{"id":196819,"date":"2023-09-04T17:21:10","date_gmt":"2023-09-04T15:21:10","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=196819"},"modified":"2023-09-06T10:31:26","modified_gmt":"2023-09-06T08:31:26","slug":"afrique-france-la-fin-dun-cycle-fr","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/09\/04\/afrique-france-la-fin-dun-cycle-fr\/","title":{"rendered":"Afrique-France : neuf th\u00e8ses sur la fin d\u2019un cycle"},"content":{"rendered":"\n

Comment faut-il interpr\u00e9ter les transformations de long terme qui se d\u00e9roulent en ce moment en Afrique ? Quelle place occupent les facteurs endog\u00e8nes dans ces mutations ? Quelles sont les contradictions saillantes induites par la nouvelle \u00e9conomie politique en voie de cristallisation sur le continent ? \u00c0 partir de quelles grilles d\u2019analyse pouvons-nous les capter de la mani\u00e8re la plus ad\u00e9quate possible ? Cet exercice d\u2019intelligence collective est plus qu\u2019urgent si nous devons non seulement poser de la mani\u00e8re la plus ad\u00e9quate possible la question de la s\u00e9curit\u00e9, de la paix et de la stabilit\u00e9 sur le continent, mais encore ouvrir des chemins d\u2019avenir \u00e0 la relation entre l\u2019Afrique, la France et l\u2019Europe. <\/p>\n\n\n\n

1. L\u2019Afrique se retourne sur elle-m\u00eame<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Dans cette perspective, il est important d\u2019affirmer d\u2019entr\u00e9e de jeu que la prise du pouvoir par les militaires au Mali, en Guin\u00e9e, au Burkina Faso, au Niger et au Gabon, tout comme d\u2019autres conflits plus ou moins sanglants dans les territoires africains anciennement colonis\u00e9s par la France, ne sont que des sympt\u00f4mes d\u2019un basculement en profondeur <\/em>que l\u2019on a longtemps occult\u00e9s, et dont l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration soudaine prend \u00e0 contrepied nombre d\u2019observateurs <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans la formulation d\u2019une politique du futur, l\u2019erreur consisterait \u00e0 prendre ces sympt\u00f4mes pour des causes.<\/p>\n\n\n\n

Afin d\u2019\u00e9viter de commettre une telle erreur, il faut revenir \u00e0 une perspective historique. Sur ce plan, nombre d\u2019historiens veulent voir, dans les \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents ou en cours, les derniers soubresauts d\u2019une longue agonie, celle du mod\u00e8le fran\u00e7ais de la d\u00e9colonisation incompl\u00e8te.<\/em> Il faudrait alors pr\u00e9ciser que ces luttes sont, pour l\u2019essentiel, port\u00e9es par des forces \u00e9minemment endog\u00e8nes<\/em>. \u00c0 tout prendre, elles annoncent la fin d\u2019un cycle qui, entam\u00e9 au lendemain de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, aura dur\u00e9 pr\u00e8s de 80 ans.<\/p>\n\n\n\n

Nombre d\u2019historiens veulent voir, dans les \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents ou en cours, les derniers soubresauts d\u2019une longue agonie, celle du mod\u00e8le fran\u00e7ais de la d\u00e9colonisation incompl\u00e8te.<\/em><\/p>Achille Mbembe<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Il est en effet important de revenir \u00e0 cette perspective historique<\/em> <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Elle nous permet de relativiser un dogme que beaucoup continuent de nourrir, \u00e0 savoir la permanence d\u2019un syst\u00e8me de relations entre l\u2019Afrique et la France o\u00f9 se m\u00ealent des m\u00e9canismes officiels, assum\u00e9s ou revendiqu\u00e9s, et des logiques de l\u2019ombre. \u00c9rig\u00e9e par la France contre les peuples africains, avec l\u2019assentiment d\u2019une partie de leurs \u00e9lites, la \u00ab Fran\u00e7afrique \u00bb continuerait de prosp\u00e9rer en d\u00e9pit des promesses de rupture <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cet argument est loin d\u2019\u00eatre totalement faux. Aussi vrai \u2014 et d\u00e9terminant \u2014 est le fait que nonobstant la permanence de nombreux vestiges d\u2019un temps r\u00e9volu, la France n\u2019est plus en position de d\u00e9cider de tout dans ses anciennes possessions coloniales<\/em>. La plupart des outils militaires, mon\u00e9taires ou culturels qu\u2019elle utilise pour maintenir sa pr\u00e9sence et sauvegarder ses int\u00e9r\u00eats en Afrique sont dor\u00e9navant d\u00e9suets ou manquent d\u00e9sormais de l\u00e9gitimit\u00e9. Veaux d\u2019or dispendieux que rien, ou tr\u00e8s peu, d\u00e9sormais ne justifie, le temps est peut-\u00eatre venu de s\u2019en d\u00e9barrasser, et en bon ordre. <\/p>\n\n\n\n

