{"id":172844,"date":"2022-12-31T06:50:00","date_gmt":"2022-12-31T05:50:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=172844"},"modified":"2023-03-27T12:40:43","modified_gmt":"2023-03-27T10:40:43","slug":"la-fin-du-monde-comme-utopie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/12\/31\/la-fin-du-monde-comme-utopie\/","title":{"rendered":"La fin du monde comme utopie"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\">Deux notes sur la fin du monde&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-1-172844' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/12\/31\/la-fin-du-monde-comme-utopie\/#easy-footnote-bottom-1-172844' title='Cet article a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans la &lt;em&gt;New Left Review&lt;\/em&gt; en 1978. Il est traduit ici pour la premi\u00e8re fois, dans les langues de la revue.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\">I<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">L&rsquo;apocalypse fait partie de notre bagage id\u00e9ologique. C&rsquo;est un aphrodisiaque, un cauchemar, une marchandise comme une autre. On peut en faire une m\u00e9taphore de l&rsquo;effondrement du capitalisme, qui, comme nous le savons tous, est imminent depuis plus d&rsquo;un si\u00e8cle. Nous nous y heurtons sous les formes et les aspects les plus divers&#160;: comme un signal d&rsquo;alarme et une pr\u00e9vision scientifique, une fiction collective et un cri de ralliement sectaire, un produit de l&rsquo;industrie des loisirs, une superstition, une mythologie vulgaire, une \u00e9nigme, un coup, une plaisanterie, une projection. Elle est toujours pr\u00e9sente, mais jamais \u00ab&#160;actuelle&#160;\u00bb&#160;: comme une deuxi\u00e8me r\u00e9alit\u00e9, une image que nous nous construisons, une production incessante de notre fantasme \u2014&nbsp;une catastrophe dans l&rsquo;esprit.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle est tout cela et plus encore, car c&rsquo;est l&rsquo;une des plus anciennes id\u00e9es de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine. Des volumes \u00e9pais auraient pu \u00eatre \u00e9crits sur ses origines \u2014 et de tels volumes ont bien s\u00fbr \u00e9t\u00e9 \u00e9crits. Nous savons \u00e9galement beaucoup de choses sur son histoire mouvement\u00e9e, sur ses flux et reflux p\u00e9riodiques et sur la mani\u00e8re dont ces fluctuations sont li\u00e9es au processus mat\u00e9riel de l&rsquo;histoire. L&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;apocalypse accompagne la pens\u00e9e utopique depuis ses d\u00e9buts, elle la poursuit comme une ombre, comme un revers qu&rsquo;on ne peut laisser derri\u00e8re soi&#160;: sans catastrophe, pas de mill\u00e9naire&#160;; sans apocalypse, pas de paradis. L&rsquo;id\u00e9e de la fin du monde est simplement une utopie n\u00e9gative.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Sans catastrophe, pas de mill\u00e9naire&#160;; sans apocalypse, pas de paradis. L&rsquo;id\u00e9e de la fin du monde est simplement une utopie n\u00e9gative.<\/p><cite>Hans Magnus Enzensberger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Mais m\u00eame la fin du monde n&rsquo;est plus ce qu&rsquo;elle \u00e9tait. Le film qui se joue dans nos t\u00eates, et de mani\u00e8re encore plus d\u00e9sinhib\u00e9e dans notre inconscient, se distingue \u00e0 bien des \u00e9gards des r\u00eaves d&rsquo;autrefois. Dans ses acceptions traditionnelles, l&rsquo;apocalypse \u00e9tait une id\u00e9e v\u00e9n\u00e9rable, voire sacr\u00e9e. Mais la catastrophe qui nous pr\u00e9occupe tant aujourd&rsquo;hui \u2014&nbsp;ou plut\u00f4t qui nous hante \u2014 est un ph\u00e9nom\u00e8ne enti\u00e8rement s\u00e9cularis\u00e9. Ses signes, nous les lisons sur les murs des immeubles, o\u00f9 ils apparaissent du jour au lendemain, maladroitement pulv\u00e9ris\u00e9s&#160;; nous les lisons sur les imprim\u00e9s crach\u00e9s par nos ordinateur. Notre b\u00eate \u00e0 sept t\u00eates a beaucoup de noms&#160;: \u00c9tat policier, parano\u00efa, bureaucratie, terreur, crise \u00e9conomique, course aux armements, destruction de l&rsquo;environnement. Ses quatre cavaliers <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/11\/20\/du-virtualisme-en-amerique\/\">ressemblent aux h\u00e9ros de westerns<\/a> et vendent des cigarettes, tandis que les trompettes qui annoncent la fin du monde servent de th\u00e8me musical \u00e0 une pause publicitaire. Autrefois, les gens voyaient dans l&rsquo;apocalypse la main de Dieu, imp\u00e9n\u00e9trable et vengeresse. Aujourd&rsquo;hui, elle appara\u00eet comme le produit m\u00e9thodiquement calcul\u00e9 de nos propres actions, et les esprits que nous tenons pour responsables de son approche, nous les appelons les rouges, les cheikhs du p\u00e9trole, les terroristes, les multinationales&#160;; les gnomes de Zurich et les Frankenstein des laboratoires de biologie&#160;; les ovnis et les bombes \u00e0 neutrons&#160;; les d\u00e9mons du Kremlin ou du Pentagone&#160;: un monde souterrain de conspirations et de machinations inimaginables, dont les ficelles sont tir\u00e9es par les cr\u00e9tins tout-puissants de la police secr\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>Autrefois, l&rsquo;apocalypse \u00e9tait aussi vue comme un \u00e9v\u00e9nement singulier, auquel il fallait s\u2019attendre sans sommation, comme un coup de tonnerre&#160;: un moment impensable que seuls les voyants et les proph\u00e8tes pouvaient anticiper \u2014 eux dont, bien s\u00fbr, personne ne voulait \u00e9couter les avertissements et pr\u00e9dictions. Notre fin du monde \u00e0 nous, quant \u00e0 elle, est chant\u00e9e sur les toits, m\u00eame par les moineaux&#160;; l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment de surprise en est absent&#160;; il semble que ce ne soit qu&rsquo;une question de temps. Le malheur que nous nous repr\u00e9sentons est insidieux et d&rsquo;une lenteur qui s\u2019apparente \u00e0 une torture&#160;: c\u2019est l&rsquo;apocalypse au ralenti. Elle nous rappelle ce classique d&rsquo;avant-garde du cin\u00e9ma muet, o\u00f9 l&rsquo;on voit une gigantesque chemin\u00e9e d&rsquo;usine se fissurer et s&rsquo;effondrer sans bruit sur l&rsquo;\u00e9cran pendant vingt minutes, tandis que les spectateurs, dans une sorte de confort indolent, s&rsquo;adossent \u00e0 leurs si\u00e8ges de velours us\u00e9, en grignotant des pop-corns et des cacahu\u00e8tes. \u00c0 la fin de la repr\u00e9sentation, le futurologue monte sur sc\u00e8ne. Il a quelque chose d\u2019une mauvaise imitation du Docteur Folamour, le savant fou \u2014&nbsp;mais il est gros et repoussant. Il nous informe calmement que la couche d&rsquo;ozone atmosph\u00e9rique aura disparu dans vingt ans et que nous serons certainement carbonis\u00e9s par les radiations cosmiques si nous avons la chance de survivre jusque-l\u00e0, que des substances inconnues pr\u00e9sentes dans notre lait nous conduisent \u00e0 la psychose et qu&rsquo;au rythme o\u00f9 la population mondiale augmente, il n&rsquo;y aura bient\u00f4t plus de place sur notre plan\u00e8te. Tout cela, un havane \u00e0 la main, dans un discours bien compos\u00e9 et \u00e0 la logique irr\u00e9prochable. L&rsquo;auditoire r\u00e9prime un b\u00e2illement, m\u00eame si, selon le professeur, le d\u00e9sastre est imminent. Mais ce n&rsquo;est pas pour cet apr\u00e8s-midi. Cet apr\u00e8s-midi, tout continuera comme avant, peut-\u00eatre un peu plus mal que la semaine derni\u00e8re, mais sans que personne ne le remarque pour autant. On ne peut pas exclure que l&rsquo;un ou l&rsquo;autre d&rsquo;entre nous soit un peu d\u00e9prim\u00e9 cet apr\u00e8s-midi. Il pourrait alors \u00eatre frapp\u00e9 par la pens\u00e9e \u2014 qu&rsquo;il travaille au Pentagone ou dans le m\u00e9tro, qu&rsquo;il repasse des chemises ou qu&rsquo;il soude des t\u00f4les \u2014 qu&rsquo;il serait vraiment plus simple de se d\u00e9barrasser du probl\u00e8me une fois pour toutes. Si la catastrophe <em>arrivait<\/em> vraiment. Mais il n&rsquo;en est pas question. L\u2019id\u00e9e de finalit\u00e9, qui \u00e9tait autrefois l&rsquo;un des attributs principaux de l&rsquo;apocalypse, et l&rsquo;une des raisons de son pouvoir d&rsquo;attraction, ne nous est m\u00eame plus promise en garantie.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Le malheur que nous nous repr\u00e9sentons est insidieux et d&rsquo;une lenteur qui s\u2019apparente \u00e0 une torture&#160;: c\u2019est l&rsquo;apocalypse au ralenti.