{"id":171065,"date":"2022-12-12T20:20:28","date_gmt":"2022-12-12T19:20:28","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=171065"},"modified":"2022-12-14T11:10:55","modified_gmt":"2022-12-14T10:10:55","slug":"la-maree-basse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/12\/12\/la-maree-basse\/","title":{"rendered":"La Mar\u00e9e basse"},"content":{"rendered":"\n
p. 15-21<\/em><\/p>\n\n\n\n Ils avaient beau vivre dans la r\u00eda<\/em> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, on ne leur apprenait pas \u00e0 nager. L\u2019eau \u00e9tait tr\u00e8s froide parce qu\u2019on \u00e9tait en novembre. Noire. Les poissons griffaient de la chaleur \u00e0 la surface. Quand l\u2019enfant fut fatigu\u00e9 d\u2019agiter les bras et s\u2019enfon\u00e7a, plus personne ne pouvait le voir. Un peu d\u2019\u00e9cume montait encore quand l\u2019autre enfant dit depuis le muret qu\u2019un chien \u00e9tait tomb\u00e9. Puis il se ravisa et appela \u00e0 l\u2019aide.<\/p>\n\n\n\n Une p\u00eacheuse s\u2019approcha de la r\u00eda<\/em>, criant que personne ne devait plonger. Que personne ne plonge, ou \u00e7a fera deux cadavres. Et personne ne plongea. Les p\u00eacheurs install\u00e9s sur l\u2019escalier ne lev\u00e8rent pas la t\u00eate des n\u0153uds qu\u2019ils \u00e9taient en train de faire. Les barques continu\u00e8rent \u00e0 recevoir des coups de peinture. L\u2019usine crachait sa fum\u00e9e noire sur la partie nouvelle. Quelques contre-fen\u00eatres se ferm\u00e8rent. Un cargo agita la baie.<\/p>\n\n\n\n Alors la p\u00eacheuse enfon\u00e7a sa rame dans l\u2019eau encore et encore. Mais elle ne put passer sous le pont \u00e0 cause de la mar\u00e9e qui \u00e9tait tr\u00e8s haute et parce que les vagues se fracassaient contre lui. Les voisines se serr\u00e8rent les unes contre les autres et s\u2019approch\u00e8rent du bord en se tenant par le bras. Toutes les mains se port\u00e8rent aux bouches. Toutes les femmes parcoururent les rues en cherchant leurs enfants pour se rassurer. On entendit les noms des gar\u00e7ons dans tout le village. Puis elles se turent et rentr\u00e8rent chez elles.<\/p>\n\n\n\n La m\u00e8re attrapa l\u2019a\u00een\u00e9 par le coude et l\u2019entra\u00eena dans la rue. Elle ne le regardait pas. Juste l\u2019index et le pouce enfonc\u00e9s trop profond dans la chair : Aujourd’hui, tu ne bouges pas. Et tu te tais.<\/p>\n\n\n\n De temps en temps, le gamin se retournait et il lui semblait encore entendre la dispute, la discussion pour savoir qui utilisait les filets. Le petit avait coup\u00e9 \u00e0 la maison la t\u00eate des cinq chinchards avec des ciseaux et les avait jet\u00e9es dans le sac en toile de jute. Il \u00e9tait assis les pieds dans le vide au-dessus du canal du village, qui se remplit d\u2019eau \u00e0 mar\u00e9e haute et se retrouve avec le fond \u00e0 d\u00e9couvert \u00e0 mar\u00e9e basse. Plus de deux m\u00e8tres de diff\u00e9rence entre la mont\u00e9e et la descente. L\u2019enfant \u00e9tait sur le point de lancer la corde quand l\u2019autre apparut. Et l\u2019autre lui dit que c\u2019\u00e9tait lui, qui \u00e9tait plus grand, qui allait p\u00eacher. Laisse-moi faire. Toi, tu ne sais pas. Non, c\u2019est les miens, lui avait r\u00e9pondu le petit. Et il s\u2019\u00e9tait accroch\u00e9 de toutes ses forces aux filets. Le grand, sans r\u00e9fl\u00e9chir, avait pouss\u00e9 le petit qui \u00e9tait tomb\u00e9 \u00e0 l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n Et on ne leur apprenait pas \u00e0 nager.<\/p>\n\n\n\n Cet apr\u00e8s-midi, personne ne s\u2019approcha de la r\u00eda<\/em>. Aucun d\u2019entre eux ne se promena sur les rives. La p\u00eacheuse, elle, scruta pendant toute la journ\u00e9e l\u2019eau noire de la baie. Elle ne le cherchait pas, non, mais quand la mar\u00e9e se retira, elle passa plusieurs fois par dessus l\u2019endroit, regarda \u00e0 l\u2019aplomb et de tous c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Le soleil d\u00e9clinait d\u00e9j\u00e0 quand une femme sortit d\u2019une rue en courant. Une femme qui avait d\u00e9couvert cinq poissons morts priv\u00e9s de leur t\u00eate sur la table de la cuisine. Et des ciseaux ouverts. Une seule parmi toutes les femmes qui ne trouvait pas son jeune fils ce soir-l\u00e0. V\u00eatue de noir, elle descendit \u00e0 toute vitesse, s\u2019agenouilla sur la rive et plongea les bras jusqu\u2019au coude dans l\u2019eau en les agitant dans une tentative de dissiper l\u2019obscurit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Alors elle se partagea en deux. Alors la femme ne fut plus cette femme. Et le canal, comme un miroir, diffusa le cri dans toute la baie jusqu\u2019\u00e0 l\u2019entr\u00e9e du port comme un haut-parleur de la mort. Les voisins trembl\u00e8rent. Mais chacun chez soi.