{"id":210506,"date":"2023-11-30T18:30:00","date_gmt":"2023-11-30T17:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=210506"},"modified":"2023-11-30T19:54:08","modified_gmt":"2023-11-30T18:54:08","slug":"contre-la-tentation-collapsologique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/11\/30\/contre-la-tentation-collapsologique\/","title":{"rendered":"Contre la tentation collapsologique"},"content":{"rendered":"\n

La conviction que la trajectoire de notre soci\u00e9t\u00e9 tend vers un effondrement \u00e9co-social est d\u00e9sormais fermement \u00e9tablie, tant dans l’imaginaire de l’environnementalisme politique que dans la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble. Dans les milieux \u00e9cologistes, un nombre croissant de voix s’\u00e9l\u00e8vent pour mettre en garde contre le caract\u00e8re irr\u00e9versible de l’autodestruction \u00e9cologique de la modernit\u00e9. Aujourd’hui, on entend ces discours dans de nombreux pays. Il existe une pluralit\u00e9 de formes de th\u00e9ories collapsologiques dans les pays occidentaux : du mouvement de l’adaptation profonde \u00e0 l’environnementalisme sto\u00efcien de Scranton et de son Learning to Die in the Anthropocene<\/em> (2015) en passant par la th\u00e9orie Olduvai du supr\u00e9matiste Richard Duncan jusqu\u2019\u00e0 la collapsologie de Servigne ou de Stevens. Cette atmosph\u00e8re angoissante de l’environnementalisme communique avec les imaginaires d’une soci\u00e9t\u00e9 de plus en plus nihiliste et incr\u00e9dule quant \u00e0 la possibilit\u00e9 d’un avenir meilleur.<\/p>\n\n\n\n

Dans un livre r\u00e9cemment publi\u00e9 par Arpa, Contra el mito del colapso ecol\u00f3gico<\/em>, j\u2019ai critiqu\u00e9 ces positions id\u00e9ologiques, que j’ai regroup\u00e9es sous la cat\u00e9gorie de \u00ab collapsologie \u00bb, et qui gagnent le c\u0153ur de l’environnementalisme politique. Le fil conducteur du livre n’est pas seulement de souligner que la collapsologie est politiquement tr\u00e8s peu pertinente pour emp\u00eacher les sc\u00e9narios les plus pessimistes de se r\u00e9aliser. L’aspect le plus novateur de la recherche qui le fonde est peut-\u00eatre l’analyse critique des erreurs de diagnostic et des incoh\u00e9rences th\u00e9oriques qui alimentent la tentation collapsologique. En d’autres termes, le probl\u00e8me de la collapsologie ne r\u00e9side pas seulement dans ses effets politiques d\u00e9sastreux, mais aussi dans ses fondements intellectuels : une collecte biais\u00e9e de donn\u00e9es scientifiques et, surtout, l’application d’une mauvaise th\u00e9orie sociale.<\/p>\n\n\n\n

La collapsologie existe-t-elle vraiment ? <\/strong><\/h2>\n\n\n\n

De nombreuses voix au sein de la communaut\u00e9 \u00e9cologiste qui ont fait de l’effondrement l’\u00e9picentre de leur approche rejettent le terme de collapsologie. Elles le consid\u00e8rent comme une \u00e9tiquette peu nuanc\u00e9e, \u00e0 la connotation p\u00e9jorative, qui susciterait des d\u00e9bats contre-productifs. D\u2019autres consid\u00e8rent encore plus simplement qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un spectre qui n’existe pas.<\/p>\n\n\n\n

