{"id":185906,"date":"2023-05-21T07:30:00","date_gmt":"2023-05-21T05:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=185906"},"modified":"2023-05-21T01:24:14","modified_gmt":"2023-05-20T23:24:14","slug":"introduction-a-la-metaphysique-de-lanthropocene","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/05\/21\/introduction-a-la-metaphysique-de-lanthropocene\/","title":{"rendered":"Introduction \u00e0 la m\u00e9taphysique de l\u2019Anthropoc\u00e8ne"},"content":{"rendered":"\n

Depuis sa cr\u00e9ation en l\u2019an 2000 par le climatochimiste Paul Crutzen, le concept d\u2019Anthropoc\u00e8ne s\u2019est impos\u00e9 pour d\u00e9signer une \u00e9poque en laquelle \u00ab l\u2019homme \u00bb (en grec \u00e1nthr\u00f4pos<\/em>) est devenu \u00ab une force g\u00e9ologique majeure \u00bb capable d\u2019impacter l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me terrestre, en l\u2019occurrence sous la forme de ce que l\u2019\u00e9cologue Gerardo Ceballos et les biologistes Anne et Paul Ehrlich ont appel\u00e9 en 2015, dans un livre qui porte ce titre, \u00ab l\u2019annihilation de la nature \u00bb  : notre \u00e9poque est en effet celle de la Sixi\u00e8me extinction dans l\u2019\u00e9volution de la vie sur terre, la derni\u00e8re en date \u00e9tant celle qui, \u00e0 la fin du Cr\u00e9tac\u00e9 il y a 66 millions d\u2019ann\u00e9es, a conduit \u00e0 la disparition des dinosaures et \u00e0 l\u2019av\u00e8nement des mammif\u00e8res. Le concept d\u2019Anthropoc\u00e8ne demeure probl\u00e9matique, la rapidit\u00e9 avec laquelle il s\u2019est impos\u00e9 atteste n\u00e9anmoins du besoin de nommer, pour la penser, la situation critique en laquelle se trouve aujourd\u2019hui l\u2019humanit\u00e9  : la crise \u00e9cologique constitue en effet, avec l\u2019av\u00e8nement de l\u2019Intelligence Artificielle<\/a>, le plus grand d\u00e9fi qu\u2019elle ait jamais eu \u00e0 affronter.<\/p>\n\n\n\n

S\u2019il est de formation r\u00e9cente, ce concept a pourtant une lente gen\u00e8se, puisque la conscience des effets d\u00e9vastateurs de l\u2019activit\u00e9 humaine sur son environnement date des d\u00e9buts de l\u2019\u00e8re industrielle  : d\u00e8s 1821, Charles Fourier \u00e9crivait un texte intitul\u00e9 D\u00e9t\u00e9rioration mat\u00e9rielle de la plan\u00e8te<\/em> o\u00f9 il constatait le \u00ab d\u00e9clin de la sant\u00e9 du globe \u00bb provoqu\u00e9 par l\u2019industrialisation, Karl Marx dans Le Capital<\/em> en 1867 concluait de son analyse du machinisme que le mode de production capitaliste \u00ab perturbe le m\u00e9tabolisme entre l\u2019homme et la terre et donc l\u2019\u00e9ternelle condition naturelle d\u2019une fertilit\u00e9 durable du sol \u00bb, Auguste Blanqui, dans L\u2019Usure <\/em>en <\/em>1869, d\u00e9plorait que \u00ab depuis bient\u00f4t quatre si\u00e8cles, notre d\u00e9testable race d\u00e9truit sans piti\u00e9 tout ce qu\u2019elle rencontre, hommes, animaux, v\u00e9g\u00e9taux, min\u00e9raux. La baleine va s\u2019\u00e9teindre, an\u00e9antie par une poursuite aveugle. Les for\u00eats de quinquina tombent l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre. La hache abat, personne ne replante. On se soucie peu que l\u2019avenir ait la fi\u00e8vre \u00bb  : la crise contemporaine est cette fi\u00e8vre pronostiqu\u00e9e par Blanqui. \u00ab M\u00e9nage-t-on les tr\u00e9sors amass\u00e9s par la nature, tr\u00e9sors qui ne sont point in\u00e9puisables et ne se reproduiront pas ? Le pr\u00e9sent saccage et d\u00e9truit au hasard, pour ses besoins ou ses caprices \u00bb poursuivait Blanqui dans Le Communisme avenir de la soci\u00e9t\u00e9<\/em>  : la destruction de l\u2019environnement fut ainsi tout d\u2019abord constat\u00e9e par des critiques de la civilisation industrielle, son analyse relevait alors d\u2019une pens\u00e9e \u00e9conomique et sociale, c\u2019est-\u00e0-dire des sciences humaines qui s\u2019\u00e9laborent au m\u00eame moment.<\/p>\n\n\n\n

