{"id":179300,"date":"2023-03-10T15:19:32","date_gmt":"2023-03-10T14:19:32","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=179300"},"modified":"2023-03-11T09:46:03","modified_gmt":"2023-03-11T08:46:03","slug":"comment-linvasion-de-lukraine-a-transforme-le-reste-du-monde-une-conversation-avec-ghassan-salame-agathe-demarais-marie-dumoulin-et-souleymane-bachir-diagne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/03\/10\/comment-linvasion-de-lukraine-a-transforme-le-reste-du-monde-une-conversation-avec-ghassan-salame-agathe-demarais-marie-dumoulin-et-souleymane-bachir-diagne\/","title":{"rendered":"Comment l\u2019invasion de l\u2019Ukraine a transform\u00e9 le monde ? une conversation avec Ghassan Salam\u00e9, Agathe Demarais, Marie Dumoulin et Souleymane Bachir Diagne"},"content":{"rendered":"\n
Je ne crois pas que le non-alignement soit de mise \u00e0 l’heure actuelle parce qu’il n’y a pas de guerre froide en cours. <\/p>\n\n\n\n
Nous sommes face \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes nouveaux, au niveau de la relation entre grandes puissances et dans la r\u00e9action des pays de la p\u00e9riph\u00e9rie. Je voudrais rappeler une anecdote que racontait souvent Steven Miller qui \u00e9ditait la revue International Security<\/em> au MIT. Au moment de la fin de la Guerre froide, les bureaux d\u2019International Security<\/em> recevaient des visiteurs qui leur demandaient si la revue allait fermer parce qu\u2019il n’y avait plus de raison de s’occuper de s\u00e9curit\u00e9 internationale maintenant qu’il n\u2019y avait plus d’ennemis, que l’Union sovi\u00e9tique avait implos\u00e9 et que le mur \u00e9tait tomb\u00e9. En r\u00e9alit\u00e9, le d\u00e9bat a \u00e9t\u00e9 ouvert. Il y a eu des tas de livres sur le sujet, de sorte que, lorsque j’\u00e9tais encore professeur \u00e0 Sciences Po, j’avais consacr\u00e9 un cours qui questionnait l’obsolescence de la guerre.<\/p>\n\n\n\n\n\n Pourtant, lorsque j’allais en Afrique ou en Asie, je n’osais pas poser la question. L\u00e0-bas, il y avait le Rwanda, le Darfour, les 4 millions de morts dans les Grands Lacs, la guerre du Y\u00e9men, celle du Myanmar o\u00f9 j’ai servi pendant un an dans la commission sur les Rohingyas. Partout, il y avait la guerre : la question de l’obsolescence \u00e9tait strictement occidentale. <\/p>\n\n\n\n Je ne dirais d\u2019ailleurs m\u00eame pas qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une question am\u00e9ricaine mais bien d\u2019une question europ\u00e9enne. C\u2019\u00e9tait un r\u00eave que les europ\u00e9ens se sont permis d\u2019avoir. La guerre est revenue et il y a une esp\u00e8ce de normalisation et d\u2019embarras de voir que le monde ne s\u2019\u00e9tonne pas : mais le reste du monde, lui, n’est pas surpris par l’irruption de cette guerre. Macron a dit \u00e0 l’Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019ONU qu\u2019 il y avait 50 guerres civiles actuellement \u2014 c\u2019est peut-\u00eatre un peu exag\u00e9r\u00e9, il y en a une trentaine \u2014 mais il y a quelques pays qui vivent constamment dans la guerre, qui ne sortent de la guerre que pour des tr\u00eaves, des cessez-le-feu, et qui y retombent imm\u00e9diatement. Il y a aujourd’hui cinq ou six guerres diff\u00e9rentes qui se font sur le sol syrien. Il y a les Isra\u00e9liens contre les Iraniens, les Iraniens contre les Am\u00e9ricains, les Turcs contre les Kurdes… La situation belliqueuse est devenue la norme pour beaucoup de peuples dans le monde. <\/p>\n\n\n\n Une bonne partie du monde a donc \u00e9t\u00e9 surprise par la surprise des Europ\u00e9ens de voir que la guerre pouvait encore \u00e9clater. Elle n\u2019est ni obsol\u00e8te ni exotique ; ce n’est pas la guerre des autres, c\u2019est aussi votre guerre, c’est aussi la guerre au c\u0153ur m\u00eame de l’Europe. Le conflit balkanique, qui a ensanglant\u00e9 toutes les ann\u00e9es 1990, a \u00e9t\u00e9 per\u00e7u comme strictement p\u00e9riph\u00e9rique \u00e0 l’Europe alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9, c’\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une guerre \u00e0 l’int\u00e9rieur du continent. C’est l\u00e0 o\u00f9 la Premi\u00e8re Guerre mondiale avait commenc\u00e9 d’ailleurs.<\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s la fin de la guerre froide, certains avaient aussi eu beau jeu d\u2019annoncer la fin des territoires. L\u00e0 encore, la guerre d’Ukraine est aussi une guerre sur un territoire, pour un territoire. Si la guerre de Ta\u00efwan \u00e9clatait demain, elle serait une guerre pour un territoire. Le dernier livre de Samuel Huntington, Who are we ? <\/em>annonce une guerre sur le territoire des \u00c9tats du Sud des \u00c9tats-Unis par une volont\u00e9 revancharde des catholiques latinos qui voudraient reprendre les \u00c9tats qu’ils avaient perdus\u2026 Le territoire n’a pas disparu : il reste un enjeu capital et c’est la deuxi\u00e8me le\u00e7on que l’on peut tirer de cette guerre.