{"id":198166,"date":"2023-09-14T15:59:28","date_gmt":"2023-09-14T13:59:28","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=198166"},"modified":"2023-09-14T16:07:06","modified_gmt":"2023-09-14T14:07:06","slug":"lukraine-et-lhistoire-de-leurope-la-fin-dune-illusion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/09\/14\/lukraine-et-lhistoire-de-leurope-la-fin-dune-illusion\/","title":{"rendered":"La guerre d’Ukraine et l’histoire de l’Europe : la fin d’une illusion"},"content":{"rendered":"\n
Si l’agression de l’Ukraine par la Russie sanctionne la \u00ab fin d’une \u00e8re \u00bb, comme on peut le lire dans la litt\u00e9rature de relations internationales, c\u2019est d\u2019abord parce qu\u2019elle marque la fin d’une id\u00e9e, celle de la paix par le droit. M\u00fbrie en Europe depuis le XVIe si\u00e8cle, cette id\u00e9e avait connu une premi\u00e8re tentative de mise en \u0153uvre au lendemain de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, lorsqu\u2019un professeur de droit constitutionnel devenu pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis, Woodrow Wilson, avait entrepris d\u2019\u00e9tendre \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 internationale la m\u00e9thode qui avait fond\u00e9 la concorde civile dans son pays. Des principes, des institutions, des m\u00e9canismes, des proc\u00e9dures garantiraient, dans son esprit, aux nations la s\u00e9curit\u00e9 et la libert\u00e9 dont jouissaient les individus, rendraient \u00ab le monde s\u00fbr pour la d\u00e9mocratie \u00bb et constitueraient \u00ab une assurance \u00e0 99 % contre la guerre \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00e9chec de la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations avait conduit le Pr\u00e9sident Roosevelt \u00e0 en tirer les enseignements pour concevoir l\u2019ordre international de l\u2019apr\u00e8s-guerre, b\u00e2ti sur un trait\u00e9 \u00e0 vocation universelle, la Charte des Nations Unies et une organisation dot\u00e9e d\u2019un organe politique, le Conseil de s\u00e9curit\u00e9, charg\u00e9 de \u00ab maintenir la paix et la s\u00e9curit\u00e9 internationales \u00bb en faisant respecter l\u2019interdiction du recours \u00e0 la force. <\/p>\n\n\n\n Ce dispositif a \u00e9t\u00e9, on le sait, malmen\u00e9 durant les quatre d\u00e9cennies de la Guerre froide, et gu\u00e8re moins apr\u00e8s la fin de celle-ci. Hommage du vice \u00e0 la vertu, les \u00c9tats qui recouraient \u00e0 la force en violation de leurs engagements au titre de la Charte des Nations Unies ont \u00e0 chaque fois invoqu\u00e9 des justifications plus ou moins cr\u00e9dibles. L’invitation \u00e0 intervenir \u00e9manant d’un pouvoir fantoche a sans doute \u00e9t\u00e9 le pr\u00e9texte le plus souvent brandi pendant la Guerre froide, que ce soit par l’Union sovi\u00e9tique en Hongrie et en Tch\u00e9coslovaquie ou par les \u00c9tats-Unis, au Vietnam. La protection de minorit\u00e9s ou de populations menac\u00e9es de g\u00e9nocide a davantage \u00e9t\u00e9 invoqu\u00e9e apr\u00e8s la Guerre froide, que ce soit en Abkhazie (1992-93), en Serbie-Kosovo (1999), en Libye (2011) ou dans le Donbass (2014). L’op\u00e9ration lanc\u00e9e en 2003 par les \u00c9tats-Unis et leurs alli\u00e9s en Irak avait \u00e9t\u00e9 justifi\u00e9e par la possession d’armes de destruction massive, un mensonge pur et simple ainsi qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 av\u00e9r\u00e9 par la suite. M\u00eame le droit \u00e0 la s\u00e9cession a \u00e9t\u00e9 brandi par la Russie pour justifier son annexion ill\u00e9gale de la Crim\u00e9e en 2014. Chacune de ces occurrences constituait une violation \u00e0 peine d\u00e9guis\u00e9e du droit international. <\/p>\n\n\n\n Dans le cas de l’attaque de l’Ukraine par la Russie en f\u00e9vrier 2022, celle-ci ne se soucie plus de d\u00e9guisement. Il s’agit d’une pure guerre d’agression, justifi\u00e9e par les accusations les plus absurdes \u2014 nazisme, existence de laboratoires am\u00e9ricains d\u2019armes biologiques en Ukraine\u2026 \u2014 ou par un postulat d’appartenance historique \u00e0 la Russie d’une Ukraine artificiellement cr\u00e9\u00e9e par l’entit\u00e9 sovi\u00e9tique. \u00ab La Russie m\u00e8ne une guerre \u00e0 grande \u00e9chelle contre les principes fondateurs de la Charte des Nations unies \u00bb, a sans ambages observ\u00e9 la Pr\u00e9sidente de la Commission europ\u00e9enne<\/a> <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cet acte marque la fin de ce que les auteurs \u00ab lib\u00e9raux \u00bb am\u00e9ricains appellent l’ordre international fond\u00e9 sur le droit <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et un retour \u00e0 des logiques qui ont fa\u00e7onn\u00e9 l’histoire du genre humain.