{"id":171818,"date":"2022-12-17T06:21:00","date_gmt":"2022-12-17T05:21:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=171818"},"modified":"2022-12-19T18:49:08","modified_gmt":"2022-12-19T17:49:08","slug":"variations-de-paul","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/12\/17\/variations-de-paul\/","title":{"rendered":"<em>Variations de Paul<\/em>"},"content":{"rendered":"\n<p><em>p. 11-48<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">PREMIER MOUVEMENT<\/h2>\n\n\n\n<p>Paul est allong\u00e9 dans l\u2019herbe. Le vent marin se glisse entre ses pieds nus. Il porte un tee-shirt blanc, un pantalon noir, il \u00e9carte les bras. Dans son ch\u00e2teau de bord de mer, toutes les portes sont ouvertes. Paul se l\u00e8ve \u00e0 l\u2019heure qui lui chante, il fait quelques pas dans le jardin s\u2019il a dormi \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, il salue les vagues qui viennent caresser les roches, puis il s\u2019allonge dans l\u2019herbe haute et il ferme les yeux, prolongeant un peu ce temps d\u00e9licieux o\u00f9 l\u2019on flotte encore entre les r\u00eaves et les couleurs \u00e0 venir. On n\u2019est qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 l\u00e0, on arrivera bien assez t\u00f4t. Paul place ses mains sous ses cheveux mi-longs. Il inspire l\u2019air sal\u00e9. Et alors tout commence.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but ce n\u2019est qu\u2019un picotement l\u00e9ger, \u00e0 peine un fr\u00e9missement au niveau du bras gauche et des doigts de pied. Paul rouvre les yeux un instant, la lumi\u00e8re abricot sinue entre les oliviers du jardin, l\u2019instant s\u2019\u00e9tale. Il sait la d\u00e9flagration \u00e0 venir. Il se croit pr\u00eat&#160;; on ne l\u2019est jamais. Le chuchotis parcourt sa jambe, arrive au bassin, se glisse dans la colonne et file droit jusqu\u2019au cou. Paul laisse faire. Il sent son corps dispos\u00e9 \u00e0 accueillir la vague. Il n\u2019en conna\u00eet jamais \u00e0 l\u2019avance la teinte ni la puissance. Il s\u2019allonge quand m\u00eame et on y va.<\/p>\n\n\n\n<p>Et alors elle jaillit. C\u2019est sous la poitrine qu\u2019elle se d\u00e9ploie d\u2019abord, ample et sauvage, venant se briser contre la digue des c\u00f4tes align\u00e9es, rompues \u00e0 l\u2019exercice mais qui menacent pourtant toujours de plier. Son c\u0153ur tape dans sa cage. La chose reflue, le corps se cabre et se tient pr\u00eat, il sait qu\u2019elle reviendra et la voil\u00e0 d\u00e9j\u00e0. C\u2019est dans le bas-ventre qu\u2019elle rue alors, bouillonnante, \u00e9cumeuse, charg\u00e9e de mille couleurs, Paul ferme les yeux et avale le torrent, dont il aime l\u2019ar\u00f4me amer et tranchant, la face rugueuse. Il en re\u00e7oit depuis toujours toute la violence, qui l\u2019aura tordu et pli\u00e9 mais l\u2019aura peut-\u00eatre, au bout du compte, maintenu debout.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous sa peau tout bouge \u00e0 pr\u00e9sent. Ses organes refluent, son sexe se durcit, prenant lentement de l\u2019ampleur contre sa cuisse, son cou se raidit, ses yeux s\u2019agitent sous leurs fins rubans de peau. Paul est allong\u00e9 dans l\u2019herbe perl\u00e9e de ros\u00e9e. Tout s\u2019anime et chatoie en lui comme dans une cath\u00e9drale, les pigments et les lumi\u00e8res jaillissent de tous c\u00f4t\u00e9s, il sent ses pores enti\u00e8rement ouverts et tout y entre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et alors une br\u00fblure, l\u00e0, dans l\u2019estomac. Quelque chose est all\u00e9 heurter ce recoin, son angle mort, le plus dispos\u00e9 \u00e0 recevoir et encaisser les chocs, les violences, les d\u00e9faites. Les vagues et les sillons qui affluent connaissent leur chemin. Paul a mal tout \u00e0 coup et se plie. Puis la chose repart ailleurs et son corps \u00e0 nouveau s\u2019ouvre sur l\u2019herbe et l\u2019\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul a appris \u00e0 sentir avec pr\u00e9cision dans son \u00eatre ce qui tremble et ce qui vit. Il parvient \u00e0 visualiser le parcours de la vague en lui. Il sent son oesophage se tendre \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e de cette teinte mauve, son coeur battre lorsque la cavalerie tonne, ses poumons s\u2019ouvrir pour recevoir les violons et la neige, sa gorge se serre, ses \u00e9paules se nouent, et l\u2019ensemble \u2013 fusils cormorans chandelles et plantes grimpantes \u2013 virevolte dans son cerveau en toile fusel\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant des minutes, des heures peut-\u00eatre, Paul Maleval demeure \u00e9tendu l\u00e0, dans son ch\u00e2teau de bord de mer, se laissant labourer et traverser, rempli \u00e0 ras bord. Puis finalement, son ventre le rappelle au monde&#160;; il se l\u00e8ve et se dirige vers la cuisine. Il d\u00e9pose alors sur le plateau les fromages corses, le jambon, le citron, le pamplemousse et les poires, avec sur le c\u00f4t\u00e9 une tasse br\u00fblante de caf\u00e9 et un verre d\u2019eau. Il pose l\u2019ensemble sur la petite table en bois du jardin. Il jette un oeil \u00e0 la mer, qui continue \u00e0 battre sa mesure secr\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul avale un bout de ch\u00e8vre frais avec une cuill\u00e8re de miel. Puis, au bout de longues minutes qu\u2019il \u00e9tire comme des \u00e9lastiques, il se l\u00e8ve et fait un pas \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Et alors seulement, d\u2019un geste qu\u2019il esp\u00e8re d\u00e9gag\u00e9, presque indiff\u00e9rent, il s\u2019approche des platines et \u00e9teint la musique.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque Paul meurt pour la premi\u00e8re fois,<\/p>\n\n\n\n<p>il vient \u00e0 peine de na\u00eetre. Partout autour de lui s\u2019\u00e9l\u00e8vent des cris, il s\u2019\u00e9touffe, il est coinc\u00e9&#160;; quelle \u00e9trange mani\u00e8re de commencer. Dans cette salle d\u2019accouchement de la clinique de la Croix-Rousse, \u00e0 Lyon, le cordon ombilical, qui l\u2019a jusqu\u2019alors maintenu en vie dans le ventre de sa m\u00e8re, s\u2019enroule autour du b\u00e9b\u00e9 qui ne porte pas encore de nom. S\u2019enrouler une fois est habituel, le m\u00e9decin-chef Patrick Tournier ne s\u2019en inqui\u00e8te pas, mais deux fois cela devient dangereux, la respiration est balbutiante, ce sont les premi\u00e8res bouff\u00e9es du monde, le b\u00e9b\u00e9 peut s\u2019asphyxier, comme c\u2019est le cas aujourd\u2019hui, ce samedi 5 juillet 1947. Dans la torpeur de cette salle rudimentaire les infirmi\u00e8res s\u2019agitent sur les dalles en c\u00e9ramique blanche, elles semblent glisser, l\u00e9g\u00e8res, mais c\u2019est une illusion en r\u00e9alit\u00e9 elles cavalent. On est pourtant habitu\u00e9 \u00e0 ces cordons autour du cou, il faut toujours rassurer les m\u00e8res, pas d\u2019inqui\u00e9tude madame c\u2019est tout \u00e0 fait normal, la sage-femme glisse son doigt sous le noeud form\u00e9 au cou, lib\u00e8re l\u2019\u00e9treinte et l\u2019enfant sort, peut-\u00eatre un peu bleui mais sans dommages&#160;; or cette fois-ci l\u2019enfant est immobile et Anne, la sage-femme, sait que quelque chose ne va pas, la m\u00e8re souffle plus fort et crie au ciel, l\u2019infirmi\u00e8re lui dit de se calmer, tout est en ordre, les curseurs montent mais tout va bien se passer, Sarah se mord les l\u00e8vres et pousse, le b\u00e9b\u00e9 reprend le bon chemin, la sage-femme guette ce cou qui l\u2019inqui\u00e8te, le p\u00e8re, Antoine, suant \u00e0 grands flots dans son costume \u00e9troit, tient valeureusement la main de sa femme. Sarah pousse \u00e0 nouveau et la sage-femme sent quelque chose. Allez allez&#160;! elle sait qu\u2019ils disposent d\u2019une poign\u00e9e de minutes pour \u00f4ter le cordon du cou, lequel demeure hors d\u2019atteinte. Sarah crie, le m\u00e9decin-chef ouvre la fen\u00eatre, quelle chaleur, Paul crierait s\u2019il pouvait, \u00e0 quoi bon sortir si c\u2019est pour ce ciel morne et ce sol en c\u00e9ramique, il n\u2019\u00e9tait pas si mal dans le liquide amniotique, baignant dans les eaux profondes, dont on l\u2019expulse d\u00e9j\u00e0, et le ruban avec lequel il aimait jouer s\u2019entortille autour de sa t\u00eate, qu\u2019en faire, il glisse vers quelque part, il a mal sans m\u00eame le savoir, \u00e7a y est une main l\u2019attrape, qui, malhabile, ne fait qu\u2019accentuer davantage la pression autour de son cou, son petit corps se contracte, le cordon peine \u00e0 l\u2019alimenter en sang oxyg\u00e9n\u00e9, la circulation se coupe, le coeur bat fort pour pomper le sang rare, les poumons cherchent quelque chose qu\u2019ils ignorent. Le plafond est beige, les murs blancs, les rues calmes sur cette colline qui surplombe la ville, dans la salle qui manque d\u00e9cid\u00e9ment d\u2019a\u00e9ration les rythmes cardiaques s\u2019acc\u00e9l\u00e8rent, sauf celui du b\u00e9b\u00e9 qui s\u2019arr\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais personne n\u2019en sait rien pour l\u2019instant, et on continue \u00e0 pousser, encourager, tenir, esp\u00e9rer. Enfin, dans un dernier coup de semonce, celle qui se voudrait une nouvelle fois m\u00e8re mais ne l\u2019est encore qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 