{"id":186594,"date":"2023-05-29T18:46:59","date_gmt":"2023-05-29T16:46:59","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=186594"},"modified":"2023-05-30T12:23:06","modified_gmt":"2023-05-30T10:23:06","slug":"la-victoire-du-systeme-erdogan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/05\/29\/la-victoire-du-systeme-erdogan\/","title":{"rendered":"La victoire du syst\u00e8me Erdogan"},"content":{"rendered":"\n
Une citation c\u00e9l\u00e8bre dans la politique turque, prononc\u00e9e par l’un des g\u00e9nies oratoires historiques de ce pays, le d\u00e9funt pr\u00e9sident Suleyman Demirel, revient comme un mantra avant toutes les \u00e9lections : \u00ab Chaque gouvernement peut \u00eatre renvers\u00e9 par la casserole qui se trouve dans la cuisine. \u00bb Voil\u00e0 une fa\u00e7on plus \u00e9l\u00e9gante de dire : \u00ab C’est toujours une question d’\u00e9conomie. \u00bb Mais la politique est parfois plus compliqu\u00e9e que cela \u2014 et Recep Tayyip Erdogan vient de le prouver. <\/p>\n\n\n\n
Si l’\u00e9conomie suffisait \u00e0 faire tomber un gouvernement, nous aurions assist\u00e9 \u00e0 un v\u00e9ritable raz-de-mar\u00e9e pour l’opposition. Au contraire, Erdogan a obtenu la majorit\u00e9 au Parlement en recueillant 49,5 % des voix au premier tour avant de remporter hier soir, assez ais\u00e9ment, le second tour avec 52 % des suffrages.<\/p>\n\n\n\n
Les difficult\u00e9s \u00e9conomiques dans lesquelles est plong\u00e9e la Turquie ne sont pourtant pas difficiles \u00e0 lister. L’inflation, d\u2019abord, est incontr\u00f4lable \u2014 des chercheurs ind\u00e9pendants affirment qu’elle serait sup\u00e9rieure \u00e0 120 % par an. La majorit\u00e9 de la population avoue d\u2019ailleurs ne pas faire confiance aux chiffres avanc\u00e9s par le gouvernement et pense que l’inflation est bien plus \u00e9lev\u00e9e que ce que laissent croire les donn\u00e9es officielles. Ceux qui font confiance aux chiffres sont en r\u00e9alit\u00e9 des fanatiques trop politis\u00e9s et partisans. Cela montre que les Turcs ne sont pas purement et simplement victimes d’un \u00ab lavage de cerveau \u00bb par des fake news<\/em>, une affirmation sur laquelle l’opposition s’appuie trop souvent.<\/p>\n\n\n\n Ensuite, la livre turque a perdu 45 % de sa valeur par rapport au dollar au cours de la seule ann\u00e9e derni\u00e8re. Si l’on compte les trois derni\u00e8res ann\u00e9es, l’effondrement a tripl\u00e9, ce qui a aussi contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019entra\u00eenement de l’inflation, le march\u00e9 et l’industrie manufacturi\u00e8re de la Turquie \u00e9tant fortement d\u00e9pendants des fournisseurs internationaux. <\/p>\n\n\n\n Ensuite, la livre turque a perdu 45 % de sa valeur par rapport au dollar au cours de la seule ann\u00e9e derni\u00e8re.<\/p>Derin Ko\u00e7er<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La banque centrale d’Erdogan \u2014 qui a totalement perdu son ind\u00e9pendance avec la nomination de son dernier gouverneur en mars 2021, a \u00e9galement suivi des politiques \u00ab non orthodoxes \u00bb pour lutter contre l’inflation \u2014 m\u00eame si ce ne fut pas le cas dans les faits \u2014 et la baisse de valeur de la livre turque : elle a abaiss\u00e9 les taux d’int\u00e9r\u00eat alors que l’inflation augmentait. Cette situation inqui\u00e9tait les investisseurs et les observateurs internationaux, car elle risquait de cr\u00e9er un choc inflationniste, ce qui aurait entra\u00een\u00e9 une nouvelle baisse de la valeur de la livre turque. Pour briser cette spirale, la Banque centrale a commenc\u00e9 \u00e0 vendre ses r\u00e9serves en dollars, obligeant les banques publiques \u00e0 les vendre \u00e9galement pour maintenir la stabilit\u00e9 de la livre turque.