{"id":190859,"date":"2023-07-10T13:50:30","date_gmt":"2023-07-10T11:50:30","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=190859"},"modified":"2023-07-10T13:51:57","modified_gmt":"2023-07-10T11:51:57","slug":"une-autre-guerre-froide-conversation-avec-pierre-grosser","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/07\/10\/une-autre-guerre-froide-conversation-avec-pierre-grosser\/","title":{"rendered":"Une autre guerre froide ? conversation avec Pierre Grosser"},"content":{"rendered":"\n
Elle n\u2019en donne toujours pas une d\u00e9finition consensuelle et chaque d\u00e9finition am\u00e8ne une chronologie propre. Avec la fin de la guerre froide, on avait l’impression qu’on terminait l’\u00e8re de la r\u00e9volution bolch\u00e9vique et donc de la contestation r\u00e9volutionnaire qui avait commenc\u00e9 en 1917. Aujourd’hui en Russie, comme en Union sovi\u00e9tique hier, on fait commencer la guerre froide en 1917 en la caract\u00e9risant comme un conflit \u00e0 dimension id\u00e9ologique. D\u00e8s les ann\u00e9es 1970, le rapprochement entre la Chine communiste et les \u00c9tats-Unis ainsi que les guerres entre pays communistes en Asie amoindrissent toutefois cette dimension id\u00e9ologique, qui finit par dispara\u00eetre en m\u00eame temps que l\u2019Union sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n
L’autre grande d\u00e9finition s’axe autour de la rivalit\u00e9 de deux superpuissances d\u00e9bouchant sur une bipolarisation, bien qu’on puisse se poser la question de savoir si les \u00c9tats-Unis n’\u00e9taient pas en 1945 la puissance h\u00e9g\u00e9monique et l’Union sovi\u00e9tique simplement une puissance contestataire de cette h\u00e9g\u00e9monie. La rivalit\u00e9 entre les deux Grands fut aussi suscit\u00e9e par les \u00ab vides de puissances \u00bb produits par la Seconde Guerre mondiale (Europe, Asie) et par la fin des Empires coloniaux (Asie et Afrique). La bipolarit\u00e9 commence \u00e0 s\u2019affaiblir \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970. Dans les ann\u00e9es 1980, on a l’impression d’un rebond am\u00e9ricain et au contraire d’une crise de l’Union sovi\u00e9tique. C’est un jeu d’\u00e9quilibre des puissances qui dispara\u00eet \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, avec l’effondrement de l’Union sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n La rivalit\u00e9 entre les deux Grands fut aussi suscit\u00e9e par les \u00ab vides de puissances \u00bb produits par la Seconde Guerre mondiale (Europe, Asie) et par la fin des Empires coloniaux (Asie et Afrique).<\/p>Pierre Grosser<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La troisi\u00e8me d\u00e9finition qui semble \u00eatre aussi importante et qu’on oublie parfois, c’est qu\u2019il existe aussi une contestation du Sud soutenue assez largement par l’Union sovi\u00e9tique contre la domination du Nord. Nombre de r\u00e9volutions dans le tiers-monde contestent la domination occidentale, voire le capitalisme qui lui est associ\u00e9. C’est une dimension dans laquelle le discours de la Chine mao\u00efste est important.<\/p>\n\n\n\n Depuis quelques ann\u00e9es, on s\u2019interroge sur l\u2019entr\u00e9e dans une s\u00e9quence post-post-guerre froide, qui pourrait aussi \u00eatre une forme de prolongement de la guerre froide apr\u00e8s une sorte de pause de trente ans. Les Etats-Unis sont accus\u00e9s par la Chine d\u2019avoir conserv\u00e9 une \u00ab mentalit\u00e9 de guerre froide \u00bb, et les alliances de guerre froide. Depuis longtemps, ils sont aussi suspect\u00e9s de vouloir en terminer avec la puissance russe, apr\u00e8s en avoir fini avec l\u2019URSS. La contestation de l’h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine et de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale est de nouveau vigoureuse, avec un vocabulaire