offre la t\u00eate non couronn\u00e9e \u00e0 Anne, qui s\u2019empresse de soulever le cordon et de le couper. L\u2019enfant sort. \u00c0 ce stade-l\u00e0, ce n\u2019est plus du violet, c\u2019est du gris-noir p\u00e2le&#160;; en voyant la chose, le p\u00e8re tombe en arri\u00e8re. Anne tient l\u2019enfant dans ses bras, la t\u00eate toute boursoufl\u00e9e dans sa paume droite, et alors, sans le tourner ne serait-ce qu\u2019une seconde vers la m\u00e8re, elle court et pousse violemment la porte battante, remonte le couloir, tourne \u00e0 gauche, elle court mais elle manque singuli\u00e8rement d\u2019entra\u00eenement, elle pousse malgr\u00e9 tout la porte devant elle, le coeur s\u2019est arr\u00eat\u00e9 crie-t\u2011elle, Cl\u00e9ment c\u2019est \u00e0 toi. Le long type, blouse blanche et cernes profonds, attrape le b\u00e9b\u00e9, il sait qu\u2019il a trente secondes devant lui, pas plus, c\u2019est son boulot, il fait \u00e7a toute la journ\u00e9e, une fois sur trois \u00e7a part \u00e0 la morgue, ses mains sont pr\u00e9cises, v\u00e9loces, d\u2019une efficacit\u00e9 sans pareille, Anne reprend son souffle sur le c\u00f4t\u00e9, l\u2019enfant est d\u00e9j\u00e0 sur la table d\u2019op\u00e9ration. Cl\u00e9ment pose la plaque C1, la plus petite, sur le torse du nouveau-n\u00e9, il appuie sur le secteur, bam, le corps fr\u00eale se soul\u00e8ve, deuxi\u00e8me secousse, quelle d\u00e9charge pour un tel oisillon, on entend un bruit. Anne s\u2019approche. Ce n\u2019est pas un cri, pas un geignement, \u00e0 peine un son mais il vient de l\u2019enfant. Cl\u00e9ment dit recule un peu. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il faut que \u00e7a tienne. Personne ne bouge. Une seconde. Deux. L\u2019air est moite. Cl\u00e9ment Carlier voit, \u00e0 la position du nouveau-n\u00e9, qu\u2019il est reparti vers les limbes, or il est pay\u00e9 pour sauver des vies alors il relance la machine, c\u2019est une manivelle reli\u00e9e \u00e0 un \u00e9cheveau de c\u00e2bles, une nouvelle machine qu\u2019on a re\u00e7ue au lendemain de l\u2019armistice, Anne retient son souffle, le b\u00e9b\u00e9 est d\u00e9sormais bleu nuit, il est loin d\u00e9j\u00e0 c\u2019est fini pour lui, \u00e7\u2019aura \u00e9t\u00e9 une bien courte exp\u00e9rience sur la Terre, on le jettera \u00e0 la fosse aux chiens, l\u00e0 o\u00f9 on avait empil\u00e9 tous les fusill\u00e9s et les mutil\u00e9s de la guerre, Anne s\u2019approche, il faudra l\u2019annoncer \u00e0 la m\u00e8re, relever le p\u00e8re, ils repartiront sous les platanes en fleur vers leur petite vie, leur appartement aux murs blancs, leurs meubles sans \u00e9clat. Cl\u00e9ment abaisse une derni\u00e8re fois la manivelle, pour l\u2019honneur. C\u2019est fini. Il s\u2019approche. Un cri rauque, fluet, comme une salve d\u2019honneur, s\u2019\u00e9l\u00e8ve du corps bris\u00e9. Il pose sa main sur le torse. Le coeur bat. Cl\u00e9ment prend l\u2019enfant dans ses bras, le regarde. Son corps se contracte, se tend vers quelque chose, le souffle reprend. Ce gosse est un guerrier.<\/p>\n\n\n\n<p>Anne repart vers la salle d\u2019accouchement. La m\u00e8re tend les mains vers la chose, qui se teinte lentement de rose. Le p\u00e8re, qui a pass\u00e9 une dizaine de minutes dans les sph\u00e8res, est \u00e0 peine revenu. Il s\u2019\u00e9lance vers l\u2019enfant. Anne et l\u2019\u00e9quipe \u00e9changent des regards. Ils savent que cela tient du miracle. Cette inspiration d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, bouff\u00e9e d\u2019air ultime qui emporte le morceau dans un sens ou dans l\u2019autre, vers le ciel ou les profondeurs, l\u2019enfant l\u2019a lanc\u00e9e comme un r\u00e9flexe, une derni\u00e8re pulsion de vie, qui tout aussi bien l\u2019e\u00fbt emmen\u00e9 ailleurs, vers le dedans, si la bouff\u00e9e n\u2019avait atteint sa cible. Mais le voil\u00e0, donc, ses mains reprennent vie, ses pieds gigotent au ralenti, il fait toujours aussi moite dans cette salle de la clinique de la Croix-Rousse mais on respire un peu mieux d\u00e9j\u00e0. Sarah se tourne vers Antoine, regarde, regarde-le. Dieu qu\u2019il est laid. Je sais que tu le penses aussi, et tu souris, et je souris, oui il est affreux mais il est en vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette mort, Paul n\u2019en porte pas de marques au cou, ni ailleurs, il en est sorti frais et vaillant, mais il la trimballe comme une l\u00e9gende familiale, un mythe originel qui lui pla\u00eet bien. Sa m\u00e8re lui en livrait souvent le r\u00e9cit, en variant les d\u00e9tails, le cordon toujours plus serr\u00e9 et la renaissance plus glorieuse. La dramaturgie faisait son effet, on retenait souvent ses larmes, on haletait avec le b\u00e9b\u00e9. Le p\u00e8re, lui, demeurait \u00e0 terre, dans les rires et la qu\u00eate d\u2019attention, alors que tout autour de lui mena\u00e7ait de p\u00e9rir. Sarah concluait par l\u2019instinct de vie du petit, quelle histoire, r\u00e9p\u00e9tait\u2011elle en posant sa main douce sur sa joue, quelle histoire et te voil\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul pense \u00e0 sa m\u00e8re et \u00e0 sa naissance dont il aurait, sans le mythe, tout oubli\u00e9, assis au comptoir de ce bar sur la 14e Rue, \u00e0 l\u2019angle d\u2019Union Square, New York, o\u00f9 il vit depuis quelques mois. Les rues cr\u00e9pitent comme chaque jour. Paul observe la danse, pas menus et grandes foul\u00e9es. Il habite un peu plus bas, dans l\u2019East Village, un de ces appartements foutraques et insalubres qui y prolif\u00e8rent. Tout est \u00e0 m\u00eame le sol, les fringues, les disques, les livres, les assiettes, et les gens s\u2019assoient l\u00e0, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, o\u00f9 ils peuvent.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes en 1974, Paul Maleval a vingt-sept ans. Il est assis comme chaque jour ou presque \u00e0 cette table patin\u00e9e, s\u2019enroulant dans les vapeurs de tabac froid. Il est t\u00f4t, 11 heures \u00e0 peine, on enterre encore les cadavres de la veille. Paul souffle sur son caf\u00e9 et contemple la journ\u00e9e \u00e0 venir. D\u2019ici on ne fait que deviner le tumulte du dehors, la lumi\u00e8re tendre du matin et le ballet des passants s\u2019arr\u00eatent aux rideaux en velours tir\u00e9s sur la salle, dans un coin le billard trou\u00e9 par endroits, la queue orpheline l\u00e0 sur le c\u00f4t\u00e9, et derri\u00e8re un juke-box bien muet tout \u00e0 coup. Paul se concentre. Il fait le vide avant d\u2019aller emplir son \u00eatre de tous les sons et de toutes les vies dont cette Babel d\u00e9borde. La vigilante serveuse, anticipant sans un regard sa tasse vide, la remplit avant qu\u2019il n\u2019ait pu esquisser le moindre geste. Il lui sourit, il sait qu\u2019il ne pourra plus rien boire ni manger jusqu\u2019\u00e0 ce soir, ce caf\u00e9 \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un caprice de trop. Paul observe la table entaill\u00e9e de signes cabalistiques, de d\u00e9clarations d\u2019amour et d\u2019obsc\u00e9nit\u00e9s diverses. Il a douze dollars en poche. Il vit dans la reine des villes. Il se l\u00e8ve. Il se sent plus libre que jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Toute la journ\u00e9e il s\u2019emplit des sons de New York. Tout r\u00e9sonne \u00e0 ses oreilles, du klaxon au rouleau de paroles du vendeur de journaux, toutes les musiques et toutes les langues, l\u2019hindi fait tournoyer les vocales dans ses oreilles, l\u2019espagnol colore l\u2019air, l\u2019anglais rue, le russe fend, l\u2019italien l\u2019entra\u00eene dans sa danse, ses \u00e9coutilles sont grandes ouvertes et tout y entre.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors qu\u2019il d\u00e9passe la Deuxi\u00e8me Avenue, une discr\u00e8te et lointaine m\u00e9lodie l\u2019arr\u00eate. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 peine une harmonie, quelques sons qui se d\u00e9tachent du fracas g\u00e9n\u00e9ral, quatre notes cristallines mais elles se sont gliss\u00e9es en lui. Paul fait un pas en direction de la boutique. Il n\u2019y a plus de marche arri\u00e8re possible. Il les conna\u00eet, ces notes. Dans sa t\u00eate elles dansent depuis toujours.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/unnamed-18.png\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"1112\"\n        data-pswp-height=\"158\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/unnamed-18-330x47.png\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/unnamed-18-690x98.png\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/unnamed-18-990x141.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/unnamed-18-690x98.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/unnamed-18-990x141.png\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/unnamed-18-125x18.png\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>L\u2019all\u00e9e de platanes est droite sous le ciel. La m\u00e8re et le fils jouent avec les ombres mouvantes des branches. Puis la m\u00e8re le d\u00e9pose dans la poussette et avance le long de l\u2019all\u00e9e. Le fr\u00e8re marche quelques pas devant.