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 mar\u00e9e basse, sur le fond couvert de vase, \u00e0 plat-ventre et les mains ouvertes sur le sol noir, le jeune enfant se retrouva \u00e0 d\u00e9couvert.<\/p>\n\n\n\n Le juge alla demander ce soir-l\u00e0 \u00e0 la femme ce qu\u2019ils devaient faire de l\u2019a\u00een\u00e9. Je m\u2019en fiche, r\u00e9pondit-elle tandis qu’elle frottait avec un chiffon la tache de sang encore frais des poissons. <\/p>\n\n\n\n Il r\u00e9gnait une odeur de pourriture dans toute la maison.<\/p>\n\n\n\n\n\n Jon descend \u00e0 sa rencontre sur la promenade de France. Il porte un manteau sombre. Ne fait-il pas trop chaud pour \u00e7a ? Elle n\u2019arrive pas \u00e0 savoir si son pantalon est un jean ou si ses chaussures sont us\u00e9es. Parce qu\u2019elle n\u2019a pas beaucoup de temps pour le regarder. Ce qu\u2019elle a, oui, ce sont ces deux yeux dans le visage. N\u2019est-ce pas cela, marcher ? Ce qu\u2019elle fait. \u00catre de moins en moins loin.<\/p>\n\n\n\n N\u2019a-t-il pas r\u00e9pondu oui au message o\u00f9 elle lui demandait d\u2019aller la chercher apr\u00e8s si longtemps ? N\u2019a-t-il pas demand\u00e9 o\u00f9 arrives-tu, au village, ou \u00e0 la ville ? N\u2019a-t-il pas pris une route diff\u00e9rente apr\u00e8s le travail ? Cela ne s\u2019appelle-t-il pas de la pr\u00e9m\u00e9ditation ? se demande-t-il. N\u2019a-t-il pas laiss\u00e9 la mer \u00e0 droite, sa femme derri\u00e8re, tous les diminutifs de l\u2019affection sur la table, les ann\u00e9es envelopp\u00e9es deux fois dans du papier kraft ? L\u00e9gumes grill\u00e9s, agendas, bottes de montagne. Elle est s\u00fbre qu\u2019ils utilisent souvent du safran.<\/p>\n\n\n\n Il doit avoir pens\u00e9 \u00e0 elle ces jours-ci, au moins un instant, et s\u2019est peut-\u00eatre excit\u00e9 sur le chemin du bureau, dans la rue, sous ce manteau et sous son pantalon.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 trois pas, il n\u2019y a plus d\u2019arbres derri\u00e8re lesquels se cacher et la ville semble si parfaite que cela pourrait \u00eatre sa derni\u00e8re apr\u00e8s-midi avant la fin du monde.<\/p>\n\n\n\n Ils se donnent la premi\u00e8re \u00e9treinte, elle se hausse sur la pointe des pieds, s\u2019enfon\u00e7ant dans son \u00e9paule, elle ne parvient pas \u00e0 le respirer.<\/p>\n\n\n\n Pourquoi es-tu venue ?<\/p>\n\n\n\n O\u00f9, ici ? demande-t-elle, en le serrant. Et elle laisse tomber de sa bouche tout le poids de la question.<\/p>\n\n\n\n La saturation de la dopamine a d\u00e9j\u00e0 paralys\u00e9 les articulations et elle se d\u00e9fait du sac-\u00e0-dos, \u00f4te maladroitement la veste noire, et se refroidit instantan\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n La mar\u00e9e basse a d\u00e9couvert le fond de la rivi\u00e8re et une mouette fouille sur la rive entre les pierres recouvertes de mousse.<\/p>\n\n\n\n On prend un verre, tu as le temps ? demande-t-elle.<\/p>\n\n\n\n Oui. J\u2019ai dit \u00e0 Nora que je serais l\u00e0 pour le d\u00eener, r\u00e9pond Jon.<\/p>\n\n\n\n Ils commencent \u00e0 marcher sans but en direction de la mer, passent le dernier pont sur la rivi\u00e8re, il ne veut pas pr\u00e9cipiter les minutes, juste que tout soit une collision fictive des paroles heureuses, un vol sous la jupe. Il ne veut arriver nulle part.<\/p>\n\n\n\n Ils ont continu\u00e9 \u00e0 s\u2019envoyer des messages de temps en temps et il \u00e9crit des phrases toutes faites qui partent dans tous les sens, po\u00e9sie rebattue sur la distance, et elle ne prend jamais peur, mais certains jours, quand cela lui convient, elle \u00e9prouve de la tendresse, car il lui semble que les axiomes les plus pervers, sur cet \u00e9cran, sont la pure v\u00e9rit\u00e9. Apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es et de mails \u00e0 toujours essayer d\u2019\u00eatre \u00e0 \u00e9galit\u00e9, de ne pas monter le ton, d\u2019en sortir indemnes : Salut, Jon. Salut, Adi. Hier, j\u2019ai vu ta m\u00e8re. Comment \u00e7a va, \u00e0 la montagne ? Je t\u2019embrasse.