{"id":189904,"date":"2023-06-29T17:24:57","date_gmt":"2023-06-29T15:24:57","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=189904"},"modified":"2023-06-30T14:10:52","modified_gmt":"2023-06-30T12:10:52","slug":"droits-sans-frontieres-une-conversation-avec-laurent-cohen-tanugi-nicolas-dufourcq-et-jean-francois-bohnert","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/06\/29\/droits-sans-frontieres-une-conversation-avec-laurent-cohen-tanugi-nicolas-dufourcq-et-jean-francois-bohnert\/","title":{"rendered":"Droits sans fronti\u00e8res, une conversation avec Laurent Cohen-Tanugi, Nicolas Dufourcq et Jean-Fran\u00e7ois Bohnert"},"content":{"rendered":"\n
\u00c0 la diff\u00e9rence de mes pr\u00e9c\u00e9dents ouvrages, ce nouvel essai, Droits sans fronti\u00e8res : G\u00e9opolitique de l\u2019extraterritorialit\u00e9<\/em>, a \u00e9t\u00e9 largement nourri par mon activit\u00e9 professionnelle des dix derni\u00e8res ann\u00e9es dans le domaine du droit p\u00e9nal international des affaires, conjugu\u00e9e ici avec mes centres d’int\u00e9r\u00eat habituels que sont la g\u00e9opolitique et les relations \u00e9conomiques internationales.<\/p>\n\n\n\n L’extraterritorialit\u00e9 est un mot un peu barbare, mais l\u2019on peut en donner la d\u00e9finition suivante : l’application extraterritoriale du droit d’un \u00c9tat consiste pour cet \u00c9tat \u00e0 appliquer son droit \u00e0 des personnes \u00e9trang\u00e8res pour des actes commis au moins en partie \u00e0 l’\u00e9tranger ; ce qu’on appelle une \u00ab double extran\u00e9it\u00e9 \u00bb dans le jargon des internationalistes. <\/p>\n\n\n\n Le terme a fait irruption dans le d\u00e9bat public \u00e0 travers le proc\u00e8s tr\u00e8s m\u00e9diatis\u00e9 fait \u00e0 l’application extraterritoriale du droit am\u00e9ricain, \u00e0 l’occasion d’abord de l’affaire BNP Paribas en 2014, avec ses neuf milliards d’amende retentissants \u2013 pour violation des embargos am\u00e9ricains contre l’Iran, le Soudan et Cuba. Il y a eu ensuite l’affaire Alstom \u2013 affaire de corruption \u2013 dans laquelle l\u2019entreprise a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e \u00e0 plusieurs centaines de millions de dollars d’amende. On a vu d\u2019ailleurs \u00e9merger \u00e0 cette occasion une sorte de th\u00e9orie du complot, selon laquelle les autorit\u00e9s am\u00e9ricaines auraient sanctionn\u00e9 Alstom pour permettre \u00e0 General Electric de prendre le contr\u00f4le d’une partie du groupe \u00e0 bas prix.<\/p>\n\n\n\n On a donc parl\u00e9 d\u2019extraterritorialit\u00e9 \u00e0 l’occasion de ces affaires ; et l\u2019on a pu qualifier les proc\u00e9dures am\u00e9ricaines de violation du droit international. Quelqu’un d\u2019aussi mod\u00e9r\u00e9 que Michel Rocard a m\u00eame parl\u00e9 d’extorsion dans le cas de BNP Paribas, et un courant de pens\u00e9e tr\u00e8s pr\u00e9sent dans les m\u00e9dias fran\u00e7ais qualifie de \u00ab guerre \u00e9conomique \u00bb des \u00c9tats-Unis contre les entreprises fran\u00e7aises et europ\u00e9ennes ces proc\u00e9dures anticorruption ou relatives aux sanctions \u00e9conomiques. <\/p>\n\n\n\n J’ai ainsi voulu clarifier le d\u00e9bat, en commen\u00e7ant par le droit international. Celui-ci repose depuis les trait\u00e9s de Westphalie de 1648 sur le principe de territorialit\u00e9 \u2013 mais il y a des exceptions, notamment depuis cet arr\u00eat \u00ab Lotus \u00bb de 1927 de la Cour permanente de justice internationale, qui d\u00e9clare qu\u2019un \u00c9tat peut exercer sa comp\u00e9tence normative et juridictionnelle de mani\u00e8re extraterritoriale, \u00e0 la diff\u00e9rence de sa comp\u00e9tence d’ex\u00e9cution : autrement dit, un \u00c9tat ne peut pas accomplir des actes d’ex\u00e9cution sur le territoire d’un autre \u00c9tat, mais il peut par contre prendre des mesures l\u00e9gislatives ou juridictionnelles qui ont des effets extraterritoriaux.