{"id":195149,"date":"2023-08-23T18:00:00","date_gmt":"2023-08-23T16:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=195149"},"modified":"2023-08-23T11:11:33","modified_gmt":"2023-08-23T09:11:33","slug":"toute-ma-vie-jai-reve-de-vivre-en-europe-une-conversation-avec-gioconda-belli-a-madrid","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/08\/23\/toute-ma-vie-jai-reve-de-vivre-en-europe-une-conversation-avec-gioconda-belli-a-madrid\/","title":{"rendered":"\u00ab Toute ma vie, j’ai r\u00eav\u00e9 de vivre en Europe \u00bb, une conversation avec Gioconda Belli \u00e0 Madrid"},"content":{"rendered":"\n
Apr\u00e8s\u00a0l\u2019Acropole d\u2019Andrea Marcolongo<\/a>, la Los Angeles d\u2019Alain Mabanckou<\/a>, la Provence de\u00a0Carlo Rovelli<\/a>, les rives de Beyrouth dans l\u2019\u0153il des\u00a0artistes Joana Hadjithomas et Khalil Joreige<\/a>, les marches de la Villa Malaparte par\u00a0Pierre de Gasquet<\/a>, la Sicile de l\u2019enfance de\u00a0Jean-Paul Manganaro<\/a>, les Pouilles litt\u00e9raires de\u00a0Nicola Lagioia<\/a>, le Royaume-Uni politique de\u00a0Lea Ypi<\/a>, l\u2019\u00eele de Manhattan par\u00a0le regard d\u2019Antoine Compagnon<\/a>, les territoires de l\u2019universel et de l\u2019intraduisible\u00a0par Barbara Cassin<\/a><\/em> et le secret de Catherine Cl\u00e9ment<\/a> \u00e0 Vienne, le dernier \u00e9pisode 2023 de notre\u00a0s\u00e9rie d\u2019\u00e9t\u00e9 \u00ab Grand Tour \u00bb<\/a> nous ram\u00e8ne \u00e0 Madrid.<\/em><\/p>\n\n\n\n Durant sa jeunesse au Nicaragua, Gioconda Belli a particip\u00e9 activement \u00e0 la R\u00e9volution sandiniste qui a mis fin \u00e0 la dictature de Somoza. Apr\u00e8s avoir occup\u00e9 plusieurs postes au sein du gouvernement sandiniste au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, elle d\u00e9cide de se d\u00e9dier compl\u00e8tement \u00e0 la litt\u00e9rature. En f\u00e9vrier 2023, l\u2019\u00e9crivaine aux plus de trente publications et presque autant de prix internationaux se voit retirer la nationalit\u00e9 nicaraguayenne \u00e0 cause de son engagement contre la dictature d\u2019Ortega.<\/em><\/p>\n\n\n\n Exil\u00e9e \u00e0 Madrid, la po\u00e9tesse nous transporte dans les rues de cette \u00ab capitale litt\u00e9raire de l\u2019Europe et de l\u2019Am\u00e9rique latine \u00bb, entre le Palais Royal et la cath\u00e9drale de l\u2019Almudena \u2014 en passant par l\u2019incontournable Prado.<\/em><\/p>\n\n\n\n Je suis venue ici pour la premi\u00e8re fois lorsque j’avais 14 ans. J’\u00e9tais alors pensionnaire dans une \u00e9cole tenue par des religieuses. C’\u00e9tait dans la m\u00eame rue o\u00f9 se trouve aujourd’hui le mus\u00e9e Reina Sof\u00eda. C’\u00e9tait une \u00e9cole de religieuses dans un b\u00e2timent tr\u00e8s froid. En sortant de l’\u00e9cole, on se trouvait face \u00e0 la morgue : il y avait un h\u00f4pital et, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, un couvent de religieuses recluses. Nous allions les voir par curiosit\u00e9, car elles ne sortaient la t\u00eate que pour communier. Ma premi\u00e8re impression de Madrid a \u00e9t\u00e9 terrible car c’\u00e9tait l’\u00e9poque de Franco. J’\u00e9tais dans ce pensionnat et je me sentais tr\u00e8s enferm\u00e9e. Comme je n’avais pas de famille \u00e0 Madrid, je me rendais chaque dimanche au mus\u00e9e du Prado, qui se trouvait \u00e0 proximit\u00e9 de l’\u00e9cole et que j’ai appris \u00e0 bien conna\u00eetre. J’avais un merveilleux professeur d’histoire de l’art qui m’a fait d\u00e9couvrir la peinture. C’\u00e9tait une promenade parfaite pour moi. On pourrait penser qu’a priori<\/em> une jeune fille qui ne marche que le long du Paseo del Prado pour arriver au mus\u00e9e n\u2019est pas tr\u00e8s heureuse mais j’ai ador\u00e9 cette petite habitude que j\u2019avais \u2014 c’\u00e9tait tr\u00e8s formateur.