La crise \u00e9cologique contemporaine n\u2019est pas comparable \u00e0 celles du pass\u00e9 en effet : il ne s\u2019agit pas d\u2019une catastrophe naturelle, semblable \u00e0 une \u00e9ruption volcanique ou \u00e0 la chute d\u2019un ast\u00e9ro\u00efde, mais d\u2019un processus d\u2019origine humaine. D\u2019o\u00f9 la difficult\u00e9 d\u2019assumer le concept d\u2019Anthropoc\u00e8ne, qui semble syst\u00e9matiser la misanthropie  ; il faut alors ici plus que jamais rappeler le principe que Spinoza fixait \u00e0 l\u2019enqu\u00eate philosophique  : \u00ab Non ridere, non lugere, neque detestari, sed intelligere \u2014<\/em> Ni rire, ni pleurer, ni ha\u00efr, mais comprendre \u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire  : ni misanthropie, ni philanthropie, mais anthropologie  ; la pens\u00e9e de l\u2019Anthropoc\u00e8ne impose de reprendre \u00e0 nouveaux frais la question anthropologique, pour tenter de comprendre quel est cet anthropo\u00efde dot\u00e9 d\u2019une telle puissance d\u2019annihilation.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019originalit\u00e9 du concept d\u2019Anthropoc\u00e8ne tient \u00e0 ce qu\u2019il ne rel\u00e8ve pas d\u2019une science humaine mais de la g\u00e9ologie, puisqu\u2019il entend d\u00e9signer l\u2019\u00e9poque qui succ\u00e8de \u00e0 l\u2019Holoc\u00e8ne.<\/p>Jean Vioulac<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

L\u2019originalit\u00e9 du concept d\u2019Anthropoc\u00e8ne, cependant, tient \u00e0 ce qu\u2019il ne rel\u00e8ve pas d\u2019une science humaine mais de la g\u00e9ologie, puisqu\u2019il entend d\u00e9signer l\u2019\u00e9poque qui succ\u00e8de \u00e0 l\u2019Holoc\u00e8ne. La g\u00e9ologie est elle-m\u00eame une science de l\u2019\u00e8re industrielle, \u00e9labor\u00e9e par Charles Lyell en 1830 dans les Principles of Geology<\/em> o\u00f9 il proposait les noms d\u2019\u00c9oc\u00e8ne, de Mioc\u00e8ne et de Plioc\u00e8ne pour d\u00e9signer les \u00e9poques du Tertiaire, et, par la m\u00e9thode stratigraphique, r\u00e9v\u00e9lait les centaines de millions d\u2019ann\u00e9es de la terre quand la chronologie biblique lui donnait moins de six mille ans  : r\u00e9volution aussi consid\u00e9rable que la r\u00e9volution copernicienne, susceptible de provoquer le m\u00eame effroi (celui de Pascal), et qui imposait de rechercher les origines de l\u2019humanit\u00e9 dans ce que Buffon au XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle avait nomm\u00e9 \u00ab le sombre ab\u00eeme du temps \u00bb. C\u2019est dans ce cadre g\u00e9ologique, \u00e0 partir des principes de la stratigraphie, que Darwin a pu concevoir l\u2019\u00e9volutionnisme  : il fallait en effet pour cela avoir rompu avec la chronologie biblique pour admettre l\u2019existence d\u2019hommes \u00ab pr\u00e9adamites \u00bb (ant\u00e9rieurs \u00e0 Adam), et avec le cr\u00e9ationnisme pour montrer l\u2019\u00e9mergence de l\u2019homme au cours du temps long, dans l\u2019immanence de la nature et de ses lois, en \u00e9laborant donc une anthropologie naturaliste.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Une \u00e9norme paire de nuages de gaz et de poussi\u00e8re est captur\u00e9e dans cette image stup\u00e9fiante de l’\u00e9toile supermassive Eta Carinae prise par le t\u00e9lescope spatial Hubble de la NASA. Eta Carinae a subi une \u00e9ruption g\u00e9ante il y a environ 160 ans, lorsqu’elle est devenue l’une des \u00e9toiles les plus brillantes du ciel austral. Bien que l’\u00e9toile ait \u00e9mis autant de lumi\u00e8re visible qu’une supernova, elle a surv\u00e9cu \u00e0 l’explosion. L’explosion a produit deux lobes et un disque \u00e9quatorial large et fin, qui se d\u00e9placent tous vers l’ext\u00e9rieur \u00e0 environ 1 million de kilom\u00e8tres par heure. \u00a9 NASA (domaine public)<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Anthropologie et m\u00e9taphysique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

L\u2019Anthropoc\u00e8ne conduit alors \u00e0 radicaliser cette arch\u00e9oanthropologie, pour concevoir l\u2019humanit\u00e9, non plus seulement comme un moment de l\u2019\u00e9volution de la vie, mais comme une force physique, au m\u00eame titre que le volcanisme, les cycles oc\u00e9aniques ou la tectonique des plaques, dont il s\u2019agit d\u2019\u00e9tudier la place au sein du complexe de forces qui d\u00e9finit le syst\u00e8me terrestre et son effet sur lui. L\u2019anthropologie de l\u2019Anthropoc\u00e8ne se caract\u00e9rise ainsi par une sorte de g\u00e9ologisation de l\u2019humanit\u00e9, qui la situe non seulement \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des temps g\u00e9ologiques, mais aussi dans le syst\u00e8me des forces g\u00e9ophysiques, et a ainsi conduit \u00e0 la circonscrire par le concept d\u2019anthroposph\u00e8re, dont il est possible d\u2019observer et de mesurer les effets sur la biosph\u00e8re, l\u2019hydrosph\u00e8re, l\u2019atmosph\u00e8re et m\u00eame la lithosph\u00e8re, ce qui tend alors \u00e0 montrer \u2014 contre Spinoza cette fois \u2014 que l\u2019homme est un empire dans un empire, que sa puissance est imp\u00e9rialiste.<\/p>\n\n\n\n

