{"id":171460,"date":"2022-12-15T16:45:11","date_gmt":"2022-12-15T15:45:11","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=171460"},"modified":"2022-12-16T10:59:43","modified_gmt":"2022-12-16T09:59:43","slug":"comment-je-nai-pas-tue-mon-pere-et-combien-je-le-regrette","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/12\/15\/comment-je-nai-pas-tue-mon-pere-et-combien-je-le-regrette\/","title":{"rendered":"Comment je n\u2019ai pas tu\u00e9 mon p\u00e8re et combien je le regrette"},"content":{"rendered":"\n
Traduit du polonais par Charles Zaremba<\/p>\n\n\n\n
p. 6-14<\/em><\/p>\n\n\n\n Papa \u00e9tait jaune quand je suis arriv\u00e9. Il \u00e9tait assis dans le salon, tout jaune, il se sentait mal. Comme on donnait justement Os hardcore, monde mort<\/em> au th\u00e9\u00e2tre \u017beromski de Kielce, on a pass\u00e9 la nuit chez mes parents, avec Zuzia et les gar\u00e7ons.<\/p>\n\n\n\n Non, ce n\u2019est pas comme \u00e7a. Tout se d\u00e9roule au pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n Papa est jaune quand j\u2019arrive. Il est assis dans le salon, tout jaune, il se sent mal. Pour soigner sa jaunisse, maman lui pr\u00e9pare une pomme r\u00e2p\u00e9e et se demande tout haut s\u2019il ne faudrait pas aller aux urgences. Quelques jours plus tard, il est clair qu\u2019il a un cancer du pancr\u00e9as. Un grosse tumeur maligne s\u2019est mise sur le dos du pancr\u00e9as et nous dit : Appelez-moi Verdict de Mort.<\/p>\n\n\n\n \u00b0<\/p>\n\n\n\n Voil\u00e0, voil\u00e0. C\u2019est novembre, presque la fin du monde. Papa se retrouve aux urgences le jour de la f\u00eate de l\u2019Ind\u00e9pendance, il a cinquante-neuf ans. Moi, j\u2019en ai trente-six. On est de retour \u00e0 Cracovie, \u00e0 la pizzeria Il Calzone<\/em>, pr\u00e8s du th\u00e9\u00e2tre Stary, quand j\u2019apprends qu\u2019il a un cancer et que les marqueurs n\u2019augurent rien de bon. J\u2019ai maman au t\u00e9l\u00e9phone et je pleure sur ma pizza. Zuzia se joint aussit\u00f4t \u00e0 moi et nous pleurons tous les deux, sans pr\u00eater attention ni aux serveurs ni aux autres clients, tout absorb\u00e9s que nous sommes par nos sanglots (je signale que nous pleurons abondamment dans ce livre, et si ce n\u2019est pas beaucoup, c\u2019est terriblement).<\/p>\n\n\n\n Le 16 novembre, apr\u00e8s avoir assist\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re de mes Tristes tropiques<\/em> au th\u00e9\u00e2tre Polski qui tente de rena\u00eetre \u00e0 Wroc\u0142aw, fort attrist\u00e9 par la mise en sc\u00e8ne (je ne sais pas si ce texte a vieilli ou si la mise en sc\u00e8ne \u00e9tait effroyablement mauvaise), je vais \u00e0 Kielce, voir mon papa. Je m\u2019assieds pr\u00e8s de lui, il est tr\u00e8s faible et angoiss\u00e9 par l\u2019op\u00e9ration qui l\u2019attend, et ce doit \u00eatre la premi\u00e8re fois depuis trente ans que je lui tiens la main.<\/p>\n\n\n\n Un instant plus tard, on parle de ce qu\u2019il faudra faire s\u2019il meurt. Tout simplement : on se demande que deviendra l\u2019entreprise, la maison, si maman pourra la tenir toute seule ou si elle doit revenir \u00e0 Ma\u0142gosia, ma s\u0153ur qui a deux ans de moins que moi et a quatre enfants.<\/p>\n\n\n\n En d\u00e9cembre, quand je termine mon spectacle sur l\u2019\u00e9volution au th\u00e9\u00e2tre Stary, maman emm\u00e8ne papa se faire op\u00e9rer \u00e0 Varsovie. Comme disent les m\u00e9decins, c\u2019est une op\u00e9ration qui sauve la vie. Tandis que Charles Darwin danse lors de mes r\u00e9p\u00e9titions, le cancer de papa est excis\u00e9 avec tout son pancr\u00e9as et de nombreux tissus adjacents. Les chirurgiens ont vraiment fait du bon boulot.