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Ukraine montre \u00e9galement, et c\u2019est la troisi\u00e8me le\u00e7on importante, qu\u2019il y a en effet un v\u00e9ritable d\u00e9bat sur la mani\u00e8re de qualifier les grandes puissances. Poutine tente, de mani\u00e8re path\u00e9tique, de d\u00e9montrer au monde que la Russie reste une puissance. Edward Luttwak avait d\u00e9fini une grande puissance par deux choses : premi\u00e8rement, la possibilit\u00e9 qu’elle a de faire la guerre sans avoir besoin d’alli\u00e9s \u2014 et la Russie pour le moment n’a pas d’alli\u00e9 sur le terrain. Deuxi\u00e8mement, la possibilit\u00e9 pour la puissance de faire une guerre pour une raison qui ne lui est pas vitale. La guerre qui est en cours en Ukraine est vitale pour l’Ukraine, elle ne l’est pas pour les Russes. Poutine est en train de tenter de montrer \u00e0 travers l’Ukraine que la Russie est encore une grande puissance. Pourquoi tenter de prouver cela ? Il avait d\u00e9j\u00e0 essay\u00e9 de le faire en insistant sur la tenue d\u2019un sommet bilat\u00e9ral entre lui et Biden apr\u00e8s qu\u2019il eut \u00e9t\u00e9 \u00e9lu, qui avait eu lieu \u00e0 Gen\u00e8ve, mais cela n’avait pas calm\u00e9 ses ardeurs. <\/p>\n\n\n\n En r\u00e9alit\u00e9, ce que Poutine cherche \u2014 et ce que les grandes puissances cherchent dans le syst\u00e8me international \u2014 c’est g\u00e9n\u00e9ralement un processus de polarisation. La polarisation sert l’int\u00e9r\u00eat des grandes puissances. Or le processus de globalisation auquel on a assist\u00e9 pendant quatre d\u00e9cennies a cass\u00e9 la logique de polarisation de mani\u00e8re assez brutale. <\/p>\n\n\n\n\n\n Il existait une division entre deux th\u00e8ses : la premi\u00e8re selon laquelle il n’y avait pas de polarisation parce que le monde \u00e9tait unipolaire, qu’il n\u2019existait qu’une seule grande puissance qui avait les moyens de projeter des forces et de gagner des guerres tr\u00e8s loin de fronti\u00e8res, les \u00c9tats-Unis d’Am\u00e9rique ou une deuxi\u00e8me qui pr\u00f4nait l’existence d\u2019un syst\u00e8me apolaire. On est en train d\u2019assister \u00e0 une tentative de la part de Poutine assez difficile, path\u00e9tique et jusqu’ici non r\u00e9ussie, de repolariser le syst\u00e8me international. Les \u00c9tats-Unis ne sont pas contre cette id\u00e9e de polarisation. Biden a tent\u00e9 en d\u00e9cembre dernier de donner un contenu id\u00e9ologique \u00e0 cette guerre, en disant qu\u2019il s\u2019agissait de la ligue des d\u00e9mocraties contre la ligue des dictatures \u2014 ou des quasi-dictatures. Cela rappelle un peu la polarisation des ann\u00e9es 1930, celle des puissances de l’axe d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et des d\u00e9mocraties de l\u2019autre. Cela n’a pas march\u00e9 parce qu’il y a des quasi-d\u00e9mocraties comme l’Afrique du Sud ou l’Inde qui sont rest\u00e9es relativement sur leurs r\u00e9serves. C’est pourquoi si vous regardez de pr\u00e8s le vote \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des Nations Unies, il y a eu beaucoup de r\u00e9ticences \u00e0 voter avec l’Occident sur les d\u00e9cisions de principes. En revanche, le vote est vite remont\u00e9 \u00e0 143 quand il a fallu d\u00e9l\u00e9gitimer l’annexion du Donbass par la Russie. Et il n’a pas fallu beaucoup d’efforts pour la diplomatie occidentale pour obtenir ce r\u00e9sultat. <\/p>\n\n\n\n Si les grandes puissances aspirent \u00e0 la polarisation, les autres pays n\u2019en veulent pas. La globalisation a permis le d\u00e9veloppement non pas du non-alignement, mais de l’opportunisme comme principe de politique \u00e9trang\u00e8re. L’Inde, l’Afrique du Sud, le Nig\u00e9ria, les pays du Golfe ont une politique qui, sur le domaine p\u00e9trolier, veut continuer \u00e0 se concerter avec les russes. Ces pays veulent continuer \u2014 quand ils en ont les moyens \u2014 \u00e0 acheter des armes en Occident. Ils peuvent aider \u00e0 limiter l’immigration comme ne pas le faire. La Turquie d\u2019Erdo\u011fan est le type m\u00eame de la politique opportuniste, mais ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. L’opportunisme est devenu un choix strat\u00e9gique permis par la globalisation. Il existait un malentendu qui n’a \u00e9t\u00e9 effac\u00e9 ou nuanc\u00e9 qu\u2019au moment du vote sur l’annexion du Donbass o\u00f9 chaque pays a pens\u00e9 \u00e0 sa province, \u00e0 son propre Donbass qui risquerait d’\u00eatre occup\u00e9 par un pays voisin. C\u2019est pourquoi tous ces pays ont vot\u00e9 en faveur de l’int\u00e9grit\u00e9 territoriale.<\/p>\n\n\n\n La globalisation a permis le d\u00e9veloppement non pas du non-alignement, mais de l’opportunisme comme principe de politique \u00e9trang\u00e8re. L’opportunisme est devenu un choix strat\u00e9gique permis par la globalisation.<\/p>Ghassan Salam\u00e9<\/strong><\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Enfin, Poutine nous impose aujourd’hui aussi la question du nucl\u00e9aire, qui est banalis\u00e9e depuis le d\u00e9but de ce conflit. On a enseign\u00e9 depuis quarante ou cinquante ans que le recours au nucl\u00e9aire ne se ferait pas en temps de paix ; il ne se ferait qu\u2019\u00e0 l\u2019occasion d\u2019une guerre conventionnelle o\u00f9 la partie la plus forte se trouverait en difficult\u00e9 et pourrait \u00eatre amen\u00e9e \u00e0 utiliser le nucl\u00e9aire. L’Ukraine aurait pu disposer de l\u2019arme nucl\u00e9aire. Or une puissance nucl\u00e9aire n’aurait pas pu \u00eatre envahie. C’est la le\u00e7on que les Iraniens ont tir\u00e9e du cas irakien et que beaucoup de pays tirent de l’affaire ukrainienne. Il faut s\u2019y attendre : les lendemains seront extr\u00eamement difficiles pour le trait\u00e9 sur la non-prolif\u00e9ration des armes nucl\u00e9aires. Une fois la guerre termin\u00e9e, la question de la prolif\u00e9ration va revenir au c\u0153ur de nos pr\u00e9occupations.