{"id":212205,"date":"2023-12-15T11:00:18","date_gmt":"2023-12-15T10:00:18","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=212205"},"modified":"2025-09-26T16:50:12","modified_gmt":"2025-09-26T14:50:12","slug":"les-5-finalistes-du-prix-grand-continent-2023","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/12\/15\/les-5-finalistes-du-prix-grand-continent-2023\/","title":{"rendered":"Les 5 finalistes du Prix Grand Continent 2023"},"content":{"rendered":"\n

Le 20 d\u00e9cembre 2023, au c\u0153ur du Massif du Mont Blanc, le Prix Grand Continent<\/a> sera remis \u00e0 un grand r\u00e9cit europ\u00e9en contemporain. \u00c0 quelques jours des d\u00e9lib\u00e9rations, voici les cinq \u0153uvres de fiction finalistes, en fran\u00e7ais, espagnol, italien, polonais et allemand, parues dans l\u2019ann\u00e9e. Le Prix \u2014 dont la dotation couvre la traduction et la diffusion du livre prim\u00e9 dans les autres aires linguistiques \u2014 sera d\u00e9cern\u00e9 au c\u0153ur du massif du Mont Blanc, \u00e0 3466 m\u00e8tres d\u2019altitude. <\/em><\/p>\n\n\n\n

Mathias \u00c9nard, D\u00e9serter<\/em>, Actes Sud<\/h2>\n\n\n\n

Dans D\u00e9serter<\/em>, deux intrigues se superposent, entrelac\u00e9es chapitre apr\u00e8s chapitre sans lien apparent. Dans la premi\u00e8re, on suit un d\u00e9serteur solitaire qui fuit un th\u00e9\u00e2tre de guerre inconnu, dans un d\u00e9cor pittoresque des bords de la M\u00e9diterran\u00e9e (dans les Balkans ? en Syrie ?). L\u2019\u00e9criture du Prix Goncourt 2015 se fait ici cisel\u00e9e \u00e0 l\u2019extr\u00eame. Elle saisit chaque geste, chaque sensation, poussant les injonctions int\u00e9rieures dict\u00e9es par le conflit humain \u2013 fuir, craindre, survivre, d\u00e9sirer, se d\u00e9fendre\u2026 \u2013 \u00e0 leur point d\u2019intensit\u00e9 maximal. <\/p>\n\n\n\n

Dans le second r\u00e9cit, le style devient plus libre, plus narratif, pour raconter, par la voix de leur fille, la vie (fictive) du math\u00e9maticien allemand Paul Heudeber et de sa femme Maja. Cach\u00e9 au d\u00e9but de la Seconde Guerre mondiale en Belgique, Heudeber est captur\u00e9 par les nazis et intern\u00e9 \u00e0 Buchenwald, o\u00f9 il r\u00e9dige des m\u00e9ditations qui m\u00ealent po\u00e9sie et math\u00e9matiques, avant de mener une carri\u00e8re de math\u00e9maticien mondialement reconnu tout en restant en Allemagne de l\u2019Est. Maja, de son c\u00f4t\u00e9, devient une figure politique de la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale d\u2019Allemagne. L\u2019amour du couple, d\u00e9suni par le Mur, suit la d\u00e9chirure qui hante l\u2019Allemagne de l\u2019apr\u00e8s-guerre aux ann\u00e9es 1990, sans que le r\u00e9cit de cet amour impossible ne c\u00e8de jamais au pathos<\/em>. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019\u00e9vocation de la vie de Paul Heudeber se fait \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un colloque qui r\u00e9unit, sur une p\u00e9niche voguant sur le lac de Wannsee \u2013 un lieu lourd d\u2019histoire \u2013 des amis et admirateurs du math\u00e9maticien, les 10 et 11 septembre 2001. La longue \u00e9vocation de la vie d\u2019Heudeber, intriqu\u00e9e dans celle des p\u00e9rip\u00e9ties du si\u00e8cle, est donc interrompue par la stup\u00e9faction devant l\u2019effondrement des tours jumelles et l\u2019embrasement mondial imminent. Elle  conduit ce pan du livre \u00e0 devenir une sorte de vaste fresque de l\u2019expiration du XXe si\u00e8cle. \u00c0 la mise \u00e0 mort d\u2019un si\u00e8cle traumatis\u00e9, au terme duquel on avait cru sortir de l\u2019histoire, r\u00e9pond la r\u00e9apparition de la guerre et de la violence. <\/p>\n\n\n\n

