L\u2019une des nouvelles tendances lourdes que vous identifiez pour la fiscalit\u00e9 mondiale est ce que vous qualifiez de course aux exemptions fiscales et aux subventions pour les industries vertes. C\u2019est une dimension de cette politique de transition qui a jusqu\u2019\u00e0 maintenant peu \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9e dans les d\u00e9bats ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\nOui, et il faut absolument en parler. C’est-\u00e0-dire que l\u2019on est peut-\u00eatre en train d’assister \u00e0 la transition vers une nouvelle forme de concurrence fiscale internationale.<\/p>\n\n\n\n
Historiquement, depuis les ann\u00e9es 1980, les pays se faisaient concurrence sur les taux statutaires d’imposition, donc la course au moins-disant fiscal sur les taux d’imp\u00f4t sur les soci\u00e9t\u00e9s. En moyenne, au niveau mondial, le taux normal d’imp\u00f4t sur les soci\u00e9t\u00e9s au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 \u00e9tait de pr\u00e8s de 50 %, il se situe aujourd’hui entre 20 % et 25 %. En r\u00e9alit\u00e9, on a l’impression que la concurrence fiscale est en train de changer de nature, et que l\u2019on bascule d\u00e9sormais dans une concurrence fiscale \u00e0 coup de cr\u00e9dit d’imp\u00f4t et de subventions.<\/p>\n\n\n\nEn moyenne, au niveau mondial, le taux normal d’imp\u00f4t sur les soci\u00e9t\u00e9s au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 \u00e9tait de pr\u00e8s de 50 %, il se situe aujourd’hui entre 20 % et 25 %.\u00a0<\/p>Gabriel Zucman<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nCela a commenc\u00e9 avec les subventions qui avaient \u00e9t\u00e9 donn\u00e9es par la Chine aux producteurs chinois d’\u00e9nergie verte, puis avec l\u2019Inflation Reduction Act (IRA) am\u00e9ricain qui a essay\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 cela aux \u00c9tats-Unis. L\u2019Union europ\u00e9enne va \u00e9galement avoir ses propres subventions et cr\u00e9dits d\u2019imp\u00f4t. Et finalement, l’OCDE est venu 2023 donner son blanc-seing \u00e0 tout cela en disant que tous ces cr\u00e9dits d’imp\u00f4t \u00e9taient bienvenus. Ces dispositifs ne seront donc pas compt\u00e9s comme des r\u00e9ductions d\u2019imp\u00f4t dans le calcul de la taxe minimale \u00e0 15 % sur les b\u00e9n\u00e9fices des soci\u00e9t\u00e9s. Pour illustrer, cela signifie que si une entreprise paye 20 % d’imp\u00f4t sur les soci\u00e9t\u00e9s mais qu’ensuite on lui donne un cr\u00e9dit d’imp\u00f4t \u00e9quivalent \u00e0 la moiti\u00e9 de ce qu\u2019elle pay\u00e9 soit 10 %, son vrai taux effectif est donc de 10 %, mais du point de vue de la taxe minimale, on consid\u00e8re qu’elle a pay\u00e9 20 %. Elle ne devra donc rien payer de plus. <\/p>\n\n\n\n
Ce dispositif est venu l\u00e9gitimer cette nouvelle forme de concurrence fiscale internationale. Et en fait quand on regarde les chiffres, on se rend compte que son co\u00fbt budg\u00e9taire est potentiellement tr\u00e8s significatif et, en particulier, tr\u00e8s nettement sup\u00e9rieur aux recettes fiscales suppl\u00e9mentaires qui vont \u00eatre g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par la taxe minimale de 15 %. C\u2019est quelque chose qui, dans un contexte post-Covid, de d\u00e9ficits publics \u00e9lev\u00e9s, de taux d’int\u00e9r\u00eat qui augmentent, de dette publique \u00e9lev\u00e9e, pose quand m\u00eame une question.<\/p>\n\n\n\n
Comment r\u00e9concilier le fait que ces politiques soient salu\u00e9es pour les avanc\u00e9es qu\u2019elles constituent dans l\u2019action climatique, avec le rappel de leurs cons\u00e9quences fiscales n\u00e9gatives ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nBien s\u00fbr, ce qu’il faut quand m\u00eame souligner et que nous soulignons bien dans le rapport, c’est que cette nouvelle forme de concurrence fiscale internationale a des aspects un peu plus positifs que la concurrence fiscale traditionnelle.<\/p>\n\n\n\n
Si elle cible par exemple les \u00e9nergies vertes, il y a un aspect b\u00e9n\u00e9fique dans son ensemble, comme cela acc\u00e9l\u00e8re la transition vers l’\u00e9conomie en carbone : ce n\u2019est pas purement \u00e0 somme n\u00e9gative comme l’est la concurrence fiscale traditionnelle qui consiste seulement \u00e0 d\u00e9placer des profits d’un pays X \u00e0 un pays Y au b\u00e9n\u00e9fice essentiellement des actionnaires mondiaux qui sont plut\u00f4t en haut de la distribution des revenus et des patrimoines.<\/p>\n\n\n\n
