l\u2019accord, bon an mal an, de l\u2019Occident et par l\u2019int\u00e9gration de la Russie dans l\u2019\u00e9conomie mondiale. Des \u00e9checs graduels \u00e0 obtenir cette reconnaissance \u2014 qui, pour Moscou, signifie un droit de regard sur l\u2019ancien espace sovi\u00e9tique \u2014 ont favoris\u00e9 l\u2019id\u00e9e d\u2019une grande puissance qui devrait s\u2019imposer non plus avec<\/em> l\u2019Occident mais contre<\/em> lui, et la notion de \u00ab contre\u00ab a elle aussi \u00e9volu\u00e9 : de contre<\/em> au sens d\u2019une comp\u00e9tition grandissante avec l\u2019Occident sur la sc\u00e8ne internationale au contre<\/em> d\u2019une guerre avec l\u2019Occident dont l\u2019Ukraine est le locus belli <\/em>par procuration.<\/p>\n\n\n\n Pour moi, le c\u0153ur du r\u00e9gime est contre-r\u00e9volutionnaire. C\u2019est un r\u00e9gime thermidorien, qui cherche \u00e0 stabiliser la Russie apr\u00e8s les changements exceptionnels des ann\u00e9es 1990. Comme souvent, ce qui est au d\u00e9but une strat\u00e9gie conservatrice au sens originel du terme \u2014 ralentir les changements pour permettre \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 de \u00ab dig\u00e9rer \u00bb les transformations \u2014 devient graduellement, apr\u00e8s plus de vingt ann\u00e9es d\u2019exercice du pouvoir par Vladimir Poutine, r\u00e9actionnaire : il ne s\u2019agit plus seulement de conserver mais de revenir en arri\u00e8re. Je vois donc une \u00e9volution d\u2019un conservatisme lib\u00e9ral au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 \u00e0 un conservatisme radical, visible d\u00e8s le tournant des ann\u00e9es 2012-2014, et accentu\u00e9 par le tournant de 2022.<\/p>\n\n\n\n Le poutinisme est un r\u00e9gime thermidorien. Ce qui \u00e9tait une strat\u00e9gie conservatrice au sens originel du terme \u2014 ralentir les changements pour permettre \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 de \u00ab dig\u00e9rer \u00bb les transformations \u2014 est devenu graduellement, apr\u00e8s plus de vingt ann\u00e9es d\u2019exercice du pouvoir par Vladimir Poutine, r\u00e9actionnaire.<\/p>Marl\u00e8ne Laruelle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le r\u00e9gime est fondamentalement conservateur : il croit en une ontologie de l\u2019homme qui suppose qu\u2019on ne peut se lib\u00e9rer de notre identit\u00e9 collective \u2014 qu\u2019elle soit de genre, de sexualit\u00e9, de nationalit\u00e9, de religion \u2014 et que le progressisme qui nous dit que ces identit\u00e9s sont socialement construites et donc d\u00e9constructibles conduit au nihilisme et donc \u00e0 la mort de l\u2019individu et du collectif. C\u2019est un r\u00e9gime pessimiste, qui s\u2019inqui\u00e8te de ce qu\u2019il voit comme le d\u00e9clin des valeurs de la civilisation europ\u00e9enne, provenant aussi bien de ses origines chr\u00e9tiennes que de la Renaissance et des Lumi\u00e8res. <\/p>\n\n\n\n Ce conservatisme s\u2019exprime donc sous la forme d\u2019une obsession pour les m\u00e9faits de l\u2019\u00ab Occident collectif \u00bb, un terme qui d\u00e9finit aujourd\u2019hui aussi bien l\u2019Occident politique (les \u00c9tats-Unis, l\u2019Union europ\u00e9enne, l\u2019OTAN), le lib\u00e9ralisme comme philosophie politique, et le progressisme comme expression de l\u2019individualisme. La culture politique russe a progressivement pris la forme d\u2019une vision du monde conspirologique, une grille de lecture cynique des relations de pouvoir o\u00f9 les grandes puissances s\u2019affrontent dans des jeux \u00e0 sommes nulles, et o\u00f9 les plus petits pays n\u2019ont pas d\u2019autonomie strat\u00e9gique et se contentent de choisir un patron. <\/p>\n\n\n\n L\u2019anti-occidentalisme est donc central dans la construction id\u00e9ologique russe, mais d\u00e9finir cette id\u00e9ologie uniquement par la n\u00e9gative me semble r\u00e9ducteur. Il y a un projet politique pour la Russie et le monde : une vision du monde ontologiquement conservatrice qui veut d\u00e9fendre une Europe \u00ab authentique \u00bb contre ce qui est vu comme les \u00ab perversions \u00bb du lib\u00e9ralisme et promouvoir un monde qui ne serait plus fond\u00e9 sur l\u2019internationalisme lib\u00e9ral. C\u2019est un projet qui parle aussi \u00e0 certaines audiences ailleurs qu\u2019en Russie.