{"id":177555,"date":"2023-02-15T11:54:50","date_gmt":"2023-02-15T10:54:50","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=177555"},"modified":"2023-02-16T11:12:38","modified_gmt":"2023-02-16T10:12:38","slug":"pourquoi-ecrire-pour-ceux-qui-ne-liront-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/02\/15\/pourquoi-ecrire-pour-ceux-qui-ne-liront-pas\/","title":{"rendered":"Pourquoi \u00e9crire pour ceux qui ne liront pas ?"},"content":{"rendered":"\n
Pourquoi s\u2019opposer \u00e0 l\u2019in\u00e9galit\u00e9 ?<\/em> Cette question, titre du dernier essai de Thomas Scanlon, est peut-\u00eatre moins provocante en France qu\u2019aux \u00c9tats-Unis. La patrie de Robespierre, Tocqueville, et plus r\u00e9cemment de Piketty, n\u2019\u00e9prouve-t-elle pas une passion de l\u2019\u00e9galit\u00e9 ? Pourquoi faudrait-il aujourd\u2019hui faire un d\u00e9tour par les \u00c9tats-Unis pour comprendre les raisons pour lesquelles il faudrait s\u2019opposer \u00e0 l\u2019in\u00e9galit\u00e9 ? Le fait que Thomas Scanlon soit un ancien compagnon de route de John Rawls au d\u00e9partement de philosophie de Harvard, d\u00e9partement qui a \u00e9galement accueilli Nozick, aide \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 cette question : ce voyage en Am\u00e9rique, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 Cambridge, Massachussetts, vaut la peine au moins pour la fa\u00e7on dont les id\u00e9es sont articul\u00e9es. Scanlon marche ici dans les traces de Rawls, mais propose une th\u00e9orie reformul\u00e9e en termes explicitement relationnels s\u2019appuyant sur les raisons d\u2019agir de chacun. Il part de l\u2019id\u00e9e que ceux qui ne partagent pas n\u00e9cessairement les conclusions de Rawls en partagent une grande partie des intuitions lorsqu\u2019il s\u2019agit de s\u2019opposer aux in\u00e9galit\u00e9s. L\u2019objectif est de proposer une argumentation minutieuse permettant de formaliser certaines de ces intuitions, ce qui permet aussi de montrer que d\u2019autres arguments intuitifs sont moins convaincants, une fois soulign\u00e9es les vraies raisons pour lesquelles on les d\u00e9fend. Cet objectif est en grande coh\u00e9rence avec le c\u0153ur de la philosophie de Scanlon selon laquelle le juste est ce qui peut se justifier aux autres et qu\u2019ils ne peuvent raisonnablement rejeter. Ce que l\u2019on se doit les uns aux autres, c\u2019est interagir de fa\u00e7on justifiable, d\u2019une mani\u00e8re qui reconnaisse les raisons des uns et des autres. L\u2019\u0153uvre de Scanlon tente de faire un pont entre le bien et le juste : si les institutions justifiables doivent promouvoir le bien-\u00eatre de leurs citoyens, c\u2019est parce que c\u2019est quelque chose qui peut \u00eatre raisonnablement exig\u00e9 par ces derniers. Cette approche \u00e9vite de proposer des institutions justes, mais qui rendraient les individus mis\u00e9rables, ce que l\u2019on peut reprocher aux libertariens adeptes de la pure justice proc\u00e9durale. <\/p>\n\n\n\n En exposant des justifications raisonnables et argument\u00e9es de s\u2019opposer aux in\u00e9galit\u00e9s, Scanlon met ainsi sa th\u00e9orie en pratique. Il prend ainsi au s\u00e9rieux les arguments s\u2019opposant \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9, ou \u00e0 la r\u00e9duction des in\u00e9galit\u00e9s. Il r\u00e9pond aux meilleurs arguments adverses, d\u2019Hayek