{"id":217028,"date":"2024-02-09T19:30:27","date_gmt":"2024-02-09T18:30:27","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=217028"},"modified":"2026-07-13T11:08:51","modified_gmt":"2026-07-13T09:08:51","slug":"jacques-ranciere-et-lhistoire-volume-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2024\/02\/09\/jacques-ranciere-et-lhistoire-volume-1\/","title":{"rendered":"\u00ab L’archive, c\u2019est le t\u00e9moignage d\u2019actes de paroles qui marquent l\u2019arrachement \u00e0 une condition \u00bb, une conversation en deux parties avec Jacques Ranci\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n
Nous publions en deux volumes (vous trouverez ici le deuxi\u00e8me volume<\/a>) un entretien fleuve avec l’un des plus importants philosophes fran\u00e7ais, Jacques Ranci\u00e8re. Ce texte de fond qui explore sans doute pour la premi\u00e8re fois d’une mani\u00e8re si fouill\u00e9e son rapport avec l’histoire, les archives et l’historiographie sera discut\u00e9 mardi 26 mars \u00e0 l’\u00c9cole normale sup\u00e9rieure<\/a> avec, entre autres, Patrick Boucheron, Genevi\u00e8ve Fraisse, Michelle Perrot et Jacques Ranci\u00e8re. Vous pouvez vous inscrire ici<\/a>. <\/em><\/p>\n\n\n\n Le premier point, c\u2019est que les historiens ou historiennes des R\u00e9voltes logiques <\/em>\u00e9taient quand m\u00eame tout \u00e0 fait particuliers ! Genevi\u00e8ve Fraisse a toujours dit qu’elle n’\u00e9tait pas<\/em> historienne mais philosophe. Arlette Farge, elle, avait fait des \u00e9tudes de droit. Quant \u00e0 Yves Cohen, je l\u2019avais connu comme militant mao\u00efste, et il \u00e9tait devenu historien en prison ! Et \u00e0 l\u2019\u00e9poque, il n\u2019avait absolument aucune place dans l’institution historienne. Donc c’\u00e9tait quand m\u00eame des gens qui, en gros, \u00e9taient par rapport \u00e0 l’histoire dans la m\u00eame situation que moi.<\/p>\n\n\n\n Sur le deuxi\u00e8me point, l’accueil des historiens, il y a des choses \u00e0 distinguer. Il y a eu des coups de hache un peu feutr\u00e9s. Je pense \u00e0 Maurice Agulhon, \u00e0 mon jury de th\u00e8se, puis dans son rapport de lecture sur le Gauny<\/em>. Je pense bien s\u00fbr \u00e0 Noiriel qui repr\u00e9sentait \u00e0 l\u2019\u00e9poque l\u2019orthodoxie de l\u2019histoire sociale.<\/p>\n\n\n\n Par ailleurs, il y a eu ce d\u00e9bat sur \u00ab The Myth of the Artisan \u00bb qui \u00e9tait ma contribution au colloque et au livre Work in France <\/em>initi\u00e9s par Steven Kaplan, lequel n’\u00e9tait pas un historien du mouvement ouvrier, puisque son domaine \u00e9tait l\u2019histoire du pain. Ce d\u00e9bat a \u00e9t\u00e9 sympathique mais quand m\u00eame tr\u00e8s bref. Apr\u00e8s cela, je n’ai plus eu aucun rapport avec les historiens sociaux en tant que tels. J’ai eu des rapports avec des historiens dont certains avaient \u00e9t\u00e9 au colloque de Steven Kaplan, mais qui, par la suite, se sont occup\u00e9s de tout autre chose que de l’histoire ouvri\u00e8re, comme Joan Scott ou William Reddy. Les comptes rendus dont vous me parlez sur La Nuit des prol\u00e9taires<\/em>, je ne les ai pratiquement pas connus, parce qu\u2019ils ne m\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 communiqu\u00e9s. Par cons\u00e9quent, \u00e7a n’a pas engag\u00e9 un dialogue au long terme avec les historiens sociaux am\u00e9ricains m\u00eame si Donald Reid, qui a pr\u00e9fac\u00e9 la traduction du livre, a sollicit\u00e9 mon avis quand il a fait son livre sur Lip <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En revanche une historienne comme Lynn Hunt qui avait d\u2019abord marqu\u00e9 son int\u00e9r\u00eat pour mon travail a fait plus tard un article tr\u00e8s n\u00e9gatif sur Les Mots de l\u2019histoire<\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n En France, les historiens qui m\u2019ont soutenu ou se sont int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 mon travail, l\u2019ont fait moins pour ma contribution \u00e0 l\u2019histoire ouvri\u00e8re que pour ma mani\u00e8re de brouiller les fronti\u00e8res des domaines. Michelle Perrot avait souffert d\u2019\u00eatre cantonn\u00e9e par Labrousse dans les cadres de l\u2019histoire sociale et aspirait \u00e0 travailler sur un objet \u2014<\/strong> l\u2019histoire des femmes \u2014<\/strong> qui n\u2019\u00e9tait pas encore consid\u00e9r\u00e9 comme s\u00e9rieux. Madeleine Reb\u00e9rioux qui m\u2019aimait bien m\u2019objectait en m\u00eame temps que l\u2019histoire s\u2019occupait de ce que les gens faisaient et non de ce qu\u2019ils disaient. Inversement mon travail a suscit\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019historiens des mentalit\u00e9s ou de la culture comme Roger Chartier avec lequel j\u2019ai eu plusieurs discussions ou Alain Corbin qui m\u2019a invit\u00e9 \u00e0 son s\u00e9minaire. Ils ont accueilli mon travail moins comme contribution factuelle \u00e0 un domaine historique particulier que comme mode d’interrogation sur la pratique de l’histoire. Il est m\u00eame arriv\u00e9 un moment o\u00f9 les historiens les plus int\u00e9ress\u00e9s par ce que je faisais \u00e9taient les historiens de l’Antiquit\u00e9, des gens comme Nicole Loraux par exemple <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, comme Vidal-Naquet, qui \u00e9taient un peu en \u00e9cart par rapport aux principes d\u2019explication en vigueur dans la science sociale ou l\u2019histoire des mentalit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Alors, c\u2019est vrai que, depuis ce temps, les choses ont un peu boug\u00e9 dans le milieu des historiens, et qu\u2019il est venu des historiens plus jeunes, qui se sont nourris d\u2019autres traditions, qui ont lu Foucault, qui ont lu les anthropologues et ont eu une attitude diff\u00e9rente par rapport \u00e0 mon travail.<\/p>\n\n\n\n Le point fondamental, c\u2019est de consid\u00e9rer que l’archive, \u00e7a n\u2019est pas d\u2019abord de l\u2019information ; que l\u2019archive, c\u2019est d\u2019abord des paroles. Et pas seulement des paroles, mais des paroles qui sont inscrites sur un certain support, et qui utilisent un certain lexique, une certaine rh\u00e9torique, une certaine orthographe\u2026 Il y a une mat\u00e9rialit\u00e9 sensible de la parole, et l\u2019archive, c\u2019est d\u2019abord \u00e7a. Pour le type d’archives qui m’a int\u00e9ress\u00e9, et qui a int\u00e9ress\u00e9 aussi Arlette, l’archive c\u2019est le t\u00e9moignage d\u2019actes de paroles qui marquent l\u2019arrachement \u00e0 une condition dans laquelle les gens ne sont pas cens\u00e9s parler, ou ne sont pas cens\u00e9s se d\u00e9finir par de la parole. Et donc c\u2019est \u00e7a qu\u2019il faut arriver \u00e0 rendre sensible par l\u2019\u00e9criture, ce qui suppose des proc\u00e9dures un peu compliqu\u00e9es, notamment de respecter une certaine orthographe, une certaine mani\u00e8re de parler, sans en m\u00eame temps pr\u00e9senter ces individus comme des gens sans instruction, etc. Faire que ce soit l\u2019acte d\u2019arrachement \u00e0 un monde muet qui soit mis au premier plan. Bien s\u00fbr, il y a des types d\u2019archives qui autorisent cela plus ou moins. Il est clair que \u00e7a prend toute sa force dans le cas des livres d\u2019Arlette Farge, je pense au Bracelet de parchemin<\/em>, qui parle de ces petits bouts de papier qui sont tout ce qui rattache une vie anonyme, une vie qui ne compte pour rien, \u00e0 l\u2019univers de l\u2019\u00e9criture. Moi, je n\u2019ai pas eu en mains ces \u00e9l\u00e9ments mat\u00e9riels l\u00e0 ; j\u2019ai eu des textes ouvriers qui racontaient \u00e7a, des histoires de petits papiers qu\u2019on trouve dans la rue, sur lesquels il y a, par exemple, deux vers d\u2019Athalie<\/em>. Ils le racontent, mais ils l\u2019ont peut-\u00eatre invent\u00e9 ou lu ailleurs ! Je n\u2019avais pas la mat\u00e9rialit\u00e9 d\u2019un support significatif par lui-m\u00eame. Mais j\u2019ai quand m\u00eame essay\u00e9 de mettre en relief la texture de ces \u00e9crits, le type de syntaxe notamment \u2014 la singularit\u00e9 par exemple de la syntaxe de Gauny \u2014, et de souligner certains \u00e9l\u00e9ments qui indiquent la mat\u00e9rialit\u00e9 de l\u2019acte d\u2019\u00e9crire. Par exemple, j\u2019ai comment\u00e9 l\u2019heure, qui est souvent indiqu\u00e9e : ils s\u2019\u00e9crivent \u00e0 minuit, et bien s\u00fbr, \u00e7a va rejoindre le grand th\u00e8me de La Nuit des prol\u00e9taires<\/em>, de la nuit gagn\u00e9e sur l\u2019obligation de dormir. Voil\u00e0 pour moi ce qu\u2019est le rapport essentiel \u00e0 l\u2019archive, \u00e0 savoir l\u2019acte de parole qui est un acte d\u2019\u00e9mancipation par rapport \u00e0 une condition.