Les math\u00e9matiques jouent ici un r\u00f4le de trait d\u2019union, par la fa\u00e7on dont elles allient le rationnel et la pure sp\u00e9culation, l\u2019ordonnancement logique du monde et le myst\u00e8re radical.<\/p>\n\n\n\n

Face \u00e0 cette intrigue tr\u00e8s organis\u00e9e, le r\u00e9cit du soldat, \u00e0 la fois dense et minimaliste, constitu\u00e9 de peu d\u2019ingr\u00e9dients narratifs (un \u00e2ne bless\u00e9, une jeune femme terrifi\u00e9e par la menace du viol par ce soldat inconnu), pourrait sembler une expression d\u00e9sincarn\u00e9e, d\u00e9shistoricis\u00e9e d\u2019une violence \u00ab archa\u00efque \u00bb. Mais ce jeu de miroir \u2013 dont les \u00e9chos ne sont jamais explicites \u2013 entre les deux r\u00e9cits l\u2019ancre au contraire, lui donne un sens par diff\u00e9renciation, afin de former une sorte de sertissage imaginaire et politique aux r\u00eaves et aux hantises du continent. <\/p>\n\n\n\n

On pourrait finalement voir dans ces deux r\u00e9cits les deux faces de l\u2019histoire europ\u00e9enne  : le logos<\/em> et le mythos<\/em>. Le r\u00e9cit ordonn\u00e9, l\u2019organisation politique et juridique d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ; les affects et la conscience tragique de l\u2019histoire de l\u2019autre. Comme les deux faces indissociables d\u2019une pi\u00e8ce de monnaie. Ou comme les deux versants de la qu\u00eate existentielle de Paul Heudeber : les math\u00e9matiques et la po\u00e9sie m\u00e9taphysique.<\/p>\n\n\n\n

Lire un extrait<\/a><\/p>\n\n\n\n

Sabrina Janesch, Sibir<\/em>, Rowohlt<\/h2>\n\n\n\n

Le premier roman de l\u2019\u00e9crivaine germano-polonaise Sabrina Janesch, Katzenberge, <\/em>salu\u00e9 en son temps par G\u00fcnther Grass et distingu\u00e9 en 2011 par le prix litt\u00e9raire Anna Seghers<\/em>, retra\u00e7ait les cheminements d\u2019une famille entre la Galicie et la Basse-Sil\u00e9sie pour \u00e9clairer la part des reconfigurations territoriales du XX\u00e8me si\u00e8cle et des m\u00e9tissages culturels dans notre h\u00e9ritage europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n

Son nouveau roman, Sibir<\/em>, s\u2019inscrit dans cette continuit\u00e9. \u00c0 travers la voix de sa narratrice, Leila, qui tente d\u2019arracher \u00e0 l\u2019oubli les souvenirs d\u2019enfance de son vieux p\u00e8re atteint de d\u00e9mence s\u00e9nile, ce r\u00e9cit fouille l\u2019histoire d\u2019une famille ballott\u00e9e par les vicissitudes de la Seconde Guerre mondiale entre la Galicie, o\u00f9 elle \u00e9tait \u00e9tablie depuis le XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle, le Wartheland,<\/em> un territoire annex\u00e9 au Reich national-socialiste apr\u00e8s l\u2019invasion de la Pologne, le Kazakhstan et la Lande de Lunebourg situ\u00e9e au nord de l\u2019Allemagne. Cette exploration romanesque d\u2019un volet largement ignor\u00e9 des relations germano-russes exhume un pass\u00e9 qui flotte entre les langues (l\u2019allemand, le russe, le kazakh et le polonais), les appartenances, les territoires (qui s\u2019\u00e9talent entre l\u2019Europe centrale et les steppes eurasiennes). Dans un r\u00e9cit o\u00f9 l\u2019on distingue des \u00e9chos du magistral Austerlitz<\/em> de W.G. Sebald, Sabrina Janesch interroge ce qui constitue une identit\u00e9 familiale meurtrie par les haines raciales et x\u00e9nophobes, d\u00e9chir\u00e9e par le traumatisme des violences issue de la Seconde Guerre mondiale, des d\u00e9portations et d\u00e9racinements multiples.<\/p>\n\n\n\n

