{"id":207652,"date":"2023-11-09T16:04:15","date_gmt":"2023-11-09T15:04:15","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=207652"},"modified":"2025-09-25T11:56:49","modified_gmt":"2025-09-25T09:56:49","slug":"une-puissance-stochastique-lempire-souterrain-des-etats-unis-une-conversation-avec-henry-farrell-et-abraham-newman","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/11\/09\/une-puissance-stochastique-lempire-souterrain-des-etats-unis-une-conversation-avec-henry-farrell-et-abraham-newman\/","title":{"rendered":"Une puissance stochastique : l\u2019empire souterrain des \u00c9tats-Unis, une conversation avec Henry Farrell et Abraham Newman"},"content":{"rendered":"\n
Il s’av\u00e8re que la d\u00e9couverte du th\u00e8me de notre livre fut presque fortuite. Au d\u00e9part, nous travaillions sur un ouvrage consacr\u00e9 aux controverses entourant la vie priv\u00e9e en Am\u00e9rique et en Europe. C’est au cours de l’\u00e9laboration de ce livre que le syst\u00e8me SWIFT \u2014 le m\u00e9canisme de communication qui permet de connecter toutes les institutions financi\u00e8res internationales entre elles \u2014 est apparu comme un enjeu crucial, notamment en mati\u00e8re de partage de donn\u00e9es entre les \u00c9tats-Unis et l’Europe.<\/p>\n\n\n\n\n\n Henry et moi avons alors \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9s par l’\u00e9tranget\u00e9 de la situation. SWIFT est g\u00e9n\u00e9ralement per\u00e7u comme un m\u00e9canisme performant, une sorte de \u00ab point focal \u00bb dans le langage des \u00e9conomistes. Or nous avons pris conscience que l\u2019utilisation de ce m\u00e9canisme s’\u00e9tendait au-del\u00e0 du pouvoir \u00e9conomique. La question ne se limitait pas aux tendances \u00e9conomiques ou \u00e0 la recherche d’efficacit\u00e9 : ce fut une r\u00e9v\u00e9lation et nous avons alors entam\u00e9 un dialogue sur la nature r\u00e9elle de ces institutions.<\/p>\n\n\n\n Cette prise de conscience nous a inspir\u00e9s \u00e0 \u00e9crire un article sur l\u2019instrumentalisation des interd\u00e9pendances (\u00ab weaponised interdependence<\/em> \u00bb), que nous avons achev\u00e9 en l’espace de trois mois, ce qui \u00e9tait extr\u00eamement rapide : je crois que notre pr\u00e9c\u00e9dent livre nous avait pris presque dix ans. <\/p>\n\n\n\n L\u2019article s’est presque \u00e9crit tout seul. Nous n’avions jamais fait cette exp\u00e9rience : une fois que nous avons commenc\u00e9, tout semblait couler de source. Nous avions l’impression de d\u00e9couvrir quelque chose d’important sur le monde et de mettre des mots sur une intuition que beaucoup de gens avaient mais que personne n’avait encore \u00e9t\u00e9 capable de formuler. La seule v\u00e9ritable diff\u00e9rence entre la version publi\u00e9e et celle que nous avions \u00e9crite, c’est que nous avons d\u00fb supprimer 5 ou 6 000 mots sur le syst\u00e8me de compensation du dollar, parce qu’il \u00e9tait tout simplement impossible de faire entrer une telle quantit\u00e9 de texte dans une publication universitaire.<\/p>\n\n\n\n\n\n Nous avions l’impression de d\u00e9couvrir quelque chose d’important sur le monde et de mettre des mots sur une intuition que beaucoup de gens avaient mais que personne n’avait \u00e9t\u00e9 capable de formuler. <\/p>Henry Farrell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le livre est tr\u00e8s diff\u00e9rent de l’article. L’article est \u00e9crit pour des universitaires : il entend d\u00e9montrer une th\u00e8se. Le livre a quelque chose de plus romanesque. \u00c0 certains \u00e9gards, il rappelle les lectures que l\u2019on fait lorsqu\u2019on est \u00e0 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 l\u2019on aime les superh\u00e9ros et les super-m\u00e9chants. En un sens, The Underground Empire<\/em> raconte l’histoire de l’origine des m\u00e9chants et des h\u00e9ros de ce nouveau monde qui a vu le jour et il d\u00e9veloppe beaucoup d\u2019\u00e9l\u00e9ments que l\u2019article n\u2019avait pas l\u2019espace d\u2019aborder. <\/p>\n\n\n\n D’abord, nous avons cherch\u00e9 \u00e0 expliquer les m\u00e9canismes qui ont men\u00e9 \u00e0 cette centralisation si sp\u00e9cifique du monde, tout en d\u00e9nichant des histoires qui rendent ces concepts concrets pour le lecteur. Ensuite, nous avons d\u00e9crit comment les diff\u00e9rents acteurs s’adaptent \u00e0 ce monde. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 les t\u00e9moins d’un changement radical dans la compr\u00e9hension g\u00e9n\u00e9rale de ces dynamiques. Lorsque nous avons \u00e9crit notre premier article sur ces questions, cela n\u2019int\u00e9ressait pas grand monde. \u00c0 l’\u00e9poque, ces th\u00e9matiques semblaient marginales et plut\u00f4t obscures : il s\u2019agissait de syst\u00e8mes soporifiques que l’on tendait \u00e0 ignorer. <\/p>\n\n\n\n\n\n Ce n\u2019est que r\u00e9cemment que la politique des sanctions, un domaine alors tr\u00e8s pointu, est brusquement devenue un sujet br\u00fblant au c\u0153ur des d\u00e9bats sur l’\u00e9conomie mondiale. Notre livre se fait l’\u00e9cho de cette id\u00e9e : si nous avions port\u00e9 un regard diff\u00e9rent sur le monde il y a vingt ou trente ans, nous aurions d\u00e9j\u00e0 pu saisir ces aspects qui s’imposent aujourd’hui avec tant de force et de clart\u00e9. Et peut-\u00eatre qu’avec cette compr\u00e9hension, nous nous serions orient\u00e9s vers une configuration \u00e9conomique mondiale sensiblement diff\u00e9rente de celle que nous connaissons actuellement.