<\/p>\n\n\n\n De toute fa\u00e7on, pratiquement aucun historien ne publie l’archive telle quelle, y compris dans la collection \u00ab Archives \u00bb, o\u00f9 il y avait des fragments d\u2019archives et des commentaires qui les situaient. L’archive, on en fait toujours quelque chose. Ce que font les historiens la plupart du temps, c’est l’interpr\u00e9ter, c’est-\u00e0-dire la mettre dans une grille explicative. Ce peut \u00eatre la grille Labrousse qui \u00e9tait encore tr\u00e8s en vigueur \u00e0 l\u2019\u00e9poque de La Nuit des prol\u00e9taires<\/em> : on commence par l\u2019\u00e9conomique et puis on traverse les diff\u00e9rentes couches pour arriver au niveau id\u00e9ologique. Ce peut \u00eatre la grille \u00ab histoire des mentalit\u00e9s \u00bb, style Le Roy Ladurie ; Montaillou<\/em>, c\u2019\u00e9tait quand m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9poque la grande r\u00e9f\u00e9rence pour l’usage de la parole \u00ab populaire \u00bb. On va penser un texte comme le produit d’une certaine terre, d’une certaine mani\u00e8re de vivre, de penser etc., une sorte de conjonction de g\u00e9ographie au sens large du terme et de psychologie. L’historien va se mettre un peu dans la peau du petit gars de Montaillou qui se d\u00e9brouille pour concilier les subtilit\u00e9s th\u00e9ologiques de l\u2019h\u00e9r\u00e9sie avec son mode de vie bon enfant. Ces deux grilles alors dominantes sont deux pratiques r\u00e9ductionnistes qui r\u00e9ins\u00e8rent une parole, ou un mouvement d\u00e9viant dans les cadres d\u00e9j\u00e0 existants. Moi, mon probl\u00e8me, c\u2019est que j’avais affaire \u00e0 un type d’archives qui montrait en gros le mouvement de gens pour sortir des cadres, pour sortir des grilles au sein desquelles ils \u00e9taient enferm\u00e9s. Par cons\u00e9quent, mon probl\u00e8me, c’\u00e9tait de faire le contraire : ne pas r\u00e9duire, en ramenant \u00e0 des cat\u00e9gories sociologiques d\u00e9j\u00e0 existantes, mais au contraire cr\u00e9er une forme d’amplification : d\u00e9nuder l’\u00e9v\u00e9nement de parole dans sa singularit\u00e9, et ensuite l’amplifier par la paraphrase, c\u2019est-\u00e0-dire que ce mouvement par lequel ces ouvriers essayaient de sortir de leur monde, pour aller vers le monde des po\u00e8tes, des intellectuels, etc., je me suis efforc\u00e9 d\u2019en montrer la port\u00e9e en l\u2019isolant et en l’amplifiant.<\/p>\n\n\n\n Le point fondamental, c\u2019est de consid\u00e9rer que l’archive, \u00e7a n\u2019est pas d\u2019abord de l\u2019information ; que l\u2019archive, c\u2019est d\u2019abord des paroles.<\/p>Jacques Ranci\u00e8re<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans le cas de Gauny, il s’agissait de franchir la barri\u00e8re sociale en-dessous de laquelle la parole est de toute fa\u00e7on consid\u00e9r\u00e9e comme de l\u2019information, pas comme de la parole. Dans le cas de Jacotot, c’est un peu diff\u00e9rent, il s’agissait de faire passer une parole qui est dans un cadre de r\u00e9f\u00e9rence qui est tr\u00e8s dat\u00e9, puisqu\u2019il parle dans les ann\u00e9es 1820, mais dans un cadre de r\u00e9f\u00e9rence qui est celui de l’\u00e9poque des Lumi\u00e8res. Par cons\u00e9quent, les op\u00e9rations pour m\u00ealer ma voix \u00e0 la sienne visent \u00e0 faire passer la puissance h\u00e9t\u00e9rodoxe du discours de Jacotot dans un type de rh\u00e9torique, et m\u00eame \u00e9ventuellement dans un vocabulaire qui soit simplement compr\u00e9hensible pour le public auquel je m’adresse. Donc l\u00e0 encore, c’est une op\u00e9ration \u2014<\/strong> paraphrase, d\u00e9placement, amplification \u2014<\/strong>, qui cherche \u00e0 faire r\u00e9sonner quelque chose hors de son lieu et de son temps propres.<\/p>\n\n\n\n Le risque de parler \u00e0 la place des autres, je dirais que je l’ai quand m\u00eame extraordinairement limit\u00e9. D’une certaine fa\u00e7on, j’ai m\u00eame \u00e9t\u00e9 surpris : quand j’avais lu les premiers textes descriptifs de Gauny, je lui avais invent\u00e9 une philosophie \u00e0 ma mani\u00e8re. Puis apr\u00e8s \u00e7a, j\u2019ai lu ses textes philosophiques et j\u2019ai vu que la philosophie que je lui avais invent\u00e9e, c\u2019\u00e9tait bien la sienne (rires<\/em>) !<\/p>\n\n\n\n Oui, on peut dire qu\u2019il y avait \u00e7a, bien s\u00fbr. Cela dit, l’insistance des militants mao\u00efstes sur les contradictions au sein du peuple, ce n’\u00e9tait pas simplement une id\u00e9e reprise de Mao ! C\u2019\u00e9tait la vision de ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 en 68, la vision du rapport du PCF avec les diff\u00e9rentes formes d\u2019explosion ouvri\u00e8re de l\u2019\u00e9poque, et puis bien s\u00fbr tout ce qui avait travers\u00e9 l\u2019histoire du gauchisme et des groupuscules, y compris la Gauche prol\u00e9tarienne. La Gauche prol\u00e9tarienne, son mod\u00e8le au d\u00e9part, c\u2019\u00e9tait l\u2019ouvrier \u00ab sauvage \u00bb, mais \u00e0 la fin c\u2019\u00e9tait au contraire les ouvriers vus comme les hommes du peuple solides, enracin\u00e9s, etc. Dans l\u2019un des derniers num\u00e9ros de La Cause du peuple<\/em>, il y avait un groupe d\u2019ouvriers qui \u00e9taient comme \u00e7a [il croise les bras de mani\u00e8re patibulaire !], genre vieux ouvriers PCF, et le titre, c\u2019\u00e9tait : \u00ab Ils vont nettoyer la France \u00bb ! Donc m\u00eame dans les secteurs les plus minoritaires, les plus groupusculaires des gens qui travaillaient avec des ouvriers, il y avait des figures de l\u2019ouvrier compl\u00e8tement contradictoires : \u00e0 la fois les jeunes ouvriers sauvages, les deux anciens ouvriers du Nord, dont un apr\u00e8s \u00e7a a \u00e9t\u00e9 accus\u00e9 d\u2019\u00eatre un indicateur de police (rires<\/em>) ! Et puis il y avait ces ouvriers consid\u00e9r\u00e9s comme la vieille s\u00e8ve du peuple de France, ou \u00e0 peu pr\u00e8s. Donc il y avait une r\u00e9alit\u00e9 objective des contradictions qu\u2019on avait rencontr\u00e9es. Apr\u00e8s, il y a aussi la r\u00e9alit\u00e9 que j\u2019ai trouv\u00e9e dans la recherche elle-m\u00eame. J\u2019\u00e9tais parti avec des id\u00e9es un peu simplistes, \u00e0 savoir : je vais travailler sur le d\u00e9but du mouvement ouvrier, donc sur la question des m\u00e9tiers, la question de la modernisation, la lutte contre la m\u00e9canisation, les r\u00e9voltes sauvages, celles des luddites ; il y avait toute cette mythologie qui me pr\u00e9c\u00e9dait. Et l\u00e0-dessus, je suis tomb\u00e9 sur ces textes extr\u00eamement raisonnables, qui raisonnaient pied \u00e0 pied, qui discutaient les arguments des patrons et disaient tout le temps : \u00ab on n\u2019est pas des r\u00e9volt\u00e9s, on n\u2019est pas des sauvages \u00bb. Donc j\u2019ai d\u00fb remettre en question toute la vision dont j\u2019\u00e9tais parti.