Le probl\u00e8me de la collapsologie ne r\u00e9side pas seulement dans ses effets politiques d\u00e9sastreux, mais aussi dans ses fondements intellectuels.<\/p>Emilio Santiago<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Le fait que l’essentiel du d\u00e9bat se soit d\u00e9roul\u00e9 sur des r\u00e9seaux sociaux tels que Twitter, algorithmiquement programm\u00e9s pour g\u00e9n\u00e9rer des chambres d’\u00e9cho et des caricatures polarisantes, n’a sans doute pas contribu\u00e9 \u00e0 apaiser les controverses. Il est n\u00e9anmoins n\u00e9cessaire de les d\u00e9dramatiser. L’unanimit\u00e9 est proportionnelle \u00e0 la stagnation d’un mouvement de transformation. Toute proposition de changement social est travers\u00e9e par des positions diff\u00e9rentes qui se confrontent de mani\u00e8re frictionnelle. Et par rapport \u00e0 d’autres \u00e9poques, ces conflits s\u2019expriment de mani\u00e8re ind\u00e9niablement civile. En m\u00eame temps, \u00e0 l’exception des fanatiques et des fondamentalistes, il est \u00e9vident que les diff\u00e9rents courants de l’environnementalisme, qu’ils soient plus collapsologiques ou plus possibilistes, partagent suffisamment de choses en commun pour que nous puissions et devions nous rencontrer et collaborer pour mener des luttes et atteindre des objectifs concrets. En principe, l’engagement en faveur d’une transformation \u00e9cologique juste de notre \u00e9conomie offre autant ou plus de possibilit\u00e9s de coop\u00e9ration que de d\u00e9saccords.<\/p>\n\n\n\n

Bien que ce ne soit pas le sujet de ce texte, deux des critiques que la collapsologie brandit pour \u00e9viter d’\u00eatre pens\u00e9e comme un ph\u00e9nom\u00e8ne id\u00e9ologique coh\u00e9rent m\u00e9ritent une r\u00e9ponse. La premi\u00e8re est celle qui consid\u00e8re la collapsologie comme un homme de paille rh\u00e9torique, con\u00e7u pour discr\u00e9diter les positions d\u00e9croissantes. Cette r\u00e9action d\u00e9fensive est un non-sens car la d\u00e9croissance n’est pas la collapsologie. En effet, l’essentiel du mouvement international de la d\u00e9croissance n’est pas collapsologique, m\u00eame s\u2019ils peuvent se recouper dans quelques pays, comme l\u2019Espagne. Jason Hickel, l\u2019une des grandes figures de la d\u00e9croissance, a d\u00e9fendu, il y a quelques semaines, la pertinence d’un New Deal vert radical, une position que nous sommes nombreux \u00e0 d\u00e9fendre et qui est profond\u00e9ment incompatible avec la vision collapsologique. <\/p>\n\n\n\n

La deuxi\u00e8me critique \u00e0 laquelle il est n\u00e9cessaire de r\u00e9pondre consiste \u00e0 dire que la collapsologie n’existe pas, qu’il s’agit d’une cr\u00e9ation fantastique. Je trouve cette affirmation particuli\u00e8rement dada\u00efste et peu cr\u00e9dible. Mon livre rec\u00e8le une forte part d’autocritique, une prise de distance par rapport \u00e0 des positions intellectuelles auxquelles j’ai \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment attach\u00e9, que je respecte toujours m\u00eame si je ne suis pas d’accord avec elles, et que je pense conna\u00eetre assez bien. Assez pour savoir non seulement que la collapsologie existe, mais aussi que l’\u00e9tiquette circule : dans ce micro-univers social, le terme collapsologie est couramment utilis\u00e9. Si l\u2019on revient au cas espagnol, il existe une sorte de jargon qui divise cet espace id\u00e9ologique en deux sensibilit\u00e9s, les \u00ab mo-cos \u00bb \u2014 mod\u00e9r\u00e9ment collapsologiques \u2014 et les \u00ab co-cos \u00bb \u2014 compl\u00e8tement collapsologiques.<\/p>\n\n\n\n

Un New Deal vert radical est profond\u00e9ment incompatible avec la vision collapsologique.\u00a0<\/p>Emilio Santiago<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