<\/p>\n\n\n\n En un sens, The Underground Empire<\/em> raconte l’histoire de l’origine des m\u00e9chants et des h\u00e9ros de ce nouveau monde qui a vu le jour.<\/p>Henry Farrell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je pense que j’utiliserais un mot plus technique pour d\u00e9crire ce qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre : c\u2019est un processus stochastique. Il s’agit d’un processus statistique qui n’est pas exactement al\u00e9atoire, sans n\u00e9anmoins permettre de d\u00e9crire l\u2019avenir. La premi\u00e8re partie du livre porte sur le fait que, ind\u00e9pendamment des ambitions g\u00e9opolitiques des \u00c9tats-Unis, nous avons des entreprises qui tentent de cr\u00e9er un monde dans lequel elles peuvent gagner autant d’argent que possible. L’un des moyens de gagner de l’argent est de se tailler une place centrale sur le march\u00e9 : il faut garder \u00e0 l\u2019esprit qu\u2019en chaque entrepreneur affam\u00e9, il y a un b\u00e2tisseur de monopole en puissance. Pour \u00e9tablir un monopole, il faut prendre une position centrale sur un march\u00e9, de telle sorte que tout le monde puisse d\u00e9pendre de vous. <\/p>\n\n\n\n Nous racontons comment tout cela s’est produit \u00e0 travers l\u2019exemple d’un personnage tr\u00e8s int\u00e9ressant. Walter Wriston est presque oubli\u00e9 de nos jours mais il n\u2019en demeure pas moins important. Il a \u00e9t\u00e9 le PDG de Citibank entre 1967 et 1984. C\u2019\u00e9tait aussi un v\u00e9ritable penseur politique, qui avait \u00e0 c\u0153ur de d\u00e9fendre une certaine vision du monde, un peu \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un Thomas Friedman mais de fa\u00e7on plus subtile. Il a essay\u00e9 de construire le monde tout en ne cessant de commenter ce qu\u2019il faisait. D’une certaine mani\u00e8re, la premi\u00e8re partie du livre est une v\u00e9ritable trag\u00e9die grecque : des gens comme Wriston pensaient qu’ils \u00e9taient en train de cr\u00e9er un monde libre et ouvert pour tous, un monde dans lequel les gouvernements seraient soumis au pouvoir des march\u00e9s mondiaux. En r\u00e9alit\u00e9, plus vous centralisez le march\u00e9, plus vous donnez l’occasion au gouvernement d\u2019entrer par la porte de derri\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n C’est ainsi que l’on obtient ces processus stochastiques de formation de r\u00e9seaux de travail. Il n’est pas certain que qui que ce soit dispose pr\u00e9cis\u00e9ment des id\u00e9es qui fa\u00e7onnent le monde. N\u00e9anmoins, tout tend vers une direction centralis\u00e9e et une fois que celle-ci a \u00e9merg\u00e9, il devient possible pour les \u00c9tats-Unis, apr\u00e8s le 11 septembre, de commencer \u00e0 identifier, bien que de mani\u00e8re tr\u00e8s maladroite, les moyens d\u2019affronter les menaces qui p\u00e8sent sur eux. Ils commencent alors \u00e0 adopter de nouvelles mesures qui tirent profit de l\u2019hypercentralisation de l\u2019\u00e9conomie mondiale.<\/p>\n\n\n\n J\u2019utiliserais un mot plus technique pour d\u00e9crire ce qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre : c\u2019est un processus stochastique.<\/p>Henry Farrell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le livre se penche sur les attentats du 11 septembre car ils ont \u00e9t\u00e9 per\u00e7us comme un point d’inflexion d\u00e9terminant pour diverses agences am\u00e9ricaines. Jusqu’alors, celles-ci n’avaient pas envisag\u00e9 la coercition \u00e9conomique comme un pilier de leur mission. Le D\u00e9partement du Tr\u00e9sor, par exemple, se consacrait \u00e0 la promotion de march\u00e9s ouverts et \u00e0 la cr\u00e9ation de coop\u00e9rations \u00e9conomiques internationales. Les attaques du 11 septembre ont induit une r\u00e9orientation soudaine et radicale des priorit\u00e9s du gouvernement am\u00e9ricain, poussant les agences \u00e0 d\u00e9terminer rapidement leur r\u00f4le dans la r\u00e9ponse \u00e0 l’attaque alors m\u00eame qu\u2019elles naviguaient en territoire inconnu.<\/p>\n\n\n\n Notre r\u00e9cit expose comment, dans leur recherche d’une mani\u00e8re de contribuer \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale, ces agences am\u00e9ricaines ont d\u00fb naviguer \u00e0 l’aveugle, en quelque sorte. Le D\u00e9partement du Tr\u00e9sor a commenc\u00e9 \u00e0 tracer les r\u00e9seaux financiers et \u00e0 d\u00e9crypter le syst\u00e8me SWIFT, tandis que la NSA s’est tourn\u00e9e vers l’interception des c\u00e2bles \u00e0 fibre optique et la surveillance des plateformes en ligne pour y d\u00e9celer de nouvelles fa\u00e7ons d\u2019obtenir des renseignements.