<\/p>\n\n\n\n Il y a donc bien cette possibilit\u00e9 dans le droit international classique ; et la question qui se pose est \u00e9videmment celle de la n\u00e9cessit\u00e9 d’un rattachement avec l’\u00c9tat qui prend ces mesures \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire un rattachement entre les personnes, les actes qui sont sanctionn\u00e9s et l’\u00c9tat. Tout le d\u00e9bat porte sur la nature de ce lien.<\/p>\n\n\n\n Si on en vient maintenant au droit am\u00e9ricain, il y a \u00e0 l’\u00e9vidence une forte tendance de celui-ci \u00e0 se projeter extraterritorialement. C\u2019est le reflet de la puissance \u00e9conomique, politique et juridique des \u00c9tats-Unis, notamment dans les domaines de la lutte contre la corruption, des sanctions \u00e9conomiques, mais \u00e9galement de la fiscalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La plupart du temps, ces projections extraterritoriales ne sont cependant pas contraires au droit international, dans la mesure o\u00f9 il y a un lien avec le territoire am\u00e9ricain. Je prends un exemple, l’affaire BNP Paribas ; l’interpr\u00e9tation commun\u00e9ment admise en France est que c’est l’utilisation du dollar qui a justifi\u00e9 la comp\u00e9tence des \u00c9tats-Unis. On en conclut ceci : si l\u2019on utilisait l\u2019euro ou une autre monnaie, on pourrait \u00e9viter les griffes de l’Oncle Sam.<\/p>\n\n\n\n En r\u00e9alit\u00e9, ce n\u2019est pas le cas : la BNP a une licence bancaire aux \u00c9tats-Unis et des activit\u00e9s sur le sol am\u00e9ricain ; elle est de ce fait soumise \u00e0 la comp\u00e9tence l\u00e9gislative et juridictionnelle des \u00c9tats-Unis ; quand bien m\u00eame on n’aurait pas utilis\u00e9 le dollar et le syst\u00e8me financier am\u00e9ricain, le probl\u00e8me aurait \u00e9t\u00e9 le m\u00eame. Les \u00c9tats-Unis se servent du dollar ou de l’utilisation d’Internet en dernier ressort, lorsqu’il n\u2019y a vraiment rien d’autre pour poursuivre notamment les personnes physiques ; mais en g\u00e9n\u00e9ral, dans la plupart des cas, il y a tout un ensemble de liens de rattachement qui permettent d’exercer la comp\u00e9tence am\u00e9ricaine.<\/p>\n\n\n\n Au-del\u00e0 du droit am\u00e9ricain, on constate que l’Union europ\u00e9enne elle-m\u00eame \u00e9dicte des normes d’application extraterritoriale. Cette derni\u00e8re s’est m\u00eame longtemps d\u00e9finie comme une puissance normative internationale, qui \u00e9dicte des lois et r\u00e8glements dont elle aspire \u00e0 ce qu’ils aient une port\u00e9e universelle. C’est ce qui fait la sp\u00e9cificit\u00e9 du projet europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n Le droit de la concurrence europ\u00e9en \u2014 comme le droit de la concurrence am\u00e9ricain \u2014 applique ainsi ce qu’on appelle la th\u00e9orie des effets ; c’est-\u00e0-dire que si une op\u00e9ration de concentration ou une entente, y compris entre deux entreprises non europ\u00e9ennes, a des effets sur le March\u00e9 unique europ\u00e9en, la Commission europ\u00e9enne est comp\u00e9tente pour la contr\u00f4ler et la sanctionner. <\/p>\n\n\n\n D\u2019autres exemples r\u00e9pondent \u00e0 la m\u00eame logique d\u2019application extraterritoriale du droit europ\u00e9en : le R\u00e8glement sur la protection des donn\u00e9es personnelles, le fameux RGPD, maintenant d’application universelle ; le devoir de vigilance, qui l\u00e0 aussi s’int\u00e9resse \u00e0 ce qui se passe dans les filiales des entreprises europ\u00e9ennes dans les pays \u00e9mergents ou en d\u00e9veloppement ; la r\u00e9gulation des plates-formes num\u00e9riques avec le Digital Market Act <\/em>et le Digital Services Act<\/em> ; l’environnement, naturellement. <\/p>\n\n\n\n Ce qui fait la diff\u00e9rence avec les \u00c9tats Unis, c\u2019est que ces derniers disposent d’une force de frappe \u2013 \u00e0 travers le D\u00e9partement de la justice (DOJ), l\u2019OFAC et d’autres agences f\u00e9d\u00e9rales \u2013 que l’Union europ\u00e9enne ne poss\u00e8de pas \u2014 sauf la Commission europ\u00e9enne en mati\u00e8re de concurrence. L’Union europ\u00e9enne n’a pas encore d’institutions comparables pour pouvoir sanctionner l’application de son droit. Il y a certes le Parquet europ\u00e9en, d’existence r\u00e9cente, mais qui n’a pour le moment comp\u00e9tence que sur les fraudes au syst\u00e8me europ\u00e9en ; c’est un embryon qui devrait \u00e9voluer.<\/p>\n\n\n\n On constate donc une expansion de l’extraterritorialit\u00e9, qui \u00e9tait au d\u00e9part une exception au droit international classique. Pourquoi ? Tout simplement en raison de la mondialisation \u00e9conomique, m\u00eame si celle-ci est un peu plus contrainte et compliqu\u00e9e aujourd’hui. Nous vivons dans un univers globalis\u00e9, c’est-\u00e0-dire avec des flux informationnels num\u00e9riques globaux. C’est le d\u00e9calage entre cette mondialisation et le caract\u00e8re encore national et territorial du pouvoir politique et juridique qui cr\u00e9e ce besoin d’extraterritorialit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Il y a un deuxi\u00e8me ph\u00e9nom\u00e8ne : de plus en plus, l’on assiste \u00e0 une interp\u00e9n\u00e9tration entre la r\u00e9gulation \u00e9conomique et financi\u00e8re et des enjeux plan\u00e9taires autres : la lutte contre le changement climatique, la lutte contre le terrorisme ou les droits de l’homme. On peut citer en exemple l’affaire Lafarge \u2013 Lafarge a plaid\u00e9 coupable aux \u00c9tats Unis pour avoir financ\u00e9 le terrorisme en Syrie, et transig\u00e9 au prix d’une amende de plusieurs centaines de millions de dollars. Nous avons aujourd’hui en France un instrument de justice n\u00e9goci\u00e9e\u200e, ce qu’on appelle la Convention judiciaire d’int\u00e9r\u00eat public ou CJIP \u2013 , mais elle n’est pas applicable pour des affaires de terrorisme. Les Am\u00e9ricains ont donc pu conclure tr\u00e8s rapidement une transaction sur ce sujet, alors que la France \u200e\u00e9tait englu\u00e9e dans les proc\u00e9dures judiciaires. <\/p>\n\n\n\n D’o\u00f9 la double th\u00e8se de ce livre : l\u2019extraterritorialit\u00e9 a vocation \u00e0 prosp\u00e9rer dans le monde globalis\u00e9 d’aujourd’hui ; et elle contribue \u00e0 faire avancer positivement le droit international.<\/p>\n\n\n\n Je prendrai l\u00e0 aussi quelques exemples, dont la corruption. On est parti d’une loi am\u00e9ricaine de 1972, le FCPA, en r\u00e9ponse au scandale du Watergate. Vingt ans apr\u00e8s, une convention internationale \u2013 la Convention OCDE, le pilier aujourd’hui du droit international de la lutte contre la corruption \u2013 induit \u00e0 son tour des lois nationales : en France, par exemple, il s\u2019agit de la loi Sapin II de 2016. Ainsi, \u00e0 partir d’une projection unilat\u00e9rale de la puissance d’un \u00c9tat \u2013 les \u00c9tats-Unis \u2013, d\u00e9coule progressivement l’\u00e9laboration d\u2019un instrument international, puis de lois nationales dans diff\u00e9rents \u00c9tats.