Le concept d\u2019anthroposph\u00e8re est ainsi celui par lequel la g\u00e9ologie elle-m\u00eame passe le relais \u00e0 une anthropologie, il montre aussi qu\u2019il n\u2019est pas possible d\u2019en rester \u00e0 une anthropologie positiviste et naturaliste, qui tenterait de concevoir l\u2019homme \u00e0 partir des lois et des normes qui r\u00e9gulent l\u2019ordre des ph\u00e9nom\u00e8nes  : il s\u2019agit en effet ici pr\u00e9cis\u00e9ment de comprendre un d\u00e9sordre, un d\u00e9r\u00e8glement  ; de concevoir l\u2019homme, non pas comme un ph\u00e9nom\u00e8ne naturel, mais comme un ph\u00e9nom\u00e8ne anormal par rapport aux lois de la nature, de le d\u00e9finir comme source de d\u00e9sordre, et de le penser finalement comme principe d\u2019anarchie. Claude L\u00e9vi-Strauss le reconnaissait dans Tristes tropiques <\/em> : il rappelait alors que la thermodynamique avait \u00e9tabli l\u2019entropie comme principe de d\u00e9sagr\u00e9gation, concevait l\u2019homme comme facteur de d\u00e9sordre dans la nature, et concluait que, \u00ab plut\u00f4t qu\u2019anthropologie, il faudrait \u00e9crire \u201centropologie\u201d le nom d\u2019une discipline vou\u00e9e \u00e0 \u00e9tudier dans ses manifestations les plus hautes ce processus de d\u00e9sint\u00e9gration \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019anthropologie de l\u2019Anthropoc\u00e8ne se caract\u00e9rise ainsi par une sorte de g\u00e9ologisation de l\u2019humanit\u00e9, qui la situe non seulement \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des temps g\u00e9ologiques, mais aussi dans le syst\u00e8me des forces g\u00e9ophysiques.<\/p>Jean Vioulac<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

D\u00e8s lors, la r\u00e9f\u00e9rence de l\u2019anthropologie n\u2019est plus Darwin mais Nietzsche. Suivant en cela le principe m\u00e9thodologique qui s\u2019impose \u00e0 tout philosophe, Nietzsche assume en effet les acquis des sciences de son temps, il con\u00e7oit l\u2019homme comme r\u00e9sultat d\u2019un processus d\u2019\u00e9mergence \u00e0 partir de l\u2019immanence naturelle, non pas cependant pour y voir l\u2019accomplissement des lois de la nature, l\u2019\u00eatre supr\u00eamement \u00e9volu\u00e9, en lequel la nature r\u00e9aliserait ses potentialit\u00e9s les plus hautes, mais au contraire une d\u00e9viation, une anomalie, un accident  : \u00ab L\u2019homme est l\u2019animal non encore fix\u00e9 \u00bb, celui qui a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la logique de la sp\u00e9ciation, qui ne s\u2019est pas int\u00e9gr\u00e9 harmonieusement \u00e0 la nature en y trouvant son biotope ou sa niche \u00e9cologique, mais qui d\u2019embl\u00e9e s\u2019est retourn\u00e9 contre elle. \u00ab L\u2019homme est l\u2019animal d\u00e9sanimalis\u00e9 \u00bb, l\u2019animal qui use de toute son ing\u00e9niosit\u00e9 et de toute sa cruaut\u00e9 pour tuer l\u2019animal<\/em> en lui  : l\u2019ethnologie a depuis lors largement document\u00e9 l\u2019extraordinaire diversit\u00e9 des mutilations, scarifications, excisions, interdits, tabous, rites, coutumes\u2026 par lesquels les hommes mettent \u00e0 distance, criminalisent et \u00e9liminent leur propre nature. Freud a ensuite minutieusement d\u00e9velopp\u00e9 l\u2019analyse nietzsch\u00e9enne en montrant que le psychisme humain se d\u00e9finit par le refoulement de la libido et de la pulsionnalit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire la n\u00e9gation de la nature en soi<\/em>  : pour mettre alors \u00e9vidence que ce refoulement est puissamment productif, en ce qu\u2019il produit, par sublimation, les contenus fantasmatiques qui constituent la substance de la vie psychique. Freud mettait ainsi en \u00e9vidence une dialectique de l\u2019hominisation<\/em> o\u00f9 le refoulement impose la sublimation, sublimation qui produit les id\u00e9aux de la culture, lesquels sont introject\u00e9s et int\u00e9rioris\u00e9s comme Surmoi et imposent de nouveaux refoulements, qui produisent \u00e0 leur tour de nouvelles sublimations. Ainsi l\u2019homme fuit la nature pour se r\u00e9fugier dans sa propre production fantasmatique  : l\u2019ethnologie le confirme, qui montre que, contrairement \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019\u00ab \u00e9tat de nature \u00bb des XVIIe<\/sup> et XVIIIe<\/sup> si\u00e8cles, les peuples dits primitifs ne vivent pas du tout dans la nature, ils n\u2019ont strictement aucun rapport avec elle mais sont au contraire install\u00e9s \u00e0 demeure dans une surnature, celle de ce fantasme collectif qu\u2019est le Mythe.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Les piliers de la cr\u00e9ation mis en sc\u00e8ne dans un kal\u00e9idoscope de couleurs sur la vue en lumi\u00e8re infrarouge du t\u00e9lescope spatial James Webb de la NASA. Les piliers ressemblent \u00e0 des arcs et des fl\u00e8ches s’\u00e9levant dans un paysage d\u00e9sertique, mais ils sont remplis de gaz et de poussi\u00e8re semi-transparents et en constante \u00e9volution. Il s’agit d’une r\u00e9gion o\u00f9 de jeunes \u00e9toiles sont en train de se former, ou viennent \u00e0 peine de sortir de leur cocon poussi\u00e9reux tout en continuant \u00e0 se former. Ces images sont un composite d’expositions s\u00e9par\u00e9es acquises par le t\u00e9lescope spatial James Webb \u00e0 l’aide de l’instrument NIRCam. Plusieurs filtres ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s pour \u00e9chantillonner diff\u00e9rentes gammes de longueurs d’onde infrarouges. La couleur r\u00e9sulte de l’attribution de diff\u00e9rentes teintes (couleurs) \u00e0 chaque image monochromatique (niveaux de gris) associ\u00e9e \u00e0 un filtre individuel. \u00a9 NASA, ESA, CSA, STScI  ; Joseph DePasquale (STScI), Anton M. Koekemoer (STScI), Alyssa Pagan (STScI)<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