ou Nozick par exemple, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 des arguments \u00ab homme de paille \u00bb pr\u00e9sentant la position adverse de fa\u00e7on exag\u00e9r\u00e9e ou d\u00e9form\u00e9e. L\u2019objectif est de convaincre plut\u00f4t que plaire. Le paradoxe est qu\u2019il sera probablement lu tr\u00e8s majoritairement\u2026 par des personnes qui partagent en grande partie ses positions et qui n\u2019ont donc pas besoin d\u2019\u00eatre convaincues. Mais le monde a-t-il besoin d\u2019un intellectuel suppl\u00e9mentaire fournissant des discours motivationnels, des slogans, des hashtags<\/em> ou de nouvelles appellations-\u00e9pouvantail de l\u2019adversaire ? Scanlon s\u2019ins\u00e8re ainsi dans une \u00e9thique de la discussion qui certes peut sembler d\u00e9pass\u00e9e mais n\u2019en est que plus n\u00e9cessaire. \u00c9crire pour ceux qui ne liront pas, prendre au s\u00e9rieux leurs arguments, c\u2019est aussi respecter son lecteur.<\/p>\n\n\n\n \u00c9crire pour ceux qui ne liront pas, prendre au s\u00e9rieux leurs arguments, c\u2019est aussi respecter son lecteur.<\/p>Guillaume All\u00e8gre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Qu\u2019\u00e9crit Scanlon ? Partons de la fin de l\u2019ouvrage et plus pr\u00e9cis\u00e9ment du chapitre sur les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques. Pour \u00eatre justifiables, les in\u00e9galit\u00e9s doivent soit \u00eatre des cons\u00e9quences in\u00e9vitables de l\u2019exercice de libert\u00e9s personnelles, soit r\u00e9sulter de caract\u00e9ristiques de syst\u00e8mes \u00e9conomiques qui sont n\u00e9cessaires pour qu\u2019ils fonctionnent d\u2019une mani\u00e8re qui profite \u00e0 tous. Il existe ainsi, en creux, des in\u00e9galit\u00e9s justes, non arbitraires, et leur ampleur d\u00e9pend de faits empiriques concernant les modes d\u2019organisation possible de l\u2019\u00e9conomie. L\u2019ampleur des in\u00e9galit\u00e9s justes est ainsi une question empirique que le philosophe ne tranche pas. Mais si l\u2019on ne conna\u00eet pas pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019ampleur de ces in\u00e9galit\u00e9s justes, il est manifeste pour l\u2019auteur que les in\u00e9galit\u00e9s actuelles sont trop importantes : le niveau des revenus des 1 ou des 10 % les plus ais\u00e9s est manifestement plus \u00e9lev\u00e9 que celui qui b\u00e9n\u00e9ficierait \u00e0 tous. Un plus fort pouvoir de n\u00e9gociation \u2014 baisse de la syndicalisation, mondialisation\u2026 \u2014 n\u2019est pas une justification acceptable de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 : la loi du plus fort ne peut jamais \u00eatre une justification raisonnable acceptable par le plus faible. <\/p>\n\n\n\n Aussi les droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle ne peuvent-ils \u00eatre d\u00e9fendus au seul nom de la libert\u00e9 puisqu\u2019ils diminuent la libert\u00e9 de ceux qui n\u2019en sont pas propri\u00e9taires : les d\u00e9fendre n\u00e9cessite une argumentation plus fine qui r\u00e9ponde aux raisons que chacun a. Scanlon r\u00e9pond \u00e9galement au fameux argument de Wilt Chamberlain qu\u2019on trouve chez Nozick, soit la star de basketball que tout le monde est pr\u00eat \u00e0 payer pour voir jouer, ce qui augmente massivement les in\u00e9galit\u00e9s. L\u2019argument de Nozick peut se r\u00e9sumer ainsi : ne d\u00e9plorez pas les