<\/p>\n\n\n\n +++ Pour soutenir notre travail ou pour avoir acc\u00e8s \u00e0 l’int\u00e9gralit\u00e9 de nos publications, pensez \u00e0 vous abonner.<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Il y a eu un second temps o\u00f9 j\u2019ai eu l\u2019impression, notamment autour de la question des corporations en 1848, du grand projet d\u2019union des associations, qu\u2019il y avait une sorte de pens\u00e9e ouvri\u00e8re organique bien constitu\u00e9e qui n\u2019avait rien \u00e0 voir avec les ouvriers sauvages, qui n\u2019avait rien \u00e0 voir non plus avec les utopistes ; c\u2019est l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019ai fait ce texte sur \u00ab Utopistes, bourgeois et prol\u00e9taires \u00bb pour marquer l\u2019\u00e9cart complet entre le fouri\u00e9risme \u2014<\/strong> qui \u00e9tait tr\u00e8s \u00e0 la mode dans les ann\u00e9es 1970 \u2014<\/strong> et l\u2019id\u00e9ologie ouvri\u00e8re manifest\u00e9e dans un certain nombre de brochures. \u00c0 ce second moment, j\u2019\u00e9tais toujours dans l\u2019id\u00e9e qu\u2019il y avait une pens\u00e9e ouvri\u00e8re identitaire, sauf qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait plus du tout sauvage, elle \u00e9tait au contraire la rationalisation d\u2019une pratique collective. Et puis il y a eu un troisi\u00e8me moment, en travaillant notamment sur les archives saint-simoniennes et les archives Gauny, o\u00f9 tout cela a \u00e9clat\u00e9. Ce qui m\u2019est apparu alors, c\u2019est au contraire le d\u00e9sir de sortir de l\u2019identit\u00e9 ouvri\u00e8re constitu\u00e9e, le r\u00f4le des \u00e9changes avec les bourgeois, avec les utopistes, avec les po\u00e8tes, avec tout un monde qui \u00e9tait le monde des autres. Il y a donc eu ce troisi\u00e8me temps o\u00f9 je me suis beaucoup int\u00e9ress\u00e9 aux questions de barri\u00e8res, de fronti\u00e8res, de passages de fronti\u00e8res, \u00e0 tous ces emprunts avec lesquels se fait ce qu\u2019on appelle \u00ab pens\u00e9e ouvri\u00e8re \u00bb, \u00ab mouvement ouvrier \u00bb et ainsi de suite. Effectivement, cela m\u2019a fait souligner tout ce qui dans la pens\u00e9e soi-disant \u00ab ouvri\u00e8re \u00bb \u00e9tait en fait dict\u00e9 de l\u2019ext\u00e9rieur, par exemple le fait que le<\/em> grand journal ouvrier, L\u2019Atelier<\/em>, c\u2019\u00e9tait la doctrine de Buchez, appliqu\u00e9e \u00e0 la lettre, et qu\u2019il n\u2019y avait pas en sortir ! De m\u00eame, autour de 1867, les textes des ouvriers sur la famille et la femme, dans le cadre de l\u2019Exposition universelle, c\u2019\u00e9tait essentiellement tir\u00e9 de Jules Simon ! Finalement je me suis rendu compte, premi\u00e8rement, que beaucoup d\u2019expressions cens\u00e9es \u00eatre ouvri\u00e8res venaient en fait d\u2019ailleurs ; deuxi\u00e8mement, que dans la formation de l\u2019expression ouvri\u00e8re, il y avait un r\u00f4le consid\u00e9rable de tous ces \u00e9changes avec l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 ; et, troisi\u00e8mement, que la volont\u00e9 de rechercher l\u2019identit\u00e9 ouvri\u00e8re \u00e9tait encore une forme d\u2019assignation aboutissant \u00e0 remettre les ouvriers \u00e0 leur place.<\/p>\n\n\n\n Parlons d’abord de l’\u00e9volution de mon travail. J\u2019avais effectivement au d\u00e9part cette esp\u00e8ce de projet encyclop\u00e9dique que vous rappelez. \u00c0 un moment, il m’est apparu comme quelque chose d\u2019un peu monstrueux, surtout pour quelqu’un qui avait le sentiment qu’il avait affaire \u00e0 un objet particulier sur lequel il ne pouvait pas travailler avec des coll\u00e8gues. Il y a ce point d\u2019impossibilit\u00e9 qui fait que m\u00eame pour la p\u00e9riode sur laquelle je me suis concentr\u00e9, j\u2019ai quand m\u00eame d\u00e9limit\u00e9 mon sujet : je n\u2019ai pas parl\u00e9 de toutes les formes de pens\u00e9e ouvri\u00e8re entre 1830 et 1890 ! J\u2019ai plut\u00f4t dessin\u00e9 un certain trac\u00e9, \u00e0 savoir le destin d\u2019une d\u00e9cision premi\u00e8re de rupture, depuis les enthousiasmes des ann\u00e9es 1830 jusqu\u2019au temps des bilans.<\/p>\n\n\n\n Pour ce qui est des incursions en dehors de ce trac\u00e9, je me suis plus particuli\u00e8rement fix\u00e9 sur ce qui me semblait probl\u00e9matique et m\u00eame \u00e9ventuellement \u00e9nigmatique. Je n\u2019ai pas parl\u00e9 de la Commune de Paris, car il y avait d\u00e9j\u00e0 une masse de mat\u00e9riaux primaires disponibles et une masse d\u2019interpr\u00e9tations donn\u00e9es par les acteurs de la Commune. D\u2019une certaine fa\u00e7on, je n\u2019avais pas grand-chose de nouveau \u00e0 trouver. En revanche, l\u2019histoire des discours des ouvriers dans le cadre de l\u2019Exposition universelle, personne n\u2019avait travaill\u00e9 dessus. Apr\u00e8s \u00e7a, Madeleine Reb\u00e9rioux a fait un grand s\u00e9minaire sur le sujet ! Mais avant, la seule personne qui avait travaill\u00e9 dessus, c\u2019\u00e9tait Alain Faure, et puis moi \u00e0 sa suite. <\/p>\n\n\n\n Il y a des points singuliers qui ont \u00e9merg\u00e9 essentiellement comme des points de discussion : qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire \u00eatre ouvrier, penser en ouvrier, affirmer une certaine forme de subjectivit\u00e9 ou d\u2019identit\u00e9 ouvri\u00e8re ? Je me suis tr\u00e8s rapidement rendu compte que je ne ferais jamais une encyclop\u00e9die, d\u2019une part parce que je n\u2019en avais pas le temps et les moyens, et d\u2019autre part parce que ce n\u2019\u00e9tait pas mon objet. Mon objet, c\u2019\u00e9tait : qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire \u00ab mouvement ouvrier \u00bb, \u00ab conscience ouvri\u00e8re \u00bb ? Il ne faut pas oublier que je partais d\u2019une critique de l\u2019id\u00e9e de conscience de classe port\u00e9e par la tradition marxiste, c\u2019\u00e9tait \u00e7a l\u2019arri\u00e8re-fond. Donc j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 des points singuliers, comme les discours des repr\u00e9sentants ouvriers \u00e0 la Commission de l\u2019Exposition de 1867, comme le moment pr\u00e9c\u00e9dant la naissance du PCF, ou les articles des syndicalistes collaborateurs. Pour chacun de ces points singuliers ce qui m\u2019importait c\u2019\u00e9tait : qu\u2019est-ce que cela veut dire \u00eatre ouvrier, agir cons\u00e9quemment en tant qu\u2019ouvrier, affirmer une pens\u00e9e ou une fiert\u00e9 ouvri\u00e8re ? La question prenait tout son tranchant \u00e0 travers ces points singuliers o\u00f9 l\u2019affirmation de cette id\u00e9e prend un aspect conflictuel, paradoxal, voire scandaleux alors qu\u2019elle ne pouvait pas se traiter sous la forme encyclop\u00e9dique qui redistribue les \u00e9pisodes, les situations, et par cons\u00e9quent les enjeux. <\/p>\n\n\n\n Le deuxi\u00e8me point, c\u2019est qu\u2019\u00e0 partir d\u2019un certain moment, ma recherche d\u00e9bouchait sur des questions qu\u2019on peut dire, d\u2019un terme un peu pompeux, transhistoriques. Par exemple qu\u2019est-ce qui fait le noyau de l\u2019exp\u00e9rience du travail ? Le fait que le travail ne se d\u00e9finit pas simplement par des occupations techniques, mais aussi \u2014<\/strong> sinon d\u2019abord \u2014<\/strong> par un certain rapport au temps et \u00e0 l’espace. C\u2019est l\u00e0-dessus que j\u2019ai travaill\u00e9 dans l\u2019intervalle entre La Nuit des prol\u00e9taires<\/em> et Le<\/em> Philosophe et ses pauvres<\/em>. Il y avait toute une s\u00e9rie de questions sur le travail, sur l’identit\u00e9, sur le partage des savoirs, sur la barri\u00e8re des loisirs, qui au d\u00e9part formaient comme de grands ensembles sur lesquels j\u2019avais envie de travailler. Mais \u00e7a ne s\u2019est pas fait sous la forme encyclop\u00e9dique, parce que je n\u2019en avais pas le temps et parce que ce sont toujours des singularit\u00e9s qui permettent de montrer les enjeux. Ainsi le partage des savoirs, finalement, \u00e7a s\u2019est trait\u00e9 sous la forme de l\u2019affaire Jacotot. Sur la barri\u00e8re des loisirs, j\u2019ai fait un ou deux textes, je n\u2019avais pas les moyens de faire toute une histoire des loisirs, des plaisirs, des spectacles, etc., depuis 1830 jusqu\u2019\u00e0 nos jours. J\u2019ai choisi de centrer mon travail sur des histoires singuli\u00e8res sur lesquelles il y avait un mat\u00e9riel significatif : l\u2019histoire du \u00ab th\u00e9\u00e2tre du peuple \u00bb par exemple, c\u2019est un enjeu d\u00e9fini, qu\u2019on peut suivre \u00e0 travers un mat\u00e9riel d\u00e9fini sur une p\u00e9riode donn\u00e9e. L\u2019histoire des loisirs, on peut s\u2019y perdre ! \u00c0 une \u00e9poque, j\u2019avais voulu travailler sur les voyages, mais j\u2019ai d\u00fb y renoncer. Parce que de toute fa\u00e7on, \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas simplement une question de temps, \u00e7a engageait une r\u00e9flexion sur ce que j\u2019ai appel\u00e9 plus tard le partage du sensible, \u00e0 savoir la mani\u00e8re dont des corps et des esprits se placent dans une certaine distribution des places, des activit\u00e9s, des identit\u00e9s et des formes de sensibilit\u00e9 et de pens\u00e9e qui sont li\u00e9es \u00e0 ces places et \u00e0 ces identit\u00e9s…. Tout \u00e7a, \u00e7a d\u00e9bordait compl\u00e8tement ce qui pouvait se traiter sur le mode historien. Malgr\u00e9 tout, l\u2019histoire suppose que l\u2019on puisse dire : je sais de quoi je parle quand je fais l\u2019histoire des ouvriers, du travail, des loisirs, etc. Mais tout mon probl\u00e8me, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment de savoir de quoi l\u2019on parle quand on parle de \u00e7a. Par cons\u00e9quent, \u00e7a n\u2019\u00e9tait plus possible d\u2019en parler comme historien avec des historiens. Je voyais bien m\u00eame qu\u2019aux R\u00e9voltes logiques<\/em>, des jeunes historiens passaient de temps en temps, mais ne restaient jamais tr\u00e8s longtemps, car ils ne pouvaient pas s\u2019installer dans ce type de questionnement.<\/p>\n\n\n\n Et puis par ailleurs je me suis rendu compte qu\u2019il y aurait toujours une barri\u00e8re institutionnelle. La vague id\u00e9e que j\u2019avais pu avoir au d\u00e9part d\u2019\u00eatre devenu un historien, la profession la r\u00e9cusait en me disant de rester l\u00e0 o\u00f9 j\u2019\u00e9tais. \u00c7a n\u2019\u00e9tait pas : \u00ab Vous \u00eates travailleur, restez ce que vous \u00eates ! \u00bb, mais : \u00ab Vous \u00eates philosophe, restez-le ! \u00bb. Il y a eu aussi tout le contexte autour de 1980-1981, \u00e0 savoir d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le triomphe de l\u2019union de la gauche, et de l\u2019autre l\u2019effondrement de tout ce qui avait voulu \u00eatre une autre gauche. Il y a eu la fin de Vincennes, la fin des R\u00e9voltes logiques<\/em>, et puis l\u2019esp\u00e8ce de grand enthousiasme et d\u2019euphorie autour de l\u2019union de la gauche. Ce qui a voulu dire aussi la ru\u00e9e de beaucoup d\u2019universitaires autour de l\u2019union de la gauche, la ru\u00e9e pour avoir l\u2019argent promis par les grandes ambitions de Chev\u00e8nement et de son \u00e9quipe ! \u00c0 un moment donn\u00e9, je savais que je n\u2019\u00e9tais plus dans le coup ! Les R\u00e9voltes logiques<\/em> \u00e9taient finies, Vincennes \u00e9tait fini, tout un espace th\u00e9orico-politique n\u2019existait plus. Il fallait me retrouver prof au d\u00e9partement de philosophie d’une universit\u00e9 qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9racin\u00e9e et exil\u00e9e. Il fallait que je me d\u00e9brouille avec \u00e7a et avec ce contexte qui, sous couvert de triomphe de la gauche, \u00e9tait en fait un contexte de remise en ordre de tout. Par cons\u00e9quent, je me suis un peu retrouv\u00e9 \u00e0 faire de l\u2019indisciplinaire tout seul dans mon coin, en restant dans mon identit\u00e9 de philosophe \u2014<\/strong> \u00e9ventuellement en faisant des cours sur Platon et sur Aristote \u2014<\/strong> tout en faisant des recherches qui se d\u00e9pla\u00e7aient plus vers la question g\u00e9n\u00e9rale de ce que j\u2019ai appel\u00e9 le partage du sensible, ou le partage des savoirs, des recherches qui ne pouvaient plus s\u2019accrocher sur une recherche archivistique sur l’histoire ouvri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Le d\u00e9sir d\u2019\u00e9chapper au mode d\u2019\u00eatre qui est assign\u00e9 \u00e0 l\u2019ouvrier est autre chose que le d\u00e9sir d\u2019ascension sociale. Et je ne pense pas avoir laiss\u00e9 entendre que le second \u00e9tait le secret cach\u00e9 du premier. J\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 en revanche la fa\u00e7on dont l\u2019ascension sociale peut fonctionner comme compensation de la promesse non accomplie de monde nouveau \u00e0 travers le cas de l\u2019ouvrier tapissier saint-simonien qui devient patron et philanthrope. La notion m\u00eame d\u2019ascension sociale est une notion trop large qui couvre des trajectoires tr\u00e8s diff\u00e9rentes et les associe \u00e0 des st\u00e9r\u00e9otypes sociologiques et moraux discutables. Mes remarques sur Perdiguier ne visaient pas \u00e0 juger ses motivations mais \u00e0 marquer l\u2019\u00e9cart entre les deux discours qu\u2019il tient sur le travail. Mon objectif \u00e9tait en effet de mettre en cause la vision de l\u2019ouvrier militant comme repr\u00e9sentant d\u2019une aristocratie ouvri\u00e8re fond\u00e9e sur une sup\u00e9riorit\u00e9 professionnelle. Sur ce point, je n\u2019ai subi aucune influence des analyses sur le \u00ab refus du travail \u00bb. J\u2019ai simplement tir\u00e9 les cons\u00e9quences de ce que les textes montrent suffisamment : premi\u00e8rement, la non-concordance entre qualit\u00e9 professionnelle, \u00e9mancipation intellectuelle et engagement militant ; deuxi\u00e8mement, les rapports contradictoires que les ouvriers peuvent avoir \u00e0 un travail dont ils soulignent \u2014<\/strong> simultan\u00e9ment ou alternativement \u2014<\/strong> les aspects valorisants ou d\u00e9valorisants. <\/p>\n\n\n\n Enfin je n\u2019ai pas compar\u00e9 les motivations des Icariens \u00e0 celles des chercheurs d\u2019or. J\u2019ai simplement dit que la propagande des compagnies californiennes donnait une image de l\u2019Am\u00e9rique semblable \u00e0 celle de la propagande icarienne. Les m\u00eames propri\u00e9t\u00e9s \u2014<\/strong> imaginaires \u2014<\/strong> faisaient d\u2019elle le paradis des communistes ou celui des chercheurs d\u2019or. <\/p>\n\n\n\n L\u00e0-encore, j\u2019ai appliqu\u00e9 la m\u00e9thode des cas, c\u2019est-\u00e0-dire que je me suis fix\u00e9 sur un point particulier, au moment de la naissance du PCF. Je me suis fix\u00e9 sur l\u2019ascension de l\u2019id\u00e9e