Cette mosa\u00efque familiale qui s\u2019agence au fil des errances, migrations et d\u00e9portations, l\u2019auteur la dessine en s\u2019appuyant sur une narration tiss\u00e9e de deux temporalit\u00e9s distinctes et de deux perspectives romanesques : aux souvenirs d\u2019enfance de Josef Ambacher, le p\u00e8re de Leila n\u00e9 en 1935, font \u00e9cho ceux de Leila elle-m\u00eame qui couvrent la p\u00e9riode autour de 1990, au moment de la dissolution de l\u2019Union Sovi\u00e9tique. Josef est issu d\u2019une famille allemande originaire du Egerland, <\/em>aux confins de la Boh\u00eame, laquelle s\u2019implante au XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle en Galicie, \u00e0 l\u2019instar de nombreux colons allemands venus peupler cette nouvelle acquisition territoriale de l\u2019Empire austro-hongrois. Suite \u00e0 l\u2019invasion de la Pologne orientale par l\u2019arm\u00e9e russe en 1939, la famille Ambacher fuit son berceau pour s\u2019\u00e9tablir dans une ferme du Wartheland<\/em>, territoire anciennement polonais que l\u2019\u00c9tat national-nationaliste vient d\u2019annexer au Reich allemand et qui fait d\u00e9sormais l\u2019objet d\u2019une politique de germanisation. Mais c\u2019est \u00e0 proprement parler l\u2019ann\u00e9e 1945 qui inaugure le r\u00e9cit des souvenirs du petit Josef en le grevant d\u2019une exp\u00e9rience traumatique : celui-ci a dix ans, lorsque la famille est contrainte, sous la pouss\u00e9e de l\u2019Arm\u00e9e Rouge, de quitter son nouveau foyer avant d\u2019\u00eatre finalement d\u00e9port\u00e9e dans une colonie situ\u00e9e dans les steppes arides du Kazakhstan, compos\u00e9e de r\u00e9prouv\u00e9s de diverses nationalit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019auteur revisite un chapitre m\u00e9connu de l\u2019histoire allemande, mais aussi europ\u00e9enne : celle des populations d\u2019origine et de langue allemandes (\u00e0 l\u2019instar des Allemands de Galicie ou des Allemands de la Volga), \u00e9tablis depuis le XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle, au gr\u00e9 des politiques de colonisation, sur des territoires d\u2019Europe centrale et orientale, et victimes de d\u00e9portations suite aux red\u00e9coupages g\u00e9opolitiques provoqu\u00e9s par le second conflit mondial.<\/p>\n\n\n\n

Mais l\u2019int\u00e9r\u00eat de ce roman ne tient pas seulement aux \u00e9clairages apport\u00e9s \u00e0 l\u2019histoire des transferts forc\u00e9s de populations allemandes, il r\u00e9side surtout dans la mise en perspective des bouleversements g\u00e9opolitiques issus de la Seconde Guerre mondiale et de leur impact sur les destins familiaux. Ainsi le r\u00e9cit que fait le jeune Josef de la d\u00e9portation brutale de la famille Ambacher dans une colonie pr\u00e9caire des steppes eurasiennes, en marge de la vie et du monde, fait \u00e9cho \u00e0 celui de sa fille qui relate son enfance dans une cit\u00e9 p\u00e9riph\u00e9rique de la Lande de Lunebourg o\u00f9 les Ambacher ont \u00e9migr\u00e9 avec toute une communaut\u00e9 de r\u00e9fugi\u00e9s d\u2019origine allemande, au gr\u00e9 du rapatriement, n\u00e9goci\u00e9 en 1955 par le chancelier Konrad Adenauer, des soldats allemands prisonniers en Union Sovi\u00e9tique. \u00c0 travers cette construction narrative en miroir, des correspondances se dessinent qui nous font mesurer la fatalit\u00e9 d\u2019une histoire familiale qui n\u2019a cess\u00e9 de s\u2019\u00e9crire dans la marginalit\u00e9 : si la famille Ambacher vit sur le qui-vive, assimil\u00e9e \u00e0 l\u2019ennemi nazi, dans la colonie rel\u00e9gu\u00e9e dans les steppes du Kazakhstan, elle ne retrouvera pas pour autant ses racines \u00e0 son retour en RFA, puisqu\u2019elle se contente de s\u00e9journer, d\u00e9chir\u00e9e entre de multiples appartenances linguistiques et culturelles, coup\u00e9e de son pass\u00e9, dans une cit\u00e9 p\u00e9riph\u00e9rique dont les constructions donnent une impression de provisoire. En effet, si l\u2019enfance sib\u00e9rienne de Josef conna\u00eet \u00e9galement des moments heureux p\u00e9tris d\u2019amiti\u00e9s, d\u2019\u00e9changes et de rencontres d\u00e9cisives, le retour en Allemagne ne se fait qu\u2019au prix d\u2019une amn\u00e9sie qui enferme Josef, l\u2019adulte, dans une solitude m\u00e9lancolique : son grand-p\u00e8re enjoint \u00e0 l\u2019enfant d\u2019effacer toute trace du pass\u00e9, condition n\u00e9cessaire \u00e0 une int\u00e9gration r\u00e9ussie dans le nouveau pays.<\/p>\n\n\n\n