Le hiatus serait ainsi clos. Plac\u00e9s pour une fois devant leurs responsabilit\u00e9s, les Africains ne disposeraient plus d\u2019aucune \u00e9chappatoire. La d\u00e9colonisation serait parachev\u00e9e et, surtout, act\u00e9e. Car, l\u2019\u00e9tau que la France maintenait sur ses anciennes colonies s\u2019est largement desserr\u00e9 en ce d\u00e9but de si\u00e8cle, parfois en d\u00e9pit de sa volont\u00e9. Que l\u2019on s\u2019en alarme ou que l\u2019on s\u2019en f\u00e9licite importe peu. Dans le tournant historique en cours, celle-ci, tout comme ses autres comp\u00e9titeurs, n\u2019est plus qu\u2019un acteur secondaire. Non pas parce qu\u2019elle aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9vinc\u00e9e par la Russie ou par la Chine, \u00e9pouvantails que savent bien agiter ses ennemis et pourfendeurs locaux dans le but de mieux la ran\u00e7onner, mais parce que, dans un mouvement in\u00e9dit et p\u00e9rilleux d\u2019auto-recentrage dont beaucoup peinent \u00e0 prendre toute la mesure, l\u2019Afrique est entr\u00e9e dans un autre cycle historique<\/em>. Mue par des forces pour l\u2019essentiel endog\u00e8nes, elle est en train de se retourner sur elle-m\u00eame. Au cours du nouveau cycle historique, les luttes opposant les Africains entre eux, d\u2019une part, et, d\u2019autre part, les classes dirigeantes entre elles d\u2019abord, et, par la suite, entre elles et leurs soci\u00e9t\u00e9s seront plus d\u00e9terminantes que tout autre facteur externe. Pour qui veut comprendre les ressorts profonds de ce pivotage<\/em>, les luttes multiformes qu\u2019il entra\u00eene et son inscription dans la longue dur\u00e9e, il faut sortir des discours convenus, changer de grille d\u2019analyse et partir d\u2019autres postulats. <\/p>\n\n\n\n

Il faut surtout commencer par prendre au s\u00e9rieux les compr\u00e9hensions que les soci\u00e9t\u00e9s africaines elles-m\u00eames ont d\u00e9sormais de leur vie historique propre. Le continent fait en effet l\u2019exp\u00e9rience de transformations multiples et simultan\u00e9es. D\u2019ampleur variable, elles touchent tous les ordres de la soci\u00e9t\u00e9. Concr\u00e8tement, elles se traduisent par des ruptures en cascade<\/em>. Par le haut, les \u00e9lites dirigeantes qui ont su tirer profit de la r\u00e9volution coloniale cherchent \u00e0 consolider les fortunes familiales et \u00e0 s\u00e9curiser les rentes en privatisant l\u2019\u00c9tat. Par le bas, l\u2019on assiste \u00e0 une intensification des luttes pour l\u2019acc\u00e8s aux moyens d\u2019existence. \u00c0 la faveur du multipartisme, les enjeux de masse sont de retour tandis que ne cessent de se creuser de nouvelles in\u00e9galit\u00e9s et apparaissent de nouveaux conflits, notamment entre genres et g\u00e9n\u00e9rations. <\/p>\n\n\n\n

Le continent fait l\u2019exp\u00e9rience de ruptures en cascade. <\/p>Achille Mbembe<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

L\u2019arriv\u00e9e dans l\u2019espace public de celles et ceux qui sont n\u00e9s dans les ann\u00e9es 1990-2000 en particulier, et qui ont grandi dans un temps de crise \u00e9conomique et d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent constitue, \u00e0 cet \u00e9gard, un \u00e9v\u00e9nement-charni\u00e8re. Il co\u00efncide avec le r\u00e9veil technologique du continent, l\u2019influence grandissante des diasporas, une acc\u00e9l\u00e9ration des processus de cr\u00e9ativit\u00e9 artistique et culturelle, l\u2019intensification des pratiques de mobilit\u00e9 et de circulation et la qu\u00eate forcen\u00e9e de mod\u00e8les alternatifs de d\u00e9veloppement puisant dans la richesse des traditions locales. Cons\u00e9quence de la b\u00e9ante fracture d\u00e9mographique, enjeux d\u00e9mographiques, socio-culturels, \u00e9conomiques et politiques s\u2019entrecroisent d\u00e9sormais, ainsi que l\u2019attestent la contestation des formats politico-institutionnels issus de la d\u00e9cennie 1990, les mutations de l\u2019autorit\u00e9 familiale, la r\u00e9bellion silencieuse des femmes et une aggravation des conflits g\u00e9n\u00e9rationnels.<\/p>\n\n\n\n

2. Du panafricanisme \u00e0 la bonne gouvernance<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

\u00c0 cette premi\u00e8re lame de fond se greffe une autre, la mont\u00e9e en puissance du n\u00e9o-souverainisme<\/em>, version appauvrie et frelat\u00e9e du panafricanisme. <\/p>\n\n\n\n