de dictature du prol\u00e9tariat. Pourquoi ? Parce que j\u2019\u00e9crivais \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 le PCF abandonnait la dictature du prol\u00e9tariat. Donc je me suis fix\u00e9 sur le commencement de l\u2019histoire dont cet abandon d\u00e9clarait la fin, sur les discours qui, \u00e0 la fin de la guerre de 1914, avaient fond\u00e9 l\u2019id\u00e9e de cette dictature non pas seulement comme perspective de la r\u00e9volution \u00e0 venir mais comme autorit\u00e9 de l\u2019avant-garde sur les masses prol\u00e9tariennes elles-m\u00eames. Je l\u2019ai comment\u00e9 \u00e0 partir des textes des syndicalistes r\u00e9volutionnaires ou des communistes purs et durs \u00e0 la fin de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Dans ces textes on sent un tournant, l\u2019abandon de la foi qui avait \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec de 1848 et qui avait \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur de la Commune de Paris, \u00e0 savoir l\u2019id\u00e9e que la classe ouvri\u00e8re portait en elle-m\u00eame un monde, ce qu\u2019on a appel\u00e9 la Sociale. On a l\u2019impression, \u00e0 lire les textes qui reviennent sur l\u2019industrie de guerre et commentent l\u2019\u00e9tat des esprits ouvriers dans les ann\u00e9es 1918-1920, qu\u2019on assiste \u00e0 l\u2019effondrement de cette croyance que la classe ouvri\u00e8re portait en elle-m\u00eame, dans ses valeurs propres, un monde \u00e0 venir. <\/p>\n\n\n\n Le d\u00e9sir d\u2019\u00e9chapper au mode d\u2019\u00eatre qui est assign\u00e9 \u00e0 l\u2019ouvrier est autre chose que le d\u00e9sir d\u2019ascension sociale.<\/p>Jacques Ranci\u00e8re<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je ne crois pas que la critique l\u00e9niniste du trade-unionisme ait \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminante. Le ralliement au l\u00e9ninisme est un effet, plut\u00f4t qu\u2019une cause de cette perte de croyance. Celle-ci a d\u2019ailleurs pris aussi la forme inverse. Elle fonde aussi le discours r\u00e9formiste de Merrheim et de tous les syndicalistes qui, \u00e0 partir de l\u00e0, vont collaborer avec Albert Thomas et s\u2019inscrire dans une logique r\u00e9formiste. Ce qui est mis en cause, ce n\u2019est pas simplement l\u2019influence de ce que le l\u00e9ninisme a appel\u00e9 le trade-unionisme. Car le trade-unionisme suppose que l\u2019action ouvri\u00e8re se cantonne dans un domaine d\u2019action limit\u00e9, ce qui n\u2019\u00e9tait pas le cas du syndicalisme r\u00e9volutionnaire, pas le cas non plus de l\u2019anarcho-syndicalisme. Par cons\u00e9quent, il ne s\u2019agit pas simplement du trade-unionisme, il s\u2019agit du rapport \u00e0 l\u2019\u00c9tat, il s\u2019agit du ralliement \u00e0 la guerre patriotique. La \u00ab faillite \u00bb du mouvement ouvrier, l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 la guerre n\u2019est pas simplement le fait du trade-unionisme. Elle est aussi le fait de marxistes comme Jules Guesde qui a \u00e9t\u00e9 ministre pendant la Guerre ! La majorit\u00e9 des gens qui \u00e9taient plus ou moins form\u00e9s par le marxisme ont adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019Union sacr\u00e9e aussi bien que les syndicalistes traditionnels. Donc il y a l\u00e0 quelque chose qui est plus que la cons\u00e9quence du trade-unionisme ; c\u2019est la cons\u00e9quence du patriotisme, tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 nourri, entretenu, par la Troisi\u00e8me R\u00e9publique en France, tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 entretenu, diff\u00e9remment, en Allemagne. Contre l\u2019id\u00e9e que les prol\u00e9taires n\u2019ont pas de patrie, la Troisi\u00e8me R\u00e9publique a vraiment enracin\u00e9 dans le prol\u00e9tariat fran\u00e7ais une patrie, et ceux qui pensaient pouvoir s\u2019opposer \u00e0 \u00e7a ont \u00e9t\u00e9 balay\u00e9s en 1914, y compris ceux qui avaient impr\u00e9gn\u00e9s de la doctrine marxiste ! Et si on veut comprendre ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 ce moment-l\u00e0, il faut aussi penser \u00e0 ce qui s\u2019est pass\u00e9 plus tard en URSS, \u00e0 la mani\u00e8re dont la Grande Guerre patriotique a \u00e9t\u00e9 aussi le triomphe du stalinisme.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est s\u00fbr que ma plong\u00e9e dans les archives \u00e9tait au d\u00e9part fond\u00e9e sur une id\u00e9e un peu na\u00efve, \u00e0 savoir : nous avons v\u00e9cu sur une id\u00e9e de la conscience ouvri\u00e8re qui \u00e9tait enti\u00e8rement tir\u00e9e du marxisme. Or on a vu en 68 et autour de ces ann\u00e9es-l\u00e0 que \u00e7a ne collait pas avec la r\u00e9alit\u00e9 ! Donc je voulais faire une esp\u00e8ce de grande g\u00e9n\u00e9alogie pour, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, retrouver l\u2019\u00ab authentique \u00bb tradition ouvri\u00e8re, et de l\u2019autre, situer le marxisme et son id\u00e9e de la conscience de classe par rapport \u00e0 \u00e7a. C\u2019\u00e9tait l\u2019id\u00e9e de d\u00e9part. L\u00e0-dessus, il y a eu quelque chose qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminant pour moi comme pour les R\u00e9voltes logiques<\/em>, qui a \u00e9t\u00e9 en 1973 l\u2019affaire Lip, \u00e0 savoir des ouvriers qui remettent v\u00e9ritablement \u00e0 l\u2019ordre du jour certaines formes d\u2019action du pass\u00e9 : des ouvriers en lutte qui d\u00e9cident de s\u2019emparer de l\u2019usine et d\u2019organiser la production par eux-m\u00eames. C\u2019\u00e9tait la reprise d\u2019une tradition qui remontait au moins \u00e0 1833, quand les ouvriers tailleurs en gr\u00e8ve avaient fond\u00e9 un atelier par eux-m\u00eames. On a eu le sentiment \u00e0 ce moment qu\u2019une vieille tradition ouvri\u00e8re autonome ressurgissait, qu\u2019il fallait l\u2019\u00e9tudier pour elle-m\u00eame, une tradition compl\u00e8tement \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la tradition marxiste et qui, dans le cas de Lip, pouvait m\u00eame se r\u00e9clamer du christianisme\u2026 Je me suis embarqu\u00e9 l\u00e0-dedans avec l\u2019id\u00e9e : je vais repartir du moment m\u00eame o\u00f9 Marx rencontre les ouvriers parisiens et \u00e9labore sa vision de l\u2019exploitation capitaliste et de la condition ouvri\u00e8re. Au d\u00e9but des R\u00e9voltes logiques<\/em>, on avait projet\u00e9 un s\u00e9minaire qui devait s\u2019appeler \u00ab L\u2019ann\u00e9e 1844 \u00bb, l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 Marx \u00e9crit les Manuscrits de 1844<\/em>, pour comparer ses th\u00e8ses avec les formes de l\u2019activit\u00e9 et de la pens\u00e9e ouvri\u00e8re au m\u00eame moment. Au d\u00e9part, donc, l’id\u00e9e \u00e9tait de comprendre cette tradition ouvri\u00e8re propre de pens\u00e9e et de lutte, et de voir comment le marxisme l\u2019avait rat\u00e9e. Mais apr\u00e8s, \u00e7a s\u2019est transform\u00e9, parce que cette tradition ouvri\u00e8re propre, je l\u2019ai vue \u00e9clater. Et ce qui m\u2019a int\u00e9ress\u00e9 apr\u00e8s, c\u2019\u00e9tait cet \u00e9clatement interne de cette tradition ouvri\u00e8re, et la mani\u00e8re dont on pouvait penser le marxisme par rapport \u00e0 cet \u00e9clatement. On en revient \u00e0 ce qu\u2019on disait tout \u00e0 l\u2019heure : penser la dictature du prol\u00e9tariat comme une r\u00e9ponse apport\u00e9e par le marxisme aux contradictions de l\u2019action et de la pens\u00e9e ouvri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Il faut bien voir qu\u2019au d\u00e9part, les