<\/p>\n\n\n\n Mais cette dynamique n\u2019est pas propre aux \u00c9tats-Unis : l’Union europ\u00e9enne, avec le r\u00e8glement sur les donn\u00e9es personnelles, a fait des \u00e9mules. La Californie a adopt\u00e9 une loi qui reprend tr\u00e8s largement les normes europ\u00e9ennes. On assiste donc progressivement \u00e0 une mondialisation des normes \u00e0 partir d’une initiative unilat\u00e9rale ; en fiscalit\u00e9 internationale \u00e9galement, le FATCA am\u00e9ricain donne ensuite lieu \u00e0 une convention sur la fiscalit\u00e9 internationale.<\/p>\n\n\n\n L’extraterritorialit\u00e9 provoque naturellement des conflits, des tensions, des frictions \u2013 comme on l’a souvent vu entre les \u00c9tats-Unis et la France ou l\u2019Europe \u2013 mais leur solution passe par l’harmonisation des l\u00e9gislations, comment on vient de le voir, et par la coop\u00e9ration des autorit\u00e9s de poursuite et des juridictions \u2013 au sein d\u2019une op\u00e9ration judiciaire et juridique internationale. C’est la bonne approche : c’est ce qu’on a fait en France avec la loi Sapin II, par exemple en introduisant une convention judiciaire d’int\u00e9r\u00eat public, \u00e9quivalent des instruments transactionnels am\u00e9ricains ou anglais, qui permettent d\u2019une part de sanctionner et faire appliquer la loi beaucoup plus rapidement, tout en ouvrant une coop\u00e9ration entre les diff\u00e9rents \u00c9tats, qui disposent ainsi des m\u00eames instruments. Ceci a permis \u00e0 la France d’intervenir en premi\u00e8re ligne dans les dossiers d\u2019Airbus et de la Soci\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. C\u2019est une bien meilleure r\u00e9ponse que la loi de blocage fran\u00e7aise, qui est l\u00e0 depuis des ann\u00e9es mais qui n’a jamais vraiment \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Une derni\u00e8re remarque s\u2019impose, cela ne peut naturellement fonctionner qu\u2019entre des \u00c9tats de droit. Et ce qu’on constate aujourd’hui, c’est que les r\u00e9gimes autoritaires, la Russie, la Chine, l’Iran, instrumentalisent le droit de mani\u00e8re arbitraire pour en faire une arme g\u00e9opolitique. On passe de l\u2019\u00c9tat de droit au Far West. C’est extr\u00eamement pr\u00e9occupant pour les d\u00e9mocraties occidentales et pour la poursuite de la mondialisation, parce qu’on a affaire \u00e0 des d\u00e9tentions arbitraires, des jugements sommaires et des prises d’otages, comme on le constate aujourd’hui en Russie. C\u2019est donc pour moi quelque chose de totalement diff\u00e9rent de l’application extraterritoriale des droits am\u00e9ricain ou europ\u00e9en. C\u2019est un autre r\u00e9f\u00e9rentiel qui me pr\u00e9occupe \u00e9norm\u00e9ment. <\/p>\n\n\n\n Je suis assez familier de ces usages du droit, dans le cas iranien notamment. En 2015, la France avait sign\u00e9 le JCPoA (Joint Comprehensive Plan of Action), un trait\u00e9 qui permettait de renouer les relations diplomatiques et \u00e9conomiques avec l’Iran, port\u00e9 notamment par l’administration Obama, mais \u00e9galement par les administrations fran\u00e7aise, britannique, allemande et russe. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, la question du r\u00e9tablissement des relations \u00e9conomiques entre les entrepreneurs fran\u00e7ais et l’Iran se posait avec une tr\u00e8s grande acuit\u00e9 : c\u2019est un tr\u00e8s grand march\u00e9 pour Peugeot par exemple, qui \u00e9tait l’acteur dominant du secteur automobile iranien, mais la question est aussi importante dans les secteurs de l\u2019agroalimentaire ou de la sant\u00e9, et dans le gaz aussi.<\/p>\n\n\n\n Comme BNP Paribas avait tout juste \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e, de m\u00eame que la Soci\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale \u2013 pour des raisons similaires \u2014 les autres grandes banques de la place, notamment les banques mutualistes, ne voulaient pas r\u00e9tablir des relations bancaires avec l’Iran. Elles subissaient toutes la logique des autorit\u00e9s financi\u00e8res am\u00e9ricaines sur le secteur bancaire fran\u00e7ais, pour une raison tr\u00e8s simple : elles manipulaient toutes du dollar, sans m\u00eame avoir forc\u00e9ment de licence bancaire aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Le pouvoir am\u00e9ricain paraissait sans limites. J\u2019ai eu beau me d\u00e9mener aupr\u00e8s des directeurs g\u00e9n\u00e9raux de ces banques pour leur demander de r\u00e9tablir des flux de trade finance<\/em> pour les entrepreneurs fran\u00e7ais vers l’Iran, la r\u00e9ponse \u00e9tait syst\u00e9matiquement n\u00e9gative, \u00e0 part deux banques microscopiques qui passaient entre les gouttes \u00e0 l’\u00e9poque. Il a donc \u00e9t\u00e9 demand\u00e9 \u00e0 la BPI de devenir une sorte de banque franco-iranienne : le raisonnement \u00e9tait que la banque avait des capitaux publics, et qu\u2019elle devrait donc pouvoir \u00e9chapper \u00e0 la f\u00e9rule am\u00e9ricaine.<\/p>\n\n\n\n On s\u2019est donc mis au travail. \u00c9videmment, \u00e0 partir du moment o\u00f9 vous commencez \u00e0 manipuler des dollars, vous \u00eates pris au pi\u00e8ge : nous avons donc b\u00e2ti une deuxi\u00e8me banque, une esp\u00e8ce de BPI bis avec son syst\u00e8me d’information \u00e0 part, dans laquelle il n’y avait pas l’ombre du moindre dollar. Cela n\u2019a rien de simple puisque, \u00e9videmment, on l\u00e8ve de la liquidit\u00e9 sur les march\u00e9s mondiaux pour pouvoir faire des pr\u00eats aux entrepreneurs fran\u00e7ais. Et cette liquidit\u00e9, on la swappe<\/em> en dollars ou on la l\u00e8ve en dollars pour faire nos pr\u00eats. Il y a donc toujours un peu de dollars quelque part. M\u00eame si on ne fait pas de cr\u00e9dit en dollars, on fait des swaps<\/em>. Il a donc fallu cr\u00e9er une deuxi\u00e8me structure. On l’a fait sous Obama, on ne l’a pas fait sous Trump. Sous Obama, le JCPoA fonctionnait encore, le trait\u00e9 n’avait pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9, et on a r\u00e9ussi \u00e0 le faire.<\/p>\n\n\n\n Cette BPI franco-iranienne permettait donc de faire du cr\u00e9dit export en euros \u00e0 des acheteurs iranien de biens d’\u00e9quipement fran\u00e7ais, de produits agroalimentaires ou de sant\u00e9 : le trade finance<\/em>, les flux financiers se faisaient au travers d’une petite famille de six ou sept banques europ\u00e9ennes qui avait encore le courage de le faire.