<\/p>\n\n\n\n On parle souvent des pays non occidentaux comme s’ils \u00e9taient un bloc uni mais je ne suis pas certaine qu’ils le soient exactement. Peu apr\u00e8s le d\u00e9but du conflit, The Economist<\/em> avait publi\u00e9 une carte du monde qui montrait que deux tiers de la population mondiale vivait dans des pays qui \u00e9taient neutres ou qui soutenaient la Russie. La Russie a donc des r\u00e9serves de soutien, notamment dans les pays en d\u00e9veloppement. L\u2019alignement pro-russe de la Chine et la question indienne gonflent ces statistiques mais cela r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement une forte influence russe en Afrique avec beaucoup d’op\u00e9rations de d\u00e9sinformation de propagande. Cette propagande utilise les sanctions comme bouc-\u00e9missaire de tous les probl\u00e8mes que l\u2019Afrique rencontre. <\/p>\n\n\n\n Il y a \u00e9galement la question de la fragmentation g\u00e9opolitique, avec trois blocs qui \u00e9mergent : un premier bloc occidental men\u00e9 par les \u00c9tats-Unis \u2014 m\u00eame si c’est assez d\u00e9sagr\u00e9able pour nous Europ\u00e9ens \u2014, un deuxi\u00e8me bloc men\u00e9 par la Chine dans un contexte d’affrontement direct entre les \u00c9tats-Unis et la Chine et un troisi\u00e8me bloc surtout compos\u00e9 de pays \u00e9mergents. La question est de savoir avec quels pays ils vont s’aligner. Il faut aussi se demander si l’Union europ\u00e9enne parviendra \u00e0 une certaine autonomie, notamment dans le domaine financier, pour faire \u00e9merger un autre bloc ind\u00e9pendant.<\/p>\n\n\n\n On assiste \u00e9galement \u00e0 une fragmentation croissante dans les domaines \u00e9conomiques et financiers, en lien avec les sanctions. Il existe une fragmentation \u00e9conomique dans les mati\u00e8res premi\u00e8res parce que le prix \u00e0 l\u2019export du p\u00e9trole russe a \u00e9t\u00e9 plafonn\u00e9 par le G7 et de l’Union europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n On a donc plusieurs march\u00e9s du p\u00e9trole qui se font concurrence aujourd\u2019hui : un premier march\u00e9 pour le p\u00e9trole russe, un second pour le p\u00e9trole des autres pays. On retrouve \u00e9galement un d\u00e9couplage des cha\u00eenes d’approvisionnement avec la production par la Russie d’\u00e9nergie, certes, mais \u00e9galement de mati\u00e8res premi\u00e8res comme l’or, les c\u00e9r\u00e9ales, les engrais et les m\u00e9taux. Du fait de ce ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9couplage des pays occidentaux, la Russie cherche \u00e0 se \u00ab re-coupler \u00bb avec des pays \u00e9mergents. Plus directement li\u00e9 aux sanctions, on voit l’\u00e9mergence d’un certain nombre de m\u00e9canismes financiers non-occidentaux. Actuellement, les sanctions financi\u00e8res reposent sur l’h\u00e9g\u00e9monie du dollar et des m\u00e9canismes financiers occidentaux, parce qu’il n’y a pas vraiment d’alternative. La Chine, la Russie, l’Iran, le Venezuela, un certain nombre de pays qui n’ont pas de tr\u00e8s bonnes relations avec les pays occidentaux, d\u00e9veloppent des m\u00e9canismes financiers, non pas pour contourner les sanctions, mais pour s\u2019en vacciner. C\u2019est une strat\u00e9gie v\u00e9ritablement pr\u00e9ventive. Ces m\u00e9canismes de pr\u00e9vention sont la d\u00e9dollarisation, les alternatives \u00e0 SWIFT (la coop\u00e9rative belge qui connecte toutes les banques entre elles), le CIPS \u2014 son pendant chinois \u2014 et \u00e9galement le recours aux monnaies digitales \u00e9mises par les banques centrales. \u00c0 long terme, les sanctions financi\u00e8res occidentales risquent donc de devenir inefficaces et cela poserait \u00e9videmment un probl\u00e8me majeur pour les diplomaties occidentales.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 long terme, les sanctions financi\u00e8res occidentales risquent de devenir inefficaces et cela poserait \u00e9videmment un probl\u00e8me majeur pour les diplomaties occidentales.<\/p>Agathe Demarais<\/strong><\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La Russie utilise les sanctions comme nouvelle arme de propagande ; la machine russe de propagande tourne \u00e0 plein r\u00e9gime. Dans les pays \u00e9mergents, Moscou accuse les sanctions de tous les maux : elles menaceraient leur s\u00e9curit\u00e9 alimentaire et \u00e9nerg\u00e9tique et auraient tous les m\u00e9faits possibles. En parall\u00e8le, la Russie clame que les sanctions ne marchent pas contre sa propre \u00e9conomie. L’id\u00e9e est de surfer sur le ressentiment \u00e0 l’\u00e9gard des anciennes puissances coloniales, notamment en Afrique \u2014 et ce n’est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau. Les sanctions sont une brique suppl\u00e9mentaire dans l’\u00e9difice construit par la Russie pendant la pand\u00e9mie de Covid, durant laquelle elle menait des campagnes de d\u00e9sinformation en pr\u00e9tendant que les Occidentaux gardaient tous les vaccins pour eux \u2014 alors que la Chine fait la m\u00eame chose \u2014 pour ensuite leur vendre leur propre vaccin et faire de la diplomatie vaccinale. Il s\u2019agit alors de discr\u00e9diter, d’intimider voire d’attaquer les personnes qui disent que les sanctions fonctionnent.<\/p>\n\n\n\n Comment lutter contre cette nouvelle arme de propagande qui s\u2019attaque aux sanctions ? C\u2019est un enjeu majeur, difficile, pour les diplomaties occidentales. Les pays en d\u00e9veloppement repr\u00e9sentent un bloc non uni mais courtis\u00e9 par la Russie, par la Chine, et, on l’esp\u00e8re, par les pays occidentaux. Il y a des initiatives am\u00e9ricaines, par exemple en R\u00e9publique centrafricaine, pour \u00e9liminer la pr\u00e9sence du groupe Wagner russe de paramilitaires en \u00e9change d\u2019aide \u00e0 la formation d\u2019une arm\u00e9e propre \u00e0 la Centrafrique, sans effets pour l\u2019instant.