{"id":171374,"date":"2022-12-15T05:55:00","date_gmt":"2022-12-15T04:55:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=171374"},"modified":"2022-12-15T15:40:41","modified_gmt":"2022-12-15T14:40:41","slug":"nova","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/12\/15\/nova\/","title":{"rendered":"Nova"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"has-text-align-left wp-block-heading\">Prologue&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;\u2026 Kabobo par exemple. Tu te rappelles Kabobo&#160;? C\u2019\u00e9tait \u00e0 Milan, il y a trois ou quatre ans. Voil\u00e0. Le fou avec la pioche. Le Ghan\u00e9en qui a tu\u00e9 trois malheureux crois\u00e9s par hasard \u00e0 Niguarda. Oui. Lui. Le clandestin qui affirmait avoir entendu des voix dans sa t\u00eate avant de sortir casser celle des autres, et qui a fini par \u00e9coper d\u2019une peine relativement l\u00e9g\u00e8re gr\u00e2ce aux circonstances att\u00e9nuantes controvers\u00e9es invoqu\u00e9es par un expert psychiatre face au tribunal. Mais moi, ce qui me para\u00eet le plus significatif, c\u2019est ce qui s\u2019est pass\u00e9 quelques heures plus t\u00f4t. Tu te rappelles&#160;? \u00c7a m\u2019\u00e9tonnerait. Presque tout le monde a oubli\u00e9, \u00e0 pr\u00e9sent. Un d\u00e9tail certes n\u00e9gligeable face \u00e0 l\u2019\u00e9normit\u00e9 des faits, mais d\u2019une certaine mani\u00e8re tout aussi embl\u00e9matique de cette affaire, un homme de trente-et-un ans qui trouve une pioche dans un chantier sans surveillance et s\u2019en sert pour museler les suggestions mortif\u00e8res d\u2019une voix dans son esprit. Ce jour-l\u00e0, \u00e0 trois heures du matin, Kabobo agresse \u00e0 mains nues deux personnes&#160;: \u00e0 proximit\u00e9 de piazza Belloveso, une fille lui \u00e9chappe seulement parce qu\u2019elle habite tout pr\u00e8s et parvient \u00e0 ouvrir la porte de son immeuble \u00e0 toute vitesse&#160;; une demi-heure plus tard, un malheureux moins chanceux re\u00e7oit une gifle en plein visage. Le plus \u00e9trange, c\u2019est qu\u2019aucun signalement ne parvient aux autorit\u00e9s. N\u2019est-ce pas surprenant&#160;? Deux paisibles citoyens \u00e9chappent aux coups potentiellement fatals d\u2019un d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 manifeste, mais aucun d\u2019eux ne prend une minute pour t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 la police. Entre cinq et six heures, Kabobo se procure une barre de fer et blesse gravement deux passants. Il en poursuit un troisi\u00e8me sorti promener son chien, mais celui-ci se met \u00e0 courir et notre homme renonce \u00e0 le poursuivre au bout de quelques pas. Et devine quoi&#160;? L\u00e0 non plus, personne ne songe \u00e0 d\u00e9noncer les faits aux autorit\u00e9s. L\u2019une des deux victimes de la barre de fer va carr\u00e9ment se faire soigner le bras aux urgences, mais il donne des explications vagues aux m\u00e9decins&#160;: je ne comprends pas non plus pourquoi ces derniers ont omis d\u2019alerter les autorit\u00e9s comme le leur imposait la loi et le code de d\u00e9ontologie. \u00c0 ce moment-l\u00e0, Kabobo a d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9 l\u2019outil qui apportera une contribution exponentielle \u00e0 la brutalit\u00e9 de ses actes ult\u00e9rieurs. Je ne sais pas si tu arrives \u00e0 imaginer le bruit qu\u2019a fait la presse pendant les vingt-quatre heures qui ont suivi. Cinq agressions, z\u00e9ro signalement&#160;: cinq personnes potentiellement \u00e9trangl\u00e9es ou tu\u00e9es \u00e0 coup de barre de fer, et pas un seul appel re\u00e7u par la centrale de la police ni des carabiniers. Le sempiternel peloton de sociologues, psychanalystes, philosophes et provocateurs professionnels est venu ass\u00e9ner au public ses interpr\u00e9tations \u00e9clair\u00e9es&#160;: \u00e9go\u00efsme \u00e9pid\u00e9mique, autisme \u00e9motionnel, effondrement des valeurs de civisme, d\u2019empathie et de solidarit\u00e9. Autant d\u2019opinions sens\u00e9es, certes. Mais moi, je te dis qu\u2019il y a autre chose. Quelque chose qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec la logique \u00e9l\u00e9mentaire ni l\u2019\u00e9rosion du sens de la mis\u00e9ricorde humaine. Ce que je crois, c\u2019est que la plupart des gens n\u2019est pas pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement aussi psychologiquement traumatique qu\u2019une agression violente. \u00c9tant donn\u00e9e la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle nous vivons, il est tout \u00e0 fait probable qu\u2019un Occidental lambda soit pr\u00e9dispos\u00e9 \u00e0 la possibilit\u00e9 de subir un type de violence quelconque&#160;: mais je t\u2019assure qu\u2019entre la prise en compte d\u2019un \u00e9v\u00e9nement d\u00e9sagr\u00e9able et sa m\u00e9tabolisation \u00e9motive, il y a un gouffre. Je suis pr\u00eat \u00e0 parier qu\u2019aucune des personnes qui ont \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la furie de Kabobo ne poss\u00e9dait une exp\u00e9rience suffisante de l\u2019agressivit\u00e9 pour l\u2019identifier et la g\u00e9rer rationnellement \u00e0 un niveau plus profond. Je ne suis pas en train de dire que la sensibilit\u00e9 du citoyen moyen est devenue imperm\u00e9able aux cons\u00e9quences int\u00e9rieures d\u2019une agression \u00e0 coups pioche&#160;; formul\u00e9 ainsi, on pourrait croire que le probl\u00e8me, c\u2019est l\u2019indiff\u00e9rence. Non. Ce que j\u2019affirme est bien diff\u00e9rent, \u00e0 savoir que pour la quasi-totalit\u00e9 d\u2019entre nous, la violence est une r\u00e9alit\u00e9 \u00e9motionnellement \u00e9trang\u00e8re. \u00c7a ne veut pas dire que le citoyen moyen soit immunis\u00e9 face aux contrecoups psychiques d\u2019une attaque&#160;: il ne parvient tout simplement pas \u00e0 \u00e9tablir un lien productif entre l\u2019impact rationnel et les inf\u00e9rences \u00e9motives qu\u2019amorce cet impact. Ici, le mot-cl\u00e9 est \u00ab&#160;productif&#160;\u00bb. Le probl\u00e8me, c\u2019est que nous avons perdu le contact avec quelque chose d\u2019essentiel en nous. R\u00e9fl\u00e9chis un instant. Comment une fille qui vient d\u2019\u00e9chapper \u00e0 un fou en bas de chez-elle ne peut-elle pas deviner que son agresseur pourrait choisir sa prochaine victime parmi les personnes qu\u2019elle conna\u00eet dans cette m\u00eame rue&#160;? Comment peut-elle ne pas troquer le d\u00e9rangement d\u2019un appel \u00e0 la police contre le soulagement d\u2019avoir \u00e9loign\u00e9 un danger mortel du quartier o\u00f9 elle vit&#160;? Qui est peut-\u00eatre celui o\u00f9 vivent ses parents, ses amis, le gar\u00e7on qui lui pla\u00eet&#160;? Comment fait-elle pour ignorer que le lendemain matin, en ouvrant sa fen\u00eatre, elle pourrait trouver sous son nez un tas de sciure sur le trottoir, imbib\u00e9 des restes de sang et de fluides c\u00e9r\u00e9braux d\u2019une personne innocente&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Comment crois-tu qu\u2019elle r\u00e9agirait, si \u00e7a lui arrivait&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Et toi&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Pose-toi la question, docteur.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Toi, comment tu r\u00e9agirais&#160;?&#160;\u00bb<br><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c0 quoi pense un homme au r\u00e9veil&#160;? Que lui apporte la collision entre inconscient et r\u00e9alit\u00e9&#160;? Quel est l\u2019objet de ses premi\u00e8res m\u00e9ditations confuses tandis qu\u2019il tente de reconqu\u00e9rir la ma\u00eetrise du vrai&#160;? Quelles sont les images, les sons, les murmures, les tumultes dans sa t\u00eate&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il pense probablement \u00e0 lui-m\u00eame, ou \u00e0 la femme qui dort \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Peut-\u00eatre pense-t-il \u00e0 ses enfants. Ou bien \u00e0 ses parents, \u00e0 son amante, au petit-d\u00e9jeuner, \u00e0 un ami en difficult\u00e9, \u00e0 sa d\u00e9claration d\u2019imp\u00f4ts, au d\u00eener entre amis de samedi prochain, \u00e0 son mal de dos, \u00e0 la politique, aux contrari\u00e9t\u00e9s professionnelles, \u00e0 la nouvelle voiture en leasing que lui a propos\u00e9e son concessionnaire, \u00e0 Dieu, aux buts de la veille au soir, \u00e0 sa maison de campagne, \u00e0 ses vieilles ambitions qui se sont \u00e9chou\u00e9es Dieu sait o\u00f9, aux chevilles d\u2019une coll\u00e8gue, aux films de Christopher Nolan, \u00e0 la motion de co\u00eft d\u00e9pos\u00e9e par la fugace luxure de son \u00e9rection matinale.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide, non.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide pense \u00e0 la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c7a arrive peu apr\u00e8s six heures. Il ouvre les yeux, recouvre le minimum de nettet\u00e9 intellectuelle n\u00e9cessaire pour affronter la perspective du n\u00e9ant \u00e9ternel, puis il se met \u00e0 fixer le plafond.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Non, il n\u2019est pas fou.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ni gravement malade.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pas m\u00eame d\u00e9prim\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Bon, certes. Il rencontre quelques difficult\u00e9s avec son sup\u00e9rieur direct, le docteur Martinelli, grand ponte de la m\u00e9decine en Toscane, virtuose de la neurochirurgie qui depuis quelque temps semble l\u2019avoir dans le collimateur.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et oui, il a quelques soucis avec son voisin, Massimo Lenci, propri\u00e9taire de la bo\u00eete de nuit qui pendant plus d\u2019un an a perturb\u00e9 la tranquillit\u00e9 du quartier paisible o\u00f9 il vit, dans la banlieue sud de Lucques, avant qu\u2019une injonction municipale salvatrice ne vienne r\u00e9tablir le calme.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Rien d\u2019irr\u00e9m\u00e9diable, cependant. Rien qui ne le place dans le camp des perp\u00e9tuels afflig\u00e9s, des thanatophiles ou des candidats au suicide.