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enfant reprend chaque jour une forme humaine. On l\u2019a appel\u00e9 Paul, \u00e7a valait pour Verlaine comme pour le Nouveau Testament, pour Antoine comme pour Sarah c\u2019\u00e9tait parfait. Paul est un enfant solaire, qui tend la main, sourit, bat des pieds. Il retrouve chaque matin son grand fr\u00e8re, J\u00e9r\u00e9mie, lequel passe lentement ses doigts sur son visage. Paul s\u2019allonge pr\u00e8s de la vitre de l\u2019appartement, celle qui donne sur la mont\u00e9e Saint-S\u00e9bastien, il toise les passants, qu\u2019il ne distingue pas encore mais semble regarder, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le monde est alors une p\u00e2te immense, mall\u00e9able, offerte. Tout est devant lui, inatteignable mais l\u00e0, dispos\u00e9 sur des plateformes toutes \u00e9galement vastes et d\u00e9sirables. Paul babille, son d\u00e9sir est pur et infini car sans objet, sans levier, sans accroches \u2013 les siennes, qu\u2019il n\u2019appelle pas encore mains, s\u2019agitent \u00e0 quelques centim\u00e8tres de sa poitrine, tout le reste est flou, derri\u00e8re, miraculeusement jailli de terre. Sa curiosit\u00e9 et sa soif de monde ne connaissent pas de limites.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes au milieu du XXe si\u00e8cle, sur les pentes de la Croix-Rousse, \u00e0 Lyon, France. C\u2019est un bord du monde comme les autres, bleu humide et recouvert de givre. Les jours ne se d\u00e9tachent gu\u00e8re les uns des autres, formant des blocs secs, froids, \u00e9pais. Un quartier en pente est un gage d\u2019aventures, il y a un sens et il y a des passages, et Antoine Maleval l\u2019aime pour cela. Il a grandi dans la campagne bressane avant d\u2019arriver \u00e0 dix-huit ans sur les berges du Rh\u00f4ne, dans une pi\u00e8ce v\u00e9tuste donnant sur une impasse. Il a grimp\u00e9 avec Sarah les marches de la colline il y a cinq ans d\u00e9j\u00e0. Ils ont d\u2019abord v\u00e9cu sur le plateau, rue Villeneuve, avant d\u2019emm\u00e9nager dans cet appartement de la mont\u00e9e Saint-S\u00e9bastien, deux chambres murs blancs et parquet, un salon, une cuisine plong\u00e9e dans le froid hiver comme \u00e9t\u00e9, ils s\u2019y sentent bien, il y a derri\u00e8re la grande lampe du salon un recoin de figurines mortuaires de Polyn\u00e9sie, une biblioth\u00e8que de livres d\u2019aventures, de polars et de romans russes de la fin du xixe, des fleurs diss\u00e9min\u00e9es. Sarah sait l\u2019emplacement des choses, le mouvement qui doit circuler dans les pi\u00e8ces, elle le b\u00e2tit en opposition au chaos absolu qui r\u00e9gnait chez ses parents, \u00e0 Graz puis \u00e0 Vienne, o\u00f9 elle a grandi. Arriv\u00e9e \u00e0 dix-neuf ans \u00e0 Lyon, dans la solitude et le vent glac\u00e9 du quai no 2 de la gare de Perrache, un jour d\u2019avril, elle n\u2019en est plus repartie. Elle a commenc\u00e9 \u00e0 travailler au lyc\u00e9e Louis-Pasteur, o\u00f9 elle enseignait l\u2019allemand \u00e0 des gar\u00e7ons en uniforme et aux chaussures lustr\u00e9es, qui \u00e9coutaient la langue de l\u2019ennemi en r\u00eavant d\u2019imp\u00e9ratrices en jupons et de vastes prairies sous la lune. Elle errait le jour dans les rues de la ville, promesses de futurs multiples et prolifiques. Alors qu\u2019elle buvait des bocks un soir, dans un bistrot enfum\u00e9 du Vieux-Lyon, rue Lainerie, elle fit la rencontre du pianiste qui jouait chaque fin de semaine de 21 h 30 \u00e0 22 h 30, pause bi\u00e8re et cigarette, puis finale de 23 heures \u00e0 minuit, \u00e9ventuellement un peu plus si le public \u00e9tait en forme. Antoine Maleval a des cheveux bruns raides et des mains plus courtes que pr\u00e9vu, mais elles glissent avec tant d\u2019\u00e9l\u00e9gance et de douceur sur les touches blanches et noires que Sarah vacille au troisi\u00e8me verre \u2013 et pourtant, elle sait tenir la distance. Sa voix est grave, ses mouvements pr\u00e9cis, il porte une veste en tweed verte qui ne lui va pas du tout, mais le sourire qui tra\u00eene \u00e0 ses commissures indique peut-\u00eatre qu\u2019il s\u2019en fout, ou bien qu\u2019il le fait expr\u00e8s. Antoine se rassoit au piano, Sarah et ses amis commandent une nouvelle tourn\u00e9e, et c\u2019est la neige qui virevolte autour d\u2019elle, les flocons pr\u00e9cis et \u00e9pais de son enfance, pass\u00e9e dans les champs et \u00e0 la fen\u00eatre \u00e0 \u00e9couter les concertos pour violon de Mozart que son p\u00e8re ne cessait de placer sur le tourne-disque, son fr\u00e8re, sa soeur et elle pr\u00e9parent le feu de bois et le p\u00e8re met ce soir le concerto pour piano no 19, les flocons s\u2019arr\u00eatent dans l\u2019air, tout revient aujourd\u2019hui sous ses mains l\u00e9g\u00e8res, coton en pluie, rivi\u00e8res perdues, sa famille est quelque part, loin d\u2019ici, elle veut le neuf mais l\u2019ancien est l\u00e0 qui tout \u00e0 coup la bouleverse, elle reprend un verre.<\/p>\n\n\n\n<p>Sarah revient une semaine plus tard dans le bar, le pianiste est l\u00e0 sur son tabouret recouvert d\u2019une fine couche de velours, il vit un fleuve plus loin, ils vont manger ensemble un soir dans un de ces bouchons si patin\u00e9 par le temps qu\u2019il semble sortir d\u2019une bo\u00eete de sardines, dans un geste qui l\u2019\u00e9tonne elle-m\u00eame, elle lui prend la main, elle se sent seule et le vin a des accents de m\u00fbre, l\u2019autre main en r\u00e9ponse serre la sienne.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Cette note me fait toujours penser au soleil je sais pas pourquoi.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle le regarde. Elle comprend ce qu\u2019il dit.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque l\u2019ennemi politique par atavisme devient l\u2019adversaire d\u00e9cisif, Sarah Neubauer doit abandonner son poste. Les jours de 1940 s\u2019\u00e9gr\u00e8nent comme des raisins \u00e2pres et secs, 1941 est pire encore, elle retrouve finalement un poste de professeur, mais de fran\u00e7ais cette fois-ci, le sien est parfait, les enfants des pentes sont crott\u00e9s, l\u2019angoisse court comme une mauvaise herbe sur les trottoirs inclin\u00e9s, mais ses soirs et ses matins avec Antoine sont toujours d\u2019une surprenante douceur, ils rient, ils d\u00e9taillent les goutti\u00e8res et le ciel, ils jouent du piano, ils chantent des airs tristes et absurdes, ils lisent ensemble, les pieds sur le radiateur, lequel goutte en cadence, ploc, ploc, Stevenson les emm\u00e8ne et le ploc les ram\u00e8ne, ce sont des jours graves pour le monde mais l\u00e9gers pour eux, jamais ils ne s\u2019expliqueront pourquoi, comment, alors que l\u2019\u00e9difice flambe, ils parviennent \u00e0 vivre et \u00e0 s\u2019aimer, c\u2019est insens\u00e9 \u2013 la lutte et la guerre, qu\u2019ils suivent, qui les d\u00e9sesp\u00e8rent, leur donnent par ailleurs du courage et de l\u2019\u00e9lan, le mal qui guette leur ordonne de se tenir droits, d\u2019esp\u00e9rer dans la nuit, et d\u2019attendre le bon moment pour contre-attaquer. Antoine a grandi dans une famille de paysans rouges par inertie et habitude, et Sarah dans une famille de protestants visc\u00e9ralement r\u00e9publicains. Ils connaissent leur camp. Leur heure viendra. En attendant, ils ravivent le feu qui cr\u00e9pite dans le salon et r\u00eavent d\u2019\u00eeles mauves perdues dans des brumes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 L\u00e0&#160;! Aaarghh&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>Paul articule mal mais son bras tendu indique bien le h\u00e9ron qui coule sur les eaux du petit lac au centre du parc de la T\u00eate d\u2019Or.<\/p>\n\n\n\n<p>Antoine a coup\u00e9 sa moustache, taill\u00e9 sa barbe, et il est all\u00e9 chercher du travail. Le piano-bar, \u00e7a commence \u00e0 bien faire, il se couche tard et ivre, une odeur de tabac froid enroul\u00e9e dans sa veste et sous sa peau, il voudrait passer la soir\u00e9e avec Sarah, Paul et J\u00e9r\u00e9mie, avoir le temps de composer, il a des airs plein la t\u00eate mais il ne parvient pas \u00e0 les saisir, \u00e0 les plaquer au sol, \u00e0 les fixer sur une port\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Des choses flottent et tu ne les vois pas.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Paul a deux ans et demi, il cavale de long en large dans l\u2019appartement devenu trop petit pour lui. Il suit la t\u00eate blonde et rieuse de son fr\u00e8re tout le jour, c\u2019est son soleil \u00e9pi de bl\u00e9, ils grimpent aux arbres, ils courent dans l\u2019all\u00e9e. La ferme familiale, elle, est un territoire qui se plie et se d\u00e9plie, ils ne vont jamais tr\u00e8s loin mais cet espace pourtant circonscrit leur est terrain de jeu infini. L\u2019odeur qui r\u00e8gne dans l\u2019\u00e9table, m\u00e9lange de purin frais et de bouse de vache, de foin et d\u2019animal repu, les enivre. J\u00e9r\u00e9mie le prend par la main et c\u2019est la grande vie dedans.<\/p>\n\n\n\n<p>Partout des sons per\u00e7ants cristallins, des \u00e9clats de verre dans l\u2019oreille.