cons\u00e9quences (in\u00e9galit\u00e9s), si vous ch\u00e9rissez la cause (libert\u00e9). Les in\u00e9galit\u00e9s sont justes si elles d\u00e9coulent d\u2019une proc\u00e9dure juste. Comme l\u2019\u00e9change volontaire est juste, les in\u00e9galit\u00e9s qui en d\u00e9coulent le sont aussi. Scanlon ne se laisse pas enfermer dans ce faux dilemme et commence par \u00e9crire \u00ab \u00e0 quoi sert l\u2019argent si on ne peut pas le d\u00e9penser en billets pour des matchs de basketball ? \u00bb. Pour l\u2019auteur lib\u00e9ral-\u00e9galitariste, la libert\u00e9 des spectateurs ainsi que la libert\u00e9 de Chamberlain de jouer ou non pour un gain donn\u00e9 doivent \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9es. Mais comme il y a des raisons d\u2019emp\u00eacher l\u2019augmentation consid\u00e9rable de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 \u00e9conomique, il faut le faire en imposant les gains \u00e9conomiques de Chamberlain. <\/p>\n\n\n\n L\u2019imp\u00f4t ne peut \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une contrainte puisqu\u2019il est n\u00e9cessaire pour financer les institutions et services publics qui garantissent les libert\u00e9s. Certes, il faut respecter un principe de \u00ab propri\u00e9t\u00e9 de soi \u00bb mais celui-ci doit s\u2019interpr\u00e9ter de fa\u00e7on beaucoup plus restreinte que chez les libertariens et se limiter \u00e0 l\u2019interdiction pour les institutions d\u2019obliger un individu \u00e0 exercer ses talents. Un imp\u00f4t progressif sur le revenu est alors justifi\u00e9 pour toutes les raisons positives que Scanlon d\u00e9taille dans le reste de l\u2019ouvrage. Il est limit\u00e9 notamment par le fait que si la soci\u00e9t\u00e9 veut voir Chamberlain jouer, les institutions devront le r\u00e9tribuer suffisamment pour qu\u2019il le fasse volontairement. Une des raisons pour limiter les in\u00e9galit\u00e9s est l\u2019\u00e9ventuel contr\u00f4le, ou la domination, inacceptable des plus ais\u00e9s sur la vie de ceux qui ont moins. Certes, Chamberlain a des raisons que l\u2019on ne veuille pas contr\u00f4ler ses choix de carri\u00e8re de mani\u00e8re non justifiable, raisons qu\u2019il faut prendre en compte, mais les citoyens-consommateurs ont \u00e9galement des raisons de vouloir garder le contr\u00f4le de leur vie, en \u00e9vitant que Chamberlain gr\u00e2ce \u00e0 sa fortune accapare moyens de contr\u00f4le \u00e9conomiques (monopole capitalistique) et politiques (expression politique). En opposant l\u2019\u00e9ventuel contr\u00f4le des uns \u00e0 l\u2019\u00e9ventuel contr\u00f4le des autres, Scanlon permet de sortir de la distinction entre libert\u00e9 n\u00e9gative (l\u2019absence de contrainte), qui serait d\u00e9fendue par la droite, et la libert\u00e9 positive (la capacit\u00e9 \u00e0 atteindre nos objectifs), qui serait d\u00e9fendue par la gauche. Gr\u00e2ce au concept de contr\u00f4le, les raisons des uns et des autres sont mises sur le m\u00eame plan. L\u2019argumentation de Scanlon permet donc de d\u00e9centrer le regard de la superstar (Chamberlain) \u00e0 laquelle les lecteurs sont cens\u00e9s s\u2019identifier et de r\u00e9pondre ainsi \u00e0 l\u2019astuce de Nozick qui consiste \u00e0 faire incarner l\u2019\u00e9ventuelle domination \u00e9conomique par un joueur de basketball noir n\u00e9 \u00e0 Philadelphie dans une famille de neuf enfants. De fa\u00e7on