{"id":175059,"date":"2023-01-24T15:00:00","date_gmt":"2023-01-24T14:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=175059"},"modified":"2024-07-02T12:18:14","modified_gmt":"2024-07-02T10:18:14","slug":"la-diplomatie-de-demain-sera-definie-par-lart-de-trouver-des-ponts-une-conversation-avec-maurice-gourdault-montagne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/01\/24\/la-diplomatie-de-demain-sera-definie-par-lart-de-trouver-des-ponts-une-conversation-avec-maurice-gourdault-montagne\/","title":{"rendered":"\u00ab La diplomatie de demain sera d\u00e9finie par l’art de trouver des ponts \u00bb, une conversation avec Maurice Gourdault-Montagne"},"content":{"rendered":"\n
\u00c0 la r\u00e9flexion, j\u2019aurais pu mettre ces citations dans un ordre diff\u00e9rent, en pla\u00e7ant celle d\u2019Edward Sa\u00efd en t\u00eate. Cette citation souligne, \u00e0 raison, que la d\u00e9marche qui convenait hier ne peut plus avoir cours aujourd\u2019hui face \u00e0 la reconfiguration de l\u2019ordre international et face au d\u00e9placement de ses principaux centres de gravit\u00e9. L\u2019Europe continue certes d\u2019avoir un r\u00f4le majeur dans les d\u00e9veloppements du monde, en particulier par sa force \u00e9conomique et scientifique ainsi que son soft power<\/em>, mais la dynamique du monde est moins d\u00e9termin\u00e9e aujourd\u2019hui en Europe qu\u2019ailleurs. <\/p>\n\n\n\n Cela nous oblige \u00e0 voir les choses autrement : il faut entrer dans la t\u00eate des d\u00e9cideurs de demain, en cherchant \u00e0 les comprendre, sans vouloir imposer son mod\u00e8le. Comprendre, donc, sans vouloir dominer, avec l\u2019humilit\u00e9 et l\u2019ouverture d\u2019esprit n\u00e9cessaires pour trouver ces \u00ab points de passage \u00bb qui permettent la coexistence et la coop\u00e9ration. La diplomatie de demain sera ainsi d\u00e9finie plus que jamais par l\u2019art de trouver des ponts, ou de mettre des coupe-feux lorsque cela sera n\u00e9cessaire, pour pr\u00e9venir l\u2019\u00e9mergence de risques nouveaux. <\/p>\n\n\n\n Il faut entrer dans la t\u00eate des d\u00e9cideurs de demain, en cherchant \u00e0 les comprendre, sans vouloir imposer son mod\u00e8le. Comprendre, donc, sans vouloir dominer, avec l\u2019humilit\u00e9 et l\u2019ouverture d\u2019esprit n\u00e9cessaires pour trouver ces \u00ab points de passage \u00bb qui permettent la coexistence et la coop\u00e9ration.<\/p>Maurice Gourdault-Montagne<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019Histoire est \u00e9galement pr\u00e9sente dans ce livre parce qu\u2019elle joue un r\u00f4le fondamental. Je pense que nous nous trouvons dans une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019on voit ressurgir les \u201csillons profonds de l\u2019Histoire<\/em>\u201d. C\u2019est cela que l\u2019on voit aujourd\u2019hui dans la politique ext\u00e9rieure de la Russie, ou dans le n\u00e9o-ottomanisme assum\u00e9 de la Turquie du pr\u00e9sident Erdogan. Ce n\u2019est d\u2019ailleurs pas un hasard si le Quai d\u2019Orsay a souhait\u00e9 introduire \u00e0 l\u2019Institut diplomatique des cours sur ce qu\u2019\u00e9tait la politique \u00e9trang\u00e8re ottomane en M\u00e9diterran\u00e9e et en Asie centrale ou encore la continuit\u00e9 de la politique \u00e9trang\u00e8re russe. Ces r\u00e9miniscences ne sont pas conjoncturelles : par exemple, la politique russe d\u2019aujourd\u2019hui est proprement imp\u00e9riale. Je suis d\u2019accord avec la formule de Zaki La\u00efdi, pour qui le principal d\u00e9fi est de voir quand les Russes parviendront \u00e0 passer d\u2019une politique \u00e9trang\u00e8re imp\u00e9riale<\/em> \u00e0 une politique \u00e9trang\u00e8re nationale<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Je cite aussi le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, enfin, parce que je suis convaincu qu\u2019il