{"id":191087,"date":"2023-07-13T11:45:00","date_gmt":"2023-07-13T09:45:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=191087"},"modified":"2023-07-13T18:15:51","modified_gmt":"2023-07-13T16:15:51","slug":"capitalismes-politiques-la-guerre-de-quarante-ans-1-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/07\/13\/capitalismes-politiques-la-guerre-de-quarante-ans-1-1\/","title":{"rendered":"Capitalismes politiques : la Guerre de Quarante Ans"},"content":{"rendered":"\n
Alors que la Guerre froide est tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement employ\u00e9e comme \u00e9talon de mesure permettant de juger de l\u2019\u00e9tat de d\u00e9gradation des relations entre les Etats-Unis et la Chine <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, ce n\u2019est pas l\u2019unique, ni m\u00eame forc\u00e9ment la plus pertinente, des comparaisons. Le niveau d\u2019interd\u00e9pendance entre les deux puissances, la vigueur des tensions commerciales, l\u2019importance prise par les technologies \u00e9mergentes dans la comp\u00e9tition : tous ces \u00e9l\u00e9ments conduisent \u00e0 orienter le regard vers un autre \u00e9pisode de tensions, celui qui opposa les Etats-Unis et le Japon des ann\u00e9es 80 jusqu\u2019au milieu des ann\u00e9es 1990. Dans un article pr\u00e9c\u00e9dent, nous nous sommes pench\u00e9s sur cette p\u00e9riode en \u00e9tudiant l\u2019inqui\u00e9tude qui avait frapp\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, qui avait craint de perdre son h\u00e9g\u00e9monie \u00e9conomique et technologique<\/a>. Nous allons aujourd\u2019hui essayer de d\u00e9montrer que, face \u00e0 la Chine, les Etats-Unis se sont trouv\u00e9s confront\u00e9s \u00e0 deux questions similaires : comment \u00e9changer librement avec une \u00e9conomie qui ne respecte pas les r\u00e8gles de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 telles qu\u2019elles sont envisag\u00e9es \u00e0 Washington ? L\u2019Am\u00e9rique a-t-elle int\u00e9r\u00eat \u00e0 continuer d’\u00e9changer librement sur le plan commercial et technologique avec une puissance risquant de la d\u00e9passer ? Face \u00e0 des comportements jug\u00e9s d\u00e9loyaux et injustes, les Etats-Unis ont cherch\u00e9 \u00e0 employer leur poids \u00e9conomique et politique pour contraindre leurs comp\u00e9titeurs. Les instruments utilis\u00e9s aujourd\u2019hui pour contraindre la Chine et ralentir le d\u00e9veloppement de secteurs critiques ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s, exp\u00e9riment\u00e9s ou renforc\u00e9s dans les ann\u00e9es 1980 et 1990 pour assurer le maintien de la pr\u00e9\u00e9minence \u00e9conomique et technologique de l’Am\u00e9rique face au d\u00e9fi n\u00e9 des usines, des laboratoires et des salles de march\u00e9 de Tokyo, Osaka et Yokohama. Les deux situations se distinguent toutefois en raison des fortes inqui\u00e9tudes en mati\u00e8re s\u00e9curitaire ou des droits de l’Homme provoqu\u00e9es par la mont\u00e9e en puissance de la Chine qui provoque un recours accru \u00e0 la contrainte. <\/p>\n\n\n\n La libre entreprise, le libre march\u00e9, la concurrence : \u00e0 \u00e9couter Jimmy Carter en 1978, ce sont les piliers sur lesquels est fond\u00e9e l\u2019\u00e9conomie am\u00e9ricaine <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Et encore… ces mots furent prononc\u00e9s avant la r\u00e9volution reaganienne, qui fit na\u00eetre ce que Fred Block appelle un \u00ab fondamentalisme de march\u00e9 \u00bb refusant l\u2019intervention publique consid\u00e9r\u00e9e par principe comme inutile et inefficace <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au contraire, les politiques publiques de certains partenaires des Etats-Unis sont guid\u00e9es par un s\u00e9v\u00e8re scepticisme quant \u00e0 l\u2019id\u00e9e que le seul march\u00e9 laiss\u00e9 \u00e0 ses propres forces est en mesure de conduire \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9. Dans son c\u00e9l\u00e8bre livre sur le Minist\u00e8re du commerce international et de l\u2019industrie japonais (MITI), Chalmers Johnson contraste ainsi le syst\u00e8me socio-\u00e9conomique am\u00e9ricain