<\/p>\n\n\n\n Il est facile de dire que la Russie pivote vers la Chine et qu\u2019elle soutient la Russie mais ce n’est pas vraiment la r\u00e9alit\u00e9. Si on regarde les donn\u00e9es dont on dispose, la Russie pivote vers la Chine parce qu\u2019il s\u2019agit de son unique option, mais la Chine, elle, ne pivote pas vers la Russie. C’est un lieu commun de dire qu\u2019il y a un pivot russo-chinois. Quand on regarde les statistiques des douanes chinoises, on constate que les exportations chinoises vers la Russie n’ont pas beaucoup augment\u00e9 l’an dernier. C’est important puisque les sanctions en 2022 ont notamment frapp\u00e9 la capacit\u00e9 de la Russie \u00e0 importer des composants de haute technologie, des composants pour les avions, les voitures et les semi-conducteurs \u00e9videmment. Pour la Russie, trouver des fournisseurs alternatifs est une priorit\u00e9 ; elle se tourne \u00e9videmment vers la Chine mais on voit que les entreprises chinoises ne semblent pas press\u00e9es d’aller sur le march\u00e9 russe.<\/p>\n\n\n\n La hausse des exportations chinoises vers la Russie s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 13 %, cela peut para\u00eetre beaucoup mais c’est dans la moyenne de la hausse des exportations chinoises vers ses principaux partenaires commerciaux. La Russie n’absorbe que 2 % des exportations chinoises, ce sont des ordres de grandeurs tr\u00e8s faibles. Les exportations de la Chine vers la Russie sont comparables \u00e0 celles qu\u2019elle m\u00e8ne vers la Tha\u00eflande qui est une \u00e9conomie quatre fois plus petite que la Russie. Pourquoi ? La peur des sanctions secondaires am\u00e9ricaines ? Pour l’instant, il n’y en a pas contre la Russie, \u00e0 l\u2019exception du secteur militaire. La r\u00e9cession sur le march\u00e9 russe ? Le manque de protection des droits de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle en Russie ? La question sera de savoir ce qui va se passer en 2023. Est-ce qu’il y aura des investissements \u00e9galement chinois en Russie ? Pour l’instant, cela ne semble pas \u00eatre le cas, du moins, pas de fa\u00e7on massive, mais il sera int\u00e9ressant d\u2019\u00e9tudier ces questions \u00e0 l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n Je vais entrer dans cette question par un point qui a \u00e9t\u00e9 soulign\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment : le nombre de pays qui ont \u00e9t\u00e9 contre l\u2019annexion a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s important. Les pays africains s\u2019y opposaient. En revanche, l’abstention a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s suivie sur le continent africain lorsqu’il a fallu juger le fond du conflit. Les principes sur lesquels l\u2019Union africaine s\u2019est constitu\u00e9e insistent sur une hostilit\u00e9 totale \u00e0 l\u2019id\u00e9e d’annexion et reposent sur l\u2019intangibilit\u00e9 des fronti\u00e8res. Au moment de la d\u00e9colonisation, les fronti\u00e8res africaines ont \u00e9t\u00e9 per\u00e7ues comme absurdes, elles ont d\u00e9truit des coh\u00e9rences \u00e9conomiques et culturelles du pass\u00e9. Mais d\u00e8s qu\u2019on les remettait en question, c\u2019\u00e9tait la guerre de tous contre tous sur le continent africain. Opter pour l\u2019intangibilit\u00e9 des fronti\u00e8res a \u00e9t\u00e9 l\u2019une des mesures les plus sages. Ce fut une une relative r\u00e9ussite, \u00e0 part pour trois cas \u2014 le Biafra, l’Ethiopie et l’Erythr\u00e9e, et, plus tard, le Soudan. \u00c9tant donn\u00e9 que les Africains ont constitu\u00e9 leur propre union sur ce principe l\u00e0, pourquoi voter comme un seul homme contre une guerre qui pr\u00e9sente visiblement un agresseur, un agress\u00e9 et des fronti\u00e8res viol\u00e9es ? <\/p>\n\n\n\n Il faudrait \u00e9viter de penser qu\u2019au fond les Africains seraient toujours manipul\u00e9s par les uns ou par les autres. Je pr\u00e9f\u00e8re partir du principe qu\u2019ils savent ce qu\u2019ils font. Au premier anniversaire de la guerre, la notion de non alignement \u2014 cet anachronisme \u2014 a \u00e9t\u00e9 r\u00e9p\u00e9t\u00e9e lorsque l\u2019actuel Pr\u00e9sident de l\u2019Union africaine a fait la passation de service avec son successeur. Il a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00ab nous ne nous alignerons pas<\/em> \u00bb. Pourquoi ? Quelle a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re r\u00e9action de l\u2019Union africaine contre la guerre en Ukraine ? Elle a contest\u00e9 le tri des r\u00e9fugi\u00e9s o\u00f9 les Africains ont \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9s. Derri\u00e8re ce ph\u00e9nom\u00e8ne se profilait l\u2019id\u00e9e qu\u2019il y a r\u00e9fugi\u00e9 <\/em>et r\u00e9fugi\u00e9.<\/em> Dans le reste du monde, il est banal de consid\u00e9rer que les r\u00e9fugi\u00e9s sont oblig\u00e9s de s\u2019en remettre \u00e0 la solidarit\u00e9 des autres. L\u2019Europe ne connaissait plus les r\u00e9fugi\u00e9s en d\u00e9sh\u00e9rence dont parlait Hannah Arendt apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. Les r\u00e9seaux sociaux se sont \u00e9mus de cela. Par cons\u00e9quent, il \u00e9tait difficile pour les chefs d’\u00c9tat africains d\u2019aller contre cette opinion publique.<\/p>\n\n\n\n L\u2019autre aspect \u00e0 consid\u00e9rer est que la Russie a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de l\u2019aura anti-imp\u00e9rialiste de l\u2019URSS. Il ne faut pas oublier que l’Afrique du Sud, un des g\u00e9ants de l’Afrique, a soutenu la Russie. Elle s\u2019est souvenue que l\u2019ANC \u00e9tait soutenue par l\u2019URSS \u00e0 un moment o\u00f9 l’Occident manifestait une grande mansu\u00e9tude vis-\u00e0-vis de l’apartheid en Afrique du Sud. Les campagnes de boycott ne marchaient pas tr\u00e8s bien. Il y a une m\u00e9moire de ce pass\u00e9, qui a r\u00e9ussi \u00e0 concat\u00e9ner des \u00e9l\u00e9ments anachroniques. La Russie n’est pas l’URSS mais l’Afrique du Sud s’est rang\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 de la Russie \u00e0 cause de cela. Les autres pays qui sont engag\u00e9s dans cet anachronisme du non-alignement l\u2019ont fait par facilit\u00e9. Il s’agissait pour eux de garder une certaine capacit\u00e9 de n\u00e9gociation de leurs int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n\n\n\n R\u00e9cemment, le pr\u00e9sident Zelensky a \u00e9mis l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019entrer en contact avec l’Union africaine. Il voulait faire en sorte d\u2019avoir une diplomatie ukrainienne active en Afrique. Je crois que c\u2019est une direction importante dans laquelle il faut aller.