<\/p>\n\n\n\n Nous \u00e9tions ainsi pr\u00eats \u00e0 d\u00e9marrer quelque chose. Ce dispositif, je suis all\u00e9 le pr\u00e9senter \u00e0 l\u2019OFAC \u00e0 New York pour obtenir un accord des am\u00e9ricains, stipulant qu\u2019ils ne nous attaqueraient pas sur le c\u0153ur souverain de la Banque publique d’investissement fran\u00e7aise. C\u2019est dire l\u2019\u00e9tat de d\u00e9pendance dans lequel on s\u2019\u00e9tait mis. On peut donc dire que le droit international finit toujours par baver comme du buvard, et c’est vrai, mais il y a parfois le fort et le faible. L’Europe \u00e9tait faible, et surtout elle n\u2019avait pas tr\u00e8s envie d’\u00eatre forte, parce que les acteurs eux-m\u00eames avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9pouvant\u00e9s par les neuf milliards de la BNP.<\/p>\n\n\n\n L\u00e0 dessus est arriv\u00e9 Trump et tout s\u2019est termin\u00e9 d\u2019un coup. Le JCPoA a \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9 par les Am\u00e9ricains, et les Europ\u00e9ens ont suivi parce qu\u2019ils \u00e9taient terroris\u00e9s par les sanctions secondaires. Tandis que les sanctions primaires touchent votre entreprise, les sanctions secondaires affectent tous les sous-traitants possibles de l’entreprise condamn\u00e9e. Prenons la Banque publique d’investissement : est-ce que je vais faire prendre des risques \u00e0 une PME familiale qui fabrique des valves \u00e0 Montmirail ? Malheureusement, le risque existe, quand bien m\u00eame vous seriez souverain et que vous auriez b\u00e2ti \u2014 comme nous \u2014 votre deuxi\u00e8me banque afin de construire proprement un cluster : m\u00eame si l\u2019OFAC d\u2019Obama l\u2019avait valid\u00e9, rien ne disait que l\u2019OFAC de Trump ferait la m\u00eame chose. Pire, m\u00eame s\u2019il l\u2019avait valid\u00e9, cela ne valait pas grand-chose, puisque Trump \u00e9tait d\u2019humeur changeante. Donc est-ce que vous faites prendre un risque \u00e0 un entrepreneur de Montmirail ? Non, bien s\u00fbr, et vous arr\u00eatez tout. Avec Peugeot, et ses actionnaires, nous sommes donc sortis de l\u2019Iran. De ce point de vue-l\u00e0, l’administration am\u00e9ricaine, dans sa volatilit\u00e9 politique et sa radicalisation, a gagn\u00e9. Et les Iraniens n’\u00e9taient pas dupes : ils nous disaient : \u00ab vous n’y arriverez pas ; vous \u00eates sympathiques, mais vous n\u2019y arriverez pas. \u00bb L’ambassadeur d’Iran \u00e0 Paris \u00e9tait content qu’on fasse tous ces efforts pour appliquer le droit. On avait sign\u00e9 ce trait\u00e9, mais il nous regardait avec incr\u00e9dulit\u00e9 \u2014 et en effet, il avait raison, toute l’Europe a renonc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Vous avez pu faire cela parce que vous n\u2019\u00e9tiez pas pr\u00e9sents aux \u00c9tats-Unis. <\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr. Et, justement, j’ai des repr\u00e9sentants de BPI France partout dans le monde. Aux \u00c9tats Unis, par exemple, j’ai recrut\u00e9 le consul de France \u00e0 San Francisco : on a tout fait pour qu’il ne soit pas consid\u00e9r\u00e9 comme un patron d’agence et pour qu\u2019il n\u2019ait aucune activit\u00e9 commerciale. Il est rest\u00e9 consul de la BPI \u00e0 San Francisco ; on se d\u00e9brouille ainsi. \u00c9chaud\u00e9s par cela, on ne traite toujours pas en dollars et on ne fait pas de cr\u00e9dit export en dollars.<\/p>\n\n\n\n Le deuxi\u00e8me chapitre, qui se relie directement aux op\u00e9rations que vous avez d\u00e9crites, c’est la loi Sapin II. Nous avons \u00e9t\u00e9 de bons \u00e9l\u00e8ves de l’application de cette loi, et on a \u00e9t\u00e9 les premiers \u00e0 \u00eatre contr\u00f4l\u00e9 par l’agence fran\u00e7aise, qui s’est faite la main sur la BPI avant d’aller voir ailleurs. Globalement, on a \u00e9t\u00e9 bien not\u00e9s, mais dans le portefeuille de la BPI il y avait Technip, qui \u00e9tait prise dans une affaire de corruption au Br\u00e9sil. Elle n\u2019avait rien \u00e0 voir avec les \u00c9tats-Unis, mais cela a suffi pour que l\u2019administration am\u00e9ricaine les condamne \u00e0 des amendes significatives.