L\u2019homme ne peut donc plus \u00eatre d\u00e9fini par une essence stable, comme une esp\u00e8ce fix\u00e9e \u2014 fixisme qui est une des cons\u00e9quences du cr\u00e9ationnisme \u2014, mais doit se concevoir par cette dynamique qui le pousse \u00e0 aller au-del\u00e0 (en grec m\u00e9ta<\/em>) de la nature (en grec physis<\/em>). L\u2019homme est en cela l\u2019animal m\u00e9taphysique<\/em>  : \u00eatre de nature qui se d\u00e9finit enti\u00e8rement par sa tendance \u00e0 d\u00e9passer la nature, \u00e0 la surmonter, \u00e0 la fuir pour se r\u00e9fugier dans une surnature. C\u2019est justement parce que l\u2019homme est d\u2019origine animale qu\u2019il faut le d\u00e9finir par cette dynamique m\u00e9taphysique  : s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas m\u00e9taphysique, il serait rest\u00e9 un animal. L\u2019Histoire m\u00eame doit alors \u00eatre con\u00e7ue comme une m\u00e9taphysique r\u00e9elle<\/em>,  processus pratique et concret par lequel des hommes en chair et en os mettent en \u0153uvre un processus d\u2019anthropisation de la nature qui est sa d\u00e9naturation et son d\u00e9passement. L\u2019anthropologie que requiert l\u2019Anthropoc\u00e8ne est donc m\u00e9taphysique, non pas qu\u2019elle pr\u00e9tendrait que l\u2019homme appartient de droit \u00e0 un ordre de r\u00e9alit\u00e9 transcendant, mais parce qu\u2019elle constate que l\u2019homme consacre de fait tous ses efforts \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 l\u2019ordre immanent de la nature et produit<\/em> un ordre de r\u00e9alit\u00e9 qui la transcende.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019anthropologie que requiert l\u2019Anthropoc\u00e8ne est donc m\u00e9taphysique, non pas qu\u2019elle pr\u00e9tendrait que l\u2019homme appartient de droit \u00e0 un ordre de r\u00e9alit\u00e9 transcendant, mais parce qu\u2019elle constate que l\u2019homme consacre de fait tous ses efforts \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 l\u2019ordre immanent de la nature et produit<\/em> un ordre de r\u00e9alit\u00e9 qui la transcende.<\/p>Jean Vioulac<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