R\u00e9voltes logiques<\/em> \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas un projet \u00e9ditorial, c\u2019\u00e9tait une sorte de groupe de recherches qui s\u2019est fait un peu de bric et de broc, \u00e0 partir de mon travail sur l\u2019archive ouvri\u00e8re, du travail de Genevi\u00e8ve Fraisse sur l\u2019archive f\u00e9ministe, du travail de Patrice Vermeren et St\u00e9phane Douailler autour des questions de l\u2019enfance, de l\u2019\u00e9ducation\u2026 On avait chacun son champ de recherches, on se faisait des expos\u00e9s de temps en temps, qu\u2019\u00e9ventuellement on discutait. Apr\u00e8s \u00e7a, \u00e7a s\u2019est transform\u00e9 en textes quand la revue a exist\u00e9. La revue a toujours exist\u00e9 sans comit\u00e9 de r\u00e9daction, sans direction, sans hi\u00e9rarchie, etc. Tout le monde s\u2019occupait un peu de tout. Le contenu de la revue, c\u2019\u00e9tait essentiellement les expos\u00e9s qu\u2019on s\u2019\u00e9tait faits les uns aux autres ou qu\u2019avaient faits des gens qu\u2019on avait invit\u00e9s \u00e0 parler chez nous. Il y avait des discussions sur chaque expos\u00e9, d\u2019accord, mais malgr\u00e9 tout je ne pense pas que la revue manifeste tellement des dialogues internes. Bien s\u00fbr, il y avait parfois de la tension. Genevi\u00e8ve et Lydia Elhadad avaient fait ce compte rendu un peu critique de la publication de Claire D\u00e9mar et de la pr\u00e9sentation faite par Valentin Pelosse <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Apr\u00e8s \u00e7a, quand Lydia Elhadad avait publi\u00e9 cette pr\u00e9face sur Suzanne Voilquin, je m\u2019\u00e9tais dit que c\u2019\u00e9tait l\u2019occasion de revenir sur certaines questions. Il faut voir en m\u00eame temps que Lydia \u00e9tait venue faire un expos\u00e9 mais n\u2019\u00e9tait pas int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9quipe des R\u00e9voltes logiques<\/em>. J\u2019avais r\u00e9pondu, Genevi\u00e8ve avait r\u00e9pondu <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u2026 <\/p>\n\n\n\n Il y avait quelquefois aussi des \u00e9chos un peu lointains de dissentiments. Je me souviens notamment que j\u2019avais eu une position un peu critique par rapport \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie implicite du texte de Jean Ruffet sur les instituteurs-artisans <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il y avait des tensions qui se manifestaient \u00e9ventuellement, mais l\u2019on ne peut pas dire que la revue \u00e9tait faite de textes qui se r\u00e9pondaient les uns aux autres. Il y a eu un ou deux cas un peu sp\u00e9cifiques, notamment ceux qui touchaient le f\u00e9minisme, parce que \u00e7a touchait des gens qui avaient un pied dedans et un pied dehors. Genevi\u00e8ve Fraisse \u00e9tait membre d\u2019un groupe f\u00e9ministe actif, et elle \u00e9tait aux R\u00e9voltes logiques<\/em>, o\u00f9 elle n\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs pas la seule f\u00e9ministe : Christiane Dufrancatel \u00e9tait sur des positions compl\u00e8tement oppos\u00e9es \u00e0 elle au sein du mouvement f\u00e9ministe ! Mais les articles qu\u2019a pu \u00e9crire Christiane Dufrancatel n\u2019ont jamais r\u00e9pondu \u00e0 ceux de Genevi\u00e8ve. Par cons\u00e9quent, l\u2019aspect \u00ab dialogue interne \u00bb \u00e9tait relativement limit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Je n\u2019y suis pas retourn\u00e9 parce que je n\u2019ai pas cess\u00e9 de valoriser le c\u00f4t\u00e9 affirmatif de l\u2019\u00e9mancipation et de l\u2019association contre ce th\u00e8me de la r\u00e9sistance qui fait de l\u2019action subversive la simple r\u00e9action aux strat\u00e9gies du pouvoir. \u00c0 l\u2019\u00e9poque cette vision se fondait sur la pens\u00e9e foucaldienne des technologies du pouvoir en y opposant \u00e9ventuellement les \u00ab arts de faire \u00bb de Michel de Certeau. Par la suite, il y a eu l\u2019\u00ab infra-politique \u00bb de James Scott qui a remis au go\u00fbt du jour l\u2019id\u00e9e que la v\u00e9ritable force ouvri\u00e8re ne se trouvait pas dans les formes spectaculaires du combat collectif mais se trouvait dans des actes individuels quotidiens de r\u00e9sistance infime ou de petits larcins comme l\u2019increvable perruque.<\/p>\n\n\n\n La principale diff\u00e9rence, c\u2019est que dans les ann\u00e9es 1830-1848, on assiste \u00e0 la constitution d\u2019un univers de parole ouvri\u00e8re qui simplement n\u2019existait pas avant. Alors que la litt\u00e9rature prol\u00e9tarienne des ann\u00e9es 1920\/1930 se situe par rapport \u00e0 une conscience de classe type, \u00e0 la th\u00e9orie marxiste, \u00e0 des partages id\u00e9ologiques qui existent d\u00e9j\u00e0. Ce qui fait que les ouvriers qui \u00e9crivent vont se situer quelque fois dans la ligne du PC, mais la plupart du temps, dans des \u00e9carts qui sont li\u00e9s \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage syndicaliste-r\u00e9volutionnaire, et \u00e0 toutes les formes de dissidences par rapport \u00e0 la SFIO ou bien au parti communiste. La principale diff\u00e9rence, c\u2019est qu\u2019il y a pour eux un certain nombre de rep\u00e8res massifs qui constituent ce qu\u2019est cens\u00e9e \u00eatre l\u2019identit\u00e9 ouvri\u00e8re, la pens\u00e9e ouvri\u00e8re\u2026 Donc les \u00e9crivains dits prol\u00e9tariens vont se situer par rapport \u00e0 \u00e7a, jusqu\u2019\u00e0 \u00e9ventuellement appara\u00eetre comme ceux qui disent v\u00e9ritablement l\u2019exp\u00e9rience ouvri\u00e8re par opposition \u00e0 ceux qui la th\u00e9orisent \u00e0 partir d\u2019une doctrine \u00ab \u00e9trang\u00e8re \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Pour ce qui est de Navel lui-m\u00eame, je ne l\u2019ai jamais vu. Dans les deux cas, c\u2019est Jean Borreil qui avait rencontr\u00e9 Navel, qui \u00e9tait entr\u00e9 en rapport avec lui je ne sais plus trop bien par quelle fili\u00e8re. Les principaux rapports que j\u2019ai eus avec un des \u00e9crivains ouvriers de cette \u00e9poque, c\u2019\u00e9tait avec Maurice Lime <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>, lequel en fait \u00e9tait un ancien du PC qui \u00e9tait devenu doriotiste !<\/p>\n\n\n\nJe voudrais revenir sur votre rapport aux historiens en g\u00e9n\u00e9ral. Dans La M\u00e9thode de l\u2019\u00e9galit\u00e9<\/em>, vous affirmez que vos rapports avec eux n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bons, \u00e0 l\u2019exception de Michelle Perrot <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Or, il me semble que cette pr\u00e9sentation est contestable, pour plusieurs raisons. On peut \u00e9voquer en premier lieu la participation de plusieurs historiens de premier plan aux R\u00e9voltes logiques<\/em>, la revue que vous co-fondez en 1975, par exemple Arlette Farge, Genevi\u00e8ve Fraisse ou encore Yves Cohen. Il me semble \u00e9galement qu\u2019il y a eu un v\u00e9ritable dialogue avec des historiens anglo-saxons : je pense au d\u00e9bat autour de \u00ab The Myth of The Artisan \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, lequel regroupait notamment des interventions de William Sewell, Nicholas Papayanis ou Christopher Johnson. Il est \u00e9galement frappant de constater que La Nuit des prol\u00e9taires<\/em> a donn\u00e9 lieu \u00e0 un nombre bien plus important de comptes rendus au Royaume-Uni et en Am\u00e9rique du Nord qu\u2019en France <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De m\u00eame, malgr\u00e9 une incompr\u00e9hension initiale de certains historiens, Les Mots de l\u2019histoire<\/em> est devenu, au m\u00eame titre que Temps et R\u00e9cit<\/em> de Ricoeur, une r\u00e9f\u00e9rence incontournable de toute recherche autour des rapports entre histoire et r\u00e9cit <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Enfin vous constituez une r\u00e9f\u00e9rence de plus en plus \u00e9vidente pour la g\u00e9n\u00e9ration actuelle d\u2019historiens \u2014 citons, entre autres, D\u00e9borah Cohen, Samuel Hayat, Laurent Jeanpierre, Sophie Wahnich, etc. Tous ces \u00e9l\u00e9ments n\u2019am\u00e8nent-ils pas \u00e0 dire que votre rapport aux historiens ne saurait se ramener au constat simple d\u2019une rencontre manqu\u00e9e ? Quels ont \u00e9t\u00e9 vos rapports en particulier avec les historiens anglo-saxons du mouvement ouvrier ?<\/h3>\n\n\n\n
