{"id":184699,"date":"2023-05-11T12:12:16","date_gmt":"2023-05-11T10:12:16","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=184699"},"modified":"2023-05-15T11:36:01","modified_gmt":"2023-05-15T09:36:01","slug":"erdogan-se-voit-comme-lenchanteur-en-chef-de-la-turquie-contemporaine-une-conversation-avec-olivier-bouquet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/05\/11\/erdogan-se-voit-comme-lenchanteur-en-chef-de-la-turquie-contemporaine-une-conversation-avec-olivier-bouquet\/","title":{"rendered":"\u00ab Erdogan se voit comme l’enchanteur en chef de la Turquie contemporaine \u00bb, une conversation avec Olivier Bouquet"},"content":{"rendered":"\n
L’\u00e9lection pr\u00e9sidentielle turque fera l’objet d’un Mardi du Grand Continent avec Olivier Bouquet pour prolonger les pistes propos\u00e9es par cet entretien, \u00e0 l’Ecole Normale Sup\u00e9rieure, le 16 mai de 19h30 \u00e0 20h30. Informations et inscriptions ici<\/a>. <\/em><\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re singularit\u00e9 de cet empire est qu\u2019il n\u2019a connu qu\u2019une seule dynastie, issue de la lign\u00e9e d\u2019Osman (1258-1326) qui lui donne son nom \u00ab ottoman \u00bb. Cette lign\u00e9e s\u2019organise autour de la seule figure du sultan, sans qu\u2019il existe de famille royale ou imp\u00e9riale, comme c’est le cas dans d’autres empires contemporains \u2014 les Romanoff, les Habsbourg par exemple.<\/p>\n\n\n\n Une autre singularit\u00e9 est li\u00e9e \u00e0 l\u2019articulation du droit entre le kanun<\/em>, c’est-\u00e0-dire le droit du sultan, et la charia<\/em> \u2014 articulation qui explique non seulement la modernisation des institutions au XIXe si\u00e8cle et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, mais aussi le rapport des Turcs d\u2019aujourd’hui au droit, et le rapport du pouvoir pr\u00e9sidentiel actuel au droit et au fonctionnement des institutions.<\/p>\n\n\n\n Le droit dans le monde universitaire turc contemporain est la discipline-reine, aux c\u00f4t\u00e9s de l’histoire. La R\u00e9publique turque est en effet ancr\u00e9e dans un code civil, ce qui implique, dans son fonctionnement, le bannissement de toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la charia<\/em>.<\/p>\n\n\n\n La R\u00e9publique turque est ancr\u00e9e dans un code civil, ce qui implique, dans son fonctionnement, le bannissement de toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la charia<\/em>.<\/p>Olivier Bouquet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pourtant, la charia<\/em> constitue malgr\u00e9 tout une r\u00e9f\u00e9rence d’une partie des citoyens turcs pour d\u00e9finir ce que devrait \u00eatre le fonctionnement du pouvoir ou, au contraire, ce qu\u2019il ne devrait pas \u00eatre. Il s\u2019agit d\u2019une constance de l\u2019histoire moderne turque. Les Jeunes Ottomans, au milieu du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, pr\u00f4nent par exemple un retour \u00e0 la charia<\/em> et laissent entendre que le kanun<\/em> a pris une importance d\u00e9mesur\u00e9e par rapport \u00e0 l’inspiration de la charia<\/em>. \u00c0 l\u2019inverse, en 1997, lors du coup d’\u00c9tat qui mit fin au gouvernement d’Erbakan, les militaires s\u2019opposaient au retour progressif de la charia en Turquie. <\/p>\n\n\n\n L’Empire ottoman est un empire de guerre. Vous direz que la plupart des empires se sont constitu\u00e9s et \u00e9tendus au moyen de la guerre, mais certains empires se maintiennent aussi par d\u2019autres moyens \u2014 comme les Habsbourg qui n\u2019ont cess\u00e9 