{"id":190100,"date":"2023-07-02T08:00:00","date_gmt":"2023-07-02T06:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=190100"},"modified":"2023-07-01T16:37:19","modified_gmt":"2023-07-01T14:37:19","slug":"une-nouvelle-renaissance-dans-linterregne-europeen-conversation-avec-giacomo-marramao","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/07\/02\/une-nouvelle-renaissance-dans-linterregne-europeen-conversation-avec-giacomo-marramao\/","title":{"rendered":"Une \u00ab nouvelle Renaissance \u00bb dans l\u2019interr\u00e8gne europ\u00e9en, conversation avec Giacomo Marramao"},"content":{"rendered":"\n
Giacomo Marramao est l’un des plus \u00e9minents philosophes politiques italiens contemporains, dont les travaux ont fait avancer des th\u00e8mes tels que la gen\u00e8se de la mondialisation et la crise de la grammaire moderne du politique. <\/em><\/p>\n\n\n\n Au cours de quatre d\u00e9cennies de recherche th\u00e9orique sur l’\u0153uvre de Thomas Hobbes, de Carl Schmitt et de la tradition italienne, Marramao a mis en lumi\u00e8re l’interr\u00e8gne qui succ\u00e8de \u00e0 la crise de l’autorit\u00e9 politique dans des ouvrages tels que <\/em>Dopo il Leviatano. Individuo e comunit\u00e0 (1995), <\/em>Passaggio a Occidente. Filosofia e globalizzazione (2009), <\/em>Per un nuovo Rinascimento (2020) ou le collectif <\/em>Interregnum : Between Biopolitics and Posthegemony (2020).<\/em><\/p>\n\n\n\n Dans <\/strong>Per un nuovo Rinascimento<\/em><\/strong>, (Castelvecchi, 2020), vous d\u00e9fendez une nouvelle \u00ab Renaissance \u00bb pour faire face \u00e0 la stagnation de l’interr\u00e8gne qui marque notre \u00e9poque. L’une des figures embl\u00e9matique de cet essai est celle de L\u00e9onard de Vinci en qui se condensent trois domaines pratiques : l’art-imagination, la technique et la philosophie. Dans quelle mesure L\u00e9onard peut-il encore nous aider \u00e0 penser les d\u00e9fis d’un pr\u00e9sent domin\u00e9 par le domaine technique ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n J\u2019adopte une perspective dans laquelle la Renaissance n\u2019est pas seulement con\u00e7ue comme une p\u00e9riode historique mais comme un mouvement \u2014 sur ce point, je partage la vision de Carlo Ginzburg<\/a> \u2014, un mouvement de pens\u00e9e et un laboratoire qui anticipe les grands d\u00e9fis globaux du pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n Laissez-moi avancer deux exemples ; d\u2019abord, l\u2019on peut consid\u00e9rer la d\u00e9finition anti-essentialiste du concept d\u2019\u00ab humain \u00bb. On la retrouve dans la c\u00e9l\u00e8bre Oratio<\/em> de Giovanni Pic de la Mirandole, o\u00f9 il expose aussi une vision de la notion d\u2019\u00ab universel \u00bb plurielle et anti-uniforme. Par cons\u00e9quence, l\u2019anti-essentialisme ne comporte pas une forme d\u2019anti-universalisme, mais plut\u00f4t anticipe l\u2019id\u00e9e d\u2019un universalisme de la diff\u00e9rence que j\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9finir \u2014 en collision d’abord avec la mode postmoderne, puis avec la nouvelle scolastique poststructuraliste et biopolitique \u2014 dans mes livres Passaggio a Occidente<\/em> (Bollati Boringhieri, 2003) et La passione del presente <\/em>(Bollati Boringhieri, 2008). Voici la th\u00e8se formul\u00e9e en termes philosophiques : ce n\u2019est pas l\u2019identit\u00e9 mais la diff\u00e9rence qui constitue le trac\u00e9 ontologique de l\u2019universel. <\/p>\n\n\n\n Mon deuxi\u00e8me exemple serait le m\u00e9lange