En cas de doute, l’utilisation de la cat\u00e9gorie \u00ab collapsologie \u00bb n’est pas une attaque qui d\u00e9nigre les positions adverses, bien au contraire. C’est la reconnaissance d’une coh\u00e9rence analytique et id\u00e9ologique collective suffisamment puissante pour qu’il vaille la peine d’avoir un d\u00e9bat sur les enjeux importants. Quant \u00e0 la question de la d\u00e9croissance, bien que l’\u00e9tiquette me pose probl\u00e8me en raison de son manque de maturit\u00e9 politique, j’affirme dans mon cas avoir abandonn\u00e9 l’environnementalisme collapsologique, mais pas l’objectif de la d\u00e9croissance. Si par l\u00e0, on entend la n\u00e9cessaire r\u00e9duction de nombreuses dimensions mat\u00e9rielles de notre \u00e9conomie pour les r\u00e9inscrire dans les limites plan\u00e9taires, ainsi qu’une critique de l’accumulation du capital comme assujettissement \u2014 telle qu\u2019elle fut d\u2019abord \u00e9labor\u00e9e par Marx \u2014 et une d\u00e9nonciation de l’\u00e9quation fallacieuse du productivisme, du consum\u00e9risme et du bien-\u00eatre, je me consid\u00e8re clairement comme d\u00e9croissantiste. De plus, je soutiens que si l’on croit \u00e0 la justice sociale et aux droits de l’homme au XXI\u00e8me si\u00e8cle, on ne peut probablement qu’\u00eatre d\u00e9croissant, m\u00eame si l’on n’est pas convaincu par cette posture, du moins telle qu’elle est formul\u00e9e aujourd’hui.<\/p>\n\n\n\n

D\u00e9limiter le ph\u00e9nom\u00e8ne id\u00e9ologique de la \u00ab collapsologie \u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Ces pr\u00e9cisions \u00e9tant faites, qu\u2019entend-on par \u00ab collapsologie \u00bb ? Il s’agit d’un courant id\u00e9ologique \u00e9mergent au sein de l’environnementalisme qui consid\u00e8re que ce que l’on choisit d’appeler \u00ab effondrement \u00e9cosocial \u00bb est sinon une certitude, du moins un \u00e9v\u00e9nement tr\u00e8s probable. Il est \u00e9galement suffisamment imminent, en termes historiques, pour conditionner les strat\u00e9gies politiques actuelles.<\/p>\n\n\n\n

A ce premier trait caract\u00e9ristique s’en ajoutent d’autres, qui ne sont pas partag\u00e9s par toutes les voix de la collapsologie, mais qui le sont par une partie significative d’entre elles. Il s’agit essentiellement d’un ensemble de sp\u00e9culations sur la soci\u00e9t\u00e9 post-effondrement, qui se caract\u00e9riserait par une baisse significative de la population ; une r\u00e9gression technologique notable ; une mont\u00e9e en puissance du monde rural et du secteur primaire face au d\u00e9clin de l’urbain-industriel ; et une d\u00e9composition des grandes institutions de la modernit\u00e9 en un ordre plus simplifi\u00e9, plus fragment\u00e9 et plus d\u00e9centralis\u00e9. Enfin, la collapsologie serait incompr\u00e9hensible si l’on ne pr\u00eatait pas attention \u00e0 ses petits caract\u00e8res politiques : bien qu’aucune personne convaincue par la collapsologie ne cherche intentionnellement \u00e0 provoquer l’effondrement (il n’existe pas, \u00e0 ma connaissance, d’acc\u00e9l\u00e9rationnisme collapsologique), beaucoup d’entre eux comprennent qu’en plus de la trag\u00e9die qui lui sera inh\u00e9rente, l’effondrement offrira une opportunit\u00e9 qui peut \u00eatre payante sur le plan politique. En particulier pour les propositions anarchistes ou libertaires.<\/p>\n\n\n\n