<\/p>\n\n\n\n [Abonnez-vous pour lire nos br\u00e8ves et vous tenir inform\u00e9s, en temps r\u00e9el, par des nouvelles analyses, cartes et graphiques in\u00e9dits chaque jour<\/a>.<\/em>]<\/strong><\/p>\n\n\n\n \u00ab Les \u00c9tats ont fait la guerre, la guerre a fait l’\u00c9tat \u00bb, avait conclu le sociologue et historien am\u00e9ricain Charles Tilly en \u00e9tudiant onze si\u00e8cles d\u2019histoire europ\u00e9enne <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si les guerres n\u2019ont rien de sp\u00e9cifiquement europ\u00e9en, elles ont dessin\u00e9 la g\u00e9ographie politique du Vieux Continent, et, par les projections coloniales des puissances europ\u00e9ennes, du monde. L\u2019Europe a \u00e9galement fourni le creuset de l’\u00c9tat-nation, l\u2019unit\u00e9 politique de base de la soci\u00e9t\u00e9 internationale. <\/p>\n\n\n\n Dans le cas de l’attaque de l’Ukraine par la Russie en f\u00e9vrier 2022, celle-ci ne se soucie plus de d\u00e9guisement. Il s’agit d’une pure guerre d’agression. <\/p>Pierre Buhler<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C\u2019est aussi en Europe, souvent ravag\u00e9e et saign\u00e9e par les conflits r\u00e9currents, qu\u2019ont surgi les premi\u00e8res tentatives d\u2019\u00e9chapper \u00e0 cette fatalit\u00e9, \u00e0 ces \u00ab jeux de rois \u00bb qu\u2019\u00e9taient, pour \u00c9rasme, les guerres. Des juristes \u2014 Grotius et Pufendorf \u2014 s\u2019en sont pr\u00e9occup\u00e9s, l\u2019Abb\u00e9 de Saint-Pierre s\u2019est illustr\u00e9 par son \u00ab Projet pour rendre la paix perp\u00e9tuelle en Europe \u00bb, Locke puis Montesquieu et Rousseau en ont explor\u00e9 les voies, avant que Kant n\u2019\u00e9nonce son propre projet de \u00ab paix perp\u00e9tuelle \u00bb en en d\u00e9gageant les conditions pr\u00e9alables \u2014 une constitution r\u00e9publicaine et un \u00ab droit cosmopolite \u00bb.<\/p>\n\n\n\n La R\u00e9volution industrielle a par ailleurs fait na\u00eetre un besoin de codification juridique pour faciliter le commerce. L’id\u00e9e a ainsi germ\u00e9 que cette premi\u00e8re \u00ab mondialisation \u00bb capitaliste contribuerait, gr\u00e2ce aux interd\u00e9pendances tiss\u00e9es entre \u00c9tats, \u00e0 dissoudre les antagonismes et ambitions politiques dans les int\u00e9r\u00eats bien compris de toutes les puissances industrielles rivales. Telle \u00e9tait la th\u00e8se de l’essayiste britannique Norman Angell, qui, en 1910, dans La Grande Illusion<\/em>, postulait qu’une guerre entre \u00c9tats industriels ne pouvait \u00eatre profitable au vainqueur, tant les cons\u00e9quences en seraient d\u00e9sastreuses sur le plan \u00e9conomique et social <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n En contrepoint de ce pari sur l\u2019int\u00e9gration entre les \u00e9conomies comme facteur de concorde entre les nations, les puissances europ\u00e9ennes ont cherch\u00e9, sans grande conviction ni grand succ\u00e8s, \u00e0 soumettre la guerre au droit. Les horreurs de la guerre de Crim\u00e9e puis de la bataille de Solf\u00e9rino avaient certes permis de progresser dans l’encadrement juridique de l’action militaire (jus in bello<\/em>) <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, mais l’encadrement juridique du recours \u00e0 la force (jus ad bellum<\/em>) \u00e9tait rest\u00e9 tr\u00e8s minimaliste <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il faudra le carnage de la Premi\u00e8re Guerre mondiale et ses dizaines de millions de morts pour essayer d’y trouver rem\u00e8de au lendemain du conflit. <\/p>\n\n\n\n\n\n Alors que les vainqueurs s\u2019efforcent de jeter les bases de la paix par le droit, un autre paradigme voit le jour dans le sillage de la R\u00e9volution d\u2019Octobre, dont l\u2019instigateur, L\u00e9nine, professe que l’imp\u00e9rialisme est le stade supr\u00eame du capitalisme. Abolir celui-ci est la garantie de la paix, apr\u00e8s que les \u00ab prol\u00e9taires de tous les pays \u00bb se seront, en suivant l\u2019exhortation de Marx, unis. Pour h\u00e2ter l\u2019\u00ab embrasement