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pourtant, Davide pense \u00e0 la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il consid\u00e8re cela comme une sorte de rituel, un antidote aux p\u00e9riodes difficiles qu\u2019il affronte r\u00e9guli\u00e8rement depuis plus de quinze ans. Il ouvre les yeux, fixe le lambris du plafond et r\u00e9fl\u00e9chit aux implications de la fin de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pas n\u00e9cessairement la sienne, en r\u00e9alit\u00e9. Et souvent, il ne pense m\u00eame plus \u00e0 la mort comme terme des exp\u00e9riences terrestres d\u2019un \u00eatre vivant. \u00c9tendu aux c\u00f4t\u00e9s de sa femme, il ouvre les yeux, prend conscience de lui-m\u00eame, du craquement diffus des poutres sous la chaleur du soleil, de la respiration vaguement ad\u00e9no\u00efde qui provient de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du lit&#160;: puis il commence \u00e0 m\u00e9diter sur la cessation des fonctions primaires et accessoires d\u2019organismes vivants, sociaux, m\u00e9caniques ou virtuels de toutes sortes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il a commenc\u00e9 peu apr\u00e8s la naissance de Tommaso. Pendant les ann\u00e9es suivantes, il en \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 la conclusion que r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mort constituait le contrepoint logique \u00e0 l\u2019incroyable surplus de vie que le soin d\u2019un petit \u00eatre humain g\u00e9missant aux besoins incommensurables avait impos\u00e9 \u00e0 la routine tranquille d\u2019un couple de travailleurs. Un chien, deux chats et un b\u00e9b\u00e9&#160;: voil\u00e0 qui justifiait amplement un premier r\u00e9veil consacr\u00e9 \u00e0 la perspective rassurante du repos \u00e9ternel.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le chien, soit dit en passant, \u00e9tait un Jack Russell nomm\u00e9 Fred Pierrafeu. Les chats, \u00c9paminondas et Cochise, deux fr\u00e8res tigr\u00e9s et ombrageux, ne partageaient gu\u00e8re l\u2019enthousiaste hyperactivit\u00e9 de Fred&#160;: ils l\u2019observaient, circonspects, depuis un recoin \u00e9lev\u00e9 du salon, et de temps \u00e0 autre le coin\u00e7aient dans la cuisine ou dans le couloir pour lui extorquer l\u2019humiliant tribut qu\u2019exige le sadisme naturel de leur esp\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Si les animaux constituaient un rem\u00e8de intermittent et r\u00e9versible \u00e0 l\u2019exc\u00e8s de placidit\u00e9 domestique \u2013 il restait toujours possible de les enfermer dans le jardin quand les escarmouches, couinements, miaulements et incursions sur le canap\u00e9 d\u00e9passaient les limites \u2013 un nouveau-n\u00e9 \u00e9tait omnipr\u00e9sent. Il insufflait dans la maison une sensation d\u2019attente messianique&#160;: de ses r\u00e9veils, de ses humeurs, de sa faim, de sa digestion, de la quantit\u00e9 ou de la qualit\u00e9 de ses d\u00e9jections, de ses signes de satisfaction ou de mal-\u00eatre. Confin\u00e9 dans le bureau au premier \u00e9tage de la maison, Davide tentait de boucler un semestre de perfectionnement au Guy\u2019s Hospital de Londres. Il \u00e9tait rentr\u00e9 juste \u00e0 temps pour assister \u00e0 l\u2019accouchement, mais il soup\u00e7onnait que l\u2019accumulation de nuits blanches et autres joies de la paternit\u00e9 compromettrait sa capacit\u00e9 \u00e0 tirer le moindre profit de son exp\u00e9rience londonienne.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La nuit, il ne dormait pratiquement pas&#160;; le jour, il posait la t\u00eate sur ses livres, somnolait dans les fauteuils de la facult\u00e9 ou errait dans les couloirs, en proie \u00e0 un engourdissement perp\u00e9tuel. \u00c0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9, il devait entrer au d\u00e9partement de neurochirurgie de l\u2019h\u00f4pital Campo di Marte, mais il doutait de sortir vivant des dix premi\u00e8res semaines de sa vie de parent.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ses seules minutes de paix correspondaient \u00e0 ce premier r\u00e9veil. Il en profitait pour commencer \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux avantages insoup\u00e7onn\u00e9s de la mortalit\u00e9. Aux promesses all\u00e9chantes de l\u2019extinction, terme mis\u00e9ricordieux de toutes les fatigues. \u00c0 la pesanteur enchant\u00e9e de l\u2019expression \u00ab&#160;sommeil \u00e9ternel&#160;\u00bb (en particulier au merveilleux pouvoir \u00e9vocateur du substantif). \u00c0 l\u2019apologie de la fugue, du renoncement, de l\u2019abandon. Il n\u2019\u00e9tait pas croyant, mais il s\u2019\u00e9tait parfois surpris \u00e0 fantasmer sur la sereine ascension post-mortem vers le flux des \u00e2mes qui veillent, avec quelque perplexit\u00e9 bien compr\u00e9hensible, sur l\u2019\u00e9volution du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le soulagement que lui procur\u00e8rent ces quelques minutes de r\u00e9flexion le convainquit de poursuivre, m\u00eame apr\u00e8s avoir retrouv\u00e9 un rythme de vie acceptable. Il d\u00e9couvrit qu\u2019apr\u00e8s tout, il ne d\u00e9testait pas tant que \u00e7a cet enfant, qui lui avait au moins permis d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une vision consolatrice de l\u2019apparent dualisme vie\/mort.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Des r\u00e9flexions sur sa propre fin, il passa \u00e0 celle de ses proches \u2013 b\u00e9b\u00e9 compris. Puis de ses parents plus \u00e9loign\u00e9s. Puis de ses amis. Puis de ses animaux. Puis de ses coll\u00e8gues. Puis de ses patients \u00e0 l\u2019h\u00f4pital et des inconnus qu\u2019il rencontrait par hasard. Enfin, il se consacra aux stars du cin\u00e9ma, de la musique et du sport.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Rien de particuli\u00e8rement macabre&#160;: il imaginait habituellement une sortie de piste lente et sereine, entour\u00e9e par l\u2019affection des siens.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Par la suite, il se consacra \u00e0 la fin des institutions politiques (l\u2019interminable dissolution de l\u2019empire romain d\u2019occident, la brutale interruption de l\u2019histoire des Romanov ou des Bourbon-Orl\u00e9ans), \u00e0 celle des voitures, des modes, des clich\u00e9s lexicaux.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il ne suivait aucune strat\u00e9gie particuli\u00e8re, aucun programme. Il se r\u00e9veillait et travaillait \u00e0 la premi\u00e8re chose qui lui venait \u00e0 l\u2019esprit. Au bout de quelque temps, il s\u2019\u00e9tait persuad\u00e9 qu\u2019il projetait une sorte de flux bienveillant, apotropa\u00efque sur le mourant auquel il se consacrait.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le jeu avait dur\u00e9 un peu plus de six mois, apr\u00e8s quoi ses pens\u00e9es matinales avaient \u00e9t\u00e9 occup\u00e9es par des consid\u00e9rations plus urgentes. Mais au cours des ann\u00e9es suivantes, au c\u0153ur d\u2019une in\u00e9vitable temp\u00eate, il avait \u00e0 nouveau trouv\u00e9 le r\u00e9confort dans cet \u00e9trange vice,&nbsp; dans ces quelques minutes pass\u00e9es sous la couette, \u00e0 m\u00e9diter sur la paix \u00e9ternelle.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La fin de tout probl\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Barbara dormait sur le c\u00f4t\u00e9, lui tournant le dos. Comme d\u2019habitude, elle avait pos\u00e9 sa jambe gauche sur la sienne, ancrant sa cheville au matelas comme pour l\u2019emp\u00eacher de l\u00e9viter pendant la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c9paminondas somnolait sur la commode. Confirmation de la vertu propitiatoire de ses r\u00e9flexions, les animaux de la maison avaient triomphalement d\u00e9pass\u00e9 l\u2019\u00e2ge de seize ans.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ce matin-l\u00e0, Davide devait retirer un gliome du cerveau d\u2019une jeune fille, et il consacra donc quelques minutes \u00e0 m\u00e9diter sur la mort des cellules de Schwann.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Soudain, quelque chose attira son attention. Un gros insecte noir, une sorte de scarab\u00e9e maladroit et luisant, \u00e9tait sorti de sous l\u2019armoire. Il le fixa, sans grande surprise&#160;: la porte-fen\u00eatre de la chambre, qui donnait sur le jardin, \u00e9tait une source in\u00e9puisable d\u2019incursions animales.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il posa le regard sur \u00c9paminondas. Le chat avait d\u00e9j\u00e0 ouvert les yeux, alert\u00e9 par son ou\u00efe, son odorat et l\u2019instinct f\u00e9lin.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019animal dressa la t\u00eate et fixa l\u2019intrus qui arpentait avec une \u00e9mouvante d\u00e9termination sur le parquet. L\u2019homme se pr\u00e9para \u00e0 un \u00e9pilogue impr\u00e9vu de ses r\u00e9flexions&#160;: de la fin digne d\u2019une cellule \u00e0 la mort cruelle d\u2019un gros insecte.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais \u00c9paminondas s\u2019\u00e9tait rendormi. D\u2019ici dix minutes, son ma\u00eetre se l\u00e8verait pour remplir sa gamelle&#160;: \u00e0 quoi bon se fatiguer pour quelque chose de visiblement moins app\u00e9tissant&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pendant au moins une d\u00e9cennie, \u00c9paminondas avait \u00e9t\u00e9 le chat le plus f\u00e9roce et le plus t\u00e9m\u00e9raire du quartier. Yeux couleur topaze, d\u00e9marche patibulaire, r\u00e9flexes prodigieux. Il grimpait aux rideaux, se pendait aux lustres, prenait le soleil en \u00e9quilibre pr\u00e9caire sur la v\u00e9randa, sautait d\u2019un toit \u00e0 l\u2019autre pour des missions de reconnaissance a\u00e9rienne de son territoire, engageait des bagarres m\u00e9morables avec les chats du voisin pour de vaines questions de supr\u00e9matie sexuelle \u2013 ses adversaires \u00e9taient tous st\u00e9rilis\u00e9s. \u00c0 la belle saison, il am\u00e9liorait son r\u00e9gime par des suppl\u00e9ments entomologiques vari\u00e9s&#160;: grillons, abeilles, papillons, mouches, scarab\u00e9es, cigales. C\u2019\u00e9tait un exterminateur en s\u00e9rie, un g\u00e9nocidaire \u00e0 quatre pattes, un instrument de contr\u00f4le d\u00e9mographique de la faune du quartier.