{"id":172844,"date":"2022-12-31T06:50:00","date_gmt":"2022-12-31T05:50:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=172844"},"modified":"2023-03-27T12:40:43","modified_gmt":"2023-03-27T10:40:43","slug":"la-fin-du-monde-comme-utopie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/12\/31\/la-fin-du-monde-comme-utopie\/","title":{"rendered":"La fin du monde comme utopie"},"content":{"rendered":"\n
L’apocalypse fait partie de notre bagage id\u00e9ologique. C’est un aphrodisiaque, un cauchemar, une marchandise comme une autre. On peut en faire une m\u00e9taphore de l’effondrement du capitalisme, qui, comme nous le savons tous, est imminent depuis plus d’un si\u00e8cle. Nous nous y heurtons sous les formes et les aspects les plus divers : comme un signal d’alarme et une pr\u00e9vision scientifique, une fiction collective et un cri de ralliement sectaire, un produit de l’industrie des loisirs, une superstition, une mythologie vulgaire, une \u00e9nigme, un coup, une plaisanterie, une projection. Elle est toujours pr\u00e9sente, mais jamais \u00ab actuelle \u00bb : comme une deuxi\u00e8me r\u00e9alit\u00e9, une image que nous nous construisons, une production incessante de notre fantasme \u2014 une catastrophe dans l’esprit.<\/p>\n\n\n\n
Elle est tout cela et plus encore, car c’est l’une des plus anciennes id\u00e9es de l’esp\u00e8ce humaine. Des volumes \u00e9pais auraient pu \u00eatre \u00e9crits sur ses origines \u2014 et de tels volumes ont bien s\u00fbr \u00e9t\u00e9 \u00e9crits. Nous savons \u00e9galement beaucoup de choses sur son histoire mouvement\u00e9e, sur ses flux et reflux p\u00e9riodiques et sur la mani\u00e8re dont ces fluctuations sont li\u00e9es au processus mat\u00e9riel de l’histoire. L’id\u00e9e de l’apocalypse accompagne la pens\u00e9e utopique depuis ses d\u00e9buts, elle la poursuit comme une ombre, comme un revers qu’on ne peut laisser derri\u00e8re soi : sans catastrophe, pas de mill\u00e9naire ; sans apocalypse, pas de paradis. L’id\u00e9e de la fin du monde est simplement une utopie n\u00e9gative.<\/p>\n\n\n\n Sans catastrophe, pas de mill\u00e9naire ; sans apocalypse, pas de paradis. L’id\u00e9e de la fin du monde est simplement une utopie n\u00e9gative.<\/p>Hans Magnus Enzensberger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Mais m\u00eame la fin du monde n’est plus ce qu’elle \u00e9tait. Le film qui se joue dans nos t\u00eates, et de mani\u00e8re encore plus d\u00e9sinhib\u00e9e dans notre inconscient, se distingue \u00e0 bien des \u00e9gards des r\u00eaves d’autrefois. Dans ses acceptions traditionnelles, l’apocalypse \u00e9tait une id\u00e9e v\u00e9n\u00e9rable, voire sacr\u00e9e. Mais la catastrophe qui nous pr\u00e9occupe tant aujourd’hui \u2014 ou plut\u00f4t qui nous hante \u2014 est un ph\u00e9nom\u00e8ne enti\u00e8rement s\u00e9cularis\u00e9. Ses signes, nous les lisons sur les murs des immeubles, o\u00f9 ils apparaissent du jour au lendemain, maladroitement pulv\u00e9ris\u00e9s ; nous les lisons sur les imprim\u00e9s crach\u00e9s par nos ordinateur. Notre b\u00eate \u00e0 sept t\u00eates a beaucoup de noms : \u00c9tat policier, parano\u00efa, bureaucratie, terreur, crise \u00e9conomique, course aux armements, destruction de l’environnement. Ses quatre cavaliers ressemblent aux h\u00e9ros de westerns<\/a> et vendent des cigarettes, tandis que les trompettes qui annoncent la fin du monde servent de th\u00e8me musical \u00e0 une pause publicitaire. Autrefois, les gens voyaient dans l’apocalypse la main de