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul court sur les lattes du couloir et tout \u00e0 coup s\u2019arr\u00eate. Il a entendu le bruit annonciateur, il sait que son heure arrive. La main de sa m\u00e8re a d\u00e9plac\u00e9 l\u2019aiguille. Il y a toujours un moment de silence, comme suspendu, avant. La lumi\u00e8re du dehors lui entre dans l\u2019oeil droit. Ce que sa m\u00e8re place sur la bo\u00eete en bois brut, il n\u2019en conna\u00eet pas le nom. C\u2019est une chose ronde et qui tourne. Sa m\u00e8re aussi commence \u00e0 tourner sur elle-m\u00eame. Il voit les pas dans la neige, le petit balcon qui donne sur la place gel\u00e9e, il entend le piano qui court sur les \u00e9tendues, Paul fait un pas, sa m\u00e8re danse, il est dans ses jupes, il tombe \u00e0 nouveau sur le tapis, le piano est gel\u00e9, le fleuve blanc et noir, il est l\u00e0, dans le salon, il ne partira pas, sa m\u00e8re toujours dansera, et le piano, le piano court. Les premiers jours sont d\u2019\u00e9pais f\u00e9tus de paille dont on ne s\u2019\u00e9veillera pas, on vivra l\u00e0-dedans pour toujours, c\u2019est s\u00fbr.<\/p>\n\n\n\n<p>Toujours sa vie Paul la vivra au pr\u00e9sent, l\u2019entendra au pr\u00e9sent, l\u2019\u00e9crira dans l\u2019instant. Il ne d\u00e9teste pas les autres temps mais il ne sait pas les employer. Une histoire vieille de dix ans, il la racontera au pr\u00e9sent de l\u2019indicatif comme si elle se d\u00e9roulait sous ses yeux. Il fera de m\u00eame pour l\u2019avenir, puisque tout est l\u00e0 partout et dans le m\u00eame temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul apprend quelques ann\u00e9es plus tard que ces notes des premiers jours, ce sont les concertos pour piano de Mozart, peut-\u00eatre les num\u00e9ros 9 et 21, les nocturnes de Chopin, la joie Vivaldi. Sa m\u00e8re les a emport\u00e9s un jour dans sa valise et les voil\u00e0 qui revivent sur ce tourne-disque \u2013 la caisse en bois brut s\u2019appelle donc comme \u00e7a, il l\u2019apprend l\u00e0 aussi un jour de mai comme les autres \u2013, et ils tournent et l\u2019emportent vers des pays de neige et de cath\u00e9drales plong\u00e9es dans la nuit. Autour de lui les fa\u00e7ades pastel de la Mitteleuropa qu\u2019il arpentera plus tard, au milieu desquelles sa m\u00e8re a grandi. Il entend les cal\u00e8ches qui heurtent les pav\u00e9s de guingois, le souffle chaud des chevaux, le bruit des passants emmitoufl\u00e9s dans de longues capes en vison \u2013 on exag\u00e8re peut-\u00eatre, il ne peut pas entendre tout cela, mais plus tard c\u2019est bien ainsi qu\u2019il associera les arabesques de Mozart et les senteurs de Vienne, les costumes et les pav\u00e9s, les chocolats br\u00fblants dans de larges tasses en porcelaine. Et il aura raison car tout cela flotte d\u00e9j\u00e0 derri\u00e8re la valse folle des touches, et tout \u00e0 coup appara\u00eet la clarinette, fl\u00fbt\u00e9e, chantante, et les rennes sortent<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/unnamed-18.png\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"1112\"\n        data-pswp-height=\"158\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/unnamed-18-330x47.png\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/unnamed-18-690x98.png\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/unnamed-18-990x141.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/unnamed-18-690x98.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/unnamed-18-990x141.png\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/unnamed-18-125x18.png\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>au galop de la for\u00eat, et la m\u00e8re de Paul est l\u00e0 qui danse, le disque tourne et le monde avec lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul est un gar\u00e7on rieur, insouciant, l\u00e9ger, travers\u00e9 de nuages qui aussit\u00f4t s\u2019\u00e9vaporent. Il entend des choses autour de lui qu\u2019il sait \u00e0 pr\u00e9sent identifier, les pneus \u00e9pais des petites voitures qui peinent dans la mont\u00e9e, les sabots lourds des chevaux qui frappent le pav\u00e9, la glace qui se fend, les portes qui grincent. Le temps est long, \u00e9pais, juteux comme les fruits qu\u2019il se fourre dans la bouche. Aucune question n\u2019habite son territoire. Il y a des o\u00f9, des moi, des toi mais pas de pourquoi, ils ne lui sont pas utiles dans cet espace-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul pose une main sur le rebord de la table ronde sur laquelle repose le tourne-monde, il observe le cercle, les fines rainures qui sillonnent le disque, l\u2019aiguille qui trace son sillon entre ces lignes, et il voit les notes, celle-ci est rouge vif et celle-l\u00e0 jaune canari, elles s\u2019encha\u00eenent vite et Paul observe les murs changer de texture \u00e0 mesure, des formes se succ\u00e8dent comme projet\u00e9es en l\u2019air, le violon lance des \u00e9tincelles dans sa cavale pizzicato, et Paul voit les teintes, les aplats, les creux, ce ne sont pas seulement des sons qui flottent et cherchent leur chemin dans l\u2019air, ce sont aussi des dessins pr\u00e9cis, des couleurs qu\u2019il ne choisit pas, qui s\u2019imposent, le timbre, la voix, l\u2019acuit\u00e9 en d\u00e9cident, et sur le mur du salon des cavalcades furieuses se surimpriment \u00e0 la lumi\u00e8re fine de ce mois de juillet, des danses l\u00e9g\u00e8res et des walkyries, des marionnettes devenues folles ou des rideaux de pluie dont les ombres s\u2019emballent. Ainsi s\u2019\u00e9tablit le monde de Paul, dans une parfaite normalit\u00e9, nos d\u00e9lires et nos excentricit\u00e9s s\u2019imposant \u00e0 nos yeux avec autant d\u2019\u00e9vidence que l\u2019air que nous respirons.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le jour des formes se dessinent, rires rouge balan\u00e7oire crac bim gravier dans les chaussettes et mal partout et un, deux bras et jambes, a\u00efe, des mouvements baignant dans une lumi\u00e8re oblique, ricochant sur les trottoirs. Un tel afflux de textures et de figures dans un corps si petit, qu\u2019en dire si ce n\u2019est qu\u2019il est puissant et qu\u2019il ravage tout, et Paul pleure parce que le puits d\u00e9borde, il vit de trop-plein et de d\u00e9s\u00e9quilibres, de glissades entre des meubles. Donnons leurs noms, d\u2019ailleurs, car ils contiennent alors le monde entier&#160;: armoire en pin, \u00e9tag\u00e8res en bois lustr\u00e9, cuisini\u00e8re, four, malle aux tr\u00e9sors, tabouret, piano noir, caisson, lavabo et table basse.<\/p>\n\n\n\n<p>La perc\u00e9e dans le monde est donc celle-ci. Bien s\u00fbr tout se joue l\u00e0, dans ce maillage si fin d\u2019\u00e9motions et d\u2019\u00e9raflures, mais nous n\u2019en saurons rien, comme Paul lui-m\u00eame peinera toute sa vie \u00e0 essayer de d\u00e9m\u00ealer ce qui vint d\u2019ici et ce qui se tissa l\u00e0&#160;; peu importe, pense-t\u2011il finalement, assis au bord de sa vie, nous ne serons jamais nos propres procureurs.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Stille Nacht, heilige Nacht<\/em><br><em>Alles schl\u00e4ft, einsam wacht<\/em><br><em>Nur das traute hochheilige Paar.<\/em><br><em>Holder Knabe im lockigen Haar,<\/em><br><em>Schlaf in himmlischer Ruh&#160;!<\/em><br><em>Schlaf in himmlischer Ruh&#160;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le chant s\u2019\u00e9l\u00e8ve en une note aigu\u00eb, d\u00e9chirante, est-ce un <em>la<\/em> ou un <em>fa<\/em>, Sarah le sait mais n\u2019y pense pas, car la note d\u00e9place quelque chose en elle, debout l\u00e0 dans ce choeur, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ses cong\u00e9n\u00e8res en jupe, les jambes secou\u00e9es par le froid du temple qui lui ronge les os. Sarah Neubauer a onze ans et on ne la laisse pas enfiler un pull, la voix doit s\u2019\u00e9lever d\u00e9lest\u00e9e de tout poids et sans entraves, le pasteur reprend son pr\u00eache, il porte une moustache fournie et une toge noire, c\u2019est son p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Stille Nacht, heilige Nacht<\/em><br><em>Gottes Sohn, o wie lacht<\/em><br><em>Lieb\u2019 aus deinem g\u00f6ttlichen Mund,<\/em><br><em>Da uns schl\u00e4gt die rettende Stund\u2019.<\/em><br><em>Christ in deiner Geburt&#160;!<\/em><br><em>Christ in deiner Geburt&#160;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sarah, cheveux noirs boucl\u00e9s, le visage harmonieux et rond travers\u00e9 par un long sourire, chante. Sa voix pure d\u2019adolescente s\u2019\u00e9l\u00e8ve le long des pierres de la Kreuzkirche, l\u2019\u00e9glise protestante en bordure du Volksgarten. Elle sent sa colonne d\u2019air s\u2019emplir, la note jaillir sous son nez, elle ferme les yeux. Toutes les choristes font de m\u00eame, l\u2019\u00e9glise flotte au-dessus de la ville, tout est calme et blanc, Sarah reprend&#160;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Stille Nacht, heilige Nacht<\/em><br><em>Alles schl\u00e4ft, einsam wacht<\/em><br><em>Nur das traute hochheilige Paar.<\/em><br><em>Holder Knabe im lockigen Haar,<\/em><br><em>Schlaf in himmlischer Ruh&#160;!