<\/p>\n\n\n\n Ces initiatives ont jet\u00e9 les bases d’exp\u00e9riences qui seront par la suite r\u00e9pliqu\u00e9es dans d’autres contextes, tels que la Cor\u00e9e du Nord ou l’Iran. Cependant, l’essence du livre repose sur les r\u00e9percussions du 11 septembre et les profondes transformations qu’il a engendr\u00e9es. Beaucoup pourraient penser que l’\u00e8re du 11 septembre est r\u00e9volue, tout comme la \u00ab guerre contre la terreur \u00bb. Pourtant, nous soutenons que les bouleversements initi\u00e9s par cet \u00e9v\u00e9nement dans la politique int\u00e9rieure et \u00e9trang\u00e8re des \u00c9tats-Unis, ainsi que dans leurs capacit\u00e9s op\u00e9rationnelles, continuent de se faire sentir.<\/p>\n\n\n\n L’un des retours les plus frappants que nous ayons eus apr\u00e8s la publication du livre est l’\u00e9tonnement des lecteurs face au chapitre consacr\u00e9 \u00e0 l’essor de la surveillance post-11 septembre. Cela fait plus d’une d\u00e9cennie que nous analysons ces sujets. Les r\u00e9v\u00e9lations de Snowden ont mis \u00e0 nu les actions du gouvernement am\u00e9ricain, qui ne devraient donc plus \u00eatre un myst\u00e8re. Cependant, il semble que le public conserve une certaine m\u00e9connaissance de l’ampleur r\u00e9elle de ces pratiques et de la mani\u00e8re dont le 11 septembre a r\u00e9volutionn\u00e9 la conduite par les \u00c9tats-Unis d’une vaste op\u00e9ration de surveillance et de coercition \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n Je pense que, pour les \u00c9tats-Unis, les r\u00e9percussions du conflit ukrainien sont profondes et mal comprises. L’histoire de la politique de contr\u00f4le des exportations prend un nouveau tournant dans ce contexte. Le contr\u00f4le des exportations am\u00e9ricain, qui est un moyen cl\u00e9 par lequel les \u00c9tats-Unis ont cherch\u00e9 \u00e0 exploiter les cha\u00eenes d’approvisionnement pour obtenir un avantage strat\u00e9gique, a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9voluer sous l’administration Trump.<\/p>\n\n\n\n Pour les \u00c9tats-Unis, les r\u00e9percussions du conflit ukrainien sont profondes et mal comprises.<\/p>Henry Farrell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Sous Trump, une r\u00e8gle apparemment obscure sur les produits directs \u00e9trangers a \u00e9t\u00e9 introduite. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 une man\u0153uvre technique qui a en r\u00e9alit\u00e9 permis aux \u00c9tats-Unis d’\u00e9tendre leur comp\u00e9tence juridictionnelle \u00e0 l’\u00e9chelle internationale. D\u00e9sormais, si une technologie est fabriqu\u00e9e avec du mat\u00e9riel am\u00e9ricain ou int\u00e8gre une part significative de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle am\u00e9ricaine, alors les \u00c9tats-Unis se voient octroyer le droit de contr\u00f4ler son usage. Sous Trump, cette r\u00e9glementation visait des entreprises sp\u00e9cifiques comme Huawei<\/a>. Avec l’administration Biden, nous observons que l’utilisation de cette r\u00e8gle peut \u00eatre \u00e9tendue \u00e0 l’\u00e9chelle d’un pays entier. C’est l\u00e0 un changement majeur.<\/p>\n\n\n\n Quant \u00e0 l’Union europ\u00e9enne, elle vit aussi un bouleversement dans sa fa\u00e7on d’appr\u00e9hender ces enjeux, en partie \u00e0 cause de l’administration Trump. Notre analyse sugg\u00e8re que ces changements ont tous pris racine pendant cette p\u00e9riode. L’Union europ\u00e9enne a pris conscience qu’elle ne pouvait pas d\u00e9pendre des \u00c9tats-Unis comme avant et que ces derniers pourraient utiliser des outils \u00e9conomiques contre l’Union sous une administration hostile. Cela a amen\u00e9 les Europ\u00e9ens \u00e0 penser \u00e0 leur autonomie strat\u00e9gique ainsi qu\u2019\u00e0 d’autres concepts modernes, des id\u00e9es qui, d’une certaine mani\u00e8re, r\u00e9sonnaient d\u00e9j\u00e0 avec des \u00e9v\u00e9nements comme la chute du mur de Berlin.<\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui, on voit l’Union adopter une position tr\u00e8s diff\u00e9rente. C\u2019est visible dans la mani\u00e8re dont la Direction g\u00e9n\u00e9rale du commerce et la Commission europ\u00e9enne abordent les probl\u00e9matiques actuelles. On entend Sabine Weyand<\/a> faire des d\u00e9clarations in\u00e9dites pour une directrice g\u00e9n\u00e9rale du commerce de la Commission europ\u00e9enne. C\u2019est une mani\u00e8re de r\u00e9pondre \u00e0 ce nouveau monde o\u00f9 le commerce prend une dimension nouvelle et radicale. Cette situation a des implications profondes pour l’Union. L\u2019Europe a aussi commenc\u00e9, en collaboration avec l’administration Biden, \u00e0 repenser sa politique en tenant compte plus directement de la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9conomique. Cela illustre un ensemble de d\u00e9veloppements tr\u00e8s importants et il est remarquable que l’administration Biden, contrairement \u00e0 celle de Trump, coop\u00e8re avec l\u2019Union sur ces aspects.