qui repose sur la rationalit\u00e9 de march\u00e9 et le syst\u00e8me japonais qui fait preuve d\u2019une rationalit\u00e9 planificatrice et d\u00e9veloppementaliste <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Aujourd\u2019hui, la R\u00e9publique populaire de Chine est elle aussi adepte de d\u00e9finition par l\u2019Etat de priorit\u00e9s strat\u00e9giques. L\u2019Etat-Parti reste aujourd\u2019hui un acteur cl\u00e9 de l\u2019\u00e9conomie notamment gr\u00e2ce aux nombreuses entreprises d\u2019Etat et au contr\u00f4le \u00e9troit qu\u2019il exerce sur le syst\u00e8me bancaire. <\/p>\n\n\n\n Les instruments utilis\u00e9s aujourd\u2019hui pour contraindre la Chine et ralentir le d\u00e9veloppement de secteurs critiques ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s, exp\u00e9riment\u00e9s ou renforc\u00e9s dans les ann\u00e9es 1980 et 1990 pour assurer le maintien de la pr\u00e9\u00e9minence \u00e9conomique et technologique de l’Am\u00e9rique face au d\u00e9fi n\u00e9 des usines, des laboratoires et des salles de march\u00e9 de Tokyo, Osaka et Yokohama.<\/p>Mathilde Velliet & Louis de Catheu<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Avec le Japon puis la Chine, le syst\u00e8me de libre-march\u00e9 am\u00e9ricain s\u2019est donc retrouv\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 deux exemples particuli\u00e8rement aboutis d\u2019Etats d\u00e9veloppementalistes, entendu comme des des Etats \u00ab puissants et autonomes qui propulsent et orientent les forces du march\u00e9 \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. A Washington, New York ou San Francisco, nombreux sont les d\u00e9cideurs politiques, les financiers et les entrepreneurs \u00e0 juger durement ces syst\u00e8mes socio-\u00e9conomiques qui ne joueraient pas selon les r\u00e8gles du jeu. La lettre et l’esprit du droit commercial international, celui du GATT et de l\u2019OMC, seraient bafou\u00e9s par ces Etats. D\u00e8s lors, la comp\u00e9tition serait d\u00e9loyale et le level-playing field<\/em>, si important dans la doctrine \u00e9conomique am\u00e9ricaine, serait introuvable. L\u2019accusation de d\u00e9loyaut\u00e9 et d\u2019injustice est fr\u00e9quemment mobilis\u00e9e dans le traitement m\u00e9diatique du Japon et du d\u00e9ficit bilat\u00e9ral au cours des ann\u00e9es 1980 <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Depuis les ann\u00e9es 2000, la Chine est \u00e9galement r\u00e9guli\u00e8rement invit\u00e9e \u00e0 \u00ab jouer selon les r\u00e8gles \u00bb \u00e9conomiques et commerciales globales <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Dans les rapports officiels, les discours politiques et les \u00e9tudes des experts, l\u2019\u00e9troitesse des relations entre l\u2019Etat et les entreprises, au Japon comme en Chine, est soulign\u00e9e. L\u00e0 o\u00f9 les entrepreneurs am\u00e9ricains doivent faire la preuve de leurs capacit\u00e9s et de la qualit\u00e9 de leurs id\u00e9es pour pouvoir lever des fonds et cro\u00eetre, le d\u00e9veloppement r\u00e9pondrait \u00e0 d’autres logiques chez les concurrents asiatiques. Au Japon jusque dans les ann\u00e9es 1980 et en Chine encore aujourd\u2019hui, l’Etat d\u00e9finit les secteurs jug\u00e9s strat\u00e9giques qu\u2019il veut voir cro\u00eetre dans le futur. Les secteurs ainsi s\u00e9lectionn\u00e9s sont les destinataires du soutien public : les banques re\u00e7oivent instruction de diriger leurs cr\u00e9dits en leur faveur et des cr\u00e9dits d\u2019imp\u00f4t sont prodigu\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n\n\n Au Japon, le MITI met en place des consortiums de recherche, m\u00eame quand cela n\u00e9cessite d\u2019obtenir des exceptions \u00e0 la politique de la concurrence <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En Chine, de nombreux fonds d\u2019investissement sont mis sur pied, avec le soutien des pouvoirs publics locaux. Au-del\u00e0, les analystes am\u00e9ricains s\u2019\u00e9tonnent du niveau \u00e9lev\u00e9 d\u2019interp\u00e9n\u00e9tration entre le public et le priv\u00e9. Le r\u00e9seau de conseils consultatifs sectoriels tiss\u00e9 par le MITI, la pratique informelle du guidage administratif et la pr\u00e9sence de nombreux anciens hauts fonctionnaires du minist\u00e8re dans les directions des grandes entreprises a amen\u00e9 certains \u00e0 parler de Japan Inc.