<\/p>\n\n\n\n Je suis retourn\u00e9e \u00e0 Madrid de nombreuses fois au cours de ma carri\u00e8re d’\u00e9crivaine et j’ai vu la ville changer avec la transition vers la d\u00e9mocratie<\/a>, la modernit\u00e9, la lib\u00e9ralisation ; c’\u00e9tait vraiment impressionnant de voir comment la mentalit\u00e9 des Espagnols, qui avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9prim\u00e9e, a chang\u00e9. Il y a eu une p\u00e9riode d’euphorie extraordinaire.<\/p>\n\n\n\n Par la suite, la d\u00e9cision de venir m\u2019installer \u00e0 Madrid a effectivement \u00e9t\u00e9 motiv\u00e9e par mon expulsion du Nicaragua. J’avais quitt\u00e9 le Nicaragua pendant deux mois apr\u00e8s la pand\u00e9mie pour rendre visite \u00e0 mes filles qui vivent aux \u00c9tats-Unis et j’envisageais bien entendu de revenir, mais je n\u2019ai pas pu le faire. Il fallait que je d\u00e9cide o\u00f9 je voulais vivre. Je suis venue \u00e0 Madrid pour le jury du prix de po\u00e9sie Loewe dont je fais partie et, pendant le mois que j’ai pass\u00e9 ici, les madril\u00e8nes m’ont vraiment bien accueillie. Toute l’affection et l’amour que j\u2019ai re\u00e7us des Madril\u00e8nes, en plus du fait que ma s\u0153ur vit \u00e0 Madrid depuis de nombreuses ann\u00e9es, m’ont convaincue que c’\u00e9tait l’endroit o\u00f9 je devais venir m\u2019installer. Toute ma vie, j’ai r\u00eav\u00e9 de vivre en Europe : \u00e0 Paris, par exemple, o\u00f9 sont tous les \u00e9crivains. Mais je ne pensais pas que mon r\u00eave se r\u00e9aliserait. J’arrive maintenant \u00e0 la troisi\u00e8me partie de ma vie et je peux dire que cette p\u00e9riode a \u00e9t\u00e9 et reste merveilleuse. Je suis vraiment heureuse d’avoir pris cette d\u00e9cision, car non seulement j’ai \u00e9t\u00e9 accueillie avec beaucoup de bienveillance, de reconnaissance et d\u2019hospitalit\u00e9, mais il \u00e9tait \u00e9galement important pour moi d’\u00eatre ici et de d\u00e9couvrir une autre vision du monde. C’est fantastique.<\/p>\n\n\n\n Ma premi\u00e8re impression de Madrid a \u00e9t\u00e9 terrible car c’\u00e9tait l’\u00e9poque de Franco. Comme je n’avais pas de famille \u00e0 Madrid, je me rendais chaque dimanche au mus\u00e9e du Prado. C’\u00e9tait une promenade parfaite pour moi. <\/p>Gioconda Belli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La nationalit\u00e9 chilienne est plus un message politique qu’une r\u00e9alit\u00e9. Heureusement, apr\u00e8s qu\u2019Ortega nous a retir\u00e9 notre nationalit\u00e9, la Colombie et le Mexique se sont propos\u00e9s de nous offrir la leur. Et puis j’ai finalement d\u00e9cid\u00e9 que j’allais prendre la nationalit\u00e9 chilienne, mais je ne l’ai pas encore vraiment. J’ai toujours eu un passeport italien, ce qui m’a \u00e9vit\u00e9 de rester apatride et m’a permis de m’int\u00e9grer beaucoup plus facilement. Ce passeport italien m\u2019a permis de faire ce que je voulais faire pour rester et vivre l\u00e0 o\u00f9 je le souhaitais.