M\u00e9taphysique et \u00e9pist\u00e9mologie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Penser l\u2019homme aujourd\u2019hui, c\u2019est le penser \u00e0 partir de cette anti-nature, c\u2019est-\u00e0-dire dans son essence m\u00e9taphysique. De ce point de vue, la m\u00e9taphysique en tant que doctrine philosophique, est l\u2019expression, l\u2019explicitation et la syst\u00e9matisation de cette essence anthropologique, \u00e0 laquelle Platon a donn\u00e9 sa forme achev\u00e9e en revendiquant le refus du corps, du monde et de la vie, et l\u2019aspiration \u00e0 rejoindre un au-del\u00e0 \u00ab \u00e9tranger \u00e0 l\u2019infection des chairs humaines, des couleurs et de toutes les autres balivernes mortelles \u00bb, selon l\u2019expression du Banquet <\/em> : la m\u00e9taphysique est nihilisme, mais ce nihilisme n\u2019est pas rien, il exprime une n\u00e9gativit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019originalit\u00e9 de la m\u00e9taphysique platonicienne n\u2019est pourtant pas de chercher \u00e0 fuir la nature pour une surnature, puisqu\u2019il y a l\u00e0 une caract\u00e9ristique propre \u00e0 tous les Mythes  : son trait distinctif est de rationaliser<\/em> cette surnature et de la red\u00e9finir par l\u2019id\u00e9alit\u00e9. La th\u00e9orie m\u00e9taphysique se fonde en effet sur une physique, c\u2019est-\u00e0-dire une science<\/em> de la nature, qui rompt avec le rapport intuitif et charnel au monde environnant au profit d\u2019id\u00e9alit\u00e9s pures, celles des math\u00e9matiques et de la g\u00e9om\u00e9trie, et constituent ainsi un milieu intelligible, accessible uniquement \u00e0 l\u2019intellect. Il ne faut donc pas opposer sommairement science et m\u00e9taphysique  : la m\u00e9taphysique est une volont\u00e9 de fuir le r\u00e9el vers l\u2019id\u00e9al, et cette fuite s\u2019op\u00e8re par le biais de la connaissance scientifique, qui est<\/em> r\u00e9duction de toute r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 une id\u00e9alit\u00e9. Ce projet est aujourd\u2019hui achev\u00e9  : la science depuis Galil\u00e9e n\u2019a en effet cess\u00e9 de se math\u00e9matiser, de se formaliser et de s\u2019id\u00e9aliser, ce qui lui a fait retrouver le dualisme platonicien entre le monde environnant que nous \u00e9prouvons par notre corps vivant, et celui que formalisent l\u2019astrophysique et la m\u00e9canique quantique dans des espaces math\u00e9matiques vectoriels non intuitifs.<\/p>\n\n\n\n

Penser l\u2019homme aujourd\u2019hui, c\u2019est le penser \u00e0 partir de cette anti-nature, c\u2019est-\u00e0-dire dans son essence m\u00e9taphysique.<\/p>Jean Vioulac<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