de s\u2019appuyer sur les alliances diplomatiques et matrimoniales<\/a>. \u00c0 cet \u00e9gard, je vous renvoie au tr\u00e8s bon livre de Caroline de Gruyter sur l\u2019Europe des Habsbourg<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Les Ottomans avaient des outils diplomatiques puissants mais ne b\u00e9n\u00e9ficient pas, \u00e0 la diff\u00e9rence des Habsbourg, d’alliances matrimoniales, puisque les souverains assuraient la continuit\u00e9 de la lign\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 des unions faites au sein du harem, et non avec des familles aristocratiques.<\/p>\n\n\n\n Marie-Th\u00e9r\u00e8se maintient la paix et d\u00e9veloppe son empire parce qu\u2019elle est obs\u00e9d\u00e9e par le maintien de la paix et marie ses nombreuses filles en fonction de cet objectif prioritaire. Les Ottomans font exactement l’inverse. Leur id\u00e9ologie n\u2019est pas celle du maintien de l’ordre au sein de l\u2019empire par la paix, mais de l\u2019expansion de l\u2019empire par la guerre. La guerre est donc consubstantielle \u00e0 son organisation, de sa naissance \u00e0 sa disparition. Elle est m\u00eame consubstantielle \u00e0 son devenir. Dans l\u2019esprit de ses dirigeants, un empire qui ne fait pas la guerre n’est pas un empire.<\/p>\n\n\n\n L’Empire ottoman est un military fiscal state<\/em>. C’est un \u00c9tat qui fait la guerre pour se doter de nouvelles ressources fiscales et qui am\u00e9nage l’imp\u00f4t dans la perspective des campagnes \u00e0 venir.<\/p>Olivier Bouquet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La guerre sert enfin \u00e0 faire rentrer de l’argent, \u00e0 assurer la prosp\u00e9rit\u00e9 et \u00e0 permettre que se d\u00e9veloppent ce que les chercheurs anglophones appellent des fiscal states<\/em>. En r\u00e9alit\u00e9, je dirais pour ma part que l’Empire ottoman est un military fiscal state<\/em>. C’est un \u00c9tat qui fait la guerre pour se doter de nouvelles ressources fiscales et qui am\u00e9nage l’imp\u00f4t dans la perspective des campagnes \u00e0 venir. Le succ\u00e8s de l’\u00c9tat ottoman dans les premiers si\u00e8cles r\u00e9side dans cette capacit\u00e9 \u00e0 penser l’empire en pensant \u00e0 la guerre et en pensant \u00e0 l’am\u00e9nagement des ressources fiscales.<\/p>\n\n\n\n Oui, c’est-\u00e0-dire qu\u2019un vrai r\u00e8gne est un r\u00e8gne qui doit \u00eatre marqu\u00e9 par les conqu\u00eates. Par exemple, un sultan ne peut construire de grandes mosqu\u00e9es imp\u00e9riales \u00e0 Istanbul que s\u2019il a r\u00e9ussi des conqu\u00eates. La construction de la Mosqu\u00e9e Bleue, par exemple, au d\u00e9but du dix-septi\u00e8me si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 contest\u00e9e car il n’y avait pas eu de grande grande victoire par le souverain r\u00e9gnant qui permettait de justifier sa construction. <\/p>\n\n\n\n On pr\u00e9pare des campagnes, pas forc\u00e9ment chaque ann\u00e9e, mais r\u00e9guli\u00e8rement, chaque d\u00e9cennie en tout cas ; et c’est l’\u00c9tat dans son ensemble qui est mobilis\u00e9 pour la pr\u00e9paration de la campagne. Les ordres sont envoy\u00e9s aux cadis dans les provinces pour pr\u00e9parer toutes les ressources n\u00e9cessaires \u2014 l’orge, le bois, la paille, tout ce qui va permettre aux troupes du sultan de traverser les espaces ottomans, avant, par exemple, de franchir le Danube pour aller se battre en Hongrie. La Sublime Porte consacre une grande partie de son activit\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9paration des campagnes militaires. Le sultan lui-m\u00eame y participe, ou du moins son grand vizir, tandis qu\u2019une partie des dignitaires reste \u00e0 la capitale, \u00e0 Edirne et Istanbul. L\u2019\u00c9tat se d\u00e9place jusqu’aux limites de ses territoires pour en conqu\u00e9rir de nouveaux<\/a>. <\/p>\n\n\n\n Le succ\u00e8s de l’\u00c9tat ottoman dans les premiers si\u00e8cles r\u00e9side dans cette capacit\u00e9 \u00e0 penser l’empire en pensant \u00e0 la guerre et en pensant \u00e0 l’am\u00e9nagement des ressources fiscales.