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019\u00e9poque, j\u2019ai interrog\u00e9 le Tr\u00e9sor pour savoir pourquoi on faisait passer les deux lois Sapin, qui \u00e9taient particuli\u00e8rement exigeantes. La r\u00e9ponse \u00e9tait qu\u2019ils pr\u00e9f\u00e9raient prendre l\u2019initiative de condamner des entreprises fran\u00e7aises plut\u00f4t que de laisser les Am\u00e9ricains le faire. En r\u00e9alit\u00e9, les \u00c9tats-Unis attaquent avec leur dispositif normatif avant de l\u2019imposer de facto <\/em>aux \u00c9tats europ\u00e9ens. Le probl\u00e8me, c\u2019est qu\u2019une fois que les Am\u00e9ricains ont vu qu\u2019il y avait un alignement juridique sur leur position, ils condamnaient quand m\u00eame les entreprises fautives qui se retrouvent \u00e0 payer deux amendes \u2014 l\u2019am\u00e9ricaine et la fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n Il y a quand m\u00eame une cons\u00e9quence \u00e0 cette l\u00e9gislation. J\u2019ai accompagn\u00e9 le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique pendant deux des \u00e9tapes de son r\u00e9cent voyage en Afrique : en RDC et en R\u00e9publique du Congo. Dans les deux cas, j\u2019ai constat\u00e9 que les entreprises fran\u00e7aises avaient \u00e9norm\u00e9ment de difficult\u00e9s \u00e0 op\u00e9rer, largement \u00e0 cause de la l\u00e9gislation Sapin. \u00c0 la place, ce sont des investisseurs chinois ou turcs qui s\u2019installent. Ce n\u2019est pas tr\u00e8s emb\u00eatant pour les Am\u00e9ricains, qui ont peu d\u2019activit\u00e9s en Afrique, mais cela pose beaucoup plus de probl\u00e8mes aux Europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n Les Fran\u00e7ais n’avaient de fait pas souhait\u00e9 ces lois-l\u00e0. Michel Sapin est tr\u00e8s fier de les avoir pr\u00e9par\u00e9es et d\u2019avoir l\u00e9gu\u00e9 son nom \u00e0 l’histoire : on en parle beaucoup ensemble. Mais il faut dire ce qui est : la contagion du corpus juridique am\u00e9ricain sur la France a des cons\u00e9quences. Ce n\u2019est jamais gratuit.<\/p>\n\n\n\n On ne peut tout de m\u00eame pas dire que la perte d’influence fran\u00e7aise en Afrique est principalement due \u00e0 la lutte anticorruption !<\/p>\n\n\n\n La perte d’influence de l’Occident, certainement. La Chine et la Turquie ont pris le relais.<\/p>\n\n\n\n Cela revient \u00e0 dire : nous sommes oblig\u00e9s de corrompre dans certains pays ; je pense que c’est une th\u00e8se qu’on ne peut plus d\u00e9fendre.<\/p>\n\n\n\n Il faut juste ne pas se payer de mots. Nos progr\u00e8s dans l’ordre de la morale ne sont pas un ticket gratuit. Je veux juste dire qu’il ne faut pas aller se plaindre ensuite \u2013 comme le fait la presse fran\u00e7aise \u2013 en disant que la France a disparu du continent africain.<\/p>\n\n\n\nNicolas Dufourcq <\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Laurent Cohen-Tanugi<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Nicolas Dufourcq <\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Laurent Cohen-Tanugi<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Nicolas Dufourcq<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Laurent Cohen-Tanugi<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
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