L\u2019ach\u00e8vement moderne de ce projet a conduit \u00e0 un essor fulgurant et sans pr\u00e9c\u00e9dent de la connaissance scientifique, qui procure aujourd\u2019hui un savoir pr\u00e9cis et v\u00e9rifi\u00e9 sur la totalit\u00e9 du r\u00e9el, et a notamment permis l\u2019\u00e9laboration de la g\u00e9ologie, de la m\u00e9t\u00e9orologie, de la climatologie, de la biologie\u2026, sciences qui ont permis de prendre conscience de l\u2019\u00e9v\u00e9nement en cours et du r\u00f4le que l\u2019homme y joue  : si le concept d\u2019Anthropoc\u00e8ne d\u00e9signe une \u00e9poque g\u00e9ologique, il est aussi la manifestation<\/em> d\u2019une \u00e9poque gnos\u00e9ologique<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire un certain \u00e9tat du savoir<\/em> dont dispose l\u2019humanit\u00e9, qui est aussi \u2014 par la pal\u00e9oanthropologie, l\u2019ethnologie, l\u2019histoire\u2026 \u2014 un certain \u00e9tat de la conscience qu\u2019elle a d\u2019elle-m\u00eame<\/em>. L\u2019Anthropoc\u00e8ne est aussi un \u00e9v\u00e9nement \u00e9pist\u00e9mologique qui concerne la situation \u00e9pist\u00e9mique de l\u2019humanit\u00e9 contemporaine  : \u00ab l\u2019homme \u00bb de l\u2019Anthropoc\u00e8ne est celui qui se d\u00e9finit par ce savoir.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Cette image d’une partie de la n\u00e9buleuse de la Car\u00e8ne a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e \u00e0 partir d’images prises \u00e0 travers des filtres rouge, vert et bleu avec l’imageur \u00e0 grand champ du t\u00e9lescope MPG\/ESO de 2,2 m\u00e8tres \u00e0 l’Observatoire de La Silla de l’ESO au Chili. Elle est centr\u00e9e sur la jeune \u00e9toile chaude et massive WR 22, membre de la classe rare des \u00e9toiles Wolf-Rayet. Le champ de vision est de 0,55 x 0,55 degr\u00e9s, couvrant une r\u00e9gion de 72 x 72 ann\u00e9es-lumi\u00e8re \u00e0 la distance de la n\u00e9buleuse. \u00a9 NASA (domaine public)<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Anthropoc\u00e8ne et Nooc\u00e8ne<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Ce n\u2019est pas en effet \u00ab l\u2019homme \u00bb en g\u00e9n\u00e9ral qui est aujourd\u2019hui responsable de la crise \u00e9cologique  : force est de constater que les peuples Inuits du Nunavik, les Yanomami d\u2019Amazonie et les Amungme de Papouasie n\u2019y sont pour rien, les Tib\u00e9tains et les Malgaches non plus. L\u2019Anthropoc\u00e8ne est la cons\u00e9quence d\u2019un \u00e9v\u00e9nement historique pr\u00e9cis et localis\u00e9  : la r\u00e9volution industrielle, d\u00e9clench\u00e9e \u00e0 la fin du XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle en Europe occidentale, c\u2019est-\u00e0-dire dans l\u2019Europe des Lumi\u00e8res, de la r\u00e9volution galil\u00e9enne et du progr\u00e8s scientifique. L\u2019homme devient une force g\u00e9ologique dans et par le r\u00e9gime de r\u00e9gime de v\u00e9rit\u00e9, ou r\u00e9gime ontologique, d\u00e9fini par la scientificit\u00e9 occidentale  : d\u2019abord au point de vue th\u00e9orique, puisque ces sciences comprennent l\u2019humanit\u00e9 comme un \u00e9l\u00e9ment du syst\u00e8me terre et \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des temps g\u00e9ologiques, mais aussi et surtout au niveau pratique, puisque, depuis la r\u00e9volution industrielle, l\u2019humanit\u00e9 s\u2019adjoint le charbon, le gaz, le p\u00e9trole, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 puis la fission nucl\u00e9aire pour d\u00e9ployer son activit\u00e9. Seule cette hybridation de l\u2019humanit\u00e9 avec les puissances telluriques de la nature peut expliquer un impact sur le syst\u00e8me terre disproportionn\u00e9e par rapport \u00e0 sa r\u00e9alit\u00e9 physique  : pour donner une id\u00e9e, si tous les \u00eatres humains \u00e9taient situ\u00e9es les uns \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres, avec un m\u00e8tre carr\u00e9 pour chacun, l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re aujourd\u2019hui occuperait la superficie de la Corse, tout le reste de la surface terrestre serait vide d\u2019homme. \u00ab L\u2019homme \u00bb devient une force g\u00e9ologique par l\u2019appropriation et l\u2019instrumentalisation des puissances cel\u00e9es dans les profondeurs de la terre, ce qui est rendu possible par l\u2019essor de sciences qui permettent l\u2019arraisonnement des forces fondamentales de la nature, ce qui culmine dans la physique nucl\u00e9aire o\u00f9 s\u2019\u00e9tablit la convertibilit\u00e9 de la mati\u00e8re en \u00e9nergie. Ce n\u2019est donc pas en tant que simple anthropo\u00efde que \u00ab l\u2019homme \u00bb a aujourd\u2019hui un tel impact sur le syst\u00e8me terrestre, puisque, pr\u00e9cis\u00e9ment, les sciences contemporaines montrent qu\u2019\u00e0 cet \u00e9gard il est quasiment indiscernable du chimpanz\u00e9 \u2014 et c\u2019est pourquoi l\u2019anthropologie de l\u2019Anthropoc\u00e8ne ne peut pas rester purement naturaliste \u2014, mais en tant qu\u2019il se caract\u00e9rise par ce type savoir, c\u2019est-\u00e0-dire \u2014 selon l\u2019anthropologie m\u00e9taphysique \u00e9labor\u00e9e par les Grecs \u2014 en tant que z\u00f4on l\u00f3gon \u00e9khon<\/em>, \u00ab animal dou\u00e9 de raison \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Les peuples Inuits du Nunavik, les Yanomami d\u2019Amazonie et les Amungme de Papouasie n\u2019y sont pour rien, les Tib\u00e9tains et les Malgaches non plus. L\u2019Anthropoc\u00e8ne est la cons\u00e9quence d\u2019un \u00e9v\u00e9nement historique pr\u00e9cis et localis\u00e9  : la r\u00e9volution industrielle, d\u00e9clench\u00e9e \u00e0 la fin du XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle en Europe occidentale, c\u2019est-\u00e0-dire dans l\u2019Europe des Lumi\u00e8res, de la r\u00e9volution galil\u00e9enne et du progr\u00e8s scientifique.