{"id":175070,"date":"2023-01-24T07:00:00","date_gmt":"2023-01-24T06:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=175070"},"modified":"2023-01-23T16:44:53","modified_gmt":"2023-01-23T15:44:53","slug":"limpossible-mission-imperiale-de-poutine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/01\/24\/limpossible-mission-imperiale-de-poutine\/","title":{"rendered":"L’impossible mission imp\u00e9riale de Poutine"},"content":{"rendered":"\n
Le syst\u00e8me des relations internationales est comme les math\u00e9matiques\u2026 C\u2019est simplement un calcul<\/em>, disait en 2007 Vladimir Poutine lors de la Conf\u00e9rence de Munich sur la S\u00e9curit\u00e9 <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, o\u00f9 il avait impressionn\u00e9 ses \u00ab partenaires occidentaux \u00bb par son langage d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment brutal, humiliant et sans concession \u00e0 leur encontre. De l\u2019\u00e9conomie \u00e0 la construction d\u2019Empire par puzzle, tout est, en effet, \u00ab math\u00e9matique \u00bb chez Poutine : l\u2019on additionne votes, missiles, kilom\u00e8tres carr\u00e9s conquis, pipelines inaugur\u00e9s, sites hack\u00e9s, tonnes d\u2019acier et de bl\u00e9 produits ou export\u00e9s\u2026 et lorsque le compte semble y \u00eatre, l\u2019on passe \u00e0 l\u2019\u00e9tape suivante pour s\u2019engager dans un nouveau conflit.<\/p>\n\n\n\n Simple comme les math\u00e9matiques ? \u00ab Pas si \u00e9vident \u00bb aurait r\u00e9pondu Ibn Khald\u00fbn, historien et penseur maghr\u00e9bin mort en 1406, s\u2019il \u00e9tait de retour dans notre monde et qu\u2019on lui avait offert un strapontin \u00e0 ce sommet : \u00ab certes, je ne connais rien en relations internationales, discipline qui n\u2019existait pas dans mon XIVe<\/sup> si\u00e8cle brutal o\u00f9 ne comptait que le droit de l\u2019\u00e9p\u00e9e, mais les nations et les empires ont \u00e9t\u00e9 ma passion de mon vivant \u00bb, avant d\u2019ajouter : \u00ab et je peux vous affirmer que, sans m\u00eame \u00e9voquer les accidents qui peuvent se produire dans l\u2019histoire, la volont\u00e9 de reconstituer un Empire d\u00e9funt par la guerre rel\u00e8ve purement et simplement de la folie, et ce pour des raisons qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec les math\u00e9matiques \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La question, en effet, n\u2019est pas celle de la puissance \u00e9conomique ou militaire, registre dans lequel la Russie, dont le PIB est \u00e0 peine sup\u00e9rieur \u00e0 celui de l\u2019Espagne pour une population trois fois plus nombreuse, ne brille d\u2019ailleurs gu\u00e8re. Pour construire un Empire, entreprise d\u2019ordre sacerdotal selon le penseur maghr\u00e9bin, il faut une \u2018asabiyya<\/em>, une solidarit\u00e9 interne \u00e9galitaire mais d\u00e9j\u00e0 diff\u00e9renci\u00e9e qui pousse le groupe au-devant de la sc\u00e8ne presque ind\u00e9pendamment de sa volont\u00e9 et une da\u2019wa<\/em>, \u00e0 savoir un appel ou une id\u00e9ologie qui lui apporte une l\u00e9gitimit\u00e9 universelle et lui permet d\u2019endurer l\u2019\u00e9norme effort sacrificiel indispensable dans la dur\u00e9e. Le pacte des kleptocrates<\/a>, tel qu\u2019il s\u2019est nou\u00e9 en Russie entre les oligarques, le complexe militaro-industriel et une \u00e9lite d\u2019opportunit\u00e9 forte des th\u00e8ses eurasistes, ne pourra jamais forger une \u2018asabiyya<\/em>, tandis que le nationalisme \u00e9troit fond\u00e9 sur la concordance entre esp\u00e8ce et espace russes, ne saurait jamais donner naissance \u00e0 une da\u2019wa<\/em>. Quant \u00e0 l\u2019esprit de sacrifice et la gloire qui l\u2019accompagne en r\u00e9compense, il ne s\u2019acquiert assur\u00e9ment pas par l\u2019aviation ou les missiles supersoniques, mais par l\u2019acceptation de la mort \u00ab pour la cause \u00bb. Il s\u2019agit l\u00e0 de ressources qu\u2019on ne peut acheter avec les 640 milliards de dollars de r\u00e9serves dont la Banque centrale russe se vantait avant la guerre : fonder un Empire, aurait rappel\u00e9 encore Ibn Khald\u00fbn \u00e0 Poutine, exige qu\u2019on parte du rustique pour arriver au sophistiqu\u00e9 dans et par le processus de construction imp\u00e9riale, ind\u00e9pendamment des gadgets raffin\u00e9s, donc d\u00e9j\u00e0 <\/em>us\u00e9s et achev\u00e9s d\u2019une civilisation vieillie.