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais aujourd\u2019hui&#160;? Il se pr\u00e9parait \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 passer la derni\u00e8re partie de son existence \u00e0 l\u2019ombre du plus paresseux <em>laissez-vivre <\/em>&#160;: il avait atteint la sagesse de la s\u00e9nilit\u00e9, l\u2019\u00e9conomie de mouvement qui se mesure \u00e0 l\u2019aune de la plus grande pond\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Tant mieux pour lui, songeait Davide.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Plus tard, Barbara le rejoignit \u00e0 la cuisine, pieds nus.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Ce n\u2019\u00e9tait pas mon tour de faire le caf\u00e9&#160;? demanda-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 \u00c7a fait un moment que je suis r\u00e9veill\u00e9.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle se mit \u00e0 examiner quelque chose au plafond en se grattant un sein, puis alla s\u2019asseoir sur le tabouret de l\u2019\u00eelot central. L\u00e0, elle mit en \u0153uvre un complexe jeu de chevilles et de talons pour \u00e9loigner \u00c9paminondas, qui tentait de se frotter contre ses mollets.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Tommaso est r\u00e9veill\u00e9&#160;? demanda-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je crois que oui. J\u2019entends remuer depuis un moment.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Avant que j\u2019oublie, ch\u00e9ri, hier matin on a re\u00e7u une lettre d\u2019avocat.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 L\u2019avocat de qui&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Devine.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide posa la cafeti\u00e8re sur la plaque \u00e0 induction.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle passa les mains le long de sa t\u00eate pour ramener ses cheveux en arri\u00e8re, et noua sa queue avec un \u00e9lastique rose apparu entre ses doigts. Fred Pierrafeu, accroupi sur le tapis de la cuisine, la fixait attentivement. Dans un pourcentage non n\u00e9gligeable de cas, sa ma\u00eetresse s\u2019attachait les cheveux quand elle devait s\u2019occuper de lui d\u2019une mani\u00e8re moins ordinaire que la nourriture ou les c\u00e2lins. Par exemple pour lui donner le bain ou l\u2019emmener chez le v\u00e9t\u00e9rinaire.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Pourquoi tu fais cette t\u00eate&#160;? demanda Barbara. Il a dit qu\u2019on aurait de ses nouvelles, et il a tenu parole. Appr\u00e9cions au moins sa coh\u00e9rence, faute d\u2019autre chose.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Et qu\u2019est-ce qu\u2019il dit, cet avocat&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Rien d\u2019inqui\u00e9tant. En gros, il met en demeure le n\u00f4tre d\u2019arr\u00eater de mettre en demeure son client.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide s\u2019approcha du frigo, l\u2019ouvrit et en \u00e9tudia le contenu. Il saisit une brique de lait d\u2019avoine et un pot de confiture. Il posa ce dernier sur l\u2019\u00eelot central. Il remplit de lait un bol en c\u00e9ramique, et le renifla avant de le poser \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la confiture. Puis il se retourna, ouvrit la porte de gauche du buffet et en tira un paquet de biscottes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 tout envoy\u00e9 \u00e0 Paolo, dit Barbara.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Tu as bien fait.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 ce moment, Tommaso apparut de l\u2019escalier, suivi en silence par Cochise. Le chat ne le quittait jamais d\u2019un pas, aussi discret et z\u00e9l\u00e9 que l\u2019intendant d\u2019un grand g\u00e9n\u00e9ral sud-am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Salut, lan\u00e7a Tommaso.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Bonjour mon ch\u00e9ri, r\u00e9pondit Barbara.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je t\u2019ai servi un peu de lait d\u2019avoine&#160;\u00bb, dit Davide.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Tommaso ouvrit la poche sup\u00e9rieure de son sac \u00e0 dos, y trouva son portable, effleura l\u2019\u00e9cran et se mit \u00e0 analyser les cons\u00e9quences de ce contact en exhibant le r\u00e9pertoire de micro-expressions insatisfaites qu\u2019il arborait depuis quelque temps. Puis il s\u2019approcha de l\u2019\u00eelot, s\u2019assit, posa son t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son bol et glissa les doigts dans le paquet de biscottes ouvert.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Tu ne te laves pas les mains&#160;? demanda Barbara.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je viens de le faire l\u00e0-haut&#160;\u00bb, r\u00e9pondit Tommaso.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Puis il tendit un bras, prit le pot de confiture, inspecta l\u2019\u00e9tiquette et le remit en place.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;O\u00f9 tu vas, aujourd\u2019hui&#160;? lui demanda Davide.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Chez Marco, r\u00e9pondit-il en trempant une biscotte dans le lait. En bus, pr\u00e9cisa-t-il pour anticiper une probable requ\u00eate paternelle d\u2019\u00e9claircissements.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Il y aura qui avec toi&#160;? demanda Barbara.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Matteo. Anna. Claudio. Peut-\u00eatre Penna. Francesca. Giorgio. Peut-\u00eatre Lenny.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Barbara d\u00e9cocha un coup d\u2019\u0153il \u00e0 son mari. Lenny&#160;? demanda-t-elle sans \u00e9mettre un son. Il haussa les \u00e9paules, comme pour dire qu\u2019il avait renonc\u00e9 depuis un moment \u00e0 s\u2019enqu\u00e9rir des bizarreries onomastiques du cercle de Tommaso.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Je peux t\u2019accompagner, dit-il. La villa des Callipo n\u2019est pas loin de l\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Si tu veux.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je prends un caf\u00e9, je m\u2019habille et je suis pr\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je suis pas press\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Moi, si.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cochise attendait \u00e0 ses pieds, assis sur ses pattes arri\u00e8re, l\u2019air docile et l\u00e9g\u00e8rement renfrogn\u00e9. Il avait un caract\u00e8re tellement oppos\u00e9 \u00e0 celui d\u2019\u00c9paminondas que leur consanguinit\u00e9 paraissait presque impossible. Soudain, il bondit comme un \u00e9clair, atterrit avec un bruit sourd sur les genoux de son ma\u00eetre et s\u2019accroupit sur son jean.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La cafeti\u00e8re se mit \u00e0 gargouiller.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;Qu\u2019est-ce que tu fais pour le d\u00e9jeuner&#160;? demanda Davide \u00e0 Barbara.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je ne sais pas. Pourquoi&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 J\u2019aimerais bien essayer ce petit restau viale Puccini dont tout le monde dit du bien. Tu veux me rejoindre l\u00e0-bas&#160;? On trouvera bien quelque chose qui te pla\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Pourquoi pas&#160;?&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Puis il se tourna vers Tommaso.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Tu viens aussi, ch\u00e9ri&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je sais pas, r\u00e9pondit-il. C\u2019est \u00e0 quelle heure&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 \u00c7a d\u00e9pend de ta m\u00e8re. Pour moi, \u00e0 partir d\u2019une heure c\u2019est bon.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je dois passer chez mes parents dans l\u2019apr\u00e8s-midi, r\u00e9pondit Barbara. J\u2019ai dit trois heures et demie \u00e0 maman. J\u2019ai le temps pour un d\u00e9jeuner de noces.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Va pour la noce.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une demi-heure plus tard, Davide et Tommaso mont\u00e8rent \u00e0 bord de la BMW. Le portail \u00e9lectrique coulissa sur les rails dans un murmure un peu moins l\u00e9ger que d\u2019habitude. Davide jeta un regard \u00e0 la fa\u00e7ade de la maison&#160;: Barbara avait pronostiqu\u00e9 qu\u2019avant la fin de l\u2019ann\u00e9e, il faudrait proc\u00e9der \u00e0 une l\u00e9g\u00e8re manutention, mais le grincement du portail semblait proph\u00e9tiser l\u2019imminence d\u2019une intervention r\u00e9paratrice plus g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et plus co\u00fbteuse. \u00c0 la connaissance de Davide, cette maison de deux \u00e9tages avait \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re de tout Lucques enti\u00e8rement b\u00e2tie en bois. En effet, moins d\u2019une semaine apr\u00e8s avoir d\u00e9couvert qu\u2019elle \u00e9tait enceinte, Barbara avait tra\u00een\u00e9 son mari dans une agence immobili\u00e8re alternative. Ils avaient consult\u00e9 des catalogues de maisons pr\u00e9fabriqu\u00e9es&#160;: luxueuses, durables, dot\u00e9es de toutes les commodit\u00e9s, mais sans le fardeau de la culpabilit\u00e9 pour exc\u00e8s de caprices exauc\u00e9s aux d\u00e9pens de la plan\u00e8te. Sur les plaquettes en papier couch\u00e9 brillant se d\u00e9coupait nettement l\u2019acronyme NZEB, <em>Nearly Zero Emission Building<\/em>. Loquace et confiante, Barbara m\u00e9morisait le moindre d\u00e9tail. Davide battait des paupi\u00e8res, les bras crois\u00e9s, dans la posture sceptique de l\u2019homme de science face au renversement de concepts \u00e9prouv\u00e9s. L\u2019id\u00e9e d\u2019aller vivre dans une maison en bois tel un rescap\u00e9 d\u2019une catastrophe naturelle le laissait pantois.