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Union europ\u00e9enne ne s’est pas simplement vue imposer une nouvelle situation. Elle a sollicit\u00e9 l’aide des \u00c9tats-Unis tout en r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 sa propre transformation. Cependant, cette \u00e9volution ne s’est pas manifest\u00e9e par d’importants changements institutionnels tels que nous aurions pu les attendre. En effet, on note des tentatives de mise en place d’instruments pour contrer la coercition \u00e9conomique<\/a>, des r\u00e9flexions sur les normes techniques et un approfondissement du droit communautaire. La politique de sanctions demeure \u00e9galement un outil important. Elles sont cependant adopt\u00e9es \u00e0 l’unanimit\u00e9 plut\u00f4t que par une majorit\u00e9 qualifi\u00e9e, ce qui engendre des contraintes intrins\u00e8ques. \u00c0 ce jour, je ne per\u00e7ois pas d’entit\u00e9 en Europe \u00e9quivalente \u00e0 l’OFAC (Office of Foreign Assets Control) am\u00e9ricain, qui met en \u0153uvre la politique de sanctions des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n En Europe, il semble qu\u2019on traverse une p\u00e9riode de prise de conscience qui reconnait la n\u00e9cessit\u00e9 d’adopter une nouvelle approche. Les principes fondateurs de l’Union, comme les quatre libert\u00e9s, sont en pleine red\u00e9finition. Bien que de nouvelles hypoth\u00e8ses \u00e9mergent, la direction \u00e0 prendre pour entreprendre des transformations institutionnelles profondes demeure incertaine. Et, comme on pourrait s’y attendre compte tenu de la complexit\u00e9 de ces enjeux, des dissensions persistent entre les \u00c9tats membres et la Commission europ\u00e9enne quant au niveau requis d’exercice de l’autorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Les principes fondateurs de l’Union, comme les quatre libert\u00e9s, sont en pleine red\u00e9finition. Bien que de nouvelles hypoth\u00e8ses \u00e9mergent, la direction \u00e0 prendre pour entreprendre des transformations institutionnelles profondes demeure incertaine.<\/p>Henry Farrell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En ce qui concerne les acteurs priv\u00e9s, leur r\u00f4le est \u00e0 la fois passionnant et complexe. Par exemple, en Ukraine, des entreprises comme Microsoft ont choisi de s’aligner avec les gouvernements. Microsoft a toujours excell\u00e9 dans sa capacit\u00e9 \u00e0 collaborer avec les Autorit\u00e9s<\/a>. Dans les ann\u00e9es 1990, face aux d\u00e9fis antitrust, l\u2019entreprise a su tisser des liens avec le gouvernement am\u00e9ricain pour avancer ses int\u00e9r\u00eats. Microsoft a d\u00e9montr\u00e9 un esprit de coop\u00e9ration ind\u00e9niable avec les Autorit\u00e9s am\u00e9ricaines. En revanche, l’approche d’Elon Musk avec le r\u00e9seau Starlink est distincte<\/a>. Nous observons des entreprises r\u00e9ticentes \u00e0 une coop\u00e9ration forc\u00e9e, prenant des d\u00e9cisions qui touchent directement aux int\u00e9r\u00eats de s\u00e9curit\u00e9 nationale des \u00c9tats-Unis et de l’Union europ\u00e9enne. C’est le d\u00e9but d’une transformation \u00e0 long terme. Pr\u00e9dire son \u00e9volution est complexe, d’autant plus avec le durcissement des divergences politiques en Europe et aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 les perceptions d’Elon Musk varient grandement selon les tendances politiques de chacun.<\/p>\n\n\n\n Pour \u00eatre franc, le conflit ukrainien d\u00e9montre que l’Europe est incapable de faire cavalier seul sur le plan militaire. Elle d\u00e9pend de l’armement, du soutien militaire et du soutien financier des \u00c9tats-Unis pour faire face \u00e0 un conflit, m\u00eame lorsque celui-ci se d\u00e9roule sur son sol. D’une certaine mani\u00e8re, l\u2019id\u00e9e m\u00eame d’autonomie strat\u00e9gique a \u00e9t\u00e9 remise en question par l’invasion de la Russie et, avant cela, par l’attitude initiale de l’Europe qui \u00e9tait sceptique \u00e0 l’\u00e9gard de l’invasion russe, alors m\u00eame que Blinken s\u2019\u00e9tait rendu dans les capitales europ\u00e9ennes pour dire que cela allait arriver t\u00f4t ou tard. Jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019invasion se produise, Olaf Scholz affirmait que Nord Stream 2 n\u2019\u00e9tait rien d\u2019autre qu’une entreprise commerciale et que son existence ne posait pas de question g\u00e9ostrat\u00e9gique. <\/p>\n\n\n\n Le r\u00e9veil a \u00e9t\u00e9 brutal et a servi de catalyseur pour l’Union europ\u00e9enne afin de souligner que pour atteindre une v\u00e9ritable autonomie g\u00e9o\u00e9conomique il faudrait r\u00e9\u00e9valuer nos strat\u00e9gies actuelles. Le conflit a sans doute rapproch\u00e9 les \u00c9tats-Unis et l’Europe tout en r\u00e9orientant la r\u00e9flexion sur l’autonomie strat\u00e9gique.<\/p>\n\n\n\n La Commission europ\u00e9enne affiche un int\u00e9r\u00eat grandissant pour les enjeux g\u00e9o\u00e9conomiques. Elle s’interroge sur les domaines o\u00f9 l’Europe d\u00e9tient un pouvoir r\u00e9el, les sph\u00e8res o\u00f9 elle peut exercer une influence significative \u00e0 l’\u00e9chelle mondiale, notamment dans les dynamiques avec la Chine ou les \u00c9tats-Unis. La strat\u00e9gie europ\u00e9enne en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 \u00e9conomique, publi\u00e9e au printemps, se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un outil majeur contre la coercition. Nous sommes au-del\u00e0 de la simple formation de coalitions tactiques. Il s’agit plut\u00f4t d’utiliser les forces de l’Europe, son march\u00e9 int\u00e9rieur et son r\u00e9gime commercial, pour se d\u00e9fendre et pr\u00e9server ses int\u00e9r\u00eats \u00e0 l’\u00e9chelle mondiale.