{"id":209865,"date":"2023-11-25T13:00:00","date_gmt":"2023-11-25T12:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=209865"},"modified":"2023-11-24T19:14:24","modified_gmt":"2023-11-24T18:14:24","slug":"apres-les-guerres-de-religion-les-rois-ne-sont-plus-invulnerables-une-conversation-avec-nicolas-le-roux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/11\/25\/apres-les-guerres-de-religion-les-rois-ne-sont-plus-invulnerables-une-conversation-avec-nicolas-le-roux\/","title":{"rendered":"\u00ab Apr\u00e8s les guerres de Religion, les rois ne sont plus invuln\u00e9rables \u00bb, une conversation avec Nicolas Le Roux"},"content":{"rendered":"\n
L’Europe du XVI\u00e8me si\u00e8cle connaissait d\u00e9j\u00e0 les guerres inter\u00e9tatiques et les guerres civiles. Les guerres de Religion introduisent une troisi\u00e8me dimension, spirituelle : pour les catholiques il s\u2019agit de d\u00e9fendre l’exclusivit\u00e9 religieuse tandis que les protestants veulent affirmer une nouvelle confession. Ces guerres \u00e9taient \u00e0 la fois internationales, civiles et avaient une motivation profond\u00e9ment eschatologique, centr\u00e9e sur la conqu\u00eate ou la reconqu\u00eate des \u00e2mes : cette dimension a \u00e9t\u00e9 dominante en France et aux Pays-Bas, o\u00f9 les conflits religieux ont \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement longs et sanglants. <\/p>\n\n\n\n\n\n Si l\u2019on remonte en arri\u00e8re, il faut bien comprendre que les guerres de Religion n’ont pas \u00e9clat\u00e9 dans une p\u00e9riode de paix g\u00e9n\u00e9rale. Depuis la fin du XVe si\u00e8cle \u2014 et notamment en Italie \u2014 l’Europe occidentale \u00e9tait structurellement en guerre<\/a>. Avant m\u00eame que Luther ne provoque un schisme au sein de la chr\u00e9tient\u00e9 occidentale, le continent \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 marqu\u00e9 par la circulation de princes et d\u2019arm\u00e9es importantes. \u00c0 cela s\u2019ajoutait la diffusion de textes et d\u2019images, qui servaient notamment \u00e0 justifier ou attaquer les choix diplomatiques et strat\u00e9giques des souverains europ\u00e9ens. Bref, l’Europe \u00e9tait une Europe de la guerre bien avant Luther. <\/p>\n\n\n\n Depuis la fin du XVe si\u00e8cle \u2014 et notamment en Italie \u2014 l’Europe occidentale \u00e9tait structurellement en guerre.<\/p>Nicolas Le Roux<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En revanche, la R\u00e9forme a tr\u00e8s vite g\u00e9n\u00e9r\u00e9 des \u00e9pisodes de guerre civile dans l’Empire. Ces conflits \u00e9taient cependant sporadiques et limit\u00e9s dans le temps. Dans ce cadre, l’aspect incontestablement nouveau tenait \u00e0 l’introduction d\u2019une dimension religieuse dans ces affrontements puisque un camp de princes protestants s’opposait \u00e0 un camp imp\u00e9rial essentiellement \u2014 mais pas uniquement \u2014 catholique. Ceci dit, et c\u2019est une caract\u00e9ristique importante de ces premiers conflits religieux, l’empereur, Charles Quint, n’a jamais pr\u00e9sent\u00e9 ces guerres comme des guerres de Religion, mais comme une lutte contre des rebelles, qui s\u2019\u00e9taient mis hors-la-loi. Quand bien m\u00eame l\u2019empereur aurait \u00e9t\u00e9 anim\u00e9 par un imaginaire profond\u00e9ment catholique \u2014 et esp\u00e9rait une r\u00e9union des fid\u00e8les \u2014, il se posait r\u00e9solument du c\u00f4t\u00e9 du droit imp\u00e9rial. Finalement, ces conflits se r\u00e9solvent assez t\u00f4t : la Paix d’Augsbourg, sign\u00e9e en 1555, est un premier tournant majeur dans l\u2019histoire des conflits religieux en Europe puisqu\u2019elle reconnaissait la coexistence officielle des confessions catholique et luth\u00e9rienne au sein du Saint-Empire romain germanique, stipulant que la religion du prince d’un territoire d\u00e9terminait la religion de ses sujets.