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai beaucoup \u00e9crit sur la notion de fascisme appliqu\u00e9e \u00e0 la Russie, que je vois comme probl\u00e9matique. Elle est si hautement normative et \u00e9motionnellement charg\u00e9e qu\u2019elle brouille les pistes d\u2019analyses et cr\u00e9e des cat\u00e9gories binaires : la Russie est pr\u00e9sent\u00e9e comme l\u2019Autre par essence de l\u2019Occident, le nouvel empire du mal, l\u2019incarnation de valeurs autoritaires et r\u00e9actionnaires face \u00e0 un Occident d\u00e9mocratique et progressiste, dans une forme de lutte \u00e9ternelle entre la lumi\u00e8re et les t\u00e9n\u00e8bres. Je ne crois pas en<\/p>\n\n\n\n cette binarit\u00e9, je vois la Russie comme un cas, certes extr\u00eame, mais toujours dans le continuum<\/em> de notre monde. Les valeurs promues par le r\u00e9gime, qu\u2019on peut d\u00e9finir ici rapidement comme \u00ab illib\u00e9rales\u00ab , sont pr\u00e9sentes dans des parties importantes de nos soci\u00e9t\u00e9s, et sont en train de s\u2019imposer politiquement \u00e0 travers toute l\u2019Europe et aux \u00c9tats-Unis. L\u2019opposition russe \u00e0 l\u2019universalisme am\u00e9ricain et \u00e0 l\u2019internationalisme lib\u00e9ral est partag\u00e9e par une grande partie de ce qu\u2019on appelle le Sud Global<\/a>. La Russie n\u2019est donc pas, selon moi, quelque chose d\u2019externalisable \u00e0 un \u00ab nous \u00bb collectif, mais une partie int\u00e9grante des complexit\u00e9s de notre monde. La Russie de Poutine a \u00e9t\u00e9 co-produite par l\u2019Occident \u00e0 bien des \u00e9gards. <\/p>\n\n\n\n Une fois ces consid\u00e9rations exprim\u00e9es sur l\u2019inflation probl\u00e9matique du terme de fascisme, que nous dit-il de la Russie ? Dans mon livre Is Russia fascist ?<\/em><\/a>, qui date de 2021, je r\u00e9ponds par la n\u00e9gative en d\u00e9finissant le r\u00e9gime russe comme conservateur, illib\u00e9ral, autoritaire, mais non fasciste : \u00eatre fasciste, cela suppose avoir une utopie, croire en une violence r\u00e9g\u00e9n\u00e9ratrice pour la nation, croire que la guerre est la seule solution pour qu\u2019un nouvel Homme faisant tabula rasa<\/em> du pass\u00e9 puisse \u00e9merger. Je ne crois pas que le r\u00e9gime russe d\u2019avant 2022 ait eu une vision utopiste de son futur fond\u00e9 sur une th\u00e9orie de la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration. Il y avait des \u00ab poches\u00ab dans lesquelles on pouvait identifier des tendances fascistes, en particulier les milieux paramilitaires, les milices d\u2019extr\u00eame-droite et les mouvements de vigilantisme, mais ceux-ci ne repr\u00e9sentaient pas le r\u00e9gime dans son ensemble.<\/p>\n\n\n\n La Russie de Poutine a \u00e9t\u00e9 co-produite par l\u2019Occident \u00e0 bien des \u00e9gards.<\/p>Marl\u00e8ne Laruelle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Avec l\u2019invasion militaire de l\u2019Ukraine, la nature du r\u00e9gime a bien \u00e9videmment chang\u00e9. Je vois maintenant un r\u00e9gime divis\u00e9, avec un fascisme que je dirais fragmentaire. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, ceux qu\u2019on appelle le parti de la guerre \u2014les siloviki<\/em>, les blogueurs militaires, tous ceux qui appellent \u00e0 une guerre totale avec l\u2019Ukraine et \u00e0 la mobilisation enti\u00e8re de la soci\u00e9t\u00e9 russe partagent un imaginaire fasciste. Ils croient en la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration par la violence, avec tout l\u2019esth\u00e9tique que le fascisme implique (masculinit\u00e9, militarisation, etc.). Mais une large part de l\u2019establishment<\/em> politique russe souhaite au contraire que \u00ab l\u2019op\u00e9ration sp\u00e9ciale \u00bb reste justement \u00ab sp\u00e9ciale \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire sans implication sur le pays dans son entier, que la soci\u00e9t\u00e9 ne soit pas entra\u00een\u00e9e dans la guerre, que les classes moyennes et les \u00e9lites soient prot\u00e9g\u00e9es, que la vie continue comme avant \u2014 moins le contact avec l\u2019Occident. Or si l\u2019on souhaite que la vie continue comme avant, il ne peut y avoir de fascisme, car il n\u2019y a pas d\u2019appel \u00e0 une violence r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n\n\n\n Je vois donc le r\u00e9gime comme un Janus \u00e0 deux t\u00eates, une partie souhaite plus de violence \u2014 aussi bien envers l\u2019Ukraine qu\u2019envers la soci\u00e9t\u00e9 russe \u2014 et appelle \u00e0 l\u2019engrenage vers la guerre totale, une partie souhaite moins de violence et le retour \u00e0 la \u00ab normalit\u00e9 \u00bb. Cette normalit\u00e9 est conservatrice, voire r\u00e9actionnaire, comme on le voit dans le d\u00e9bat actuel autour de l\u2019id\u00e9e d\u2019interdire l\u2019avortement dans l\u2019espoir que les femmes fassent plus d\u2019enfants \u2014 et donc de futurs soldats \u2014, mais ce n\u2019est pas du fascisme. Cette qu\u00eate de normalit\u00e9 prend la forme d\u2019une r\u00e9trotopie : on projette un futur inspir\u00e9 du pass\u00e9. Cela dit, la r\u00e9trotopie n\u2019est pas propre \u00e0 la Russie : on la trouve aussi en Occident, ou les Trente Glorieuses sont le mod\u00e8le implicite ou explicite de ce que l\u2019on cherche \u00e0 pr\u00e9server ou recr\u00e9er. La version russe est centr\u00e9e sur \u00ab l\u2019\u00e2ge d\u2019or \u00bb sovi\u00e9tique des ann\u00e9es 1960-1980, que l\u2019on esp\u00e8re recr\u00e9er sur la sc\u00e8ne internationale comme sur la sc\u00e8ne int\u00e9rieure. Avec quand m\u00eame certains b\u00e9mols : la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et la soci\u00e9t\u00e9 de consommation font par exemple dor\u00e9navant partie des normes sociales qu\u2019on ne souhaite pas voir remises en cause.<\/p>\n\n\n\n Le Kremlin est une \u00ab bo\u00eete noire\u00ab par bien des aspects mais on peut malgr\u00e9 tout identifier diff\u00e9rentes constellations id\u00e9ologiques que j\u2019appelle des \u00e9cosyst\u00e8mes, faits de figures officielles du gouvernement, de personnalit\u00e9s ext\u00e9rieures comme des oligarques ou des entrepreneurs d\u2019influence, de m\u00e9dias, de grandes structures financi\u00e8res ou industrielles, priv\u00e9es ou publiques, qui interagissent entre elles dans l\u2019espoir que leur vision du monde re\u00e7oive une approbation officielle.<\/p>\n\n\n\n On peut identifier assez nettement l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me des siloviki<\/em>, avec ses diff\u00e9rentes composantes : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les services de renseignements, le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, de l\u2019autre les Forces arm\u00e9es et le complexe militaro-industriel. Un autre \u00e9cosyst\u00e8me est celui de l\u2019orthodoxie politique, avec l\u2019\u00c9glise comme institution majeure mais \u00e9galement pl\u00e9thore de bureaucrates, de figures culturelles et de groupes radicaux en orbite autour du Patriarcat. L\u2019administration pr\u00e9sidentielle a une double identit\u00e9 ; elle est un \u00e9cosyst\u00e8me en soi et elle chapote les deux autres \u00e9cosyst\u00e8mes et leur interaction. <\/p>\n\n\n\n Vladislav Sourkov, ancien vice-pr\u00e9sident de l\u2019administration pr\u00e9sidentielle \u2014 une figure flamboyante, romantique et romanc\u00e9e