Dieu, imp\u00e9n\u00e9trable et vengeresse. Aujourd’hui, elle appara\u00eet comme le produit m\u00e9thodiquement calcul\u00e9 de nos propres actions, et les esprits que nous tenons pour responsables de son approche, nous les appelons les rouges, les cheikhs du p\u00e9trole, les terroristes, les multinationales ; les gnomes de Zurich et les Frankenstein des laboratoires de biologie ; les ovnis et les bombes \u00e0 neutrons ; les d\u00e9mons du Kremlin ou du Pentagone : un monde souterrain de conspirations et de machinations inimaginables, dont les ficelles sont tir\u00e9es par les cr\u00e9tins tout-puissants de la police secr\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n Autrefois, l’apocalypse \u00e9tait aussi vue comme un \u00e9v\u00e9nement singulier, auquel il fallait s\u2019attendre sans sommation, comme un coup de tonnerre : un moment impensable que seuls les voyants et les proph\u00e8tes pouvaient anticiper \u2014 eux dont, bien s\u00fbr, personne ne voulait \u00e9couter les avertissements et pr\u00e9dictions. Notre fin du monde \u00e0 nous, quant \u00e0 elle, est chant\u00e9e sur les toits, m\u00eame par les moineaux ; l’\u00e9l\u00e9ment de surprise en est absent ; il semble que ce ne soit qu’une question de temps. Le malheur que nous nous repr\u00e9sentons est insidieux et d’une lenteur qui s\u2019apparente \u00e0 une torture : c\u2019est l’apocalypse au ralenti. Elle nous rappelle ce classique d’avant-garde du cin\u00e9ma muet, o\u00f9 l’on voit une gigantesque chemin\u00e9e d’usine se fissurer et s’effondrer sans bruit sur l’\u00e9cran pendant vingt minutes, tandis que les spectateurs, dans une sorte de confort indolent, s’adossent \u00e0 leurs si\u00e8ges de velours us\u00e9, en grignotant des pop-corns et des cacahu\u00e8tes. \u00c0 la fin de la repr\u00e9sentation, le futurologue monte sur sc\u00e8ne. Il a quelque chose d\u2019une mauvaise imitation du Docteur Folamour, le savant fou \u2014 mais il est gros et repoussant. Il nous informe calmement que la couche d’ozone atmosph\u00e9rique aura disparu dans vingt ans et que nous serons certainement carbonis\u00e9s par les radiations cosmiques si nous avons la chance de survivre jusque-l\u00e0, que des substances inconnues pr\u00e9sentes dans notre lait nous conduisent \u00e0 la psychose et qu’au rythme o\u00f9 la population mondiale augmente, il n’y aura bient\u00f4t plus de place sur notre plan\u00e8te. Tout cela, un havane \u00e0 la main, dans un discours bien compos\u00e9 et \u00e0 la logique irr\u00e9prochable. L’auditoire r\u00e9prime un b\u00e2illement, m\u00eame si, selon le professeur, le d\u00e9sastre est imminent. Mais ce n’est pas pour cet apr\u00e8s-midi. Cet apr\u00e8s-midi, tout continuera comme avant, peut-\u00eatre un peu plus mal que la semaine derni\u00e8re, mais sans que personne ne le remarque pour autant. On ne peut pas exclure que l’un ou l’autre d’entre nous soit un peu d\u00e9prim\u00e9 cet apr\u00e8s-midi. Il pourrait alors \u00eatre frapp\u00e9 par la pens\u00e9e \u2014 qu’il travaille au Pentagone ou dans le m\u00e9tro, qu’il repasse des chemises ou qu’il soude des t\u00f4les \u2014 qu’il serait vraiment plus simple de se d\u00e9barrasser du probl\u00e8me une fois pour toutes. Si la catastrophe arrivait<\/em> vraiment. Mais il n’en est pas question. L\u2019id\u00e9e de finalit\u00e9, qui \u00e9tait autrefois l’un des attributs principaux de l’apocalypse, et l’une des raisons de son pouvoir d’attraction, ne nous est m\u00eame plus promise en garantie.<\/p>\n\n\n\n