<\/p>\n\n\n\n En cons\u00e9quence, les prix de tous les produits n\u2019ont cess\u00e9 de monter en fl\u00e8che. Alimentation, logement, textiles, mat\u00e9riaux de construction, articles de papeterie et, en effet, les casseroles aussi. Naturellement, la hausse des prix se traduit par une baisse du niveau de vie des pauvres. Ceux qui gagnent juste assez pour vivre, les travailleurs en cols blancs, mais aussi ceux du secteur des services, ont pris conscience qu’ils finissent par faire partie de la classe ouvri\u00e8re si le gouvernement ne prot\u00e8ge pas leurs int\u00e9r\u00eats. Aujourd’hui, les d\u00e9tenteurs de capitaux gagnent environ 47 % du PIB annuel de la Turquie tandis que les travailleurs n’en re\u00e7oivent que 23,7 % \u2014 ce qui accro\u00eet les in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Aujourd’hui, les d\u00e9tenteurs de capitaux gagnent environ 47 % du PIB annuel de la Turquie tandis que les travailleurs n’en re\u00e7oivent que 23,7 % \u2014 ce qui accro\u00eet les in\u00e9galit\u00e9s. <\/p>Derin Ko\u00e7er<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Filons la m\u00e9taphore. Si ce n’est pas la \u00ab casserole dans la cuisine \u00bb, alors qu’est-ce qui peut, \u00e0 tous les coups, \u00ab faire tomber n’importe quel gouvernement \u00bb ? Le pays doit-il faire d\u00e9faut ? Ses habitants doivent-ils mourir de faim ? Les banques doivent-elles fermer leurs portes et les entreprises abattre les travailleurs qui r\u00e9clament leur salaire ? Tous ces \u00e9l\u00e9ments sont des donn\u00e9es tr\u00e8s macro et, m\u00eame s’ils affectent les gens ordinaires \u2014 que le gouvernement le veuille ou non \u2014 le diable est dans les d\u00e9tails.<\/p>\n\n\n\n Commen\u00e7ons par le premier obstacle \u00e9vident. Savoir que l’\u00e9conomie va mal \u2014 et en rendre le gouvernement responsable \u2014 ne signifie pas qu’il faille pour autant faire confiance \u00e0 l’opposition pour r\u00e9soudre les probl\u00e8mes. Le principal opposant d’Erdogan, Kemal Kilicdaroglu, et ses alli\u00e9s \u2014 dont l’ancien tsar de l’\u00e9conomie d’Erdogan, Ali Babacan, qui jouit d’une excellente r\u00e9putation internationale \u2014 n’ont pas r\u00e9ussi \u00e0 instaurer la confiance. En septembre 2021, alors que la crise \u00e9conomique \u00e9tait un sujet beaucoup plus br\u00fblant \u2014 m\u00eame si les donn\u00e9es sont rares \u2014, 45 % de la population pensait que l’opposition ne serait pas en mesure de redresser l’\u00e9conomie et 10 % d\u00e9clarait ne pas savoir. Au fil des mois, la crise s’est probablement normalis\u00e9e dans l’esprit des gens, aggravant cet \u00e9tat de fait.<\/p>\n\n\n\n Savoir que l’\u00e9conomie va mal \u2014 et en rendre le gouvernement responsable \u2014 ne signifie pas qu’il faille pour autant faire confiance \u00e0 l’opposition pour r\u00e9soudre les probl\u00e8mes.<\/p>Derin Ko\u00e7er<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L’opposition s’est trop longtemps concentr\u00e9e sur les facteurs macro\u00e9conomiques susmentionn\u00e9s et n’a pas r\u00e9ussi \u00e0 pr\u00e9senter des arguments en faveur d’un all\u00e8gement de la douleur quotidienne des citoyens. Les macro-facteurs sont cruciaux et facilement compr\u00e9hensibles pour les habitants des grandes villes : le logement, le transport et une diminution relative de leur salaire et de leur niveau de vie sont \u00e9vidents. Sans surprise, l’opposition a obtenu de bien meilleurs r\u00e9sultats dans les grandes villes \u2014 ce qui n’est pas sans rapport avec la confiance de la soci\u00e9t\u00e9 et l’acc\u00e8s \u00e0 l’\u00e9ducation, bien entendu. Or Erdogan n’a m\u00eame pas essay\u00e9 d’augmenter ses chances sur ce front pendant sa campagne.<\/p>\n\n\n Les clefs d’un monde cass\u00e9.<\/p>\n Du centre du globe \u00e0 ses fronti\u00e8res les plus lointaines, la guerre est l\u00e0. L\u2019invasion de l\u2019Ukraine par la Russie de Poutine nous a frapp\u00e9s, mais comprendre cet affrontement crucial n’est pas assez.<\/p>\n Notre \u00e8re est travers\u00e9e par un ph\u00e9nom\u00e8ne occulte et structurant, nous proposons de l\u2019appeler : guerre \u00e9tendue.<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\tLa confiance comme aiguillon<\/strong><\/h2>\n\n\n\n