Ce courant date des ann\u00e9es 1990 lorsqu’\u00e0 la faveur des plans dits d\u2019ajustement structurels et \u00e0 l’initiative des institutions financi\u00e8res internationales, les \u00c9tats africains, lourdement endett\u00e9s, ont \u00e9t\u00e9 somm\u00e9s de lib\u00e9rer les forces du march\u00e9. L\u2019id\u00e9e, \u00e0 l’\u00e9poque, \u00e9tait simple. La strat\u00e9gie consistant \u00e0 augmenter les d\u00e9penses publiques et sociales financ\u00e9es par la dette avait montr\u00e9 ses limites. Il fallait, pensait-on, revitaliser un capitalisme en pleine stagnation en s\u2019aidant, paradoxalement, d\u2019une nouvelle forme d\u2019\u00c9tat fonctionnel. <\/p>\n\n\n\n

Insuffler au capitalisme une nouvelle vie en Afrique passait par la mise au pas des \u00c9tats par les march\u00e9s financiers<\/a> et par une int\u00e9gration plus pouss\u00e9e du continent dans l\u2019\u00e9conomie mondiale. Il fallait surtout lib\u00e9rer les processus de cr\u00e9ation \u00e9conomique de la valeur. C\u2019est ainsi que dans le contexte de la mondialisation, le choix fut effectu\u00e9 de stabiliser l\u2019\u00e9conomie, de consolider les finances \u00e9tatiques, de r\u00e9instaurer de la solvabilit\u00e9 et de reconstruire les infrastructures institutionnelles et mat\u00e9rielles de la prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e9conomique. Ainsi pr\u00e9valut, par ailleurs et sur le plan politique, l\u2019approche dite de la bonne gouvernance<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

En un mot, l\u2019id\u00e9ologie de la bonne gouvernance<\/a> avait pour objectif premier d\u2019imposer et de prot\u00e9ger, \u00e0 l’\u00e9chelle nationale, un march\u00e9 mondial libre en utilisant les \u00c9tats comme le moteur de cette transition. Un tel \u00c9tat se devait d\u2019\u00eatre \u00ab fort \u00bb, c\u2019est-a-dire capable de diminuer l\u2019ampleur des contr\u00f4les sociaux qui pesaient sur le capital. Il devait \u00eatre capable de financer les d\u00e9penses publiques non par davantage de dettes, mais par l\u2019imposition, en durcissant sur le long terme la politique de r\u00e9partition au profit des entreprises. Dans le paradigme de la bonne gouvernance, il \u00e9tait en effet l\u00e9gitime que leur solvabilit\u00e9 ayant cess\u00e9 d\u2019inspirer confiance, les \u00c9tats endett\u00e9s soient plac\u00e9s sous la surveillance de l\u2019industrie financi\u00e8re internationale a proportion de leur endettement, dans une d\u00e9pendance structurelle \u00e0 leurs cr\u00e9anciers. Les ex\u00e9cutifs nationaux devaient d\u00e9sormais servir de relais pour mettre en \u0153uvre, \u00e0 l’\u00e9chelon national, les r\u00e9formes. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019id\u00e9ologie de la bonne gouvernance avait pour objectif premier d\u2019imposer et de prot\u00e9ger, \u00e0 l’\u00e9chelle nationale, un march\u00e9 mondial libre en utilisant les \u00c9tats comme le moteur de cette transition.<\/p>Achille Mbembe<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La bonne gouvernance \u00e9tait, de ce point de vue, une th\u00e9orie politico-\u00e9conomique ayant pour axe la libert\u00e9 des march\u00e9s. Cette libert\u00e9 devait \u00eatre garantie par l\u2019\u00c9tat, lequel, pour y parvenir, pouvait l\u00e9gitimement avoir recours aux moyens de contrainte \u00e9tatiques. En Afrique, la notion d\u2019une \u00e9conomie libre d\u00e9pendant d\u2019un \u00c9tat fort a tr\u00e8s vite d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 dans la mesure o\u00f9 elle a servi de justification \u00e0 des \u00c9tats capables de recourir \u00e0 des pratiques antid\u00e9mocratiques. Deux cons\u00e9quences directes ont r\u00e9sult\u00e9 de ce vaste effort d\u2019ing\u00e9nierie sociale. La premi\u00e8re fut la neutralisation<\/em> de l\u2019agenda d\u00e9mocratique<\/em>, pourtant l\u2019une des grandes aspirations des mouvements sociaux au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, et l\u2019adoubement, y compris par les institutions internationales, d\u2019un multipartisme sans d\u00e9mocratie <\/em>que de nombreux chercheurs, \u00e0 l’\u00e9poque, qualifi\u00e8rent de \u00ab restauration autoritaire \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/em>La deuxi\u00e8me cons\u00e9quence fut l\u2019apparition, d\u00e8s les ann\u00e9es 1990, du courant n\u00e9o-souverainiste.<\/p>\n\n\n\n

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