<\/p><cite>Hans Magnus Enzensberger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Un autre aspect traditionnel de la fin du monde est tout aussi perdu pour nous&#160;: auparavant, il \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement admis que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement toucherait tout le monde simultan\u00e9ment et sans exception. Ainsi, l&rsquo;exigence jamais satisfaite d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 et de justice trouvait dans cette conception son dernier refuge. Mais tel que nous le voyons aujourd&rsquo;hui, le d\u00e9sastre n&rsquo;est plus un facteur de nivellement. Bien au contraire. Il diff\u00e8re d&rsquo;un pays \u00e0 l&rsquo;autre, d&rsquo;une classe \u00e0 l&rsquo;autre, d&rsquo;un lieu \u00e0 l&rsquo;autre. Au moment o\u00f9 il en emporte d\u00e9j\u00e0 certains, d&rsquo;autres le regardent \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. On construit des bunkers, on emmure des ghettos, on \u00e9rige des forteresses, on engage des gardes du corps, \u00e0 grande comme \u00e0 petite \u00e9chelle. \u00c0 l&rsquo;instar de la maison de campagne \u00e9quip\u00e9e d&rsquo;alarmes et de cl\u00f4tures \u00e9lectriques, l\u2019on voit des pays entiers, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale, s\u2019enfermer pendant que d&rsquo;autres tombent en ruine. Le cauchemar de la fin du monde ne met pas fin \u00e0 cette disparit\u00e9 temporelle \u2014&nbsp;il la radicalise, tout simplement. Ses versions africaines et indiennes sont ignor\u00e9es avec un haussement d&rsquo;\u00e9paules par ceux qui ne sont pas directement touch\u00e9s \u2014 y compris les gouvernements africains et indiens. C&rsquo;est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis, finalement, que la plaisanterie prend fin.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-large\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/SIPA_SIPAUSA31535078_000007.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"1483\"\n        data-pswp-height=\"1000\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/SIPA_SIPAUSA31535078_000007-330x223.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/SIPA_SIPAUSA31535078_000007-690x465.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/SIPA_SIPAUSA31535078_000007-1340x904.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 990px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/SIPA_SIPAUSA31535078_000007-125x84.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n                    <figcaption class=\"pswp-caption-content \">\u00a9 U.S. Gov.\/Cover Images\/SIPA<\/figcaption>\n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\">II<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Berlin, printemps 1978<\/p>\n\n\n\n<p>Cher Balthasar,<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque j&rsquo;ai \u00e9crit mon commentaire sur l&rsquo;apocalypse \u2014 un travail qui, je l&rsquo;avoue, n&rsquo;\u00e9tait pas particuli\u00e8rement approfondi ou s\u00e9rieux \u2014 j&rsquo;ignorais encore que vous \u00e9tiez \u00e9galement pr\u00e9occup\u00e9 par l&rsquo;avenir. Au t\u00e9l\u00e9phone, vous vous \u00eates plaint que vous \u00ab&#160;n\u2019alliez \u00e0 peu pr\u00e8s nulle part&#160;\u00bb. Cela ressemblait presque \u00e0 un appel \u00e0 l&rsquo;aide. Je vous connais assez bien pour comprendre votre dilemme. Aujourd&rsquo;hui, il n\u2019y a que les technocrates qui avancent vers l&rsquo;an 2000, pleins d&rsquo;optimisme, avec l&rsquo;instinct infaillible des hamsters \u2014 et vous n&rsquo;\u00eates pas de ceux-l\u00e0. Au contraire, vous \u00eates une \u00e2me fid\u00e8le, toujours pr\u00eate \u00e0 se rallier sous la banni\u00e8re de l&rsquo;utopie. Vous voulez plus que jamais vous accrocher au principe de l&rsquo;espoir. Vous nous voulez du bien&#160;: c&rsquo;est-\u00e0-dire non seulement \u00e0 vous et \u00e0 moi, mais aussi \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 tout enti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Ne soyez pas f\u00e2ch\u00e9, s\u2019il vous pla\u00eet, si cela semble ironique. Ce n&rsquo;est pas de ma faute. Vous vouliez voir si je pouvais vous venir en aide. Ma lettre vous d\u00e9cevra \u2014 et vous aurez peut-\u00eatre m\u00eame l&rsquo;impression que je vous attaque par derri\u00e8re. Ce n&rsquo;est pas mon intention. Tout ce que je voudrais sugg\u00e9rer, c&rsquo;est que nous consid\u00e9rions les choses les mains libres.