int\u00e9ressante, Scanlon ne d\u00e9nonce pas cette manipulation dans l\u2019ouvrage mais se contente de r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019argument en le prenant au s\u00e9rieux, de m\u00eame qu\u2019il r\u00e9pond avec s\u00e9rieux \u00e0 la question \u00ab pourquoi l\u2019\u00e9galit\u00e9 ? \u00bb plut\u00f4t que de se contenter de la question \u00ab \u00e9galit\u00e9 de quoi ? \u00bb \u2014 titre d\u2019articles d\u2019Amartya Sen et de G.A. Cohen. \u00c9crire que la justice est affaire d\u2019\u00e9galit\u00e9 et se demander \u00ab \u00e9galit\u00e9 de quoi ? \u00bb est une tradition philosophique qui remonte \u00e0 Aristote (\u00c9thique \u00e0 Nicomaque<\/em>). D\u2019une certaine mani\u00e8re, Scanlon contribue \u00e0 cette tradition, tout en faisant un pas en arri\u00e8re. Comme chez Aristote, il y a plusieurs types d\u2019in\u00e9galit\u00e9s et plusieurs raisons de s\u2019y opposer. Il n\u2019y a donc pas de r\u00e9ponse unique \u00e0 \u00ab \u00e9galit\u00e9 de quoi \u00bb : on ne peut r\u00e9pondre bien-\u00eatre (Utilitaristes) ou<\/em> capabilit\u00e9s (Sen) ou<\/em> ressources (Dworkin). Au contraire, il y a compl\u00e9mentarit\u00e9 entre diff\u00e9rentes formes souhaitables d\u2019\u00e9galit\u00e9. Par exemple, dans l\u2019ouvrage, l\u2019\u00e9galit\u00e9 d\u2019attention fournit une base pour justifier l\u2019\u00e9galit\u00e9 des revenus. <\/p>\n\n\n\n \u00c9crire que la justice est affaire d\u2019\u00e9galit\u00e9 et se demander \u00ab \u00e9galit\u00e9 de quoi ? \u00bb est une tradition philosophique qui remonte \u00e0 Aristote. D\u2019une certaine mani\u00e8re, Scanlon contribue \u00e0 cette tradition, tout en faisant un pas en arri\u00e8re.<\/p>Guillaume All\u00e8gre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n R\u00e9sumer, c\u2019est trahir : le m\u00e9rite de l\u2019ouvrage tient dans un style d\u2019argumentation tr\u00e8s minutieux r\u00e9pondant pour chaque argument et sous-argument aux principales objections. Une des techniques utilis\u00e9es est de montrer que derri\u00e8re certaines raisons invoqu\u00e9es, se cachent souvent d\u2019autres raisons plus importantes et une fois ces raisons d\u00e9voil\u00e9es, certains arguments perdent de leur pouvoir de conviction. C\u2019est le cas des arguments en termes de \u00ab m\u00e9rite \u00bb tel qu\u2019avanc\u00e9s par Mankiw pour d\u00e9fendre les 1 %. Le m\u00e9rite moral des uns est une raison pour les couvrir d\u2019\u00e9loges mais n\u2019est pas une raison pour que les moins m\u00e9ritants acceptent des revenus moins \u00e9lev\u00e9s. Si le m\u00e9rite semble justifier les r\u00e9tributions, c\u2019est pour d\u2019autres raisons que le m\u00e9rite lui-m\u00eame : les incitations ou la contrepartie d\u2019un contrat librement accept\u00e9. Pour aller dans le sens de Scanlon et continuer dans la m\u00e9taphore sportive (proc\u00e9d\u00e9 que Scanlon \u00e9vite), prenons un exemple o\u00f9 le terme m\u00e9rite est utilis\u00e9 dans deux sens oppos\u00e9s. A \u00ab m\u00e9rite \u00bb les 1 million d\u2019euros de prime de match car il a gagn\u00e9 le match contre B. Mais, B aurait \u00ab m\u00e9rit\u00e9 \u00bb de gagner car il a bien mieux jou\u00e9 et la balle de match qu\u2019il a perdu a \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e faute par erreur. Dans cet exemple, B est clairement celui qui m\u00e9rite mais\u2026 