Je d\u00e9fends l\u2019id\u00e9e d\u2019un relativisme cons\u00e9quent, o\u00f9 l\u2019universel est circonstanciel.<\/p>Barbara Cassin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nC\u2019est un peu comme l\u2019humanisme. Ce ne sont pas des mots dont on conna\u00eet le sens, mais des mots dont le sens est \u00e0 inventer. Des mots qui servent \u00e0 inventer des choses. Heinz Wismann avait, pour une exposition sur les Lumi\u00e8res, propos\u00e9 de construire un centre vide : la question est, comment le remplit-on ? Cela va d\u00e9pendre de l\u2019ici et du maintenant, ce qui n\u2019emp\u00eache pas qu\u2019on ait une forme et une vis\u00e9e. Mais ce qui me fait bouger, ce n\u2019est pas cet id\u00e9al r\u00e9gulateur, mais la question de savoir quel contenu on lui donne. Quel contenu donne-t-on pour qu\u2019il y ait un mieux, un meilleur pour <\/em> ? Pour moi, cette am\u00e9lioration se d\u00e9finit par le fait qu\u2019on entra\u00eene la facult\u00e9 de juger.<\/p>\n\n\n\nS\u2019il n\u2019y a pas d\u2019universel absolu, il y aurait donc un invariant : celui de la m\u00e9thode, que vous appliquez \u00e0 ces diff\u00e9rentes situations, et qui passe notamment par cette devise derridienne inscrite sur votre \u00e9p\u00e9e d\u2019acad\u00e9micienne : \u00ab Plus d\u2019une langue \u00bb ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nCette m\u00e9thode n\u2019est pas nouvelle. C\u2019est la m\u00e9thode philologique, h\u00e9rit\u00e9e de Friedrich Schleiermacher. Elle repose sur l\u2019id\u00e9e que pour comprendre, il faut partir de ce que nous ne comprenons pas. Ce n’est pas tr\u00e8s diff\u00e9rent du point de d\u00e9part de la philosophie elle-m\u00eame, l\u2019\u00e9tonnement devant le monde. C\u2019est une forme de philologie politique. C\u2019est en tout cas un bon point de d\u00e9part. <\/p>\n\n\n\nPour comprendre, il faut partir de ce que nous ne comprenons pas.<\/p>Barbara Cassin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nC\u2019est ce qui m\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 lancer le projet du Vocabulaire europ\u00e9en des philosophies \u2013 Dictionnaires des intraduisibles<\/em>. La litt\u00e9rature peut, dans les langues, aider \u00e0 introduire du sympt\u00f4me. Les traducteurs litt\u00e9raires sont form\u00e9s \u00e0 \u00eatre attentifs \u00e0 l\u2019intraduisible. Pourquoi avoir fait le Dictionnaire des intraduisibles<\/em> dans le champ de la philosophie plut\u00f4t que celui de la litt\u00e9rature ? D\u2019abord parce que c\u2019est mon domaine. Mais \u00e9galement parce qu\u2019on entend souvent que si la po\u00e9sie ou la litt\u00e9rature sont peut-\u00eatre intraduisibles par essence, la philosophie, elle, doit pouvoir se traduire, car ce sont des concepts. J\u2019ai voulu montrer que les mots de la philosophie n\u2019\u00e9taient justement pas des concepts universels, mais des \u00e9clairages par des langues particuli\u00e8res de r\u00e9alit\u00e9s diverses. Comme le dit Schleiermacher, m\u00eame les concepts les plus absolus, comme Dieu et l\u2019\u00catre, sont \u00e9clair\u00e9s et color\u00e9s par la langue. <\/p>\n\n\n\nLes traducteurs litt\u00e9raires sont form\u00e9s \u00e0 \u00eatre attentifs \u00e0 l\u2019intraduisible.<\/p>Barbara Cassin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nApr\u00e8s ces intraduisibles philosophiques, vous entreprenez aujourd\u2019hui un Dictionnaire des intraduisibles des trois monoth\u00e9ismes<\/em>. Quel est le sens de ce projet ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nC\u2019est un projet que j\u2019ai pour l\u2019instant int\u00e9gr\u00e9 aux Maisons de la Sagesse-Traduire. Face aux migrations et aux crises humanitaires que nous vivons, je vois trois niveaux o\u00f9 le travail de la traduction peut s\u2019av\u00e9rer utile.<\/p>\n\n\n\n