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 Madrid, il y a ma s\u0153ur, mais j’ai aussi des amis comme mon \u00e9diteur avec qui je travaille depuis tr\u00e8s longtemps. Il s’appelle Chus (Jes\u00fas Garc\u00eda S\u00e1nchez) : c\u2019est l’\u00e9diteur de Visor, la maison d’\u00e9dition de po\u00e9sie la plus importante d’Espagne. <\/p>\n\n\n\n J’avais des amis intellectuels et c\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0 que Madrid est vraiment devenue la capitale litt\u00e9raire non seulement de l’Espagne mais aussi de toute l’Am\u00e9rique latine. Il y a \u00e0 Madrid un grand nombre d’\u00e9crivains latino-am\u00e9ricains que je connais. Nous formons une sorte de communaut\u00e9 parce nous nous sentons \u00e9cout\u00e9s et nous percevons que notre travail est appr\u00e9ci\u00e9. La Casa de Am\u00e9rica est en ce sens une institution culturelle de premier ordre \u00e0 Madrid. Elle est tr\u00e8s importante pour toute la communaut\u00e9 d\u2019auteurs latino-am\u00e9ricains, parce qu\u2019elle nous permet d\u2019avoir une maison, un espace pour pr\u00e9senter des livres, organiser des r\u00e9citals, etc. Nous avons ainsi notre espace dans la vie culturelle madril\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n Madrid est vraiment devenue la capitale litt\u00e9raire non seulement de l’Espagne mais aussi de toute l’Am\u00e9rique latine.<\/p>Gioconda Belli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pendant un certain temps, on m\u2019a propos\u00e9 un petit travail \u00e0 la Real Academia Espa\u00f1ola. Je suis acad\u00e9micienne \u00e0 part enti\u00e8re au Nicaragua et cela fait directement de moi une acad\u00e9micienne correspondante en Espagne. J’ai travaill\u00e9 pendant quatre mois \u00e0 la Real Academia Espa\u00f1ola, qui est un endroit merveilleux. C’est un b\u00e2timent grandiose ; dans les couloirs, on peut y croiser des gravures de Goya, des copies de Don Quichotte \u2014 la premi\u00e8re et la deuxi\u00e8me \u00e9dition de Don Quichotte<\/em> sont \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie. J’avais un bureau \u00e0 l\u2019Academia que j\u2019ai conserv\u00e9. J’ai rencontr\u00e9 les acad\u00e9miciens et j’ai particip\u00e9 aux s\u00e9ances pl\u00e9ni\u00e8res de l’Acad\u00e9mie : je me sens membre de l’Acad\u00e9mie. J’ai eu l’impression de recr\u00e9er une communaut\u00e9 de gens admirables, tr\u00e8s \u00e9rudits, qui m’ont accueilli avec beaucoup d’enthousiasme. C’est aussi ce qui m’a fait tomber amoureuse de l’Espagne. Avoir la possibilit\u00e9 de trouver directement un emploi lorsque j\u2019y suis arriv\u00e9e m’a beaucoup aid\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Je pense que Almudena Grandes est la personne qui a le mieux \u00e9crit sur la ville de Madrid \u00e0 travers sa s\u00e9rie d’histoires sur la guerre civile, o\u00f9 l\u2019on d\u00e9c\u00e8le un lien tr\u00e8s sp\u00e9cial avec la capitale. Madril\u00e8ne dans l’\u00e2me, elle avait plus que des lecteurs \u2014 c’\u00e9tait des admirateurs, des gens qui aimaient vraiment son \u0153uvre. Je pense qu’Almudena a \u00e9crit sur Madrid d’une mani\u00e8re qui vous rapproche de la ville, de sa vie int\u00e9rieure, de son histoire. J\u2019aime beaucoup \u00e9galement la po\u00e9sie de Luis Garc\u00eda Montero, son mari, originaire de Grenade, qui sait parler de Madrid avec profondeur.