<\/p>\n\n\n\n Maintenant, cela ne la d\u00e9range pas qu\u2019il lui raconte que ce sont les voisins qui nettoient l\u2019eau de la r\u00eda<\/em> chaque mois au village, que son p\u00e8re ne va plus tr\u00e8s bien, qu\u2019il ne l\u2019accompagne plus au village, ou qu\u2019il a un chien de taille moyenne noir et blanc \u00e0 poils longs que sa femme et lui ont trouv\u00e9 quelque part et qui dort toutes les nuits entre eux.<\/p>\n\n\n\n Adirane ne pose aucune question parce qu\u2019elle ne pourrait archiver aucune nouveaut\u00e9 dans sa m\u00e9moire en ce moment. Elles ne l\u2019int\u00e9ressent pas non plus. Mais elle tente de combler le silence qui s\u2019est \u00e9tabli entre eux en faisant une remarque spirituelle sur la ville qu\u2019ils foulent ensemble de nouveau. Malgr\u00e9 ses efforts, elle ne parvient pas \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 la zone de son cerveau o\u00f9 est grav\u00e9e la date exacte \u00e0 laquelle des \u00e9trangers ont assailli le centre, saccag\u00e9 les maisons, incendi\u00e9 toute la Partie Ancienne et viol\u00e9 les femmes. Et elle reste silencieuse pendant un long moment en cherchant dans sa t\u00eate. Elle pense que la m\u00e9moire poss\u00e8de une certaine capacit\u00e9 et que tout ce qu\u2019elle a v\u00e9cu a pouss\u00e9 les choses anciennes vers la porte de sortie. Alors il la ram\u00e8ne au pr\u00e9sent et lui dit : Adi ?, agite une main devant son visage, elle l\u00e2che quelque chose \u00e0 voix basse en d\u00e9signant une rue et il n\u2019arrive pas \u00e0 savoir de quoi elle lui parle exactement quand ils s\u2019arr\u00eatent au carrefour o\u00f9 une br\u00e8che a fendu la muraille.<\/p>\n\n\n\n Depuis combien de temps on ne s\u2019est pas vus, et ce n\u2019est qu\u2019alors qu\u2019elle se place face \u00e0 lui en attendant qu\u2019un feu passe au vert sur le boulevard. <\/p>\n\n\n\n Tu \u00e9tais enceinte, tu t\u2019en souviens ?<\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr, que je m\u2019en souviens.<\/p>\n\n\n\n Elle se rappelle sans effort tout ce qui a un rapport avec lui, mais elle doit chaque fois le sauver d\u2019un lieu plus inaccessible. \u00catre l\u00e0 ensemble et ce qu\u2019elle vient de quitter \u00e0 Madrid n\u2019appartiennent pas \u00e0 la m\u00eame \u00e9chelle de gravit\u00e9. Mais elle se laisse porter par la pr\u00e9sence de Jon, ce qui est le plus l\u00e9ger, le plus facile. Et elle se rappelle une autre fois, la derni\u00e8re o\u00f9 ils \u00e9taient seuls tous les deux, o\u00f9 il a fait escale deux nuits chez elle \u00e0 Madrid avant de partir \u00e0 Vienne, parce qu\u2019il arrive toujours avec une excuse. C\u2019\u00e9tait juste avant de rencontrer Iv\u00e1n, il n\u2019y a pas si longtemps par rapport \u00e0 la dur\u00e9e de leur histoire.<\/p>\n\n\n\n Elle se rappelle que le soleil entrait par la fen\u00eatre et elle avait les pieds nus sur une chaise. M\u00eame s\u2019ils prenaient le petit d\u00e9jeuner, dans son souvenir il lui demande d\u2019arr\u00eater de fumer et elle boit un verre de vin blanc. Tout cela est un peu absurde. La photo pr\u00e9sente les fissures oniriques du pass\u00e9 lointain.<\/p>\n\n\n\n Ce qui est r\u00e9el, c\u2019est qu\u2019ensuite elle l\u2019a raccompagn\u00e9 dans la rue avec un cir\u00e9 bleu marine qu\u2019elle n\u2019a pas conserv\u00e9, et qu\u2019elle n\u2019a jamais eu de r\u00e9ponse \u00e0 la question sur la dur\u00e9e des adieux. La main d\u00e9sormais sans la main qui avait tout touch\u00e9 au lit. L\u2019\u0153il bleu \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u0153il marron. La femme en dehors de l\u2019\u00e9treinte de l\u2019homme. L\u2019homme d\u00e9sormais pour toujours en dehors de la femme. Elle n\u2019a pas pu pr\u00e9ciser alors combien de trains ont fait trembler le sol sous ses pieds pendant que la r\u00e9sistance de l\u2019un se mesurait \u00e0 celle de l\u2019autre. Quand personne n\u2019a dit reste ni viens avec moi. Pendant qu\u2019ils portaient encore sur eux l\u2019odeur de la nuit. Combien de gens sont sortis et entr\u00e9s par cette bouche de m\u00e9tro pendant qu\u2019ils \u00e9taient une photo fixe. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, personne n\u2019avait d\u2019enfants. Personne n\u2019avait renonc\u00e9 \u00e0 rien pour personne. L\u2019onde expansive consistant \u00e0 faire un pas en avant aurait produit un nombre quantifiable de sinistr\u00e9s. Mais ils ne le firent pas.<\/p>\n\n\n\n Eux, ils savaient vraiment pendant combien de temps deux personnes qui ne sont pas une m\u00e8re et son fils peuvent se regarder sans dire un mot.