<\/p>\n\n\n\n Fonder un Empire, aurait rappel\u00e9 Ibn Khald\u00fbn \u00e0 Poutine, exige qu\u2019on parte du rustique pour arriver au sophistiqu\u00e9 dans et par le processus de construction imp\u00e9riale, ind\u00e9pendamment des gadgets raffin\u00e9s, donc d\u00e9j\u00e0 <\/em>us\u00e9s et achev\u00e9s d\u2019une civilisation vieillie.<\/p>Hamit Bozarslan<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Et Ibn Khald\u00fbn aurait continu\u00e9 sa le\u00e7on pour expliquer pourquoi il \u00e9tait profond\u00e9ment sceptique de son vivant quant aux ambitions des Arabes de reconstruire leur Empire d\u00e9funt : car un Empire est une exp\u00e9rience, mais aussi un apprentissage : en se construisant, mieux encore en se d\u00e9sint\u00e9grant, il apprend aux autres comment devenir Empire. Bien entendu, l\u2019Ukraine n\u2019est pas un Empire et n\u2019a ni l\u2019ambition ni les moyens de le devenir. Mais elle apprend comment constituer les ressources que la Russie a perdues, forger une \u2018asabiyya<\/em> inscrite dans une dynamique qui se d\u00e9ploie d\u2019elle-m\u00eame pour ne devenir consciente de ce qu\u2019elle accomplit qu\u2019a posteriori,<\/em> d\u00e9velopper une da\u2019wa<\/em> pr\u00e9sent\u00e9e et re\u00e7ue par les d\u00e9mocraties comme universelle, un esprit sacrificiel. Elle sait aussi transformer ses ressources initialement rustiques en outils sophistiqu\u00e9s de guerre, de d\u00e9fense, d\u2019am\u00e9nagement de territoires et d\u2019axes routiers menac\u00e9s, d\u2019organisation complexe, hi\u00e9rarchis\u00e9e et pourtant encore largement \u00e9galitaire de ses forces volontaires.<\/p>\n\n\n\n La Russie post-sovi\u00e9tique n\u2019avait en effet que deux choix, <\/strong>dont le premier \u00e9tait une d\u00e9mocratisation profonde, mieux encore, une refondation d\u00e9mocratique de la soci\u00e9t\u00e9 russe. Cela exigeait qu\u2019elle accept\u00e2t de s\u2019inscrire dans un temps m\u00e9lancolique post-imp\u00e9rial pour le transformer en un temps d\u2019avenir, comme ce fut le cas de l\u2019Autriche post-1945. Si cette hypoth\u00e8se fut \u00e9cart\u00e9e d\u00e8s l\u2019accession de Poutine au poste du Premier ministre en 1999, puis publiquement raill\u00e9e dans les ann\u00e9es 2000-2010, elle n\u2019en reste pas moins la seule qui, demain<\/em>, lui apportera stabilit\u00e9 et prosp\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Quant au deuxi\u00e8me choix, il avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 dessin\u00e9 en 1978, \u00e0 un moment o\u00f9 rien ne laissait encore pr\u00e9sager la chute de l\u2019Empire sovi\u00e9tique, par Alexandre Soljenitsyne lors de son fameux discours de Harvard <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le poutinisme radicalisa le panslavisme, ce rejet de l\u2019\u00ab Occident \u00bb autant que de la d\u00e9mocratie qu\u2019exprimait le Prix Nobel de litt\u00e9rature de 1970 et \u00e0 sa suite une certaine droite radicale russo-sovi\u00e9tique, par des arguments dignes des revanchards de l\u2019Allemagne des ann\u00e9es 1920. Faisant fi des r\u00e9alit\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 russe post-sovi\u00e9tique, il estima que les nations vaincues d\u2019hier seraient les nations vainqueurs de demain. Or on le sait : le d\u00e9sir de revanche sur le pass\u00e9 exprim\u00e9 dans les ann\u00e9es 1920 provoqua la plus