<\/p>Olivier Bouquet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il est tr\u00e8s important de prendre l’exemple des ann\u00e9es 2019-2020. Il se passe quelque chose de totalement nouveau \u00e0 l’\u00e9poque : la politique expansionniste du soft power<\/em> n\u00e9o-ottoman se transforme en une politique d’expansion maritime lorsque les troupes soutenues par la Turquie interviennent dans le conflit libyen<\/a>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019invocation des conqu\u00eates historiques des Ottomans en Afrique du Nord vient fournir une l\u00e9gitimit\u00e9 historique \u00e0 ce tournant g\u00e9opolitique. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, le pr\u00e9sident Erdogan se r\u00e9f\u00e8re explicitement \u00e0 Barberousse, c’est-\u00e0-dire \u00e0 celui qui, en 1521, a convaincu le tout jeune Sultan Soliman le Magnifique de faire rentrer la r\u00e9gion d\u2019Alger dans l’espace ottoman, apr\u00e8s la conqu\u00eate du Caire en 1517 et celles de la Palestine et de la Syrie en 1516. Plus r\u00e9cemment, les navires turcs en M\u00e9diterran\u00e9e orientale ont re\u00e7u des noms ottomans.<\/p>\n\n\n\n Cet aspect est d\u2019autant plus important que l\u2019arm\u00e9e turque se pense de plus en plus comme une arm\u00e9e de projection, ce qui constitue une v\u00e9ritable rupture. Jusque-l\u00e0, l’arm\u00e9e r\u00e9publicaine et k\u00e9maliste \u00e9tait con\u00e7ue comme une arm\u00e9e r\u00e9publicaine cens\u00e9e d\u00e9fendre son territoire face \u00e0 des forces ennemies. <\/p>\n\n\n\n L\u2019arm\u00e9e turque se pense de plus en plus comme une arm\u00e9e de projection, ce qui constitue une v\u00e9ritable rupture.<\/p>Olivier Bouquet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il faut donc se demander si comme Poutine<\/a>, Erdogan se consid\u00e8re comme un \u00ab historien en chef \u00bb , pour reprendre l\u2019expression de Nicolas Werth. Il y a certes un programme historique dans le n\u00e9o-ottomanisme et l\u2019erdoganisme<\/a>, mais Erdogan est avant tout quelqu’un qui vit dans le pr\u00e9sent et dans sa campagne \u00e9lectorale. Il utilise l’histoire pour se projeter dans le futur. Il se projette en effet jusqu\u2019au sixi\u00e8me centenaire de 1453 dans quelques d\u00e9cennies (en 2053), c’est-\u00e0-dire la conqu\u00eate de Constantinople, et m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 l\u2019anniversaire de la comm\u00e9moration du mill\u00e9naire de Manzikert, c’est-\u00e0-dire la premi\u00e8re victoire de troupes musulmanes seldjoukides contre les Byzantins en 1071.<\/p>\n\n\n\n\n\n L’histoire est donc mobilis\u00e9e, mais celle-ci prend une allure souvent po\u00e9tique : ce qui \u00e9maille les discours \u00e9lectoraux d\u2019Erdogan, ce sont des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 des po\u00e8tes, des proverbes et des citations. Si Poutine est l’historien en chef de la Russie, je dirais qu\u2019il faut plut\u00f4t voir en Erdogan \u00ab l\u2019enchanteur en chef \u00bb de la Turquie contemporaine.