et des r\u00e9f\u00e9rences qui rappellent les ann\u00e9es 1960 et 1970, sans phares r\u00e9volutionnaires toutefois comme le furent la Chine, le Vietnam, Cuba, ou la Cor\u00e9e du Nord. Depuis les ann\u00e9es 1990, les Am\u00e9ricains et l’Occident d’une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, ayant triomph\u00e9, ont pens\u00e9 que la contestation \u00e9tait termin\u00e9e et esp\u00e9raient des transformations de la Russie et de la Chine vers des formes de d\u00e9mocratie de march\u00e9. Aujourd’hui il y a de nouveau ce type de contestation mais aussi un regain de la rivalit\u00e9 entre grandes puissances. On retrouve donc \u00e0 la fois les dimensions id\u00e9ologiques et les dimensions g\u00e9opolitiques de la guerre froide.<\/p>\n\n\n\n Il faut m\u00eame remonter plus loin dans le temps, dans la mesure o\u00f9 la Chine a \u00e9t\u00e9 un terrain de l’action r\u00e9volutionnaire de l’Union sovi\u00e9tique d\u00e8s les ann\u00e9es 1920. Les premi\u00e8res grandes campagnes du Komintern ont vis\u00e9 la Chine, d\u00e8s 1925. Il y avait d\u00e9j\u00e0 un enjeu de guerre froide \u00ab id\u00e9ologique \u00bb et \u00ab du Sud \u00bb \u00e0 ce moment. L’Union sovi\u00e9tique en Asie a \u00e9t\u00e9 en quasi \u00e9tat de guerre avec le Japon dans les ann\u00e9es 1930, puis a \u00e9t\u00e9 avec les \u00c9tats-Unis victorieuse du Japon en 1945. Comme en Europe, les \u00c9tats-Unis ont redress\u00e9 l\u2019ancien vaincu contre l’ancien alli\u00e9, en l\u2019occurrence l’Union sovi\u00e9tique. On oublie trop souvent que les rivalit\u00e9s historiques entre la Russie et le Japon s’inscrivent directement dans la guerre froide. Sovi\u00e9tiques et Chinois ont craint que les \u00c9tats-Unis jouent la carte japonaise contre eux.<\/p>\n\n\n\n Les premi\u00e8res grandes campagnes du Komintern ont vis\u00e9 la Chine, d\u00e8s 1925. Il y avait d\u00e9j\u00e0 un enjeu de guerre froide \u00ab id\u00e9ologique \u00bb et \u00ab du Sud \u00bb \u00e0 ce moment.<\/p>Pierre Grosser<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le grand moment, c’est le passage de la Chine au communisme en 1949 et imm\u00e9diatement apr\u00e8s, en f\u00e9vrier 1950, l’alliance sino-sovi\u00e9tique ; et enfin, l\u2019attaque de la Cor\u00e9e du Sud par la Cor\u00e9e du Nord en juin. Cette s\u00e9quence a \u00e9t\u00e9 un moment tr\u00e8s particulier dans l’histoire de la guerre froide o\u00f9 l’Asie a compt\u00e9 presque plus que l’Europe et o\u00f9 les Am\u00e9ricains avaient l’impression de faire face \u00e0 un gigantesque bloc hostile en Asie. Qui plus est, ce bloc \u00e9tait en progression alors qu’en Europe \u00e0 partir de 1955, la carte ne bouge plus. La th\u00e9orie des dominos, am\u00e9ricaine, fran\u00e7aise ou australienne, se fonde sur le souvenir de la conqu\u00eate-\u00e9clair de toute l\u2019Asie du Sud-est par le petit Japon dix ans plus t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n En Asie, l’Union sovi\u00e9tique d\u00e9l\u00e8gue la diffusion de la r\u00e9volution \u00e0 la Chine, l\u2019encourageant par exemple \u00e0 intervenir dans la guerre de Cor\u00e9e. Les \u00c9tats-Unis qui ne se sont jamais directement battus contre les Sovi\u00e9tiques, se sont battus contre les forces chinoises en Cor\u00e9e. Ce moment reste dans les esprits aux \u00c9tats-Unis, mais plus encore en Chine, instrumentalis\u00e9 par le Parti.