{"id":198595,"date":"2023-09-17T09:21:37","date_gmt":"2023-09-17T07:21:37","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=198595"},"modified":"2023-09-25T09:50:00","modified_gmt":"2023-09-25T07:50:00","slug":"etre-une-femme-en-iran-un-an-apres-mahsa-jina-amini","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/09\/17\/etre-une-femme-en-iran-un-an-apres-mahsa-jina-amini\/","title":{"rendered":"\u00catre une femme en Iran. Un an apr\u00e8s Mahsa Jina Amini"},"content":{"rendered":"\n
Que signifie \u00eatre une femme aujourd\u2019hui en Iran ? Quelle place occupe-t-elle dans une soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9gie depuis plus de quatre d\u00e9cennies par une th\u00e9ocratie totalitaire exclusivement masculine ? Quelle est la part des traditions patriarcales dans la violence exerc\u00e9e \u00e0 son \u00e9gard ? Quelles sont les raisons de la r\u00e9volte \u00ab Femme, Vie, Libert\u00e9 \u00bb qui a embras\u00e9 le pays depuis le 16 septembre 2022, le jour o\u00f9 la jeune Mahsa Jina Amini a succomb\u00e9 aux coups port\u00e9s \u00e0 sa t\u00eate par les agents de la \u00ab patrouille de l\u2019orientation islamique \u00bb, plus commun\u00e9ment appel\u00e9e en Occident la police des m\u0153urs ? D\u2019o\u00f9 vient la d\u00e9termination des jeunes filles et gar\u00e7ons qui se sont insurg\u00e9s avec tant de courage contre la tyrannie et la s\u00e9gr\u00e9gation institutionnalis\u00e9es par la R\u00e9publique islamique ? Comment d\u00e9crypter leur devise politique qui place la femme en t\u00eate, la vie au c\u0153ur et la libert\u00e9 comme l\u2019objectif ultime de leurs revendications ? <\/p>\n\n\n\n
Ces interrogations et d\u2019autres encore ne trouvent certes pas leurs explications dans les brefs reportages des m\u00e9dias ou les \u00e9ph\u00e9m\u00e8res stories<\/em> des r\u00e9seaux sociaux. Pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette r\u00e9volte, il faudrait remonter le fil du temps et prendre connaissance d\u2019une lutte plus que centenaire, qui trouve ses racines dans l\u2019histoire moderne de l\u2019Iran et exprime un vieux r\u00eave, n\u00e9 \u00e0 la fin du xixe si\u00e8cle, enterr\u00e9 par les ayatollahs au lendemain de la r\u00e9volution de 1979. Ce r\u00eave n\u2019est autre que celui de la libert\u00e9 et de l\u2019\u00e9mancipation de la femme.<\/p>\n\n\n\n Il faudrait remonter le fil du temps et prendre connaissance d\u2019une lutte plus que centenaire<\/p>Sorour Kasma\u00ef<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le paradoxe est pourtant saisissant. Depuis la r\u00e9volution islamique, les femmes iraniennes ont \u00e9t\u00e9 l\u2019objet de la haine d\u2019un r\u00e9gime autoritaire et patriarcal qui par tous les moyens a essay\u00e9 de r\u00e9duire leurs droits civiques et humains, afin de mieux les refouler en marge de la vie publique. L\u2019obligation du port du voile constitue le vecteur principal de cette politique discriminatoire. Instaur\u00e9e d\u00e8s la prise du pouvoir du clerg\u00e9 chiite en Iran, elle a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re loi qui a tabouis\u00e9 le corps de la femme, attisant ainsi la violence \u00e0 l\u2019encontre de celles qui ne s\u2019y r\u00e9signaient pas. Contraint \u00e0 des r\u00e8gles tr\u00e8s strictes, ce corps rendu invisible sous des couches de tissu, suscitait la hantise d\u2019une grande partie de la soci\u00e9t\u00e9 fortement masculinis\u00e9e de l\u2019Iran post-r\u00e9volutionnaire. Rempart id\u00e9ologique de la th\u00e9ocratie au pouvoir, le hijab est ainsi devenu un th\u00e8me de propagande soumettant la moiti\u00e9 de la population \u00e0 la surveillance de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n\n Ce tableau para\u00eetrait bien sombre s\u2019il n\u2019y avait pas eu la formidable r\u00e9sistance des Iraniennes \u00e0 la r\u00e9pression exerc\u00e9e contre elles. \u00c0 peine un mois apr\u00e8s l\u2019av\u00e8nement du pouvoir religieux, le 8 mars 1979, des milliers de femmes sont descendues dans la rue pour s\u2019opposer \u00e0 la mise en place des lois qui les privaient de leurs droits les plus \u00e9l\u00e9mentaires. Avides d\u2019instruction, d\u2019ind\u00e9pendance et de cr\u00e9ativit\u00e9, elles n\u2019ont jamais cess\u00e9 depuis de combattre ces lois, d\u2019en repousser constamment les limites et de d\u00e9fier leur application. Des actions solitaires comme des campagnes collectives ont fa\u00e7onn\u00e9 leur r\u00e9sistance citoyenne. Et puis, contrairement \u00e0 la volont\u00e9 politique qui cherchait \u00e0 les r\u00e9duire uniquement \u00e0 leurs r\u00f4les de m\u00e8re et d\u2019\u00e9pouse, elles ont marqu\u00e9 de leur pr\u00e9sence les domaines scientifique, juridique, artistique, politique\u2026 et litt\u00e9raire.<\/p>\n\n\n\n Le hijab est ainsi devenu un th\u00e8me de propagande soumettant la moiti\u00e9 de la population \u00e0 la surveillance de l\u2019autre.