<\/p>\n\n\n\n Erdogan cite en permanence Necip Faz\u0131l K\u0131sak\u00fcrek , qui est l’un des id\u00e9ologues majeurs du XXe si\u00e8cle en ce qui concerne la synth\u00e8se islamo-nationaliste. C\u2019est pour lui une r\u00e9f\u00e9rence essentielle, son ma\u00eetre \u00e0 penser en mati\u00e8re de contestation, de rejet de l’Occident et de synth\u00e8se entre nationalisme et islamisme.<\/p>\n\n\n\n Si Poutine est l’historien en chef de la Russie, je dirais qu\u2019il faut plut\u00f4t voir en Erdogan \u00ab l\u2019enchanteur en chef \u00bb de la Turquie contemporaine : dans sa conception, la po\u00e9sie est ce qui permet le mieux d’articuler politique et imaginaire islamique<\/p>Olivier Bouquet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Mais il fait aussi r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des po\u00e8tes ; il aime beaucoup citer des pachas qui sont \u00e0 la fois des hommes de lettres et des bureaucrates. Il y a cette id\u00e9e que les sultans sont des po\u00e8tes ou des gens qui recherchent la compagnie des esprits, des soufis. Pour lui, la po\u00e9sie est ce qui permet le mieux d’articuler politique et imaginaire islamique. Cela cr\u00e9e une situation un peu complexe, parce que les Turcs aujourd’hui connaissent relativement peu la po\u00e9sie ottomane. En revanche, ils ont une culture du proverbe ; il suffit donc \u00e0 Erdogan de citer tel ou tel proverbe pour cr\u00e9er un sentiment de reconnaissance. Autrement dit, vous ne trouverez pas un seul discours d’Erdogan o\u00f9 il n’est pas question de tel po\u00e8te, de tel homme de lettres, et o\u00f9 ne figurent pas un ou deux proverbes. <\/p>\n\n\n\n Il cite souvent Mevlana (ou Djal\u00e2l ad-D\u00een R\u00fbm\u00ee pour les Perses), fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Yunus Emre ou Dede Korkut \u2014 qui sont des grands noms de la litt\u00e9rature non seulement ottomane et turque, mais aussi musulmane, afin d\u2019appuyer son r\u00e9cit anti-occidental dans l\u2019imaginaire des confr\u00e9ries soufies.<\/p>\n\n\n\n Tout \u00e0 fait. Le n\u00e9o-ottomanisme erdoganien repose sur la mobilisation d’historiens aujourd’hui en poste dans les grandes universit\u00e9s turques. On peut citer l’universit\u00e9 Marmara qui s’est d\u00e9ploy\u00e9e apr\u00e8s la suppression de l’universit\u00e9 Sehir qui avait \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e par son ancien Premier ministre Davutoglu.<\/p>\n\n\n\n Il existe en Turquie une politique universitaire int\u00e9gralement favorable au r\u00e9gime, d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 la suite du coup d’\u00c9tat manqu\u00e9 de juillet 2016. Elle aboutit \u00e0 la suppression d’un certain nombre d’universit\u00e9s, \u00e0 la r\u00e9vocation d’universitaires et \u00e0 leur remplacement par des historiens proches du pouvoir. Par exemple, \u00e0 partir d’ao\u00fbt 2016, alors que l’arm\u00e9e turque intervenait en territoire syrien, les historiens \u00e9taient mobilis\u00e9s pour mettre en avant le pass\u00e9 ottoman de la Syrie. Ils ont \u00e9crit par exemple des livres \u00e0 propos du mausol\u00e9e Suleiman Chah en Syrie, o\u00f9 serait enterr\u00e9 le grand-p\u00e8re du fondateur de la dynastie des Ottomans. Tout cela se fait en mobilisant des agences d’\u00c9tat comme la TIKA, investie dans la coop\u00e9ration culturelle. De surcro\u00eet, des historiens utilisent des archives ottomanes pour travailler \u00e0 une histoire pr\u00e9sent\u00e9e en Afrique du Nord et subsaharienne partag\u00e9e dans laquelle les Occidentaux \u2014 les Europ\u00e9ens occidentaux \u2014 sont d\u00e9crits comme des colonialistes. <\/p>\n\n\n\n Il existe en Turquie une politique universitaire int\u00e9gralement favorable au r\u00e9gime, d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 la suite du coup d’\u00c9tat manqu\u00e9 de juillet 2016.