<\/p>\n\n\n\n \u00b0<\/p>\n\n\n\n Mes parents passent No\u00ebl et la semaine pr\u00e9c\u00e9dente \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, papa au bloc op\u00e9ratoire, maman dans le couloir. Elle reste un peu \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, elle erre un peu dans les rues de la capitale, mais de pr\u00e9f\u00e9rence, elle fait le guet dans le couloir et demande \u00e0 toutes les infirmi\u00e8res qui passent de dire \u00e0 papa qu\u2019elle, maman, c\u2019est\u2212\u00e0-dire sa femme, est l\u00e0, tout pr\u00e8s, derri\u00e8re la cloison. Visiter un patient dans un \u00e9tat si grave, apporter des bact\u00e9ries, des microbes et des salet\u00e9s est, bien s\u00fbr, strictement interdit. Dans toute cette impuissance face au cancer, \u00e0 l\u2019op\u00e9ration, \u00e0 la menace de mort, on ne peut m\u00eame pas se tenir la main ? ! On ne sait pas si papa survivra, s\u2019il se r\u00e9veillera de l\u2019anesth\u00e9sie, si son organisme tiendra le coup. Finalement, au bout de quelques jours, maman a le droit de le voir. Durant la veill\u00e9e de No\u00ebl, on fait depuis leur maison une visioconf\u00e9rence par Messenger. Pour leur montrer que tout fonctionne, que c\u2019est beau, que la table est mise, avec plein de bouffe, un tas de drivepetits-enfants, qu\u2019on est tous ensemble pour eux, et ainsi de suite. On se fait des signes par t\u00e9l\u00e9phone, tous agitent les mains et sanglotent. Grand-m\u00e8re Halina, qui est totalement sourde d\u2019une oreille et \u00e0 moiti\u00e9 de l\u2019autre, crie vers l\u2019\u00e9cran : Rentre \u00e0 la maison ! Tu entends ? Rentre tout de suite !<\/p>\n\n\n\n \u00b0<\/p>\n\n\n\n Progr\u00e8s postop\u00e9ratoires laborieux, convalescence, tous ont bon espoir, comme on dit. Papa rentre \u00e0 la maison, je lui rends visite, le tiens par la main, m\u2019agenouille au-dessus de lui. Il me montre sa cicatrice, elle est \u00e9tonnamment grande. Les chirurgiens se sont dits surpris par l\u2019\u00e9tendue des d\u00e9g\u00e2ts, ce salopard de cancer avait eu le temps de s\u2019\u00e9tendre pendant les deux semaines qu\u2019il avait d\u00fb attendre l\u2019op\u00e9ration, laquelle a \u00e9t\u00e9 difficile et tr\u00e8s longue.<\/p>\n\n\n\n On se dit qu\u2019en f\u00e9vrier, il viendra avec maman et des amis regarder mon Chaos du premier niveau<\/em>. Papa ne tarit pas d\u2019\u00e9loges \u00e0 propos des d\u00e9cors de Justyna. Mais ensuite, on reporte \u00e7a \u00e0 une autre date. Aux calendes grecques, mais on ne le sait pas encore.<\/p>\n\n\n\n Avant de partir, j\u2019offre \u00e0 papa l\u2019excellent Guerres des tribus modernes<\/em> de Micha\u0142 Pawe\u0142 Markowski. Les faits, pas les valeurs. Les faits ! Parlons des faits ! Si on continue \u00e0 radoter \u00e0 propos des valeurs, on ne risque pas de s\u2019entendre.<\/p>\n\n\n\n En revenant de Kielce \u00e0 Cracovie, je suis l\u00e9ger et heureux pendant un instant. Le premier compte rendu de la premi\u00e8re au th\u00e9\u00e2tre Stary est paru. Le site Onet dit que mon spectacle est un hit<\/em>. L\u2019\u00e9nergie, la folie, etc. Juste apr\u00e8s viennent des comptes rendus critiques voire tr\u00e8s critiques. Des enthousiastes aussi, mais moi, je ne suis plus content.