<\/p>\n\n\n\n L’Institut Cervantes \u2014 que Luis dirige \u2014 est un autre endroit o\u00f9 j\u2019ai souvent l\u2019occasion d\u2019aller. Sergio Ram\u00edrez qui est un autre \u00e9crivain nicaraguayen \u00e0 Madrid a lui aussi travaill\u00e9 avec l’Institut Cervantes. Il y a un mois et demi, j’y ai fait une lecture de po\u00e8mes avec Luis Enrique Mej\u00eda Godoy, un autre Nicaraguayen. C’est comme une seconde chance pour moi de vivre ici une vie diff\u00e9rente : une vie davantage consacr\u00e9e \u00e0 la litt\u00e9rature, \u00e0 la culture, \u00e0 la beaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La beaut\u00e9 de l’architecture m’impressionne beaucoup \u00e0 Madrid. Lorsque je travaillais \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie, j’avais l’habitude de prendre le bus devant la Fuente de Neptuno. Je m’asseyais alors pour contempler le paysage. \u00c0 cet instant, je prenais conscience de la chance que j\u2019avais de pouvoir contempler une si belle ville. Je ne peux pas me plaindre de la vie, du destin, car j\u2019ai beaucoup re\u00e7u en retour malgr\u00e9 les pers\u00e9cutions politiques dont je fais l’objet. On pense toujours que d\u00e9fendre des positions politiques finira par vous nuire, par vous causer des probl\u00e8mes. Je crois que le courage et la capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre nos principes cr\u00e9ent \u00e9galement un espace important o\u00f9 tout peut se r\u00e9soudre. Dans mon cas, c\u2019est ici que mes probl\u00e8mes se sont r\u00e9solus. <\/p>\n\n\n\n C’est comme une seconde chance pour moi de vivre ici une vie diff\u00e9rente : une vie davantage consacr\u00e9e \u00e0 la litt\u00e9rature, \u00e0 la culture, \u00e0 la beaut\u00e9.<\/p>Gioconda Belli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La m\u00e9moire est \u00e9trange. C’est comme un organe de l’esprit. Parfois, la m\u00e9moire m\u00e9lange ce que vous voyez et il m’arrive d’oublier que je suis \u00e0 Madrid. Parfois, je ne sais pas o\u00f9 je suis. Il y a un autre \u00e9l\u00e9ment que je dois mentionner dans mon choix de venir \u00e0 Madrid : la langue. Si j\u2019avais choisi d\u2019aller en Italie \u2014 je parle tr\u00e8s mal l’italien \u2014 je n’aurais pas pu exprimer ma pens\u00e9e finement. J\u2019avais besoin de sentir que je pouvais participer \u00e0 une conversation intellectuelle. Et cela a \u00e9t\u00e9 possible parce que je suis en Espagne et que j’ai toujours \u00e9crit en espagnol. J’ai v\u00e9cu de nombreuses ann\u00e9es aux \u00c9tats-Unis, mais j’ai toujours \u00e9crit en espagnol. C’est ma patrie de mots<\/a>. Et ici, je suis connect\u00e9e \u00e0 cette patrie de mots.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai \u00e9cris un po\u00e8me pour la revue. Il s’agit d’un po\u00e8me sur la pluie. L’odeur de la terre mouill\u00e9e et de la pluie est tr\u00e8s importante pour moi. Je me souviens de la premi\u00e8re fois qu’il a plu ici. J’\u00e9tais assise l\u00e0 o\u00f9 j’\u00e9cris \u2014 maintenant je travaille sur une chaise dans le salon avec mon ordinateur sur mes jambes \u2014 et j’avais peur d’ouvrir la fen\u00eatre, parce que je ne savais pas si j’allais sentir