<\/p>\n\n\n\n Les ann\u00e9es 1960 changent la donne, avec du c\u00f4t\u00e9 chinois la rupture sino-sovi\u00e9tique : les Chinois ont d\u00e9sormais deux ennemis, les \u00c9tats-Unis et l’Union sovi\u00e9tique. La bipolarit\u00e9 est remise en cause. D’autre part, la Chine devient un grand leader du Tiers monde, beaucoup plus r\u00e9volutionnaire que l\u2019URSS. Cela inqui\u00e8te les \u00c9tats-Unis mais aussi et plus encore l’Union sovi\u00e9tique qui se trouve concurrenc\u00e9e sur sa gauche. Durant les ann\u00e9es 1970, la Chine et les \u00c9tats-Unis sont ainsi quasi-alli\u00e9s. La Chine est encore plus antisovi\u00e9tique que ne le sont les Am\u00e9ricains. Elle critique la D\u00e9tente, qui permet \u00e0 l\u2019URSS de se concentrer sur son front oriental et d\u2019encercler la Chine en s\u2019appuyant sur l\u2019Inde et le Vietnam. Elle pousse Washington \u00e0 la fermet\u00e9. Enfin, dans les ann\u00e9es 1980, parce que progressivement les \u00c9tats-Unis deviennent plus forts, la Chine et l’Union sovi\u00e9tique entrent dans un processus assez lent de normalisation qui intervient en 1989 avec le voyage de Gorbatchev \u00e0 P\u00e9kin, juste avant la r\u00e9pression place Tian\u2019anmen (et dans le pays).<\/p>\n\n\n\n Le statut de membre permanent du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 est beaucoup moins surprenant s\u2019agissant de la Chine que de la France. C’est l’\u0153uvre de Roosevelt, qui avait des liens familiaux avec la Chine et qui consid\u00e9rait que la Chine avait \u00e9t\u00e9 victime du Japon et avait \u00e9t\u00e9 un des grands vainqueurs. La Seconde Guerre mondiale est devenue essentielle dans la m\u00e9moire officielle chinoise pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle a donn\u00e9 ce statut tout \u00e0 fait consid\u00e9rable, juridiquement en tout cas, au pays. La Chine a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re victime des puissances fascistes expansionnistes et elle a donc \u00e9t\u00e9 le premier pays \u00e0 signer la Charte des Nations Unies. Elle a particip\u00e9 avec un co\u00fbt tout \u00e0 fait consid\u00e9rable, 17 millions de morts, \u00e0 la victoire, permettant par sa lutte \u00e0 l’Union sovi\u00e9tique de se concentrer sur l’Europe et aux \u00c9tats-Unis d\u2019avoir une partie des troupes japonaises qui \u00e9tait concentr\u00e9e en Chine et non pas dans le Pacifique. Il \u00e9tait donc assez l\u00e9gitime qu’elle soit pr\u00e9sente au Conseil de s\u00e9curit\u00e9. Tout cela a \u00e9t\u00e9 act\u00e9 lors de la conf\u00e9rence du Caire en octobre 1943 avec la pr\u00e9sence de de Tchang Ka\u00ef-chek \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Churchill et de Roosevelt, juste avant la premi\u00e8re grande rencontre entre les trois grands \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran en novembre 1943. Les Britanniques n\u2019y \u00e9taient pas favorables, pas plus que les Sovi\u00e9tiques qui n\u2019\u00e9taient pas en guerre contre le Japon et m\u00e9prisaient tr\u00e8s largement la Chine, mais Roosevelt a impos\u00e9 cette pr\u00e9sence chinoise avec l’id\u00e9e de ne pas avoir seulement des puissances \u00ab blanches \u00bb au Conseil de s\u00e9curit\u00e9. Les \u00c9tats-Unis \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 aider la Chine \u00e0 se redresser. \u00c0 Bretton Woods, elle avait une quote-part au sein du FMI sup\u00e9rieure \u00e0 celle de la France. Bref, ce n\u2019est pas le Parti communiste qui a assur\u00e9 le statut de la Chine comme grande puissance, mais Tchang Ka\u00ef-chek.<\/p>\n\n\n\n Les \u00c9tats-Unis \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 aider la Chine \u00e0 se redresser. \u00c0 Bretton Woods, elle avait une quote-part au sein du FMI sup\u00e9rieure \u00e0 celle de la France. Ce n\u2019est pas le Parti communiste qui a assur\u00e9 le statut de la Chine comme grande puissance, mais Tchang Ka\u00ef-chek.