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Aujourd&rsquo;hui, il n\u2019y a que les technocrates qui avancent vers l&rsquo;an 2000.<\/p><cite>Hans Magnus Enzensberger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>La force de la th\u00e9orie de gauche, quelle qu&rsquo;elle soit, de Babeuf \u00e0 Bloch \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire pendant plus d&rsquo;un si\u00e8cle et demi \u2014 r\u00e9side dans le fait qu&rsquo;elle se fonde sur une utopie positive qui n&rsquo;a pas d&rsquo;\u00e9quivalent dans le monde existant. Les socialistes, les communistes et les anarchistes partageaient tous la conviction que leur lutte introduirait le royaume de la libert\u00e9 dans un d\u00e9lai pr\u00e9visible. Ils \u00ab&#160;savaient exactement o\u00f9 ils voulaient aller et ce qu&rsquo;ils pouvaient ou devaient faire, avec l&rsquo;histoire, la strat\u00e9gie et l\u2019effort, pour y arriver. Maintenant, ils ne le savent plus&#160;\u00bb. J&rsquo;ai lu ces mots lapidaires r\u00e9cemment dans un article de l&rsquo;historien anglais Eric Hobsbawm. Mais ce vieux communiste n&rsquo;oublie pas d&rsquo;ajouter&#160;: \u00ab&#160;\u00c0 cet \u00e9gard, ils ne sont pas seuls. Les capitalistes sont tout aussi incapables que les socialistes de comprendre leur avenir, et tout aussi perplexes devant l&rsquo;\u00e9chec de leurs th\u00e9oriciens et de leurs proph\u00e8tes.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Hobsbawm a tout \u00e0 fait raison. Le d\u00e9ficit id\u00e9ologique existe des deux c\u00f4t\u00e9s. Pourtant, la perte de certitude quant \u00e0 l&rsquo;avenir ne nous ram\u00e8ne pas pour autant \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre. Elle est plus difficile \u00e0 supporter pour la gauche que pour ceux qui n&rsquo;ont jamais eu d&rsquo;autre intention que de s&rsquo;accrocher \u00e0 tout prix \u00e0 un bout de leur pouvoir et de leurs privil\u00e8ges. C\u2019est pourquoi la gauche \u2014&nbsp;y compris vous, cher Balthasar \u2014 se compla\u00eet dans le registre de la grogne et de la plainte.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous dites que personne n&rsquo;est plus pr\u00eat, ni en mesure, d&rsquo;avancer une id\u00e9e positive qui d\u00e9passe l&rsquo;horizon de l&rsquo;\u00e9tat de fait existant. Au lieu de cela, la fausse conscience s\u00e9vit&#160;; la sc\u00e8ne est domin\u00e9e par l&rsquo;apostasie et la confusion. Je me souviens de notre derni\u00e8re conversation sur le \u00ab&#160;nouvel irrationalisme&#160;\u00bb, de vos lamentations sur la r\u00e9signation que vous percevez de toutes parts, de vos tirades contre les catastrophistes d\u00e9sinvoltes, les pessimistes \u00e9hont\u00e9s et les ap\u00f4tres du d\u00e9faitisme. Je me garderai bien de vous contredire ici. Mais je me demande si une chose ne vous a pas \u00e9chapp\u00e9e dans tout cela&#160;: c&rsquo;est que dans ces expressions et ces humeurs, il y a pr\u00e9cis\u00e9ment ce que vous cherchiez \u2014 une id\u00e9e qui d\u00e9passe les limites de notre existence actuelle. Car, en derni\u00e8re analyse, la fin du monde n&rsquo;est certainement pas arriv\u00e9e \u2014&nbsp;sinon nous ne pourrions pas en parler \u2014&#160;; et jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, aucune preuve concluante ne m&rsquo;est parvenue qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement de ce genre allait se produire \u00e0 un moment bien d\u00e9termin\u00e9. La conclusion que j&rsquo;en tire est que nous avons affaire ici \u00e0 une utopie, m\u00eame si elle est n\u00e9gative&#160;; et je soutiens en outre que, pour les raisons historiques que j&rsquo;ai mentionn\u00e9es, la th\u00e9orie de gauche n&rsquo;est pas particuli\u00e8rement bien \u00e9quip\u00e9e pour traiter de ce type d&rsquo;utopie.