<\/em>, malgr\u00e9 la r\u00e9alit\u00e9 parfois plus complexe et le haut niveau de concurrence entre groupes rivaux <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En Chine, au-del\u00e0 des entreprises d\u2019Etat, qui produisent entre 25 % et 40 % du PIB <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019Etat-Parti \u00e9tend son contr\u00f4le sur toute l\u2019\u00e9conomie, notamment gr\u00e2ce aux cellules du parti, dont le d\u00e9veloppement au sein des entreprises priv\u00e9es a connu un nouvel \u00e9lan depuis l\u2019arriv\u00e9e de Xi Jinping au pouvoir <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Depuis les ann\u00e9es 2000, la Chine est \u00e9galement r\u00e9guli\u00e8rement invit\u00e9e \u00e0 \u00ab jouer selon les r\u00e8gles \u00bb \u00e9conomiques et commerciales globales. <\/p>Mathilde Velliet & Louis de Catheu<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le soutien public accord\u00e9 aux secteurs strat\u00e9giques par le Japon puis par la Chine est vu comme une menace pour la prosp\u00e9rit\u00e9 de certaines industries am\u00e9ricaines. La politique industrielle men\u00e9e par le MITI est identifi\u00e9e comme un des facteurs dans la croissance du secteur automobile, des semiconducteurs, des biotechnologies <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>, dans lesquels le Japon devient au cours des ann\u00e9es 1980 un grand exportateur, parfois au d\u00e9triment des industriels am\u00e9ricains. Lorsque l\u2019association de l\u2019industrie des semiconducteurs d\u00e9pose une p\u00e9tition en 1985, elle reproche aux concurrents japonais de pratiquer du dumping<\/em> <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Aujourd\u2019hui, le bureau du repr\u00e9sentant am\u00e9ricain au commerce consid\u00e8re que les surcapacit\u00e9s chinoises dans le domaine de l\u2019acier ou du ciment sont li\u00e9es aux subventions publiques et \u00e0 la garantie implicite accord\u00e9e aux soci\u00e9t\u00e9s d’\u00c9tat <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces surcapacit\u00e9s viennent d\u00e9primer le cours de l\u2019acier et ont un impact n\u00e9gatif sur la production am\u00e9ricaine. <\/p>\n\n\n\n La fermeture aux exportations constitue un autre point de crispation am\u00e9ricain. On retrouve de grandes similitudes dans les pratiques d\u00e9nonc\u00e9es : sous-\u00e9valuation de la devise, barri\u00e8res non douani\u00e8res et absence d\u2019ouverture des march\u00e9s publics. Jusqu\u2019aux accords du Plaza de 1985, la r\u00e9\u00e9valuation du Yen a occup\u00e9 une place centrale dans les discussions \u00e9conomiques et commerciales entre officiels am\u00e9ricains et japonais. Depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, la m\u00eame question se pose vis-\u00e0-vis du Renminbi. D\u00e9j\u00e0 au programme sous l\u2019administration Bush, poursuivie sous Obama avec quelques succ\u00e8s, inscrite dans les priorit\u00e9s de l\u2019\u00e9quipe Trump, la question reste d\u2019actualit\u00e9, puisque la R\u00e9publique Populaire a officiellement \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9e comme un \u00c9tat manipulateur de devise par le D\u00e9partement du Tr\u00e9sor en 2019 <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>, avant d\u2019\u00eatre retir\u00e9e de la liste 6 mois plus tard en amont de l\u2019accord commercial n\u00e9goci\u00e9 par le Pr\u00e9sident Trump <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Concernant les barri\u00e8res non douani\u00e8res, le repr\u00e9sentant au commerce William E. Brock, dans un m\u00e9morandum sur le commerce avec le Japon adress\u00e9 au Pr\u00e9sident Reagan recense les quotas d\u2019importation, la complexit\u00e9 des proc\u00e9dures de douanes, le caract\u00e8re ferm\u00e9 de la normalisation japonaise et les licences d\u2019importation. On observe de fortes similitudes avec les manquements aux engagements de la