<\/em><br><em>Schlaf in himmlischer Ruh&#160;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sarah vit une enfance heureuse dans cette maison jaune aux tuiles claires, \u00e0 Graz, dans le Sud-Est de l\u2019Autriche, entre un grand fr\u00e8re turbulent et une petite soeur rieuse, elle est le ciment qui fait tenir ce branlant \u00e9difice debout, la fine couche de raison qui \u00e9quilibre le chaos. Or la raison ne lui est pas plus naturelle qu\u2019\u00e0 ses parents, ses \u00e9motions affleurent \u00e0 chaque minute, qu\u2019elle doit sans cesse r\u00e9fr\u00e9ner car elle se sait investie d\u2019une mission. Ses parents font de grands mouvements des bras pour calmer les ardeurs de l\u2019a\u00een\u00e9 et les exc\u00e8s de la petite, mais rien n\u2019y fait, personne n\u2019y croit. Le p\u00e8re, Rainer, qui aspire au statut de respectable pater familias, est le pasteur de ce quartier du centre-ville comptant une douzaine de milliers d\u2019\u00e2mes. Sa culture est vive, son esprit alerte, il manie l\u2019humour et l\u2019all\u00e9gresse, toutes choses qu\u2019il se r\u00e9serve et dont il se veut l\u2019unique propri\u00e9taire. Son pr\u00e9 carr\u00e9 est large \u2013 les Lieder de Schubert, les po\u00e8mes de Goethe, les tableaux de Rapha\u00ebl et les messes de Haendel \u2013 mais il lui est propre, on ne peut s\u2019en approcher sans dommages.<\/p>\n\n\n\n<p>Son territoire contient tout ce qui brille et jusqu\u2019au journal du jour, pourtant incarnation du prosa\u00efque, qui ne peut \u00eatre lu ni touch\u00e9, le matin, par d\u2019autres mains que les siennes. Il a le droit, en tant que p\u00e8re de famille, \u00e0 la primaut\u00e9 de l\u2019information, quelle qu\u2019elle soit, il lui faut la lire en premier car une nouvelle \u00e9vent\u00e9e ne vaut plus rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Seule la Bible est autoris\u00e9e \u00e0 voyager de mains en mains. Plus elle est lue, plus son r\u00f4le s\u2019en trouve affermi. L\u2019exemplaire de Rainer est imprim\u00e9 sur un papier in-folio sup\u00e9rieur, si d\u00e9licat qu\u2019il lui faudrait des gants pour le manier. \u00c0 d\u00e9faut, il pose l\u2019objet sur sa table en bois de peuplier, dans la petite alc\u00f4ve \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa biblioth\u00e8que, il s\u2019assoit sur le prie-Dieu recouvert d\u2019un drap blanc au fin liser\u00e9, il ouvre l\u2019Ancien Testament et plonge dans les grandeurs. Tous les murs de la maison doivent \u00eatre tendus vers son \u00e9tude. Si quelque chose tremble, ou s\u2019agite, sa plong\u00e9e en sera troubl\u00e9e, son \u00e9l\u00e9vation lest\u00e9e d\u2019un poids irr\u00e9m\u00e9diable.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Sa femme, Rosa, est une \u00e2me solaire et l\u00e9g\u00e8re qui, sous les jougs successifs, n\u2019a pu se d\u00e9ployer comme elle l\u2019aurait d\u00fb. Son rire fait trembler les murs mais elle est pri\u00e9e de se taire, d\u2019essayer de contenir ce gosse qui fout tout par terre.<\/p>\n\n\n\n<p>Sarah navigue dans ce turbulent chalutier avec aisance. Elle assume d\u00e9j\u00e0, comme sa m\u00e8re, que son r\u00f4le sera d\u2019appui. Elle se sent \u00e0 l\u2019abri dans cette position, qui lui laisse une marge de manoeuvre pour d\u00e9velopper sa passion.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes en d\u00e9cembre 1931, Sarah se tient droite dans l\u2019encadrement de la grande porte du temple protestant. Comme toutes les filles, elle a le droit, voire le devoir, de prendre part au choeur de la paroisse, qui, les dimanches, entre les pr\u00eaches enlev\u00e9s de son p\u00e8re, \u00e9l\u00e8ve le long des pierres les airs de Bach et les chants populaires n\u00e9s dans les montagnes voisines ou celles du Croissant fertile.<\/p>\n\n\n\n<p>Sarah est autoris\u00e9e \u00e0 chanter parce que les femmes ont \u00e9t\u00e9 dot\u00e9es d\u2019un organe soyeux, de cordes vocales d\u00e9licates, \u00e0 l\u2019image de leur corps. Le reste est r\u00e9serv\u00e9 aux vigoureux. Dans l\u2019ombre, pourtant, Sarah d\u00e9veloppe une passion pour les nocturnes de Chopin, qu\u2019elle joue sur le piano droit du salon. Elle actionne la petite manivelle de la sourdine, s\u2019assoit sur le tabouret us\u00e9 aux bords et tente de reproduire ce qu\u2019elle a entendu le matin \u00e0 l\u2019\u00e9glise.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, ici comme ailleurs, les Lieder et les concertos servent avant tout \u00e0 exercer le pouvoir, \u00e0 inclure et \u00e0 exclure. La musique est le domaine choisi des hommes grands et blancs, des adultes qui d\u00e9j\u00e0 savent et n\u2019apprendront rien de plus de ces corolles de notes. Sarah ne porte pas l\u2019ambition de faire ni de devenir, toutes choses r\u00e9serv\u00e9es \u00e0 ses longs camarades au teint de cire. Elle voudrait simplement \u00eatre et \u00e7a lui semble d\u00e9j\u00e0 beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis elle lit. Partout, tout le temps, elle se prend les pieds dans le tapis, elle manque de s\u2019empaler dans le bus scolaire, il y a toujours un livre entre elle et les choses. Ses parents lui demandent de les laisser reposer sur la petite table de nuit, tu lis beaucoup trop d\u00e9j\u00e0, c\u2019est mauvais pour tes yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors la nuit, lorsque tous les feux et les \u00e2mes sont \u00e9teints, elle se l\u00e8ve \u00e0 t\u00e2tons et s\u2019approche du bureau de son p\u00e8re. Elle tourne la poign\u00e9e avec une infinie pr\u00e9caution, s\u2019approche de la biblioth\u00e8que, pose un pied sur la petite \u00e9chelle en noyer. L\u00e0, devant elle, les tr\u00e9sors des si\u00e8cles. Des noms brillent sur les couvertures, qu\u2019elle chuchote dans sa t\u00eate&#160;: Heinrich Heine, Fedor Dosto\u00efevski, Jane Austen, Honor\u00e9 de Balzac, Charles Dickens, Friedrich Schiller. Des mondes dansent.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle attrape d\u00e9licatement le volume intitul\u00e9 <em>L\u2019Idiot<\/em>, redescend et s\u2019assoit dans le fauteuil en cuir de son p\u00e8re recouvert d\u2019une peau de mouton. Elle le fait aller un peu d\u2019avant en arri\u00e8re, sans un bruit, puis ouvre le livre. Sarah est plong\u00e9e tout de suite dans ce wagon qui trace sa route entre les pins, devant un homme au visage sombre et un prince. Ils parlent, elle les \u00e9coute. Le vent cingle aux fen\u00eatres.<\/p>\n\n\n\n<p>Rogojine demande au prince Mychkine d\u2019o\u00f9 il vient, quand Sarah sent une main se poser sur son \u00e9paule. Elle tressaille. Derri\u00e8re elle, son p\u00e8re sourit. Sarah est d\u00e9j\u00e0 debout, les pommettes rouges, tremblantes. Je voulais, je, je pouvais pas dormir alors. C\u2019est pas grave, dit son p\u00e8re, continue. Sarah se rassoit lentement. Elle rouvre le livre. Tu me le lis&#160;? demande son p\u00e8re. Sarah, d\u2019une voix blanche, reprend le r\u00e9cit. Dans le train, les yeux de Rogojine lancent des flammes. Une femme aux contours \u00e9vanescents vient s\u2019asseoir dans le wagon. Le prince Mychkine chuchote quelques mots \u00e0 l\u2019oreille de Nastassja Filipovna, dont la robe flotte autour du samovar. Et alors Rainer pose \u00e0 nouveau sa main sur l\u2019\u00e9paule de sa fille, et dans cette \u00e9treinte, douce, ferme, Sarah ne saurait distinguer l\u2019amour de la col\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Stille Nacht, heilige Nacht<\/em><br><em>Alles schl\u00e4ft, einsam wacht<\/em><br><em>Nur das traute hochheilige Paar.<\/em><br><em>Holder Knabe im lockigen Haar,<\/em><br><em>Schlaf in himmlischer Ruh&#160;!<\/em><br><em>Schlaf in himmlischer Ruh&#160;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Paul entonne le m\u00eame chant de No\u00ebl, vingt et un ans plus tard, \u00e0 cheval sur les genoux de sa m\u00e8re qui n\u2019a plus froid, et la m\u00eame qui\u00e9tude le traverse, la m\u00eame \u00e9nigme aussi, pourquoi les choses flottent\u2011elles ainsi, pourquoi toutes ces lumi\u00e8res dehors et ce sapin \u00e0 facettes, pourquoi ce cadeau sous la chemin\u00e9e et la puret\u00e9 de ce chant&#160;? Paul a enfil\u00e9 ses grandes chaussettes rouge et blanc, il sait le faire seul \u00e0 pr\u00e9sent, ses cheveux frisent sur sa t\u00eate, son p\u00e8re s\u2019assoit au piano pour prolonger l\u2019air qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve du grand cercle noir, les deux enfants se jettent sur le sapin qui leur pique les jambes, il n\u2019y a pas de temps, pas d\u2019hiver, pas de point trac\u00e9 sur la grande roue.