Le premier \u00e9tait l\u2019accueil, ce qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 des Glossaires bilingues de l\u2019administration fran\u00e7aise<\/em> (dir. Dani\u00e8le Wozny), qui ont pour but de faciliter le dialogue entre les nouveaux arrivants et les administrations qui les accueillent, ce qui est loin d\u2019\u00eatre une \u00e9vidence. \u00ab Nom, pr\u00e9nom, date de naissance \u00bb, rien de moins simple d\u2019une culture \u00e0 l\u2019autre, c\u2019est ce que j\u2019ai compris en travaillant avec les associations lors de l\u2019exposition \u00ab Apr\u00e8s Babel, traduire \u00bb que j\u2019ai organis\u00e9e au Mucem \u00e0 Marseille en 2016-2017. <\/p>\n\n\n\nLe deuxi\u00e8me niveau est celui de l\u2019insertion dans la soci\u00e9t\u00e9, pour lequel nous avions l\u2019id\u00e9e de cr\u00e9er une \u00ab banque culturelle \u00bb. Un nouvel arrivant y d\u00e9poserait un objet, avec son r\u00e9cit, et recevrait en \u00e9change un micro-cr\u00e9dit pour concr\u00e9tiser un projet lui permettant de s\u2019int\u00e9grer. Ce sch\u00e9ma virtuel a du mal \u00e0 passer au r\u00e9el. <\/p>\n\n\n\n
Le troisi\u00e8me temps concerne ce qui bloque. Le rapport entre les trois monoth\u00e9ismes me semble, chez nous, un lieu de discussion non discut\u00e9. On peut toujours faire de l\u2019\u0153cum\u00e9nisme mou, mais cela n\u2019avance pas beaucoup. J\u2019ai eu envie de r\u00e9fl\u00e9chir philologiquement, philosophiquement, sur le mod\u00e8le du Dictionnaire des intraduisibles<\/em>, aux mots qui r\u00e9gissent ces trois religions qui gouvernent l\u2019Europe et bien au-del\u00e0. Cela va de questions tr\u00e8s larges : comment Dieu parle-t-il de lui-m\u00eame dans la Torah, la Bible chr\u00e9tienne, le Coran ? Qu\u2019y a -t-il de bizarre dans une religion pour une autre religion : pourquoi les Juifs ne doivent-ils ni prononcer ni \u00e9crire le nom de Dieu ? Comment le monoth\u00e9isme chr\u00e9tien parvient-il \u00e0 articuler trois personnes ? Et Allah, est-ce un nom propre ou un nom commun ? \u00c0 des questions tr\u00e8s pr\u00e9cises, sur un hapax par exemple : que veut dire samad<\/em>, qui n\u2019a qu\u2019une occurrence dans le Coran ? C\u2019est fondamental, mais pourquoi ? Ce sont des sympt\u00f4mes \u00e0 g\u00e9om\u00e9trie variable. <\/p>\n\n\n\nLe geste m\u00eame de r\u00e9fl\u00e9chir ensemble est d\u00e9j\u00e0 f\u00e9cond. L\u2019important est de travailler en confiance, et le groupe moteur si j\u2019ose dire est aujourd\u2019hui solidement constitu\u00e9, avec David Lemler, Philippe Capelle-Dumont et Pierre Gisel, Souleymane Bachir Diagne, Marc Rastoin. Nous allons faire des podcasts avec l\u2019Institut du Monde Arabe, des restitutions tr\u00e8s ouvertes devant des \u00e9l\u00e8ves du secondaire. Expliquer \u00e0 un musulman pourquoi un Juif n\u2019\u00e9crit pas le nom de Dieu, cela oblige tout le monde \u00e0 prendre du recul. C\u2019est cela qui nous aide \u00e0 comprendre pourquoi on ne poss\u00e8de pas ce qu\u2019on croit poss\u00e9der. <\/p>\n\n\n\n
Est-ce un moyen de lutter contre le fondamentalisme ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nLe fondamentalisme a pour base : \u00ab la v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est moi \u00bb. J\u2019aime \u00e0 convoquer Lacan, qui parle de la varit\u00e9<\/em>, au lieu de la v\u00e9rit\u00e9. C\u2019est le c\u0153ur de ce troisi\u00e8me \u00e9tage du projet, oui, de contrer la logique fondamentaliste. Et nous progressons tous \u00e0 nous y pencher. M\u00eame pour une philosophe comme moi, m\u00e9cr\u00e9ante, incroyante, et plut\u00f4t pa\u00efenne qu\u2019autre chose, c\u2019est passionnant. Ce projet me tient \u00e0 c\u0153ur depuis