faut continuer \u00e0 \u00e9couter et m\u00e9diter ses grandes conf\u00e9rences de presse des ann\u00e9es 1960, sur l\u2019Allemagne, la Chine, le Moyen-Orient, l\u2019Alg\u00e9rie, qui cadrent les grands sujets de la politique \u00e9trang\u00e8re fran\u00e7aise de l\u2019\u00e9poque. Ces conf\u00e9rences sont fondatrices. Et elles nous font garder \u00e0 l\u2019esprit que la diplomatie, ce sont des codes ; des codes et des conventions qui habillent la r\u00e9alit\u00e9 pour pouvoir traiter les enjeux \u00e0 plusieurs avec des r\u00e8gles du jeu. <\/p>\n\n\n\n La diplomatie, ce sont des codes ; des codes et des conventions qui habillent la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>Maurice Gourdault-Montagne<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n J\u2019ai h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 mettre en exergue une derni\u00e8re citation de Kishore Mahbubani, mentionn\u00e9e \u00e0 la fin de l\u2019ouvrage. Celui-ci souligne que \u00ab la parenth\u00e8se de domination occidentale du monde, qui a dur\u00e9 400 ans, est en train de se refermer <\/em> \u00bb. Cela ne signifie aucunement que l\u2019Europe, l\u2019Occident et la France en particulier verraient leur corpus de valeurs s\u2019\u00e9roder et dispara\u00eetre. Il s\u2019agit l\u00e0 de notre carcan, de notre ossature, c\u2019est ce que nous avons d\u00e9velopp\u00e9 de si\u00e8cles en si\u00e8cles depuis les Lumi\u00e8res. Ce que l\u2019on observe aujourd\u2019hui n\u2019est pas un reflux ; il s\u2019agit plut\u00f4t d\u2019un r\u00e9alignement, et du recalibrage de la place de chacun. <\/p>\n\n\n\n Je pense que cette singularit\u00e9 des m\u00e9moires est \u00e0 la fois sous-estim\u00e9e et surestim\u00e9e. Gardons \u00e0 l\u2019esprit que l\u2019on agit toujours et jusqu\u2019\u00e0 un certain point, selon ses \u00e9motions. Les relations internationales doivent ainsi composer avec ce que le professeur d\u2019histoire \u00e0 Cambridge, Julian Jackson, nomme la \u201cm\u00e9moire \u00e9motionnelle collective des peuples<\/em>\u201d. <\/p>\n\n\n\n Je me souviens lui avoir demand\u00e9 lors d\u2019une conversation pourquoi il avait fait le choix de r\u00e9diger un livre portant sp\u00e9cifiquement sur l\u2019histoire de la r\u00e9sistance fran\u00e7aise \u00e0 l\u2019occupation et au r\u00e9gime de Vichy. Il m\u2019avait r\u00e9pondu qu\u2019un tel projet lui semblait n\u00e9cessaire parce que les Britanniques n\u2019ont pas de conscience intime de ce qu\u2019est la vie sous une occupation \u00e9trang\u00e8re. Ils ont certes gard\u00e9 dans leur histoire le souvenir th\u00e9orique de l\u2019invasion normande de 1066 et de l\u2019occupation du pays par Guillaume le Conqu\u00e9rant ! mais ils n\u2019ont plus eu d\u2019exp\u00e9rience semblable par la suite, alors qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 qui a marqu\u00e9 l\u2019histoire de tous les pays continentaux encore r\u00e9cemment. <\/p>\n\n\n\n Or, une telle approche des diff\u00e9rences de perception me semble devenir absolument essentielle lorsque des Etats doivent discuter de questions de s\u00e9curit\u00e9. Il faut avoir \u00e0 l\u2019esprit que le fait de se poser des questions de s\u00e9curit\u00e9 est l\u00e9gitime. Il s\u2019agit d\u2019un sujet dont il faut parler constamment avec ses voisins, afin de pr\u00e9venir le pire. <\/p>\n\n\n\n Prenez l\u2019exemple des questions de s\u00e9curit\u00e9 que la Russie, apr\u00e8s avoir annex\u00e9 la Crim\u00e9e et envahi le Donbass et lanc\u00e9 plusieurs avertissements, a voulu poser fin 2021, en demandant, de fa\u00e7on certes absolument outranci\u00e8re et en massant des troupes \u00e0 la fronti\u00e8re de l\u2019Ukraine, selon la pratique de crise du temps de la guerre froide, que l\u2019OTAN retourne aux fronti\u00e8res qui \u00e9taient les siennes avant l\u2019\u00e9largissement