<\/p>\n\n\n\n<p>Antoine fait chavirer le piano, entra\u00eenant les soixante-quatre touches vers le swing, le fox-trot, il fait le clown pour ses fils, ralentit brusquement en tango, puis lance sa voix grave vers un blues, tout ce qu\u2019il enseigne \u00e0 longueur de journ\u00e9e \u00e0 d\u2019empot\u00e9s enfants de la bourgeoisie, entre les remparts d\u2019Ainay et la place Poncet, sur les moquettes d\u2019\u00e9poque il t\u00e2che de ne pas appuyer sa godasse, gammes de sol et de r\u00e9, arp\u00e8ges imb\u00e9ciles, les \u00e9l\u00e8ves regardent ailleurs, rien \u00e0 faire ici, aucune vie, d\u00e9j\u00e0, entre ces mains d\u2019enfants, alors aujourd\u2019hui chez lui, ce 24 d\u00e9cembre, Antoine lance les chevaux, Paul sur une cuisse et J\u00e9r\u00e9mie sur l\u2019autre, et il chante comme une Castafiore, et Sarah rit, et dehors tout le monde s\u2019affaire parce qu\u2019il est l\u2019heure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Illuminations<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la pause enchant\u00e9e dure peu et les jours redeviennent vite \u00e2pres et coupants, on semble ne jamais devoir sortir de la torpeur&#160;; tout repart pourtant, l\u2019industrie lyonnaise galope \u00e0 nouveau, les oripeaux de soie sont demeur\u00e9s au placard, le nylon les a remplac\u00e9s, on est depuis des ann\u00e9es en plein dans le r\u00e9cit de l\u2019apr\u00e8s, lav\u00e9 des scories de la guerre, nous avons tous \u00e9t\u00e9 h\u00e9ro\u00efques, repartons l\u00e9gers vers l\u2019avant, le progr\u00e8s, la modernit\u00e9. Sarah enseigne \u00e0 pr\u00e9sent sur le plateau de la Croix-Rousse, dans une institution catholique (si son p\u00e8re savait) qui sent l\u2019oignon frais et le geni\u00e8vre, Antoine va de maisons en spacieux appartements, rentrant vite chez lui pour composer son grand oeuvre, lequel s\u2019arr\u00eate le plus souvent, \u00e0 l\u2019heure violette, au bord de ses doigts. Il en r\u00eave la nuit dans d\u2019\u00e9tranges d\u00e9lires dont il ne se souvient plus une fois la lumi\u00e8re venue. De ces symphonies folles et sublimes il ne reste rien au matin. \u00c0 peine le souvenir sec de ce qui aurait pu \u00eatre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Paul a sept ans, huit ans, et il d\u00e9couvre enfin l\u2019ivresse des rues, il ne devrait pas \u00eatre l\u00e0 mais il s\u2019en fout, ses parents font mine de ne pas le savoir et son fr\u00e8re le guide dans l\u2019\u00e9cheveau d\u00e9lirant qui s\u2019ouvre sous leurs pieds. Pour aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole, rue des Tables-Claudiennes, mille chemins s\u2019offrent \u00e0 eux, chaque jour ils renversent le dessin. Leur pr\u00e9f\u00e9r\u00e9&#160;: celui qui, \u00e0 travers le maillage de traboules, d\u2019ombres en demi-teintes, de pav\u00e9s d\u00e9chauss\u00e9s, de silences \u00e0 peine brusqu\u00e9s, de tunnels, d\u2019aventures, de rats et d\u2019enfants terribles, m\u00e8ne de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir. Qui a eu le g\u00e9nie de percer ces trav\u00e9es entre les cours, les rues, les \u00e9difices&#160;? Paul a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019il passerait sa vie enroul\u00e9 dans ces odeurs de pisse et de bitume.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul a neuf ans et dans son oreille s\u2019insinue le monde entier&#160;: les cahots des camions-poubelles, les tuiles qui se d\u00e9chaussent, les chaussures qui crissent sur le pav\u00e9 mouill\u00e9, le roulis des cabas, le crieur public qui d\u00e9roule les nouvelles du monde d\u2019une voix de stentor, insurrection \u00e0 Budapest, nationalisation du canal de Suez, les chefs des pays non-align\u00e9s, Nasser, Nehru et Tito, se retrouvent \u00e0 Brioni.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a certes l\u2019immense raffut du dehors mais il y a surtout le tonnerre du dedans, qui jamais ne cesse. Quelque chose dans sa poitrine s\u2019installe et se d\u00e9ploie. Quel est ce tic-tac infernal, galop sans repos qui le porte et le submerge&#160;? Quel est ce rythme ba ba dam, ba ba dam, qui rue en lui du matin au soir&#160;? Paul pressent, de mani\u00e8re encore confuse, qu\u2019il est port\u00e9 par une vague plus ample et puissante que lui-m\u00eame, qui vient de plus loin. Il en vomit parfois, quand le sabot d\u00e9rape, et tombe alors, se rel\u00e8ve, repart. Mais il cavale le plus souvent emport\u00e9 par la houle, ne s\u2019arr\u00eatant qu\u2019\u00e0 la fin du jour.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est alors qu\u2019a lieu un double miracle. Septembre 1957, Paul a dix ans. Son corps s\u2019allonge comme une plante grimpante, il court genoux \u00e9corch\u00e9s dans les champs de bl\u00e9 et les chemins de terre. Il a un b\u00e2ton de bois, taill\u00e9 us\u00e9 lim\u00e9, personne n\u2019y a droit c\u2019est le sien, il marche comme \u00e7a sur les sentiers, roi immense appuy\u00e9 sur son sceptre ceint d\u2019une fleur de lys. Ils passent, son fr\u00e8re et lui, l\u2019\u00e9t\u00e9 dans la ferme de leurs grands-parents, en Bresse, \u00e0 traquer d\u2019invisibles filles, des papillons moins farouches, \u00e0 nourrir les \u00e2nes de chardons, \u00e0 guetter entre les hautes feuilles l\u2019orange vif des renards. Ils rentrent \u00e0 la ville aiguis\u00e9s comme des lames, les mollets vifs, les muscles aff\u00fbt\u00e9s. Une nouvelle ann\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole de la rue des Tables-Claudiennes s\u2019annonce, une \u00e9ternit\u00e9 d\u2019odeurs de craie et de salles humides, de camarades se croyant malicieux et de professeurs&nbsp; bouffis de certitudes.<\/p>\n\n\n\n<p>Un matin, Antoine, d\u00e9j\u00e0 cravat\u00e9, leur dit ce soir je vous emm\u00e8ne quelque part. Dans la nuit ecchymose, descendant les pentes vers la place des Terreaux plong\u00e9e dans la brume, Paul tient la main de son p\u00e8re. Son fr\u00e8re et sa m\u00e8re sont derri\u00e8re. Dans la rue Lanterne, une petite porte rouge s\u2019ouvre sur une d\u00e9flagration de mouvements et de cris. Paul ne cherche pas \u00e0 distinguer quelque chose au milieu de ce fatras&#160;; c\u2019est une salle, les gens vont et viennent, des verres \u00e0 la main, il y a des chaises, une sc\u00e8ne mais il y a surtout ceci&#160;: un son strident, m\u00e9tallique, imm\u00e9diatement jaune-orange \u00e0 ses oreilles, qui file, droit, avant de monter et de glisser en spirales, et Paul bouche ses oreilles qui sifflent, avant d\u2019\u00f4ter lentement ses mains pour laisser entrer \u00e0 nouveau le flux safran. Tous ses organes remuent. C\u2019est le monde entier qui entre en lui \u00e0 travers cet escalier de notes inconnues. Le bruit vient de l\u00e0. Le type se tient debout mais son corps part vers l\u2019arri\u00e8re. Dans sa bouche un assemblage de morceaux dor\u00e9s dont il ignore le nom, qui s\u2019\u00e9vase vers le bas avant de repiquer \u00e0 la pointe \u2013 Paul a d\u00e9j\u00e0 vu un saxophone sur des images, il en a entendu l\u2019attaque au microsillon, mais pour la premi\u00e8re fois, l\u2019incroyable enchev\u00eatrement de formes, tubes cl\u00e9s et pavillons, fait corps avec le bruit qui en sort. L\u2019objet rencontre le son. Paul ne bouge plus. Le type souffle, d\u2019un trait, jusqu\u2019\u00e0 vider enti\u00e8rement ses poumons, inspire tout l\u2019air de la salle avant de le lancer \u00e0 nouveau. Des gens s\u2019agitent autour. Paul plonge dans l\u2019or.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s lors il ne pense plus qu\u2019\u00e0 cela. Paul veut souffler lui aussi, il veut \u00e9couter les bourrasques, il veut tout conna\u00eetre sur ce qu\u2019on appelle visiblement le jazz, parce qu\u2019il faut un nom \u00e0 ce qui \u00e9chappe et rue comme un sauvage. Il trouve un <em>Jazz magazine<\/em> chez le vendeur de journaux de la rue des Capucins, mais pas une thune alors il en fait un tube, le glisse \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa veste, ressort les yeux en l\u2019air \u2013 sur le banc de Croix-Paquet il d\u00e9vore les photos et les textes sans rien y comprendre, invraisemblable charabia quand le souffle \u00e9tait si pur&#160;; mais il y a, au milieu, des titres de disques, alors il court chez Anthony, le disquaire de la rue des Carm\u00e9lites, qui le regarde comme un basset, ah d\u00e9sol\u00e9 mon p\u2019tit, on n\u2019a rien de tout \u00e7a, et Paul repart en clopinant&#160;; les disques, il les imaginera. Quelque part, dans des villes dangereuses recouvertes d\u2019une couche de givre, des hommes expirent dans des instruments \u00e0 bec, dessinent des nuits durant d\u2019insens\u00e9es arabesques, qui les laissent au matin ext\u00e9nu\u00e9s et raides, sans un rond, claudiquant sur les trottoirs vers leurs mis\u00e9rables cahutes. La ville les avale. Paul les imagine, il suppose leurs d\u00e9faites, il devine leurs \u00e9clats, et il s\u2019endort comme \u00e7a.