<\/p>Jean Vioulac<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Le min\u00e9ralogiste et chimiste Vladimir Vernadski fut l\u2019un des fondateurs de la biog\u00e9ochimie, il a impos\u00e9 le concept de biosph\u00e8re dans le livre de 1929 qui porte ce titre, et a en cela contribu\u00e9 \u00e0 fonder l\u2019\u00e9cologie scientifique  ; il constatait d\u00e8s 1924 dans La G\u00e9ochimie<\/em> qu\u2019\u00ab une force g\u00e9ologique nouvelle est certainement apparue \u00e0 la surface de la terre avec l\u2019homme \u00bb  : il est en cela le premier scientifique \u00e0 avoir con\u00e7u l\u2019Anthropoc\u00e8ne. Mais il soulignait aussit\u00f4t que l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re ne repr\u00e9sentait qu\u2019une masse insignifiante dans le syst\u00e8me-terre, que sa force ne venait pas de son corps mais de son esprit  : ce qui le conduisait \u00e0 reconna\u00eetre la sp\u00e9cificit\u00e9 de \u00ab notre \u00e9poque g\u00e9ologique \u00bb, pour la caract\u00e9riser par \u00ab l\u2019action de la conscience de l\u2019esprit collectif de l\u2019humanit\u00e9 sur les processus g\u00e9ochimique \u00bb et finalement la d\u00e9finir comme \u00ab \u00e8re psychozo\u00efque, \u00e8re de la Raison \u00bb. La puissance qui aujourd\u2019hui parvient \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie mondiale n\u2019est donc pas tant \u00ab l\u2019homme \u00bb que la \u00ab raison \u00bb ou l\u2019\u00ab esprit \u00bb dont il est porteur, le vecteur ou l\u2019agent, ce qui a conduit Vernadski \u00e0 ajouter au syst\u00e8me terre la noosph\u00e8re (du grec n\u00f3os<\/em>, intelligence, esprit, pens\u00e9e)  : il conclut ainsi dans un article paru en 1943 que \u00ab la noosph\u00e8re est un nouveau ph\u00e9nom\u00e8ne g\u00e9ologique sur notre plan\u00e8te. En elle, pour la premi\u00e8re fois, l\u2019homme devient une force g\u00e9ologique \u00e0 grande \u00e9chelle \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019Anthropoc\u00e8ne est donc en v\u00e9rit\u00e9 Nooc\u00e8ne, et c\u2019est en quoi elle est un \u00e9v\u00e9nement m\u00e9taphysique  : l\u2019entit\u00e9 qui devient puissante, dominante, h\u00e9g\u00e9monique n\u2019est autre que l\u2019univers no\u00e9tique, le lieu intelligible en lequel Platon voulait fuir la nature, et par laquelle il entendait dominer toute nature pour l\u2019assujettir \u00e0 l\u2019id\u00e9e. La m\u00e9taphysique platonicienne est en effet le projet d\u2019une d\u00e9naturation r\u00e9elle<\/em> et d\u2019une rationalisation r\u00e9elle<\/em> de l\u2019humanit\u00e9, projet politique qui passe par l\u2019\u00c9tat totalitaire de La R\u00e9publique<\/em> et des Lois<\/em> o\u00f9 c\u2019est la logique de l\u2019id\u00e9e \u2014 l\u2019id\u00e9ologie \u2014 qui devient principe unique de commandement  : dans Le Politique<\/em> n\u00e9anmoins, Platon souligne que la m\u00e9diation de l\u2019\u00c9tat, de la constitution et de la loi n\u2019est qu\u2019un pis-aller, et que l\u2019id\u00e9al est celui o\u00f9 \u00ab le pilote (kubern\u00e8t\u00e8s<\/em>) de l\u2019univers \u00bb gouverne imm\u00e9diatement les \u00ab marionnettes \u00bb que sont les hommes, et ce par le biais de \u00ab la commande sacr\u00e9e, le calcul \u00bb  ; l\u2019id\u00e9al platonicien est celui de la souverainet\u00e9 directe et totale de \u00ab l\u2019esprit gouverneur \u00bb (kubern\u00e8tik\u00f3s n\u00f3os<\/em>).<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Ce qui ressemble \u00e0 des montagnes escarp\u00e9es lors d’une soir\u00e9e au clair de lune est en fait le bord d’une jeune r\u00e9gion de formation d’\u00e9toiles proche, NGC 3324, dans la n\u00e9buleuse de la Car\u00e8ne. Captur\u00e9e dans l’infrarouge par la cam\u00e9ra NIRCam (Near-Infrared Camera) du t\u00e9lescope spatial James Webb de la NASA, cette image r\u00e9v\u00e8le des zones de formation d’\u00e9toiles auparavant obscurcies. \u00a9 NASA (domaine public)<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Or notre \u00e9poque n\u2019est pas seulement caract\u00e9ris\u00e9e par le triomphe d\u2019une science int\u00e9gralement math\u00e9matis\u00e9e et formalis\u00e9e, mais aussi par l\u2019av\u00e8nement de l\u2019informatique et la mise en place, d\u2019une rapidit\u00e9 foudroyante, d\u2019un r\u00e9seau plan\u00e9taire tentaculaire qui a red\u00e9fini les soci\u00e9t\u00e9s et a instaur\u00e9 un espace-temps nouveau, le cyberespace, sans plus aucun rapport avec l\u2019espace-temps naturel o\u00f9 vivent et se rencontrent les corps. La noosph\u00e8re n\u2019est pas rest\u00e9e un simple concept, elle est une superstructure r\u00e9elle qui double r\u00e9ellement le monde v\u00e9cu d\u2019un au-del\u00e0 id\u00e9el en lequel chacun est constamment tent\u00e9 de fuir, elle constitue un univers num\u00e9rique d\u00e9fini par la puissance de commandement du calcul<\/a>, qui met effectivement en \u0153uvre la r\u00e9duction de la totalit\u00e9 du r\u00e9el \u00e0 des quantit\u00e9s d\u2019information et d\u00e9termine la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle par ces entit\u00e9s formelles. Norbert Wiener, math\u00e9maticien qui a contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019av\u00e8nement de l\u2019informatique, a anticip\u00e9 l\u2019ampleur de ses effets politiques et sociaux, il a compris d\u2019embl\u00e9e que la logique formelle allait devenir principe universel de gouvernement (kub\u00e9rn\u00e8sis<\/em>) et a propos\u00e9 \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940 le concept de cybern\u00e9tique pour la d\u00e9signer  : le Nooc\u00e8ne est l\u2019\u00e2ge cybern\u00e9tique, av\u00e8nement de \u00ab l\u2019esprit gouverneur \u00bb (kubern\u00e8tik\u00f3s n\u00f3os<\/em>) platonicien en puissance h\u00e9g\u00e9monique souveraine.<\/p>\n\n\n\n