<\/p>\n\n\n\n La guerre en Ukraine a sans doute rapproch\u00e9 les \u00c9tats-Unis et l’Europe tout en r\u00e9orientant la r\u00e9flexion sur l’autonomie strat\u00e9gique.<\/p>Abe Newman<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ce qui rend la situation particuli\u00e8rement captivante, c’est la diversit\u00e9 des perspectives au sein m\u00eame de l’Union. La Commission semble aligner certains de ses programmes sur les int\u00e9r\u00eats am\u00e9ricains, alors qu\u2019en parall\u00e8le, des figures telles que Scholz et Macron expriment des r\u00e9serves, interrogeant le caract\u00e8re peut-\u00eatre trop pro-am\u00e9ricain de cette approche et son alignement avec les int\u00e9r\u00eats europ\u00e9ens propres.<\/p>\n\n\n\n Il est pr\u00e9matur\u00e9 de parler d’une position europ\u00e9enne unifi\u00e9e, mais nous sommes t\u00e9moins d’une transformation. La mani\u00e8re dont cette transformation va se d\u00e9rouler s’av\u00e8re un sujet d’observation captivant, particuli\u00e8rement avec les prochaines \u00e9lections \u00e0 la pr\u00e9sidence de la Commission et la s\u00e9lection du futur dirigeant de l’OTAN. Ces d\u00e9veloppements s’inscrivent dans une politique europ\u00e9enne \u00e9largie qui s’entrelace de mani\u00e8re tr\u00e8s intrigante avec les politiques transatlantiques.<\/p>\n\n\n\n\n\n Je dirais tout d’abord que la raison pour laquelle nous avons mis cette dimension en avant est que nous essayons de combattre l\u2019id\u00e9e qu\u2019il y aurait de grands complots. Il est fr\u00e9quent que les r\u00e9sultats d\u2019une strat\u00e9gie d\u00e9vient des intentions initiales. La politique est une affaire d’improvisation face aux \u00e9v\u00e9nements impr\u00e9vus, comme l’illustre \u00e0 merveille la r\u00e9cente com\u00e9die politique au Royaume-Uni. <\/p>\n\n\n\n Il est \u00e9galement \u00e0 noter que l’absence d’une conspiration flagrante ne signifie pas qu’un acteur ne puisse pas improviser de mani\u00e8re plus efficace et tirer parti de sa position s\u2019il atteint une forme de domination sur le march\u00e9. Dans le cas de Huawei, la question essentielle n’est pas de d\u00e9terminer si l\u2019expansion de cette entreprise est le fruit d’une strat\u00e9gie chinoise pour \u00e9tablir une h\u00e9g\u00e9monie ou un empire occulte. Ce qui est crucial, c’est de r\u00e9fl\u00e9chir aux cons\u00e9quences d’une telle domination : la Chine serait-elle en mesure d’exercer un pouvoir d\u00e9cisionnel in\u00e9dit malgr\u00e9 son ancienne exclusion du syst\u00e8me mondial ?<\/p>\n\n\n\n Nous essayons de combattre l\u2019id\u00e9e qu\u2019il y aurait de grands complots.<\/p>Henry Farrell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les Europ\u00e9ens peinent \u00e0 int\u00e9grer cette perspective. Quand les \u00c9tats-Unis les alertent sur le danger repr\u00e9sent\u00e9 par Huawei, leur r\u00e9action tend \u00e0 \u00eatre pragmatique : ils consid\u00e8rent que m\u00eame si la Chine est susceptible de les espionner via Huawei, les \u00c9tats-Unis pourraient tout aussi bien faire de m\u00eame. Dans ce cas, quelle est la diff\u00e9rence ? Cette interrogation plus large sur la structuration des march\u00e9s afin de cr\u00e9er des acteurs influents capables d’agir comme des leviers de puissance n’a pas \u00e9t\u00e9 pleinement appr\u00e9hend\u00e9e, selon moi. Par cons\u00e9quent, il semble improbable que nous assistions \u00e0 la formation d’un monde dirig\u00e9 par quelques entit\u00e9s centrales, \u00e0 tout le moins dans un avenir proche. Et l’id\u00e9e d’un Underground Empire<\/em> chinois s’\u00e9difiant de mani\u00e8re autonome para\u00eet encore moins plausible. Les \u00c9tats-Unis, \u00e0 titre d’exemple, ont r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9tendre leur influence probablement parce qu’ils ne cherchaient pas explicitement \u00e0 le faire \u2014 ou, du moins, en n\u2019ayant pas \u00e9t\u00e9 per\u00e7us comme tels. Leur but \u00e9tait plut\u00f4t de construire un r\u00e9seau global.<\/p>\n\n\n\n Les entreprises priv\u00e9es se sont engag\u00e9es dans cette direction en anticipant un b\u00e9n\u00e9fice \u00e0 long terme, mais sans une vision claire des implications potentielles de leurs actions, \u00e0 l’exception notable du domaine de la surveillance. Les \u00c9tats-Unis n’avaient pas pr\u00e9vu un tel sc\u00e9nario et s’ils l’avaient fait, il est probable que l’issue aurait \u00e9t\u00e9 autrement plus difficile \u00e0 atteindre. Dans le contexte actuel, o\u00f9 la sensibilit\u00e9 aux enjeux strat\u00e9giques est exacerb\u00e9e, il est devenu extr\u00eamement difficile pour un seul acteur de dominer de fa\u00e7on omnipr\u00e9sente l’\u00e9conomie mondiale. Nous sommes plut\u00f4t t\u00e9moins d’une fragmentation \u00e9conomique mondiale<\/a>, qui ne correspond pas tout \u00e0 fait \u00e0 la vision radicale du d\u00e9couplage \u00e9conomique que certains pr\u00e9disent, mais plut\u00f4t \u00e0 l’av\u00e8nement d’un monde d\u00e9sorganis\u00e9 o\u00f9 se forment des blocs et alliances de nations diversifi\u00e9s. Il est probable que l’Europe se rapproche davantage des \u00c9tats-Unis, mais nous