L\u2019historienne Arlette Farge a \u00e9t\u00e9 l\u2019une des participantes r\u00e9guli\u00e8res aux R\u00e9voltes logiques<\/em>. Il est difficile en vous lisant de ne pas penser \u00e0 ce qu\u2019elle \u00e9crit dans Le Go\u00fbt de l\u2019archive<\/em>. Vous soulignez ainsi dans la postface du recueil La Parole ouvri\u00e8re<\/em> qu\u2019il s\u2019agissait pour vous en publiant ces textes de faire \u00ab ressentir la texture sensible d\u2019une prise de parole en m\u00eame temps que la constitution d\u2019un corps de r\u00e9flexions et de propositions sur le pr\u00e9sent et l\u2019avenir ouvriers \u00bb. D\u2019o\u00f9 cette volont\u00e9 manifeste de donner \u00e0 voir et lire l\u2019archive, aussi bien dans vos recueils de textes (La Parole ouvri\u00e8re, Le Philosophe pl\u00e9b\u00e9ien<\/em>) que dans La Nuit des prol\u00e9taires<\/em> ou dans les articles des R\u00e9voltes logiques<\/em>, o\u00f9 les citations sont extr\u00eamement abondantes. Pouvez-vous revenir sur votre rapport \u00e0 l\u2019archive, \u00e0 la fois d\u2019un point de vue \u00ab charnel \u00bb et d\u2019un point de vue th\u00e9orique ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous avez insist\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises sur le fait que votre travail th\u00e9orique consistait \u00e0 essayer de parler \u00e0 travers les paroles des autres. Cette ambition passe dans certains livres \u2014 Le Ma\u00eetre ignorant<\/em> en particulier \u2014 par une op\u00e9ration de paraphrase (vous parlez \u00e9galement de \u00ab rephraser \u00bb ou de \u00ab mettre en sc\u00e8ne \u00bb la parole archiv\u00e9e) o\u00f9 votre parole s\u2019entrem\u00eale \u00e0 celle de Jacotot, dans le but affich\u00e9 de cr\u00e9er entre vous et votre \u00ab objet \u00bb le \u00ab plan d\u2019\u00e9galit\u00e9 d\u2019une rencontre \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D\u00e9borah Cohen, dans un article consacr\u00e9 \u00e0 la po\u00e9tique du savoir mise en \u0153uvre dans vos \u00e9crits historiens, \u00e9crit \u00e0 ce sujet : \u00ab dans ce cadre, le statut du texte du Ma\u00eetre ignorant<\/em> serait \u00e9videmment \u00e0 repenser : qui est ce Jacotot dont la voix si parfaitement imit\u00e9e sonne parfois comme celle de Jacques Ranci\u00e8re lui-m\u00eame, celle de Jacques-auto ? \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. On comprend tr\u00e8s bien l\u2019affirmation d\u2019\u00e9galit\u00e9 intellectuelle qui sous-tend ce dispositif d\u2019\u00e9criture, mais n\u2019implique-t-il pas malgr\u00e9 tout un risque inverse, \u00e0 savoir celui d\u2019usurper en quelque sorte la parole de l\u2019autre, ou en tout cas de brouiller la distinction entre les discours et de faire dire \u00e0 la parole archiv\u00e9e plus qu\u2019elle n\u2019en dit elle-m\u00eame ?<\/h3>\n\n\n\n
Dans une recension, par ailleurs tr\u00e8s favorable, du grand livre de William Sewell, Gens de m\u00e9tier et r\u00e9volutions<\/em>, vous mettez en cause \u00ab une conception volontiers globaliste de la classe ouvri\u00e8re et de sa \u2018voix\u2019 \u00bb qui am\u00e8ne selon vous Sewell \u00e0 rapporter le discours des brochures et des journaux ouvriers de la p\u00e9riode 1830-1848 \u00ab \u00e0 une sorte de sujet global, sans que soit pos\u00e9e la question de la situation des producteurs de ce discours, des influences sp\u00e9cifiques qu\u2019ils ont subies \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette insistance sur le fait qu\u2019\u00ab il n\u2019y a pas de voix du peuple \u00bb mais \u00ab des voix \u00e9clat\u00e9es, pol\u00e9miques, divisant \u00e0 chaque fois l\u2019identit\u00e9 qu\u2019elles mettent en sc\u00e8ne \u00bb <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span> est quelque chose de crucial dans votre pratique historienne. Comment s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 chez vous ce refus d\u2019une vision globalisante de la parole ouvri\u00e8re ? Faut-il y voir un effet de votre passage \u00e0 la Gauche prol\u00e9tarienne <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et de l\u2019insistance mao\u00efste sur les contradictions ?<\/h3>\n\n\n\n
Toujours sur cette question des divisions, je voudrais revenir sur vos \u00ab incursions \u00bb vers d\u2019autres p\u00e9riodes que celle des ann\u00e9es 1830-1848. En effet, vous rappelez dans La M\u00e9thode de l\u2019\u00e9galit\u00e9<\/em> qu\u2019au d\u00e9part, votre projet \u00e9tait quelque chose d\u2019extr\u00eamement ambitieux qui serait parti des origines du mouvement ouvrier fran\u00e7ais pour aller jusqu\u2019\u00e0 la constitution du PCF <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D\u2019o\u00f9 plusieurs interrogations : pourquoi avez-vous finalement renonc\u00e9 \u00e0 l\u2019histoire dans les ann\u00e9es 1980 ? Comment qualifieriez-vous cette bifurcation ? Le seul commencement de r\u00e9ponse \u2014 assez allusif \u2014 \u00e0 cette question se trouve dans la pr\u00e9face des Sc\u00e8nes du peuple<\/em>, dans laquelle vous \u00e9crivez : \u00ab Si cette arch\u00e9ologie est rest\u00e9e en suspens, ce n\u2019est pas seulement parce que le temps est toujours trop bref pour les app\u00e9tits trop vastes, c\u2019est aussi parce que ses enjeux ne pouvaient se traiter dans la simple forme du savoir historique \u00bb. Pouvez-vous pr\u00e9ciser la signification de ce dernier passage ? Quel fut par ailleurs le lien entre cette d\u00e9cision et l\u2019arriv\u00e9e des socialistes au pouvoir (et plus largement la fin d\u2019un certain \u00ab moment 68 \u00bb qui avait port\u00e9 le projet des R\u00e9voltes logiques<\/em>) ? Il me semble que le principe de ces incursions consiste toujours \u00e0 explorer des questions ou des moments litigieux dans l\u2019histoire du mouvement ouvrier (l\u2019antif\u00e9minisme des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s ouvriers de 1867, la question de la dictature du prol\u00e9tariat au sein du PCF, la compromission de Dumoulin et d\u2019autres dans les ann\u00e9es 1940, etc.). \u00c0 l\u2019inverse, la Commune de Paris est absente <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>, de m\u00eame que les \u00ab temps h\u00e9ro\u00efques \u00bb du syndicalisme r\u00e9volutionnaire. Pouvez-vous revenir sur ce point ?<\/h3>\n\n\n\n