<\/p>Olivier Bouquet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le terme de sultan, effectivement employ\u00e9 par beaucoup d’observateurs europ\u00e9ens et ext\u00e9rieurs, est peu utilis\u00e9 en Turquie. En revanche, il arrive qu\u2019on lui reproche d\u2019\u00eatre un autocrate, ce \u00e0 quoi Erdogan r\u00e9pond explicitement dans ses discours. Il lui arrive d\u2019admettre en effet qu\u2019il gouverne de fa\u00e7on autoritaire, mais rappelle qu\u2019il fait cela dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de \u00ab [s]on cher peuple \u00bb (\u00ab aziz miletim<\/em> \u00bb). Il y a cinq domaines dans lesquels nous pouvons r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la pertinence de cette description de Erdogan en sultan : le mod\u00e8le politique, le rapport aux conseillers, la crainte de la destitution violente et la dimension dynastique du pouvoir. <\/p>\n\n\n\n Premi\u00e8rement, Erdogan ne peut pas exercer le pouvoir comme un sultan, car il existe des \u00e9lections parlementaires et pr\u00e9sidentielles. La Turquie n\u2019est pas la Russie : le principe d\u2019une d\u00e9mocratie d\u2019exercice et d\u2019opinion \u2014 certes beaucoup moins observ\u00e9 depuis 2016 \u2014 est central pour la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des Turcs. On peut davantage le comparer \u00e0 un sultan \u00e0 la mani\u00e8re qu’il a de prendre des d\u00e9cisions pr\u00e9sent\u00e9es comme justes. Le sultan est en effet un roi de justice dans les traditions islamiques, turques, iraniennes et arabes. <\/p>\n\n\n\n Ensuite, une des caract\u00e9ristiques du sultan est qu\u2019il \u00e9coute des avis inform\u00e9s \u2014 en th\u00e9orie du moins \u2014 et qu\u2019il prend conseil, pour \u00eatre \u00e9clair\u00e9 et aboutir \u00e0 la meilleure des d\u00e9cisions. Or ce qui est reproch\u00e9 actuellement \u00e0 Erdogan, c’est pr\u00e9cis\u00e9ment de ne plus \u00e9couter personne \u2014 et d’agir de mani\u00e8re extr\u00eamement pragmatique pour gagner les \u00e9lections, objectif qui appara\u00eet aujourd\u2019hui comme le seul r\u00e9sultat recherch\u00e9. <\/p>\n\n\n\n La Turquie n\u2019est pas la Russie : le principe d\u2019une d\u00e9mocratie d\u2019exercice et d\u2019opinion \u2014 certes beaucoup moins observ\u00e9 depuis 2016 \u2014 est central pour la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des Turcs.<\/p>Olivier Bouquet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En revanche, Erdogan agit comme un sultan par la crainte qu\u2019il a de perdre le pouvoir et d\u2019\u00eatre d\u00e9pos\u00e9. Depuis 2016, il craint m\u00eame de perdre la vie. Il est obs\u00e9d\u00e9 par la figure d’Abdulhamid II qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9 par les Jeunes-Turcs en 1909. Une s\u00e9rie<\/a> \u00e0 la fin des ann\u00e9es 2010, Payitaht : Abd\u00fclhamid<\/em>, faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Abd\u00fclhamid II, op\u00e8re une impressionnante r\u00e9\u00e9criture de l\u2019histoire, en mettant en sc\u00e8ne un sultan menac\u00e9 par des forces ext\u00e9rieures et des forces int\u00e9rieures.