la terre mouill\u00e9e, si j’avais perdu cette odeur pour toujours. Le po\u00e8me s’intitule \u00ab La lluvia huele en Madrid<\/em> \u00bb (\u00ab La pluie sent bon \u00e0 Madrid \u00bb). C’est un po\u00e8me qui porte sur le moment o\u00f9 j’ai os\u00e9 ouvrir la fen\u00eatre et o\u00f9, oui, j’ai senti l’odeur de la pluie \u2014 j\u2019\u00e9tais sauv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n *<\/p>\n\n\n\n Je l\u00e8ve la t\u00eate du livre que je lis<\/em> L’arbre devant ma fen\u00eatre,<\/em> J’ai senti quelque chose. L’obscurit\u00e9 du soleil,<\/em> Je pose le livre et me pr\u00e9cipite pour ouvrir la fen\u00eatre,<\/em> Il y a un moment d’horreur.<\/em><\/p>\n\n\n\n Je pense \u00e0 Managua et \u00e0 ses apr\u00e8s-midi pluvieux,<\/em> Si j’ouvre la fen\u00eatre, pourrai-je sentir l’odeur de la pluie \u00e0 Madrid ?<\/em><\/p>\n\n\n\n Cette odeur sera-t-elle exil\u00e9e de ma vie ?<\/em><\/p>\n\n\n\n Dans mon \u00e2me, il y a un clo\u00eetre v\u00e9g\u00e9tal<\/em> J’ai peur au seuil du balcon<\/em> Les voitures roulent, s’engouffrent dans l’eau,<\/em> L’odeur fait irruption. L’odeur.<\/em><\/p>\n\n\n\n V\u00e9g\u00e9tale, intense.<\/em><\/p>\n\n\n\n Je suis sauv\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n *<\/em><\/p>\n\n\n\n Il m’arrive d’oublier que je suis \u00e0 Madrid. Parfois, je ne sais pas o\u00f9 je suis.<\/p>Gioconda Belli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le dernier roman que je viens de terminer se d\u00e9roule ici, \u00e0 Madrid, durant le confinement. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’enfermement que l’on a connu ici au moment de la pand\u00e9mie \u00e9tait absolu. En Am\u00e9rique latine, nous n’avons pas connu cela, du moins pas au Nicaragua. Le gouvernement nicaraguayen a \u00e9t\u00e9 irresponsable et n’a m\u00eame pas pris la d\u00e9cision de fermer les fronti\u00e8res. J’\u00e9tais donc confin\u00e9e ici. Mon mari \u00e9tait particuli\u00e8rement inquiet pour ma sant\u00e9 et ne me laissait aller nulle part. Mais j’\u00e9tais heureuse. Ce confinement a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s strict mais je l\u2019ai v\u00e9cu sereinement. Cette p\u00e9riode a \u00e9t\u00e9 un extraordinaire exercice de solitude. Dans ce livre, je suis entr\u00e9e dans le monde de la solitude du confinement \u00e0 travers le point de vue d\u2019une histoire nicaraguayenne. Beaucoup de choses se produisent dans ce roman. Je n’en dirai pas plus, car il n’a pas encore \u00e9t\u00e9 publi\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Mais oui, je suis influenc\u00e9e par l’endroit o\u00f9 je me trouve : j’ai \u00e9crit des po\u00e8mes sur Madrid, sur le sentiment que ressentent toutes les personnes d’Am\u00e9rique latine qui se retrouvent confront\u00e9es \u00e0 l\u2019exil et qui se r\u00e9inventent d’une mani\u00e8re ou d’une autre. Nous sommes atterr\u00e9s par ce qui se passe en Am\u00e9rique latine ; je suis horrifi\u00e9e par ce qui se passe au Nicaragua, au Guatemala, au Salvador. Soudain, on ne sait plus quoi faire. Apr\u00e8s une r\u00e9volution qui m’a co\u00fbt\u00e9 la moiti\u00e9 de ma vie et de nombreux amis, il est difficile de penser que nous sommes de retour \u00e0 la case d\u00e9part. Mais je sens que ce n’est plus \u00e0 moi de faire une autre r\u00e9volution, c’est \u00e0 la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de la faire. J’ai maintenant un autre r\u00f4le \u00e0 jouer. Je sens que je dois dire ce que je pense, partager mes souvenirs, mon opinion politique. Je pense que c’est le r\u00f4le que je dois jouer dans cette nouvelle \u00e9tape. Et ici, \u00e0 Madrid, j’ai cette opportunit\u00e9. Je connais les espaces et les lieux o\u00f9 je peux m’exprimer et o\u00f9 il y a un int\u00e9r\u00eat pour le Nicaragua.