sommes loin d’un ordre international harmonieux et simplifi\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Face \u00e0 ce nouveau paysage, les gouvernements sont contraints de relever des d\u00e9fis in\u00e9dits pour comprendre et naviguer \u00e0 travers la mosa\u00efque de compromis complexes qu’ils doivent g\u00e9rer. Ils devront s’efforcer de r\u00e9duire leurs vuln\u00e9rabilit\u00e9s tout en s’engageant dans le commerce international et en saisissant les opportunit\u00e9s \u00e0 leur port\u00e9e. Dans un article que nous avons r\u00e9cemment publi\u00e9 <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> dans Foreign Affairs<\/em>, Abe et moi-m\u00eame avan\u00e7ons que pour les \u00c9tats-Unis, cela implique un r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat renforc\u00e9 et sans pr\u00e9c\u00e9dent dans la compr\u00e9hension et la modulation de l’\u00e9conomie, c\u2019est-\u00e0-dire un r\u00f4le qui diff\u00e8re \u00e0 la fois de celui de l’\u00e9poque de la guerre froide et de l’\u00e8re de la mondialisation. Nous nous dirigeons vers une \u00e8re de derisking<\/em>, un terme qui peut sembler \u00eatre un slogan s\u00e9duisant mais qui en r\u00e9alit\u00e9 recouvre une r\u00e9alit\u00e9 extr\u00eamement complexe et ardue \u00e0 mettre en \u0153uvre. Pour y parvenir, des capacit\u00e9s gouvernementales encore in\u00e9dites seront n\u00e9cessaires.<\/p>\n\n\n\n Il est probable que l’Europe se rapproche davantage des \u00c9tats-Unis, mais nous sommes loin d’un ordre international harmonieux et simplifi\u00e9.<\/p>Henry Farrell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je pense que lorsque les gens lisent le livre, leur premi\u00e8re question est de savoir si le dollar va perdre sa position de monnaie dominante dans le monde. Et je pense qu’Henry et moi sommes tous les deux tr\u00e8s sceptiques quant \u00e0 l’id\u00e9e que la supr\u00e9matie des \u00c9tats-Unis puisse \u00eatre facilement \u00e9branl\u00e9e dans ce domaine.<\/p>\n\n\n\n Nous consid\u00e9rons que les principaux rivaux potentiels du dollar, tels que l’euro ou le yuan, sont entrav\u00e9s par des contraintes politiques internes si substantielles qu’elles rendent impraticable un basculement de l’\u00e9conomie mondiale vers l’une ou l’autre de ces monnaies. Des \u00e9v\u00e9nements comme le Brexit, la situation \u00e0 Hong Kong, ou la crise de la dette souveraine europ\u00e9enne, sont autant de t\u00e9moignages des limites qui entravent l’expansion internationale des sph\u00e8res financi\u00e8res europ\u00e9enne ou chinoise.<\/p>\n\n\n\n Notre pr\u00e9occupation majeure, que nous cherchons \u00e0 mettre en lumi\u00e8re, concerne les fa\u00e7ons dont les nations et r\u00e9gions vis\u00e9es parviennent \u00e0 forger des enclaves opaques au sein de l’\u00e9conomie mondiale. Les \u00c9tats-Unis et les autres pays occidentaux n\u2019ont aucune visibilit\u00e9 sur les activit\u00e9s qui se d\u00e9roulent dans ces zones d\u2019ombre. L’Iran est probablement le meilleur exemple d\u2019une telle situation. Malgr\u00e9 de s\u00e9v\u00e8res sanctions, le pays parvient \u00e0 maintenir une activit\u00e9 commerciale en s’appuyant sur un r\u00e9seau complexe de soci\u00e9t\u00e9s \u00e9cran. Cette r\u00e9silience a un co\u00fbt certain pour l’Iran mais elle lui permet tout de m\u00eame de poursuivre ses \u00e9changes commerciaux. Janet Yellen, lors d’un discours r\u00e9cent, a exprim\u00e9 une opinion similaire concernant la Russie. Il est clair que nous n\u2019arr\u00eaterons pas les exportations de p\u00e9trole russe mais les obstacles impos\u00e9s signifient que Moscou doit supporter des frais consid\u00e9rables en recourant \u00e0 des circuits informels<\/a>. <\/p>\n\n\n\n En fin de compte, notre analyse sugg\u00e8re que l’efficacit\u00e9 des sanctions perdure mais que notre compr\u00e9hension de leur efficacit\u00e9 doit \u00e9voluer. Il ne s’agit pas tant d’annihiler les \u00e9conomies des pays cibl\u00e9s, mais plut\u00f4t d’augmenter leurs co\u00fbts structurels. Ce qui devrait vraiment pr\u00e9occuper les responsables politiques, c’est moins la menace d’un remplacement du dollar que l’\u00e9mergence de ces zones d’ombre \u00e9conomiques, o\u00f9 les pays cibl\u00e9s, ainsi que d’autres acteurs, peuvent se livrer \u00e0 des agissements condamnables.<\/p>\n\n\n\n Notre analyse sugg\u00e8re que l’efficacit\u00e9 des sanctions perdure mais que notre compr\u00e9hension de leur efficacit\u00e9 doit \u00e9voluer.<\/p>Abe Newman<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette pr\u00e9occupation fait \u00e9cho aux propos d’Abe sur le danger d’une escalade conflictuelle. Les \u00c9tats-Unis, percevant leur puissance comme un vecteur de bien dans le monde, pourraient ne pas se rendre compte que leur mani\u00e8re d’exercer cette influence n’est pas toujours bien accueillie ou per\u00e7ue par les autres nations.