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; D\u00e8s leur mariage, ils s\u2019\u00e9taient install\u00e9s chez ses parents \u00e0 lui, au premier \u00e9tage d\u2019une sombre demeure sur les collines au nord-est de la ville. Puis ils avaient con\u00e7u Tommaso, et Barbara avait exig\u00e9 avec une douce fermet\u00e9 de s\u2019affranchir de la tutelle de ses beaux-parents pour s\u2019installer dans un appartement en centre-ville. Ce n\u2019\u00e9tait pas seulement l\u2019architecture sombre qui la perturbait&#160;: depuis quelque temps, l\u2019harmonie familiale \u00e9tait \u00e9branl\u00e9e par l\u2019opposition id\u00e9ologique entre Davide et son p\u00e8re \u2013 lui aussi neurochirurgien \u2013, qui avait eu pour pr\u00e9texte \u0153dipien la querelle historique entre locationiste et plasticistes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Barbara commen\u00e7ait tout juste \u00e0 \u00e9tudier l\u2019orthophonie, mati\u00e8re o\u00f9 l\u2019int\u00e9r\u00eat pour la compr\u00e9hension approfondie des m\u00e9canismes c\u00e9r\u00e9braux \u00e9tait plus qu\u2019accessoire&#160;: nul besoin d\u2019une th\u00e9orie unifi\u00e9e de la neurologie pour apprendre \u00e0 un enfant comment \u00e9liminer un d\u00e9faut de prononciation. Mais elle avait lu Sacks, un peu de Kandel, et elle voulait comprendre si l\u2019ab\u00eeme doctrinal qui s\u00e9parait son mari et son beau-p\u00e8re \u00e9tait r\u00e9ellement infranchissable.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un soir, Davide regardait distraitement la t\u00e9l\u00e9. Elle s\u2019approcha de lui et lui demanda de lui exposer le probl\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Eh bien les premiers chercheurs croyaient que chaque fonction \u00e9tait localis\u00e9e dans une zone pr\u00e9cise du cerveau, fixe et immuable, expliqua-t-il en s\u2019\u00e9tirant. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on d\u00e9couvre que, si n\u00e9cessaire, chacune de ces zones peut suppl\u00e9er le travail des r\u00e9gions voisines&#160;: le cerveau est donc plastique, muable, adaptif. Dommage que mon p\u00e8re hausse encore les \u00e9paules quand il entend certaines th\u00e9ories.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Et \u00e7a te para\u00eet \u00eatre une raison valable pour lui faire la t\u00eate&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 C\u2019est lui qui me la fait.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Peu apr\u00e8s, ils avaient lou\u00e9 un appartement au deuxi\u00e8me \u00e9tage sur trois dans un immeuble via Sant\u2019Andrea. Au-dessus vivait une famille avec quatre enfants, en-dessous deux adorables petits vieux&#160;: tous s\u2019affairaient pour saturer de bruit des portions de la journ\u00e9e si rigoureusement r\u00e9parties qu\u2019elles semblaient avoir \u00e9t\u00e9 assign\u00e9es lors de r\u00e9unions de copropri\u00e9t\u00e9 d\u00e9di\u00e9es. Le matin, les programmes les plus d\u00e9solants du paysage t\u00e9l\u00e9visuel national, que les petits vieux suivaient religieusement. L\u2019apr\u00e8s-midi \u00e9tait envahi par les cris des enfants d\u2019au-dessus, passionn\u00e9ment soutenus par le chiot sautillant de la famille&#160;: un gros cocker couleur miel, stupide et surexcit\u00e9, qui d\u00e9rogeait au planning de la copropri\u00e9t\u00e9 en aboyant et en couinant \u00e0 toute heure de la journ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide et Barbara avaient tenu jusqu\u2019\u00e0 l\u2019automne de la deuxi\u00e8me ann\u00e9e. En \u00e9t\u00e9, Barbara avait h\u00e9rit\u00e9 de ses grands-parents un petit terrain via Tofanelli, au sud des murs de la ville. Apr\u00e8s quelques visites sur place, c\u2019\u00e9tait elle qui avait propos\u00e9 \u00e0 Davide d\u2019y construire une maison en bois.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un ami architecte, affili\u00e9 \u00e0 une myst\u00e9rieuse congr\u00e9gation d\u2019utopistes des travaux publics durables, avait d\u00e9j\u00e0 une \u00e9bauche de projet&#160;: deux \u00e9tages, un portique orn\u00e9 de glycines, un jacuzzi pour quatre sur le solarium. Et les voisins&#160;? Tenus \u00e0 distance par un jardin plant\u00e9 de saules et d\u2019oliviers, parsem\u00e9 de pierres noires et de tr\u00e8fles, au point de vider de son sens le concept m\u00eame de \u00ab&#160;voisinage&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Adieu cocker, enfants turbulents et quizz t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide avait fini par accepter, \u00e0 contrec\u0153ur. \u00c0 quoi bon gagner cent mille euros par an s\u2019il devait vivre dans une cabane sur pilotis comme un indig\u00e8ne des archipels polyn\u00e9siens&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Tommaso sortit un polycopi\u00e9 du sac \u00e0 dos entre ses jambes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Qu\u2019est-ce que c\u2019est&#160;? demanda Davide.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Des notes, r\u00e9pondit-il. Pour une recherche qu\u2019on a rendue samedi.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je croyais que l\u2019\u00e9cole \u00e9tait finie.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 \u00c7a termine apr\u00e8s-demain.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Juste \u00e0 temps pour le grand \u00e9v\u00e9nement. Tu es excit\u00e9&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je sais pas. Je devrais&#160;?&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ils \u00e9taient arr\u00eat\u00e9s \u00e0 un feu rouge. Davide lui jeta un regard. Son fils \u00e9tait occup\u00e9 \u00e0 gratter quelque chose sur le cuir couleur champagne de la portion de si\u00e8ge sous sa cuisse&#160;: un gar\u00e7on timide, brillant \u00e0 l\u2019\u00e9cole, passionn\u00e9 d\u2019astronomie, qui sortait lentement d\u2019une p\u00e9riode compliqu\u00e9e apr\u00e8s un insignifiant \u00e9pisode de pseudor\u00e9volte juv\u00e9nile \u2013 l\u2019une des nombreuses menues \u00e9preuves qui rythment le d\u00e9veloppement d\u2019un adolescent occidental.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;\u00c0 ton \u00e2ge, je n\u2019en aurais pas dormi la nuit. Aerosmith. Tu te rends compte&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je dors d\u00e9j\u00e0 assez mal, merci.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 <em>Rolling Stone<\/em> les classe \u00e0 la cinquante-neuvi\u00e8me place des cent meilleurs artistes de tous les temps.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Seulement cinquante-neuvi\u00e8mes&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 D\u2019accord. Mais Steven Tyler a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu plus grande ic\u00f4ne musicale de tous les temps. <em>De tous les temps<\/em>. Plus grand qu\u2019Elvis. Que Freddy Mercury. Que Bono Vox. Que John Lennon.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 C\u2019est qui, Elvis&#160;?&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide le fixa, vaguement perplexe. Tommaso se trouvait dans cette p\u00e9riode de la vie o\u00f9 la seule strat\u00e9gie pour contenir l\u2019augmentation des attentes dont les adultes devenaient les goulus \u00e9missaires, d\u00e8s qu\u2019ils estimaient l\u2019enfance termin\u00e9e, consiste \u00e0 manifester du d\u00e9sint\u00e9r\u00eat pour toute question ouvertement secondaire. Phase que Davide n\u2019avait pas exp\u00e9riment\u00e9e&#160;: durant toute sa jeunesse, il avait accueilli avec gratitude la moindre stimulation. Il se rappelait encore son \u00e9moi quand, en premi\u00e8re ann\u00e9e, il avait appris l\u2019une de ces informations inv\u00e9rifiables qui pendant plusieurs jours sont source d\u2019une r\u00e9pulsion \u00e9merveill\u00e9e parmi les jeunes \u00e9tudiants&#160;: le monde que nous percevons <em>est une illusion<\/em>, avait dit le professeur d\u2019embryologie. Les fleurs, les arbres, le ciel, les nuages, les oc\u00e9ans, les maisons, les voitures, les livres, les animaux, le visage de nos parents ou de la femme qu\u2019on aime <em>ne sont pas r\u00e9els<\/em>, ou du moins pas sous la forme que nous appelons telle. Le monde est une architecture cendr\u00e9e et silencieuse de mol\u00e9cules sans couleur, sans odeur, sans saveur ni temp\u00e9rature, \u00e0 partir desquelles chaque cerveau humain reconstitue sa r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 partir de signaux \u00e9lectriques d\u00e9di\u00e9s \u00e0 cr\u00e9er des sensations compl\u00e8tement diff\u00e9rentes de la p\u00e2le et concr\u00e8te substance des faits.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La BMW gravissait une courte mont\u00e9e. Au milieu d\u2019un long mur de briques, ils trouv\u00e8rent une grille.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;On se retrouve au restaurant, lan\u00e7a Davide tandis que Tommaso ouvrait la porti\u00e8re. Viale Puccini, num\u00e9ro 1524.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Num\u00e9ro 1524, c\u2019est le nom du restau&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Non, c\u2019est le num\u00e9ro.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Et le nom&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je ne me rappelle pas.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Tommaso hissa son sac \u00e0 dos sur son \u00e9paule gauche. Davide l\u2019observa avancer vers la grille, l\u00e9g\u00e8rement bossu, comme s\u2019il \u00e9tait encore engourdi par les r\u00e9centes mutations de son corps. Un l\u00e9ger d\u00e9calage dans son synchronisme hormonal avait retard\u00e9 d\u2019un an le d\u00e9but de la maturit\u00e9 sexuelle, avec son embarrassant cort\u00e8ge de duvet, douleurs articulaires, ptose du timbre vocal, \u00e9lancements aux testicules et fortes exhalaisons androg\u00e8nes de toutes les jonctions de membres. Depuis la fin de cette exp\u00e9rience, Tommaso entretenait une relation extr\u00eamement prudente et formelle avec lui-m\u00eame, comme s\u2019il redoutait de nouvelles surprises d\u00e9sagr\u00e9ables.