<\/p>\n\n\n\n Sept ans plus tard, et apr\u00e8s des d\u00e9cennies de tensions et d\u2019incertitudes quant \u00e0 la politique religieuse du royaume, l\u2019affrontement se d\u00e9place en France. Les guerres de Religion, qui furent particuli\u00e8rement longues \u2014 plus de trente-cinq ans ! \u2014, y eurent une dynamique particuli\u00e8re. Bien que similaires \u00e0 d’autres conflits europ\u00e9ens en termes de confrontations religieuses, elles pr\u00e9sentaient une complexit\u00e9 suppl\u00e9mentaire en combinant deux dimensions, religieuse et politique. <\/p>\n\n\n\n En France, ce furent avant tout des guerres civiles, au sens le plus imm\u00e9diat<\/a> : les bellig\u00e9rants \u00e9taient souvent issus des m\u00eames communaut\u00e9s, se connaissaient, \u00e9tant voisins ou issus de la m\u00eame famille. Cette r\u00e9alit\u00e9 valait autant pour la noblesse que pour le reste de la population. Cette proximit\u00e9 ajoutait une intensit\u00e9 \u00e0 la violence, une dimension personnelle aux conflits. Au sommet de l\u2019\u00c9tat, cette p\u00e9riode est marqu\u00e9e par de profondes luttes de pouvoir. Les protagonistes, bien qu’en conflit pour des raisons religieuses, \u00e9taient \u00e9galement influenc\u00e9s par des agendas politiques et dynastiques d\u2019autant plus complexes que les fils d\u2019Henri II \u2014 Fran\u00e7ois II (1559-1560), Charles IX (1560-1574), Henri III (1574-1589) \u2014 n\u2019arrivaient pas \u00e0 engendrer d\u2019h\u00e9ritiers qui auraient stabilis\u00e9 la dynastie. <\/p>\n\n\n\n Ceci dit, la motivation profonde de ces guerres restait religieuse : le d\u00e9sir de convertir l’autre, de r\u00e9unifier la communaut\u00e9 de foi, \u00e9tait un moteur puissant. Les catholiques cherchaient \u00e0 d\u00e9fendre l’exclusivit\u00e9 de leur foi, tandis que les protestants, en position d\u00e9fensive, aspiraient \u00e0 \u00e9tablir leur nouvelle confession. La dualit\u00e9 de ces motivations politiques et religieuses rendait la s\u00e9paration des deux dimensions quasiment impossible, tout en contribuant \u00e0 la persistance d\u2019un conflit qui s\u2019est normalis\u00e9 \u00e0 mesure que les positions des diff\u00e9rents protagonistes se durcissaient. <\/p>\n\n\n\n Il est essentiel de saisir que la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration impliqu\u00e9e dans les guerres de Religion en France, autour des ann\u00e9es 1560, est principalement constitu\u00e9e de v\u00e9t\u00e9rans, \u00e0 l’image de l’amiral de Coligny. Ces combattants, qui ont combattu c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te avant de se retrouver dans des partis diff\u00e9rents, ont d\u00e9j\u00e0 particip\u00e9 aux guerres d\u2019Italie qui, malgr\u00e9 leur nom, s’\u00e9tendent bien au-del\u00e0 et incluent des r\u00e9gions telles que la Picardie et la Champagne. Selon les p\u00e9riodes, ils ont affront\u00e9 les forces imp\u00e9riales ou espagnoles. De ce fait, ils sont familiers des tactiques et strat\u00e9gies de guerre de l’\u00e9poque. <\/p>\n\n\n\n La motivation profonde de ces guerres restait religieuse : le d\u00e9sir de convertir l’autre, de r\u00e9unifier la communaut\u00e9 de foi, \u00e9tait un moteur puissant. <\/p>Nicolas Le Roux<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le flux important de mercenaires et de v\u00e9t\u00e9rans \u00e0 travers l’Europe a par ailleurs model\u00e9 le visage du continent<\/a> : ainsi, on trouve des Suisses, Allemands, Espagnols et Fran\u00e7ais se d\u00e9pla\u00e7ant et participant \u00e0 diff\u00e9rents conflits. La noblesse militaire, bien qu’elle ne repr\u00e9sente qu’une fraction de la noblesse \u2014 environ un quart \u2014, ma\u00eetrise des pratiques belliqueuses d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablies. <\/p>\n\n\n\n Dans le cas fran\u00e7ais, la toute premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration qui fait