<\/p>\n\n\n\n \u00b0<\/p>\n\n\n\n Le bon espoir postop\u00e9ratoire prend fin quelques semaines plus tard. Il est temps de passer \u00e0 la chimioth\u00e9rapie, recommand\u00e9e de toute urgence. Papa a d\u00e9j\u00e0 des m\u00e9tastases, partout. Le cancer s\u2019est propag\u00e9, tout le corps de papa est illumin\u00e9 par des foyers canc\u00e9reux, les lumignons cadav\u00e9riques de ces \u00e9tranges cellules qui se dupliquent comme des dingues, dans une course folle suicidaire.<\/p>\n\n\n\n Ils lui installent un port, il peut d\u00e9sormais naviguer sur la mer de la chimioth\u00e9rapie. Les premiers jours apr\u00e8s la premi\u00e8re s\u00e9ance, l\u2019effet secondaire, c\u2019est le hoquet. Je lui t\u00e9l\u00e9phone, il est d\u2019excellente humeur. Lajos, son ami hongrois, lui d\u00e9roule la vision de futures entreprises, projets et r\u00e9alisation \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Mon ami polonais Dominik Koza m\u2019invite \u00e0 prendre une bi\u00e8re. On rigole tous les deux en imaginant Marek Paku\u0142a t\u00e9l\u00e9phoner aux gens et leur dire : Je te dis, mon vieux, quelle merde, cette chimio, un vrai carnage, Sa\u00efgon, quoi. Et tu sais ce que j\u2019ai apr\u00e8s ? Un putain de hoquet !<\/p>\n\n\n\n Oui, mais apr\u00e8s le hoquet viennent d\u2019autres effets sp\u00e9ciaux, plus du tout aussi gais. Et un simple hoquet qui dure sans interruption des journ\u00e9es enti\u00e8res devient quelque chose d\u2019infernal.<\/p>\n\n\n\n \u00b0<\/p>\n\n\n\n D\u2019un coup, \u00e0 l\u2019instar de ma\u00eetre Shifu (ma\u00eetre Jan, \u00e0 savoir Peszek <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>), on se plonge \u00e0 donf dans le zen. Car voici venu le temps du coronavirus. Notre petite apocalypse. Eu \u00e9gard aux circonstances, on vit une p\u00e9riode assez heureuse \u00e0 la maison. Et m\u00eame tr\u00e8s heureuse. Moi, j\u2019\u00e9cris la pi\u00e8ce Stanis\u0142aw Lem contre Philip K. Dick<\/em>, qu\u2019un th\u00e9\u00e2tre m\u2019a command\u00e9e il y a six mois. Zuzia aide Wiktor \u00e0 suivre ses cours en ligne. Notre \u00e9cole Montessori est tr\u00e8s cool, donc c\u2019est cool. On d\u00e9jeune tous les jours ensemble, de temps en temps, je fais les courses, et l\u2019apr\u00e8s-midi se passe en puzzle Mizieli\u0144ski, Lego, dessin de BD, lecture, batailles, rod\u00e9o. Witek a les cheveux jusqu\u2019\u00e0 la taille. W\u0142adziu est \u00e0 croquer.<\/p>\n\n\n\n \u00b0<\/p>\n\n\n\n Outre d\u2019innombrables Lem et Dick, je lis l\u2019excellent H\u00e9r\u00e9tiques, r\u00e9volt\u00e9s, visionnaires<\/em> de Ja\u0142ochowski, L\u2019\u00c9toffe de la r\u00e9alit\u00e9<\/em> de Deutsch, Les Mondes parall\u00e8les<\/em> de Lam\u017ca, Apr\u00e8s l\u2019\u00e9criture<\/em> de Dukaj, 1000 Pi\u00e8ces d\u2019avant-garde<\/em> de Koch, Les Extraordinaires Aventures de Kavalier et Clay<\/em> (que j\u2019ai re\u00e7u pour mon anniversaire et qui marque le d\u00e9but de mon amour pour Michael Chabon), le g\u00e9nial roman graphique de Tomine Les Intrus<\/em>, deux volumes de nouvelles de SF de Ted Chiang (nouvelle d\u00e9couverte fantastique apr\u00e8s la trilogie de Cixin Liu), La Maison des feuilles<\/em> de Danielewski et les po\u00e8mes d\u2019Ursula Le Guin dans la traduction magistrale de Bargielska et Jarniewicz. Je reviens \u00e0 leurs po\u00e8mes \u00e0 eux, et je me sens chez moi. Je m\u2019installe avec plaisir dans ces loverooms<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s Harari, gr\u00e2ce auquel j\u2019ai compris que je n\u2019avais pas d\u2019\u00e2me, et suis entr\u00e9 de plain-pied dans un nouveau cercle d\u2019ath\u00e9isme lib\u00e9rateur, apr\u00e8s