<\/p>\n\n\n\n Ils entrent dans un bar, quand elle commence \u00e0 parler il y a beaucoup de bruit et elle ne veut pas r\u00e9pondre \u00e0 ce qu\u2019il a mis si peu de temps \u00e0 poser sur la table : pourquoi elle est de retour dans le nord et pourquoi elle l\u2019a appel\u00e9 pour venir la chercher. Elle ne va pas parler de ce qu\u2019elle a laiss\u00e9 derri\u00e8re elle et elle ne veut pas encore affronter ce qu\u2019elle a devant elle. Cet apr\u00e8s-midi, elle veut juste une br\u00e8ve parenth\u00e8se juv\u00e9nile d\u2019insouciance manipulable.<\/p>\n\n\n\n Tu ne vas pas m\u2019accorder un apr\u00e8s-midi ? Et elle le supplie presque sans prononcer les mots : Laisse-moi croire qu\u2019on est il y a dix ans, Jon. Donne-moi un peu de notre l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Laisse-moi penser que j\u2019ai du temps. <\/p>\n\n\n\n Mais il ne semble pas dispos\u00e9 \u00e0 consentir \u00e0 un silence inconfortable ni \u00e0 quelques sarcasmes. Il ne veut laisser aucun espace vide. Il n\u2019a plus la patience, la t\u00eate ou le temps pour \u00e7a. Jon pose des questions qui, en r\u00e9alit\u00e9, ont une r\u00e9ponse. Faisons comme d\u2019habitude, lui dit-elle. Et cela elle le tait : Foulons le bord d\u2019un pr\u00e9cipice inoffensif. Et elle se sert d\u2019une \u00e9chappatoire : Je ne voulais pas retourner seule au village apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es et je pensais que ton travail \u00e9tait \u00e0 mi-chemin entre ceci et cela. <\/p>\n\n\n\n Cela, r\u00e9p\u00e8te-t-il, et il rit de la fa\u00e7on m\u00e9prisante dont elle a parl\u00e9 et boit une longue gorg\u00e9e de bi\u00e8re. Comment va ta grand-m\u00e8re ?<\/p>\n\n\n\n Je suis venue pour qu\u2019elle me raconte sa vie. Tu vois ce que je veux dire. J\u2019ai peur qu\u2019une partie d\u2019elle m\u2019\u00e9chappe sans que je lui aie pos\u00e9 les bonnes questions. Qu\u2019elle l\u2019emporte avec elle sans que j\u2019aie eu l\u2019occasion d\u2019en parler, comme si j\u2019avais consid\u00e9r\u00e9 comme certain qu\u2019elle serait toujours l\u00e0 et qu\u2019elle n\u2019avait pas eu d\u2019autre histoire ou d\u2019autre vie que les liens familiaux que nous partagions. Cela peut prendre fin n\u2019importe quel jour. <\/p>\n\n\n\n On ne sait pas. Est-elle malade ?<\/p>\n\n\n\n Parfois, on sait. Quelle maladie, \u00e0 ce stade ? Le sang qui se coagule, des milliers de trous dans la m\u00e9moire, les organes \u00e9puis\u00e9s. Tout le monde est d\u00e9j\u00e0 mort. Elle n\u2019a plus personne \u00e0 enterrer. Pendant des journ\u00e9es enti\u00e8res, elle ressemble \u00e0 la femme qui a veill\u00e9 sur moi, tu sais comment elle est, si lucide et avec cet humour sec, cette fa\u00e7on de parler si pr\u00e9cise. Et d\u2019autres jours, elle me dit des choses impossibles, nous confond les uns avec les autres, m\u00e9lange les lieux, les noms, ce que sa vie et celle des autres ont \u00e9t\u00e9. Ou alors elle reste repli\u00e9e sur elle-m\u00eame et me raccroche soudain au nez, me laissant \u00e9couter le silence \u00e0 l\u2019autre bout du fil. Ou elle me r\u00e9p\u00e8te mille fois la m\u00eame chose. Comme si on n\u2019en avait pas justement d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 la veille. C\u2019est comme si elle prenait cong\u00e9 par intermittence. Un jour elle est l\u00e0, l\u2019autre non. Un jour elle est capable de se servir d\u2019un t\u00e9l\u00e9phone portable et le lendemain, un tremblement l\u2019emp\u00eache de porter sa cuill\u00e8re \u00e0 sa bouche. Elle crie le nom de sa m\u00e8re la nuit, appelle ses fr\u00e8res. Elle appelle la Belge. <\/p>\n\n\n\n Et ta m\u00e8re ?<\/p>\n\n\n\n Non, non. Je ne lui parle pas. Je sais \u00e7a parce que Naia me l\u2019a racont\u00e9, elle habite au-dessous de chez elles. Les jours o\u00f9 grand-m\u00e8re ne m\u2019appelle pas, je lui envoie un message, elle demande \u00e0 sa m\u00e8re et me transmet le rapport. <\/p>\n\n\n\n Vous vous compliquez la vie. Tu restes jusqu\u2019\u00e0 quand ?<\/p>\n\n\n\n Mais Adirane se tait. Parce qu\u2019elle ne sait plus r\u00e9pondre \u00e0 cette question et moins encore avant d\u2019\u00eatre arriv\u00e9e et entr\u00e9e dans la maison de sa grand-m\u00e8re, qui est \u00e9galement celle de sa m\u00e8re et la sienne.