Red\u00e9finir l’effondrement pour rendre le concept op\u00e9rationnel<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Dans ma d\u00e9finition de la collapsologie, j’ai pr\u00e9cis\u00e9 que ses partisans consid\u00e8rent comme in\u00e9vitable un \u00e9v\u00e9nement, une occurrence ou un processus \u00ab qu’ils choisissent d’appeler effondrement \u00bb, car l’un des premiers probl\u00e8mes th\u00e9oriques majeurs de ce courant de pens\u00e9e est l’impr\u00e9cision du terme. Il n’est pas rare que le mot \u00ab effondrement \u00bb soit utilis\u00e9 \u00e0 outrance : en r\u00e9alit\u00e9, la partie la plus intellectuelle de la collapsologie projette un horizon futur plus sombre qui \u00e9voluera sur des p\u00e9riodes de temps prolong\u00e9es. Cette vision est incompatible avec l’imaginaire de l’effondrement pour au moins deux raisons. Premi\u00e8rement, parce que le fait que l’avenir sera \u00e9cologiquement difficile est ind\u00e9niable et n’apporte pas grand-chose \u00e0 une analyse d’\u00e9cologie politique. Ensuite, parce que la conversion de l’effondrement en un long processus de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, qui peut durer des d\u00e9cennies, voire des si\u00e8cles, est incompatible avec les enjeux s\u00e9mantiques. Et, surtout, parce qu’elle rend inop\u00e9rante l’hypoth\u00e8se politique de l’effondrement, \u00e0 savoir la primaut\u00e9, \u00e0 court terme, de l’action autog\u00e9r\u00e9e de petites communaut\u00e9s qui comblent le vide laiss\u00e9 par l’effondrement de l’\u00c9tat et du march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Le fait que l’avenir sera \u00e9cologiquement difficile est ind\u00e9niable, mais cela n’apporte pas grand-chose \u00e0 une analyse d’\u00e9cologie politique.<\/p>Emilio Santiago<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La d\u00e9finition la plus coh\u00e9rente de l’effondrement utilis\u00e9e par les discours sur l’effondrement est, \u00e0 l’instar de Tainter, une r\u00e9duction drastique de la complexit\u00e9 sociale. Le probl\u00e8me de cette d\u00e9finition est que la complexit\u00e9 sociale est une cat\u00e9gorie aussi difficile \u00e0 d\u00e9finir qu’\u00e0 mesurer. Je propose de comprendre l’effondrement \u00e9cosocial comme une d\u00e9faillance hautement destructrice, rapide et relativement irr\u00e9versible de la capacit\u00e9 de r\u00e9gulation de l’\u00c9tat (qui inclut le march\u00e9, dans la mesure o\u00f9 tous nos march\u00e9s fonctionnent de fa\u00e7on indissociable avec l’\u00c9tat moderne) provoqu\u00e9e par un choc ou un coup provenant de la crise \u00e9cologique (p\u00e9nurie d’\u00e9nergie ou de ressources ; \u00e9v\u00e9nement climatique extr\u00eame ; pand\u00e9mie r\u00e9sultant d’un ph\u00e9nom\u00e8ne de zoonose). Un sc\u00e9nario de rupture rapide de la stabilit\u00e9 reproductive de l’ordre moderne dont l’effondrement offrirait une possibilit\u00e9 de succ\u00e8s \u00e0 des strat\u00e9gies politiques \u00e0 fort profil anarchiste ou autonome, avec un caract\u00e8re r\u00e9volutionnaire marqu\u00e9 et en m\u00eame temps local et communautaire.<\/p>\n\n\n\n

L’effondrement observ\u00e9 \u00e0 la loupe : le pic de Hubbert<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Il existe diff\u00e9rents arguments qui remettent en question la pens\u00e9e collapsologique : d’un examen serr\u00e9 des preuves scientifiques utilis\u00e9es qu\u2019elle manie, qui, dans certains domaines tels que l’\u00e9nergie, admet des nuances importantes et des interpr\u00e9tations alternatives, \u00e0 une remise en question de la viabilit\u00e9 politique de ses illusions anarchistes, en passant par une analyse d\u00e9taill\u00e9e de l’architecture th\u00e9orique qui sous-tend son argumentation. Du reste, l’architecture th\u00e9orique de la collapsologie pr\u00e9sente des parall\u00e8les frappants avec le catastrophisme marxiste d’avant la Premi\u00e8re Guerre mondiale.<\/p>\n\n\n\n

En r\u00e9sum\u00e9, la collapasologie combine g\u00e9n\u00e9ralement une science naturelle s\u00e9rieuse, bien que sujette \u00e0 de nombreuses incertitudes, avec une mauvaise conception de la sociologie. Il en r\u00e9sulte une intervention politique probl\u00e9matique qui, au niveau des citoyens, enracine le climat pr\u00e9existant de nihilisme, de r\u00e9signation et de paralysie. Et dans le cas de l’environnementalisme militant, il le d\u00e9sengage des demandes et des m\u00e9contentements des couches populaires pour le lancer dans un aventurisme politique fantaisiste (inconsciemment marqu\u00e9 par le n\u00e9olib\u00e9ralisme dans sa revendication du mantra id\u00e9ologique \u00ab il n’y a pas d’alternative \u00bb et l’hypoth\u00e8se de l’impuissance de la politique institutionnelle \u00e0 transformer la soci\u00e9t\u00e9).<\/p>\n\n\n\n