<\/p>Sorour Kasma\u00ef<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La litt\u00e9rature iranienne porte en elle les signes pr\u00e9monitoires, les pr\u00e9mices de cette conscience f\u00e9minine en gestation depuis plusieurs d\u00e9cennies. D\u00e8s les ann\u00e9es 1950, elle est marqu\u00e9e par la figure de la grande po\u00e9tesse Forough Farrokhzad qui d\u00e9crit sans ambages ses d\u00e9sirs, l\u2019amour charnel, le p\u00e9ch\u00e9, les interdits que lui impose la soci\u00e9t\u00e9\u2026 Quant aux romanci\u00e8res, jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9volution de 1979, on n\u2019en compte pas plus d\u2019une dizaine ayant sign\u00e9 des \u0153uvres marquantes. Les personnages f\u00e9minins de ces romans \u2013 m\u00e8res de famille, femmes au foyer, \u00e9pouses d\u00e9laiss\u00e9es, jeunes filles victimes de mariage forc\u00e9, etc. \u2013 appartiennent souvent \u00e0 l\u2019aristocratie ou \u00e0 la classe moyenne et, bien qu\u2019instruites, continuent de subir un destin impos\u00e9 par leur milieu familial ou social. <\/p>\n\n\n\n Paradoxalement, c\u2019est apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir des ayatollahs que l\u2019on constate l\u2019\u00e9mergence d\u2019un plus grand nombre de femmes en litt\u00e9rature. Les premi\u00e8res ann\u00e9es, plusieurs \u00e9crivaines de renom quittent le pays pour s\u2019installer en Europe ou aux \u00c9tats-Unis. Mais une d\u00e9cennie plus tard, on voit surgir une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration aux \u0153uvres souvent ambitieuses, inventives, sortant des carcans habituels, dans lesquelles la femme n\u2019est plus pr\u00e9sent\u00e9e comme une cr\u00e9ature \u00e9th\u00e9r\u00e9e \u00e9manant de l\u2019imagination de l\u2019homme, ou le fruit de ses hallucinations ou encore l\u2019objet de son d\u00e9sir. Elle a d\u00e9sormais sa propre existence, joue un r\u00f4le social, se bat contre les traditions patriarcales, prend en main son destin. Les romans de cette p\u00e9riode d\u00e9crivent les exp\u00e9riences les plus diverses. Entre fiction et r\u00e9alit\u00e9, ils font surgir des personnages f\u00e9minins de premier ordre, introduisent des structures narratives polyphoniques, la multiplication des points de vue, la juxtaposition des styles. Certaines autrices optent pour une langue \u00e9pur\u00e9e, plus directe, moins lyrique, moins po\u00e9tique. Le plus \u00e9tonnant est de constater que nombre de ces romans passent le mur de la censure, battent des records de vente en librairie et raflent les prix litt\u00e9raires.<\/p>\n\n\n\n Paradoxalement, c\u2019est apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir des ayatollahs que l\u2019on constate l\u2019\u00e9mergence d\u2019un plus grand nombre de femmes en litt\u00e9rature.<\/p>Sorour Kasma\u00ef<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La censure est pourtant omnipr\u00e9sente. Outre le hijab, c\u2019est le traitement de tout le corps f\u00e9minin par la fiction qui est surveill\u00e9 de pr\u00e8s. L\u2019amour, le baiser, les l\u00e8vres, les seins, les cheveux, le contact physique entre l\u2019homme et la femme et de nombreux autres motifs se voient bannis des \u0153uvres. Combien de romans n\u2019ont pas vu le jour \u00e0 cause de ces purges langagi\u00e8res ? Combien de po\u00e8mes ont \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9s \u00e0 la poussi\u00e8re des tiroirs ? Dans l\u2019intimit\u00e9 de la chambre \u00e0 coucher, combien de baisers enflamm\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par un simple soupir ? <\/p>\n\n\n\n Enfin, notons qu\u2019avec l\u2019exil et l\u2019\u00e9migration, des th\u00e8mes tels que l\u2019\u00e9loignement, la m\u00e9moire, l\u2019identit\u00e9, la nostalgie investissent les \u0153uvres cr\u00e9\u00e9es au sein de la diaspora. Depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es un nouveau ph\u00e9nom\u00e8ne vient enrichir \u00e0 son tour cette litt\u00e9rature. Opter pour la langue du pays d\u2019accueil devient un choix qui s\u2019impose \u00e0 nombre d\u2019\u00e9crivains qui avaient commenc\u00e9 leur carri\u00e8re en persan. Ce choix est \u00e9galement celui de la jeune g\u00e9n\u00e9ration d\u2019auteurs d\u2019origine iranienne, qui fait son entr\u00e9e en litt\u00e9rature dans une langue europ\u00e9enne tout en traitant des sujets iraniens. Dans ce domaine aussi, les femmes sont les pionni\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n *<\/p>\n\n\n\n Pour toutes ces raisons, et dans le souci de mieux saisir les aspirations du mouvement \u00ab Femme, Vie, Libert\u00e9 \u00bb, j\u2019ai trouv\u00e9 pertinent de m\u2019adresser \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience et \u00e0 la sensibilit\u00e9 de quelques-unes des \u00e9crivaines qui, dans leurs romans, nouvelles ou essais, ont d\u00e9peint la vie et le destin des femmes, leur combat contre les vieilles croyances, leur r\u00f4le dans des p\u00e9riodes troubles et leur place dans la soci\u00e9t\u00e9 actuelle. Il m\u2019\u00e9tait \u00e9vident que la plume et le regard perspicace de ces autrices apporteraient un pr\u00e9cieux \u00e9clairage sur les \u00e9v\u00e8nements in\u00e9dits qui \u00e9branlent de nos jours l\u2019Iran.<\/p>\n\n\n\n\n
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