<\/p>\n\n\n\n Nous identifions un double risque. D’une part, il y a la menace d’une spirale de mesures et de repr\u00e9sailles entre les \u00c9tats-Unis et la Chine, qui pourrait s’envenimer dangereusement. Les deux puissances se retrouvent dans une proximit\u00e9 contrainte et conflictuelle, tels deux f\u00e9lins susceptibles de s’attaquer mutuellement au moindre coup de griffe. L’ancienne croyance en une paix et une coop\u00e9ration renforc\u00e9es par l’interd\u00e9pendance \u00e9conomique s’av\u00e8re d\u00e9pass\u00e9e. Il devient imp\u00e9ratif de trouver une mani\u00e8re de g\u00e9rer les interconnexions sans se blesser r\u00e9ciproquement.<\/p>\n\n\n\n D’autre part, le risque est que les \u00c9tats-Unis commencent \u00e0 se comporter comme la Chine. En d’autres termes, en utilisant les outils de puissance qu’ils jugent n\u00e9cessaires pour leur s\u00e9curit\u00e9 et la prosp\u00e9rit\u00e9 mondiale, les Etats-Unis risquent de les appliquer d’une fa\u00e7on qui diminue la confiance que d’autres pays leur portent. Au-del\u00e0 du probl\u00e8me de l’expansion des zones d’ombre \u00e9conomiques, il existe une menace sous-jacente : celle d’une Am\u00e9rique qui, en adoptant des pratiques arbitraires semblables \u00e0 celles de la Chine pour exercer son pouvoir, risque de dissuader les autres acteurs internationaux de travailler avec elle.<\/p>\n\n\n\n Le risque est que les \u00c9tats-Unis commencent \u00e0 se comporter davantage \u00e0 l’image de la Chine.<\/p>Henry Farrell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Nous ne croyons donc pas que l’\u00e9tablissement par la Chine d’un empire clandestin constitue une menace significative pour les \u00c9tats-Unis. Cependant, nous soutenons que plus les \u00c9tats-Unis se d\u00e9feront de leurs propres principes et contraintes, plus ils seront vuln\u00e9rables en semblant \u00eatre pr\u00eats \u00e0 tout pour atteindre leurs objectifs. Plus cette perception s’ancre, moins les autres nations seront enclines \u00e0 se tourner vers les \u00c9tats-Unis plut\u00f4t que vers la Chine, face \u00e0 un choix per\u00e7u comme celui entre deux puissances manipulatrices.<\/p>\n\n\n\n Cela dit, les \u00c9tats-Unis b\u00e9n\u00e9ficient encore de l’\u00c9tat de droit, un atout dont ils ne saisissent pas pleinement la valeur. Malgr\u00e9 les imperfections de la justice am\u00e9ricaine et les difficult\u00e9s \u00e0 obtenir r\u00e9paration, la soumission de l’ex\u00e9cutif \u00e0 l’\u00e9tat de droit et le r\u00f4le central des avocats conf\u00e8rent aux \u00c9tats-Unis une grande fiabilit\u00e9. Nous craignons cependant que plus les \u00c9tats-Unis avancent sur la voie de l’exercice du pouvoir et de la poursuite de leurs int\u00e9r\u00eats sans consid\u00e9ration pour les r\u00e9percussions strat\u00e9giques, plus ils \u00e9rodent cette forme essentielle de pouvoir qu’est la confiance qu’ils inspirent dans l’\u00e9conomie mondiale. Cette trajectoire pourrait engendrer un cercle vicieux et aboutir \u00e0 des r\u00e9sultats probl\u00e9matiques. <\/p>\n\n\n\n Nous avons pass\u00e9 une grande partie de la guerre froide \u00e0 construire une infrastructure et une expertise en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 nationale. Nous avons pass\u00e9 une grande partie de la p\u00e9riode de mondialisation \u00e0 d\u00e9truire la capacit\u00e9 de l’\u00c9tat \u00e0 penser l’\u00e9conomie. Nous avons essentiellement externalis\u00e9 ces questions en pensant que le march\u00e9 allait r\u00e9soudre ces probl\u00e8mes. En cons\u00e9quence, dans des domaines critiques tels que les cha\u00eenes d’approvisionnement ou l\u2019impact des sanctions sur le syst\u00e8me financier international, les gouvernements n’ont plus la capacit\u00e9 et l’expertise n\u00e9cessaires pour mettre en place les politiques qu\u2019ils d\u00e9sirent. <\/p>\n\n\n\n Nous appelons \u00e0 la mobilisation de personnels comp\u00e9tents pour assurer une gestion s\u00e9curis\u00e9e de ces outils \u00e9conomiques et \u00e9viter des erreurs catastrophiques. Il est imp\u00e9ratif d’avoir des experts qualifi\u00e9s pour superviser de telles op\u00e9rations. Il y a un parall\u00e8le \u00e0 tracer avec l’\u00e8re nucl\u00e9aire, o\u00f9 un processus d’apprentissage intensif a \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire<\/a>. Initialement, les acteurs principaux n’avaient pas une compr\u00e9hension claire de la mani\u00e8re dont ces nouveaux outils devaient \u00eatre mani\u00e9s, des limites \u00e0 leur utilisation, ou des m\u00e9canismes de contr\u00f4le \u00e0 instaurer. Cette compr\u00e9hension s’est d\u00e9velopp\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 un dialogue approfondi entre la sph\u00e8re acad\u00e9mique et les d\u00e9cideurs politiques \u2014 nous pensons qu\u2019un processus similaire s’impose aujourd’hui en mati\u00e8re de r\u00e9gulation \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n Nous appelons \u00e0 la mobilisation de personnels comp\u00e9tents pour assurer une gestion s\u00e9curis\u00e9e de ces outils \u00e9conomiques et \u00e9viter des erreurs catastrophiques.