grande catastrophe de l\u2019histoire allemande. En outre, contrairement \u00e0 l\u2019empire wilhelmien, l\u2019empire sovi\u00e9tique ne fut pas vaincu par une guerre : au grand \u00e9tonnement de tous, il s\u2019\u00e9teignit de lui-m\u00eame pour la simple raison que la Russie, qui en constituait le c\u0153ur, n\u2019\u00e9tait plus en mesure de le porter sur ses \u00e9paules et avait perdu la capacit\u00e9 de se mentir quant \u00e0 la sup\u00e9riorit\u00e9 de son mod\u00e8le sur le syst\u00e8me capitaliste, voire, \u00e0 sa simple viabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Un Empire est une exp\u00e9rience, mais aussi un apprentissage : en se construisant, mieux encore en se d\u00e9sint\u00e9grant, il apprend aux autres comment devenir Empire.<\/p>Hamit Bozarslan<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019effondrement de 1989-1991 couronna en effet pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle de perte d\u2019\u00e9lan : si apr\u00e8s sa d\u00e9sastreuse guerre d\u2019Asie en 1905 l\u2019Empire tsariste se restaura, donna m\u00eame de nombre de signes de prosp\u00e9rit\u00e9 au tournant des ann\u00e9es 1910, il fit face ensuite \u00e0 la Grande guerre suivie de la dramatique ann\u00e9e 1917, la Guerre civile d\u2019une rare brutalit\u00e9 et les r\u00e9pressions staliniennes dont la famine de 1933 et la Grande Terreur de 1937-1939 ne constitu\u00e8rent que les \u00e9pisodes les plus intenses. La \u00ab vie meilleure et plus gaie \u00bb que Staline disait d\u00e9j\u00e0 advenue en 1934 ne vit jamais le jour ni sous son r\u00e8gne, ni des d\u00e9cennies apr\u00e8s sa mort. Il est vrai que la Perestro\u00efka, dont la Glasnost \u00e9tait le pr\u00e9nom, permit une atmosph\u00e8re euphorique o\u00f9 soudain tout d\u00e9bat devenait l\u00e9gitime, la m\u00e9moire refoul\u00e9e ou r\u00e9prim\u00e9e refaisait surface, une projection optimiste dans l\u2019avenir semblait possible. Mais de courte dur\u00e9e, cette \u00e8re se saborda d\u2019elle-m\u00eame. L\u2019effondrement \u00e9conomique et la d\u00e9sint\u00e9gration sociale g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e qui marqu\u00e8rent la d\u00e9cennie eltsinienne furent certes enray\u00e9s dans les ann\u00e9es 2000, <\/strong>mais la Russie continua \u00e0 perdre ses forces vives, notamment en termes d\u00e9mographiques. La seule ann\u00e9e o\u00f9 l\u2019on put noter une croissance d\u00e9mographique significative fut 2014, lorsque l\u2019annexion de la Crim\u00e9e cr\u00e9a un effet m\u00e9canique d\u2019augmentation de la population.<\/p>\n\n\n\n Nul doute que dans les centres d\u2019\u00ab \u00e9tudes strat\u00e9giques \u00bb qui pullulent dans la Russie des ann\u00e9es 2000-2020, dans les salles de r\u00e9daction que le pouvoir contr\u00f4le dans leur quasi-totalit\u00e9 et quelques s\u00e9minaires de l\u2019Eglise orthodoxe \u00e9troitement li\u00e9s au Kremlin<\/a>, les \u00ab intellectuels organiques \u00bb du poutinisme<\/a> se chauffent \u00e0 blanc en \u00e9voquant un temps russe ontologiquement pur, une \u00ab civilisation russe \u00bb \u00e0 l\u2019antipode de la \u00ab civilisation corrompue de l\u2019Occident \u00bb, la \u00ab mission historique \u00bb qui incombe \u00e0 la nation russe pour cr\u00e9er le noyau central d\u2019un monde \u00e0 venir \u00e0 cheval sur l\u2019Europe et l\u2019Asie. Relay\u00e9 par les m\u00e9dias jusqu\u2019\u00e0 la saturation, ce \u00ab roman national \u00bb suppos\u00e9ment entam\u00e9 depuis un mill\u00e9naire mais pour l\u2019heure encore inachev\u00e9, est sans doute aussi partag\u00e9 par une partie de la population russe en qu\u00eate de grandeur historique et d\u2019une revanche sur un Occident imaginaire, qu\u2019on lui d\u00e9signe depuis des d\u00e9cennies comme l\u2019ennemi.