L\u2019architecture th\u00e9orique de la collapsologie pr\u00e9sente des parall\u00e8les frappants avec le catastrophisme marxiste d’avant la Premi\u00e8re Guerre mondiale.<\/p>Emilio Santiago<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La premi\u00e8re d\u00e9cennie du nouveau mill\u00e9naire a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par un d\u00e9bat intense sur l’\u00e9nergie \u00e0 la suite de la publication d’un fameux article de Campbell et Laherr\u00e8re en 1998, \u00ab The End of Cheap Oil \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cet article utilisait la m\u00e9thodologie de Hubbert pour pr\u00e9voir un pic p\u00e9trolier mondial au cours de la premi\u00e8re d\u00e9cennie du XXIe si\u00e8cle, apr\u00e8s quoi la production de p\u00e9trole devait d\u00e9cliner de mani\u00e8re irr\u00e9versible. Sur la base de cette projection, et en raison du caract\u00e8re p\u00e9trocentrique impressionnant du monde contemporain (80 % de combustibles fossiles dans sa matrice \u00e9nerg\u00e9tique, et un quasi-monopole du p\u00e9trole dans des secteurs tels que les transports ou l’agriculture industrielle), une \u00e9cole de l’effondrement a vu le jour, qui a consid\u00e9r\u00e9 que la conclusion logique de ces donn\u00e9es crois\u00e9es \u00e9tait l’arr\u00eat de mort imm\u00e9diat de la soci\u00e9t\u00e9 industrielle telle que nous la connaissions. La complexit\u00e9 moderne ne pouvait \u00eatre maintenue dans un contexte de d\u00e9clin irr\u00e9versible de la disponibilit\u00e9 de l’\u00e9nergie, ce qui laissait pr\u00e9sager un processus brutal de rationalisation sociale. En d’autres termes, un effondrement. Les \u00e9v\u00e9nements de la premi\u00e8re d\u00e9cennie des ann\u00e9es 2000 (l’invasion de l’Irak, la hausse spectaculaire des prix du p\u00e9trole dans le cadre du super-cycle des mati\u00e8res premi\u00e8res entra\u00een\u00e9 par le d\u00e9veloppement chinois, la crise financi\u00e8re de 2008) ont largement contribu\u00e9 \u00e0 fa\u00e7onner le r\u00e9cit du pic p\u00e9trolier comme un nouveau point de vue qui articule les \u00e9v\u00e9nements de cette d\u00e9cennie avec une coh\u00e9rence explicative tr\u00e8s convaincante.<\/p>\n\n\n\n

De ce gonflement discursif est n\u00e9 un r\u00e9seau international interconnect\u00e9 par toute une s\u00e9rie de sites web, de blogs et de forums de discussion en ligne (dirig\u00e9 en Espagne par le site web Crisis Energ\u00e9tica, qui a fait un travail impressionnant en traduisant et en produisant sa propre r\u00e9flexion sur le pic p\u00e9trolier). Il s’agissait (et il s’agit toujours) d’un r\u00e9seau hybride, compos\u00e9 en partie de scientifiques pr\u00e9occup\u00e9s par l’\u00e9puisement des combustibles fossiles et en partie de citoyens qui, une fois initi\u00e9s \u00e0 un savoir qui a \u00e9norm\u00e9ment perturb\u00e9 leur vie, ont soit essay\u00e9 de l’approfondir et de contribuer \u00e0 son d\u00e9veloppement, soit manifest\u00e9 une volont\u00e9 d’adaptation de diverses mani\u00e8res. Comme le note Mathew Schneider-Mayerson, et ce n’est pas un hasard mais une cons\u00e9quence logique des sch\u00e9mas collapsologiques, la plupart de ces r\u00e9actions \u00e9taient strictement individuelles <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En fait, la d\u00e9couverte du pic p\u00e9trolier aux \u00c9tats-Unis a \u00e9t\u00e9 un d\u00e9clencheur important de changements de trajectoires biographiques \u2014 d\u00e9m\u00e9nagement, changement d’emploi \u2014 et, dans certains cas, la porte d’entr\u00e9e vers la sous-culture pr\u00e9parationniste. D’autres r\u00e9actions, plus minoritaires, ont acquis un caract\u00e8re plus collectif, comme ce fut le cas avec le mouvement des Transition Towns<\/em>, qui a \u00e9merg\u00e9 dans le monde anglo-saxon. Ou encore avec la r\u00e9cup\u00e9ration de la th\u00e8se du pic p\u00e9trolier par des mouvements sociaux tels que l’environnementalisme ou l’anarchisme en Espagne. Ce qui unissait tout ce conglom\u00e9rat d’initiatives et de voix \u00e9tait la projection d’une \u00e9norme et imminente rupture civilisationnelle, qui aurait des impacts sur le mod\u00e8le capitaliste, et qui \u00e9tait si certaine et contrast\u00e9e que certains de ses effets pouvaient m\u00eame \u00eatre dat\u00e9s avec une pr\u00e9cision relative.<\/p>\n\n\n\n