<\/p>Souleymane Bachir Diagne<\/strong><\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le deuxi\u00e8me grand moment d\u2019intervention pour l\u2019Union africaine a \u00e9t\u00e9 lorsqu\u2019elle a envoy\u00e9 son Pr\u00e9sident, Macky Sall, en Russie pour rencontrer Poutine. On en conna\u00eet la raison profonde : il fallait parler c\u00e9r\u00e9ales et semences. Ce qui \u00e9tait en jeu \u00e9tait la famine possible en Afrique. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que beaucoup d\u2019Africains, moi y compris, se sont rendus compte d\u2019\u00e0 quel point l\u2019Afrique \u00e9tait d\u00e9pendante de l’Ukraine et de la Russie pour des denr\u00e9es aussi vitales que l’approvisionnement en c\u00e9r\u00e9ales et en semences. \u00c0 la suite de cette rencontre, Sall a pu d\u00e9clencher le processus \u2014 dans lequel la Turquie est intervenue \u2014 pour assurer le transfert des c\u00e9r\u00e9ales. Il a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 que Poutine avait tenu parole en la mati\u00e8re. Il ne faut pas se voiler la face : il y a une machine tr\u00e8s active sur les r\u00e9seaux sociaux qui poussent les pays africains \u00e0 prendre ces positions. R\u00e9cemment, le pr\u00e9sident Zelensky a \u00e9mis l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019entrer en contact avec l’Union africaine. Il voulait faire en sorte d\u2019avoir une diplomatie ukrainienne active en Afrique. Je crois que c\u2019est une direction importante dans laquelle il faut aller : le temps o\u00f9 l\u2019on pouvait compter sur le vote des pays africains en leur demandant de suivre dans une certaine direction est r\u00e9volu. La d\u00e9marche du Pr\u00e9sident Zelensky en faveur de l’intangibilit\u00e9 des fronti\u00e8res est un discours qui peut \u00eatre tenu. Je souhaite que, dans cette deuxi\u00e8me ann\u00e9e de guerre dans laquelle nous entrons malheureusement, les choses aillent dans cette direction.<\/p>\n\n\n\n\n\n Quand on lit les choses sur l’Asie centrale, on a effectivement le sentiment que la Russie perd de l’influence dans cette r\u00e9gion. Mais je voudrais aussi parler du Caucase du Sud et je m’excuse par avance de devoir le faire de mani\u00e8re extr\u00eamement superficielle : ces deux r\u00e9gions sont tr\u00e8s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes et pourtant je vais en parler dans un seul panier parce qu’il y a aussi des tendances similaires. On a le sentiment dans ces r\u00e9gions que la Russie est en train de perdre du terrain alors m\u00eame que l’ann\u00e9e 2022 a vu plut\u00f4t une intensification des relations de la Russie, au moins avec les pays d’Asie centrale. Sur le plan politique, Poutine s’est rendu dans l’ensemble des pays d’Asie centrale l’ann\u00e9e derni\u00e8re \u2014 c’\u00e9tait seulement la troisi\u00e8me fois depuis son arriv\u00e9e au pouvoir en 2000 qu\u2019il le faisait (en 2000, puis 2002 et donc en 2022). <\/p>\n\n\n\n On a \u00e9galement assist\u00e9 \u00e0 une intensification des relations \u00e9conomiques aussi bien sur le plan des investissements russes et des transferts financiers de la Russie vers les pays du Caucase et de l’Asie centrale, que des \u00e9changes commerciaux avec la Russie. Pour essayer de faire sens de ce paradoxe, il faut d\u00e9velopper quatres id\u00e9es principales. <\/p>\n\n\n\n D\u2019abord, le Caucase et l’Asie centrale sont tr\u00e8s directement touch\u00e9s par la guerre. Sur le plan \u00e9conomique, c’est \u00e9vident : j\u2019ai d\u00e9crit les effets positifs li\u00e9s \u00e0 la hausse des exportations. Dans les semaines qui ont suivi le 24 f\u00e9vrier, les monnaies nationales ont perdu 20 \u00e0 30 % de leur valeur en tr\u00e8s peu de temps. Il y a \u00e9galement la crainte pour certains de ces pays d’une diminution des transferts des populations immigr\u00e9es en Russie. Or pour le Kurdistan ou le Tadjikistan, cela repr\u00e9sente jusqu’au quart du PIB. Le Kazakhstan a perdu 1,5 point de croissance par rapport \u00e0 ce qu\u2019elle aurait pu \u00eatre s\u2019il n\u2019y avait pas eu la guerre. Il y a \u00e9galement eu des tensions inflationnistes, notamment dans les pays qui ont accueilli une tr\u00e8s forte \u00e9migration russe. C’est sans doute le deuxi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment important de l’impact de cette guerre : des centaines de milliers de Russes ont quitt\u00e9 leur pays en mars d’abord, puis en septembre apr\u00e8s la mobilisation. Ils sont partis en G\u00e9orgie, en Arm\u00e9nie, au Kirghizistan, au Kazakhstan. Il y a peu de chiffres, on ne sait pas combien sont rest\u00e9s. On a vu dans un premier temps un discours tr\u00e8s accueillant des gouvernements soutenant que cette main-d’\u0153uvre form\u00e9e allait avoir un impact positif pour les \u00e9conomies. Ensuite, des opinions plus divis\u00e9es sont apparues craignant \u00e0 la fois l\u2019augmentation du co\u00fbt de la vie et le risque qu\u2019il y ait, parmi ces populations, des porteurs d’un agenda imp\u00e9rialiste suscitant des tensions politiques localement. Assez rapidement, plusieurs pays de la r\u00e9gion \u2014 tels que le Kazakhstan et la G\u00e9orgie \u2014 ont modifi\u00e9 les r\u00e8gles relatives au s\u00e9jour des Russes pour essayer de juguler ceux qui resteraient sur place.