{"id":197966,"date":"2023-09-12T10:57:41","date_gmt":"2023-09-12T08:57:41","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=197966"},"modified":"2023-09-12T11:57:04","modified_gmt":"2023-09-12T09:57:04","slug":"la-guerre-en-ukraine-et-lavenir-post-colonial-de-leurope","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/09\/12\/la-guerre-en-ukraine-et-lavenir-post-colonial-de-leurope\/","title":{"rendered":"La guerre en Ukraine et l’avenir post-colonial de l’Europe"},"content":{"rendered":"\n
Apr\u00e8s plus d’un an de r\u00e9sistance contre l’invasion russe, l’Ukraine n’a toujours pas l’intention de n\u00e9gocier avec son agresseur. La d\u00e9termination des forces arm\u00e9es ukrainiennes \u00e0 d\u00e9fendre la souverainet\u00e9 et l’int\u00e9grit\u00e9 territoriale de leur nation<\/a> reste in\u00e9branlable. Elles b\u00e9n\u00e9ficient pour cela du soutien unanime de la soci\u00e9t\u00e9 et de l’appui d’une \u00e9lite politique dans l\u2019ensemble tr\u00e8s unie. Toutes les autres dimensions de la soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne, qu’elles soient \u00e9conomiques, sociales ou acad\u00e9miques, sont \u00e9galement tourn\u00e9es vers la r\u00e9sistance aux plans de la Russie pour leur pays.<\/p>\n\n\n\n L’Occident global a bien s\u00fbr jou\u00e9 un r\u00f4le. Mais dans cette guerre, l’Ukraine a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re \u00e0 agir et \u00e0 fixer ses objectifs ; l’Occident n’a fait que r\u00e9agir. L’Ukraine a affirm\u00e9 son autorit\u00e9 ; l’Europe et ses alli\u00e9s ont choisi de soutenir un pays envahi dans la r\u00e9alisation de ses objectifs, ce qui s’est traduit par une aide financi\u00e8re, politique et militaire. Un choix diff\u00e9rent aurait conduit l’Europe sur la voie de l’autodestruction dans ses relations avec la Russie.<\/p>\n\n\n\n La d\u00e9cision de l’Europe n\u2019est pas seulement justifi\u00e9e par la n\u00e9cessit\u00e9 de s\u00e9curiser son flanc oriental. Apr\u00e8s une phase de confusion initiale, l’Europe et l’Ukraine ont align\u00e9 leurs int\u00e9r\u00eats politiques : la Russie ne pourra pas mener \u00e0 bien son programme imp\u00e9rialiste<\/a>. Elle ne cr\u00e9era pas non plus de pr\u00e9c\u00e9dent pour d’autres r\u00e9gimes autoritaires. Ainsi, l’Ukraine a fermement repouss\u00e9 le clivage Est-Ouest jusqu’\u00e0 ses fronti\u00e8res russes.<\/p>\n\n\n\n Dans cette guerre, l’Ukraine a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re \u00e0 agir et \u00e0 fixer ses objectifs ; l’Occident n’a fait que r\u00e9agir.<\/p>Veronica Anghel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L’\u00e9poque de la zone tampon entre l’OTAN et la Russie est r\u00e9volue. Dans cette utopie r\u00e9aliste, les pays \u00ab tampons \u00bb ou \u00ab petits \u00c9tats \u00bb \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme trop confus dans leur identit\u00e9 pour avoir des aspirations claires qui remettraient en cause \u00ab l’\u00e9quilibre des grandes puissances \u00bb. La position de l’Ukraine dans cette guerre a rendu ce sc\u00e9nario intenable. L’Europe postcoloniale et les \u00c9tats-Unis sont ainsi amen\u00e9s \u00e0 constater la puissance des petits pays.