par Giuliano da Empoli<\/a> dans Le mage du Kremlin<\/em> \u2014 a \u00e9t\u00e9 un pilier de la construction id\u00e9ologique russe pendant des ann\u00e9es, cultivant l\u2019\u00e9clectisme du r\u00e9gime et sa capacit\u00e9 \u00e0 absorber des id\u00e9es et des modes (visuelles, musicales\u2026) nouvelles qui venaient des milieux de la contre-culture, extr\u00eamement vivaces en Russie. Mis \u00e0 l\u2019\u00e9cart autour des ann\u00e9es 2012-2015, consid\u00e9r\u00e9 responsable pour ne pas avoir su \u00e9viter les grandes manifestations anti-Poutine de l\u2019hiver 2011-2012, la r\u00e9volution Ma\u00efdan en Ukraine, et l\u2019enlisement du conflit au Donbass, Sourkov est aujourd\u2019hui une figure marginale, p\u00e9riph\u00e9rique des cercles de d\u00e9cision, m\u00eame si l\u2019on peut imaginer qu\u2019il a gard\u00e9 certaines de ses entr\u00e9es dans le \u00ab syst\u00e8me\u00ab . <\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s le tournant de 2012-2014 et son d\u00e9part, l\u2019administration pr\u00e9sidentielle a perdu en diversit\u00e9 et a rigidifi\u00e9 ses relations avec les \u00ab producteurs d\u2019id\u00e9ologie \u00bb, renfor\u00e7ant un conservatisme de rigueur et explorant de nouvelles sources doctrinaires \u00e0 travers des think tanks internes. Avec le tournant de 2022, cette recentralisation de la production id\u00e9ologique est encore plus visible. Sergey Kirienko, qui occupe le poste de Sourkov, est un ancien lib\u00e9ral d\u00e9sormais en charge de l\u2019int\u00e9gration des nouveaux territoires ukrainiens annex\u00e9s \u2014 et donc de la violence qui s\u2019y produit \u2014 et de la fabrication de nouvelles normes id\u00e9ologiques pour les manuels scolaires et universitaires.<\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s le d\u00e9part de Sourkov, l\u2019administration pr\u00e9sidentielle a perdu en diversit\u00e9 et a rigidifi\u00e9 ses relations avec les \u00ab producteurs d\u2019id\u00e9ologie \u00bb, renfor\u00e7ant un conservatisme de rigueur et explorant de nouvelles sources doctrinaires \u00e0 travers des think tanks internes.<\/p>Marl\u00e8ne Laruelle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En ce qui concerne Poutine lui-m\u00eame, il est le centre du syst\u00e8me dans tous les sens du terme : l\u2019arbitre entre les diff\u00e9rents clans et \u00e9cosyst\u00e8mes, le sommet de la cha\u00eene \u00e0 qui tout le monde s\u2019adresse, implicitement ou explicitement, mais aussi le centre id\u00e9ologique au sens o\u00f9 il cultive une position m\u00e9diane qui parle aux diff\u00e9rentes audiences. On sait qu\u2019il est un fervent passionn\u00e9 d\u2019histoire<\/a>, qu\u2019il a lu les grands classiques de l\u2019histoire russe ainsi que les m\u00e9moires des grandes figures de l\u2019histoire nationale. Mais il n\u2019est pas un id\u00e9ologue qui passerait des heures \u00e0 lire des textes philosophiques et encore moins \u00e0 les \u00e9crire. Il a pour cela toute une \u00e9quipe autour de lui charge de \u00ab dig\u00e9rer\u00ab des textes doctrinaux divers et vari\u00e9s et de choisir les th\u00e8mes, voire les citations qui viendront peupler ses discours. Il est difficile de savoir s\u2019il intervient directement dans le processus, mais il peut faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 certains grands noms de la pens\u00e9e russe de mani\u00e8re \u00ab spontan\u00e9e\u00ab lors de ses \u00ab lignes directes\u00ab \u2014 sa grande interview annuelle durant laquelle il r\u00e9pond \u00e0 des questions de citoyens dans une mise en sc\u00e8ne largement travaill\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n On peut noter par exemple que Poutine semble avoir une fibre anti-communiste \u2014 non pas antisovi\u00e9tique mais anti-communiste, ce qui est une nuance majeure \u2014 prononc\u00e9e, plus visible que celle partag\u00e9e par la bureaucratie