<\/p>Abe Newman<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Nous sommes \u00e0 un tournant semblable \u00e0 celui de l’\u00e9poque de la destruction mutuelle assur\u00e9e durant la guerre froide. De la m\u00eame mani\u00e8re qu’alors, il est imp\u00e9ratif aujourd’hui d’\u00e9tablir un cadre de r\u00e8gles. Par exemple, il est crucial de diff\u00e9rencier les cons\u00e9quences d’une action contre un \u00c9tat voyou et celles d’une action contre une grande puissance. Il est essentiel de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la cible et \u00e0 l’intention. Dans un mod\u00e8le de dissuasion traditionnel, l’objectif \u00e9tait d’emp\u00eacher une action ind\u00e9sirable. A l\u2019inverse, actuellement, les \u00c9tats-Unis cherchent souvent \u00e0 affaiblir directement les capacit\u00e9s \u00e9conomiques de la Chine ou d’autres pays, ce qui est un changement notable.<\/p>\n\n\n\n On ne peut pas dire que ces actions ne nous posent pas comme une menace ou ne cr\u00e9ent pas de probl\u00e8mes. On pourrait ainsi envisager une approche diff\u00e9rente, comme le financement de l’acquisition de technologies europ\u00e9ennes \u2014 pensez \u00e0 Nokia et \u00e0 Ericsson \u2014 par le biais de programmes d’achat communs. Cela serait moins conflictuel tout en atteignant le m\u00eame but : changer le fournisseur de l’\u00e9quipement concern\u00e9. L’approche am\u00e9ricaine devrait privil\u00e9gier les incitations plut\u00f4t que les punitions.<\/p>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nHenry Farrell<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Vous expliquez que la premi\u00e8re partie du livre montre comment le monde est devenu si centralis\u00e9 autour de l\u2019Am\u00e9rique. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Certaines personnes semblent avoir mal compris la th\u00e8se de votre livre et avancent l\u2019id\u00e9e que vous d\u00e9montrez l\u2019existence d\u2019un grand complot ourdi par les \u00c9tats-Unis \u2014 c\u2019est l\u00e0 un contresens, puisque votre livre s\u2019attache au contraire \u00e0 montrer que cette centralisation r\u00e9sulte d\u2019un processus al\u00e9atoire. <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Donc vous consid\u00e9rez que <\/strong>le 11 septembre est un v\u00e9ritable tournant<\/strong><\/a>. Est-ce le seul ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Abe Newman<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Dans votre livre, vous analysez comment des entreprises priv\u00e9es am\u00e9ricaines sont, d\u2019une certaine fa\u00e7on, entr\u00e9es en guerre en aidant le gouvernement ukrainien. Pensez-vous qu’il s’agit l\u00e0 d’un tournant ? Par ailleurs, qu’est-ce que cela dit de la direction de l\u2019<\/strong>Underground Empire<\/em><\/strong> et du r\u00f4le que les entreprises priv\u00e9es jouent dans cet empire ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Henry Farrell<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Selon vous, comment les \u00c9tats-Unis voient-ils l’Europe dans le paysage technologique et financier mondial ? Diriez-vous que les \u00c9tats-Unis consid\u00e8rent l’Europe comme un acteur pertinent dans ce domaine ? Et pensez-vous que l’Europe puisse vraiment peser dans la comp\u00e9tition entre les superpuissances que sont les \u00c9tats-Unis et la Chine ? Peut-elle r\u00e9ellement \u00eatre un acteur tiers ou devra-t-elle de toute fa\u00e7on s’aligner sur les \u00c9tats-Unis ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Abe Newman<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLa Chine est l\u2019un des grands th\u00e8mes de <\/strong>The Underground Empire,<\/em><\/strong> notamment dans la derni\u00e8re partie de l\u2019ouvrage. En partant de cet exemple, vous soulignez combien le succ\u00e8s commercial peut vite se transformer en pouvoir imp\u00e9rial. Aujourd\u2019hui, lorsqu\u2019on parle de <\/strong>derisking<\/em><\/strong> ou de d\u00e9couplage avec la Chine, le principal argument est qu\u2019il ne faudrait pas renforcer son arm\u00e9e. Ne pensez-vous pas qu\u2019il s\u2019agit avant tout de l\u2019emp\u00eacher de se doter, \u00e0 son tour, de son propre empire souterrain ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Henry Farrell<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Il y a beaucoup de discussions autour des nouveaux outils financiers chinois visant \u00e0 faire ce que j’appelle <\/strong>de la <\/strong>\u00ab <\/strong>vaccination contre les sanctions<\/strong> \u00bb<\/strong><\/a>. Cette tendance appara\u00eet notamment pour ce qui concerne le d\u00e9veloppement d\u2019alternatives \u00e0 SWIFT, telles que le m\u00e9canisme chinois CIPS que vous \u00e9voquez dans votre livre. Pensez-vous que ces nouveaux outils repr\u00e9sentent une menace pour l’efficacit\u00e9 des sanctions am\u00e9ricaines \u00e0 l’avenir ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Abe Newman<\/strong> <\/h4>\n\n\n\n
Vous \u00e9crivez que les \u00c9tats-Unis se sont rendus trop puissants pour qu’on leur fasse confiance. Qu’en sera-t-il de la puissance am\u00e9ricaine dans les d\u00e9cennies \u00e0 venir ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Henry<\/strong> Farrell<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Quelle strat\u00e9gie les pays occidentaux peuvent-ils \u00e9laborer pour r\u00e9pondre \u00e0 la concurrence, notamment id\u00e9ologique, de la Chine et de la Russie ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Abe Newman<\/strong> <\/h4>\n\n\n\n