les guerres de Religion autour des ann\u00e9es 1560 est exclusivement compos\u00e9e de v\u00e9t\u00e9rans. \u00c0 l’image de l\u2019amiral de Coligny, ils ont tous d\u00e9j\u00e0 fait la guerre, notamment en Italie, sur la fronti\u00e8re du Nord, en Picardie ou en Champagne. Suivant les p\u00e9riodes, ils se sont battus contre les imp\u00e9riaux, les Espagnols. Au XVIe<\/sup> si\u00e8cle, les guerres d\u2019Italie ont jet\u00e9 sur les routes europ\u00e9ennes un march\u00e9 de mercenaires et de v\u00e9t\u00e9rans. La circulation d\u2019hommes belliqueux rompus \u00e0 la guerre et aux techniques de commandement est intense. Ils sont suisses, allemands, espagnols ou fran\u00e7ais. Des habitudes de guerre sont en place et les hommes sont accoutum\u00e9s au ravage. Les habitants des villes prises sont massacr\u00e9s, les centres urbains pill\u00e9s : c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 le cas en Italie ; c\u2019est \u00e0 nouveau le cas lors de la premi\u00e8re guerre de religion, comme \u00e0 Rouen en 1562, o\u00f9 la ville est pill\u00e9e et une partie de la population massacr\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n L’art de la guerre lui-m\u00eame n’a pas beaucoup \u00e9volu\u00e9 : on retrouve des r\u00e9giments de piquiers suisses ; de la cavalerie lourde, dont l\u2019influence est certes d\u00e9clinante, mais qui reste pr\u00e9sente ; quelques canons essentiellement utilis\u00e9s lors des si\u00e8ges. Pendant les premiers affrontements des guerres de Religion, les chefs militaires conservaient certaines des courtoisies chevaleresques des guerres d’Italie qui \u00e9taient la norme entre commandants du m\u00eame rang : apr\u00e8s la bataille de Dreux, le conn\u00e9table de Montmorency est par exemple fait prisonnier par les huguenots tandis que le prince de Cond\u00e9 est pris par les troupes royales. Ces normes d\u2019engagement commencent \u00e0 changer \u00e0 partir de la bataille de Saint-Denis : dans le chaos, le m\u00eame conn\u00e9table de Montmorency est abattu d\u2019une balle dans le dos. Un an et demi plus tard, c\u2019est le prince de Cond\u00e9, l\u2019un des principaux chefs protestants, qui est assassin\u00e9 \u00e0 la fin de la bataille de Jarnac, alors qu\u2019il s\u2019est rendu et que ses troupes ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 mises en d\u00e9route. \u00c0 partir de ce moment, les chefs militaires ne sont plus simplement captur\u00e9s ; ils sont ex\u00e9cut\u00e9s, dans une strat\u00e9gie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e pour acc\u00e9l\u00e9rer la victoire.<\/p>\n\n\n\n Dans l’ensemble, les formes de guerre par la nature religieuse du conflit. <\/p>Nicolas Le Roux<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n \u00c0 mon avis, cette radicalisation et ce passage \u00e0 des m\u00e9thodes plus violentes deviennent particuli\u00e8rement \u00e9videntes lors des deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me guerres, entre 1567 et 1570. Ce n’est plus simplement une question de tactique, c’est devenu une strat\u00e9gie politique o\u00f9 l’\u00e9limination de l’adversaire est vue comme l\u00e9gitime, \u00e9tant donn\u00e9 le niveau d’hostilit\u00e9 atteint.<\/p>\n\n\n\n En 1562, l’id\u00e9e d’un combat int\u00e9rieur dans le royaume \u00e9tait encore nouvelle et les bellig\u00e9rants faisaient preuve d’une certaine retenue. Cependant, avec le temps, cette retenue s’est effrit\u00e9e. Malgr\u00e9 tout, je tiens \u00e0 pr\u00e9ciser que m\u00eame si les motivations religieuses \u00e9taient pr\u00e9sentes, elles ne d\u00e9terminaient pas principalement les m\u00e9thodes de combat. Par exemple, les arm\u00e9es ligueuses, malgr\u00e9 leur fervente foi catholique, n’h\u00e9sitaient pas \u00e0 piller les \u00e9glises dans les ann\u00e9es 1589-1590. <\/p>\n\n\n\n\n\n Non, dans la pratique militaire, il n\u2019y a pas