r\u00e9volutionnaire de l\u2019Europe \u00bb, le g\u00e9n\u00e9ral Toukhatchevski, charg\u00e9 par L\u00e9nine de jeter un \u00ab pont \u00bb vers l\u2019Allemagne par la voie des armes, proclame que la \u00ab route de l\u2019incendie mondial passe sur le cadavre de la Pologne \u00bb. L’entreprise \u00e9choue piteusement en 1920 devant Varsovie. Et si le r\u00e9gime se retrouve renvoy\u00e9 pendant deux d\u00e9cennies au \u00ab socialisme dans un seul pays \u00bb, l\u2019id\u00e9al qu\u2019il incarne aimantera, apr\u00e8s la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, une bonne partie de l\u2019humanit\u00e9, nourrissant les espoirs de paix qui viendrait d\u2019une victoire du camp communiste sur le camp adverse.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est autour de ces deux visions que se cristallisera le clivage de la Guerre froide. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, les alli\u00e9s occidentaux, sous leadership am\u00e9ricain, ont d\u00e8s le lendemain de Pearl Harbor esquiss\u00e9 un nouveau paradigme de s\u00e9curit\u00e9 collective qui ne succomberait pas aux faiblesses de la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations. Il appara\u00eet en filigrane dans la Charte de l’Atlantique, proclam\u00e9e par Roosevelt et Churchill en 1942, puis, explicitement, dans la Charte des Nations Unies, qui cr\u00e9e un cadre juridique sans \u00e9quivalent dans l’histoire. Non seulement les principes relatifs aux relations entre \u00c9tats y sont clairement \u00e9nonc\u00e9s \u2014 \u00e9galit\u00e9 souveraine des \u00c9tats, non-recours \u00e0 la force, r\u00e8glement pacifique des diff\u00e9rends, respect de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale et de l\u2019ind\u00e9pendance politique \u2014 mais le texte pr\u00e9voit \u00e9galement un m\u00e9canisme de mise en \u0153uvre des r\u00e8gles relatives au maintien de la paix et de la s\u00e9curit\u00e9. Un Conseil de s\u00e9curit\u00e9, qui fait \u00e9galement droit \u00e0 l’imp\u00e9ratif politique \u2014 celui de la distribution de la puissance et des rapports de force \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u2014 est charg\u00e9 de leur application. Et, sans surprise, le syst\u00e8me multilat\u00e9ral ainsi cr\u00e9\u00e9 a aussi pour vocation de promouvoir un ordre largement inspir\u00e9 du succ\u00e8s du monde occidental \u2014 et de l’Am\u00e9rique en premier lieu \u2014 \u00e0 base de lib\u00e9ralisme politique <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, fond\u00e9 sur la d\u00e9mocratie, et \u00e9conomique, fond\u00e9 sur l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Si, en 1945, l\u2019URSS est encore le seul \u00c9tat \u00e0 se r\u00e9clamer d\u2019une id\u00e9ologie communiste aux antipodes de ce mod\u00e8le lib\u00e9ral, elle est non seulement aur\u00e9ol\u00e9e de sa victoire sur le nazisme, mais aussi puissance occupante des pays d\u2019Europe centrale et orientale, o\u00f9 elle installe sans coup f\u00e9rir des r\u00e9gimes \u00e0 sa solde. Ailleurs, la victoire de Tito, de Mao, de Ho Chi Minh, de Castro et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, les luttes de lib\u00e9ration nationale dans les empires coloniaux, soutenues par l’Union sovi\u00e9tique et par la Chine populaire, donnent rapidement de la consistance \u00e0 l\u2019alternative que repr\u00e9sente ce camp. <\/p>\n\n\n\n Per\u00e7ue comme \u00e9tant de nature purement id\u00e9ologique, cette rivalit\u00e9 a, durant les premi\u00e8res d\u00e9cennies de la Guerre froide, polaris\u00e9 les esprits, de part et d\u2019autre, au point d’obscurcir la r\u00e9alit\u00e9 des enjeux de puissance. Ceux-ci n\u2019appara\u00eetront qu\u2019avec la rupture sino-sovi\u00e9tique puis la visite de Nixon \u00e0 P\u00e9kin. Nombre d’intellectuels, mais aussi de personnalit\u00e9s politiques, se sont engouffr\u00e9s dans ces apparences <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D\u2019autres esprits, moins nombreux, comme Raymond Aron, avaient bien per\u00e7u le r\u00f4le des \u00c9tats derri\u00e8re la fa\u00e7ade des camps oppos\u00e9s, en parlant des \u00ab unit\u00e9s politiques \u00bb ou des puissances \u00ab qui ne se laissent pas contraindre \u00bb. Et de Gaulle parlait plus volontiers de la Russie que de l\u2019Union sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n En qualifiant l’implosion de l’Union sovi\u00e9tique de \u00ab plus grande catastrophe g\u00e9opolitique du XXe si\u00e8cle \u00bb, Vladimir Poutine, loin de manifester une quelconque nostalgie du communisme disparu, y voyait surtout le syst\u00e8me le plus appropri\u00e9, du point de vue de la Russie, pour dominer et contr\u00f4ler un voisinage toujours per\u00e7u comme source de troubles, voire mena\u00e7ant.