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cinq minutes plus tard, Davide arriva dans le parking r\u00e9serv\u00e9 au personnel de l\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La voiture de Martinelli n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Tant mieux, songea-t-il. Il \u00e9teignit le moteur et leva le regard sur la fa\u00e7ade.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Au sommet des escaliers, une porte \u00e0 tambour tournait paresseusement sur elle-m\u00eame&#160;: depuis qu\u2019il travaillait \u00e0 Campo di Marte, Davide ne l\u2019avait jamais vue interrompre sa lente r\u00e9volution.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il prit sa mallette et descendit de voiture.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Dans un certain \u00e9tat d\u2019esprit, songea-t-il, le moindre symbole r\u00e9sonne comme un glas lugubre dans les replis de notre esprit.<\/p>\n\n\n<section class=\"dive print-block my-16\" style=\"background-color:#010617;\">\n\t<div class=\"wrapper\">\n\t\t<div class=\"container mx-auto \">\n\t\t\t<div class=\"row flex flex-wrap relative pt-6 pb-16 lg:py-8\">\n\t\t\t\t<div class=\"col w-full xl:ml-1\/10\n\t\t\t\t\t md:w-2\/5 xl:w-2\/5 \t\t\t\t\t\">\n\t\t\t\t\t<a href=\"https:\/\/3466.eu\" style=\"color:#FFFFFF;\" class=\"font-display font-normal text-4xl leading-9 mb-5 text-white no-underline\">\n\t\t\t\t\t\t3466\t\t\t\t\t<\/a>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t<div style=\"color:#FFFFFF;\" class=\"text-base leading-none font-sans\">\n\t\t\t\t\t\t\t<p>Remis au c\u0153ur du massif du Mont Blanc, \u00e0 3466 m\u00e8tres d&rsquo;altitude, le Prix Grand Continent est le premier prix litt\u00e9raire qui reconna\u00eet chaque ann\u00e9e un grand r\u00e9cit europ\u00e9en.<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t<div class=\"mt-12 dive-list\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t<a  style=\"color:#a29b96;\" class=\"no-underline block border-t border-grey-darker py-2 flex\"\n\t\t\t\t\t\t\t\t   href=\"https:\/\/3466.eu\/selection\/\"><span class=\"font-sans font-semibold pr-4\">\u2192<\/span> Voir la s\u00e9lection des finalistes de l&rsquo;\u00e9dition 2022 du Prix Grand Continent<\/a>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t<a  style=\"color:#a29b96;\" class=\"no-underline block border-t border-grey-darker py-2 flex\"\n\t\t\t\t\t\t\t\t   href=\"https:\/\/3466.eu\/jury\/\"><span class=\"font-sans font-semibold pr-4\">\u2192<\/span> D\u00e9couvrir le jury du Prix<\/a>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t<a  style=\"color:#a29b96;\" class=\"no-underline block border-t border-grey-darker py-2 flex\"\n\t\t\t\t\t\t\t\t   href=\"https:\/\/3466.eu\"><span class=\"font-sans font-semibold pr-4\">\u2192<\/span> En savoir plus<\/a>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t<div style=\"color:#FFFFFF;\" class=\"dive-footer font-sans text-xs border-t border-grey-darker py-2 leading-4\">\n\t\t\t\t\t\t\t<p>Jury du Prix&#160;&#160;: Giuliano da Empoli, Nora Bossong, Andrea Marcolongo, Achille Mbembe, Barbara Cassin, Patrick Boucheron, Galyna Dranenko, Alberto Manguel et Agata Tuszy\u0144ska<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t<div class=\"col w-full md:w-3\/5 xl:w-2\/5  md:px-0 relative overflow-hidden mt-8 md:mt-0 macron-img\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t<a class=\"!absolute !bg-none w-full h-full pin-t pin-l\" href=\"https:\/\/3466.eu\" class=\"no-underline\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<img decoding=\"async\" style=\"object-fit: contain; width: 100%; height: 100%;\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/MB-009-990x659.jpg\" \/>\n\t\t\t\t\t\t\t\t<\/a> \n\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\n\t\t\t<\/div>\n\t\t<\/div>\n\t<\/div>\n<\/section>\n\n\n\n<p>&nbsp;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">31&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il trouva une vieille chemise de rechange dans son casier du vestiaire. Il retira avec pr\u00e9caution son t-shirt et inspecta son bandage. Puis il se rhabilla, se peigna et sortit pour rejoindre son bureau.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il contourna la table et se laissa tomber dans le fauteuil.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il plia les bras \u00e0 angle droit, les posa sur le bureau et appuya le front sur son poignet gauche. Il ferma les yeux pendant quelques minutes. Sa t\u00eate continuait \u00e0 lui envoyer de faibles signaux de protestation. Il ignorait o\u00f9 se trouvait son portable, et il ne se sentait pas assez lucide pour trouver un autre moyen de r\u00e9cup\u00e9rer le num\u00e9ro de Diego.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 cet instant, le t\u00e9l\u00e9phone sonna.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;J\u2019ai appel\u00e9 les urgences, la chirurgie et les soins intensifs, annon\u00e7a Lucio. Aucune trace de ton ami. Il a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 admis \u00e0 San Luca ou \u00e0 Cisanello.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide appela le standard et se fit mettre en ligne avec le premier h\u00f4pital. Il demanda \u00e0 parler au service de chirurgie, et une voix f\u00e9minine transf\u00e9ra son appel. \u00c0 la quinzi\u00e8me sonnerie, personne n\u2019avait encore r\u00e9pondu. L\u2019appel revint au standard. La fille lui expliqua laconiquement qu\u2019ils devaient \u00eatre tr\u00e8s occup\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;J\u2019imagine&#160;\u00bb, commenta-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il r\u00e9p\u00e9ta la proc\u00e9dure avec l\u2019h\u00f4pital Cisanello de Pise, et cette fois-ci le service de chirurgie r\u00e9pondit. Le m\u00e9decin lui apprit que le seul patient avec des plaies de taille arriv\u00e9 pendant les derni\u00e8res vingt-quatre heures \u00e9tait un barman qui s\u2019\u00e9tait coup\u00e9 deux phalanges la veille au soir&#160;: presque tous les bless\u00e9s de piazza Napoleone, lui expliqua-t-il, l\u00e9g\u00e8rement p\u00e9dant, souffraient des cons\u00e9quences typiques des \u00e9v\u00e9nements traumatiques de masse \u2013 h\u00e9matomes, fractures, \u00e9crasements, et quelques infarctus. Mais aucun coup de couteau.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide raccrocha. Il entrecroisa ses doigts devant son front, ferma \u00e0 nouveau les yeux et se mit \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. Puis il souleva \u00e0 nouveau le combin\u00e9 et se surprit \u00e0 se rappeler par c\u0153ur le num\u00e9ro d\u2019une compagnie de taxis qu\u2019il n\u2019utilisait presque jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le soleil \u00e9tait lev\u00e9 depuis peu. Il inspecta l\u2019esplanade depuis le palier de l\u2019escalier de service.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La foule \u00e9tait impressionnante. Devant l\u2019entr\u00e9e, un groupe de cam\u00e9ramen, appareil \u00e0 l\u2019\u00e9paule, discutaient en attendant le contact matinal avec leurs m\u00e9dias respectifs. Non loin, un agent \u00e9crivait, pench\u00e9 sur le coffre d\u2019une voiture aux gyrophares allum\u00e9s.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide descendit lentement jusqu\u2019\u00e0 une entr\u00e9e r\u00e9serv\u00e9e aux fournisseurs.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Avant m\u00eame de sortir, il aper\u00e7ut Massimo Lenci. Il \u00e9tait assis sur le muret du jardin, un m\u00e9got \u00e9teint entre les doigts, le regard fix\u00e9 sur une portion de mur sans int\u00e9r\u00eat apparent.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide s\u2019immobilisa sur le seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Massimo se tourna et le remarqua. Ses traits sembl\u00e8rent se d\u00e9former sous le coup de sentiments r\u00e9prim\u00e9s \u2013 bouche entrouverte, yeux mi-clos, double menton fr\u00e9missant \u2013 mais ce n\u2019\u00e9tait que l\u2019\u00e9bauche d\u2019un b\u00e2illement qui avorta \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 il comprit qui se trouvait face \u00e0 lui.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ils se fix\u00e8rent sans hostilit\u00e9. Dans les yeux de son voisin, Davide sentit la m\u00eame chose qu\u2019exprimaient les siens&#160;: fatigue, souffrance, l\u2019effort insoutenable de rassembler le petit troupeau de ses certitudes \u00e9parpill\u00e9 dans la brume de cette nuit-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Massimo reposa le regard sur le coin de mur.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Carlos a tout vu, articula-t-il. Il m\u2019a dit que c\u2019est mon fils qui a d\u00e9clench\u00e9 tout ce bazar.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide ne put se retenir d\u2019acquiescer.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Massimo resta un instant en silence.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Il a commenc\u00e9 \u00e0 se comporter bizarrement quand il avait huit ou neuf ans&#160;\u00bb, dit-il enfin.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il jeta sa cigarette devant lui.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Des petites auto-mutilations, surtout. Il volait mes lames de rasoir et s\u2019entaillait les mains, ou bien il se br\u00fblait le bout des doigts avec des allumettes. Ensuite il s\u2019est mis \u00e0 frapper ses camarades de classe, et par <em>frapper<\/em> je veux dire faire mal, pas pousser ou tirer les cheveux. Il mordait les doigts et les oreilles, il donnait des gifles, il \u00e9tranglait. Sa m\u00e8re me donnait la faute&#160;: elle disait que mon comportement excitait son instinct de violence typiquement masculine. Mais pour moi, le comportement de mon fils n\u2019avait rien de typique. Ses col\u00e8res \u00e9taient intenses, irrationnelles. C\u2019\u00e9tait comme si pour lui, le temps n\u2019existait pas&#160;: \u00e0 douze ans, il souffrait encore pour des brimades qu\u2019il avait subies en primaire. J\u2019ai fini par convaincre ma femme de l\u2019emmener chez un psychologue. Il nous a dit que Giovanni souffrait d\u2019une forme inhabituellement grave de\u2026 trouble oppositionnel avec provocation. Je crois que \u00e7a s\u2019appelle comme \u00e7a.