longtemps. J\u2019avais, il y a beaucoup d\u2019ann\u00e9es, \u00e9t\u00e9 invit\u00e9e par l\u2019oncle du roi de Jordanie, qui m\u2019avait demand\u00e9 ce qu\u2019il pouvait faire de plus que mettre Coran, Bible et Torah en un m\u00eame volume sous un m\u00eame cartonnage ? J\u2019avais pens\u00e9 \u00e0 ce dictionnaire des intraduisibles des trois monoth\u00e9ismes…<\/p>\n\n\n\nComme le premier Dictionnaire des intraduisibles<\/em>, c\u2019est avant tout un dictionnaire de sympt\u00f4mes, l\u2019inverse d\u2019une encyclop\u00e9die : il n\u2019y aura que des manques, mais il y a d\u00e9j\u00e0 quelques pleins sur des creux, et c\u2019est cela qui est int\u00e9ressant. On ne pr\u00e9tend pas tout couvrir. On fait ce qu\u2019on peut, mais c\u2019est d\u00e9j\u00e0 follement concret. <\/p>\n\n\n\nVos r\u00e9flexions sur la langue se sont, tr\u00e8s t\u00f4t, empar\u00e9es de la question de l\u2019apprentissage neuronal et de ce qu\u2019aujourd\u2019hui on regroupe sous le terme d\u2019intelligence artificielle. Pourquoi traduire \u00e0 l\u2019\u00e8re de DeepL et ChatGPT, comment s\u2019efforcer de parler et de penser en plus d\u2019une langue<\/em> si la machine pr\u00e9tend le faire dans toutes<\/em> ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nLa premi\u00e8re fois que j\u2019ai eu un choc \u00e0 ce sujet, c\u2019est en faisant traduire par DeepL un bout de livre que je venais d\u2019\u00e9crire en fran\u00e7ais \u2013 qui s\u2019appelait d\u2019ailleurs \u00c9loge de la traduction<\/em> (Fayard, 2016) \u2013 \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une conf\u00e9rence que je donnais aux \u00c9tats-Unis. Cela m\u2019a donn\u00e9 une traduction lisse, o\u00f9 je ne voyais rien qui soit mal traduit. Ma premi\u00e8re r\u00e9action a \u00e9t\u00e9 de me dire : je ne sais plus \u00e9crire. <\/p>\n\n\n\nQuand j\u2019ai \u00e9crit Google moi<\/em> (Albin Michel, 2006), j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 Google Translate de traduire la phrase : \u00ab Et Dieu cr\u00e9a l\u2019homme \u00e0 son image \u00bb en allemand. Apr\u00e8s deux allers-retours, cela m\u2019a donn\u00e9 : \u00ab Et l\u2019homme cr\u00e9a Dieu \u00e0 son image \u00bb. Apr\u00e8s la m\u00eame manipulation en anglais, j\u2019ai obtenu : \u00ab Et Dieu cr\u00e9a l\u2019homme avec son image \u00bb. <\/em>Bien s\u00fbr, c\u2019est avant tout une anecdote amusante sur les d\u00e9buts de ces logiciels. L\u2019erreur a \u00e9videmment \u00e9t\u00e9 corrig\u00e9e aussit\u00f4t. Mais cela reste symptomatique : le contresens de la machine r\u00e9v\u00e8le qu\u2019il y a de l\u2019intraduisible, ou du \u00ab plus \u00bb intraduisible. <\/p>\n\n\n\nLe contresens de la machine r\u00e9v\u00e8le qu\u2019il y a de l\u2019intraduisible, ou du \u00ab plus \u00bb intraduisible. <\/p>Barbara Cassin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nCela n\u2019a pas de sens de \u00ab refuser \u00bb l\u2019\u00e9volution technologique. En revanche, c\u2019est avec les usages qu\u2019on peut faire une vraie diff\u00e9rence. <\/p>\n\n\n\n
On voit bien comment il serait tellement plus simple de parler en anglais pour tout le monde, comme c\u2019est le cas \u00e0 Bruxelles, m\u00eame si ce n\u2019est pas avouable. Nous rendons des dossiers europ\u00e9ens qui seront \u00e9crits ou r\u00e9\u00e9crits en anglais, et m\u00eame, pour \u00eatre pr\u00e9cis, en globish<\/em>. Il serait tellement simple de tout faire directement en anglais. Et pourtant, nous traduisons. <\/p>\n\n\n\nJe suis tr\u00e8s marqu\u00e9e par le travail que j\u2019ai men\u00e9 avec la Cour de Justice de l\u2019Union europ\u00e9enne. \u00c0 la CJUE, on introduit un cas dans l\u2019une des vingt-quatre langues de l\u2019Europe, on l\u2019instruit en fran\u00e7ais (la langue du droit), l\u2019arr\u00eat est ensuite rendu dans la langue du cas, et aussit\u00f4t traduit dans les vingt-quatre langues. Ils ont donc des juristes-linguistes sp\u00e9cialistes de cette transformation traductive, qui va jusqu\u2019\u00e0 la res\u00e9mantisation de termes communs, comme \u00ab travailleur \u00bb, applicable \u00e0 un sans-papier, ou \u00ab femme \u00bb qui peut d\u00e9signer la troisi\u00e8me \u00e9pouse de quelqu\u2019un.<\/p>\n\n\n\n