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Trois semaines plus tard, une autre illumination ach\u00e8ve sa m\u00e9tamorphose. \u00c0 la sortie de l\u2019\u00e9cole, \u00e0 l\u2019angle o\u00f9 toujours ils se retrouvent avant de rembobiner le fil des traboules, J\u00e9r\u00e9mie lui dit on rentre pas aujourd\u2019hui. Dans ses yeux la petite flamme de d\u00e9fi et d\u2019excitation qu\u2019il lui conna\u00eet. OK, dit Paul, et ils filent vers le centre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Oh ils \u00e9taient si souvent pass\u00e9s devant qu\u2019ils avaient fini par ne plus y penser. De toute fa\u00e7on, on ne peut pas. Plus tard, pour l\u2019instant on n\u2019a pas le droit. Et puis J\u00e9r\u00e9mie en a eu marre, il s\u2019est dit on y va quand m\u00eame, alors ils descendent et passent le pont Lafayette, arrivent tous les deux devant la Fourmi, le cin\u00e9ma de la rue Corneille. Paul lui souffle t\u2019es dingue, on n\u2019a pas une thune, son fr\u00e8re lui dit attends, tu vas voir. Ils s\u2019\u00e9loignent des affiches sur lesquelles s\u2019embrassent d\u2019immenses visages au teint h\u00e2l\u00e9, tournent au coin de la rue&#160;; on s\u2019arr\u00eate l\u00e0. J\u00e9r\u00e9mie sifflote, regarde le ciel, fais comme moi frangin. Ils attendent comme \u00e7a un moment. Puis la petite porte en m\u00e9tal s\u2019\u00e9branle, des gens en sortent et retrouvent, un peu chancelants, la lumi\u00e8re crue du dehors. J\u00e9r\u00e9mie et Paul se glissent sur le c\u00f4t\u00e9 et remontent les marches \u00e0 contre-courant. C\u2019est l\u00e0 que vient la partie la plus ardue, J\u00e9r\u00e9mie le sait&#160;; il retient du pied la porte battante, attrape la main de son fr\u00e8re&#160;; ils entrent. Les deux grands rideaux lentement se referment. C\u2019est fini, les enfants, il faut sortir, dit le gar\u00e7on de salle. Oui on sait, dit J\u00e9r\u00e9mie, on a juste besoin d\u2019aller aux toilettes, enfin surtout lui, il peut pas se retenir. Paul penche son regard vers le sol, le gar\u00e7on de salle secoue le rideau, OK alors faites vite, ils sont d\u00e9j\u00e0 dans le couloir, ils courent vers les toilettes et bifurquent au dernier moment vers la salle plong\u00e9e dans le cr\u00e9pitement des tirs de flingues. Les deux frangins se jettent sur les moelleux si\u00e8ges en velours rouge groseille et la grande vie commence. Deux heures plus tard, ils ressortent \u00e0 leur tour sur le trottoir, essor\u00e9s, remplis \u00e0 ras bord de fum\u00e9es d\u2019Apaches, de cavalcades, de Colt \u00e0 la ceinture et de roches canyons. Les rues leur paraissent bien corset\u00e9es tout \u00e0 coup, dans leurs teintes blanc cass\u00e9, et pourtant elles deviennent au m\u00eame moment promesses de tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Un tir \u00e0 deux temps vient de pr\u00e9cipiter Paul dans un double mouvement, \u00e0 jamais nou\u00e9&#160;: le son et l\u2019image, la musique et les histoires. Ce qui naturellement naissait dans son cerveau \u00e0 l\u2019\u00e9coute des instruments vient s\u2019incarner dans le monde physique. Brusquement tout concorde, sons, mouvements, formes et couleurs, un c\u0153ur avide de hauteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul fait quelques pas. Son fr\u00e8re n\u2019est plus \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s et des tours fusel\u00e9es se dressent vers le ciel. Il est un adulte \u00e0 pr\u00e9sent et il marche dans New York. Il avance, pose sa main sur un poteau, dur m\u00e9tal, il ne r\u00eave pas. Il pose un pied devant l\u2019autre. Ce n\u2019est pas possible, et pourtant si, il vit dans le film, il y a toujours v\u00e9cu. La ville gronde et il avance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Dans les tubes,<\/p>\n\n\n\n<p>Paul cavale. Tout n\u2019est plus que jazz et cr\u00e9pitements \u00e0 ses oreilles. C\u2019est tout d\u2019abord ludique, jaune vif partout et f\u00eate. Il y a dans ces airs fluets, ces encha\u00eenements insens\u00e9s de notes, ces travers\u00e9es de gammes et de fleuves une joie si contagieuse que Paul en est transform\u00e9. D\u00e8s qu\u2019il rentre chez lui, il court vers le tourne-disque, place la grande galette noire sur la surface plane et c\u2019est parti<\/p>\n\n\n\n<p><em>Yes M\u2019aaam poppa\u2019s got the heebie-jeebies bad, ay<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Eef, gag, mmmff, dee-bo, duh deedle-la bam<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Rip-bip-ee-doo-dee-doot, doo<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Roo-dee-doot duh-dee-dut-duh-dut<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Skeep, skam, skip-bo-dee-dah-dee-dat, doop-dum-dee<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Paul monte \u00e0 bord d\u2019un cargo longue distance, \u00e9change des blagues avec les prostitu\u00e9es dans les ruelles poussi\u00e9reuses de La Nouvelle-Orl\u00e9ans, claque sa main dans celle des gamins aux poches trou\u00e9es. Derri\u00e8re les notes Paul traque les histoires de bandits et de saloons, de flingues et de fuites dans le d\u00e9sert \u2013 et celle de Louis Armstrong, dont la partition s\u2019\u00e9chappe et qui improvise les paroles d\u2019<em>Heebie Jeebies<\/em>&#160;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Roo-dee-doot duh-dee-dut-duh-dut<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Skeep, skam, skip-bo-dee-dah-dee-dat, doop-dum-dee<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Cette histoire, Paul l\u2019a lue dans un <em>Jazz magazine<\/em>, qu\u2019il a d\u00fb finir par acheter chez le marchand de journaux, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre fait choper, la main dans la veste, avec un hors-s\u00e9rie sp\u00e9cial <em>Les Origines du jazz, voyage dans le bayou<\/em>. Il y en avait plein d\u2019autres encore, des r\u00e9cits de nuits sans lune, d\u2019arrestations, de femmes d\u00e9mentes et de solos sans fin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Paul passe et repasse sa main sur les photos des magazines et les pochettes des disques \u00e9tal\u00e9s sur le parquet du salon.<\/p>\n\n\n\n<p>Une jeune femme, soixante-deux ans plus tard, regarde ces m\u00eames 33 tours, assise dans l\u2019une des pi\u00e8ces de son appartement berlinois. Elle effleure les pochettes caress\u00e9es, mille mondes plus t\u00f4t, par Paul, devinant les r\u00eaves d\u2019aventures, les mirages jaillis de ces viatiques aux angles carr\u00e9s. Sous ces morceaux d\u00e9limit\u00e9s de r\u00e9el, Chiara devine l\u2019infini, passant et repassant la surface fine de ses doigts sur le chapeau de Thelonious Monk et le visage apollon de Chet Baker juste avant que la vie ne l\u2019avale. Puis elle l\u00e8ve les yeux et rit, une bi\u00e8re ti\u00e8de \u00e0 la main. Apr\u00e8s tant de r\u00e9volutions autour du soleil nous y revoil\u00e0. Je place les m\u00eames cercles noirs sur des platines, je les croise, les m\u00e9lange, j\u2019arr\u00eate net et repars ailleurs, je fais tourner les m\u00eames plan\u00e8tes infiniment sur d\u2019autres orbites \u2013 et elle se l\u00e8ve justement, attrape le saxophone or qu\u2019elle m\u00eale \u00e0 des basses lourdes de hip-hop, les plan\u00e8tes tournent et nous nous tenons droit.<\/p>\n\n\n\n<p>Et Paul relance sur sa platine la voix d\u2019Armstrong, qui dimanche comme lundi le fait danser sur le tapis, et son c\u0153ur bat vite, comme toujours, c\u2019est ce qu\u2019il sait faire, tout l\u2019emballe, tout le meut.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Pam pa pam pa pam papa pam pa pam papa pam<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>On ne sait jamais trop si c\u2019est normal ou pas, ce moteur, l\u00e0, qui d\u00e9tale&#160;; Paul l\u2019assimile aux plaisirs, aux surprises, \u00e0 tout ce qui, jour apr\u00e8s jour, l\u2019entra\u00eene et le m\u00eale \u00e0 cette \u00e9trange et \u00e9pique travers\u00e9e \u00e0 laquelle il ne comprend pas grand-chose.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Paul se demande pourquoi ce c\u0153ur bat si fort. Est-ce le batteur qui en a d\u00e9cid\u00e9 ainsi, est-ce que, \u00e0 force de plonger dans ces morceaux-l\u00e0, son c\u0153ur s\u2019est fondu dans leur rythme vif et dissonant&#160;? Lorsqu\u2019il essaie de se souvenir, il ne trouve que ce rythme effr\u00e9n\u00e9, partout, tout le temps et dans tous les sens.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Ce type, l\u00e0, c\u2019est le batteur, lui dit son fr\u00e8re en pointant le doigt vers la pochette du Live at the Village Vanguard d\u2019Elvin Jones. C\u2019est le ma\u00eetre du jeu. C\u2019est lui qui fixe les r\u00e8gles de l\u2019histoire. Les autres n\u2019ont plus qu\u2019\u00e0 le suivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul est debout devant le tourne-monde, dans le salon de son enfance, et la cavalcade de son coeur rencontre son double, son \u00e9quivalent, son cavalier&#160;: le galop de la batterie, \u00e9trange assemblage de cymbales, de caisses et de p\u00e9dales sur lesquelles tambourine un cheval du diable mont\u00e9 sur ressorts, et qui tape et qui crie et emm\u00e8ne le monde avec lui, prenant pour nom Max Roach ou Art Blakey, peu importe, ce ne sont que d\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8res incarnations d\u2019un Chronos rendu fou, je suis le temps et le temps est une maladie incurable, disent\u2011ils \u00e0 chaque battement, je ne cesserai pourtant de taper jusqu\u2019\u00e0 l\u2019avoir dompt\u00e9, je le ferai rentrer de force dans la mesure, au prix de cavales d\u00e9sol\u00e9es, il aura ma peau, bien s\u00fbr, toujours, il aura ma peau mais j\u2019y vais quand m\u00eame et je m\u00e8ne la danse.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, Paul est allong\u00e9 dans le lit superpos\u00e9, son fr\u00e8re dort en bas. Les montants sont en bois, il y a des affiches de sportifs tout autour, sous ses yeux \u00e7a danse.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ba bam ba bam pi ba bam ba bam pi ba bam<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019animal en cage dans sa poitrine galope, comme toujours mais l\u00e0 \u00e7a d\u00e9borde.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ba bam ba bam pi ba bam ba bam pi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il inspire lentement, rel\u00e2che par le nez, il place ses doigts sur une narine, inspire tout l\u2019air par l\u2019autre,<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ba bam ba bam pi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>pose son index sur l\u2019autre narine, rel\u00e2che.