<\/p>\n\n\n\n Elle secoue la t\u00eate, tente de tourner la page et de revenir au pr\u00e9sent. Et elle essaie de garder la raison dans cette dissertation qu\u2019elle fait pour lui sur la raison pour laquelle elle veut parler \u00e0 sa grand-m\u00e8re. Mais il est l\u2019homme qui est l\u00e0, assis \u00e0 moins d\u2019un m\u00e8tre, avec ses bagages \u00e0 elle entre les jambes. C\u2019est lui qui occupe mat\u00e9riellement un espace tout proche. Cette fois, ce n\u2019est pas un message. Ce n\u2019est pas une audace par une nuit de d\u00e9sespoir. Elle l\u2019a convoqu\u00e9 sans y r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 deux fois \u00e0 son pire moment et il a accouru quand elle l\u2019a siffl\u00e9.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est de lui dont elle conna\u00eet encore par c\u0153ur la fa\u00e7on de fermer les yeux \u00e0 un moment pr\u00e9cis et elle se rappelle qu\u2019\u00e0 une \u00e9poque ils se laissaient aller l\u2019un vers l\u2019autre. C\u2019est de lui dont elle se rappelle le profil nu contre la fen\u00eatre, la chair ferme et lisse, l\u2019\u00e9pi dans les cheveux toujours plus plus longs sur la nuque. Tu n\u2019es pas un peu grand pour \u00e7a, Jon ?<\/p>\n\n\n\n C\u2019est lui qui est venu la chercher. C\u2019est la seule corde tendue dans la r\u00e9alit\u00e9 : il-est-l\u00e0. Et elle semble r\u00e9elle. Mais elle admet que la d\u00e9faite dont elle provient n\u2019a pas besoin en ce moment-m\u00eame de qualifier cette rencontre par-del\u00e0 une affection ancienne et peut-\u00eatre tendre.<\/p>\n\n\n\n Il ne g\u00e2che pas un seul instant son sourire de l\u2019apr\u00e8s-midi par une expression niaise. Il semble se r\u00e9jouir de sa pr\u00e9sence et elle lui renvoie une grimace tordue parce que tout son corps est raide. Il assume finalement que ce n\u2019est pas le moment de rendre la rencontre tendue et d\u2019oublier qu\u2019il y a dessin\u00e9e sur le sol la ligne s\u00e9parant deux fronts : c\u2019est la distance d\u2019un corps \u00e0 corps.<\/p>\n\n\n\n Ils passent plus d\u2019une heure \u00e0 parler du bon vieux temps. On entend les noms de tous les amis qu\u2019ils n\u2019ont pas vus depuis des ann\u00e9es, les anecdotes mille fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, mais d\u00e9j\u00e0 si lointaines qu\u2019elles redeviennent originales. Elle n\u2019est pas enti\u00e8rement consciente de sa fa\u00e7on d\u2019articuler les phrases, du fil du discours, et rien n\u2019est r\u00e9solu. Elle lui parle un peu plus de son projet de raconter cette partie de l\u2019histoire de la famille et d\u2019autres familles. D\u2019enregistrer tout ce qu\u2019elle pourra. De consigner le t\u00e9moignage et de fixer ce dernier souvenir encore vivant.<\/p>\n\n\n\n J\u2019aimerais faire quelque chose comme une mosa\u00efque de m\u00e9moires.<\/p>\n\n\n\n Il comprend et dit que \u00e7a lui pla\u00eet. Elle veut filmer sa grand-m\u00e8re lui racontant ses souvenirs. Enregistrer la partie la plus ancienne. Elle lui dit qu\u2019elle ne sait comment proc\u00e9der. Qu\u2019elle doit d\u2019abord se poser beaucoup de questions. Sur ce qui la pousse \u00e0 raconter cette histoire maintenant. Ce qu\u2019il y aurait d\u2019elle dans ce film de non-fiction travers\u00e9e par sa propre histoire familiale. Pourquoi est-ce \u00e0 elle de la raconter ?<\/p>\n\n\n\n Il y a une part d\u2019intuition, lui dit-elle, mais je dois travailler. Je dois r\u00e9fl\u00e9chir. Je n\u2019ai rien fait de tout \u00e7a depuis longtemps. Je suis devenue l\u00e2che. Puis elle dit : Enfin, je crois. J\u2019ai besoin de tracer des lignes, mais je n\u2019ai pas beaucoup de temps, alors si demain elle va bien, je commencerai et mettrai chaque chose \u00e0 sa place en cours de processus.<\/p>\n\n\n\n Un argument interne s\u2019impose. Qu\u2019est-ce qu\u2019elle fait \u00e0 parler comme \u00e7a. Et cette tranquillit\u00e9 ? Veut-elle l\u2019impressionner ? Comme s\u2019il ne s\u2019\u00e9tait rien pass\u00e9 \u00e0 Madrid. Comme si elle ne tra\u00eenait rien. Comme si elle n\u2019\u00e9tait pas partie de chez elle, laissant non seulement une fille, mais une famille derri\u00e8re elle. Comme si elle n\u2019avait pas dynamit\u00e9 les ponts, les portes et le salon avant de d\u00e9cider de les laisser seuls. Avant de faire en sorte que cette tristesse ne lui passe qu\u2019en mettant des kilom\u00e8tres entre eux. Sans dire \u00e7a s\u2019arr\u00eate l\u00e0. Sans assumer un virage radical. Comme si sa grand-m\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas une excuse et constituait \u00e0 la fois une vraie bonne raison. Comme si elle s\u2019\u00e9tait tromp\u00e9e en appelant qui, un homme du pass\u00e9 en cet instant. Pour se sentir moins seule, pour se rappeler qu\u2019autrefois elle a \u00e9t\u00e9 aim\u00e9e, afin de dire j\u2019ai eu un corps qui a \u00e9t\u00e9 aim\u00e9 par ces mains mais plus maintenant.