{"id":216230,"date":"2024-01-25T07:00:00","date_gmt":"2024-01-25T06:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=216230"},"modified":"2024-01-29T09:32:03","modified_gmt":"2024-01-29T08:32:03","slug":"des-patriotes-dangereux-la-droite-italienne-contre-linteret-national","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2024\/01\/25\/des-patriotes-dangereux-la-droite-italienne-contre-linteret-national\/","title":{"rendered":"Des patriotes dangereux : la droite italienne contre l\u2019int\u00e9r\u00eat national"},"content":{"rendered":"\n

Fasciste \u00bb, \u00ab autoritaire \u00bb, \u00ab r\u00e9actionnaire \u00bb, \u00ab x\u00e9nophobe \u00bb, \u00ab obscurantiste \u00bb, \u00ab illib\u00e9rale \u00bb, \u00ab nationaliste \u00bb \u2014 et m\u00eame \u00ab conservatrice \u00bb : aucun de ces adjectifs n’est neutre pour d\u00e9crire la majorit\u00e9 qui gouverne l’Italie, ou encore le parti, Fratelli d’Italia, qui la conduit. Aucun n’est sans fondement, m\u00eame t\u00e9nu ou lointain, parfois revendiqu\u00e9 silencieusement dans les cercles internes de ce parti politique, mais chacun est controvers\u00e9, discutable, et prononc\u00e9 avec une intention pol\u00e9mique face \u00e0 laquelle les destinataires ressentent le besoin d’opposer des d\u00e9mentis publics. Ceux-ci ont \u00e9t\u00e9 indirectement corrobor\u00e9s par l’action du gouvernement dirig\u00e9 par Giorgia Meloni, tant par la relative mod\u00e9ration de sa politique int\u00e9rieure, qui n’a pas d\u00e9clench\u00e9 les batailles culturelles que son opposition d\u00e9clar\u00e9e \u00e0 l’h\u00e9ritage des Lumi\u00e8res aurait pu faire craindre, que par sa continuit\u00e9 diligente avec le gouvernement de Mario Draghi en mati\u00e8re de politique \u00e9trang\u00e8re et atlantique.<\/p>\n\n\n\n

Que ce qui anime Fratelli d’Italia et Forza Italia soit l’int\u00e9r\u00eat de la nation est en revanche un trait explicitement revendiqu\u00e9, et qu’ils partagent depuis longtemps avec la Lega, depuis que Matteo Salvini a voulu transformer ce parti r\u00e9gional et s\u00e9cessionniste en parti national et nationaliste. Ils se revendiquent tous \u00ab patriotes \u00bb, et c’est sur ce terrain que j’\u00e9valuerai leur action gouvernementale : l’int\u00e9r\u00eat national.<\/p>\n\n\n\n

Mais les conclusions que je chercherai \u00e0 en tirer touchent tous les Europ\u00e9ens, leurs gouvernements et leurs principaux partis politiques. Car la politique du gouvernement Meloni aggrave la menace que la faiblesse de l’Italie fait peser sur l’int\u00e9grit\u00e9 de l’Union mon\u00e9taire et de l’Union europ\u00e9enne elle-m\u00eame depuis au moins quinze ans. Eclips\u00e9e par les craintes d’un gouvernement italien nationaliste, illib\u00e9ral et autoritaire, cette menace a d\u00e9sormais des raisons d’\u00eatre la principale pr\u00e9occupation de ses interlocuteurs europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n

L’int\u00e9r\u00eat national et la croissance de long terme<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Je ne peux pas donner une d\u00e9finition concise et compl\u00e8te de la notion d’int\u00e9r\u00eat national, que celle-ci soit abstraite ou qu’elle concerne l’Italie de cette d\u00e9cennie. Je me pencherai donc sur une variable qui doit faire partie de toute interpr\u00e9tation raisonnable de ce syntagme : la croissance \u00e9conomique de long terme, qui stagne en Italie depuis trente ans.<\/p>\n\n\n\n