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se regarda les mains.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Vu que son principal probl\u00e8me \u00e9tait son incapacit\u00e9 \u00e0 g\u00e9rer la col\u00e8re, il a donn\u00e9 des m\u00e9dicaments \u00e0 notre gar\u00e7on, et \u00e0 nous des conseils pour apaiser l\u2019ambiance \u00e0 la maison. Pendant un moment, les choses ont \u00e9t\u00e9 mieux&#160;: plus de lames ni d\u2019allumettes, et surtout plus de coups \u00e0 l\u2019\u00e9cole. M\u00eame si le prix \u00e0 payer \u00e9tait de voir mon fils sans arr\u00eat abruti par les cachets. \u00c0 la fin de l\u2019ann\u00e9e, sa m\u00e8re est partie en Australie pour suivre un \u00e9leveur de taureaux. Giovanni s\u2019est attach\u00e9 \u00e0 moi de mani\u00e8re malsaine. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019emmener partout avec moi. Un soir d\u2019\u00e9t\u00e9, je me suis mis \u00e0 jouer aux cartes avec un voyou que je connaissais de vue. Giovanni \u00e9tait sous la v\u00e9randa, \u00e0 moiti\u00e9 endormi dans la balancelle. Le type et moi, on s\u2019est mis \u00e0 se disputer. Je ne sais plus pourquoi. On a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019insulter, \u00e0 se pousser, jusqu\u2019\u00e0 ce que ce salaud prenne la bouteille et me la casse sur la t\u00eate. J\u2019avais du sang sur le visage. Je n\u2019ai pas vu arriver mon fils. Et je n\u2019ai pas vu qu\u2019il tenait un tire-bouchon \u00e0 la main.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il posa les mains sur sa t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Il a frapp\u00e9 l\u2019homme \u00e0 la gorge. Je l\u2019ai regard\u00e9 tomber \u00e0 terre. J\u2019ai vu le sang gicler de son cou. Je n\u2019oublierai jamais son expression pendant que Giovanni lui montait sur la poitrine et continuait \u00e0 le frapper. Sur les bras, dans le dos. Il n\u2019allait pas s\u2019arr\u00eater. Il allait continuer jusqu\u2019\u00e0 le tuer. On s\u2019est jet\u00e9s \u00e0 trois sur lui. Avant de r\u00e9ussir \u00e0 l\u2019arr\u00eater, je me suis pris quelques entailles \u00e0 la main.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il ferma les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Pour d\u00e9dommager cet homme, j\u2019ai perdu presque tout ce que j\u2019avais. J\u2019ai envoy\u00e9 Giovanni dans une communaut\u00e9 psychiatrique. Je suis all\u00e9 le voir chaque mardi et chaque vendredi ces quatre derni\u00e8res ann\u00e9es. Sa m\u00e8re n\u2019a jamais cess\u00e9 de lui \u00e9crire. Elle lui envoyait des livres sur l\u2019Australie, des v\u00eatements, des petits cadeaux. La derni\u00e8re fois, elle lui a envoy\u00e9 ce boomerang.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il rouvrit les yeux et redressa le torse.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Les m\u00e9decins de la communaut\u00e9 m\u2019avaient assur\u00e9 que son trouble \u00e9tait devenu g\u00e9rable. Ils utilisaient les m\u00eames mots que le psychologue.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il leva le regard vers Davide.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;C\u2019est pas dommage que ce soit toujours quelqu\u2019un d\u2019autre qui finisse par payer le prix de ces pr\u00e9dictions foireuses&#160;?&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Son visage exprimait une peine sinc\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&#160;Maintenant, dis-moi, docteur. Que va devenir mon fils quand il sortira du coma&#160;? Je ne peux pas m\u2019enfuir pour toujours. Comment est-ce qu\u2019on r\u00e9ussira \u00e0 contenir sa col\u00e8re&#160;? Comment est-ce qu\u2019on fera pour le sauver de lui-m\u00eame&#160;? \u00c0 le sauver de ce qu\u2019on a r\u00e9veill\u00e9 en lui&#160;?&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le taxi l\u2019attendait au coin de via Borgognoni.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans un tiroir de son bureau, il avait r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 les quatre billets de vingt qu\u2019il gardait en r\u00e9serve au cas o\u00f9 il oublierait son argent et sa carte de cr\u00e9dit \u00e0 la maison. Il se demanda s\u2019il \u00e9tait sorti sans portefeuille la veille au soir, ou bien s\u2019il devait le consid\u00e9rer perdu au m\u00eame titre que son portable&#160;: portefeuille dont, d\u2019ailleurs, il ne se rappelait ni la forme, ni la mati\u00e8re, ni les dimensions, de sorte qu\u2019il passa au moins cinq minutes dans le taxi \u00e0 en reconstituer l\u2019histoire par induction. Il d\u00e9cida d\u2019attendre quarante-huit heures avant de s\u2019inqui\u00e9ter de la persistance de ces trous de m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le taxi le d\u00e9posa via di Moriano.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il tourna dans la ruelle anonyme et aper\u00e7ut la Golf de Diego \u00e0 cinquante m\u00e8tres du monast\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La porti\u00e8re grande ouverte amplifia alors son angoisse. Il pressa le pas, r\u00e9primant l\u2019envie de se mettre \u00e0 courir uniquement parce qu\u2019il \u00e9tait trop faible. Des remords h\u00e9t\u00e9roclites ballottaient en lui \u00e0 chaque pas.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se jeta presque dans l\u2019habitacle. Il s\u2019attendait \u00e0 trouver Diego affal\u00e9 sur le si\u00e8ge&#160;: bless\u00e9, ou plus probablement mort, le couteau encore dans le ventre.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais il n\u2019y avait personne dans la voiture.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le si\u00e8ge \u00e9tait imbib\u00e9 de sang. Il aper\u00e7ut d\u2019autres taches de liquide sombre sur le bitume, sous ses pieds. Diego devait \u00eatre rest\u00e9 l\u00e0 quelques secondes pour reprendre des forces, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 quelque question obscure.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pourquoi ne s\u2019\u00e9tait-il pas pr\u00e9cipit\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital&#160;? Peut-\u00eatre n\u2019avait-il pas estim\u00e9 que sa blessure \u00e9tait assez grave pour n\u00e9cessiter l\u2019intervention d\u2019un m\u00e9decin&#160;? Cette hypoth\u00e8se lui parut bancale \u00e0 l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 il la formula. Qui penserait une chose aussi absurde avec un couteau plant\u00e9 dans l\u2019abdomen&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il quitta la voiture et se dirigea vers le monast\u00e8re en boitant, les yeux fix\u00e9s sur le goutte \u00e0 goutte macabre qui souillait la route. \u00c0 la moiti\u00e9 de la palissade, il trouva un autre assemblage de gouttes, comme si Diego s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 une deuxi\u00e8me fois.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide continua jusqu\u2019au sentier qui menait de la rue \u00e0 l\u2019entr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u00e0, il s\u2019arr\u00eata.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le gravier \u00e9tait immacul\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pas une seule trace de sang jusqu\u2019au portail.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Comment \u00e9tait-ce possible&#160;? L\u2019h\u00e9morragie avait visiblement diminu\u00e9, mais il lui paraissait improbable qu\u2019elle ait cess\u00e9 d\u2019un coup.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il leva les yeux vers le bois.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et si Diego avait continu\u00e9 par l\u00e0&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c7a n\u2019avait aucun sens, mais v\u00e9rifier ne lui co\u00fbtait rien.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il parcourut quelques m\u00e8tres et remarqua une goutte solitaire. Il s\u2019agenouilla pour l\u2019inspecter, tel un \u00e9claireur indien.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C\u2019\u00e9tait du sang.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se releva et continua jusqu\u2019\u00e0 la limite entre la rue et l\u2019herbe.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il fixa la clairi\u00e8re. La pente lui donnait une vue avantageuse, mais l\u2019herbe \u00e9tait trop haute pour d\u00e9celer une pr\u00e9sence.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pour peu qu\u2019il y ait quelqu\u2019un.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il ne comprenait toujours pas les actions de Diego. Rentrer chez soi n\u2019\u00e9tait pas totalement irrationnel&#160;: bien que tortueuse et r\u00e9siduaire, c\u2019\u00e9tait la logique \u00e9l\u00e9mentaire d\u2019un animal bless\u00e9. Mais se tra\u00eener dans un bois d\u00e9passait ses capacit\u00e9s d\u2019identification.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il s\u2019avan\u00e7a dans la clairi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 certains endroits, l\u2019herbe atteignait au moins cinquante centim\u00e8tres, voire davantage. De minuscules gouttes de ros\u00e9e brillaient au soleil, qui bient\u00f4t les appellerait \u00e0 lui. Davide continua avec un calme \u00e9trange, regardant autour de lui. L\u2019odeur de terre et de divers types de fleurs lui remplissait les narines.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il avait l\u2019impression que l\u2019herbe recelait les traces du passage de quelqu\u2019un, un sillon \u00e0 peine esquiss\u00e9, la violation des proportions d\u00e9licates de l\u2019espace et de l\u2019\u00e9quilibre entre un brin et l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Soudain, il tomba sur une vaste zone de v\u00e9g\u00e9tation qui semblait avoir \u00e9t\u00e9 comprim\u00e9e par quelque chose des dimensions approximatives d\u2019un corps humain. Au milieu de la silhouette, se trouvait une grosse tache de liquide absorb\u00e9 par la terre.