<\/p>\n\n\n\n Oui, bien s\u00fbr. J’admire ce qui a \u00e9t\u00e9 fait ici en Espagne, les f\u00e9ministes espagnoles ont parcouru un long chemin. Je les admire. J’ai eu beaucoup de contacts avec Yolanda D\u00edaz et je pense qu’elles ont de bonnes id\u00e9es sur la marche \u00e0 tenir<\/a>.<\/p>\n\n\n\nCe Grand Tour est un peu particulier. Nous allons parler de ce qui est pour vous un lieu d’exil. Vous \u00eates venue en Espagne pour \u00e9chapper \u00e0 la dictature nicaraguayenne d’Ortega. Quelle a \u00e9t\u00e9 votre premi\u00e8re rencontre avec Madrid ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi avez-vous choisi de vous installer \u00e0 Madrid ? Vous avez mentionn\u00e9 Paris, <\/strong>Gabriel Boric<\/strong><\/a> vous a \u00e9galement propos\u00e9 la nationalit\u00e9 chilienne apr\u00e8s qu’Ortega vous a retir\u00e9 la nationalit\u00e9 nicaraguayenne. La d\u00e9cision a-t-elle \u00e9t\u00e9 le r\u00e9sultat d\u2019un concours de circonstances ou bien \u00e9tait-ce li\u00e9 \u00e0 autre chose ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Quel texte repr\u00e9sente le mieux, selon vous, la ville de Madrid dont vous nous parlez et permet de saisir l’essence de la ville ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Y a-t-il quelque chose \u00e0 Madrid qui vous rappelle l’Am\u00e9rique latine ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
La pluie sent bon \u00e0 Madrid.<\/h4>\n\n\n\n
<\/em>\u00e0 l’abri du souffle du dragon qui crache du feu<\/em>
<\/em>sur la ville.<\/em><\/p>\n\n\n\n
<\/em>fr\u00e8re du lampadaire,<\/em>
<\/em>agite joyeusement ses bras.<\/em><\/p>\n\n\n\n
<\/em>le murmure humide de l’asphalte.<\/em><\/p>\n\n\n\n
<\/em>elle est aussi grande qu’une porte<\/em>
<\/em>aux airs de balcon.<\/em><\/p>\n\n\n\n
<\/em>l’odeur de la terre mouill\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n
<\/em>o\u00f9 sont conserv\u00e9es les odeurs de la pluie<\/em>
<\/em>et le tambour battant du tonnerre.<\/em><\/p>\n\n\n\n
<\/em>mais, enfin, j’ose. J\u2019ouvre.<\/em><\/p>\n\n\n\n
<\/em>la rue est couverte de petites fleurs d’arbres<\/em>
<\/em>fra\u00eechement douch\u00e9s.<\/em><\/p>\n\n\n\nL’espace joue un r\u00f4le important dans vos \u00e9crits, je pense par exemple au Pays que j\u2019ai dans la peau <\/em> : quelle est l\u2019influence que Madrid peut avoir dans votre travail d\u2019\u00e9criture ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
L\u2019autre grand leitmotiv qui traverse toute votre \u0153uvre est un th\u00e8me dont on a beaucoup parl\u00e9 ces derni\u00e8res semaines en Espagne : le f\u00e9minisme. Dans votre \u0153uvre, on retrouve une sorte de triade : po\u00e9sie, femmes, r\u00e9volution. Diriez-vous qu’il y a quelque chose de similaire avec les grandes avanc\u00e9es qui ont eu lieu r\u00e9cemment en Espagne ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n