Chine au titre de l\u2019OMC recens\u00e9 par le bureau du repr\u00e9sentant am\u00e9ricain au commerce (USTR) 40 ans plus tard <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Relations \u00e9troites entre acteurs publics et priv\u00e9s, fort soutien public aux secteurs strat\u00e9giques, fermeture aux importations : dans leurs p\u00e9riodes de forte croissance sous la conduite d\u2019un Etat d\u00e9veloppementaliste, l\u2019\u00e9conomie politique du Japon et de la Chine pr\u00e9sente certaines similitudes. Pour certains experts am\u00e9ricains, y compris au sein des institutions, ces deux soci\u00e9t\u00e9s sont domin\u00e9es par les int\u00e9r\u00eats industriels et bureaucratiques, au d\u00e9triment des consommateurs. Cela se traduit dans les politiques publiques : la r\u00e9gulation bancaire stricte qui limite la croissance du cr\u00e9dit \u00e0 la consommation, les m\u00e9canismes qui viennent r\u00e9duire la croissance des salaires (Hukou en Chine et faiblesse des syndicats) ou les longues heures de travail sont point\u00e9s du doigt. L\u2019Am\u00e9rique a essay\u00e9 de jouer de son influence tout au long des ann\u00e9es 1980 pour soutenir le d\u00e9veloppement d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de loisir et de consommation au Japon, afin de r\u00e9\u00e9quilibrer le solde commercial bilat\u00e9ral, alors tr\u00e8s d\u00e9ficitaire. Cela conduira le Premier ministre Nakasone \u00e0 commander un rapport \u00e0 l\u2019ancien Gouverneur de la Banque du Japon Haruo Maekawa. Publi\u00e9 en 1986, ce dernier propose notamment d\u2019accro\u00eetre les d\u00e9penses en infrastructures, de r\u00e9duire les imp\u00f4ts, de limiter la semaine de travail \u00e0 cinq jours et de cr\u00e9er des incitations fiscales en faveur de la construction de logements <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>, tout cela afin de r\u00e9duire l\u2019exc\u00e9dent de l\u2019\u00e9pargne sur l\u2019investissement. La n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9\u00e9quilibrer l\u2019\u00e9conomie chinoise en acc\u00e9l\u00e9rant la croissance des revenus pour qu\u2019ils soient en phase avec les hausses de la productivit\u00e9 et ainsi r\u00e9duire l\u2019\u00e9cart persistant entre la production et la consommation est r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019envie dans les rapports annuels de la Commission sino-am\u00e9ricaine sur l\u2019\u00e9conomie et la s\u00e9curit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n L\u2019Am\u00e9rique a essay\u00e9 de jouer de son influence tout au long des ann\u00e9es 1980 pour soutenir le d\u00e9veloppement d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de loisir et de consommation au Japon, afin de r\u00e9\u00e9quilibrer le solde commercial bilat\u00e9ral, alors tr\u00e8s d\u00e9ficitaire.<\/p>Mathilde Velliet & Louis de Catheu<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En mettant \u00e0 mal le level-playing field, <\/em>les deux grands Etats d\u00e9veloppementalistes est-asiatiques font craindre aux am\u00e9ricains la perte de leur supr\u00e9matie \u00e9conomique et technologique. Puisque leur mod\u00e8le de croissance s\u2019accompagne d\u2019une \u00e9pargne tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e, le Japon puis la Chine d\u00e9dient une faible proportion de leur revenu national \u00e0 la consommation. En cons\u00e9quence, ils accumulent des exc\u00e9dents commerciaux, en particulier avec les Etats-Unis. Au cours du premier mandat Reagan, le d\u00e9ficit commercial est en rapide augmentation. Il s\u2019\u00e9l\u00e8ve au c\u0153ur des pr\u00e9occupations politiques et \u00e9conomiques : on craint notamment son impact en termes de d\u00e9sindustrialisation. Des groupes de pression demandent des mesures de sauvegarde des industries menac\u00e9es, notamment le textile, l\u2019automobile <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span> ou l\u2019acier <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De nouvelles demandes s\u2019expriment dans les ann\u00e9es 2000 face \u00e0 la vague montante des exportations chinoises <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Donald Trump fit du d\u00e9ficit commercial avec la Chine un point cl\u00e9 de son message politique, allant m\u00eame \u00e0 le comparer \u00e0 un \u00ab viol \u00bb ou au \u00ab plus grand vol de l’histoire du monde \u00bb, \u00e0 l\u2019origine de la destruction de nombreux emplois industriels et de la ruine de l\u2019Am\u00e9rique <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n La Chine et le Japon viennent remettre en question le monopole am\u00e9ricain sur la fronti\u00e8re technologique des Etats, cette \u00ab fronti\u00e8re infinie \u00bb consid\u00e9r\u00e9e comme un actif cl\u00e9 de la prosp\u00e9rit\u00e9 et de la puissance am\u00e9ricaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. <\/p>Mathilde Velliet & Louis de Catheu<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Au-del\u00e0 du seul d\u00e9ficit commercial, des pr\u00e9occupations particuli\u00e8rement aigu\u00ebs s\u2019expriment au sujet de la perte d\u2019h\u00e9g\u00e9monie dans les secteurs \u00e9mergents et critiques. En effet, apr\u00e8s une premi\u00e8re p\u00e9riode de rattrapage \u00e9conomique, pendant laquelle le Japon comme la Chine furent consid\u00e9r\u00e9s comme des pays peu innovants, dont les syst\u00e8mes de formation, de recherche et industriel sont concentr\u00e9s sur l\u2019int\u00e9gration voire la \u00ab copie \u00bb des technologies occidentales, ces deux pays ont fini par investir les secteurs de haute-technologie. La comp\u00e9tition se d\u00e9place dans le champ des semiconducteurs, des biotechnologies, de l\u2019a\u00e9ronautique ou, d\u00e9j\u00e0, de l\u2019intelligence artificielle <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pour concurrencer les Etats-Unis, ces pays ont transform\u00e9 qualitativement et quantitativement leurs syst\u00e8mes techno-scientifiques : la part de la richesse nationale consacr\u00e9e \u00e0 la R&D s’accro\u00eet, en m\u00eame temps que le PIB, entra\u00eenant une explosion des d\u00e9penses ; le niveau de formation de la population augmente et des nouvelles universit\u00e9s ou centres de recherche model\u00e9s sur le mod\u00e8le occidental sont cr\u00e9\u00e9s. Ce faisant, ils viennent remettre en question le monopole am\u00e9ricain sur la fronti\u00e8re technologique des Etats<\/a>, cette \u00ab fronti\u00e8re infinie \u00bb <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span> consid\u00e9r\u00e9e comme un actif cl\u00e9 de la prosp\u00e9rit\u00e9 et de la puissance am\u00e9ricaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. <\/p>\n\n\n\n De cette similitude entre les reproches am\u00e9ricains adress\u00e9s au Japon des ann\u00e9es 1980 et \u00e0 la Chine d\u2019aujourd\u2019hui d\u00e9coule une continuit\u00e9 dans les outils utilis\u00e9s pour faire face \u00e0 cette comp\u00e9tition \u00e9conomique et technologique. <\/p>\n\n\n\n Dans les deux cas, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019attachement am\u00e9ricain au syst\u00e8me commercial multilat\u00e9ral, les Etats-Unis portent des initiatives diplomatiques, exhortant leur concurrent \u00e0 respecter leurs engagements internationaux, dans le cadre du GATT pour le Japon et de l\u2019OMC pour la Chine, notamment sur les questions d\u2019ouverture des march\u00e9s et de protection de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle.<\/p>\n\n\n\n Les Etats-Unis b\u00e9n\u00e9ficient dans ces n\u00e9gociations avec Tokyo comme avec P\u00e9kin d\u2019un argument de poids : la menace d\u2019imposer des sanctions commerciales \u00e0 l\u2019autre en faisant appel \u00e0 la Section 301 du Trade Act <\/em>de 1974<\/a> <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui autorise (voire oblige) le pr\u00e9sident am\u00e9ricain \u00e0 r\u00e9pondre aux \u00ab pratiques commerciales \u00e9trang\u00e8res injustes \u00bb en imposant des sanctions. \u00c9largie et renforc\u00e9e en 1988 (notamment sur la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle, Special 301<\/em>, et les t\u00e9l\u00e9communications, Telecommunications 301<\/em>) en r\u00e9ponse aux inqui\u00e9tudes am\u00e9ricaines vis-\u00e0-vis