<\/p>\n\n\n\n\n\n Mais, de retour parmi nous, Ibn Khald\u00fbn aurait constat\u00e9 avec le brin d\u2019amusement d\u2019empiriste qu\u2019il exprimait toujours avec doigt\u00e9 de son vivant, que cette \u00ab id\u00e9e nationale \u00bb peine \u00e0 se transformer en un \u00ab id\u00e9al \u00bb, une force mobilisatrice, moins encore \u00e0 cr\u00e9er l\u2019esprit sacrificiel poussant les Russes, jeunes et vieux, hommes et femmes, ouvriers et oligarques \u00e0 se disputer la gloire de mourir le premier pour la patrie. Le probl\u00e8me n\u2019est pas uniquement dans l\u2019illusion selon laquelle l\u2019\u00ab Occident \u00bb, pr\u00e9tendument incapable de d\u00e9fendre sa \u00ab virilit\u00e9 \u00bb, serait m\u00fbr pour tomber au premier coup de marteau : les citoyens russes eux-m\u00eames rechignent \u00e0 prendre le risque qu\u2019entraine le maniement du marteau pour leurs doigts. La Russie vient \u00e0 un monde vieux en tant que nation vieillie, qui ne pr\u00e9sente rien de nation jeune et \u00ab r\u00e9g\u00e9n\u00e9ratrice \u00bb exalt\u00e9e par le poutinisme. En Russie comme ailleurs, y compris dans les soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques, le renouvellement du monde vieilli ne peut se r\u00e9aliser que si les \u00ab vieux \u00bb acceptent de passer la rel\u00e8ve \u00e0 leur jeunesse pour permettre aux dynamiques de la cr\u00e9ativit\u00e9 qui existent en elle de s\u2019\u00e9panouir. La \u00ab r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence \u00bb, s\u2019il faut \u00e0 tout prix utiliser ce terme si \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 la syntaxe vitaliste et social-darwiniste des si\u00e8cles r\u00e9volus, ne peut \u00eatre compatible avec la notion de \u00ab mission historique \u00bb, encore moins des vis\u00e9es chiliastiques qui brutalisent le monde et exigent le sacrifice des jeunes. Elle doit \u00e9galement abandonner toute d\u00e9finition ethnocentr\u00e9e de l\u2019ali\u00e9nation, appr\u00e9hend\u00e9e comme la souillure de la \u00ab nation pure \u00bb dans et par le contact avec autrui, pour red\u00e9finir cette notion dans la bonne vieille tradition marxienne, \u00e0 savoir en lien avec l\u2019asservissement des humains par d\u2019autres humains, souvent de sexe masculin.<\/p>\n\n\n\n La Russie vient \u00e0 un monde vieux en tant que nation vieillie, qui ne pr\u00e9sente rien de nation jeune et \u00ab r\u00e9g\u00e9n\u00e9ratrice \u00bb exalt\u00e9e par le poutinisme.<\/p>Hamit Bozarslan<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Une telle perspective signifie, enfin, de repenser l\u2019universel, et interroger les \u00ab paniques identitaires \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/strong>qui se sont empar\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 de larges secteurs des soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques, non seulement pour les r\u00e9futer, mais pour les d\u00e9construire dans leurs pr\u00e9misses m\u00eames : la Russie, pas plus que la Chine qui formule les m\u00eames pr\u00e9tentions dans des termes diff\u00e9rents, ou tout autre pays, n\u2019a re\u00e7u de \u00ab mission historique \u00bb \u00e0 r\u00e9aliser, moins encore \u00e0 imposer au reste du monde par la guerre. Pas plus que la Chine, pourtant forte d\u2019atouts reconnus pour exercer sa domination h\u00e9g\u00e9monique \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, la Russie ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une puissance ascendante du XXIe<\/sup> si\u00e8cle. N\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 certaines \u00e2mes chagrines, d\u2019une mani\u00e8re parall\u00e8le, rien n\u2019indique que l\u2019Europe ou les \u00c9tats-Unis soient dans une phase de d\u00e9cadence, pour la simple raison qu\u2019ils n\u2019ont pas non plus de mission historique \u00e0 accomplir ou de civilisation \u00e0 pr\u00e9server dans sa suppos\u00e9e singularit\u00e9. Nous y reviendrons : la lutte qui