Ce vide m\u00e9moriel dans lequel les souvenirs ne trouvent pas d\u2019ancrage et les descendants ne parviennent pas \u00e0 s\u2019inscrire est habilement \u00e9voqu\u00e9 dans le roman \u00e0 travers un r\u00e9seau d\u2019images : ainsi \u00e0 peine arriv\u00e9e en \u00ab Sib\u00e9rie \u00bb, Sibir, <\/em>mot-valise qui figure \u00e0 la fois un ailleurs honni et irr\u00e9el, un d\u00e9sert mena\u00e7ant, la mort et l\u2019absence, la famille devra faire face \u00e0 une temp\u00eate de neige qui engloutira myst\u00e9rieusement et \u00e0 jamais la m\u00e8re de Josef, disparue sans laisser de traces. Cette disparition fait \u00e9cho \u00e0 celle d\u2019un autre ressortissant allemand de la colonie sib\u00e9rienne, Heinrich Quapp, d\u00e9port\u00e9 au Goulag, dont les enfants, quelques d\u00e9cennies plus tard, r\u00e9appara\u00eetront dans la petite cit\u00e9 d\u2019Allemagne, tels les fant\u00f4mes d\u2019un pass\u00e9 douloureux, mais irr\u00e9el. Peut-\u00eatre cette absence s\u2019illustre-t-elle \u00e9galement \u00e0 travers la solitude de Josef, qui demeure en partie \u00e9tranger \u00e0 sa fille et s\u2019efface lui-m\u00eame dans l\u2019amn\u00e9sie de la maladie.<\/p>\n\n\n\n

Cette b\u00e9ance s\u2019exprime aussi \u00e0 travers la multiplication des habitations pr\u00e9caires, que ce soit en Sib\u00e9rie ou en Allemagne : les baraquements de fortune du Kazakhstan caract\u00e9risent des abris plus que des habitations, auxquels font \u00e9cho ces logements de la Lande de Lunebourg que de nouveaux r\u00e9fugi\u00e9s allemands viennent encombrer apr\u00e8s 1990 et dans lesquels on continue somme toute de camper. Mais il y a aussi les multiples cabanes dans lesquelles l\u2019enfance enfouit secrets (la langue maternelle allemande interdite qu\u2019on craint d\u2019oublier) et souvenirs (les carnets de notes et souvenirs rapport\u00e9s de Sib\u00e9rie que Leila tente de pr\u00e9server de la volont\u00e9 paternelle de faire table rase du pass\u00e9).<\/p>\n\n\n\n

Ce monde de l\u2019enfance est relat\u00e9 \u00e0 travers un style concis et sobre. Ce d\u00e9pouillement soustrait le r\u00e9cit au pathos<\/em> et profite notamment aux descriptions des vastes solitudes du Kazakhstan, de loin les plus beaux passages de ce roman.<\/p>\n\n\n\n

Lire un extrait<\/a><\/p>\n\n\n

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Remis au c\u0153ur du massif du Mont Blanc, \u00e0 3466 m\u00e8tres d’altitude, le Prix Grand Continent est le premier prix litt\u00e9raire qui reconna\u00eet chaque ann\u00e9e un grand r\u00e9cit europ\u00e9en.<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t

\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\u2192<\/span> Voir la s\u00e9lection des finalistes de l’\u00e9dition 2023 du Prix Grand Continent<\/a>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\u2192<\/span> D\u00e9couvrir le jury du Prix<\/a>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\u2192<\/span> En savoir plus<\/a>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t