Notre \u00e9poque n\u2019est pas seulement caract\u00e9ris\u00e9e par le triomphe d\u2019une science int\u00e9gralement math\u00e9matis\u00e9e et formalis\u00e9e, mais aussi par l\u2019av\u00e8nement de l\u2019informatique et la mise en place, d\u2019une rapidit\u00e9 foudroyante, d\u2019un r\u00e9seau plan\u00e9taire tentaculaire qui a red\u00e9fini les soci\u00e9t\u00e9s et a instaur\u00e9 un espace-temps nouveau, le cyberespace, sans plus aucun rapport avec l\u2019espace-temps naturel o\u00f9 vivent et se rencontrent les corps.<\/p>Jean Vioulac<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Ind\u00e9pendamment m\u00eame de ses sources \u00e9nerg\u00e9tiques \u2014 \u00e9nergie fossile productrice de CO2<\/sup> ou \u00e9nergie non polluante \u2014, ce dispositif annihile le monde concret au profit d\u2019un univers abstrait, il dissout toute r\u00e9alit\u00e9 dans son avatar num\u00e9rique, il est d\u00e9naturation totale et r\u00e9duit l\u2019homme au rang de cybernanthrope, anthropo\u00efde qui a d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 toutes ses capacit\u00e9s intellectuelles \u00e0 la machine, constamment assist\u00e9 par ses fonctions et d\u00e9pendant de son fonctionnement. C\u2019est donc un contresens complet que de concevoir notre \u00e9poque comme \u00ab r\u00e8gne de l\u2019homme \u00bb, selon l\u2019expression de Bacon dans le Novum organon<\/em>, comme celle en laquelle il devient \u00ab comme ma\u00eetre et possesseur de la nature \u00bb, selon l\u2019expression de Descartes\u00a0dans le Discours de la m\u00e9thode<\/em> : le moment o\u00f9 l\u2019homme devient comme ma\u00eetre et possesseur de la nature, c\u2019est la r\u00e9volution n\u00e9olithique, quand il domestique plantes et animaux ; le r\u00e8gne de l\u2019homme, c\u2019\u00e9tait l\u2019histoire, o\u00f9 l\u2019humanisation de la nature sauvage cr\u00e9e des paysages que l\u2019on peut voir aujourd\u2019hui comme autant d\u2019\u0153uvres d\u2019art. La Rome antique reste un exemple \u00e9minent de ce r\u00e8gne, dont les Romains eux-m\u00eames avaient parfaitement conscience : \u00ab L\u2019homme a la ma\u00eetrise compl\u00e8te des dons de la terre \u00bb \u00e9crivait ainsi Cic\u00e9ron dans La Nature des dieux<\/em>,\u00a0\u00ab Nous tirons profit des plaines et des montagnes, les fleuves sont \u00e0 nous, comme les lacs ; nous semons des c\u00e9r\u00e9ales, nous plantons des arbres, nous rendons les terres f\u00e9condes par des irrigations ; nous retenons les cours d\u2019eau, nous les rectifions, nous les d\u00e9tournons. De nos mains nous t\u00e2chons de produire dans la nature comme une seconde nature \u00bb. Notre \u00e9poque est tout au contraire elle o\u00f9 le rapport \u00e0 la nature ne passe plus<\/em> par la main, mais par l\u2019 \u00ab esprit collectif \u00bb \u2014 seul \u00e0 m\u00eame de s\u2019approprier ses puissances telluriques \u2014, elle est celle o\u00f9 l\u2019homme perd la main<\/em> sur des processus qui s\u2019\u00e9mancipent<\/em> de tout contr\u00f4le, et auxquels il se trouve lui-m\u00eame soumis : notre \u00e9poque n\u2019est certainement pas celle o\u00f9 l\u2019homme est ma\u00eetre et possesseur de la nature, elle est celle o\u00f9 l\u2019homme est d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de toute nature et asservi \u00e0 la logique num\u00e9rique du dispositif num\u00e9rique, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un dispositif m\u00e9taphysique qui instaure le Nooc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n

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\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\tAvant-premi\u00e8re : le nouveau num\u00e9ro Gallimard\t\t\t\t\t<\/a>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t
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Les clefs d’un monde cass\u00e9.<\/p>\n

Du centre du globe \u00e0 ses fronti\u00e8res les plus lointaines, la guerre est l\u00e0. L\u2019invasion de l\u2019Ukraine par la Russie de Poutine nous a frapp\u00e9s, mais comprendre cet affrontement crucial n’est pas assez.<\/p>\n

Notre \u00e8re est travers\u00e9e par un ph\u00e9nom\u00e8ne occulte et structurant, nous proposons de l\u2019appeler  : guerre \u00e9tendue.<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t

\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\u2192<\/span> Pr\u00e9commandez le num\u00e9ro<\/a>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\u2192<\/span> D\u00e9couvrez toutes nos offres<\/a>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\u2192<\/span> D\u00e9j\u00e0 abonn\u00e9 ? commandez le num\u00e9ro pr\u00e9c\u00e9dent<\/a>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t