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La perte de certitude quant \u00e0 l&rsquo;avenir est plus difficile \u00e0 supporter pour la gauche que pour ceux qui n&rsquo;ont jamais eu d&rsquo;autre intention que de s&rsquo;accrocher \u00e0 tout prix \u00e0 un bout de leur pouvoir et de leurs privil\u00e8ges.<\/p><cite>Hans Magnus Enzensberger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Vos r\u00e9actions ne font que confirmer mon hypoth\u00e8se. La premi\u00e8re strophe de votre chanson, dans laquelle vous vous d\u00e9solez de la situation intellectuelle qui pr\u00e9vaut, est rapidement suivie d\u2019une seconde, dans laquelle vous \u00e9num\u00e9rez les boucs \u00e9missaires. Pour un vieux routier de la th\u00e9orie comme vous, il n&rsquo;est pas difficile de mettre la main sur les coupables&#160;: l&rsquo;adversaire id\u00e9ologique, les agents de l&rsquo;anticommunisme, la manipulation des m\u00e9dias de masse. Vos arguments ne sont en rien nouveaux pour moi. Ils me rappellent un essai qui a retenu mon attention il y a quelques ann\u00e9es. L&rsquo;auteur, un marxiste am\u00e9ricain du nom de H. C. Greisman, arrivait \u00e0 la conclusion que \u00ab&#160;les images de d\u00e9clin dont les m\u00e9dias sont si friands sont con\u00e7ues pour hypnotiser et stup\u00e9fier les masses de telle sorte qu&rsquo;elles en viennent \u00e0 consid\u00e9rer tout espoir de r\u00e9volution comme d\u00e9nu\u00e9 de sens.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui frappe dans cette proposition, c&rsquo;est avant tout son caract\u00e8re essentiellement d\u00e9fensif. Pendant une centaine d&rsquo;ann\u00e9es, tant qu&rsquo;elle \u00e9tait s\u00fbre de son fait, la th\u00e9orie marxiste classique a soutenu le contraire. Elle ne consid\u00e9rait pas les images de catastrophe et les visions de malheur de l&rsquo;\u00e9poque comme de simples mensonges concoct\u00e9s par des s\u00e9ducteurs secrets avant de se r\u00e9pandre parmi le peuple, mais cherchait plut\u00f4t \u00e0 les expliquer en termes sociaux \u2014 comme des repr\u00e9sentations symboliques d&rsquo;un processus tout \u00e0 fait r\u00e9el. Dans les ann\u00e9es vingt, pour ne prendre qu&rsquo;un exemple, la gauche voyait pr\u00e9cis\u00e9ment de cette mani\u00e8re l&rsquo;attrait que la m\u00e9taphysique historique de Spengler exer\u00e7ait sur l&rsquo;intelligentsia bourgeoise&#160;: <em>Le d\u00e9clin de l&rsquo;Occident<\/em> n&rsquo;\u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 rien d&rsquo;autre que l&rsquo;effondrement imminent du capitalisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui, en revanche, quelqu&rsquo;un comme vous ne se sent plus confort\u00e9 dans ses id\u00e9es par le fantasme apocalyptique, mais se sent menac\u00e9, r\u00e9agissant par des slogans de la derni\u00e8re chance et des gestes d\u00e9fensifs. Pour \u00eatre tout \u00e0 fait franc, cher Balthasar, il me semble que le r\u00e9sultat de ces ob\u00e9diences est plut\u00f4t malheureux. Je ne veux pas dire par l\u00e0 qu&rsquo;il serait tout simplement faux. Vous ne manquez pas, bien s\u00fbr, de recourir \u00e0 la voie bien rod\u00e9e de la critique id\u00e9ologique. Et c&rsquo;est un jeu d&rsquo;enfant de montrer que la l\u2019ascension et le d\u00e9clin des sentiments utopiques et apocalyptiques dans l&rsquo;histoire correspondent aux conditions politiques, sociales et \u00e9conomiques de l&rsquo;\u00e9poque. Il est \u00e9galement incontestable qu&rsquo;ils sont exploit\u00e9s politiquement, comme tout autre fantasme existant \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de la masse. Vous n&rsquo;avez pas besoin de vous imaginer que vous devez m&rsquo;apprendre le b.a.