La traduction en Europe, c\u2019est un caf\u00e9 par Europ\u00e9en et par an. La traduction \u00e0 la Cour de Justice, c\u2019est un sucre dans le caf\u00e9. Ce n\u2019est donc pas une question de co\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n
L\u2019ordonnance de Villers-Cotter\u00eats stipule que les d\u00e9cisions de justice seront rendues en langue maternelle fran\u00e7aise et non autrement. En somme, la CJUE en est l\u2019h\u00e9riti\u00e8re europ\u00e9enne : le but, c\u2019est que chaque justiciable puisse comprendre ce qui lui arrive. <\/p>\n\n\n\nLa traduction en Europe, c\u2019est un caf\u00e9 par Europ\u00e9en et par an. La traduction \u00e0 la Cour de Justice, c\u2019est un sucre dans le caf\u00e9. Ce n\u2019est donc pas une question de co\u00fbt. <\/p>Barbara Cassin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nPour \u00e9viter qu\u2019on ne passe \u00e0 l\u2019anglais global, il faut r\u00e9fl\u00e9chir non pas contre mais avec la traduction automatique. Il faut voir comment on peut la d\u00e9velopper avec ma phrase f\u00e9tiche de Lacan, d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9e \u2014 \u00ab Une langue, entre autres, n\u2019est rien de plus que l\u2019int\u00e9grale des \u00e9quivoques que son histoire y a laiss\u00e9 subsister \u00bb \u2014, c\u2019est-\u00e0-dire de mani\u00e8re \u00e0 ce que les biais et les difficult\u00e9s ne soient pas gomm\u00e9s, mais constituent le d\u00e9but d\u2019une transformation de la machine en une machine plus avertie et plus \u00ab intelligente \u00bb.<\/p>\n\n\n\n
Que signifierait, concr\u00e8tement, ce changement d\u2019approche ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nMon id\u00e9e est que l\u2019algorithme ne soit plus fond\u00e9 sur les analogues, mais sur les diff\u00e9rences \u2013 que les intraduisibles, d\u2019une certaine mani\u00e8re, forment le corpus-clef. Lorsque j\u2019ai tent\u00e9 d\u2019expliquer cela, j\u2019ai senti pour la premi\u00e8re fois un int\u00e9r\u00eat de la part des professionnels. Il est beaucoup plus difficile de savoir ce que c\u2019est qu\u2019une dissemblance qu\u2019une ressemblance, c\u2019est peut-\u00eatre impossible en l\u2019\u00e9tat. Mais les programmeurs sont aussi \u00e0 la recherche de quelque chose comme un trouble dans la machine. Comment faire pour que la machine ait un \u00ab inconscient \u00bb, pour qu\u2019elle ne s\u2019arr\u00eate pas aux limitations qui sont celles des contenus qu\u2019on trouve sur internet et qui forment un ramassis d’opinions. Aujourd\u2019hui, le fonctionnement de la machine repose sur le fait que la qualit\u00e9 est une propri\u00e9t\u00e9 \u00e9mergente de la quantit\u00e9. La question devient : comment faire pour que la qualit\u00e9 soit aussi une propri\u00e9t\u00e9 \u00e9mergente de la difficult\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n