fondamentalement de dimension confessionnelle. Il y a bien s\u00fbr des motivations religieuses, mais selon moi, elles ne priment pas. Le massacre est avant tout un proc\u00e9d\u00e9 tactique. Blaise de Monluc th\u00e9orise le massacre comme outil politique et militaire en s’appuyant sur sa riche exp\u00e9rience des guerres d\u2019Italie. Il le juge tr\u00e8s efficace et sa m\u00e9thode est rod\u00e9e : la premi\u00e8re ville visit\u00e9e est ravag\u00e9e. La deuxi\u00e8me \u00e9galement. La troisi\u00e8me s\u2019ouvre. En somme, faire peur, tuer et d\u00e9vaster permet d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer le processus en r\u00e9duisant le temps de campagne. Ces pratiques ne sont pas propres au catholiques. Les protestants les adoptent \u00e9galement. Le baron des Adrets fait sensiblement la m\u00eame chose dans le Lyonnais. Lui aussi v\u00e9t\u00e9ran des guerres d\u2019Italie, il tue les garnisons royales lorsqu\u2019elles ont le malheur de tomber entre ses mains.<\/p>\n\n\n\n En effet, c\u2019est l\u2019une des nouveaut\u00e9s de ce conflit : on massacre en temps de guerre des populations qui sont particuli\u00e8rement sans d\u00e9fense. Les guerres de Religion inaugurent selon moi le massacre de sang-froid. De ce point de vue, la Saint-Barth\u00e9lemy est un massacre de sang-froid, qui advient durant un \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s chaud. Mais tout cela a commenc\u00e9 dix ans plus t\u00f4t<\/a>. Les deux grands moments de massacre se d\u00e9roulent lors de la premi\u00e8re guerre en 1562-63 et en 1572. Les \u00e9v\u00e9nements de Tours \u00e0 l’\u00e9t\u00e9 1562 constituent un pr\u00e9c\u00e9dent. C\u2019est l\u00e0 que tout a commenc\u00e9, lorsque les royaux font du nettoyage ethnique \u00e0 Tours. On commence par rassembler les notables protestants, que ce soit des hommes, des femmes ou des enfants, puis, on les fait sortir de la ville. Mais comme il est impossible d\u2019aller loin avec une troupe aussi h\u00e9t\u00e9roclite, on revient et on les enferme dans une \u00e9glise des faubourgs. L\u00e0, on ne sait pas quoi faire d\u2019eux et on finit par les ex\u00e9cuter et les jeter dans la Loire\u2026 Le principal officier royal, le pr\u00e9sident du Pr\u00e9sidial, qui \u00e9tait protestant, est victime de s\u00e9vices particuli\u00e8rement atroce : son c\u0153ur est port\u00e9 en triomphe au bout d\u2019une pique. Par l\u00e0, Dieu prend possession non pas du corps du Christ, mais du c\u0153ur de l’h\u00e9r\u00e9tique. La procession permet en quelque sorte d\u2019absoudre la ville. <\/p>\n\n\n\n La Saint-Barth\u00e9lemy est un massacre de sang-froid, qui advient durant un \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s chaud.<\/p>Nicolas Le Roux<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019on d\u00e9cide pour la premi\u00e8re fois sans doute de tuer de sang froid tout le monde. Les massacres qui suivront se d\u00e9rouleront souvent selon ce mode op\u00e9ratoire. Il arrive parfois que les victimes soient enferm\u00e9es un ou deux jours, le temps que l\u2019on statue sur leur sort. Mais la r\u00e8gle est assez simple : dans le doute, on tue. <\/p>\n\n\n\n Mais ce n\u2019est pas la pure violence de la guerre, c’est autre chose. L\u2019utilisation de la violence physique r\u00e9pond ici \u00e0 une profonde attente d’\u00e9radication de l’h\u00e9r\u00e9tique et de d\u00e9sacralisation, de purification de la cit\u00e9 qui a \u00e9t\u00e9 souill\u00e9e par les quelques mois de pr\u00e9sence h\u00e9r\u00e9tique. Ce type de violence est nouveau. Elle correspond \u00e0 un imaginaire tr\u00e8s particulier \u00e9tudi\u00e9 par Denis Crouzet dans Les guerriers de Dieu<\/em>. Ces gens ont dans la t\u00eate une repr\u00e9sentation des villes comme des cit\u00e9s saintes qu’il faut purifier et resacraliser. Partant, l\u2019h\u00e9r\u00e9tique doit en \u00eatre