<\/p>\n\n\n\n Peu \u00e0 peu, tout ce \u00e0 quoi elle avait \u00e9vit\u00e9 de penser pendant le voyage, il l\u2019\u00e9claire par de petits feux. Et malgr\u00e9 \u00e7a, pendant qu\u2019ils parlent, l\u2019image de Jon appara\u00eet et dispara\u00eet comme un hologramme en train de prendre un verre de bi\u00e8re. Et elle pense \u00e0 sa maison. Elle se sent profond\u00e9ment ridicule de l\u2019avoir fait venir pour la chercher. Et elle ne veut pas rester l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n On y va ? l\u00e2che-t-elle.<\/p>\n\n\n\n Alors seulement, comme si le fait d\u2019avoir dit allons-y excusait l\u2019ineptie parall\u00e8le que constitue cette rencontre, elle parvient \u00e0 se concentrer et r\u00e8gle rapidement ses comptes avec le pass\u00e9. Tandis qu’il paie et reste le dos tourn\u00e9, elle regarde sa posture, les pieds enracin\u00e9s dans le parquet du bar, la courbure lombaire. Au bout de ce m\u00e8tre presque quatre-vingt-dix, ses cheveux s\u2019agitent comme s\u2019il les avait gratt\u00e9s. Elle met sa veste et se rappelle un jour o\u00f9 le soleil ne s\u2019\u00e9tait pas encore lev\u00e9. Il devait \u00eatre cinq ou six heures. Elle ne sait plus maintenant comment elle est arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019a\u00e9roport \u00e0 cette heure en hiver. Il vivait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 Vienne. Il lui avait dit, finalement, de venir, et elle s\u2019\u00e9tait d\u00e9cid\u00e9e. Avant de prendre l\u2019avion, elle s\u2019\u00e9tait ravis\u00e9e. Et elle ne l\u2019avait pas pris. Elle ne lui avait pas racont\u00e9 pourquoi elle avait pass\u00e9 les contr\u00f4les de police, si elle avait souri ou non \u00e0 la douane, ou pourquoi elle avait fait la queue pour embarquer. Qu\u2019elle \u00e9tait arriv\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la porte. Et qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas entr\u00e9e. Elle n\u2019y \u00e9tait pas all\u00e9e. Elle avait eu peur de tout briser. Qu\u2019ils ne soient plus amis. De n\u2019\u00eatre plus rien. Qu\u2019elle a conserv\u00e9 le billet dans un coffret en bois qui ne s\u2019ouvre pas parce que ces bo\u00eetes ne doivent pas \u00eatre ouvertes sans une bonne raison. Elle pourrait lui dire quel livre elle lisait sur le chemin de l\u2019a\u00e9roport. Comment elle imaginait sa maison sans la conna\u00eetre. Les v\u00eatements qu\u2019elle avait d\u00e9cid\u00e9 de porter.<\/p>\n\n\n\n Elle pourrait lui raconter \u00e9galement que cette nuit elle \u00e9tait all\u00e9e au cin\u00e9ma pr\u00e8s de San Telmo. Qu\u2019elle avait vu Les heures<\/em>. Qu\u2019ensuite, elle avait mis le nez dans une \u00e9treinte incongrue, que quelqu’un lui avait dit tu es jolie avec cette veste \u00e0 rayures, ces bottes, cette coiffure, ce regard. Qu\u2019apr\u00e8s ils avaient allum\u00e9 le chauffage dans la voiture pendant un long moment et que personne n\u2019avait plus parl\u00e9 de la raison pour laquelle elle avait laiss\u00e9 un avion d\u00e9coller sans y monter. Elle ne sait elle-m\u00eame toujours pas r\u00e9pondre pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette question, mais ce n\u2019est pas un probl\u00e8me pour elle. Depuis longtemps, en fait, ce qui aurait pu ou non arriver avec Jon avait cess\u00e9 de l\u2019int\u00e9resser.<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9alit\u00e9, la m\u00e9moire et l\u2019imagination sont maintenant trois lignes confuses qui se fondent et se s\u00e9parent. Toutes les situations apport\u00e9es l\u2019une et l\u2019autre de nouveau, comme un flotteur de sauvetage, la r\u00e9\u00e9criture impossible.<\/p>\n\n\n\n Sa vie r\u00e9elle, ce sont les derni\u00e8res ann\u00e9es : sa fille, Madrid. Elle pense \u00e0 Iv\u00e1n et \u00e0 elle. Puis elle regarde cet autre homme. Pourquoi se juge-t-elle tout le temps pour \u00eatre justement l\u00e0, avec lui ? Et elle ne sait plus si c\u2019est celui de toujours ou si c\u2019est seulement un autre qui n\u2019existe pas en r\u00e9alit\u00e9 qui lui donne toujours une \u00e9treinte plus longue qu\u2019il n\u2019est permis, un peu plus \u00e9troite qu\u2019on ne le permet \u00e0 un ami avant que cela ne devienne g\u00eanant, celui qui ne griffera jamais plus bas que l\u2019os.<\/p>\n\n\n\n On est amis ?<\/p>\n\n\n\n On est amis.