<\/p>Pierre Buhler<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Apr\u00e8s avoir d\u00e9chir\u00e9 ce qui restait du voile d\u2019une confrontation id\u00e9ologique, la dislocation de cette illusion dans les gravats du mur de Berlin a mis \u00e0 nu le jeu les v\u00e9ritables acteurs, ces \u00c9tats-nations port\u00e9s par une logique imp\u00e9riale. A commencer par le vainqueur incontest\u00e9 de cette Guerre froide, les \u00c9tats-Unis, enclins \u00e0 \u00e9tendre au-del\u00e0 de leur camp leur r\u00f4le traditionnel de benign hegemon<\/em>, et abordant avec prudence le terrain inconnu de la transition post-sovi\u00e9tique <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Apr\u00e8s le chaos de la pr\u00e9sidence Eltsine, l’\u00c9tat h\u00e9ritier de l\u2019Union Sovi\u00e9tique qu\u2019est la Russie se ressaisira rapidement sous la pr\u00e9sidence de Poutine. En qualifiant l’implosion de l’Union sovi\u00e9tique de \u00ab plus grande catastrophe g\u00e9opolitique du XXe <\/sup>si\u00e8cle \u00bb, l’ancien officier du KGB, loin de manifester une quelconque nostalgie du communisme disparu, y voyait surtout le syst\u00e8me le plus appropri\u00e9, du point de vue de la Russie, pour dominer et contr\u00f4ler un voisinage toujours per\u00e7u comme source de troubles, voire mena\u00e7ant. Ce r\u00e9flexe explique notamment le sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l’Ukraine, \u00e0 laquelle le pr\u00e9sident russe nie la qualit\u00e9 de nation distincte de la Russie.<\/p>\n\n\n\n Tel a \u00e9t\u00e9 le cas, \u00e9galement, de la Chine populaire, dont Deng Xiaoping, le v\u00e9ritable successeur de Mao, a compris que la voie de la puissance passait par le capitalisme d’\u00c9tat et l’\u00e9conomie de march\u00e9 tout en pr\u00e9servant la forme l\u00e9niniste de l’exercice du pouvoir, garante, aux yeux des \u00e9lites qui exercent ce pouvoir, de leur propre pr\u00e9servation ainsi que de celle de la configuration imp\u00e9riale du dispositif.<\/p>\n\n\n\n Avant m\u00eame que l\u2019Union sovi\u00e9tique disparaisse de la carte politique du monde, une tentative \u2014 \u00e0 laquelle il faut rendre justice \u2014 a \u00e9t\u00e9 faite pour donner corps \u00e0 cet ordre \u00e9tabli en 1945, et constamment bafou\u00e9 pendant la Guerre froide. Apr\u00e8s l\u2019annexion du Kowe\u00eft par l\u2019Irak de Saddam Hussein en 1990, le pr\u00e9sident George H. W. Bush avait vu dans cette premi\u00e8re crise de l\u2019apr\u00e8s-Guerre froide l\u2019occasion de faire \u00e9merger un \u00ab nouvel ordre mondial (\u2026) un monde o\u00f9 la r\u00e8gle de droit l\u2019emporte sur la loi de la jungle, o\u00f9 le puissant respecte les droits du faible \u00bb <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le Conseil de s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019ONU avait alors autoris\u00e9 \u00ab les \u00c9tats membres (des Nations unies) \u00e0 user de tous les moyens n\u00e9cessaires \u00bb pour obtenir le retrait des troupes irakiennes du Kowe\u00eft <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Une fois ce pays r\u00e9tabli dans sa souverainet\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019op\u00e9ration \u00ab Temp\u00eate du d\u00e9sert \u00bb, la coalition conduite par les \u00c9tats-Unis s\u2019est retir\u00e9e d\u2019Irak.<\/p>\n\n\n\n Trois d\u00e9cennies plus tard, le juriste en droit international Alain Pellet dresse un constat d\u00e9sabus\u00e9<\/a> : \u00ab jamais, depuis 1945, l\u2019ordre juridique international n\u2019a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 des menaces aussi existentielles (\u2026) jamais, depuis 1945, autant de principes de la Charte n\u2019ont \u00e9t\u00e9 aussi cyniquement bafou\u00e9s par une grande puissance (\u2026) rarement, si ce n\u2019est l\u2019Allemagne nazie en son temps, un \u00c9tat a viol\u00e9 en si peu de temps autant de principes et de r\u00e8gles du droit international \u00bb <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pour autant, il estime, en renvoyant \u00e0 l\u2019aphorisme de Louis Henkin, une autre sommit\u00e9, am\u00e9ricaine, du droit international, qu\u2019\u00ab il est pr\u00e9matur\u00e9 d\u2019envoyer les faire-part de d\u00e9c\u00e8s des principes de la Charte \u00bb, et appelle \u00e0 un aggiornamento<\/em> de ces principes, pour r\u00e9pondre aux \u00ab terribles d\u00e9fis \u00bb de notre temps.