de 1997. Ces exigences \u00e9taient inacceptables, mais cela signifie-t-il pour autant que la perception de la Russie selon laquelle la s\u00e9curit\u00e9 de ses fronti\u00e8res n\u2019\u00e9tait pas assur\u00e9e ne devait pas \u00eatre prise en compte et n\u00e9goci\u00e9es en fonction des r\u00e9alit\u00e9s ? La question de la s\u00e9curit\u00e9 globale dans le centre de l\u2019Europe ressurgira apr\u00e8s la guerre et il faudra la traiter. <\/p>\n\n\n\n Sur la question de l\u2019importance des perceptions, l\u2019exemple de la Chine est \u00e9galement tr\u00e8s parlant. Du point de vue chinois, le retour de la Chine au centre de l\u2019ordre international fait suite \u00e0 ce qu\u2019ils appellent \u00ab les cent ans d\u2019humiliation \u00bb. Les nationalistes chinois peuvent certes user, de fa\u00e7on instrumentale, de propos revanchistes pour mobiliser la population de temps \u00e0 autres contre l\u2019ext\u00e9rieur ; mais une telle d\u00e9marche vient en reflet du souvenir collectif des pillages et de la d\u00e9vastation provoqu\u00e9s par les exp\u00e9ditions franco-anglaises dans ce pays au XIX\u00e8me si\u00e8cle et au-del\u00e0. Ces \u00e9v\u00e8nements ont laiss\u00e9 dans la m\u00e9moire collective chinoise des traces ind\u00e9l\u00e9biles. Je l\u2019\u00e9cris dans l\u2019ouvrage : <\/strong>si nous devions changer de perspective, c\u2019est-\u00e0-dire imaginer que Versailles ou le Louvre avaient \u00e9t\u00e9 pill\u00e9s par des puissances ext\u00e9rieures, il est clair que nous nous en souviendrions vivement cent ans apr\u00e8s. <\/p>\n\n\n\n Si nous devions changer de perspective, c\u2019est-\u00e0-dire imaginer que Versailles ou le Louvre avaient \u00e9t\u00e9 pill\u00e9s par des puissances ext\u00e9rieures, il est clair que nous nous en souviendrions vivement cent ans apr\u00e8s. <\/p>Maurice Gourdault-Montagne<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Quant au fait de savoir si cette part \u00e9motive dans la r\u00e9action des peuples est mieux prise en compte par les tenants du r\u00e9alisme ou de l\u2019id\u00e9alisme – question que j\u2019aborde dans l\u2019ouvrage – il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un sujet complexe. L\u2019id\u00e9alisme renvoie par d\u00e9finition \u00e0 des valeurs ; tandis que le r\u00e9alisme renvoie \u00e0 la nature des choses. L\u2019\u00e9motion est un facteur additionnel que la politique ext\u00e9rieure doit prendre en compte. La singularit\u00e9 du travail diplomatique n\u00e9cessite, pour dire les choses simplement, de faire la part des choses. <\/p>\n\n\n\n Comme je le pr\u00e9cise dans la pr\u00e9face, je n\u2019ai jamais pris aucune note sur mon travail au cours de ma vie. Le diplomate a cette particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre constamment \u00e0 l\u2019aff\u00fbt de ce qu\u2019il observe pour en rendre compte \u00e0 son gouvernement. Cela prend du temps, d\u2019autant plus que s\u2019y ajoute, lorsque vous \u00eates ambassadeur, un travail de management<\/em> de vos \u00e9quipes et de repr\u00e9sentation constante, c\u2019est-\u00e0-dire de pr\u00e9sence partout o\u00f9 la pr\u00e9sence de la France doit \u00eatre vue, y compris l\u00e0 o\u00f9 on ne l\u2019attend pas car les opinions locales y sont sensibles. Et cela laisse peu de temps pour soi. <\/p>\n\n\n\n Dans l\u2019ensemble, je dirais que je n\u2019ai pas voulu faire ce livre en adoptant le ton des m\u00e9moires, o\u00f9 je d\u00e9taillerais mes souvenirs en les retranscrivant de fa\u00e7on lin\u00e9aire. Et pour cela ce livre a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u comme une s\u00e9rie de conversations d\u2019apr\u00e8s-d\u00eener. J\u2019ai avant tout voulu relater ce \u00e0 quoi j\u2019ai pu assister ou participer activement comme ambassadeur ou au c\u0153ur de Matignon et \u00e0 l\u2019Elys\u00e9e et au cours de mes exp\u00e9riences en cabinet, dans des lieux de la d\u00e9cision politique.