Lorsqu\u2019il m\u2019est arriv\u00e9 de dialoguer avec ChatGPT, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s int\u00e9ress\u00e9e par le moment o\u00f9 l\u2019outil de conversation a fini par me dire : je ne peux pas vous dire, je suis une machine<\/em>. ChatGPT le dit quand on lui demande d\u2019avoir un avis sur des valeurs, morales par exemple, par prudence, parce que la machine est infus\u00e9e d\u2019un am\u00e9ricanisme un peu court, ce dont les concepteurs se rendent tout \u00e0 fait compte. Mais il y a d\u2019autres moments o\u00f9 cette r\u00e9ponse devient plus \u00e9tonnante. Je pr\u00e9pare ainsi un livre intitul\u00e9 O\u00f9 fuient les mots ?<\/em> Je demande \u00e0 ChatGPT : est-ce qu\u2019il y a des mots qui te manquent ?<\/em> La machine r\u00e9pond avec humilit\u00e9 : bien s\u00fbr, je ne sais pas tout, etc<\/em>. Mais lorsque je lui demande : est-ce qu\u2019il y a des mots qui te fuient ?<\/em>, elle me r\u00e9pond : ah non, ce qui est dans ma m\u00e9moire est dans ma m\u00e9moire, je suis une machine<\/em>. C\u2019est cela qui est int\u00e9ressant \u00e0 travailler.<\/p>\n\n\n\nCela m\u2019int\u00e9resse d\u2019autant plus que cela redonne \u00e0 l\u2019homme une ma\u00eetrise, par ses manques m\u00eame. Ce sont ses manques qui font de l\u2019homme un \u00eatre sup\u00e9rieur \u00e0 la machine.<\/p>\n\n\n\nCe sont ses manques qui font de l\u2019homme un \u00eatre sup\u00e9rieur \u00e0 la machine.<\/p>Barbara Cassin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nBien s\u00fbr, il y a des diff\u00e9rences entre les langues qu\u2019on ne peut pas modifier. Mais une phrase traduite peut faire sentir un tremblement par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9quivalent. En tout cas, pointer ce qui est intraduisible, il n\u2019y a que cela qui nous permette d\u2019avancer. Je prends souvent l\u2019exemple du mot dette<\/em> : en fran\u00e7ais, le sens de ce mot venu du latin comporte l\u2019id\u00e9e que le lien de d\u00e9biteur \u00e0 cr\u00e9ancier s\u2019annule une fois que la somme pr\u00eat\u00e9e est rembours\u00e9e ; en allemand, le mot Schuld<\/em>, qui signifie aussi \u00ab faute \u00bb, fait peser bien autre chose, il ne suffit pas de rembourser pour se d\u00e9douaner… C\u2019est tout cela qui devrait rester sensible, m\u00eame je ne sais pas encore exactement comment.<\/p>\n\n\n\nDire bonjour<\/em>, shalom<\/em> (ou salam<\/em>) ou encore Gr\u00fcss Gott<\/em>, c\u2019est toujours une fa\u00e7on de se saluer, mais cela n\u2019implique pas exactement la m\u00eame ouverture au monde. Les traducteurs automatiques pourraient donner aux lecteurs une petite prise sur ces diff\u00e9rences, en pr\u00e9cisant les nuances entre ces mots lorsqu\u2019on clique dessus par exemple. Le but est toujours le m\u00eame : il s\u2019agit de rendre conscient, faire appel au jugement, d\u2019entra\u00eener la facult\u00e9 de juger, avec la conscience que des petites nuances ouvrent sur des grandes questions.<\/p>\n\n\n\nCela me rappelle la phrase culott\u00e9e d\u2019Hannah Arendt, \u00e0 qui quelqu\u2019un demandait, un peu interloqu\u00e9 : serait-ce que le go\u00fbt est une facult\u00e9 politique ? R\u00e9ponse : oui.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"
Savoir accueillir tout ce qui r\u00e9siste dans les langues et dans les cultures.\u00a0Dans ce nouvel \u00e9pisode de notre s\u00e9rie Grand Tour, la traductrice et philosophe Barbara Cassin se questionne sur les cons\u00e9quences du d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence artificielle \u2014 en partant de trois lieux : l’Ukraine, le Br\u00e9sil et l’Afrique du Sud.<\/p>\n","protected":false},"author":2877,"featured_media":172233,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[2984],"tags":[],"staff":[1753],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-194778","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-grand-tour","staff-mathieu-roger-lacan","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n
\u00abL'universel est circonstanciel\u00bb, une conversation avec Barbara Cassin | Le Grand Continent<\/title>\n \n \n \n \n \n \n \n \n \n \n \n\t \n\t \n\t \n \n \n \n \n\t \n\t \n\t \n