<\/p>\n\n\n\n Ce potentiel de r\u00e9silience du droit international ne fait cependant pas consensus. Si elle n’avait surtout servi de blanc-seing \u00e0 la doctrine am\u00e9ricaine de l’\u00ab action pr\u00e9emptive \u00bb, adopt\u00e9e par l’administration Bush apr\u00e8s les attentats du 11 septembre 2001, l’\u00e9cole dite de la \u00ab d\u00e9su\u00e9tude \u00bb aurait pu para\u00eetre pr\u00e9monitoire. Un des chefs de file de cette \u00e9cole, le juriste Michael Glennon, professait alors que \u00ab lorsqu\u2019une r\u00e8gle de droit a \u00e9t\u00e9, de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et sur une longue p\u00e9riode, enfreinte par un nombre significatif d’\u00c9tats, il n\u2019y a plus de raison de penser que les \u00c9tats se sentent li\u00e9s par elle (…) Arriv\u00e9e \u00e0 ce stade, la r\u00e8gle est tomb\u00e9e en d\u00e9su\u00e9tude, elle n\u2019est plus obligatoire (et) elle cesse d\u2019\u00eatre du droit international (…) Si la communaut\u00e9 des nations se comporte comme si certaines r\u00e8gles n\u2019existaient pas, elles n\u2019existent pas, et si elles n\u2019existent pas, elles ne lient personne \u00bb <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Un de ses confr\u00e8res, Anthony Clark Arend, n\u2019est pas moins formel : \u00ab Dans la pratique, le cadre de la Charte des Nations Unies est mort (\u2026) la doctrine Bush de pr\u00e9emption n\u2019enfreint pas le droit international puisque le cadre fix\u00e9 par la Charte ne se refl\u00e8te plus dans la pratique des \u00c9tats \u00bb <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Anne-Marie Slaughter, autre autorit\u00e9 am\u00e9ricaine du droit international, avait en mars 2003 qualifi\u00e9 d\u2019\u00ab ill\u00e9gal, mais l\u00e9gitime \u00bb le choix des \u00c9tats-Unis de se passer d\u2019une r\u00e9solution du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 pour envahir l\u2019Irak de Saddam Hussein, proph\u00e9tisant, non sans arrogance, que les Nations Unies l\u2019approuveraient ex post<\/em> <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ces postulats ont, sans surprise, choqu\u00e9 la communaut\u00e9 des juristes attach\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du droit international, oublieux, sans doute, du bon mot du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle aussit\u00f4t apr\u00e8s avoir paraph\u00e9 le trait\u00e9 de l\u2019Elys\u00e9e en 1963 : \u00ab Les trait\u00e9s, voyez-vous, sont comme les jeunes filles et comme les roses : \u00e7a dure ce que \u00e7a dure. Si le trait\u00e9 allemand n’\u00e9tait pas appliqu\u00e9, ce ne serait pas la premi\u00e8re fois dans l’histoire \u00bb. Pour autant, les pratiques d\u00e9crites par cette \u00e9cole de la d\u00e9su\u00e9tude et le raisonnement sous-jacent refl\u00e8tent bien la conduite de la Russie, en G\u00e9orgie <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span> et en Ukraine, mais aussi de la Chine, qui projette, sans inhibition aucune, sa puissance en mer de Chine du Sud, multipliant les faits accomplis pour en faire une mer int\u00e9rieure. D\u00e8s lors que trois des puissances charg\u00e9es, \u00e0 titre principal, de la mise en \u0153uvre du dispositif de maintien de la paix, au sein du Conseil de s\u00e9curit\u00e9, s\u2019en d\u00e9tournent en ignorant ostensiblement des r\u00e8gles auxquelles ils ont souscrit en signant et ratifiant la Charte des Nations Unies, que reste-t-il de cet \u00e9difice ?