-ba. Je sais aussi bien que vous que le fantasme du d\u00e9sastre ultime sugg\u00e8re toujours le d\u00e9sir d&rsquo;un salut miraculeux&#160;; et il est clair pour moi, aussi, que le sauveur bonapartiste attend toujours dans les coulisses, sous la forme de la dictature militaire et du putsch de droite. Lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de survie, il y a toujours eu des gens pr\u00eats \u00e0 faire confiance \u00e0 un homme fort. Je ne m&rsquo;\u00e9tonne pas non plus que parmi ceux qui en ont appel\u00e9 la venue, plus ou moins express\u00e9ment, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, figurent un lib\u00e9ral et un stalinien&#160;: le sociologue am\u00e9ricain Hellbroner et le philosophe allemand Harich. Il ne fait \u00e9galement aucun doute que la m\u00e9taphore apocalyptique promet un soulagement de la pens\u00e9e analytique, car elle tend \u00e0 tout mettre dans le m\u00eame pot. Du conflit au Moyen-Orient \u00e0 la gr\u00e8ve des postes, du style punk \u00e0 l&rsquo;explosion d&rsquo;un r\u00e9acteur nucl\u00e9aire, tout \u2014&nbsp;et n&rsquo;importe quoi \u2014 est con\u00e7u comme le signe cach\u00e9 d&rsquo;une totalit\u00e9 imaginaire&#160;: la catastrophe \u00ab&#160;en g\u00e9n\u00e9ral&#160;\u00bb. La tendance \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation h\u00e2tive porte atteinte au pouvoir r\u00e9siduel de la pens\u00e9e claire qui nous reste encore. En ce sens, le sentiment de malheur ne conduit pas seulement \u00e0 la mystification. Il va sans dire que le nouvel irrationalisme qui vous trouble tant ne peut en aucun cas r\u00e9soudre les vrais probl\u00e8mes. Au contraire&#160;: il les fait appara\u00eetre comme insolubles.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Du conflit au Moyen-Orient \u00e0 la gr\u00e8ve des postes, du style punk \u00e0 l&rsquo;explosion d&rsquo;un r\u00e9acteur nucl\u00e9aire, tout \u2014&nbsp;et n&rsquo;importe quoi \u2014 est con\u00e7u comme le signe cach\u00e9 d&rsquo;une totalit\u00e9 imaginaire&#160;: la catastrophe \u00ab&#160;en g\u00e9n\u00e9ral&#160;\u00bb.<\/p><cite>Hans Magnus Enzensberger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Tout cela est tr\u00e8s facile \u00e0 dire, mais n&rsquo;aide pas beaucoup. Vous essayez de combattre les fantasmes de destruction avec des citations des classiques. Mais ces victoires rh\u00e9toriques, cher Balthasar, me rappellent les exploits h\u00e9ro\u00efques du baron de M\u00fcnchhausen. Comme lui, vous voulez atteindre votre but seul et sans crainte&#160;; et pour ne pas vous \u00e9carter de la bonne ligne droite, vous aussi vous \u00eates pr\u00eat, en cas de besoin, \u00e0 sauter sur un boulet de canon.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l&rsquo;avenir n&rsquo;est pas un terrain de sport pour hussards \u2014 ni la critique id\u00e9ologique un boulet de canon. Vous devriez laisser aux futurologues le soin d&rsquo;imiter les fanfaronnades d&rsquo;un vieux soldat de plomb. Le futur que vous avez en t\u00eate n&rsquo;est en aucun cas un objet de science. C&rsquo;est quelque chose qui n&rsquo;existe que dans le cadre de la fantaisie sociale, et l&rsquo;organe par lequel il est principalement exp\u00e9riment\u00e9 est l&rsquo;inconscient. D&rsquo;o\u00f9 la puissance de ces images que nous produisons tous, jour et nuit&#160;: non seulement avec la t\u00eate, mais avec tout le corps. Nos r\u00eaves collectifs de peur et de d\u00e9sir p\u00e8sent au moins aussi lourd, probablement plus lourd, que nos th\u00e9ories et nos analyses.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui rend la critique id\u00e9ologique habituelle si filiforme, c\u2019est qu&rsquo;elle ignore tout cela et ne veut rien en savoir. N&rsquo;avez-vous pas \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par le fait qu&rsquo;elle a cess\u00e9 depuis longtemps d&rsquo;expliquer les choses qui ne correspondent pas \u00e0 ses sch\u00e9mas, et qu&rsquo;elle a commenc\u00e9 \u00e0 les tabouiser&#160;? Sans qu&rsquo;on s&rsquo;en aper\u00e7oive vraiment, elle a pris le r\u00f4le d&rsquo;une agence d&rsquo;adaptation. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de la censure d&rsquo;\u00c9tat de ceux qui font r\u00e9gner la loi et l\u2019ordre, il y a d\u00e9sormais les infirmiers de l&rsquo;h\u00f4pital psychiatrique de la gauche des sciences sociales et humaines, qui voudraient nous apaiser avec leurs tranquillisants. Leurs maximes sont&#160;: 1. Ne jamais rien conc\u00e9der. 2. R\u00e9duire l&rsquo;inconnu au familier. 3. Toujours penser uniquement avec sa t\u00eate. 4. L&rsquo;inconscient doit faire ce qu&rsquo;on lui dit.