russe en g\u00e9n\u00e9ral. Il a souvent d\u00e9clar\u00e9 son m\u00e9pris pour les bolch\u00e9viques, L\u00e9nine en particulier, et pour la politique des nationalit\u00e9s sovi\u00e9tique qui aurait, selon lui, donn\u00e9 trop de pouvoir et de territoires aux autres nationalit\u00e9s \u2014 et bien \u00e9videmment aux Ukrainiens en premier lieu. Il a \u00e9galement cit\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises les auteurs \u00ab Blancs\u00ab , c\u2019est-\u00e0-dire repr\u00e9sentant l\u2019opposition aux bolch\u00e9viques, m\u00eame s\u2019il a toujours \u00e9t\u00e9 critique de la nostalgie pour le tsarisme et du culte du dernier tsar, Nicolas II. On sait que des figures id\u00e9ologiques centrales telles que l\u2019ancien ministre de la Culture Vladimir Medinsky, le cin\u00e9aste Nikita Mikhalkov, l\u2019homme d\u2019affaires de l\u2019ombre Yuri Kolvachuk ont gagn\u00e9 en influence sur lui durant la p\u00e9riode du coronavirus, o\u00f9 il \u00e9tait extr\u00eamement isol\u00e9. Poutine a, c\u2019est s\u00fbr, sa propre vision de l\u2019histoire russe, mais son r\u00f4le est fond\u00e9 sur l\u2019alliance entre arbitrage entre clans et<\/em> centrisme id\u00e9ologique.<\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00c9glise orthodoxe russe, ou plus exactement sa personnalisation administrative, le Patriarcat de Moscou<\/a>, joue un r\u00f4le important dans cette construction id\u00e9ologique, mais souvent plus paradoxal qu\u2019il n\u2019y para\u00eet au premier abord. <\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00c9glise a besoin de l\u2019\u00c9tat pour sa mission premi\u00e8re qui est de rechristianiser la soci\u00e9t\u00e9 russe : la majorit\u00e9 des Russes se disent orthodoxes mais c\u2019est une d\u00e9finition culturelle et identitaire de la religion, peu li\u00e9e \u00e0 la croyance en Dieu et encore moins \u00e0 la pratique religieuse. L\u2019\u00c9glise a aussi besoin du soutien de l\u2019\u00c9tat pour des raisons financi\u00e8res et mat\u00e9rielles \u2014 r\u00e9cup\u00e9rer les \u00e9glises confisqu\u00e9es \u00e0 la p\u00e9riode sovi\u00e9tique, obtenir de nouveaux terrains et des financements. Elle s\u2019est donc rapidement positionn\u00e9e comme le bras droit id\u00e9ologique du r\u00e9gime, mais avec son autonomie de pens\u00e9e et d\u2019int\u00e9r\u00eats : l\u2019\u00c9glise est bien plus conservatrice que le r\u00e9gime sur les questions morales et familiales (elle a par exemple milit\u00e9 pour l\u2019interdiction de l\u2019avortement bien avant que le gouvernement ne s\u2019empare du sujet), elle est plus critique de la p\u00e9riode sovi\u00e9tique, de son ath\u00e9isme et de ses violences d\u2019\u00c9tat que le Kremlin, etc.<\/p>\n\n\n\n Le r\u00e9gime, de son c\u00f4t\u00e9, a besoin de corps interm\u00e9diaires ralli\u00e9s \u00e0 lui et soutenant la stabilit\u00e9 politique afin d\u2019\u00ab encadrer \u00bb la soci\u00e9t\u00e9 russe. L\u2019\u00c9glise est un corps interm\u00e9diaire incontournable, car elle produit une forte l\u00e9gitimit\u00e9 symbolique autour des questions d\u2019identit\u00e9 nationale, de continuit\u00e9 historique et de patriotisme. L\u2019alliance fonctionne donc bien, car chacun des deux acteurs y trouve son compte, m\u00eame si en r\u00e9alit\u00e9 l\u2019\u00c9glise est la grande perdante : en soutenant l\u2019invasion militaire de l\u2019Ukraine, elle a perdu nombre de ses paroisses ukrainiennes et s\u2019est isol\u00e9e de plusieurs autres patriarcats orthodoxes, dont celui de Constantinople, qui soutient l\u2019autoc\u00e9phalie ukrainienne. Ce schisme g\u00e9opolitique au sein du monde orthodoxe aura un impact de long terme sur la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019\u00c9glise russe et de son Patriarche, Kirill, largement discr\u00e9dit\u00e9 parmi les grandes institutions chr\u00e9tiennes.