<\/p>\n\n\n\n S\u2019agissant de questions aussi graves que la guerre et la paix, il n\u2019est pas inutile de revenir sur les cl\u00e9s de compr\u00e9hension que philosophes et penseurs, t\u00e9moins, \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9poques depuis l’Antiquit\u00e9, d\u2019une histoire \u00e9maill\u00e9e de violences, ont pu offrir \u00e0 leurs contemporains. <\/p>\n\n\n\n De Thucydide on retient surtout sa fameuse formule \u2013 \u00ab La puissance \u00e0 laquelle les Ath\u00e9niens \u00e9taient parvenus et la crainte qu\u2019ils inspiraient aux Lac\u00e9d\u00e9moniens contraignirent ceux-ci \u00e0 la guerre \u00bb <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Elle inspirera, 25 si\u00e8cles plus tard, le concept de \u00ab dilemme de s\u00e9curit\u00e9 \u00bb <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais sa Guerre du P\u00e9loponn\u00e8se<\/em> est aussi une observation des ressorts humains, psychologiques et politiques qui ont anim\u00e9 les protagonistes du conflit<\/a>, des rapports entre morale, int\u00e9r\u00eats et prestige, entre force, menace et calcul. Il avait du reste conscience de la port\u00e9e de son \u0153uvre : \u00ab il me suffira que mes mots soient jug\u00e9s utiles par ceux qui veulent comprendre clairement les \u00e9v\u00e9nements du pass\u00e9 et qui, la nature humaine \u00e9tant ce qu\u2019elle est, se r\u00e9p\u00e9teront, \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre, dans le futur et dans les m\u00eames formes. Mon travail n\u2019est pas un \u00e9crit appel\u00e9 \u00e0 flatter le go\u00fbt d\u2019un public imm\u00e9diat, mais \u00e0 durer pour toujours \u00bb.<\/p>\n\n\n\n T\u00e9moin direct des querelles qui d\u00e9chiraient les principaut\u00e9s de la p\u00e9ninsule italienne, Machiavel y voit le jeu incessant des passions et int\u00e9r\u00eats propres \u00e0 la nature humaine<\/a>, que l\u2019audace, la virt\u00f9<\/em>, permet au Prince de mobiliser \u00e0 son avantage, \u00e0 condition d\u2019avoir la bonne strat\u00e9gie, \u00e0 savoir la \u00ab ruse (pour) circonvenir l\u2019esprit des hommes \u00bb. Et Machiavel d\u2019ajouter qu\u2019\u00ab il y a deux mani\u00e8res de combattre, l\u2019une par les lois, l\u2019autre par la force : la premi\u00e8re sorte est propre aux hommes, la seconde propre aux b\u00eates ; mais comme la premi\u00e8re bien souvent ne suffit pas, il faut recourir \u00e0 la seconde \u00bb <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n\n\n Autre t\u00e9moin de son \u00e9poque, la Guerre de Trente Ans en l\u2019occurrence, le philosophe anglais Thomas Hobbes discerne \u00e9galement dans le jeu des passions humaines qui s\u2019entrechoquent le terreau d\u2019un \u00c9tat de \u00ab guerre de chacun contre chacun \u00bb<\/a>, si dangereux que les individus acceptent, par un calcul rationnel, de renoncer \u00e0 la libert\u00e9 d\u2019assouvir leurs passions en s\u2019en remettant \u00e0 une autorit\u00e9 souveraine, le L\u00e9viathan, investi de tous les pouvoirs aux fins d\u2019assurer la paix civile et la s\u00e9curit\u00e9. Mais, note-t-il, anim\u00e9s par les m\u00eames passions, tous \u00ab les rois et les d\u00e9tenteurs de l\u2019autorit\u00e9 souveraine sont, \u00e0 cause de leur ind\u00e9pendance, en \u00c9tat de constante rivalit\u00e9 et dans la posture des gladiateurs, leurs armes point\u00e9es et leurs yeux fix\u00e9s les uns sur les autres ; c\u2019est-\u00e0-dire leurs forts, leurs garnisons et leurs canons mass\u00e9s aux fronti\u00e8res de leurs royaumes (\u2026) ce qui est une posture de guerre \u00bb <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019effondrement du syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 collective de l\u2019entre-deux guerres et les horreurs de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale ont nourri le scepticisme des historiens, juristes et politistes qui formeront l\u2019\u00ab \u00e9cole r\u00e9aliste \u00bb des relations internationales. Chef de file de cette \u00e9cole, Hans Morgenthau est un des plus critiques des syst\u00e8mes de s\u00e9curit\u00e9 collective mis en place par le droit international, dans lequel il ne voit qu\u2019une \u00ab id\u00e9ologie \u00e0 l\u2019appui des politiques du statu quo<\/em> \u00bb <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Certes, estime-t-il, un tel droit existe. Il est m\u00eame respect\u00e9 la plupart du temps. Mais c\u2019est un droit parcellaire, ambigu, ind\u00e9termin\u00e9 et d\u00e9centralis\u00e9, dont la mise en \u0153uvre est soumise \u00ab aux vicissitudes de la distribution de la puissance entre agresseurs et victimes \u00bb <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. T\u00e9moin direct de la paralysie du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but de la Guerre froide, le diplomate am\u00e9ricain George Kennan est s\u00e9v\u00e8re pour l\u2019\u00ab id\u00e9alisme l\u00e9gal \u00bb par lequel il qualifie une confiance na\u00efve en des r\u00e8gles abstraites sans m\u00e9canisme de mise en \u0153uvre <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2013 dont cet organe des Nations Unies devait \u00eatre la pi\u00e8ce centrale.