en l\u2019occurrence, il ne m\u00e9rite que des \u00e9loges. A ne m\u00e9ritait pas de gagner, mais pour des raisons proc\u00e9durales propres au sport, il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9 vainqueur, ce qui justifie sa r\u00e9tribution. La main de Maradona pour l\u2019Argentine face \u00e0 l\u2019Angleterre a \u00e9t\u00e9 vue par des centaines de millions de personnes sauf l\u2019arbitre, mais ce match, comme beaucoup d\u2019autres, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 rejou\u00e9 car le sport a ses raisons propres : personne ne voudrait que l\u2019issue des matchs soit syst\u00e9matiquement rejug\u00e9e par une commission le lendemain. On peut alors justifier la r\u00e9tribution du vainqueur officiel par une r\u00e8gle dont chacun peut voir la raison, la cons\u00e9quence d\u2019une proc\u00e9dure justifiable, mais qui a peu de choses \u00e0 voir avec le m\u00e9rite pur. Si l\u2019on suit Scanlon, il faut ainsi dissocier le m\u00e9rite (qui justifie les \u00e9loges) de la juste r\u00e9tribution financi\u00e8re (\u00e0 l\u2019avantage de tous). <\/p>\n\n\n\n Bien que le livre r\u00e9ponde aux arguments de ceux qui ne le liront pas, ceux qui le liront ne seront pas exempts d\u2019un effort relativement soutenu de lecture. L\u2019ouvrage se lit plus qu\u2019il ne se parcourt. L\u2019argumentation est minutieuse et m\u00e9rite plus qu\u2019un survol. Cela veut dire aussi que les \u00e9l\u00e9ments de synth\u00e8se, ou la r\u00e9interpr\u00e9tation propos\u00e9e ici sont tr\u00e8s infid\u00e8les. L\u2019argumentation fine de Scanlon permet de r\u00e9pondre \u00e0 certaines objections \u2014 et aux contre-objections \u2014 qui pourraient \u00eatre lev\u00e9es contre les politiques visant \u00e0 s\u2019opposer \u00e0 l\u2019in\u00e9galit\u00e9. Scanlon donne ainsi des r\u00e9ponses argument\u00e9es \u00e0 des questions controvers\u00e9es telles que la discrimination positive, le type d\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances qu\u2019il faut poursuivre ou la repr\u00e9sentation politique \u00e9quitable. Il parvient \u00e0 exposer clairement le type de mesures qu\u2019il consid\u00e8re justifiables, ainsi que les arguments qui doivent \u00eatre avanc\u00e9s, tout en expliquant pourquoi certains autres arguments sont plus faibles, ce qui servira aux \u00e9galitaristes \u00e0 affiner leur plaidoyer.<\/p>\n\n\n\n Un principe fondateur des d\u00e9mocraties lib\u00e9rales, l’\u00e9galit\u00e9 d’attention, est formul\u00e9 par Scanlon de fa\u00e7on exigeante : le terme attention sugg\u00e8re que ce principe doit \u00eatre agissant et qu\u2019il ne peut \u00eatre respect\u00e9 seulement par une neutralit\u00e9 passive en termes d\u2019\u00e9galit\u00e9 de droits.<\/p>Guillaume All\u00e8gre<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Mais est-ce utile d\u2019aller jusqu\u2019\u00e0 ce niveau de finesse si ceux qui s\u2019opposent \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 n\u2019acceptent pas les pr\u00e9misses de l\u2019argumentation ? Examinons ces pr\u00e9misses. La premi\u00e8re exigence, dont d\u00e9coulent d\u2019autres exigences d’\u00e9galit\u00e9, est l\u2019\u00e9galit\u00e9 d\u2019attention selon laquelle les institutions doivent donner la m\u00eame importance aux int\u00e9r\u00eats de chaque individu. Elle d\u00e9coule de l\u2019id\u00e9e que les institutions doivent \u00eatre justifiables vis-\u00e0-vis de tous ceux qui sont tenus de les accepter et d\u2019y participer. C\u2019est un principe fondateur des d\u00e9mocraties lib\u00e9rales, mais formul\u00e9 par Scanlon de fa\u00e7on exigeante : le terme attention sugg\u00e8re que ce principe doit \u00eatre agissant et qu\u2019il ne peut \u00eatre respect\u00e9 seulement par une neutralit\u00e9 passive en termes d\u2019\u00e9galit\u00e9 de droits. Mon intuition est qu\u2019il est difficile de s\u2019opposer \u00e0 ce principe ; qu\u2019il est \u00e9galement difficile de d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e que ce principe serait respect\u00e9 dans nos d\u00e9mocraties ; et qu\u2019il est enfin difficile de d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e qu\u2019un respect plus important de ce principe se ferait \u00e0 un co\u00fbt tel que cela serait d\u00e9favorable \u00e0 tous et donc aux victimes de cette in\u00e9galit\u00e9. En somme, je pense que l\u2019id\u00e9e que les institutions sont injustes de ce point de vue est largement partag\u00e9e. Et cela est \u00e9galement vrai pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances ou l\u2019\u00e9quit\u00e9 politique, m\u00eame dans leurs acceptations les moins exigeantes. Si cela ne se traduit pas politiquement, c\u2019est parce que les citoyens ne partagent pas l\u2019id\u00e9e que la justice devrait \u00eatre la premi\u00e8re vertu des institutions ou qu\u2019ils ne votent pas en cons\u00e9quence \u2014 ou que ce vote n\u2019est pas suivi de cons\u00e9quences. Il me semble que ces trois facteurs jouent. L\u2019ouvrage cite en ce sens une \u00e9tude montrant que les politiques publiques r\u00e9pondent plus souvent aux pr\u00e9occupations des riches qu\u2019\u00e0 celles des pauvres. On peut supposer que peu de gens qui liront cela seront r\u00e9ellement surpris. La raison principale pour laquelle les institutions ne sont pas \u00e9quitables est que ceux qui auraient le plus de pouvoir pour rendre les institutions plus \u00e9quitables n\u2019y ont ou n\u2019y voient pas l\u2019int\u00e9r\u00eat. Le pari de Scanlon est d\u2019\u00e9veiller cet int\u00e9r\u00eat. La force de l\u2019\u00e9vidence n\u2019est pas d\u2019\u00eatre \u00e9vidente mais d\u2019\u00eatre partag\u00e9e. Et pour cela elle m\u00e9rite d\u2019\u00eatre discut\u00e9e, reformul\u00e9e, ce que fait Scanlon avec intelligence, patience et bienveillance. Il est possible que, par porosit\u00e9, l\u2019\u00e9vidence s\u2019impose m\u00eame \u00e0 ceux qui ne le liront pas.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Contribution importante \u00e0 la philosophie politique, l’ouvrage de Thomas Scanlon propose une approche relationnelle entre le bien et le juste pour formaliser les intuitions communes concernant les oppositions aux in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques. Prenant au s\u00e9rieux les arguments de ses d\u00e9tracteurs, il s’inscrit dans une \u00e9thique de la discussion en \u00e9crivant \u00ab pour ceux qui ne liront pas \u00bb. Une recension de Guillaume All\u00e8gre.<\/p>\n","protected":false},"author":3041,"featured_media":177561,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1727],"tags":[],"geo":[2163],"class_list":["post-177555","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-economie","staff-guillaume-allegre","geo-monde"],"acf":[],"yoast_head":"\n