<\/p>\n\n\n\n Finalement, on peut faire un dernier parall\u00e8le entre la situation contemporaine et le sultanat, dans la mesure o\u00f9 celui-ci est caract\u00e9ris\u00e9 par le principe dynastique : le sultan ottoman a des h\u00e9ritiers. Or les gendres d\u2019Erdogan ont un r\u00f4le crucial dans son dispositif de pouvoir, notamment Sel\u00e7uk Bayraktar qui est pr\u00e9sident du Conseil d\u2019administration de Baykar, qui produit les fameux drones. Le rapport qu\u2019Erdogan entretient avec ses gendres n\u2019est pas sans rappeler la mani\u00e8re dont le sultan int\u00e9grait ses grands vizirs \u00e0 sa famille en les mariant \u00e0 ses filles.<\/p>\n\n\n\n Le rapport qu\u2019Erdogan entretient avec ses gendres n\u2019est pas sans rappeler la mani\u00e8re dont le sultan int\u00e9grait ses grands vizirs \u00e0 sa famille en les mariant \u00e0 ses filles.<\/p>Olivier Bouquet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette figure est moins importante qu’il y a quelques ann\u00e9es, lorsque Erdogan d\u00e9veloppait une politique qu\u2019on pourrait qualifier de n\u00e9ocalifale \u00e0 destination des musulmans du Proche-Orient au lendemain des r\u00e9volutions du printemps arabe. Cette politique n\u00e9ocalifale est beaucoup moins active aujourd’hui ; le soft power<\/em> n\u00e9o-ottoman s’est un peu r\u00e9tract\u00e9, laissant la place \u00e0 un hard power<\/em> bien plus affirm\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Par cons\u00e9quent, la figure d’Abdulhamid II est sans doute moins utile au pouvoir actuel que celle des souverains de conqu\u00eate \u2014 notamment Soliman le Magnifique et Mehmet II. Au contraire de ses deux brillants et lointains pr\u00e9d\u00e9cesseurs, Abd\u00fclhamid II \u00e9tait vu il y a une trentaine d’ann\u00e9es comme l’autocrate qui avait mis en \u00e9chec la politique de r\u00e9forme et de r\u00e9novation du XIXe si\u00e8cle. Pourtant, l\u2019AKP n\u2019a cess\u00e9 de tenter de r\u00e9habiliter ce monarque, parce qu\u2019il incarne tr\u00e8s bien la politique de revanche de l’histoire d’Erdogan. Abd\u00fclhamid II est pr\u00e9sent\u00e9 comme le sultan qui a fait tout son possible pour s\u2019opposer \u00e0 l\u2019imp\u00e9rialisme (informel, pr\u00e9cisons-le) des grandes puissances, tout en cherchant leur soutien pour prolonger la modernisation des Tanzimat. De la m\u00eame mani\u00e8re, Erdogan d\u00e9veloppe un programme contre ceux qu\u2019il appelle les \u00ab imp\u00e9rialistes \u00bb, tout en restant dans le camp de l\u2019OTAN. Abd\u00fclhamid II reste donc une r\u00e9f\u00e9rence pour Erdogan dans son ambigu\u00eft\u00e9 vis-\u00e0-vis de l\u2019Occident.<\/p>\n\n\n\n Abd\u00fclhamid II reste une r\u00e9f\u00e9rence pour Erdogan dans son ambigu\u00eft\u00e9 vis-\u00e0-vis de l\u2019Occident.<\/p>Olivier Bouquet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Par ailleurs, vieillissant et fragilis\u00e9 par la mont\u00e9e des contestations, il est d\u00e9crit comme un travailleur infatigable et un serviteur de l\u2019\u00c9tat. Se comparer \u00e0 lui permet \u00e0 Erdogan de se peindre \u00e9galement en serviteur de la nation et d\u2019insister sur son incomparable exp\u00e9rience politique. Face \u00e0 son opposant Kemal K\u0131l\u0131\u00e7daro\u011flu, c\u2019est un argument de poids. <\/p>\n\n\n\n Les chronologies se superposent. Les conseillers d’Erdogan en sont conscients et ils en jouent \u2014 la d\u00e9cision de transformer Sainte-Sophie en mosqu\u00e9e est prise le 10 juillet 2020, mais elle est appliqu\u00e9e le 24 juillet, date de la signature officielle du trait\u00e9 de Lausanne. Par cet acte, il transforme un mus\u00e9e et un monument constitutif du patrimoine universel de l’humanit\u00e9 en une mosqu\u00e9e au b\u00e9n\u00e9fice des Turcs<\/a>. La r\u00e9islamisation est donc ins\u00e9parable du nationalisme. Il s\u2019agit de dire que ce b\u00e2timent est avant tout la propri\u00e9t\u00e9 des Turcs, en tant que musulmans. N\u2019oublions pas qu\u2019en Turquie, le nationalisme l\u2019emporte bien souvent sur l\u2019islamisme, y compris pour Erdogan et pour l\u2019AKP, surtout depuis l\u2019alliance avec le MHP (Milliyet\u00e7i Hareket Partisi, ou Parti d\u2019action nationaliste) en 2018.