<\/p>\n\n\n\n En n\u2019ignorant plus la lutte de l’Ukraine pour sa souverainet\u00e9 et son ind\u00e9pendance<\/a>, l’Europe a montr\u00e9 sa volont\u00e9 d’abandonner le principe des \u00ab sph\u00e8res d’influence \u00bb qui l’avait conduite \u00e0 capituler devant les \u00ab pr\u00e9occupations de s\u00e9curit\u00e9 \u00bb de la Russie. L’Europe occidentale ne consid\u00e8re plus comme l\u00e9gitimes les revendications des \u00ab grandes puissances \u00bb \u2014 un point de vue que les pays d’Europe centrale et orientale n’ont jamais partag\u00e9. L’Ukraine a contraint l’Europe non seulement \u00e0 s’adapter aux exigences contemporaines en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9, mais aussi \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer la d\u00e9colonisation de sa politique \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Depuis l’appel de J\u00fcrgen Habermas et Jacques Derrida en 2003, invitant l’Europe \u00e0 d\u00e9passer ses tendances coloniales, le dialogue a \u00e9volu\u00e9. Toutefois, bien que l’Europe existe en tant que telle, une v\u00e9ritable identit\u00e9 europ\u00e9enne transnationale reste \u00e0 d\u00e9finir.<\/p>\n\n\n\n Pour aller plus loin, et pour s’adapter, l’Union doit non seulement gagner la guerre, mais elle doit aussi gagner la paix. Cela signifie qu’il faut garantir l’investissement \u00e0 long terme de l’Union et des \u00c9tats-Unis dans la reconstruction d\u00e9mocratique de l’Ukraine apr\u00e8s la guerre. Pour m\u00e9nager un espace politique en faveur d’une collaboration renforc\u00e9e avec l’Ukraine, l’Union doit prendre des mesures encore plus audacieuses pour abandonner son eurocentrisme et les hi\u00e9rarchies de pouvoir dans sa politique \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Pour s’adapter, l’Union doit non seulement gagner la guerre, mais elle doit aussi gagner la paix.<\/p>Veronica Anghel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n S’adapter veut aussi dire r\u00e9viser le processus d’\u00e9largissement de l’Union afin d’int\u00e9grer d\u00e8s le d\u00e9part l’Ukraine, la Moldavie, la G\u00e9orgie et les pays des Balkans occidentaux dans la prise de d\u00e9cision de l’Union. Et cela n\u00e9cessite une introspection pour comprendre pourquoi les pays du Sud et de l’Est mondiaux ne sont pas en phase avec le combat de l’Ukraine pour sa souverainet\u00e9 et son ind\u00e9pendance.<\/p>\n\n\n\n Les grandes strat\u00e9gies qui impliquent des zones tampons<\/a> et des sph\u00e8res d’influence, et qui renvoient au fait que les petits pays peuvent \u00eatre sacrifi\u00e9s contrairement aux int\u00e9r\u00eats nationaux des grandes puissances, font partie des h\u00e9ritages imp\u00e9rialistes ou coloniaux. C’est le type de discours que la Russie utilise \u2014 et qu\u2019elle comprend. Lorsque l’Ukraine, la Moldavie, la G\u00e9orgie et plus r\u00e9cemment la Bi\u00e9lorussie ont montr\u00e9 un int\u00e9r\u00eat croissant pour un avenir d\u00e9mocratique, europ\u00e9en et prot\u00e9g\u00e9 par l’OTAN, la Russie a exprim\u00e9 des \u00ab inqui\u00e9tudes en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Or ces inqui\u00e9tudes n’\u00e9taient pas fond\u00e9es. L’Occident global ne constitue pas une menace pour la Russie. Au contraire, des puissances europ\u00e9ennes telles que l’Allemagne et le Royaume-Uni \u00e9taient ses partenaires commerciaux. Tout au long des ann\u00e9es 1990, la Russie a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 un partenaire de paix pour l’OTAN. Mais l’amplification des revendications d\u00e9mocratiques qui ont suivi dans les pays voisins a cr\u00e9\u00e9 un pr\u00e9c\u00e9dent qui mena\u00e7ait Vladimir Poutine et son r\u00e9gime autoritaire.