chass\u00e9. Pour cela, les massacreurs ont recours \u00e0 des mutilations et des s\u00e9vices qui visent \u00e0 d\u00e9shumaniser et \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler la dimension diabolique de l’autre : on \u00e9ventre, on \u00e9mascule, on coupe le nez ou les oreilles. Celui qui n’a plus de nez ou d’oreilles n’a plus une face humaine, c’est un diable. <\/p>\n\n\n\n Premi\u00e8rement, la violence n’est pas un d\u00e9ferlement de guerriers sanguinaires herm\u00e9tiques au processus de civilisation. Ce sont des gens qui cherchent \u00e0 communiquer par leurs actes : on a affaire \u00e0 une id\u00e9ologie en action, qu\u2019il faut savoir analyser. Deuxi\u00e8mement, les guerres de Religion r\u00e9v\u00e8lent \u2014 ce qui est confirm\u00e9 par les politologues \u2014 que les violences ne sont pas des explosions d\u00e9sordonn\u00e9es. Le massacre n’est jamais spontan\u00e9 comme l’a montr\u00e9 Jacques Semelin. Il est toujours r\u00e9fl\u00e9chi et encadr\u00e9 par des chefs. Il n’y a pas de massacre sans figure d\u2019autorit\u00e9, sans id\u00e9ologie, sans savoir o\u00f9 sont les massacr\u00e9s et qui ils sont. Il n\u00e9cessite un syst\u00e8me social et politique de contr\u00f4le. On peut tuer une personne \u00e0 la taverne ou un collecteur d’imp\u00f4ts sur une place. Quand la foule est m\u00e9contente, elle peut tuer deux personnes, cinq personnes, mais pas mille, pas trois mille, m\u00eame pas cent. Il y a donc des effets de seuil qui ne sont compr\u00e9hensibles que si l\u2019on int\u00e8gre le fait que ces massacres sont soigneusement pens\u00e9s, organis\u00e9s et encadr\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Les massacreurs ont recours \u00e0 des mutilations et des s\u00e9vices qui visent \u00e0 d\u00e9shumaniser et \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler la dimension diabolique de l’autre. <\/p>Nicolas Le Roux<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n \u00c0 Tours, par exemple, ce sont des officiers royaux militaires qui encadrent les massacres. Les eccl\u00e9siastiques motivent les foules et disent ce qu’il faut faire en affirmant que Dieu ne supporte pas les h\u00e9r\u00e9tiques. Il y a des messages et une id\u00e9ologie. On peut donc parler de guerre civile. <\/p>\n\n\n\n Le massacre de Wassy participe d\u2019une logique diff\u00e9rente. Ce n\u2019est pas une manifestation de la justice royale, ni une violence de guerre civile. Ceux qui commettent le massacre ne b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019aucune l\u00e9gitimit\u00e9 l\u00e9gale. Le 1er mars, des protestants se r\u00e9unissent pour c\u00e9l\u00e9brer le culte, ce qui est interdit puisque l\u2019\u00e9dit de janvier, qui organise la tol\u00e9rance, n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9 au Parlement \u00e0 cette date-l\u00e0 et que le culte est donc toujours interdit en ville. Le duc de Guise envoie alors ses hommes pour sommer les membres de l\u2019assembl\u00e9e d\u2019arr\u00eater. Une \u00e9meute \u00e9clate et le pasteur est bouscul\u00e9, \u00e9p\u00e9e \u00e0 la main, faisant d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer la situation en massacre. <\/p>\n\n\n\n La tuerie est insupportable pour les protestants, d’autant qu\u2019elle a lieu quelques jours avant l’enregistrement de janvier qui donne un cadre l\u00e9gal \u00e0 l\u2019exercice du culte. Rien de tout cela n\u2019\u00e9tait pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9 mais l’\u00e9v\u00e9nement va \u00eatre instrumentalis\u00e9 par Fran\u00e7ois de Guise. Le duc attend que la nouvelle se r\u00e9pande et observe les r\u00e9actions. Les Parisiens sont ravis et l\u2019accueillent en triomphe aux c\u00f4t\u00e9s des mar\u00e9chaux de Montmorency et de Saint-Andr\u00e9. Apr\u00e8s discussion, les trois hommes ent\u00e9rinent en quelque sorte la m\u00e9thode