<\/p>Pierre Grosser<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La Chine communiste a toujours consid\u00e9r\u00e9 Taiwan, o\u00f9 s\u2019\u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9 Tchang Ka\u00ef-chek en 1949, comme une province rebelle. Les \u00c9tats-Unis, au d\u00e9but de la guerre de Cor\u00e9e, en soutenant le r\u00e9gime de Tchang Ka\u00ef-chek, dissuadent une invasion sur le mod\u00e8le de celle men\u00e9e par la Chine au Tibet au motif de r\u00e9cup\u00e9rer les marges jadis grignot\u00e9es par les puissances imp\u00e9rialistes. Taiwan avait \u00e9t\u00e9 de 1895 \u00e0 1945 une colonie japonaise et donc il semblait l\u00e9gitime que le Japon restitue Ta\u00efwan \u00e0 la Chine. Mais le probl\u00e8me \u00e9tait (et reste) de savoir \u00e0 quelle Chine\u2026 Les communistes ont repris le discours et les objectifs territoriaux des nationalistes pour retrouver la Grande Chine des Qing.<\/p>\n\n\n\n La guerre de Cor\u00e9e a emp\u00each\u00e9 plus encore la R\u00e9publique de Chine, bient\u00f4t accus\u00e9e d\u2019\u00eatre un agresseur, de rejoindre l\u2019ONU. La bataille pour le si\u00e8ge de la Chine a \u00e9t\u00e9 longue. Les votes \u00e9taient au d\u00e9part domin\u00e9s par les Occidentaux et par les pays d’Am\u00e9rique latine li\u00e9s aux \u00c9tats-Unis qui emp\u00eachaient l’entr\u00e9e de la Chine communiste \u00e0 l\u2019ONU. On sait que s\u2019il a pu y avoir une op\u00e9ration conjointe dirig\u00e9e par les \u00c9tats-Unis au moment de la guerre de Cor\u00e9e, apr\u00e8s l’invasion de la Cor\u00e9e du Sud par la Cor\u00e9e du Nord, c’est parce que l’Union sovi\u00e9tique boycottait le Conseil de s\u00e9curit\u00e9 pour que la Chine communiste r\u00e9cup\u00e8re le fameux si\u00e8ge permanent. Les Am\u00e9ricains dans les ann\u00e9es 1960 ont imagin\u00e9 un syst\u00e8me de deux Chine repr\u00e9sent\u00e9es aux Nations unies. Comme l’\u00e9quilibre au sein de l\u2019Organisation s’est profond\u00e9ment transform\u00e9 avec l’arriv\u00e9e des pays d\u00e9colonis\u00e9s plut\u00f4t favorables aux th\u00e8ses chinoises, la RPC a pu \u00eatre admise, provoquant le d\u00e9part de la R\u00e9publique de Chine. P\u00e9kin s\u2019efforce toujours de r\u00e9duire le portefeuille de reconnaissances de celle-ci, et de la tenir hors des organisations internationales.<\/p>\n\n\n\n On sait que s\u2019il a pu y avoir une op\u00e9ration conjointe dirig\u00e9e par les \u00c9tats-Unis au moment de la guerre de Cor\u00e9e, apr\u00e8s l’invasion de la Cor\u00e9e du Sud par la Cor\u00e9e du Nord, c’est parce que l’Union sovi\u00e9tique boycottait le Conseil de s\u00e9curit\u00e9 pour que la Chine communiste r\u00e9cup\u00e8re le fameux si\u00e8ge permanent.<\/p>Pierre Grosser<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C’est un \u00e9pisode qui rel\u00e8ve en partie du mythe kissing\u00e9rien et qui doit donc \u00eatre abord\u00e9 avec beaucoup de prudence. On le pr\u00e9sente souvent comme un coup de g\u00e9nie ayant permis de changer les \u00e9quilibres de la guerre froide. En effet, \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1970 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, toutes les grandes puissances sont en fait coalis\u00e9es contre l’Union sovi\u00e9tique et c’est cela qui a provoqu\u00e9 sa surexpansion imp\u00e9riale, et accru son militarisme. Les \u00c9tats-Unis, l’Europe de l’Ouest, le Japon en pleine croissance et la Chine avec sa masse d\u00e9mographique : toutes ces puissances \u00e9taient hostiles \u00e0 l’Union sovi\u00e9tique. Mais il faut bien avoir en t\u00eate que l’objectif de Kissinger, en pleine guerre du Vietnam, c’\u00e9tait d\u2019abord d’utiliser P\u00e9kin comme la d\u00e9tente avec l’Union sovi\u00e9tique pour essayer de faire pression sur Hano\u00ef et parvenir \u00e0 s’extirper de ce bourbier. Jusqu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, la Chine ne voulait pas de n\u00e9gociation entre les Nord-Vietnamiens, qu\u2019elle poussait \u00e0 la guerre, et les Am\u00e9ricains.