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cette fois-ci, il ne se pencha pas pour l\u2019examiner.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle grouillait de fourmis.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se remit en marche, essayant d\u2019ignorer le clapotis de la mar\u00e9e de pr\u00e9sages qu\u2019il sentait monter en lui.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il franchit les premiers arbres et s\u2019enfon\u00e7a dans le bois. Le bruit de la rivi\u00e8re r\u00e9sonnait sous le feuillage des peupliers en un d\u00e9licat cr\u00e9pitement. Priv\u00e9e de l\u2019abondance du soleil, l\u2018herbe \u00e9tait plus basse et clairsem\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Moins d\u2019une minute plus tard, il atteignit la berge. Il s\u2019accorda quelques secondes de contemplation silencieuse de ce recoin paradisiaque. Six m\u00e8tres au moins s\u00e9paraient les deux rives. Il songea que Diego n\u2019aurait eu ni la force, ni aucune raison vraisemblable de gagner la rive oppos\u00e9e&#160;: il se mit donc \u00e0 examiner attentivement le sol, \u00e0 la recherche de traces. Au bout d\u2019un moment, il remarqua deux minuscules taches de sang \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un petit creux dans l\u2019herbe.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Son ami devait s\u2019\u00eatre assis ou agenouill\u00e9 l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et ensuite&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il s\u2019agenouilla lui aussi, tel un m\u00e9decin l\u00e9giste sur la sc\u00e8ne d\u2019un crime. Il se pencha sur le c\u00f4t\u00e9 pour avoir une meilleure perspective de la berge \u00e0 droite, puis il r\u00e9p\u00e9ta l\u2019op\u00e9ration pour le c\u00f4t\u00e9 gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Rien.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se releva et poursuivit son inspection sur une vingtaine de m\u00e8tres dans les deux directions.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Toujours rien. Il n\u2019y avait pas d\u2019autre trace.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se mit donc \u00e0 v\u00e9rifier qu\u2019il n\u2019y ait pas d\u2019herbe d\u00e9rang\u00e9e par des pas humains dans un rayon encore plus vaste, esp\u00e9rant que ses facult\u00e9s d\u2019enqu\u00eateur suffiraient \u00e0 identifier un indice aussi incertain. Il passa les dix minutes suivantes \u00e0 explorer une bonne partie de la berge, mais il ne trouva rien d\u2019inhabituel&#160;: le seul d\u00e9tail insolite fut la curieuse sensation d\u2019\u00eatre observ\u00e9 \u2013 une sorte de fr\u00e9missement dans sa nuque qui le poussait parfois \u00e0 se retourner.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un instant, il envisagea la possibilit\u00e9 de s\u2019\u00e9loigner de la rivi\u00e8re pour quadriller au moins une partie de l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 sud du bois, mais il se soup\u00e7onnait d\u2019\u00eatre trop faible pour ce genre d\u2019entreprise.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Que pouvait-il faire&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Son mal de t\u00eate s\u2019\u00e9tait r\u00e9duit \u00e0 une s\u00e9rie de lentes pulsations r\u00e9guli\u00e8res, qui lui permettaient de r\u00e9fl\u00e9chir avec une certaine lucidit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La seule solution \u00e9tait de retourner au monast\u00e8re pour demander de l\u2019aide.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se dirigea donc jusqu\u2019\u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 il supposait que Diego s\u2019\u00e9tait assis. De l\u00e0, il regarda la rivi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se demanda si elle \u00e9tait profonde \u00e0 cet endroit.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Assez, se r\u00e9pondit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se retourna et se mit en marche le plus vite possible, tentant d\u2019ignorer les implications les plus indicibles et douloureuses de ce mot.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un jeune moine lui ouvrit la porte. Il avait les cheveux ras\u00e9s, les pieds nus, le m\u00eame habillement paramilitaire et la m\u00eame s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 profuse que l\u2019homme qui l\u2019avait accueilli la veille. Lequel \u2013 si le niveau d\u2019asc\u00e8se \u00e9tait proportionnel \u00e0 l\u2019inexpressivit\u00e9 \u2013 devait \u00eatre le <em>roshi<\/em>, le ma\u00eetre. Le jeune homme \u00e9couta en silence son histoire, le scrutant de la t\u00eate aux pieds comme pour trouver la confirmation des absurdit\u00e9s qui venaient d\u2019\u00eatre prof\u00e9r\u00e9es. Puis, quand il comprit que les mots et l\u2019aspect hallucin\u00e9 de l\u2019homme lui conf\u00e9raient une effrayante cr\u00e9dibilit\u00e9, il courut aupr\u00e8s de ses confr\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Qui une minute plus tard se pr\u00e9cipit\u00e8rent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ils \u00e9taient huit. Deux d\u2019entre eux s\u2019approch\u00e8rent de la voiture de Diego et observ\u00e8rent l\u2019int\u00e9rieur avec de petits hochements de t\u00eate constern\u00e9s. Quelques secondes plus tard, le <em>roshi<\/em> sortit du monast\u00e8re. Il salua Davide en joignant les mains et en approchant le nez de la pointe de ses doigts&#160;: il dit seulement qu\u2019il avait veill\u00e9 \u00e0 alerter la police, puis se dirigea d\u2019un air d\u00e9cid\u00e9 vers le bois. Ses disciples le suivirent en \u00e9ventail sur une bonne part de la largeur du pr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide se dit qu\u2019il aurait d\u00fb les aider. Mais il n\u2019avait pas le courage de contempler le cadavre de l\u2019homme qui avait sauv\u00e9 la vie de Tommaso au prix de la sienne.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se mit en marche vers via di Moriano. Voici ce qu\u2019il allait faire&#160;: rejoindre \u00e0 pied le premier bar et appeler un taxi pour qu\u2019il vienne le chercher le plus vite possible.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-large\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/MB-008-scaled.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"2560\"\n        data-pswp-height=\"1703\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/MB-008-330x220.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/MB-008-690x459.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/MB-008-1340x891.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 990px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/12\/MB-008-125x83.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">32<\/h2>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il arriva \u00e0 l\u2019h\u00f4pital une heure plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il entra par la m\u00eame porte qu\u2019\u00e0 sa sortie peu avant l\u2019aube de ce matin-l\u00e0. Il regarda par la fen\u00eatre du premier \u00e9tage. La foule avait augment\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il repensa aux fourmis qui tiraient des nutriments du sang au sol.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il monta jusqu\u2019au service de neurologie. Dans le vestiaire, il se dirigea vers son casier. Il retira sa chemise et inspecta \u00e0 nouveau le bandage. Sur son bras gauche \u00e9taient apparues des \u00e9gratignures qu\u2019il n\u2019avait pas remarqu\u00e9 auparavant.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La trace des ongles de sa femme.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il retira ses chaussures et enfila ses Crocs de service, prit un t-shirt propre et la petite trousse de toilette sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re sup\u00e9rieure. Dans la salle de bains, il se rasa avec soin, essayant d\u2019ignorer l\u2019homme victime de traumas multiformes qui le fixait depuis la surface r\u00e9fl\u00e9chissante. Il se lava les aisselles avec quelque difficult\u00e9 \u2013 il ne parvenait pas \u00e0 lever le bras droit sans \u00e9prouver un \u00e9lancement \u00e0 l\u2019\u00e9paule \u2013, enfila son t-shirt et se peigna. Puis il s\u2019accorda une deuxi\u00e8me inspection au miroir.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le probl\u00e8me, c\u2019\u00e9taient ses yeux&#160;: il avait dormi avec ses lentilles de contact, qui avaient provoqu\u00e9 une inflammation.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il les retira et les jeta dans les toilettes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il retourna \u00e0 son casier et enfila sa blouse. Il quitta le vestiaire. Il ne voyait presque rien. Au bout de vingt pas, il croisa une infirmi\u00e8re qui lui demanda comment il allait. Il ne reconnut pas sa voix et r\u00e9pondit en levant un pouce, sans s\u2019arr\u00eater, puis pressa le pas pour \u00e9viter d\u2019autres absences d\u2019identification embarrassantes. Il entra dans son bureau et se mit \u00e0 fouiller dans son tiroir. Il trouva une vieille paire de lunettes de vue photochromiques, les sortit de leur \u00e9tui et se redressa. Il s\u2019approcha de la fen\u00eatre et les exposa \u00e0 la lumi\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 ce que les verres se teintent suffisamment pour masquer l\u2019\u00e9tat piteux de ses yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il les chaussa et sortit.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il croisa un coll\u00e8gue qui s\u2019arr\u00eata au milieu du couloir, son visage exprimant le soulagement et la surprise. Davide lui indiqua d\u2019un hochement de t\u00eate qu\u2019il ne pouvait pas s\u2019arr\u00eater.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il prit l\u2019ascenseur et descendit en soins intensifs. Il traversa le service et arriva \u00e0 l\u2019avant-derni\u00e8re chambre.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La 52.