<\/p>\n\n\n\n Raymond Aron, tout en se gardant des explications d\u00e9terministes des conduites \u00e9tatiques <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>, fait le m\u00eame constat lorsqu\u2019il observe que le droit ne permet pas d\u2019exclure l\u2019emploi \u00ab illicite \u00bb de la force car il ne peut s\u2019appuyer sur une instance supr\u00eame capable de qualifier les faits, d\u2019interpr\u00e9ter les normes ou d\u2019imposer une obligation \u00e0 un \u00c9tat. \u00ab La guerre est juste si elle est sanction d\u2019un acte illicite (\u2026) si elle est d\u00e9fense contre une agression \u00bb, \u00e9crit-il, \u00ab mais, juste ou non, elle est l\u00e9gale pour tous les bellig\u00e9rants parce qu\u2019il n\u2019y a, entre les souverains, ni tribunal pour dire le droit, ni force irr\u00e9sistible pour l\u2019imposer \u00bb <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. M\u00eame si par ailleurs le droit international gagnait au fil des ann\u00e9es en densit\u00e9 et en respect de la part des \u00c9tats, ce dont il doute, Aron estime que l\u2019essentiel ne serait pas chang\u00e9 car \u00ab on ne juge pas du droit international sur les p\u00e9riodes calmes et les probl\u00e8mes secondaires [et] si le but est la paix par la loi, nous sommes toujours aussi loin du but \u00bb <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n [Abonnez-vous pour lire nos br\u00e8ves et vous tenir inform\u00e9s, en temps r\u00e9el, par des nouvelles analyses, cartes et graphiques in\u00e9dits chaque jour<\/a>.<\/em>]<\/strong><\/p>\n\n\n\n Produites \u00e0 des \u00e9poques diff\u00e9rentes pour rendre compte de situations en apparence \u00e9galement diff\u00e9rentes, ces r\u00e9flexions frappent par leur pertinence et leur clairvoyance. Derri\u00e8re les conduites d’\u00c9tats se profilent en effet des acteurs humains, dont les actions ob\u00e9issent \u00e0 des d\u00e9terminants et mobiles enracin\u00e9s dans cette \u00ab nature humaine (qui est) ce qu\u2019elle est \u00bb de Thucydide ainsi que dans des syst\u00e8mes politiques. Le math\u00e9maticien Alexandre Grothendieck s\u2019imposait de chercher, derri\u00e8re la forme, le plus profond \u00ab invariant \u00bb <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En d\u2019autres termes, si les apparences, les modalit\u00e9s \u2013 la \u00ab forme \u00bb \u2013 des ph\u00e9nom\u00e8nes changent avec les circonstances, ils reposent sur des \u00ab invariants \u00bb qu\u2019il importe d\u2019identifier. Des philosophes et des penseurs ont l\u00e0 aussi, dans une d\u00e9marche de m\u00eame nature, propos\u00e9 des cl\u00e9s de compr\u00e9hension qui permettent de d\u00e9gager, avec pr\u00e9caution, ces constantes. On se situe davantage dans le registre de l’anthropologie, de la psychologie, de la philosophie et de l’histoire que de la science politique stricto sensu<\/em>. Deux de ces constantes reviennent chez nombre d\u2019entre eux : la domination et la violence d’une part, l’aspiration \u00e0 la libert\u00e9 et \u00e0 la reconnaissance d’autre part. <\/p>\n\n\n\n S’agissant du premier p\u00f4le, celui de la domination et de la violence, des anthropologues, des arch\u00e9ologues, des historiens ont ainsi largement document\u00e9 la violence, la guerre, la conflictualit\u00e9 dans les soci\u00e9t\u00e9s pr\u00e9historiques <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Elles ont form\u00e9 le substrat, depuis le troisi\u00e8me mill\u00e9naire avant notre \u00e8re, de cette forme politique que le sociologue et historien Jean Baechler a appel\u00e9 l\u2019\u00ab attracteur universel \u00bb, \u00e0 savoir l’empire <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais que ce soit dans les empires de l’Antiquit\u00e9, dans leurs sous-ensembles ou dans les \u00c9tats-nations qui leur ont succ\u00e9d\u00e9<\/a>, on retrouve une constante qui, comme d’autres concepts des relations internationales, s’est forg\u00e9e dans un contexte th\u00e9ologique. Au IVe<\/sup> si\u00e8cle apr\u00e8s J\u00e9sus-Christ, Saint-Augustin avait rang\u00e9 au nombre des trois \u00ab concupiscences \u00bb de l\u2019\u00e2me humaine la libido dominandi<\/em>, qu’il