<\/p>\n\n\n\n Par ailleurs, l’historiographie turque prend sa revanche en r\u00e9investissant et en r\u00e9visant Lausanne, au moment m\u00eame o\u00f9 les Turcs m\u00e8nent une politique tr\u00e8s active en M\u00e9diterran\u00e9e orientale. Erdogan n\u2019a de cesse d’expliquer que le Trait\u00e9 de Lausanne \u00e9tait un mauvais trait\u00e9 parce que le statut des \u00eeles qu\u2019il pr\u00e9voit n’est pas favorable \u00e0 la Turquie. En somme, il y a un lien direct entre Sainte-Sophie, Lausanne, Chypre, les Grecs et la M\u00e9diterran\u00e9e. L’islam est au coeur de tout cela. Sainte-Sophie redevient une mosqu\u00e9e et, au m\u00eame moment, l\u2019h\u00e9ritage diplomatique d\u2019Atat\u00fcrk est contest\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Il y a un lien direct entre Sainte-Sophie, Lausanne, Chypre, les Grecs et la M\u00e9diterran\u00e9e. L’islam est au coeur de tout cela. Sainte-Sophie redevient une mosqu\u00e9e et, au m\u00eame moment, l\u2019h\u00e9ritage diplomatique d\u2019Atat\u00fcrk est contest\u00e9.<\/p>Olivier Bouquet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je vous donne un dernier exemple de l\u2019utilisation de l\u2019histoire pour justifier une nouvelle politique plus agressive en M\u00e9diterran\u00e9e. Le 3 septembre 2022, Erdogan fait un discours \u00e0 Samsun dans lequel il s’adresse directement aux Grecs, alors que les deux pays sont en pleine crise. Il fait alors r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la sanglante reconqu\u00eate de Smyrne par les Turcs qui a eu lieu un si\u00e8cle plus t\u00f4t, \u00e0 une semaine pr\u00e8s ! Erdogan dit alors aux Grecs : m\u00e9fiez-vous car cela peut se passer \u00ab en une nuit \u00bb. C\u2019est une menace tr\u00e8s explicite.<\/p>\n\n\n\n Dans cette campagne, il ne cesse de dire au peuple : la \u00ab nouvelle Turquie \u00bb commence maintenant (\u00ab yar\u0131n de\u011fil, hemen \u015fimdi \u00bb). Les traits de cette nouvelle Turquie s\u2019inspirent d\u2019un pass\u00e9 qui parle \u00e0 tous les Turcs. <\/p>\n\n\n\n\n\n Istanbul est la quatri\u00e8me ville sainte de l\u2019islam sunnite. R\u00e9islamiser Sainte-Sophie revient \u00e0 le rappeler au monde musulman en accueillant \u00e0 bras ouverts ceux qui se rendent \u00e0 Istanbul. Ce geste rappelle que ce sont les Turcs qui ont permis de faire de Constantinople la ville ultime des compagnons du Proph\u00e8te \u2014 Abu el-Ansari, tomb\u00e9 sous les murs de Byzance. De l\u00e0 viennent les r\u00e9f\u00e9rences sans complexe d’Erdogan \u00e0 J\u00e9rusalem. Il y fait r\u00e9f\u00e9rence en expliquant que les Turcs pourraient contribuer au r\u00e8glement du statut de J\u00e9rusalem, parce que les Turcs ont une l\u00e9gitimit\u00e9 qui leur viendrait de la conqu\u00eate de Constantinople.<\/p>\n\n\n\nVous venez de publier une synth\u00e8se historique, Pourquoi l’Empire ottoman ?