<\/p>\n\n\n\n Les dirigeants d’Europe occidentale ont pris en compte les pr\u00e9occupations de la Russie et ont tenu le voisinage oriental \u00e0 distance. La r\u00e9gion se trouve dans une zone g\u00e9opolitiquement grise. L’Union et l’OTAN ont parfois fait des gestes en faveur d’une politique d’ouverture \u00e0 l’\u00e9gard de ces pays, c\u00e9l\u00e9brant de mani\u00e8re rh\u00e9torique les efforts de d\u00e9mocratisation, mais sans jamais passer \u00e0 l’action.<\/p>\n\n\n\n Ce n’est qu’aujourd’hui, avec sa d\u00e9termination \u00e0 combattre la Russie, que l’Ukraine a finalement mis fin \u00e0 ce statut de pilier du syst\u00e8me de la zone tampon.<\/p>Veronica Anghel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C’est lors du sommet de l’OTAN \u00e0 Bucarest en 2008<\/a> que l’Occident s’est le plus rapproch\u00e9 de l’id\u00e9e d’un renforcement des liens avec l’Ukraine, lorsque certains chefs d’\u00c9tat, dont George W. Bush, ont soutenu l’adh\u00e9sion de l’Ukraine et de la G\u00e9orgie \u00e0 l’OTAN. Mais aucune action concr\u00e8te n\u2019en est sorti. La France, l’Allemagne et d’autres \u00c9tats d’Europe occidentale se sont fermement oppos\u00e9s \u00e0 cette initiative, invoquant les \u00ab pr\u00e9occupations de s\u00e9curit\u00e9 \u00bb de la Russie. Ni l’Ukraine ni la G\u00e9orgie ne se sont vu proposer un plan d’action pour l’adh\u00e9sion, et la d\u00e9claration du sommet n’a pas non plus donn\u00e9 lieu \u00e0 un programme de l’OTAN ax\u00e9 sur la poursuite de l’\u00e9largissement. Depuis lors, l’Ukraine et la G\u00e9orgie ne sont que des participants marginaux dans les plans de l’OTAN.<\/p>\n\n\n\n L’invasion de la G\u00e9orgie par la Russie en 2008 n’a pas non plus incit\u00e9 l’OTAN \u00e0 investir davantage dans ses propres capacit\u00e9s militaires, et encore moins dans celles de pays comme l’Ukraine, la G\u00e9orgie ou la Moldavie. L’aide am\u00e9ricaine \u00e0 la G\u00e9orgie apr\u00e8s l’invasion \u00e9tait ax\u00e9e sur la reconstruction et n’\u00e9tait pas destin\u00e9e \u00e0 inclure un volet militaire. M\u00eame apr\u00e8s f\u00e9vrier 2022, l’ancienne chanceli\u00e8re allemande Angela Merkel est rest\u00e9e fid\u00e8le \u00e0 sa d\u00e9cision de s’opposer \u00e0 un plan d’action pour l’adh\u00e9sion de l’Ukraine apr\u00e8s 2008.<\/p>\n\n\n\n Ce n’est qu’aujourd’hui, avec sa d\u00e9termination \u00e0 combattre la Russie, que l’Ukraine a finalement mis fin \u00e0 ce statut de pilier du syst\u00e8me de la zone tampon.<\/p>\n\n\n\n [<\/em><\/strong>Abonnez-vous pour lire nos analyses de donn\u00e9es et d\u00e9couvrir chaque jour de nouvelles cartes, de nouveaux graphiques<\/em><\/strong><\/a>]<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n La soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne est d\u00e9sormais engag\u00e9e sur la voie d’une transformation rapide. Les Ukrainiens choisissent l’identit\u00e9 europ\u00e9enne que Habermas et Derrida appelaient de leurs v\u0153ux. Le moment est venu pour l’Europe de s’identifier aux Ukrainiens et de r\u00e9pondre \u00e0 l’appel de l’Ukraine en faveur de l’Union.<\/p>\n\n\n\n Les Ukrainiens choisissent l’identit\u00e9 europ\u00e9enne que Habermas et Derrida appelaient de leurs v\u0153ux.