La politique du gouvernement Meloni aggrave la menace que la faiblesse de l’Italie fait peser sur l’int\u00e9grit\u00e9 de l’Union mon\u00e9taire et de l’Union europ\u00e9enne elle-m\u00eame depuis au moins quinze ans.<\/p>Andrea Capussela<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Deux indicateurs suffisent \u00e0 donner une id\u00e9e du d\u00e9clin \u00e9conomique de l’Italie par rapport \u00e0 ses pairs \u2014 les autres grandes \u00e9conomies de la zone euro et les autres grandes \u00e9conomies occidentales : le produit int\u00e9rieur brut (PIB) par habitant, qui est un meilleur indicateur de la sant\u00e9 d’une \u00e9conomie que l’agr\u00e9gat ; et le revenu disponible moyen, qui mesure combien le m\u00e9nage moyen peut d\u00e9penser ou \u00e9pargner chaque ann\u00e9e <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Je pr\u00e9senterai ces deux chiffres en termes r\u00e9els, corrig\u00e9s de l’inflation, et je me placerai \u00e0 la veille de la pand\u00e9mie, afin d’exclure les effets d’un traumatisme exog\u00e8ne et grave.<\/p>\n\n\n\n

En 2019, le PIB par habitant \u00e9tait encore inf\u00e9rieur de sept points de pourcentage \u00e0 son pic de 2007, \u00e0 un niveau \u00e9gal \u00e0 celui atteint et d\u00e9pass\u00e9 deux d\u00e9cennies plus t\u00f4t. En revanche, au cours des deux m\u00eames d\u00e9cennies, en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne, le PIB par habitant a augment\u00e9 de 22 \u00e0 35 %, creusant un foss\u00e9 avec l’Italie. L’\u00e9volution du revenu disponible moyen, sur lequel l’effort de ma\u00eetrise du d\u00e9ficit public p\u00e8se le plus directement, est encore pire : en 2019, il se situe au niveau de la fin des ann\u00e9es 1980.<\/p>\n\n\n\n

Trente ann\u00e9es perdues : les promesses trahies de la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale ont sem\u00e9 l’insatisfaction dans presque toutes les soci\u00e9t\u00e9s occidentales, mais la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du d\u00e9clin de l’Italie est singuli\u00e8re. C’est la source de l’insatisfaction qui, depuis au moins quinze ans, alimente la m\u00e9fiance et la d\u00e9magogie politiques et qui, le 25 septembre 2022, a livr\u00e9 la nation \u00e0 Fratelli d’Italia, une force politique coresponsable de certaines des exp\u00e9riences gouvernementales les plus infructueuses des trente derni\u00e8res ann\u00e9es, notamment celles qui ont eu pour protagoniste Silvio Berlusconi, et dont le principal document id\u00e9ologique, les Th\u00e8ses de Trieste de d\u00e9cembre 2017, d\u00e9clare s’opposer aux \u00ab lumi\u00e8res [et] \u00e0 la raison \u00bb pour d\u00e9fendre \u00ab l’autorit\u00e9 de la tradition \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Les causes du d\u00e9clin<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Afin d’\u00e9valuer le travail de ce gouvernement dans la perspective d’une croissance \u00e0 long terme, il faut d\u00e9crire les causes du d\u00e9clin de l’Italie. Il s’agit d’un sujet complexe et controvers\u00e9, sur lequel je me suis moi-m\u00eame pench\u00e9 <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, mais il est possible d’isoler quelques points saillants.<\/p>\n\n\n\n