Le r\u00e9seau collapsologique est hybride, compos\u00e9 en partie de scientifiques pr\u00e9occup\u00e9s par l’\u00e9puisement des combustibles fossiles et en partie de citoyens qui, une fois initi\u00e9s \u00e0 un savoir qui a \u00e9norm\u00e9ment perturb\u00e9 leur vie, ont soit essay\u00e9 de l’approfondir et de contribuer \u00e0 son d\u00e9veloppement, soit manifest\u00e9 une volont\u00e9 d’adaptation de diverses mani\u00e8res.\u00a0<\/p>Emilio Santiago<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

\u200b\u200bVoici un exemple des pronostics qui \u00e9taient r\u00e9pandus \u00e0 l’\u00e9poque. Dans l’\u00e9ditorial du num\u00e9ro z\u00e9ro de la revue collapsologique ib\u00e9rique 15\/15<\/em>, un exercice de litt\u00e9rature fiction qui se situe en 2030, on peut lire la pr\u00e9diction suivante, qui a donn\u00e9 son nom \u00e0 la publication : \u00ab Il a \u00e9t\u00e9 calcul\u00e9 que dans seulement 15 ann\u00e9es \u00e0 compter de 2015, il ne resterait plus que 15 % de l’\u00e9nergie avec laquelle le p\u00e9trole a soutenu la Civilisation de la croissance \u00bb. Cette approche des p\u00e9nuries d’\u00e9nergie brutales s’inscrit dans le prolongement du travail pr\u00e9curseur de personnes telles que Pedro Prieto, avec le site web d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9, Crisis energ\u00e9tica, ou Ram\u00f3n Fern\u00e1ndez Dur\u00e1n, qui a publi\u00e9 en 2008 le livre El crep\u00fasculo de la era tr\u00e1gica del petr\u00f3leo<\/em>, l’un des premiers ouvrages sur ce sujet en Espagne, o\u00f9 l’on peut lire des interpr\u00e9tations des rapports de l’Agence internationale de l’\u00e9nergie dans lesquels il est conclu qu\u2019\u00ab au rythme actuel de croissance de la demande de p\u00e9trole dans le monde, en 2012 cette demande ne sera plus satisfaite, ou peut-\u00eatre m\u00eame plus t\u00f4t \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

[<\/em>Lire plus: d\u00e9couvrez le croissant fossile<\/em><\/a>]. <\/em><\/p>\n\n\n\n

Un bouleversement dans le domaine de l’\u00e9nergie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

En 2019, cependant, il \u00e9tait clair que le sc\u00e9nario du pic p\u00e9trolier ne correspondait pas \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Comme je l’ai moi-m\u00eame soulign\u00e9 cette ann\u00e9e-l\u00e0, dans le premier texte dans lequel j’ai pris une certaine distance par rapport \u00e0 ceux qui \u00e9taient alors mes coll\u00e8gues activistes : \u00ab Deux r\u00e9alit\u00e9s rendent notre discours particuli\u00e8rement contre-intuitif aux yeux de la majorit\u00e9 : (a) le prix du p\u00e9trole est relativement bas, compar\u00e9 aux chiffres stratosph\u00e9riques d’avant 2014, et (b) l’\u00e9conomie mondiale continue de cro\u00eetre, bien qu’au prix d’une accumulation de contradictions dans une folle fuite en avant financi\u00e8re. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Plus loin, l’article soulignait ce qui \u00e9tait au c\u0153ur de l’exp\u00e9rience quotidienne et qui contredisait nos croyances collapsologiques : \u00ab En 2004, lorsque nous avons entendu parler du pic p\u00e9trolier et des id\u00e9es de Hubbert dans une conf\u00e9rence de Pedro Prieto, il semblait impossible d’atteindre 2019 avec ce niveau de continuit\u00e9 essentiel au mode de vie moderne \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