<\/p>\n\n\n\n D’autre part, il y avait l’id\u00e9e d’avoir une sorte de structure de paix en jouant \u00e0 la fois l’Union sovi\u00e9tique et la Chine : c\u2019est un jeu \u00e0 plusieurs bandes qui a \u00e9t\u00e9 mis en place. Il a \u00e9t\u00e9 possible uniquement parce que les Chinois l’avaient d\u00e9cid\u00e9. Le choix de Mao de consid\u00e9rer que l’ennemi num\u00e9ro un \u00e9tait l\u2019Union sovi\u00e9tique, avec laquelle il y eut une petite guerre qui aurait pu d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en 1969, c’est ce qui a vraiment fait basculer la situation. Mais le basculement a \u00e9t\u00e9 en fait assez lent puisque la normalisation et le quasi-alignement diplomatique entre Washington et P\u00e9kin se produisent seulement en 1978-1979, notamment avec le voyage de Deng Xiaoping en janvier 1979 aux \u00c9tats-Unis, ce que Mao n’aurait jamais fait. \u00c0 partir de ce moment-l\u00e0, les Am\u00e9ricains pouvaient utiliser pour la premi\u00e8re fois le Japon et la Chine ensemble pour \u00e9quilibrer l’Union sovi\u00e9tique et donc se concentrer sur d’autres r\u00e9gions, m\u00eame s’ils restent encore tr\u00e8s pr\u00e9sents en Asie, notamment parce que l’Union sovi\u00e9tique commence \u00e0 y avoir une flotte extr\u00eamement puissante. La \u00ab punition \u00bb inflig\u00e9e par la Chine au Vietnam appara\u00eet finalement comme un moyen pour les Chinois de montrer aux \u00c9tats-Unis qu’ils remplissaient leur r\u00f4le dans le containment<\/em> de l’alliance sovi\u00e9to-vietnamienne en Asie.<\/p>\n\n\n\n Il faut bien avoir en t\u00eate que l’objectif de Kissinger, en pleine guerre du Vietnam, c’\u00e9tait d\u2019abord d’utiliser P\u00e9kin comme la d\u00e9tente avec l’Union sovi\u00e9tique pour essayer de faire pression sur Hano\u00ef et parvenir \u00e0 s’extirper de ce bourbier.<\/p>Pierre Grosser<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Bush p\u00e8re et son entourage \u00e9taient de la g\u00e9n\u00e9ration Kissinger. Ils avaient particip\u00e9 au rapprochement avec la Chine et consid\u00e9raient que c’\u00e9tait leur grand \u0153uvre. Il faut se rappeler qu’au printemps 1989, la guerre froide n’\u00e9tait pas compl\u00e8tement termin\u00e9e, que la puissance sovi\u00e9tique restait encore extr\u00eamement importante. Garder malgr\u00e9 tout la Chine avec soi, ne pas la pousser dans les bras de l’Union sovi\u00e9tique, restait indispensable. D\u2019autant qu\u2019\u00e0 ce moment les tensions sont fortes entre les Etats-Unis et le Japon, devenu un vrai d\u00e9fi \u00e9conomique. Par ailleurs, Bush croyait en un sens de l\u2019histoire vers la d\u00e9mocratie de march\u00e9 ; d\u00e8s lors qu’il y aura des classes moyennes en Chine comme en Cor\u00e9e du Sud et \u00e0 Ta\u00efwan, qui sont en train de se d\u00e9mocratiser, le pays se transformera politiquement lui aussi. <\/p>\n\n\n\n Quand se produit le massacre de Tian\u2019anmen, les \u00c9tats-Unis, notamment le Congr\u00e8s, commen\u00e7aient seulement \u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la question des droits de l’homme en Chine. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, surtout du c\u00f4t\u00e9 d\u00e9mocrate, on insiste sur les \u00ab 3 T \u00bb qui sont les points d\u2019achoppement de la relation : Tian\u2019anmen, Tibet et Taiwan. Lors de l’\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 1992, Clinton affirme qu\u2019il est scandaleux de continuer \u00e0 discuter avec les \u00ab bouchers \u00bb de P\u00e9kin. Pendant quelques ann\u00e9es, les \u00c9tats-Unis se pr\u00e9occupent de la question des droits de l’homme dans les relations avec la Chine. Toutefois, \u00e0 partir de 1996, avec notamment un Congr\u00e8s \u00e0 majorit\u00e9 r\u00e9publicaine et sous la pression des milieux d\u2019affaires, cette dimension est mise sous le tapis, ce qui permet l’entr\u00e9e de la Chine \u00e0 l’OMC en 2001.