Les promesses trahies de la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale ont sem\u00e9 l’insatisfaction dans presque toutes les soci\u00e9t\u00e9s occidentales, mais la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du d\u00e9clin de l’Italie est singuli\u00e8re. <\/p>Andrea Capussela<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Les causes imm\u00e9diates sont claires. L’Italie ne cro\u00eet pas principalement parce que la productivit\u00e9 est au point mort, et ce moteur de d\u00e9veloppement s’est arr\u00eat\u00e9 principalement parce que trop de travailleurs et trop de capitaux sont dispers\u00e9s dans trop d’entreprises qui sont trop petites pour prosp\u00e9rer dans le paradigme technologique actuel. Le probl\u00e8me est r\u00e9sum\u00e9 par ces chiffres, souvent cit\u00e9s par l’ancien gouverneur de la Banque d’Italie : \u00ab 25 000 moyennes-grandes entreprises (plus de 50 salari\u00e9s) produisent pr\u00e8s de la moiti\u00e9 de la valeur ajout\u00e9e du secteur industriel et des services non financiers, avec pr\u00e8s de 6 millions de salari\u00e9s ; l’autre moiti\u00e9 est produite par 4,3 millions de petites entreprises, avec 6 millions de salari\u00e9s, et 4,8 millions d’ind\u00e9pendants. [Ces 25 000 entreprises] sont souvent plus productives que les entreprises fran\u00e7aises et allemandes correspondantes, alors que les autres sont beaucoup moins productives que leurs principaux concurrents […]. Si l’Italie avait la m\u00eame structure de taille que les entreprises allemandes, la productivit\u00e9 moyenne du travail serait sup\u00e9rieure de plus de 20 points de pourcentage, d\u00e9passant le niveau allemand <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Partout, les entreprises commencent par \u00eatre petites, mais au fil du temps, elles grandissent, s’agr\u00e8gent ou sortent du march\u00e9. En Italie, elles subsistent trop souvent, ne grandissant pas, ne s’agr\u00e9geant pas et ne disparaissant pas, gardant s\u00e9questr\u00e9s dans leurs structures inefficaces des travailleurs et des capitaux qui seraient plus productifs ailleurs. En d’autres termes, les facteurs de production ne parviennent que trop rarement \u00e0 s’organiser \u00e0 une \u00e9chelle adapt\u00e9e aux exigences de la technologie contemporaine : si cela se produisait plus souvent, gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9affectation du capital et du travail des entreprises les moins productives vers les plus fortes, les niveaux de productivit\u00e9 que nous observons en Allemagne deviendraient un objectif r\u00e9aliste.<\/p>\n\n\n\n

Il est plus difficile d’identifier les causes de ce d\u00e9faut d’organisation. Selon l’interpr\u00e9tation que je privil\u00e9gie, elles r\u00e9sident principalement dans les r\u00e8gles qui r\u00e9gissent l’\u00e9conomie ; et plut\u00f4t que leur qualit\u00e9, qui est rarement mauvaise, le probl\u00e8me r\u00e9side dans leur manque de cr\u00e9dibilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Pour illustrer cette th\u00e8se, je prendrai l’exemple d’une des faiblesses les plus visibles des entreprises italiennes : leur capitalisation moyenne relativement faible. Il est bien \u00e9tabli que cela contribue \u00e0 expliquer leur faible propension \u00e0 innover \u2014 qui, \u00e0 long terme, est le principal moteur de la croissance de la productivit\u00e9 \u2014 parce que l’investissement dans la recherche et le d\u00e9veloppement est g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9savantag\u00e9 par une structure financi\u00e8re trop d\u00e9pendante de l’endettement. Mais pourquoi les entreprises italiennes ont-elles relativement peu de fonds propres et ont-elles davantage recours \u00e0 l’endettement que leurs homologues \u00e9trang\u00e8res ?<\/p>\n\n\n\n

Une partie de la r\u00e9ponse r\u00e9side dans le fait qu’en Italie, certaines r\u00e8gles d’une importance cruciale pour les investisseurs \u2014 les fournisseurs de capitaux propres aux entreprises \u2014 sont relativement peu respect\u00e9es : celles relatives \u00e0 la pr\u00e9paration des \u00e9tats financiers, en particulier, et celles relatives \u00e0 la protection des actionnaires minoritaires. Les lois r\u00e9gissant ces questions sont g\u00e9n\u00e9ralement ad\u00e9quates et tr\u00e8s similaires \u00e0 celles de la France et de l’Allemagne, car elles trouvent souvent leur origine dans les directives et r\u00e8glements europ\u00e9ens, mais elles sont plus fr\u00e9quemment viol\u00e9es : selon les estimations du Forum \u00e9conomique mondial, publi\u00e9es dans le rapport sur la comp\u00e9titivit\u00e9 mondiale, l’\u00e9cart est important. C’est pourquoi, en Italie, la perspective d’\u00eatre un actionnaire minoritaire dans une soci\u00e9t\u00e9 non cot\u00e9e est moins attrayante qu’en France ou en Allemagne ; c’est pourquoi les entreprises italiennes ont plus de difficult\u00e9s \u00e0 lever des fonds propres ; c’est pourquoi leurs propri\u00e9taires sont plus r\u00e9ticents \u00e0 les fusionner afin de cr\u00e9er des entreprises plus efficaces.<\/p>\n\n\n\n