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ba bam ba bam pi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un peu mieux. Il continue. Jusqu\u2019\u00e0 ce que<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ba bam ba bam piiiii&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>pointe aigu\u00eb droit dans la poitrine il serre les dents retient son cri.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur un autre lit, dans une autre vie, Paul est allong\u00e9 dans le grand blanc. Des m\u00e9decins vont et viennent, qu\u2019il ne voit pas. L\u2019un des cardiologues vient d\u2019expliquer \u00e0 Paul ce que signifiait un souffle au coeur, une diastole, une systole \u2013 d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le coeur se dilate et se remplit de sang, de l\u2019autre il se contracte et rel\u00e2che le sang dans les art\u00e8res, c\u2019est pas compliqu\u00e9, sauf que, chez vous, \u00e7a fonctionne moyennement. Paul a regard\u00e9 le m\u00e9decin d\u2019un air absent. Lequel a poursuivi, d\u00e9roulant un brillant diagnostic de sa situation actuelle. Paul Maleval flotte loin de tous ces mots qu\u2019on lui offre, comme une b\u00e9n\u00e9diction m\u00e9dicale, il louvoie entre des poulpes lents aux mille tentacules, rel\u00e2chant l\u2019oxyg\u00e8ne par les narines. Un cachalot long de quinze m\u00e8tres passe lentement devant lui, dans un souffle. Le m\u00e9decin conclut, s\u2019approche de Paul, \u00eatre s\u00fbr qu\u2019il a bien saisi, oui oui, avant de repartir vers d\u2019autres passionnants malades aux retorses complications. Paul ferme les yeux et plonge plus avant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de lui c\u2019est une<\/p>\n\n\n\n<p>flamb\u00e9e de couleurs incertaine et emm\u00eal\u00e9e, \u00e7a Paul le sait. Il est sauvage, ardent, insoumis&nbsp;&#160;; c\u2019est un enfant perdu sans les bras de sa m\u00e8re. Il est violent, extr\u00eamement doux, il ne croit en rien, il croit en tout.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Arr\u00eatez une seconde tous les deux, dit Sarah. Il faut aussi parfois se laver dans un bain.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Ah bon.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux fr\u00e8res sont ins\u00e9parables, ils courent sur les lattes du parquet jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elles craquent de douleur, ils tournent tout en d\u00e9rision, rien n\u2019a d\u2019existence assez stable et puissante pour leur r\u00e9sister.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vvvvshiooooou.<\/p>\n\n\n\n<p>Plein hiver, ils se sont fabriqu\u00e9 des luges avec des sacs en plastique dans la ferme. Ils prennent tout l\u2019\u00e9lan possible et se lancent du haut de la pente, ils glissent \u00e0 toute blinde sur le cul, traversent le potager, d\u00e9valent dans la cour, d\u00e9foncent la barri\u00e8re du fond, arrivent sur la route, \u00e9vitent un camion, s\u2019\u00e9crasent dans le foss\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 On refait&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Paul est excessif, angoiss\u00e9, passionn\u00e9, versatile, ultrasensible, obsessionnel, visionnaire, indiff\u00e9rent, ardent, lunaire \u2013 oui, cela fait beaucoup, mais on porte bien dans nos sacs tous ces adjectifs discordants, dont l\u2019\u00e9cart m\u00eame nous constitue. S\u2019il le per\u00e7oit, dans les premi\u00e8res ann\u00e9es, comme une ind\u00e9m\u00ealable pelote de flux contraires, cet \u00e9cheveau devient vite sa colonne, son unit\u00e9. \u00catre tout et son contraire lui semble une int\u00e9ressante mani\u00e8re de vivre. Paul se tient l\u00e0, Lyon 1959, Paris 1967, Manchester 1979, Paris 1996, cap Corse 2020, et sa silhouette se tient fixe dans ce d\u00e9s\u00e9quilibre constant, cette marche \u00e0 douze temps qui le secoue d\u2019arri\u00e8re en avant. Il l\u2019a compris t\u00f4t, il avance depuis dans cette mesure-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce mercredi 8 avril 1959 (les calendriers aux motifs floraux affich\u00e9s au mur nous aident \u00e0 nous rep\u00e9rer), Paul a douze ans et il a faim, il a soif, il veut partir loin et sentir des choses nouvelles sur sa peau. C\u2019est trop t\u00f4t pour le faire, il le sait, mais quelque chose brusquement l\u2019\u00e9touffe, dans cet appartement, dans cette vie, il veut davantage, sans que ce davantage ne prenne encore une forme quelconque.<\/p>\n\n\n\n<p>Son vrai pilier sera celui-ci&#160;: le d\u00e9sir. Ce qu\u2019il voit ne lui suffit pas, ne suffira jamais, il le per\u00e7oit d\u00e9j\u00e0 comme une mal\u00e9diction et comme un moteur \u2013 de satisfaction il ne trouvera pas, ou bien partout l\u00e0 o\u00f9 il y en a, et \u00e7a fait beaucoup. Il ressemble d\u00e9j\u00e0 \u00e0 un chien piaffant sur le c\u00f4t\u00e9 de la route, langue pendante, l\u00e9g\u00e8rement ridicule.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi veut\u2011on d\u2019ailleurs comprendre quelque chose \u00e0 Paul&#160;? Pourquoi lui, et pourquoi nous&#160;? Peut-\u00eatre le saurons-nous \u00e0 la fin, et encore. Mais on pourrait d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 peut-\u00eatre \u00e9tablir ceci&#160;: quelque chose semble s\u2019\u00eatre jou\u00e9 en lui qui m\u00e9rite que l\u2019on s\u2019y attarde. Une vie se suffit \u00e0 elle-m\u00eame, seule, reli\u00e9e, exp\u00e9rimentation unique, mais il y a aussi tout ce qui s\u2019y noue, s\u2019y joue, et d\u00e9passe largement son cadre et ses bornes piqu\u00e9es dans le temps. Dans chaque vie se joue le destin de l\u2019esp\u00e8ce enti\u00e8re&#160;; et il ne s\u2019y joue, par ailleurs, absolument rien du tout. C\u2019est dans cette tension qu\u2019une existence vaut, et en cela, aucune n\u2019a plus de sens qu\u2019une autre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on se penche pourtant davantage sur certaines, on distingue bien, \u00e0 l\u2019oeil nu, que tant de satellites, de sons, de textures, d\u2019amas de mati\u00e8res, de vortex, de bruits et d\u2019\u00e9clats se sont agglom\u00e9r\u00e9s en elles, tant de fracas, qu\u2019elles prennent un sens autre, plus large et plus profond qu\u2019un seul trait dans le vide. Comment, pourquoi&#160;? On n\u2019en saura rien, on continue pourtant \u00e0 vouloir percer le myst\u00e8re, qui, pendant ce temps, s\u2019\u00e9paissit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Paul se situe toujours ici et ailleurs. Il est poreux, un pied baladeur et l\u2019autre fermement accroch\u00e9 dans le seul temps qu\u2019il conna\u00eetra jamais enti\u00e8rement&#160;: le pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p>Rapprochons un peu la focale pour observer son visage. Le rond trac\u00e9, qui de loin semblait parfait, s\u2019av\u00e8re l\u00e9g\u00e8rement ovale, harmonieusement pos\u00e9 sur l\u2019ensemble, peau douce et nez anguleux, surmont\u00e9 d\u2019un halo de boucles brunes volages, a\u00e9riennes. Dans chaque oeil flottent des vapeurs bien distinctes&#160;: dans le droit r\u00e8gne la joie, noisette et vive, doubl\u00e9e d\u2019une malice certaine dans l\u2019angle de l\u2019iris. Dans l&rsquo;\u0153il gauche, en revanche, et peut-\u00eatre par souci d\u2019\u00e9quilibre, on discerne sans mal de puissantes ombres de m\u00e9lancolie, une inqui\u00e9tude discr\u00e8te mais ferme, les larges sillons fendillant les fibres musculaires autour de la pupille nous indiquent une tristesse. Mais qui domine, alors, de l\u2019oeil gauche ou du droit&#160;? Dans les gestes de Paul, dans son app\u00e9tit de vivre, ses sauts constants d\u2019un coin \u00e0 l\u2019autre, l\u2019oeil droit semble aux commandes. Mais le soir, lorsque les barques r\u00f4dent, pouss\u00e9es par des voiles noires, le gauche reprend le contr\u00f4le et bat sa mesure.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses doigts, d\u2019une \u00e9tonnante finesse, courent sur les murs, ses jambes de danseur sautillent, son corps s\u2019allonge chaque jour davantage. Paul est une liane sans jungle. Il \u00e9carte les murs chaque jour pour faire de la place aux jaguars et aux palmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Les ann\u00e9es de lyc\u00e9e passent ainsi, dans une brise. Il y a des amourettes, des portes claqu\u00e9es au nez, des embrasements passagers. Paul n\u2019est jamais s\u00fbr d\u2019y croire. Il y a dans l\u2019indolence adolescente quelque chose qui le g\u00eane. Il sent bien qu\u2019il boite, comme tous, qu\u2019il cherche sa forme, son corps le lui rappelle \u00e0 chaque pas. On pourrait trouver ce boitement touchant&nbsp;&#160;; il en est, lui, exasp\u00e9r\u00e9. Il veut du vrai, du vif, des silhouettes d\u00e9finies. Il obtient le bac sans r\u00e9viser. Il passe l\u2019\u00e9t\u00e9 au bord d\u2019un lac, dans une colo joyeuse et turbulente. Dans la torpeur de juillet, ses r\u00eaves se troublent. Au petit matin, il ouvre la tente d\u2019un geste sec, avale tout l\u2019air qu\u2019il peut, affol\u00e9 de chaleur, au bord de l\u2019asphyxie. En reprenant son souffle, il observe les montagnes au loin. 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