<\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re comparaison qui revient fr\u00e9quemment depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 est le fameux pi\u00e8ge de Thucydide, c’est-\u00e0-dire l’id\u00e9e de comparer la Chine ascendante de ce d\u00e9but de XXIe<\/sup> si\u00e8cle \u00e0 l’Allemagne ascendante du d\u00e9but du XXe<\/sup>, avec pour cons\u00e9quence une remise en question des dominations britannique hier et am\u00e9ricaine aujourd\u2019hui. M\u00eame si on peut discuter et m\u00eame critiquer l\u2019id\u00e9e que la Premi\u00e8re Guerre mondiale soit li\u00e9e \u00e0 la mont\u00e9e en puissance de l\u2019Allemagne, et plus encore \u00e0 la rivalit\u00e9 anglo-allemande, le fait est que ce parall\u00e8le est aujourd\u2019hui dans toutes les t\u00eates, aussi bien aux \u00c9tats-Unis qu\u2019en Chine. Cette derni\u00e8re imagine qu\u2019il pourrait y avoir entre elle et les \u00c9tats-Unis une transition pacifique \u00e0 l\u2019image de celle qui s\u2019est produite un si\u00e8cle plus t\u00f4t entre le Royaume-Uni et les \u00c9tats-Unis. Graham Allison fait valoir que conna\u00eetre ce pr\u00e9c\u00e9dent peut \u00e9viter de se laisser entra\u00eener dans un conflit catastrophique.<\/p>\n\n\n\n Il convient de se demander si on dispose ou non aujourd\u2019hui, dans une configuration tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle de la fin du XIXe <\/sup>si\u00e8cle, des moyens de pr\u00e9venir l’escalade.<\/p>Pierre Grosser<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La deuxi\u00e8me comparaison que l’on fait souvent, inspir\u00e9e du best seller <\/em>de Christopher Clark, Les somnambules<\/em>, c’est l’id\u00e9e que, m\u00eame si les peuples sont assez pacifiques, qu’il y a des interd\u00e9pendances \u00e9conomiques entre les \u00c9tats et que personne ne veut vraiment la guerre, celle-ci peut n\u00e9anmoins advenir parce que des dirigeants prennent de mauvaises d\u00e9cisions. L\u2019id\u00e9e est que nos dirigeants pourraient nous conduire \u00e0 la guerre par de mauvais calculs, de mauvais choix \u00e0 la faveur d\u2019une crise, dans le d\u00e9troit de de Ta\u00efwan par exemple. On imagine l’\u00e9quivalent de Sarajevo, \u00e0 Taiwan ou en Ukraine, qui am\u00e8nerait \u00e0 une escalade entre les Am\u00e9ricains et les Chinois.<\/p>\n\n\n\n Pour ma part, je pense qu\u2019il convient de se demander si on dispose ou non aujourd\u2019hui, dans une configuration tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle de la fin du XIXe <\/sup>si\u00e8cle, des moyens de pr\u00e9venir ce type d’escalade. L\u2019interd\u00e9pendance \u00e9conomique mais surtout les opinions et les soci\u00e9t\u00e9s qui sont tr\u00e8s diff\u00e9rentes de celles de 1914, doivent \u00eatre prises en consid\u00e9ration. Les d\u00e9penses militaires ne sont pas aussi importantes qu\u2019elles l\u2019\u00e9taient alors et le nationalisme x\u00e9nophobe est moins exacerb\u00e9. Le rapport \u00e0 la guerre est de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale tr\u00e8s diff\u00e9rent, ne serait-ce que parce qu\u2019on fait moins d\u2019enfants et qu\u2019on est donc moins pr\u00eats \u00e0 les voir sacrifi\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Pour les ann\u00e9es 1930 enfin, la Chine et la Russie grignotant leurs voisinages au nom de l’unification des peuples chinois ou russes, sont parfois compar\u00e9es \u00e0 l\u2019attitude de l\u2019Allemagne nazie, et plus encore au Japon essayant de se constituer une sph\u00e8re quasiment r\u00e9serv\u00e9e et d’en expulser les \u00c9tats-Unis. Les Am\u00e9ricains ont aujourd\u2019hui l\u2019impression de revivre cela et craignent de voir leur capacit\u00e9 militaire frapp\u00e9e comme elle l\u2019a \u00e9t\u00e9 \u00e0 Pearl Harbor, les emp\u00eachant de venir au secours des Philippines, de Taiwan, du Japon, etc. D\u2019ailleurs, l’analogie est reprise aussi avec l’id\u00e9e que les sanctions am\u00e9ricaines aujourd\u2019hui, comme les sanctions \u00e0 l’\u00e9gard du Japon hier, m\u00e8neraient in\u00e9vitablement \u00e0 la guerre, ce qui est une th\u00e8se qui me semble tout \u00e0 fait excessive car elle n\u00e9glige le r\u00f4le central de l’imp\u00e9rialisme japonais dans le d\u00e9clenchement de la Seconde Guerre mondiale.