<\/p>Veronica Anghel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ce choix pourrait sembler contredire l’argument pacifiste avanc\u00e9 par Habermas et Derrida dans le contexte de l’invasion de l’Irak. Mais il est en accord avec leur message fondamental. Si l’Europe d\u00e9cide qu’une Ukraine libre et inviol\u00e9e n’est plus dans son int\u00e9r\u00eat et cesse de contribuer \u00e0 la cr\u00e9ation des conditions permettant \u00e0 l’Ukraine d’atteindre ses objectifs, alors l’Ukraine perdra la guerre. Le r\u00e9sultat ne sera pas une population docile, pr\u00eate \u00e0 renoncer \u00e0 sa souverainet\u00e9 et \u00e0 son territoire en \u00e9change de sa s\u00e9curit\u00e9 personnelle. Au contraire, un pays fortement arm\u00e9 et fa\u00e7onn\u00e9 par la guerre sombrera dans le chaos social et politique. Dans ce sc\u00e9nario, la Russie triomphe et l’Europe \u00e9choue.<\/p>\n\n\n\n Mais il ne suffit pas de gagner la guerre. Pour gagner la paix, l’Europe doit acc\u00e9l\u00e9rer la d\u00e9colonisation de sa politique \u00e9trang\u00e8re et s’opposer \u00e0 l’existence d’une hi\u00e9rarchie internationale. Elle doit admettre son erreur d\u2019avoir accept\u00e9 la th\u00e9orie des \u00ab sph\u00e8res d’influence \u00bb et red\u00e9finir son r\u00f4le g\u00e9opolitique. Revoir le fonctionnement de la politique d’\u00e9largissement est un \u00e9l\u00e9ment fondamental de cet agenda. Des ann\u00e9es d’aide (insuffisante) \u00e0 la Moldavie, \u00e0 l’Ukraine et aux Balkans occidentaux ont montr\u00e9 que l’assistance financi\u00e8re n’est pas un catalyseur de changement. Les pays candidats devraient \u00eatre trait\u00e9s sur un pied d’\u00e9galit\u00e9 et participer au processus d\u00e9cisionnel et l\u00e9gislatif de l’Union d\u00e8s le d\u00e9but des n\u00e9gociations d’adh\u00e9sion.<\/p>\n\n\n\n Dans ce monde alternatif, un \u00c9tat comme la Mac\u00e9doine du Nord n’aurait pas besoin de franchir les derniers obstacles \u00e0 l’adh\u00e9sion pour participer au processus d\u00e9cisionnel de l’Union dans les autres chapitres \u00ab provisoirement ferm\u00e9s \u00bb. Impliquer les pays candidats dans la restructuration des diff\u00e9rents domaines politiques de l’Union avant l’adh\u00e9sion avec des droits de vote complets placerait la relation sur un pied d’\u00e9galit\u00e9. Cela aiderait \u00e9galement le processus d’adh\u00e9sion \u00e0 regagner une partie de la cr\u00e9dibilit\u00e9 qu’il a perdue apr\u00e8s des ann\u00e9es de promesses non tenues dans les Balkans occidentaux.<\/p>\n\n\n\n La position neutre ou anti-occidentale des pays du Sud global lors de la guerre Russie-Ukraine incite davantage les Europ\u00e9ens \u00e0 reconsid\u00e9rer leur vision du monde colonialiste, \u00e0 reconna\u00eetre leurs erreurs et \u00e0 mieux expliciter leurs intentions.<\/p>\n\n\n\n M\u00eame si le terme \u00ab Sud global \u00bb ne rend pas compte de la diversit\u00e9 des pays qu’il regroupe, la plupart d’entre eux sont unis par une position commune sur la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Ils refusent de prendre parti<\/a> et reprochent m\u00eame \u00e0 l’Occident d’avoir une fois de plus d\u00e9pass\u00e9 les bornes. Selon les sondages, plus de 60 % de la population mondiale est soit neutre, soit favorable \u00e0 la Russie. Ces opinions se retrouvent majoritairement dans les pays d’Am\u00e9rique latine, d’Afrique et d’Asie. Aucun pays d’Afrique ou d’Am\u00e9rique latine n’a impos\u00e9 de sanctions \u00e0 la Russie. L’Occident est de plus en plus isol\u00e9.<\/p>\n\n\n\nComment l’Ukraine a mis fin au mythe de la zone tampon<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Gagner la paix<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Les probl\u00e8mes de l\u2019Europe ne sont pas ceux du monde<\/strong><\/h2>\n\n\n\n