La d\u00e9cennie des ann\u00e9es 2010 a certes \u00e9t\u00e9 turbulente. La crise financi\u00e8re a mis \u00e0 mal la fin suppos\u00e9e de l’histoire n\u00e9olib\u00e9rale. Les mesures d’aust\u00e9rit\u00e9, en particulier en Europe, ont provoqu\u00e9 un exercice de torture sadique et inutilement douloureux sur le corps social. Les r\u00e9voltes et les mouvements populaires ont chang\u00e9 la carte politique du monde. Mais au milieu de la d\u00e9cennie, il \u00e9tait clair, au moins en Occident, mais aussi en Chine et dans de nombreux pays \u00e9mergents, que l’approvisionnement en \u00e9nergie, l’ordre public ou la s\u00e9curit\u00e9 alimentaire n’avaient pas \u00e9t\u00e9 substantiellement modifi\u00e9s. Du moins, pas \u00e0 l’\u00e9chelle que nous avions envisag\u00e9e. Il n’a pas non plus \u00e9t\u00e9 contest\u00e9 que la production de p\u00e9trole avait continu\u00e9 \u00e0 augmenter gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9volution technologique de la fracturation aux \u00c9tats-Unis, m\u00eame si cela a entra\u00een\u00e9 de nouveaux probl\u00e8mes techniques et financiers de diverses natures. Ou encore que la perception du risque de p\u00e9nurie \u00e9nerg\u00e9tique, notable chez les \u00e9lites au cours des ann\u00e9es 2000, s’est radicalement att\u00e9nu\u00e9e. Un v\u00e9ritable tournant que l’on retrouve dans le changement de position de certains auteurs qui avaient largement contribu\u00e9 \u00e0 consolider le discours sur le pic p\u00e9trolier, comme l’Espagnol Mariano Marzo ou l’Italien Ugo Bardi.<\/p>\n\n\n\n