<\/p>\n\n\n\n Les pays du Caucase et d\u2019Asie centrale se sont efforc\u00e9s au cours de cette ann\u00e9e de garder leur distance avec la guerre. On l’a vu dans les votes \u00e0 l’Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des Nations Unies \u2014 \u00e0 l’exception de la G\u00e9orgie qui a elle-m\u00eame des r\u00e9gions occup\u00e9es sur son territoire. Tous les autres se sont soit abstenus, soit n’ont pas pris part au vote. Le message est de ne pas soutenir la Russie sans s’y opposer frontalement non plus. Dans les d\u00e9clarations officielles, les pays d’Asie centrale s’en tiennent au principe de souverainet\u00e9 l’int\u00e9grit\u00e9 territoriale et au respect du droit international pour les raisons qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9crites s\u2019agissant de l\u2019Afrique. Les pays d’Asie centrale ont aussi appel\u00e9 leurs ressortissants \u00e0 ne pas se laisser enr\u00f4ler dans les rangs de l\u2019arm\u00e9e russe. Le succ\u00e8s fut mitig\u00e9 car il y a eu des morts tadjikes et kirghizes qui avaient \u00e9t\u00e9 recrut\u00e9s dans les prisons russes ou parce qu\u2019on leur avait fait miroiter un acc\u00e8s facilit\u00e9 \u00e0 la citoyennet\u00e9. C’est plus compliqu\u00e9 pour l’Arm\u00e9nie et l’Azerba\u00efdjan parce qu’ils ont leur propre conflit. Au total, aucun pays de la r\u00e9gion ne s’est align\u00e9 sur les sanctions europ\u00e9ennes, pas m\u00eame la G\u00e9orgie malgr\u00e9 son discours pro-europ\u00e9en. Tous ont indiqu\u00e9 ne pas souhaiter non plus \u00eatre utilis\u00e9s pour le contournement des sanctions. L\u00e0 aussi le r\u00e9sultat est mitig\u00e9 : les statistiques commerciales font en effet ressortir la mise en place probable de m\u00e9canismes de contournement des sanctions.<\/p>\n\n\n\n Les opinions sont divis\u00e9es sur le conflit et il y a potentiellement des risques de d\u00e9stabilisation pour certains de ces pays. En G\u00e9orgie, on a vu des manifestations massives de soutien \u00e0 l’Ukraine et en m\u00eame temps une politique du gouvernement qui est beaucoup plus en retrait et qui consiste surtout \u00e0 ne pas se confronter \u00e0 la Russie. On a \u00e9galement assist\u00e9 r\u00e9cemment \u00e0 des d\u00e9clarations de Sergei Lavrov saluant la prudence du gouvernement g\u00e9orgien, ce qui signifie que les Russes ont bien per\u00e7u le message. Les sujets de politique int\u00e9rieure sont tr\u00e8s polaris\u00e9s. On ne peut donc pas sous-estimer le potentiel de d\u00e9stabilisation.<\/p>\n\n\n\n Au Kazakhstan, les sondages r\u00e9alis\u00e9s par des ONG locales en mars et en novembre montrent une \u00e9volution : aujourd’hui, 22 % de la population soutient l’Ukraine contre 10 % en mars ; 13 % soutiennent la Russie contre 39 % en mars. L\u2019opinion s\u2019est invers\u00e9e sur le soutien aux uns et aux autres. 22 % des kazakhes consid\u00e8rent que la Russie m\u00e8ne une guerre de conqu\u00eate contre 18 % qui consid\u00e8rent qu’elle se bat contre l’OTAN. Ils sont r\u00e9ceptifs au narratif russe. Ils \u00e9taient 36 % en mars. 15 % estiment qu’elle se bat contre des nazis alors qu\u2019ils \u00e9taient 30 % en mars. Il y a donc une \u00e9volution majeure. Les facteurs les plus discriminants dans ces sondages sont l’\u00e2ge : les sond\u00e9s jeunes sont favorables \u00e0 l’Ukraine tandis que les vieux sont plus proches des positions russes. Il s’agit d\u2019une traduction de l’h\u00e9ritage de la socialisation sovi\u00e9tique. Au Kazakhstan, il y a eu des initiatives de solidarit\u00e9 avec l’Ukraine et puis des manifestations qui ont \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9es. C’est clairement un signal donn\u00e9 par le gouvernement \u00e0 la Russie de soutien \u00e0 l’Ukraine. Dans ce pays, la guerre agit comme le catalyseur d’un d\u00e9bat sur l’identit\u00e9 nationale dans des cat\u00e9gories de population qui \u00e9taient tr\u00e8s largement russifi\u00e9es. Les classes moyennes urbaines s\u2019interrogent sur ce qu’est l’identit\u00e9 kazakhe et reprennent \u00e0 leur compte des cat\u00e9gories d’analyses postcoloniales qui n\u2019existaient pas dans cette r\u00e9gion auparavant. C\u2019est un processus de construction identitaire compl\u00e8tement nouveau, qui risque de se d\u00e9velopper et d’avoir des effets int\u00e9ressants.<\/p>\n\n\n\n Les sond\u00e9s jeunes sont favorables \u00e0 l’Ukraine tandis que les vieux sont plus proches des positions russes. Il s’agit d\u2019une traduction de l’h\u00e9ritage de la socialisation sovi\u00e9tique.<\/p>Marie Dumoulin<\/strong><\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Plut\u00f4t qu’un recul de l’influence russe, on assiste \u00e0 une politique plus assum\u00e9e, plus visible, de diversification des options de politique \u00e9trang\u00e8re, donc un plus grand opportunisme on le disait auparavant. Les pays de la r\u00e9gion se tournent vers diff\u00e9rents partenaires pour diversifier les options leur permettant de se d\u00e9senclaver en termes de transport et d’exportation. <\/p>\n\n\n\n La Russie n’est plus non plus per\u00e7ue comme l’arbitre des conflits r\u00e9gionaux \u2014 sans doute davantage parce qu’elle ne joue pas ce r\u00f4le que parce qu’elle n’en a plus la capacit\u00e9. En r\u00e9alit\u00e9, elle ne souhaite pas s’ali\u00e9ner dans la r\u00e9gion. Elle veut conserver les soutiens comme dans le conflit entre l’Arm\u00e9nie et l’Azerba\u00efdjan : la Russie cherche \u00e0 m\u00e9nager l’Azerba\u00efdjan qui pourrait sinon facilement se tourner vers la Turquie et d’autres. Or l’Arm\u00e9nie est son alli\u00e9 traditionnel, qui est membre