<\/p>\n\n\n\n S\u2019agissant de la comparaison avec la guerre froide, on fait parfois le parall\u00e8le entre Biden et Truman, des hommes qui voient la menace et parviennent \u00e0 cr\u00e9er des coalitions pour y faire face. La diff\u00e9rence, c\u2019est que la Chine ne sort pas d\u2019une guerre comme l\u2019Union sovi\u00e9tique en sortait. Elle n\u2019est ni vainqueur, ni en position de domination sur un vaste espace eurasiatique. Autre diff\u00e9rence majeure, les \u00c9tats-Unis n’ont plus la puissance qu’ils avaient en 1945, o\u00f9 il y avait une vraie asym\u00e9trie. Aujourd’hui les Am\u00e9ricains ne dominent pas incontestablement le monde et ne peuvent plus \u00eatre les architectes de l\u2019ordre mondial comme ils l\u2019\u00e9taient en 1945, surtout d’un point de vue \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n On fait parfois le parall\u00e8le entre Biden et Truman, des hommes qui voient la menace et parviennent \u00e0 cr\u00e9er des coalitions pour y faire face. La diff\u00e9rence, c\u2019est que la Chine ne sort pas d\u2019une guerre comme l\u2019Union sovi\u00e9tique en sortait.<\/p>Pierre Grosser<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En termes de comparaison avec la guerre froide, se pose aujourd\u2019hui la question de l\u2019analogie entre la situation actuelle et le tournant de 1947-1948, quand les Am\u00e9ricains d\u00e9cident d’avoir des alliances en temps de paix, partant du principe que la s\u00e9curit\u00e9 des \u00c9tats-Unis d\u00e9pend de leur pr\u00e9sence dans le monde. Cela s’acc\u00e9l\u00e8re avec la guerre de Cor\u00e9e pour ne plus diminuer ensuite les d\u00e9penses militaires restant \u00e9lev\u00e9es et l\u2019engagement dans le monde entier intense. Or depuis Trump et les \u00e9checs au Moyen-Orient, une part de l’opinion am\u00e9ricaine a plut\u00f4t envie de se replier. On retrouve donc aujourd\u2019hui, d’une certaine fa\u00e7on, les grands d\u00e9bats qui avaient lieu \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940, mais il n\u2019est pas s\u00fbr que ces d\u00e9bats similaires am\u00e8nent \u00e0 des r\u00e9sultats identiques, c’est-\u00e0-dire un engagement mondial des \u00c9tats-Unis. Certains strat\u00e8ges aux \u00c9tats-Unis consid\u00e8rent par exemple que les interventions ext\u00e9rieures sont un gaspillage d\u2019autant qu\u2019elles n\u2019ont pas eu le succ\u00e8s escompt\u00e9, que ce soit au Vietnam, en Irak ou en Afghanistan. \u00c0 gauche, ces engagements sont jug\u00e9s imp\u00e9rialistes, alors que la priorit\u00e9 serait de transformer la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine et de privil\u00e9gier les investissements int\u00e9rieurs et la transition \u00e9cologique. Une droite nationaliste est persuad\u00e9e que les \u00c9tats-Unis sont exploit\u00e9s par leurs alli\u00e9s, et que la mondialisation ne favorise qu\u2019une \u00e9lite globaliste. <\/p>\n\n\n\n Le rapport des Am\u00e9ricains \u00e0 Cuba est tr\u00e8s \u00e9motif comme pour un certain nombre de Chinois \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Taiwan. Depuis 1898, quand ils battent les Espagnols et se posent la question d’une annexion de Cuba, les Am\u00e9ricains ont un lien \u00e9troit avec l\u2019\u00eele. Pour eux, 1959 est donc v\u00e9cu comme un traumatisme, d\u2019autant que le r\u00e9gime castriste se lie bient\u00f4t avec des puissances hostiles.