du massacre, l\u2019estimant \u00e0 m\u00eame d\u2019atteindre efficacement leurs objectifs politiques. <\/p>\n\n\n\n L\u2019id\u00e9e m\u2019est venue lorsque j\u2019\u00e9crivais le tome de l\u2019histoire de France chez Belin consacr\u00e9 aux guerres de Religion. Apr\u00e8s m\u2019\u00eatre int\u00e9ress\u00e9 aux r\u00e9actions n\u00e9erlandaises au conflit en France, j\u2019ai eu envie de sortir du cadre strictement fran\u00e7ais. J\u2019avais le sentiment que le chrononyme de guerre de religion, qui s\u2019impose \u00e0 partir des XVIIIe-XIXe si\u00e8cles, pouvait s\u2019appliquer \u00e0 d\u2019autres espaces europ\u00e9ens. En Allemagne et aux Pays-Bas, bien que les chronologies et les motivations soient diff\u00e9rentes, on peut consid\u00e9rer que les \u00e9v\u00e9nements qui secouent ces pays \u00e0 ce moment-l\u00e0 rel\u00e8vent de guerres de Religion. Par ailleurs, je voulais d\u00e9velopper l\u2019id\u00e9e que le XVIe si\u00e8cle est un moment de circulation permanente. Les id\u00e9es qui structurent les guerres de Religion fran\u00e7aises et n\u00e9erlandaises \u2014 notamment sur le bon gouvernement et sur ce qui constitue un bon ou un mauvais prince \u2014 circulent dans toute l\u2019Europe, aboutissant \u00e0 une explosion de paroles et de textes, particuli\u00e8rement dans le monde germanique. Ceux-ci visent \u00e0 informer, mais \u00e9galement \u00e0 influencer : des fausses nouvelles circulent, donnant lieu \u00e0 des conflits d\u2019interpr\u00e9tation. Le XVIe si\u00e8cle est rempli de fake news ! <\/p>\n\n\n\n La v\u00e9ritable r\u00e9volution tient \u00e0 l\u2019utilisation qui est faite de l\u2019image qui est pens\u00e9e et coordonn\u00e9e depuis que Luther est entr\u00e9e en opposition ouverte \u00e0 l\u2019\u00c9glise catholique. \u00c0 Cologne, la firme du flamand Frans Hogenberg inonde l\u2019Empire de bois grav\u00e9s accompagn\u00e9s de commentaires qui circulent par milliers et milliers d\u2019exemplaires. \u00c0 Gen\u00e8ve, Jean Perrissin et Jacques Tortorel publient leurs Quarante Tableaux<\/em> de l\u2019histoire de France qui racontent dix ann\u00e9es de guerres de Religion de 1559 \u00e0 1569, adjoint de commentaires en fran\u00e7ais, en allemand, en latin selon les publics cibl\u00e9s. On a affaire \u00e0 une utilisation tr\u00e8s moderne et structur\u00e9e de l\u2019image qui, par sa large diffusion, contribue \u00e0 faire de ces guerres europ\u00e9ennes. Chaque Europ\u00e9en, qu\u2019il vive aux Pays-Bas, en Espagne ou en Angleterre, a donc une image \u2014 certes parfois d\u00e9form\u00e9e \u2014 de ce qui se passe en France. <\/p>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Justement, si l\u2019on consid\u00e8re la proximit\u00e9 des guerres d\u2019Italie, se bat-on diff\u00e9remment pendant les guerres de Religion ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Donc les pratiques guerri\u00e8res ne sont pas influenc\u00e9es par les convictions religieuses ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
La premi\u00e8re d\u00e9cennie des guerres de Religion est \u00e9galement marqu\u00e9e par des massacres d\u2019ampleur. <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019en est-il du massacre de Wassy (1562), o\u00f9 un seigneur massacre \u2014 en l\u2019occurence le duc de Guise \u2014 fait massacrer des gens sur ses terres ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Comme chrononyme, les \u00ab guerres de Religion \u00bb renvoient souvent dans l\u2019imaginaire collectif \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une guerre civile proprement fran\u00e7aise. Votre livre d\u00e9cloisonne compl\u00e8tement la perspective g\u00e9ographique sur ces conflits en leur donnant une dimension europ\u00e9enne. Qu\u2019est ce qui vous a pouss\u00e9 \u00e0 engager ce travail collectif ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n