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Nos r\u00eaves collectifs de peur et de d\u00e9sir p\u00e8sent au moins aussi lourd, probablement plus lourd, que nos th\u00e9ories et nos analyses.<\/p><cite>Hans Magnus Enzensberger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>L&rsquo;arrogance de ces exorcistes acad\u00e9miques n&rsquo;est surpass\u00e9e que par leur impuissance. Ils ne comprennent pas que les mythes ne peuvent \u00eatre r\u00e9fut\u00e9s par des s\u00e9minaires, et que leurs interdictions d&rsquo;id\u00e9es ont une port\u00e9e tr\u00e8s courte. \u00c0 quoi leur sert-il, par exemple, et \u00e0 quoi nous sert-il, si pour la centi\u00e8me fois ils d\u00e9clarent inadmissible et r\u00e9actionnaire toute comparaison entre les processus naturels et sociaux&#160;? Le pouvoir \u00e9l\u00e9mentaire du fantasme apprend \u00e0 des millions de personnes \u00e0 transgresser constamment cette interdiction. Nos id\u00e9ologues ne font que sourire lorsqu&rsquo;ils tentent d\u2019oblit\u00e9rer des images aussi ineffa\u00e7ables que l&rsquo;inondation et le feu, le tremblement de terre et l&rsquo;ouragan. D&rsquo;ailleurs, il y a dans les rangs des sp\u00e9cialistes des sciences naturelles des gens qui sont en mesure d&rsquo;\u00e9laborer \u00e0 leur mani\u00e8re des fantaisies de ce genre, et de les rendre productives au lieu de les interdire&#160;: des math\u00e9maticiens qui \u00e9laborent une th\u00e9orie topographique des catastrophes, ou des biochimistes qui ont des id\u00e9es sur certaines analogies entre l&rsquo;\u00e9volution biologique et l&rsquo;\u00e9volution sociale. On attend toujours en vain le sociologue qui comprendra que, dans un sens qui reste \u00e0 d\u00e9coder, il n&rsquo;existe plus de catastrophe purement naturelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Au lieu de cela, nos th\u00e9oriciens, encha\u00een\u00e9s aux traditions philosophiques de l&rsquo;id\u00e9alisme allemand, refusent d&rsquo;admettre, m\u00eame aujourd&rsquo;hui, ce que tout spectateur a compris depuis longtemps&#160;: qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;esprit du monde&#160;; que nous ne connaissons pas les lois de l&rsquo;histoire&#160;; que m\u00eame la lutte des classes est un processus \u00ab&#160;indig\u00e8ne&#160;\u00bb, qu&rsquo;aucune avant-garde ne peut consciemment planifier et diriger&#160;; que l&rsquo;\u00e9volution sociale, comme l&rsquo;\u00e9volution naturelle, n&rsquo;a pas de sujet et qu\u2019elle est donc impr\u00e9visible&#160;; que, par cons\u00e9quent, lorsque nous agissons politiquement, nous ne parvenons jamais \u00e0 atteindre ce que nous avions en t\u00eate, mais plut\u00f4t quelque chose de tout \u00e0 fait diff\u00e9rent, que nous n&rsquo;aurions m\u00eame pas pu imaginer \u00e0 un moment donn\u00e9&#160;; et que la crise de toutes les utopies positives a pr\u00e9cis\u00e9ment son fondement dans ce fait m\u00eame. Les projets du XIXe si\u00e8cle ont \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement et sans exception falsifi\u00e9s par l&rsquo;histoire du XXe. Dans l&rsquo;essai que j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9, Eric Hobsbawm rappelle un congr\u00e8s tenu par les anarchistes espagnols en 1898. Ils esquissaient alors un tableau glorieux de la vie apr\u00e8s la victoire de la r\u00e9volution&#160;: un monde de grands immeubles brillants avec des ascenseurs qui \u00e9viteraient de monter les escaliers, la lumi\u00e8re \u00e9lectrique pour tous, des broyeurs d&rsquo;ordures et de merveilleux gadgets m\u00e9nagers\u2026 Cette vision de l&rsquo;humanit\u00e9, pr\u00e9sent\u00e9e avec un pathos messianique, semble aujourd&rsquo;hui \u00e9tonnamment famili\u00e8re&#160;: dans de nombreux quartiers de nos villes, elle est d\u00e9j\u00e0 devenue r\u00e9alit\u00e9. Il y a des victoires qu&rsquo;il est difficile de distinguer des d\u00e9faites. Personne ne se sent \u00e0 l&rsquo;aise lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de rappeler la promesse de la r\u00e9volution d&rsquo;Octobre, il y a soixante ans&#160;: une fois les capitalistes chass\u00e9s de Russie, un avenir radieux, sans exploitation ni oppression, s&rsquo;ouvrirait pour les ouvriers et les paysans\u2026<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Il y a des victoires qu&rsquo;il est difficile de distinguer des d\u00e9faites. Personne ne se sent \u00e0 l&rsquo;aise lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de rappeler la promesse de la r\u00e9volution d&rsquo;Octobre.