Dans plusieurs textes <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>, vous revenez sur le th\u00e8me du refus du travail. Dans \u00ab The Myth of The Artisan \u00bb (section \u00ab The ambiguities of \u00ab love of work \u00bb \u00bb), vous insistez sur l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du rapport au travail de certains militants ouvriers en vous appuyant sur un cas embl\u00e9matique, celui d\u2019Agricol Perdiguier, auteur du Livre du Compagnonnage<\/em>, cens\u00e9 repr\u00e9senter l\u2019exemple typique d\u2019un travailleur apportant dans la lutte politique la conscience professionnelle propre au travail artisanal. \u00c0 l\u2019inverse, vous affirmez que Perdiguier a chant\u00e9 les louanges du travail artisanal pour pouvoir y \u00e9chapper <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De m\u00eame, Vin\u00e7ard, dans ses M\u00e9moires<\/em>, \u00e9voque ces ouvriers qui se font saint-simoniens dans l\u2019espoir d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la condition ouvri\u00e8re. Que dit selon vous cette ambigu\u00eft\u00e9 du rapport au travail des militants ouvriers de cette \u00e9poque ? Et que doit cette insistance de votre part aux analyses op\u00e9ra\u00efstes sur le refus du travail ? Par ailleurs, vous laissez entendre que chez certains repr\u00e9sentants du mouvement ouvrier, il y a dans ce d\u00e9sir d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la condition ouvri\u00e8re une forme de volont\u00e9 d\u2019ascension sociale (terme que vous n\u2019employez pas). Quel rapport entre un tel d\u00e9sir (y compris sous la forme la plus compatible avec l\u2019ordre social) et le d\u00e9sir d\u2019\u00e9mancipation <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span> ?<\/h3>\n\n\n\n
Dans les Sc\u00e8nes du peuple<\/em>, vous d\u00e9fendez une th\u00e8se forte sur la naissance du PCF ; vous y affirmez que le PCF est \u00ab n\u00e9 comme syndic de faillite d\u2019une certaine r\u00e9volution, de l\u2019id\u00e9ologie ouvri\u00e8re autonome de la r\u00e9volution \u00bb, et que la \u00ab dictature du prol\u00e9tariat \u00bb a fonctionn\u00e9 comme le substitut de l\u2019id\u00e9e de l\u2019\u00e9mancipation autonome des travailleurs. L\u2019abandon de cette id\u00e9ologie ouvri\u00e8re autonome de la r\u00e9volution est elle-m\u00eame selon vous la cons\u00e9quence de la fin de la croyance en la capacit\u00e9 des masses \u00e0 faire un monde nouveau <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Comment expliquer cette perte de croyance, \u00e0 vous lire d\u00e9finitive ? Faut-il y voir l\u2019influence du l\u00e9ninisme (L\u00e9nine \u00e9crivant dans Que faire ?<\/em> que \u00ab l\u2019histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvri\u00e8re ne peut arriver qu\u2019\u00e0 la conscience trade-unioniste \u00bb) ? Une cons\u00e9quence de la Premi\u00e8re Guerre mondiale et de l\u2019incapacit\u00e9 du mouvement ouvrier europ\u00e9en \u00e0 s\u2019opposer \u00e0 son d\u00e9clenchement ?<\/h3>\n\n\n\n
La confrontation avec la pens\u00e9e marxiste est l\u2019une des constantes de vos \u00e9crits historiques. Il me semble que de ce point de vue il y a dans vos \u00e9crits de cette \u00e9poque une double ambition, plus ou moins men\u00e9e \u00e0 terme : tout d\u2019abord, il s\u2019agissait \u00e0 la fois de rappeler ce que la pens\u00e9e de Marx doit \u00e0 cette pens\u00e9e ouvri\u00e8re qui lui est contemporaine, mais surtout de discuter tout un ensemble de pr\u00e9suppos\u00e9s marxistes sur l\u2019histoire du mouvement ouvrier fran\u00e7ais (par exemple sur la question de l\u2019association, la religion, le r\u00f4le des artisans, etc.), et en ce sens, ces textes annoncent votre explication avec Marx dans Le Philosophe et ses pauvres<\/em>. Pour le dire vite, il me semble qu\u2019avec votre plong\u00e9e dans l\u2019archive ouvri\u00e8re, il s\u2019agissait toujours pour vous de se confronter \u00e0 Marx, mais par un biais autre : qu\u2019en pensez-vous ?<\/h3>\n\n\n\n
Pouvez-vous revenir sur le mode de fonctionnement des R\u00e9voltes logiques<\/em> ? Le travail de division \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans vos \u00e9crits sur l\u2019histoire du mouvement ouvrier semblait traverser la revue elle-m\u00eame, avec parfois des textes se r\u00e9pondant entre eux.<\/h3>\n\n\n\n
Il n\u2019est pas possible de revenir ici sur l\u2019ensemble du d\u00e9bat men\u00e9 avec Alain Cottereau au sujet de sa longue et importante pr\u00e9face au Sublime<\/em> de Denis Poulot <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Deux \u00e9l\u00e9ments me semblent importants pour l\u2019histoire sociale. Vous critiquez tout d\u2019abord l\u2019id\u00e9e que l\u2019on puisse simplement retourner le regard bourgeois de l\u2019\u00e9poque pour y lire une strat\u00e9gie de r\u00e9sistance ouvri\u00e8re <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Plus encore, il me semble que c\u2019est la notion m\u00eame de r\u00e9sistance qui vous est finalement assez \u00e9trang\u00e8re : dans l\u2019article \u00ab La Berg\u00e8re au Goulag \u00bb, vous laissez entendre que la r\u00e9sistance seule ne devient jamais principe d\u2019instauration d\u2019un nouveau monde. Un peu plus loin, vous \u00e9crivez que \u00ab cet \u00e9quilibre du pouvoir et de la r\u00e9sistance, c\u2019est bien la logique \u2018spontan\u00e9e\u2019 des mouvements populaires \u00bb et que \u00ab le plus s\u00e9rieux reste \u00e0 penser concernant la r\u00e9sistance \u00bb <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il me semble que vous n\u2019\u00eates pas vraiment revenu par la suite sur ce th\u00e8me de la r\u00e9sistance.<\/h3>\n\n\n\n
Les R\u00e9voltes logiques<\/em> ont interrog\u00e9 \u00e0 deux reprises l\u2019\u00e9crivain et ouvrier Georges Navel <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le deuxi\u00e8me entretien a \u00e9t\u00e9 conduit par Jean Borreil, mais l\u2019identit\u00e9 de l\u2019intervieweur n\u2019est pas indiqu\u00e9e pour le premier entretien. L\u2019avez-vous rencontr\u00e9 ? Quels souvenirs gardez-vous de sa personne et de ses ouvrages ? L\u2019entre-deux-guerres est l\u2019un des grands temps forts de la litt\u00e9rature ouvri\u00e8re dans l\u2019histoire fran\u00e7aise : qu\u2019est-ce qui vous para\u00eet singulariser la prise de parole ouvri\u00e8re de la p\u00e9riode 1830-1848 par rapport \u00e0 celle de l\u2019entre-deux-guerres ?<\/h3>\n\n\n\n
On vous a parfois fait le reproche injustifi\u00e9 de ne pas pouvoir admettre l\u2019id\u00e9e que le peuple puisse reproduire en son sein de la domination et de l\u2019oppression. Vous avez r\u00e9pondu \u00e0 plusieurs reprises sur ce point <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. On pourrait relever par ailleurs votre insistance sur des points de friction au sein du mouvement ouvrier (le rapport au travail des femmes, la collaboration de syndicalistes \u00e0 l\u2019ordre p\u00e9tainiste, l\u2019allusion au bonapartisme ouvrier sous Napol\u00e9on) <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il est donc clair, pour revendre vos propres termes, qu\u2019il n\u2019y a pas de \u00ab saint peuple \u00bb dans vos travaux. Pour autant, et malgr\u00e9 les remarques pr\u00e9c\u00e9dentes, on n\u2019a pas l\u2019impression que l\u2019adh\u00e9sion d\u2019ouvriers \u00e0 des id\u00e9ologies autoritaires ou \u00ab r\u00e9actionnaires \u00bb (bonapartisme, boulangisme, antidreyfusisme, p\u00e9tainisme, etc.), voire simplement \u00e0 l\u2019ordre \u00e9tabli, soit v\u00e9ritablement une question pour vous. C\u2019est presque le contraire d\u2019une certaine mani\u00e8re. On a l\u2019impression que cela ne vous int\u00e9resse pas vraiment. Comment comprendre ou d\u00e9crire de telles adh\u00e9sions sans retomber dans la d\u00e9nonciation de \u00ab l\u2019ali\u00e9nation \u00bb, de la \u00ab fausse conscience \u00bb, ou du \u00ab d\u00e9sir de servitude \u00bb <\/span>