<\/p>\n\n\n\n Ta\u00efwan est un cas diff\u00e9rent, ne serait-ce que parce que ce n\u2019est pas un \u00c9tat ind\u00e9pendant reconnu internationalement. Surtout, Taiwan a pendant une partie de l\u2019histoire chinoise fait partie de l\u2019horizon cartographique national, m\u00eame si on sait que Mao n\u2019avait pas en fait un int\u00e9r\u00eat consid\u00e9rable pour cette \u00eele. En termes symboliques pour le pouvoir chinois aujourd\u2019hui, Ta\u00efwan est essentielle pour en finir avec le \u00ab si\u00e8cle des humiliations \u00bb et obtenir enfin l\u2019\u00ab unification \u00bb de la Chine, tandis qu\u2019en termes strat\u00e9giques, l\u2019\u00eele constitue un verrou qu\u2019une puissance hostile peut utiliser. Aujourd\u2019hui, les Chinois d\u00e9veloppent un discours qui rappelle la doctrine Monroe, questionnant la l\u00e9gitimit\u00e9 de la pr\u00e9sence des Am\u00e9ricains dans la r\u00e9gion et revendiquant le droit \u00e0 une zone d\u2019influence r\u00e9serv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\nLa guerre froide fut d’abord un affrontement entre les \u00c9tats-Unis et l\u2019Union sovi\u00e9tique, bien qu\u2019il engageait le monde entier. Pour penser son \u00e9ventuel retour li\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9mergence chinoise, il importe de revenir sur la place que ce pays a occup\u00e9e dans ce jeu \u00e0 deux. Une question d\u2019autant plus complexe qu\u2019il a pour ainsi dire navigu\u00e9 entre les deux camps.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Revenons sur trois moments importants dans l’histoire des relations contemporaines de la Chine au monde et notamment aux \u00c9tats-Unis. Le premier serait 1945 : la Chine se retrouve membre permanent du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 de l’ONU. C’est un privil\u00e8ge qu’elle partage avec seulement quatre autres pays. Avec la France, elle est celui dont la pr\u00e9sence est la plus surprenante. Comment la Chine s’est-elle retrouv\u00e9e dans cette situation ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Un deuxi\u00e8me moment important est celui o\u00f9 la Chine populaire r\u00e9cup\u00e8re, en 1971, ce si\u00e8ge de membre permanent du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 l\u2019ONU, au d\u00e9triment de la R\u00e9publique de Chine (Ta\u00efwan).<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Une autre \u00e9tape importante dans cette histoire est le rapprochement sino-am\u00e9ricain des ann\u00e9es 1970-1980. Comment expliquer ce rapprochement <\/strong>a priori<\/em><\/strong> contre-nature et surprenant dans le contexte de la guerre froide ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Quatri\u00e8me et dernier temps important de cette relation, la r\u00e9pression de Tiananmen en 1989, au moment o\u00f9 la guerre froide est en train de se terminer. La r\u00e9action des \u00c9tats-Unis fut tr\u00e8s mod\u00e9r\u00e9e. Comment cette s\u00e9quence a-t-elle affect\u00e9 la relation sino-am\u00e9ricaine ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Outre un \u00e9ventuel retour de la guerre froide, la configuration g\u00e9opolitique actuelle est parfois compar\u00e9e \u00e0 celle de l\u2019avant-Premi\u00e8re Guerre mondiale, ou encore \u00e0 celle des ann\u00e9es 1930. Ces rapprochements vous paraissent-ils pertinents ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
La comparaison avec la guerre froide serait donc la plus pertinente ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Pour rester dans le registre des comparaisons, peut-on selon vous \u00e9tablir une comparaison entre ce que repr\u00e9sente Taiwan aujourd’hui entre la Chine et les \u00c9tats-Unis et ce qu\u2019a repr\u00e9sent\u00e9 Cuba entre les \u00c9tats-Unis et l’Union sovi\u00e9tique durant la guerre froide ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n