se d\u00e9roule aujourd\u2019hui en Ukraine, pays europ\u00e9en attaqu\u00e9 par la Russie, puissance \u00e9galement europ\u00e9enne, n\u2019est pas entre l\u2019\u00ab Orient \u00bb et l\u2019\u00ab Occident \u00bb, le \u00ab monde euroasiatique \u00bb et le \u00ab monde euro-atlantique \u00bb, mais bien entre la d\u00e9mocratie et l\u2019anti-d\u00e9mocratie, toutes deux n\u00e9es sur les terres de l\u2019\u00ab Occident \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Nous n\u2019analyserons pas ici le poutinisme <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, mais il nous semble n\u00e9cessaire de planter son d\u00e9cor historique, pour insister sur sa vis\u00e9e chiliastique, qui <\/strong>veut briser : \u00ab toute relation avec ces phases de l\u2019existence historique qui sont en processus quotidien de devenir parmi nous. Elle tend \u00e0 tout moment \u00e0 se changer en hostilit\u00e9 vis-\u00e0-vis du monde, sa culture et toutes ses \u0153uvres et accomplissements terrestres et \u00e0 les consid\u00e9rer comme des satisfactions pr\u00e9matur\u00e9es d\u2019efforts plus importants qui ne peuvent \u00eatre int\u00e9gralement satisfaits que par ka\u00efros<\/em> \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est un lieu commun de pr\u00e9ciser que, fait de bric et de broc imp\u00e9rial-russe et imp\u00e9rial-sovi\u00e9tique verni d\u2019un langage profond\u00e9ment nationaliste et conservateur qu\u2019on retrouve de l\u2019Am\u00e9rique de Trump \u00e0 l\u2019Inde de Modi, le poutinisme n\u2019est pas \u00ab une id\u00e9ologie \u00bb. Cette affirmation serait justifi\u00e9e si par id\u00e9ologie l\u2019on entendait uniquement une syntaxe structur\u00e9e en qu\u00eate de coh\u00e9rence par la suppression de toute contradiction interne ou polys\u00e9mie, \u00e0 l\u2019instar du l\u00e9ninisme sous Staline ou Brejnev, ou de l\u2019islamisme des ann\u00e9es 1960-1980. L’\u00e9clectisme qui marque effectivement le poutinisme ne signifie pas qu\u2019il n\u2019est pas une id\u00e9ologie, mais qu\u2019il cherche \u00e0 produire une lecture lisse de l\u2019histoire de la Russie, \u00e0 unifier ses m\u00e9moires pour faire de cet alpha \u00e9galement son om\u00e9ga, et charger la nation russe d\u2019une mission imp\u00e9riale d\u00e9but\u00e9e par Vladimir, le fondateur, r\u00e9activ\u00e9e apr\u00e8s bien des luttes externes et trahisons internes, sous et par Vladimir Poutine, le refondateur d\u2019Empire. Cette lecture ne nie pas les fractures internes russes, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019occidentalisation du XIXe<\/sup> si\u00e8cle ou du l\u00e9ninisme, mais estime qu\u2019elles n\u2019ont pas pu alt\u00e9rer la puret\u00e9 ontologique de la nation incarn\u00e9e par ses tsars des temps de crise ou de grandeur comme Vladimir, Ivan le Terrible, Catherine II ou encore Poutine le \u00ab Pr\u00e9sident \u00bb. D\u2019autre part, elle les explique non pas \u00e0 l\u2019aune de l\u2019histoire interne de la nation russe, mais comme autant de cons\u00e9quences directes d\u2019une guerre, permanente, frontale ou sournoise, impos\u00e9e par l\u2019Occident. C\u2019est une lecture national-bolch\u00e9vique non seulement parce que certains de ses id\u00e9ologues comme Alexandre Dougine s\u2019en revendiquaient encore r\u00e9cemment, mais surtout parce qu\u2019elle transf\u00e8re tout un vocabulaire socialiste\/bolchevique de la lutte des classes vers la lutte des nations, des civilisations ou des ethnies. Les Russes deviennent une ethno-classe ou une nation-classe, opprim\u00e9e en tant que nation et en tant que classe par d\u2019autres \u00ab ethno-classes \u00bb, oblig\u00e9e par cons\u00e9quent de livrer une double lutte d\u2019\u00e9mancipation.<\/p>\n\n\n\n Chez Poutine, les Russes deviennent une ethno-classe ou une nation-classe, opprim\u00e9e en tant que nation et en tant que classe par d\u2019autres \u00ab ethno-classes \u00bb, oblig\u00e9e par cons\u00e9quent de livrer une double lutte d\u2019\u00e9mancipation.