du Japon, cette autorit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 brandie par Washington lors des n\u00e9gociations avec Tokyo <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. M\u00eame en l\u2019absence de repr\u00e9sailles tarifaires act\u00e9es, la menace des sanctions a pes\u00e9 dans la conclusion des accords conclus entre les deux pays, tels que celui sur les supercalculateurs en mars 1990 ou celui sur les satellites en juin 1990. Alors qu\u2019\u00e0 partir de 1995 et de la cr\u00e9ation d\u2019un m\u00e9canisme de r\u00e8glement des diff\u00e9rends \u00e0 l\u2019OMC, les Etats-Unis avaient largement diminu\u00e9 les recours unilat\u00e9raux \u00e0 la Section 301, l\u2019administration Trump a convoqu\u00e9 ce m\u00eame outil juridique face \u00e0 la Chine, allant cette fois jusqu\u2019au bout de la d\u00e9marche <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Apr\u00e8s un rapport d\u2019enqu\u00eate par l\u2019USTR sur les pratiques chinoises en mati\u00e8re de transferts de technologies, de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle et d\u2019innovation <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019administration Trump a ainsi impos\u00e9 de lourdes barri\u00e8res douani\u00e8res aux importations chinoises au titre de la Section 301. Cette politique agressive lui a finalement permis de conclure un accord avec la Chine en janvier 2020 <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Pour prot\u00e9ger les entreprises am\u00e9ricaines dans un contexte de forte comp\u00e9tition technologique et \u00e9conomique face \u00e0 la Chine, les autorit\u00e9s am\u00e9ricaines ont \u00e9galement r\u00e9utilis\u00e9 et renforc\u00e9 les outils de contr\u00f4le des investissements entrants qui avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9tablis dans les ann\u00e9es 1980 pour r\u00e9pondre \u00e0 la menace japonaise. Ainsi, bien que cr\u00e9\u00e9 quelques ann\u00e9es avant, c\u2019est en 1988, en r\u00e9ponse aux inqui\u00e9tudes du Congr\u00e8s sur l\u2019acquisition de certaines entreprises am\u00e9ricaines par des firmes japonaises que le Comit\u00e9 sur les Investissements \u00c9trangers aux Etats-Unis (Committee on Foreign Investments in the United States<\/em>, ou CFIUS) est charg\u00e9 d\u2019examiner et si n\u00e9cessaire de bloquer les fusions, acquisitions ou rachats mena\u00e7ant la s\u00e9curit\u00e9 nationale <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Trente ans plus tard, pr\u00e9occup\u00e9s cette fois par la croissance des investissements chinois <\/em>aux Etats-Unis, en particulier dans les technologies et infrastructures jug\u00e9s critiques, le Congr\u00e8s \u00e9tend les pouvoirs de ce m\u00eame comit\u00e9 par la loi dite FIRRMA (Foreign Investment Risk Review Modernization Ac<\/em>t) <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si ce comit\u00e9 attire aujourd\u2019hui l\u2019attention pour son enqu\u00eate sur TikTok, qui pourrait aboutir \u00e0 la vente forc\u00e9e de l\u2019application par sa maison-m\u00e8re chinoise Bytedance, son origine est donc indissociable des scandales, qui eurent lieu dans les ann\u00e9es 1980, d\u2019acquisitions par les Japonais d\u2019entreprises strat\u00e9giques am\u00e9ricaines, en particulier la tentative d\u2019achat de Fairchild Semiconductor par Fujitsu en 1988 <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n Les clefs d’un monde cass\u00e9.<\/p>\n Du centre du globe \u00e0 ses fronti\u00e8res les plus lointaines, la guerre est l\u00e0. L\u2019invasion de l\u2019Ukraine par la Russie de Poutine nous a frapp\u00e9s, mais comprendre cet affrontement crucial n’est pas assez.<\/p>\n Notre \u00e8re est travers\u00e9e par un ph\u00e9nom\u00e8ne occulte et structurant, nous proposons de l\u2019appeler : guerre \u00e9tendue.<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\tLe syst\u00e8me de march\u00e9 libre contre l\u2019\u00c9tat d\u00e9veloppementaliste<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Sur un air des ann\u00e9es 1980 : les outils am\u00e9ricains dans la comp\u00e9tition avec la Chine<\/strong><\/h2>\n\n\n\n