assimilait \u00e0 l’orgueil, ce \u00ab p\u00e9ch\u00e9 qui habite en nous \u00bb, dont proc\u00e8dent la passion de la domination, la tentation du pouvoir, la qu\u00eate de la gloire et la volont\u00e9 de puissance. <\/p>\n\n\n\n Pour Machiavel comme pour Hobbes, l\u2019individu est d\u2019abord port\u00e9 par ses passions et ses d\u00e9sirs. Le \u00ab penchant universel de tout le genre humain \u00bb, \u00e9crit ainsi Hobbes dans L\u00e9viathan<\/em>, est \u00ab un d\u00e9sir inquiet d\u2019acqu\u00e9rir puissance apr\u00e8s puissance, d\u00e9sir qui ne cesse seulement qu\u2019\u00e0 la mort \u00bb <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. In\u00e9vitablement, ces d\u00e9sirs sans limites de chaque individu heurtent ceux de ses pairs, en une comp\u00e9tition impitoyable : c\u2019est l\u2019\u00ab \u00e9tat de nature \u00bb, la fameuse \u00ab guerre de chacun contre chacun \u00bb <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette m\u00eame imp\u00e9tuosit\u00e9 des passions et des d\u00e9sirs se retrouve \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des nations, \u00ab qui fait que les rois dont la puissance est la plus grande orientent leurs efforts en vue de la garantir, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur par les lois, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur par les guerres. Et quand cela est accompli, un nouveau d\u00e9sir succ\u00e8de \u00e0 l\u2019ancien (comme) le d\u00e9sir de gloire acquise lors d\u2019une nouvelle conqu\u00eate \u00bb <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Aron ne dit pas autre chose en \u00e9voquant les mobiles qui animent les \u00ab unit\u00e9s politiques \u00bb : \u00ab celles-ci ne veulent pas \u00eatre fortes seulement pour d\u00e9courager l\u2019agression et jouir de la paix, elles veulent \u00eatre fortes pour \u00eatre craintes, respect\u00e9es, admir\u00e9es. En derni\u00e8re analyse, elles veulent \u00eatre puissantes, c\u2019est-\u00e0-dire capables d\u2019imposer leur vouloir aux voisins et aux rivaux, d\u2019influer sur le sort de l\u2019humanit\u00e9, sur le devenir de la civilisation. Les deux objectifs se rattachent l\u2019un \u00e0 l\u2019autre : plus il a de forces, moins l\u2019homme court le risque d\u2019\u00eatre attaqu\u00e9, mais il trouve aussi, dans la force m\u00eame et la capacit\u00e9 de s\u2019imposer aux autres une satisfaction qui n\u2019a pas besoin d\u2019autre justification. La s\u00e9curit\u00e9 peut \u00eatre un but dernier : ne plus craindre est un sort digne d\u2019envie, mais la puissance aussi peut \u00eatre un but dernier : qu\u2019importe le danger si on conna\u00eet l\u2019ivresse de r\u00e9gner ? \u00bb <\/span>34<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Morgenthau identifie lui aussi cet invariant qu\u2019est la \u00ab nature humaine \u00bb, marqu\u00e9e par l\u2019\u00e9go\u00efsme des individus, leur volont\u00e9 de domination sur les autres, leur soif de pouvoir, qui d\u00e9terminent leurs conduites. Il n\u2019y a pas de raison que la politique internationale soit exempte de ces caract\u00e9ristiques. Elle est en effet \u00ab une lutte pour le pouvoir, comme toute politique. Quelles que soient ses finalit\u00e9s ultimes, le but imm\u00e9diat est toujours la puissance (\u2026) contrairement aux th\u00e8ses de ceux qui pensent que c\u2019est un accident de l\u2019histoire ou une anomalie vou\u00e9e \u00e0 dispara\u00eetre \u00bb <\/span>35<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 la fois philosophe politique et juriste du r\u00e9gime nazi, Carl Schmitt introduit dans le d\u00e9bat les notions d\u2019ami-ennemi, qu\u2019il consid\u00e8re comme le fondement m\u00eame du politique, et la distinction entre ces deux notions comme l\u2019objectif de l\u2019ordre qui en proc\u00e8de. Sa d\u00e9finition de l\u2019\u00ab ennemi \u00bb par l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 \u2013 \u00ab l\u2019autre, l\u2019\u00e9tranger (\u2026) quelque chose d\u2019existentiellement diff\u00e9rent \u00bb <\/span>Les paradigmes de la paix<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Entropie et d\u00e9su\u00e9tude<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Retour aux fondamentaux <\/strong><\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Les plus profonds \u00ab invariants \u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n