Paradoxalement, ces inconv\u00e9nients sont en partie compens\u00e9s par d’autres facteurs qui d\u00e9pendent \u00e9galement d’un faible respect de la loi, comme la possibilit\u00e9 de collusion avec l’administration publique, par exemple, ou la possibilit\u00e9 d’\u00e9vasion fiscale : un comportement qui nuit \u00e0 l’\u00e9conomie et qui incite souvent les entreprises \u00e0 rester petites, mais qui accro\u00eet la comp\u00e9titivit\u00e9 et les b\u00e9n\u00e9fices de celles qui le font, au d\u00e9triment de celles qui respectent les r\u00e8gles.<\/p>\n\n\n\n

La supr\u00e9matie de la loi et le revenu<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Le probl\u00e8me est plus vaste : en g\u00e9n\u00e9ral, les lois sont moins respect\u00e9es en Italie que dans les autres pays. Tous les indicateurs disponibles en t\u00e9moignent.<\/p>\n\n\n\n

L’un des plus fiables est l’indicateur de la \u00ab rule of law<\/em> \u00bb (que je voudrais traduire par \u00ab supr\u00e9matie de la loi \u00bb) mis au point par la Banque mondiale. Chaque ann\u00e9e, elle estime la perception de la cr\u00e9dibilit\u00e9 et du respect de la loi dans chaque nation, et les classe sur une \u00e9chelle allant de 2,5 \u00e0 -2,5 <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans la derni\u00e8re enqu\u00eate disponible, sur les donn\u00e9es de 2022, la Finlande, par exemple, \u00e9tait en haut du classement avec un niveau de 1,96, et la Somalie \u00e9tait en bas, avec un niveau de -2,29. La m\u00eame ann\u00e9e, le niveau de l’Italie \u00e9tait de 0,30, et la moyenne de ses pairs de 1,31 <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Un gouffre, encore, et un gouffre croissant : en 1996, lorsque ces estimations ont commenc\u00e9, le niveau de l’Italie \u00e9tait de 1,06 et la moyenne de ses pairs de 1,50.<\/p>\n\n\n\n

L’Italie ne cro\u00eet pas principalement parce que la productivit\u00e9 est au point mort.<\/p>Andrea Capussela<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Cet indicateur, qui mesure une variable d’une ampleur consid\u00e9rable, doit \u00eatre pris avec pr\u00e9caution. N\u00e9anmoins, l’\u00e9cart qui s\u00e9pare l’Italie de ses pairs est similaire \u00e0 celui que renvoient les indicateurs sur la corruption, et co\u00efncide avec le fait que l’\u00e9vasion fiscale est entre le double et le triple de celle de la France, de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. Tout porte \u00e0 croire que cet indicateur signale un probl\u00e8me r\u00e9el, si ce n’est ses proportions exactes.<\/p>\n\n\n\n

L\u00e0 encore, les relations de cause \u00e0 effet entre ce probl\u00e8me et la stagnation de la croissance sont une question difficile. Plut\u00f4t que de r\u00e9sumer mon interpr\u00e9tation, je pr\u00e9f\u00e8re me contenter de montrer la corr\u00e9lation entre le revenu par habitant et la supr\u00e9matie du droit, telle que mesur\u00e9e par l’indicateur de la Banque mondiale. Ce graphique croise les deux variables \u00e0 une d\u00e9cennie d’intervalle, et couvre les pays membres de l’Union et les pays des Balkans.<\/p>\n\n\n\n

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