<\/p><cite>Hans Magnus Enzensberger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Vous \u00eates toujours avec moi, Balthasar&#160;? Vous \u00e9coutez encore&#160;? Je suis arriv\u00e9 \u00e0 la fin de ma lettre. Pardonnez-moi si elle a \u00e9t\u00e9 un peu longue et si mes phrases ont pris une tonalit\u00e9 quelque peu moqueuse. Ce n&rsquo;est pas moi qui l&rsquo;ai inject\u00e9e, c&rsquo;est une sorte de moquerie objective, historique \u2014 et le rire, pour le meilleur ou pour le pire, est toujours du c\u00f4t\u00e9 des perdants. Nous devons le supporter tous ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;optimisme et le pessimisme, mon cher ami, ne sont que du sparadrap pour les diseurs de bonne aventure et les auteurs d&rsquo;articles de r\u00e9f\u00e9rence. Les images de l&rsquo;avenir que l&rsquo;humanit\u00e9 se dessine \u00e0 elle-m\u00eame, les utopies positives et n\u00e9gatives, n&rsquo;ont jamais \u00e9t\u00e9 univoques. L&rsquo;id\u00e9e mill\u00e9nariste, d\u2019un pays o\u00f9 il fait toujours beau, n&rsquo;\u00e9tait pas le r\u00eave fade d\u2019une contr\u00e9e faite de lait et de miel&#160;; elle a toujours eu ses \u00e9l\u00e9ments de peur, de panique, de terreur et de destruction. De m\u00eame le fantasme apocalyptique, \u00e0 l&rsquo;inverse, produit plus que des images de d\u00e9cadence et de d\u00e9sespoir&#160;; il contient aussi, in\u00e9luctablement li\u00e9s \u00e0 la terreur, \u00e0 l&rsquo;exigence de vengeance, de justice, des \u00e9lans de soulagement et d&rsquo;espoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Les pharisiens, ceux qui savent toujours mieux, veulent nous convaincre que le monde irait de nouveau bien si les \u00ab&#160;forces progressistes&#160;\u00bb s&rsquo;en prenaient aux fantasmes des gens, s&rsquo;ils ne faisaient que si\u00e9ger au Comit\u00e9 central et si les images de malheur pouvaient \u00eatre interdites sur d\u00e9cret du parti. Ils refusent de comprendre que c&rsquo;est nous-m\u00eames qui produisons ces images, et que nous nous y accrochons parce qu&rsquo;elles correspondent \u00e0 nos exp\u00e9riences, \u00e0 nos d\u00e9sirs et \u00e0 nos peurs&#160;: sur l&rsquo;autoroute entre Francfort et Bonn, devant l&rsquo;\u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision qui montre que nous sommes en guerre, sous les h\u00e9licopt\u00e8res, dans les couloirs des cliniques, des bureaux de placement et des prisons \u2014 parce que, en un mot, elles sont en ce sens&#160;: r\u00e9alistes.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Le fantasme apocalyptique produit plus que des images de d\u00e9cadence et de d\u00e9sespoir. Il contient aussi, in\u00e9luctablement li\u00e9s \u00e0 la terreur, \u00e0 l&rsquo;exigence de vengeance, de justice, des \u00e9lans de soulagement et d&rsquo;espoir.<\/p><cite>Hans Magnus Enzensberger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Je n&rsquo;ai gu\u00e8re besoin de vous rassurer, cher Balthasar, en vous disant que je connais aussi peu l&rsquo;avenir que vous ne le connaissez vous-m\u00eame. Je vous \u00e9cris parce que je ne vous compte pas parmi les postiers et les poin\u00e7onneurs de l&rsquo;esprit du monde. Ce que je vous souhaite, comme \u00e0 moi-m\u00eame et \u00e0 nous tous, c&rsquo;est un peu plus de clart\u00e9 sur notre propre confusion, un peu moins de peur de notre propre peur, et un peu plus d&rsquo;attention, de respect et de modestie face \u00e0 l&rsquo;inconnu. Alors, nous serons capables de voir un peu plus loin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">V\u00f4tre, h. m. e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La fin du monde n&rsquo;est plus ce qu&rsquo;elle \u00e9tait. Elle nous accompagne davantage qu&rsquo;elle nous hante. Nous la regardons se d\u00e9ployer au ralenti. 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