<\/p>\n\n\n\n Combien de vies tiennent-elles dans ce qui n\u2019arrivera plus. Combien en ont-ils eues depuis leurs quinze ans. Depuis la chaleur humide de la place, les premiers \u0153strog\u00e8nes accentuant le chaos et le ridicule.<\/p>\n\n\n\n Quand ils quittent le bar, aucun d\u2019eux ne sait comment ils ont travers\u00e9 la moiti\u00e9 de la ville. Elle sent la baisse de l\u2019adr\u00e9naline et la n\u00e9gligence appara\u00eet. Le manque de m\u00e9canismes pour la survie. La fin de l\u2019\u00e9tat d\u2019alerte. Les yeux reprenant leur taille habituelle de la nuit. La d\u00e9ception. Parce qu\u2019il le dit alors :<\/p>\n\n\n\n On se d\u00e9p\u00eache ? Comme \u00e7a, j\u2019arriverai pour le d\u00eener.<\/p>\n\n\n\n Il ne reste plus qu\u2019\u00e0 aborder les sujets faciles. Il regarde ses mains accroch\u00e9es aux bretelles du sac \u00e0 dos. Elle regarde aussi ses mains. Tu ne savais pas que je me ronge les ongles ? Personne ne nomme plus ceux qui attendent. Ils n\u2019existent plus dans leurs bouches, mais ils sont l\u00e0, ils sont le public fant\u00f4me qui assiste \u00e0 la rencontre. Il est plus maigre que dans son souvenir. Plus grand. Plus beau. Plus intelligent. Son sourire est plus beau.<\/p>\n\n\n\n Plus vieux, aussi.<\/p>\n\n\n\n Elle compte les nouvelles rides qui tirent sur ses yeux sombres et ont \u00e9t\u00e9 accentu\u00e9es par les jours de montagne, tant de voyages \u00e0 des lieux situ\u00e9s en hauteur, des ruines anciennes de civilisations abandonn\u00e9es o\u00f9 le soleil frappe plus fort. Elle ne distingue pas l\u2019iris et la pupille. Le pull rouge qui se colle \u00e0 ses bras et \u00e0 sa respiration<\/p>\n\n\n\n \u00c7a te va bien, cette coiffure.<\/p>\n\n\n\n Je me suis coup\u00e9 les cheveux moi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n Derri\u00e8re cette fiction au ralenti, la seule chose qui compte est de ne pas sortir la bouche trop tach\u00e9e. Sauve qui peut. Quand Jon met le contact, la radio s\u2019allume. On entend une chanson : \u00ab je veux toujours, loup affam\u00e9 \u00bb, et elle rit et porte la main sur la poign\u00e9e fix\u00e9e au toit et garde le visage contre son propre bras.<\/p>\n\n\n\n Il s\u2019excuse : Allons, elle aime \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n Oui, oui. Pas de probl\u00e8me. Laisse-moi ici, lui demande-t-elle quand ils vont entrer dans le quartier.<\/p>\n\n\n\n Qu\u2019est-ce que tu racontes. Je te d\u00e9pose devant chez toi et on se voit ces jours-ci.<\/p>\n\n\n\n Vers vingt-deux heures ils se sont d\u00e9j\u00e0 dit au revoir et il n\u2019a pas \u00e9teint le moteur. S\u2019\u00e9chappe-t-il ? Elle l\u2019appelle quand il commence \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer, lui envoie un cri. Alors elle se rend compte que, juste \u00e0 ce moment, le t\u00e9l\u00e9phone se met \u00e0 vibrer dans sa poche. En m\u00eame temps, il baisse la vitre et la seule chose qu\u2019elle lui dit est Jon, ne va pas trop vite, tu arriveras largement \u00e0 temps pour d\u00eener. Ensuite, sans relever la t\u00eate, aucune nuit ne supporterait une nouvelle pause, elle d\u00e9croche : Je t\u2019ai dit de ne pas m\u2019appeler, s’il te pla\u00eet. Il se passe quelque chose de grave ? \u00c7a ne fait m\u00eame pas un jour. Et elle raccroche.<\/p>\n\n\n\n Avant d\u2019appeler depuis l\u2019entr\u00e9e, elle regarde l\u2019emplacement exact o\u00f9 Mat\u00edas est mort, o\u00f9 un gamin l\u2019a tu\u00e9 en le poussant. Et elle pense que cette r\u00eda<\/em> maintenant propre est une l\u00e9gende familiale. Elle prend une profonde inspiration qui descend jusqu\u2019au ventre, sent qu\u2019elle doit aller aux toilettes de toute urgence, et presse le bouton qui r\u00e9sonne avec le m\u00eame son que d\u2019habitude. Elle observe l\u2019inclinaison de la maison au-dessus du marais. Tout le village toujours sur le point de s\u2019\u00e9crouler. Les vieilles maisons appuy\u00e9es sur les neuves. Le pass\u00e9 poussant le pr\u00e9sent. <\/p>\n\n\n\n Quelqu\u2019un ouvre, mais elle ne demande pas qui c\u2019est. Au moment o\u00f9 elle allait franchir le seuil de la maison, elle voit une ombre rapide \u00e9teindre une lumi\u00e8re au bout du couloir. Une autre est rest\u00e9e allum\u00e9e, c\u2019est la pi\u00e8ce o\u00f9 elle dormait enfant. Sur le bureau, un sandwich \u00e0 la tortilla et un verre d\u2019eau. Une orange et un couteau. <\/p>\n\n\n\n Il est vingt-trois heures trente.