d’alliances autour de la Russie. Ne pas soutenir la Russie, c’est tr\u00e8s directement remettre en cause la cr\u00e9dibilit\u00e9 de ces alliances ; c’est pourtant ce qu’elle a fait. L’Arm\u00e9nie prend aussi ses distances parce qu’elle ne s’estime pas assez soutenue. On assiste moins \u00e0 un recul de l’influence russe en Asie centrale et dans le Caucase qu’\u00e0 une plus grande assertivit\u00e9 de ces pays dans la poursuite de leurs int\u00e9r\u00eats nationaux \u2014 y compris, le cas \u00e9ch\u00e9ant, par des moyens militaires et pour remettre en cause les fronti\u00e8res \u00e9vit\u00e9es par l’Union sovi\u00e9tique (c’est le cas entre l’Arm\u00e9nie et l’Azerba\u00efdjan et entre le Tadjikistan et le Kazakhstan). Il n’en reste pas moins que la Russie demeure un acteur central avec lequel ces pays ont essay\u00e9 de tirer le maximum de b\u00e9n\u00e9fices. <\/p>\n\n\n\n Le mod\u00e8le russe pr\u00e9sente aussi des attraits pour des \u00e9lites \u00e0 la fois autoritaires et kleptocratiques<\/a> qui sont beaucoup moins inspir\u00e9es par le mod\u00e8le ukrainien, m\u00eame si les soci\u00e9t\u00e9s, elles, le sont plus. La logique des processus de constructions nationales qui a eu depuis 1991 et m\u00eame avant perdure. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne est sans doute acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 par la guerre en Ukraine, mais c\u2019est aussi notre perception de cet espace qui change. Si on avait davantage pris en compte les sp\u00e9cificit\u00e9s de ces soci\u00e9t\u00e9s, on serait peut-\u00eatre moins surpris par ce qu’on per\u00e7oit aujourd’hui comme des paradoxes qui sont en r\u00e9alit\u00e9 des trajectoires qui \u00e9taient en place plusieurs ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n\n\n En r\u00e9alit\u00e9, l’issue de ce conflit int\u00e9resse beaucoup de personnes et pas uniquement les Ukrainiens et les Russes. Prenons comme premier sc\u00e9nario la d\u00e9faite de la Russie. Cela voudrait dire un isolement de l\u2019Iran et, contrairement \u00e0 ce qu’on pense g\u00e9n\u00e9ralement, un revers pour la Chine. Il y aurait aussi une r\u00e9affirmation de la puissance de projection et d’influence des \u00c9tats-Unis d’Am\u00e9rique avec un syst\u00e8me international qui redeviendrait momentan\u00e9ment unipolaire. Si on prend le sc\u00e9nario inverse, une victoire de l’Ukraine, cela d\u00e9rangerait les pays qui se sont alli\u00e9s avec la Russie pour le march\u00e9 p\u00e9trolier et la fourniture d\u2019armes. L’Inde a certainement baiss\u00e9 ses commandes d’armes russes mais continue d’\u00eatre aliment\u00e9 \u00e0 65 % d’armements russes. Il en va de m\u00eame pour la Chine. Les sc\u00e9narios extr\u00eames des deux c\u00f4t\u00e9s ont des effets sur le syst\u00e8me international qui sont capitaux.<\/p>\n\n\n\n La question qui se pose est donc sans doute la suivante : et s’il y avait un sc\u00e9nario interm\u00e9diaire ? S’il y avait un sc\u00e9nario de gel du conflit, une solution insatisfaisante pour l’un comme pour l’autre, mais qui mettrait fin \u00e0 une confrontation g\u00e9n\u00e9rale ? Une des le\u00e7ons les plus inqui\u00e9tantes \u00e0 tirer du conflit concerne le nucl\u00e9aire. Une vingtaine de pays de seuil se trouveraient g\u00ean\u00e9s, pas uniquement en Europe mais aussi en Asie. Le Japon, pris entre la Russie, la Chine, la Cor\u00e9e du Nord, a tout \u00e0 fait les moyens de se doter de l\u2019arme nucl\u00e9aire. Si la garantie am\u00e9ricaine faite \u00e0 l’Ukraine n’est pas respect\u00e9e parce que le conflit se termine par une d\u00e9faite ou par la perte du Donbass, le Japon tirera une conclusion qui est \u00e9vidente. C’est pourquoi l’issue de ce conflit va au-del\u00e0 des autres conflits auxquels on a particip\u00e9. Si l\u2019issue est plus radicale, dans un sens ou dans un autre, cela va cr\u00e9er un syst\u00e8me international tout \u00e0 fait nouveau dont on ne reconna\u00eet pas vraiment les traits.<\/p>\n\n\n\n Pour r\u00e9pondre, je reviendrai \u00e0 l’id\u00e9e de fragmentation : la guerre en Ukraine est un acc\u00e9l\u00e9rateur de tendances pr\u00e9existantes. C\u2019est la conjonction de la guerre en Ukraine et de la pand\u00e9mie de coronavirus qui a vraiment acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 la fragmentation. Il y a \u00e9videmment une fragmentation g\u00e9opolitique et la faillite du multilat\u00e9ralisme, puisque l’ONU n’est malheureusement pas un acteur majeur de la question ukrainienne aujourd’hui \u2014 de m\u00eame que l\u2019OMS n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un acteur majeur dans la question du coronavirus. Un certain nombre de pays ont pris des d\u00e9cisions unilat\u00e9rales, de fa\u00e7on ind\u00e9pendante. L’opportunisme de certains pays ressort tr\u00e8s fortement avec une volont\u00e9 d’autonomie qui est aussi cons\u00e9cutive \u00e0 la pand\u00e9mie de coronavirus. Il s\u2019agit d\u2019un chacun pour soi \u00e0 nouveau pour se sortir au mieux d\u2019une situation difficile, compte tenu des effets \u00e9conomiques tr\u00e8s n\u00e9gatifs de la guerre. Outre l\u2019enjeu li\u00e9 \u00e0 l’efficacit\u00e9 des sanctions, la fragmentation financi\u00e8re concerne \u00e9galement le domaine de la d\u00e9fense de la s\u00e9curit\u00e9. Traquer les flux financiers des groupes terroristes et ceux impliqu\u00e9s dans la prolif\u00e9ration nucl\u00e9aire permet de contrecarrer leurs projets. Si ces groupes illicites ont acc\u00e8s \u00e0 des m\u00e9canismes financiers alternatifs non occidentaux, sur lesquels les occidentaux n’ont pas de prise, l\u2019impact en termes de s\u00e9curit\u00e9 pourrait \u00eatre inqui\u00e9tant. <\/p>\n\n\n\n Les sanctions occidentales contre la Russie sont appel\u00e9es \u00e0 rester en place pendant longtemps. Il y aura donc un d\u00e9couplage occidental de la Russie puisque les entreprises ont trouv\u00e9 d’autres sources d’approvisionnement en mati\u00e8res premi\u00e8res. Petit \u00e0 petit, elles vont se r\u00e9orienter pour ne pas avoir recours aux entreprises russes. La Russie ne sera plus jamais le principal fournisseur d’\u00e9nergie pour l’Europe. Enfin, la question des nouvelles routes du p\u00e9trole revient \u00e0 observer comment la Russie \u00e9chappe aux sanctions pour en exporter. La Russie a cr\u00e9\u00e9 une flotte de navires totalement autonome, totalement russe, pour \u00e9chapper aux sanctions mais \u00e9galement aux m\u00e9canismes d’assurance des entreprises du secteur \u00e9nerg\u00e9tique russe.