Steven Pinker (Le Triomphe des Lumi\u00e8res<\/em> et Tabula rasa<\/em>) dont l\u2019humanisme et l\u2019optimisme ont quelque peu \u00e9clairci le miroir noir \u00e9labor\u00e9 par Harari dans sa trilogie, le groupe de mes gourous intellectuels accueille Sean Carroll, l\u2019auteur du Grand Tout. Sur l\u2019origine de la vie, son sens, et l\u2019univers lui-m\u00eame<\/em>. Carroll est, comme il se d\u00e9finit lui-m\u00eame, un \u00ab r\u00e9aliste po\u00e9tique \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire encore un sataniste, un ant\u00e9christ, une b\u00eate pi\u00e9tinant sans vergogne les sentiments religieux et les valeurs chr\u00e9tiennes qui, soyons sinc\u00e8res, sont incomparablement plus pr\u00e9cieux qu\u2019un quelconque amas de chair humaine. Pas vrai ?<\/p>\n\n\n\n \u00b0<\/p>\n\n\n\n Histoire de contrarier tout ce hot16challenge qui commence s\u00e9rieusement \u00e0 faire chier, ma femme chante :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Paaaand\u00e9mie.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai peur de la nuit.<\/p>\n\n\n\n Quand la vie se brise.<\/p>\n\n\n\n La mort se d\u00e9guise.<\/p>\n\n\n\n Je rev\u00eats un masque.<\/p>\n\n\n\n L\u00e0, dans mes p\u00e9nates.<\/p>\n\n\n\n Ou sur ma terrasse.<\/p>\n\n\n\n Je p\u00e9tris la p\u00e2te.<\/p>\n\n\n\n Je vois des renards.<\/p>\n\n\n\n \u2026<\/p>\n\n\n\n Je ne les mets pas au bout d\u2019un dard.<\/p>\n\n\n\n \u2026<\/p>\n\n\n\n Des coups de fusil.<\/p>\n\n\n\n \u2026<\/p>\n\n\n\n \u2026<\/p>\n\n\n\n \u2026<\/p>\n\n\n\n C\u2019est dimanche, vas-y.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 Wola Justowska, devant notre immeuble, il y a vraiment des renards qui font des petits (on voit aussi des sangliers et des faisans, des chouettes ont \u00e9lu domicile dans l\u2019arbre qui se trouve devant la fen\u00eatre de notre chambre), et l\u2019un voisins leur tire vraiment dessus de temps en temps. Enfoir\u00e9 du dimanche.<\/p>\n\n\n\n \u00b0<\/p>\n\n\n\n Si la vie avec une tumeur n\u2019est pas des plus spectaculairement joyeuses, la vie avec une tumeur en temps de pand\u00e9mie, c\u2019est autre chose. Papa fait des s\u00e9ances en oncologie, il est totalement \u00e9puis\u00e9. Marchant avec peine, emmitoufl\u00e9 de la t\u00eate aux pieds, couvert de masques, de gants et de blouses, il attend six heures dans un hall rempli de gens qui sont venu prendre leur nouvelle dose de chimio. Tous attendent plus longtemps que d\u2019habitude, en nage, g\u00e9missant, tenant \u00e0 peine sur leur tabouret, parce qu\u2019un type suspect\u00e9 de covid est entr\u00e9 dans le service.<\/p>\n\n\n\n J\u2019appelle maman presque tous les jours. Papa vomit, maigrit, perd ses cheveux \u2013 la totale, quoi. On se parle quand il en a la force et l\u2019envie. Il y a des jours o\u00f9 il ne veut pas parler. \u00c0 personne. O\u00f9 il ne veut voir personne, ne r\u00e9pond pas au t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n\n\n\n Je sais par maman qu\u2019ils ont emprunt\u00e9 un d\u00e9ambulateur et qu\u2019ils marchent, qu\u2019ils font des tours \u00e0 l\u2019\u00e9tage, au rez-de-chauss\u00e9e. Marcin, mon fr\u00e8re de quinze ans plus jeune que moi, habite \u00e0 nouveau chez nos parents, parce ses \u00e9tudes ont \u00e9t\u00e9 interrompues par la pand\u00e9mie. Chaque fois qu\u2019ils se croisent dans le couloir, papa avec son d\u00e9ambulateur et Marcin, ils se font un check. \u00c7a m\u2019\u00e9meut terriblement (oui, je pleure terriblement). Je suis aussi tr\u00e8s