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pieri avait parl\u00e9 d\u2019un gar\u00e7on dans le coma apr\u00e8s un choc \u00e0 la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; S\u2019il \u00e9tait dans le coma, c\u2019\u00e9tait sans doute la bonne chambre.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il ouvrit la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Giovanni \u00e9tait \u00e9tendu sur le lit, inconscient et intub\u00e9, la t\u00eate pos\u00e9e sur un coussin de d\u00e9charge occipitale. Un petit h\u00e9matome sombre et enfl\u00e9 marquait sa tempe gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Sur ses poignets apparaissaient les ecchymoses d\u2019une torsion vigoureuse et prolong\u00e9e. La canule d\u00e9passait de ses l\u00e8vres, reli\u00e9e au ventilateur m\u00e9canique qui soupirait avec insistance \u00e0 sa gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide prit place sur le tabouret proche du lit. Il fixa le visage du gar\u00e7on qui avait essay\u00e9 de le tuer.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Qui avait envoy\u00e9 son fils en r\u00e9animation.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Qui avait tu\u00e9 son ami.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le visage d\u2019un \u00eatre humain fou, irr\u00e9m\u00e9diablement fou, et donc vraisemblablement incapable de contenir l\u2019immense Pouvoir en lui.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Allait-il survivre&#160;? Probable. Le trauma lui laisserait-il des s\u00e9quelles irr\u00e9versibles&#160;? Il n\u2019en savait rien.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quoi qu\u2019il en soit, il ne pouvait pas faire grand-chose pour lui, qu\u2019il le veuille ou non. Avant la fin de la matin\u00e9e, les autorit\u00e9s recouperaient les faits et les t\u00e9moignages, et l\u2019emp\u00eacheraient de voir le gar\u00e7on qui avait attent\u00e9 \u00e0 sa vie. \u00c0 partir de ce moment-l\u00e0, la seule mani\u00e8re de contribuer \u00e0 son salut serait d\u2019imaginer sa mort.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais Davide n\u2019\u00e9tait pas certain que sa bont\u00e9 aille jusque l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le d\u00e9testait-il&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il reformula&#160;: le d\u00e9testait-il au point de souhaiter sa mort&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et s\u2019il ne se limitait pas \u00e0 la <em>d\u00e9sirer <\/em>&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Non, pensa-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je ne suis pas un assassin.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je ne veux pas lui faire de mal.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je n\u2019ai jamais voulu faire de mal \u00e0 personne dans ma vie.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il inclina la t\u00eate et la prit entre ses mains.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; (Je ne provoquerai jamais la mort d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment\u2026)<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2026 et s\u2019il sortait du coma&#160;? Si un jury le reconnaissait \u00e0 nouveau irresponsable pour maladie mentale&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Bient\u00f4t, il reviendrait. Il reviendrait pour se venger de lui et de son fils.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ou bien il l\u2019oublierait. Jusqu\u2019au jour in\u00e9vitable o\u00f9 le r\u00e9sidu \u00e0 demi-enseveli de sa col\u00e8re \u00e9claterait sur la t\u00eate de quelqu\u2019un d\u2019autre. Aucun doute quant \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 de cette d\u00e9flagration&#160;: la seule incertitude \u00e9tait li\u00e9e au nombre et \u00e0 l\u2019identit\u00e9 des victimes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais lui-m\u00eame ne subirait jamais les cons\u00e9quences de ses actes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se rappela quelque chose que lui avait racont\u00e9 Tommaso&#160;: parfois, dans l\u2019univers, une naine blanche explosait en un fulgurant \u00e9clair d\u2019\u00e9nergie \u00e9lectromagn\u00e9tique, annihilant tout autre corps c\u00e9leste dans un rayon de plusieurs milliards de kilom\u00e8tres, mais survivait \u00e0 sa propre furie.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Giovanni \u00e9tait quelque chose de similaire.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C\u2019\u00e9tait cela, la vie qui l\u2019attendait&#160;? Vivre dans la crainte de le voir repara\u00eetre&#160;? Ou dans le remords de ne pas l\u2019avoir arr\u00eat\u00e9&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide se leva.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Non, se dit-il. Je ne peux pas permettre \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le supprimer serait d\u2019une d\u00e9sarmante simplicit\u00e9. Il pourrait lui injecter un peu de morphine, ou bien manipuler le ventilateur m\u00e9canique jusqu\u2019\u00e0 diminuer le pourcentage de saturation, lui administrant la lente euthanasie de la carbonarcose.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019alternative consistait \u00e0 sortir de la pi\u00e8ce et s\u2019illusionner que tout irait pour le mieux.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; (Inadmissibles. Les deux options \u00e9taient <em>tout simplement inadmissibles<\/em>.)<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans quel dilemme invraisemblable s\u2019\u00e9tait-il coinc\u00e9&#160;? Il regarda le profil que dessinait la cime des arbres par la fen\u00eatre, ondes de sismographe vacillantes dans le ciel. Aucun doute que l\u2019\u00e9picentre du tremblement de terre se trouvait dans cette pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il regarda la canule qui d\u00e9passait de la bouche de Giovanni, tel l\u2019hame\u00e7on d\u2019une grotesque ligne de p\u00eache. Il ignorait combien de temps s\u2019\u00e9coulerait avant l\u2019entr\u00e9e d\u2019un m\u00e9decin ou d\u2019un infirmier.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il recula de deux pas et s\u2019assit au pied du lit.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il l\u2019ignorait, et au fond cela ne l\u2019int\u00e9ressait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le temps n\u2019existait plus.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Au loin, par-del\u00e0 la cime des arbres, la fen\u00eatre encadrait l\u2019habituel paysage urbain des remparts m\u00e9di\u00e9vaux et des toits couleur d\u2019argile, les tours au centre du tableau.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Davide avait presque l\u2019impression d\u2019entendre les voix des bless\u00e9s dans les \u00e9tages inf\u00e9rieurs, le tumulte de l\u2019urgence se r\u00e9percuter sur le contrefort des sons de l\u2019esplanade. Il ne parvenait pas \u00e0 envisager un moment plus inopportun que celui-ci pour interrompre les communications avec le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et puis non, songea-t-il. C\u2019est bien ainsi.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Son esprit projeta une succession incoh\u00e9rente d\u2019images sur le fond ros\u00e9 de ses paupi\u00e8res. La pin\u00e8de de Camaiore. Le corps de Tommaso sur les pav\u00e9s de piazza Napoleone. \u00c9paminondas qui tuait un serpent dans le jardin. Le visage impassible de Neil Tennant. Les pieds nus de Barbara. Une pyramide azt\u00e8que au milieu des arbres. La triste assembl\u00e9e de gouttes sur le bitume de la rue sans nom, qui s\u2019effleuraient sans se superposer.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il inspira \u00e0 fond et chassa toute pens\u00e9e, se laissant bercer par le soupir du monde. Il n\u2019y avait rien d\u2019autre \u00e0 faire.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La vie est une question de justes proportions.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 un moment donn\u00e9, il faut que cela arrive. Soit tu es illumin\u00e9, soit tu ne l\u2019es pas. Soit tu es amoureux, soit tu ne l\u2019es pas. Soit tu es pr\u00eat, soit tu ne l\u2019es pas.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se pencha sur le gar\u00e7on et lui posa une main sur la poitrine. Couper ou mourir&#160;: il n\u2019avait pas d\u2019autre alternative. Il \u00e9prouva \u00e0 nouveau le frisson qui lui avait caress\u00e9 la nuque au bord de la rivi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quelqu\u2019un me regarde, se dit-il. Quelqu\u2019un t\u00e9moignera que je m\u2019appr\u00eate \u00e0 renier ce en quoi j\u2019ai toujours cru.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 pr\u00e9sent, je sais que l\u2019univers est infini car il contient toute la haine g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la race humaine depuis le d\u00e9but des temps. Voil\u00e0 ce que nous sommes. Telle est la substance dont nous sommes faits&#160;: sang, fureur et d\u00e9bris de r\u00eaves aux confins entre la veille et le sommeil.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dominer la violence ou \u00eatre domin\u00e9 par elle. Retirez-moi l\u2019\u00e9pith\u00e9lium de la civilisation pour exposer le visage \u00e9corch\u00e9 de mon v\u00e9ritable moi. Je ne suis plus seulement un m\u00e9decin assis au chevet d\u2019un gar\u00e7on. Je suis le fils bien-aim\u00e9 de la for\u00eat et de la rivi\u00e8re. Je suis le noyau bouillonnant de Pouvoir tapi dans les t\u00e9n\u00e8bres qui attend d\u2019en \u00e9merger. Je suis l\u2019homme aux yeux ferm\u00e9s, et je m\u00e9dite sur le terrible <em>koan<\/em> au-del\u00e0 duquel je saurai si je suis capable de tuer pour me sauver moi-m\u00eame.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jusqu&rsquo;\u00e0 samedi, nous publions chaque jour en avant-premi\u00e8re des extraits des cinq romans finalistes <a href=\"https:\/\/3466.eu\" \/>du Prix Grand Continent<\/a>, qui sera remis le dimanche 18 d\u00e9cembre \u00e0 3466, au c\u0153ur du massif du Mont Blanc. 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