<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9orientation, de l\u2019\u00e9nergie en particulier, va avoir une importance \u00e9conomique pour l\u2019Afrique. Ne l\u2019oublions pas. On a vu les cons\u00e9quences pour l’Alg\u00e9rie, pour le S\u00e9n\u00e9gal qui a fait l\u2019objet de d\u00e9marches europ\u00e9ennes concernant son gaz. Il faut rappeler que la Russie est pr\u00e9sente dans le Sahel et en Centrafrique. Une d\u00e9faite de la Russie signifierait une victoire pour le complotisme et la propagande qui ont cours en Afrique \u2014 qui sont certes absurdes mais qui fonctionnent tr\u00e8s bien. C\u2019est une perspective \u00e0 envisager \u00e0 court terme si la guerre continue.<\/p>\n\n\n\n Dans la r\u00e9gion qui m\u2019occupe, on observe trois tendances de fond : d’abord la mani\u00e8re dont la guerre en Ukraine va ou non impacter les dynamiques conflictuelles locales, \u00e0 la fois en termes de polarisation de politique int\u00e9rieure et dans les conflits existants dans la r\u00e9gion. Le deuxi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment fondamental concerne le d\u00e9veloppement sur le terrain militaire : si la Russie conna\u00eet des revers militaires, son image de grande puissance dans la r\u00e9gion risque de se tenir encore plus qu’elle ne le fait d\u00e9j\u00e0. Le troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment, c’est la politique que la Russie aura vis-\u00e0-vis de ces pays et sa capacit\u00e9 \u00e0 reprendre du terrain en leur offrant des b\u00e9n\u00e9fices sup\u00e9rieurs \u00e0 ceux que ces pays pourraient retirer de liens avec d’autres d’autres pays.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Plus d\u2019un an apr\u00e8s l\u2019invasion, le monde est encore surpris de la surprise occidentale qui a marqu\u00e9 le retour de la guerre en Europe. Comment ce qui se joue sur le terrain en Ukraine a redessin\u00e9 la carte du monde et quelles tendances risquent de marquer la deuxi\u00e8me ann\u00e9e du conflit ? Nous avons propos\u00e9 \u00e0 Ghassan Salam\u00e9, Agathe Demarais, Souleymane Bachir Diagne et Marie Dumoulin d\u2019en d\u00e9battre.<\/p>\n","protected":false},"author":6591,"featured_media":179333,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1731],"tags":[],"staff":[3339,3386,3250,1550,3385],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[2163],"class_list":["post-179300","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","staff-agathe-demarais","staff-ghassan-salame","staff-marie-dumoulin","staff-matheo-malik","staff-souleymane-bachir-diagne","geo-monde"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Qu\u2019est-ce qu\u2019elle nous dit des ambitions de ces puissances qui font les guerres <\/strong> ?<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n De quelle fa\u00e7on ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Dans ce contexte de recomposition globale, les sanctions prises contre la Russie ont \u00e9t\u00e9 un \u00e9l\u00e9ment de conflagration d\u00e9cisif et, l\u00e0 encore, polarisant. Agathe Demarais, quels effets ont-elles eu hors de l\u2019Europe et de l\u2019Am\u00e9rique du Nord, notamment concernant la relation entre la Chine et la Russie ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Agathe Demarais<\/strong><\/h4>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n La guerre a-t-elle favoris\u00e9 la consolidation d\u2019un \u00ab bloc russo-chinois \u00bb ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Une tendance se d\u00e9gage : cette guerre affecte aussi celles et ceux qui n\u2019y sont pas directement impliqu\u00e9s. Souleymane Bachir Diagne, vous qui travaillez sur le d\u00e9centrement, quels concepts peuvent nous \u00eatre utiles pour interroger nos perceptions de cette guerre, \u00e0 la fois proche et lointaine ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Souleymane Bachir Diagne<\/strong><\/h4>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n
\r\n <\/picture>\r\n \n Marie Dumoulin, en tant que sp\u00e9cialiste de l\u2019Asie centrale, pourriez-vous nous aider \u00e0 compl\u00e9ter ce tableau des perceptions du conflit dans cette r\u00e9gion du monde ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Marie Dumoulin<\/strong><\/h4>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n
\r\n <\/picture>\r\n \n Apr\u00e8s une ann\u00e9e de bouleversements, cette dynamique est-elle amen\u00e9e \u00e0 s\u2019acc\u00e9l\u00e9rer ou \u00e0 ralentir ? La guerre en Ukraine continuera-t-elle, dans sa deuxi\u00e8me ann\u00e9e, \u00e0 structurer le reste du monde ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Ghassan Salam\u00e9<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Agathe Demarais <\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Souleymane Bachir Diagne<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Marie Dumoulin<\/strong><\/h4>\n\n\n\n