<\/p>\n\n\n\n Avec le tournant de 2022, l’\u00c9glise semble avoir perdu une partie de son r\u00f4le d\u2019entrepreneur id\u00e9ologique, car l\u2019administration publique s\u2019est investie dans ce domaine avec force, et a repris le dessus \u2014 m\u00eame si l\u2019\u00c9glise reste une voix dominante sur les questions de moralit\u00e9. En revanche, au front, il semble qu\u2019elle soit devenue plus importante, avec le ph\u00e9nom\u00e8ne des pr\u00eatres soldats. C\u2019est d\u00e9sormais le pr\u00eatre orthodoxe qui joue le r\u00f4le de commissaire \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie pour les soldats et officiers. L\u2019\u00c9glise offre \u00e9galement une justification th\u00e9ologique \u00e0 la guerre, quasiment une th\u00e9orie de la guerre juste adapt\u00e9e aux canons de l\u2019Orthodoxie, ce qui a une valeur non n\u00e9gligeable.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est d\u00e9sormais le pr\u00eatre orthodoxe qui joue le r\u00f4le de commissaire \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie pour les soldats et officiers. L\u2019\u00c9glise offre \u00e9galement une justification th\u00e9ologique \u00e0 la guerre, quasiment une th\u00e9orie de la guerre juste adapt\u00e9e aux canons de l\u2019Orthodoxie, ce qui a une valeur non n\u00e9gligeable.<\/p>Marl\u00e8ne Laruelle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n On sait encore beaucoup de choses sur la soci\u00e9t\u00e9 russe, \u00e0 condition de bien vouloir lire les enqu\u00eates d\u2019opinion avec nuance, de les corr\u00e9ler avec des informations plus qualitatives, et de suivre les derniers espaces de libert\u00e9 que l\u2019on trouve sur Telegram. On peut bien \u00e9videmment discuter de la pertinence \u00e0 mener des enqu\u00eates d\u2019opinion dans un contexte \u00e0 la fois autoritaire et en guerre. Mais la plupart des sociologues de la Russie continuent \u00e0 penser que les sondages nous donnent une opinion \u00e0 peu pr\u00e8s fiable des citoyens russes, si on pose les bonnes questions et si l\u2019on prend en compte l\u2019autocensure et les silences comme des donn\u00e9es importantes. <\/p>\n\n\n\nVous travaillez sur la production id\u00e9ologique du r\u00e9gime russe depuis plusieurs ann\u00e9es. Qu\u2019est-ce qui a chang\u00e9 avec l\u2019invasion de l\u2019Ukraine de 2022 ? Quelles sont les continuit\u00e9s et les ruptures en termes de production id\u00e9ologique ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Marl\u00e8ne Laruelle<\/h4>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nPensez-vous que l\u2019id\u00e9ologie pr\u00e9c\u00e8de l\u2019action ou qu\u2019elle ait servi \u00e0 justifier <\/strong>a posteriori<\/em><\/strong> les d\u00e9cisions prises ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Comment r\u00e9sumeriez-vous les grands traits de la nature id\u00e9ologique du r\u00e9gime ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
On a beaucoup parl\u00e9 de \u00ab fascisme \u00bb, quelle est votre analyse de l\u2019usage de ce terme ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Vous parlez d\u2019\u00e9cosyst\u00e8mes id\u00e9ologiques au sein du Kremlin, quels en sont les acteurs principaux ? Quel r\u00f4le a jou\u00e9 et joue encore <\/strong>Vladislav Sourkov<\/strong><\/a> ? Que sait-on de ce que pense Poutine lui-m\u00eame ? Est-il un acteur id\u00e9ologique \u00e0 part enti\u00e8re ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Quelle place occupe l’\u00c9glise orthodoxe russe dans cette construction id\u00e9ologique ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Que sait-on de <\/strong>ce que la soci\u00e9t\u00e9 russe pense de l\u2019id\u00e9ologie officielle<\/strong><\/a> ? Y-a-t-il des moyens fiables de mesurer l\u2019approbation et le refus de l\u2019endoctrinement en Russie aujourd\u2019hui ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n