Au milieu des ann\u00e9es 2010, il \u00e9tait clair, au moins en Occident, mais aussi en Chine et dans de nombreux pays \u00e9mergents, que l’approvisionnement en \u00e9nergie, l’ordre public ou la s\u00e9curit\u00e9 alimentaire n’avaient pas \u00e9t\u00e9 substantiellement modifi\u00e9s par la crise financi\u00e8re.\u00a0<\/p>Emilio Santiago<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Aujourd’hui, dans les cercles de sp\u00e9cialistes de l’\u00e9nergie, le sentiment dominant est que le pic p\u00e9trolier \u00e9tait une fausse alerte ou encore un probl\u00e8me qu\u2019il fallait partiellement reporter. \u00c0 titre d’exemple, l’une des figures les plus importantes de la pens\u00e9e \u00e9nerg\u00e9tique en Espagne, Antx\u00f3n Olabe, conseiller au minist\u00e8re de la Transition \u00e9cologique entre 2018 et 2020, et l’un des initiateurs du Plan national int\u00e9gr\u00e9 pour l’\u00e9nergie et le climat (la feuille de route officielle du gouvernement espagnol pour la d\u00e9carbonation du pays), a fait r\u00e9f\u00e9rence dans son dernier livre \u00e0 la question du pic p\u00e9trolier en ces termes, dont j’extrais quelques fragments pertinents : \u200b\u200b\u00ab Les partisans d’une telle hypoth\u00e8se se sont tromp\u00e9s. Dans les cas les plus id\u00e9ologiquement extr\u00eames, tout un r\u00e9cit a \u00e9t\u00e9 construit sur l’in\u00e9vitable effondrement \u00e9cosocial et civilisationnel, dont la cause principale serait l’incapacit\u00e9 du syst\u00e8me \u00e9nerg\u00e9tique \u00e0 injecter du p\u00e9trole bon march\u00e9 dans l’\u00e9conomie (…). Or, une d\u00e9cennie et demie plus tard, le syst\u00e8me \u00e9nerg\u00e9tique mondial, loin d’\u00eatre confront\u00e9 \u00e0 un probl\u00e8me de p\u00e9nurie d’approvisionnement en p\u00e9trole brut, dispose, comme nous l’avons dit, de r\u00e9serves de p\u00e9trole \u00e9quivalentes \u00e0 cinquante ans de production actuelle (…). \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Et apr\u00e8s avoir \u00e9num\u00e9r\u00e9 les diff\u00e9rentes innovations en cours pour faire face \u00e0 la crise climatique (d\u00e9ploiement des \u00e9nergies renouvelables, mobilit\u00e9 \u00e9lectrique), Olabe conclut que \u00ab le vrai probl\u00e8me du syst\u00e8me \u00e9nerg\u00e9tique en g\u00e9n\u00e9ral, et du secteur p\u00e9trolier en particulier, est, \u00e0 moyen et long terme, de se retrouver avec une quantit\u00e9 \u00e9norme d’actifs \u00e9chou\u00e9s \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Le fait que l’hypoth\u00e8se du pic p\u00e9trolier, telle qu’\u00e9nonc\u00e9e dans la premi\u00e8re d\u00e9cennie des ann\u00e9es 2000, ne se soit pas r\u00e9alis\u00e9e ne signifie pas que nous ne sommes pas confront\u00e9s \u00e0 de graves probl\u00e8mes \u00e9nerg\u00e9tiques. Les d\u00e9couvertes de nouveaux gisements suivent une courbe descendante depuis des d\u00e9cennies. La concentration des ressources exploitables sur certains territoires reste une source de vuln\u00e9rabilit\u00e9 g\u00e9opolitique dangereuse, comme l’a rappel\u00e9 l’invasion de l’Ukraine par la Russie<\/a>. Les p\u00e9troles non conventionnels qui r\u00e9pondent \u00e0 notre demande sont plus chers, plus difficiles \u00e0 extraire, moins adaptables et beaucoup plus polluants. La p\u00e9tro-d\u00e9pendance de la soci\u00e9t\u00e9 moderne signifie que la transition vers une \u00e9conomie d\u00e9carbon\u00e9e sera une t\u00e2che titanesque et risqu\u00e9e. Mais ce sc\u00e9nario de diminution des rendements \u00e9nerg\u00e9tiques ne signifie pas pour autant l’effondrement de la civilisation industrielle. Il n’est pas non plus vrai que les \u00e9nergies renouvelables ne peuvent pas assumer un changement dans la matrice \u00e9nerg\u00e9tique d’une soci\u00e9t\u00e9 industrielle (bien que le d\u00e9bat sur leur capacit\u00e9 soit ouvert et qu’il n’y ait pas de consensus, la plupart des \u00e9tudes indiquent que la soci\u00e9t\u00e9 moderne \u2014 avec des changements significatifs \u2014 et les \u00e9nergies renouvelables sont des ph\u00e9nom\u00e8nes parfaitement compatibles). C’est le type de surench\u00e8re argumentative que l’id\u00e9ologie collapsologique favorise, et qui d\u00e9soriente et compromet pour le pire les strat\u00e9gies de l’environnementalisme transformateur.<\/p>\n\n\n\n

D\u00e9chiffrer la formule de l’erreur collapsologique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Comment expliquer l’erreur de l’hypoth\u00e8se de l’effondrement avec le pic p\u00e9trolier ? Il existe de nombreux m\u00e9canismes mentaux et argumentatifs qui alimentent la collapsologie. Certains sont psychologiques, d’autres sont li\u00e9s \u00e0 des inerties culturelles et imaginaires monopolis\u00e9es par la dystopie, d’autres encore ont trait \u00e0 des questions microsociologiques et aussi \u00e0 l’ad\u00e9quation de la th\u00e9orie \u00e0 certains axiomes politiques, comme cela s’est produit dans le cas de sa c\u00e9l\u00e8bre r\u00e9ception anarchiste. Je pr\u00e9senterai, de mani\u00e8re tr\u00e8s simplifi\u00e9e, cinq \u00e9l\u00e9ments \u00e9pist\u00e9mologiques et th\u00e9oriques r\u00e9currents qui aident \u00e0 comprendre ce qui n’a pas fonctionn\u00e9 dans les projections des groupes impliqu\u00e9s dans la th\u00e9orie du pic p\u00e9trolier, et qui font partie du substrat intellectuel de la pens\u00e9e collapsologique.<\/p>\n\n\n\n