touch\u00e9 par la proposition de Janek Duerschlag, un coll\u00e8gue de papa r\u00e9apparu au bout de trente ans. Il est tellement boulevers\u00e9 par ce qu\u2019il apprend \u00e0 propos de mon p\u00e8re qu\u2019il m\u2019\u00e9crit un mail, or j\u2019avais sept ans la derni\u00e8re fois que je l\u2019ai vu, \u00e0 Rybnik, j\u2019avais mang\u00e9 du pumpernickel chez lui. Jan s\u2019appr\u00eatait \u00e0 survoler Kielce dans son avion de tourisme. Et il propose \u00e0 papa de l\u2019accompagner \u2013 ils d\u00e9colleront d\u00e8s que papa lui fera signe. Ils survoleront les Monts Sainte-Croix, Nowiny, Ch\u0119ciny, toute la ville de Kielce. Je m\u2019imagine ce vol, mon p\u00e8re ext\u00e9nu\u00e9 monte \u00e0 grand-peine dans la cabine, ensuite, bien que ce genre de sport ne l\u2019ait jamais attir\u00e9, il \u00e9prouve de la joie et de la b\u00e9atitude \u00e0 foncer \u00e0 travers des tas de nuages. Mais on n\u2019est pas dans Bien que le temps nous presse<\/em> <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le temps ne nous presse pas, parce qu\u2019on ne sait pas combien il lui en reste. Et bien que le temps soit une inconnue, bien qu\u2019il s\u2019incurve \u00e9trangement avec l\u2019espace, bien qu\u2019on veuillez faire une telle bucket list<\/em>, on n\u2019en fait pas. Une liste des choses \u00e0 faire avant de mourir, \u00e7a n\u2019a pas de sens. Papa est trop faible pour ouvrir les yeux, s\u2019approcher de la fen\u00eatre ou aller faire pipi, alors que dire d\u2019un voyage autour du monde, ou m\u00eame rien qu\u2019autour de la vo\u00efvodie. La vie n\u2019est tout simplement pas un film avec Morgan Freeman. C\u2019est peut-\u00eatre un film avec Jack Nicholson, mais s\u00fbrement un autre.<\/p>\n\n\n\n \u00b0<\/p>\n\n\n\n Comment \u00e9crire tout \u00e7a ? Bon, disons que je vais l\u2019\u00e9crire comme \u00e7a vient. Ce sera un flux de conscience, si tant est qu\u2019un tel truc existe. Parce que nous pensons autrement, par pulsars en quelque sorte, par \u00e9clairs, par enroulements, nous avons beaucoup de pens\u00e9es \u00e0 la fois, certaines sont vagues, d\u2019autres ont des couleurs criardes ou des contours de bande dessin\u00e9e. Je pense presque tout le temps \u00e0 mon p\u00e8re mourant. Presque. Parfois, j\u2019oublie que je ne devrais pas oublier qu\u2019il est en train de mourir, et je ne pense pas \u00e0 lui pendant un moment, un quart d\u2019heure, une heure, une heure et demie. Et puis \u00e7a me revient, je suis pris d\u2019un sentiment de culpabilit\u00e9, de remords, et je pense de nouveau \u00e0 lui. Je le vois comme un film, une BD, une ombre de mes souvenirs. Non, ce ne sera pas un flux de conscience \u00e0 la con, je ne sais ni ce que ce sera ni comment je l\u2019\u00e9crirai. Ce sera en partie un journal, en partie un journal \u00e0 rebours, en partie un Mon combat<\/em> \u00e0 moi.<\/p>\n\n\n\n Mi-mai, j\u2019ach\u00e8ve mon texte sur Lem et Philip K. Dick. Je me demande longuement s\u2019il doit faire partie de ce livre. Finalement, je consid\u00e8re que oui. C\u2019est le meilleur enregistrement des \u00e9motions qui m\u2019ont travers\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p>\n\n\n Remis au c\u0153ur du massif du Mont Blanc, \u00e0 3466 m\u00e8tres d’altitude, le Prix Grand Continent est le premier prix litt\u00e9raire qui reconna\u00eet chaque ann\u00e9e un grand r\u00e9cit europ\u00e9en.<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\tChapitre premier<\/h2>\n\n\n\n
Novembre-avril (2019-2020)<\/h2>\n\n\n\n