Mais il ne faut pas oublier que ces politiques pr\u00e9sentent aussi les aspects n\u00e9gatifs de la concurrence fiscale traditionnelle. Pour le dire simplement : veut-on arroser Elon Musk de subventions ? In fine qui b\u00e9n\u00e9ficie de ces cr\u00e9dits d\u2019imp\u00f4t ? Ce sont avant tout les actionnaires des multinationales et les salari\u00e9s \u00e0 haut revenus de ces entreprises, donc cela a tendance \u00e0 augmenter les in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n
Le probl\u00e8me de cette fa\u00e7on de lutter contre le changement climatique, est qu\u2019elle vient mettre en opposition le changement climatique d’un c\u00f4t\u00e9 et les in\u00e9galit\u00e9s de l’autre, alors qu’en fait il y a tout de politiques publiques qui doivent permettre d\u2019agir sur les deux plans.<\/p>\n\n\n\nVeut-on arroser Elon Musk de subventions ?<\/p>Gabriel Zucman<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nOn n\u2019a pas besoin, pour lutter contre le changement climatique, de donner de grosses subventions prises sur les finances publiques aux grandes entreprises am\u00e9ricaines, chinoises, europ\u00e9ennes. On doit pouvoir faire mieux que \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n
L\u2019id\u00e9e est de rappeler que passer par les incitations aux grandes entreprises n\u2019est ni la seule, ni la meilleure voie pour faire avancer la transition climatique ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\nBeaucoup de gens se sont laiss\u00e9s un peu convaincre que les incitations mon\u00e9taires, fiscales, les cr\u00e9dits d’imp\u00f4t et les baisses d’imp\u00f4ts, c’est cela qui stimule l’activit\u00e9, l’investissement et que ce sont les outils les plus efficaces dont disposent les gouvernements. Mais historiquement, si l\u2019on regarde les grandes batailles civilisationnelles qui ont pu \u00eatre men\u00e9es, on les a jamais gagn\u00e9es \u00e0 coups de cr\u00e9dit d’imp\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n
Quand ils ont fait construire des Liberty ships par milliers, dans un d\u00e9lai tr\u00e8s rapide, les Am\u00e9ricaine ne se sont pas dit \u00ab donnons un gros cr\u00e9dit d’imp\u00f4t aux armateurs pour les inciter \u00e0 construire suffisamment de bateaux \u00bb. Il s\u2019agissait d\u2019investissements dans les infrastructures, la production, la fourniture publique de biens et services avec des r\u00e9gulations. Tout ce qui vient avec l’\u00e9conomie de guerre est tr\u00e8s diff\u00e9rent de l’id\u00e9e sous-jacente aux cr\u00e9dits d’imp\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n
Je ne dis pas que les cr\u00e9dits d’imp\u00f4t n’ont aucun r\u00f4le \u00e0 jouer. Mais je pense que pour le moment, on mise quand m\u00eame un peu tout l\u00e0-dessus. C\u2019est en tout cas vrai pour les \u00c9tats-Unis. On peut bien s\u00fbr dire que malgr\u00e9 tout c\u2019est g\u00e9nial, que les Etats Unis, enfin, font quelque chose pour lutter contre le changement climatique, ce qui est vrai. Mais tout miser sur les cr\u00e9dits d’imp\u00f4t reste beaucoup trop limit\u00e9 et cela ne diminue pas les in\u00e9galit\u00e9s. En fait, on s’inscrit quand m\u00eame dans le prolongement de l’id\u00e9ologie de la concurrence fiscale qui a domin\u00e9 depuis les ann\u00e9es 1980. <\/p>\n\n\n\nTout ce qui vient avec l’\u00e9conomie de guerre est tr\u00e8s diff\u00e9rent de l’id\u00e9e sous-jacente aux cr\u00e9dits d’imp\u00f4t.<\/p>Gabriel Zucman<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nHistoriquement, ce sont plut\u00f4t tous les pays europ\u00e9ens qui \u00e9taient \u00e0 la pointe de cette concurrence fiscale. Mais d\u00e9sormais, on a l’impression que les \u00c9tats-Unis qui sont \u00e0 la pointe. <\/p>\n\n\n\n
Sur la concurrence au sein de l\u2019Union europ\u00e9enne, un point tr\u00e8s int\u00e9ressant du rapport porte sur la concurrence fiscale entre les \u00c9tats membres et la prolif\u00e9ration des r\u00e9gimes fiscaux pr\u00e9f\u00e9rentiels \u00e0 l’int\u00e9rieur de l’Union europ\u00e9enne. En dehors de la dimension internationale de la taxation, cette question est-elle \u00e0 l\u2019agenda de l\u2019Union ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nIl y a sur cette question une ambigu\u00eft\u00e9 tr\u00e8s forte des institutions europ\u00e9ennes. Il y a un groupe de suivi des pratiques fiscales dommageables mais qui se limite aux pratiques concernant des entreprises et dont l’influence reste limit\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n