<\/p>\n\n\n\n Ces exp\u00e9riences m\u2019ont \u00e9galement permis de voir l\u2019imbrication \u00e9troite qui existe entre la politique ext\u00e9rieure et la politique int\u00e9rieure. Je l\u2019explique lorsque je reviens sur les sp\u00e9cificit\u00e9s de la diplomatie men\u00e9e en temps de cohabitation, o\u00f9, pour des raisons de comp\u00e9tition en politique int\u00e9rieure, la politique ext\u00e9rieure court constamment le risque d\u2019\u00eatre instrumentalis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Nous sommes dans une p\u00e9riode de vertige : nous nous trouvons face \u00e0 des transformations technologiques dont les cons\u00e9quences sont inimaginables. Je compare les bouleversements du d\u00e9but du XXI \u00e8me si\u00e8cle \u00e0 ceux que l\u2019Europe a connus entre la fin du XV\u00e8me si\u00e8cle et le d\u00e9but du XVI\u00e8me si\u00e8cle. <\/p>\n\n\n\n Nous sommes dans une p\u00e9riode de vertige. Je compare les bouleversements du d\u00e9but du XXI \u00e8me si\u00e8cle \u00e0 ceux que l\u2019Europe a connus entre la fin du XV\u00e8me si\u00e8cle et le d\u00e9but du XVI\u00e8me si\u00e8cle. <\/p>Maurice Gourdault-Montagne<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pour les gens de ma g\u00e9n\u00e9ration, c\u2019est comme si nous \u00e9tions n\u00e9s au Haut Moyen-Age, et que nous nous retrouvions soudain en pleine Renaissance, en un si\u00e8cle de bouleversement artistique, intellectuel et technologique, un moment o\u00f9 il y a aussi un \u00e9largissement de l\u2019espace avec la d\u00e9couverte de l\u2019Am\u00e9rique. Comme on sait, dans le monde d\u2019alors, en Europe, une premi\u00e8re forme de connectivit\u00e9 avait permis, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019imprimerie, une multiplication des \u00e9changes. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 cette technique que des esprits comme Erasme et Luther ont pu correspondre, au-del\u00e0 des contraintes impos\u00e9es par la distance et la g\u00e9ographie. Et aujourd\u2019hui l\u2019espace aussi s\u2019est \u00e9largi avec le cyber et bient\u00f4t le m\u00e9tavers. <\/p>\n\n\n\nVous alertez, dans les premi\u00e8res pages de votre livre, contre les risques d\u2019une politique \u00e9trang\u00e8re qui sous-estimerait le poids des \u00e9motions et des passions des peuples. Vous prenez l\u2019exemple du conflit ukrainien, en soulignant que les m\u00e9moires polonaise, baltes, russe, allemande ou fran\u00e7aise divergent quant \u00e0 leur perception de la menace pos\u00e9e par la Russie. Comment parvenir \u00e0 une synth\u00e8se sur laquelle ancrer un ordre s\u00e9curitaire durable, par-del\u00e0 la divergence des m\u00e9moires ? Avez-vous d\u2019autres exemples, hors des cas europ\u00e9ens, de conflits o\u00f9 la singularit\u00e9 des \u00e9motions des peuples a \u00e9t\u00e9 selon vous sous-estim\u00e9e ? <\/h3>\n\n\n\n
Une particularit\u00e9 de votre livre est qu\u2019il touche \u00e0 la fois \u00e0 la politique int\u00e9rieure et \u00e0 la politique ext\u00e9rieure. On le voit dans certaines pages d\u00e9di\u00e9es \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie et lorsque vous \u00e9voquez le choix de plusieurs de vos a\u00efeux d\u2019avoir d\u00e9di\u00e9 leur vie \u00e0 la politique. Comment avez-vous con\u00e7u cet ouvrage : l\u2019avez-vous envisag\u00e9 comme un essai, comme des m\u00e9moires, ou une r\u00e9flexion plus g\u00e9n\u00e9rale sur la conception de la politique \u00e9trang\u00e8re ? <\/h3>\n\n\n\n
En quoi l’\u00e9poque que nous traversons repr\u00e9sente-t-elle un point de bascule \u2014 vous la comparez dans votre livre \u00e0 la Renaissance \u2014 et quelles conclusions en tirer s\u2019agissant de la pratique de la diplomatie ?<\/h3>\n\n\n\n