<\/em>, qui couvre une p\u00e9riode de six si\u00e8cles, entre 1290 \u00e0 1922. L\u2019empire ottoman est \u00e0 la fois immense historiquement et g\u00e9ographiquement puisqu’il s’\u00e9tale sur plusieurs continents avec un nombre de langues et de populations extr\u00eamement important. Quelles sont les principales singularit\u00e9s ottomanes que vous identifiez ? Y a-t-il une coh\u00e9rence, une continuit\u00e9 sur ces six si\u00e8cles d’histoire et sur cet immense territoire ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n En quoi ce rapport sp\u00e9cifique \u2014 cette relation entre le <\/strong>kanun<\/em><\/strong> et la <\/strong>charia<\/em><\/strong> \u2014 explique la relation actuelle des Turcs au droit ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Comment expliquer les succ\u00e8s \u2014 aussi bien en termes d’expansion territoriale que de long\u00e9vit\u00e9 \u2014 de l’Empire ottoman ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
L’importance de la guerre dans l’Empire favoriserait le d\u00e9veloppement de l’\u00c9tat par les ressources qu\u2019il n\u00e9cessite de mobiliser. C’est ce qui expliquerait la bonne administration de l’Empire ottoman pendant six si\u00e8cles<\/strong> ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Du c\u00f4t\u00e9 des comparaisons historiques, quelle place l’histoire de l’Empire ottoman occupe-t-il <\/strong>aujourd’hui dans la campagne \u00e9lectorale et dans la Turquie contemporaine<\/strong><\/a> ? De fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, comment est-ce que ce mod\u00e8le structurellement expansionniste peut-il \u00eatre une r\u00e9f\u00e9rence, dans un monde o\u00f9 la conqu\u00eate territoriale est, sinon interdite par le droit international, du moins tr\u00e8s difficile pour des raisons politiques et g\u00e9opolitiques ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Quelles sont ses r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires et po\u00e9tiques, et ses sources d\u2019inspiration majeure ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Le n\u00e9o-ottomanisme a-t-il une influence sur l’historiographie ottomane r\u00e9cente ? Si Erdogan n’est pas historien, est ce qu’il y a certains courants historiographiques qui sont plus favoris\u00e9s que d’autres en Turquie ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
De nombreuses comparaisons sont avanc\u00e9es entre Erdogan et la figure du sultan ottoman \u2014 les estimez-vous pertinentes et quelles cons\u00e9quences en tirer pour les \u00e9lections \u00e0 venir ? Pour quelqu’un qui joue vraiment le r\u00f4le d’un sultan, comment organiser un processus \u00e9lectoral \u2014 si jamais l’\u00c9tat est vraiment personnalis\u00e9 autour d’un individu qui concentre le pouvoir ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Pourriez-vous d\u00e9velopper cette comparaison avec <\/strong>Abd\u00fclhamid II ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Vous mentionnez l\u2019id\u00e9e d’une \u00ab revanche de l’histoire \u00bb dans la logique d\u2019Erdogan, que l\u2019on pourrait illustrer par <\/strong>la r\u00e9islamisation de Sainte-Sophie, qui avait eu lieu justement le jour du quatre-vingt dix-septi\u00e8me anniversaire du trait\u00e9 de Lausanne<\/strong><\/a>. \u00c0 quel point y a-t-il un lien entre r\u00e9islamisation et revanche de l\u2019histoire ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Comment s\u2019inscrit cette r\u00e9islamisation dans la politique d’influence de la Turquie vis-\u00e0-vis du monde musulman dans son ensemble \u2014 notamment vis-\u00e0-vis des autres grandes puissances, l\u2019Arabie saoudite et l\u2019\u00c9gypte ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n