art-technique-philosophie que l\u2019on retrouve en effet chez L\u00e9onard : m\u00eame s\u2019il avait une vision cosmologique assez traditionnelle, avec son esprit, il a \u00e9t\u00e9 capable de se projeter au-del\u00e0 du paradigme m\u00e9canique issu de la r\u00e9volution scientifique de Galil\u00e9e et Newton, et d\u2019anticiper des formes de savoir rendues actuelles par la science contemporaine : de la dynamique non-lin\u00e9aire \u00e0 la spatialit\u00e9 topologique, des transformations g\u00e9ologiques de la Terre \u00e0 la biodynamique des plantes, jusqu\u2019\u00e0 la comparaison analogique entre les proportions anatomiques du corps et l’architecture d’un palais de la Renaissance ; une perspective dont les horizons vont au-del\u00e0 de l’Italie et de l’Europe, impliquant des questions transculturelles qui traversent toutes les civilisations dans un monde global de plus en plus interconnect\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Le moment de la \u00ab Renaissance \u00bb est un exemple de <\/strong>ius reformandi<\/em><\/strong> ou de r\u00e9volution intellectuelle d\u00e9cisive. Il n’est pas anodin que nous soyons \u00e0 l’\u00e9poque du moment machiav\u00e9lien et de la consolidation du r\u00e9publicanisme moderne. Cette nouvelle Renaissance vous semble-t-elle devoir \u00eatre comprise en termes politiques, ou plut\u00f4t li\u00e9e \u00e0 un mode de vie qui cherche \u00e0 s’extraire des \u00ab grands espaces \u00bb imp\u00e9riaux qui reviennent aujourd’hui hanter l’Occident ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n Ce moment de la Renaissance, dans ma perspective, n\u2019occupe pas seulement une signification g\u00e9n\u00e9alogique, mais aussi une signification provocante dans un pr\u00e9sent instable comme le n\u00f4tre, marqu\u00e9 par la crise pand\u00e9mique et par le retour de la guerre dans le c\u0153ur du continent europ\u00e9en. En m\u00eame temps, il s\u2019agit d\u2019un rappel du motif machiav\u00e9lien de la politique comme lieu de la contingence et de la dimension communautaire comme un \u00ab faire \u00bb singulier-universel ; comme la libert\u00e9 de l’\u00e9v\u00e9nement capable de mettre \u00e0 nu l’impuissance du pouvoir de ces g\u00e9ants aux pieds d’argile que sont les \u00c9tats-continents imp\u00e9riaux.<\/p>\n\n\n\n Mais une pr\u00e9cision est requise ici. Parler d\u2019impuissance du pouvoir ne veut pas dire se tourner vers une position consolatrice : dans le monde instable dans lequel nous vivons, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment le pouvoir impuissant qui est \u00e0 l\u2019origine des catastrophes les plus terrifiantes. <\/p>\n\n\n\n La Renaissance a \u00e9galement provoqu\u00e9 une r\u00e9volution optique en s\u00e9cularisant les images sensibles issues du cosmos pa\u00efen. Cette r\u00e9volution esth\u00e9tique a donn\u00e9 naissance \u00e0 cette nouvelle \u00e9lite culturelle qui a tant fascin\u00e9 Jacob Buckhardt. Or un autre \u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant de l’interr\u00e8gne semble \u00eatre l’abdication de l\u2019ethos de l’\u00e9lite. Cela expliquerait, par exemple, l’angoisse autour d’une nouvelle \u00ab colonisation de l’espace \u00bb, assum\u00e9e sur un ton apocalyptique par rapport \u00e0 la Terre. La Renaissance vous semble-t-elle aussi <\/strong>une mani\u00e8re de r\u00e9cup\u00e9rer la Terre et de prendre en charge la crise de l’extinction du monde de la vie<\/strong><\/a> ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n