<\/p>Hamit Bozarslan<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il importe, avant tout, de r\u00e9cuser avec force une telle lecture : quels qu\u2019aient pu \u00eatre les liens de soumission que la Russie dut nouer avec les puissances europ\u00e9ennes, notamment par les m\u00e9canismes d\u2019endettement, la soci\u00e9t\u00e9 russe du XIXe<\/sup> si\u00e8cle ne fut jamais opprim\u00e9e et exploit\u00e9e que par son propre pouvoir et, au XXe<\/sup> si\u00e8cle, pour terrifiante qu\u2019elle ait \u00e9t\u00e9 en termes d\u2019humiliations, de pertes humaines et de destructions mat\u00e9rielles, la domination nazie ne dura que trois ans. Enfin, au XXIe<\/sup> si\u00e8cle o\u00f9 elle n\u2019est soumise \u00e0 aucune puissance ext\u00e9rieure, elle n\u2019est nullement condamn\u00e9e \u00e0 avoir la guerre, en interne ou en externe, comme destin. Elle peut, comme toute soci\u00e9t\u00e9 qui en fait le choix<\/em>, devenir d\u00e9mocratique, autrement dit adopter un mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 la fois consensuel pour se doter de rep\u00e8res temporels et spatiaux, d\u2019institutions repr\u00e9sentatives et participatives, de modes de constitution et d\u2019alternance des pouvoirs, et dissensuel, pour l\u00e9gitimer, institutionnaliser et n\u00e9gocier ses conflits et clivages internes. En m\u00eame temps qu’il lui permet d’ensanglanter l’Ukraine, le syst\u00e8me id\u00e9ologique mis en place par Vladimir Poutine en Russie s’enlise, peine \u00e0 mobiliser. Pour comprendre pourquoi, il faut faire un d\u00e9tour par Ibn Khald\u00fbn et sa th\u00e9orie des empires. Selon le sociologue Hamit Bozarslan, les \u00e9checs d’un r\u00e9cit fond\u00e9 sur \u00ab l’id\u00e9e nationale \u00bb, qui peine \u00e0 se transformer en \u00ab id\u00e9al \u00bb, expliquent en partie pourquoi la guerre d’Ukraine n’est pas seulement territoriale.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":175080,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1732],"tags":[],"geo":[550],"class_list":["post-175070","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-guerre","staff-hamit-bozarslan","geo-russie"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\nLes le\u00e7ons d\u2019Ibn Khald\u00fbn<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Le poutinisme : un national-bolch\u00e9visme russe<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Le pays connut, d\u2019ailleurs, par le pass\u00e9, quelques brefs moments d\u00e9mocratiques comme le soul\u00e8vement de 1905, la R\u00e9volution de f\u00e9vrier 1917, ou la Glasnost des ann\u00e9es 1980. Chacun, avec ses limitations, ses contradictions, les impens\u00e9s qu\u2019il n\u2019a pu surmonter, mais aussi son effervescence intellectuelle, l\u2019\u00e9largissement du champ des possibles <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, constitue un pr\u00e9cieux h\u00e9ritage sur lequel peut se construire la Russie de demain. Analys\u00e9e dans cette perspective, la guerre d\u2019Ukraine cesse d\u2019\u00eatre un enjeu g\u00e9opolitique pour devenir une guerre autour du sens, de la v\u00e9rit\u00e9, du choix de la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique dans l\u2019ex-espace sovi\u00e9tique. La Russie est au c\u0153ur de cette guerre, et pour parodier L\u00e9nine qui estimait que les socialistes europ\u00e9ens devaient transformer \u00ab 14-18 \u00bb en une guerre civile, nous pouvons dire qu\u2019elle a aujourd\u2019hui l\u2019obligation de transformer l\u2019agression lanc\u00e9e contre l\u2019Ukraine en sa bataille de sens et de projets de transformations d\u00e9mocratiques \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ses fronti\u00e8res.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"