<\/p>\n\n\n\n Elle baisse le store et l\u2019odeur de la maison entre subitement dans sa m\u00e9moire. <\/p>\n\n\n\n ————————————<\/p>\n\n\n\n\n\n p. 123-150<\/em><\/p>\n\n\n\n Je pourrais lui dire que je me rends au local du vieil institut de fran\u00e7ais. Qu\u2019elle peut m\u2019accompagner, si elle veut. Je pourrais tout lui dire comme si les choses n\u2019avaient pas d\u2019importance pour lui laisser la possibilit\u00e9 de refuser sans penser que cela me fait du mal. En r\u00e9alit\u00e9, il n\u2019y en a plus gu\u00e8re \u00e0 se faire. Je choisis le le grand manteau noir, celui qui m\u2019arrive aux genoux. J\u2019ai besoin de chaleur et que les v\u00eatements n\u2019entravent pas les mouvements.<\/p>\n\n\n\n Tu peux aussi ne pas venir, lui dirais-je. Et elle resterait toute la matin\u00e9e en pyjama, d\u00e9coiff\u00e9e et assise sur le canap\u00e9, et il ne se passerait rien, lisant \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de maman, qui regarde la t\u00e9l\u00e9vision par dessus l\u2019assiette de p\u00e2tes qu\u2019elle nous fait sortir le matin et rentrer le soir au cas o\u00f9 on ait envie d\u2019y go\u00fbter. Dans la confiance de notre solitude partag\u00e9e, elle nous g\u00e2te encore. Toujours les m\u00eames biscuits ramollis, de plus en plus humides.<\/p>\n\n\n\n Ou sinon, directe : Je vais \u00e0 l\u2019institut de fran\u00e7ais de grand-m\u00e8re, couvre-toi au cas o\u00f9 il fasse froid, l\u2019air est glacial \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur parce que c\u2019est une pi\u00e8ce exig\u00fce o\u00f9 aucun radiateur n\u2019a \u00e9t\u00e9 allum\u00e9 depuis des ann\u00e9es et il y a une vitre cass\u00e9e dans la porte. Juste si tu veux, on peut regarder ce qu\u2019il reste, chercher dans les papiers, les registres et les tiroirs, planifier comment on va la vider ces jours-ci, le nettoyage et la mise en vente, on peut prendre quelque chose \u00e0 la boulangerie apr\u00e8s, un caf\u00e9 et un g\u00e2teau, avant de rentrer \u00e0 la maison, un peu comme une d\u00e9viation naturelle du chemin, un coup de frein spontan\u00e9 au milieu de la matin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Je la reconna\u00eetrais \u00e0 sa fa\u00e7on d\u2019\u00f4ter son manteau, de tourner son caf\u00e9 dans la tasse. Elle pourrait peut-\u00eatre se f\u00e2cher parce que sa m\u00e8re dit quelque chose qu\u2019elle n\u2019a pas envie d\u2019entendre. Tu as vu l\u2019\u00e9tat de tes bas de pantalon ? Elle est aussi silencieuse que dans l\u2019enfance. Attentive au discours des adultes, sachant \u00e0 l\u2019avance ce qui se dit \u00e0 voix basse. Elle se f\u00e2chera contre moi avec n\u2019importe quelle phrase commen\u00e7ant par une m\u00e8re, elle devrait\u2026 peu importe la suite.<\/p>\n\n\n\n Tant pis si elle ne vient pas. Je me le r\u00e9p\u00e8te pour ne pas me tromper. Elle peut oublier les \u00e9couteurs, ne pas poser le regard sur quelque chose de plus concret, moi-m\u00eame, ne pas r\u00e9pondre au t\u00e9l\u00e9phone qui s\u2019\u00e9claire puis s\u2019\u00e9teint. Je pourrais aussi lui dire que ce qu\u2019on retirera de la vente du local lui appartiendra. Que j\u2019y ai r\u00e9fl\u00e9chi. Aime-moi bien pour quelque chose, maitea<\/em> <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ou aime-la elle seulement. Moi, je d\u00e9gage. Aime-moi sans effort comme le maillon n\u00e9cessaire d\u2019un engrenage ancien. Avec \u00e7a, tu pourras financer un projet. C\u2019est juste, non ? Voil\u00e0, ce que j\u2019allais lui dire.<\/p>\n\n\n\n En fait, elle sait que je n\u2019ai jamais voulu ni su la conseiller au-del\u00e0 de ce qu\u2019elle m\u2019a demand\u00e9. Je ne le lui dis pas, mais je veux qu\u2019elle comprenne que, d\u2019une certaine fa\u00e7on, une m\u00e8re et une fille savent combler ce silence ou le laisser vide, peu importe. M\u00eame si je ne suis que la derni\u00e8re \u00eele avant l\u2019oc\u00e9an ouvert. Je mets mon sac en bandouli\u00e8re et, pendant que je noue mes lacets de chaussures, je dis simplement : Je vais \u00e0 l\u2019institut, tu viens ?<\/p>\n\n\n\n Et elle r\u00e9pond oui.<\/p>\n\n\n\n Je remplis pour ma m\u00e8re une bouteille d\u2019eau que je laisse ouverte sur la table et je lui dis qu\u2019on s\u2019en va. Tr\u00e8s bien, r\u00e9pond-elle sans me regarder. Je me demande si c\u2019est une bonne id\u00e9e de la laisser seule et assise. Je vois qu\u2019elle n\u2019est pas en forme depuis des semaines. Parler la fatigue trop. Elle s\u2019endort t\u00f4t et elle a du mal \u00e0 se lever le matin. Parfois, il lui en co\u00fbte plusieurs minutes d\u2019angoisse avant de se r\u00e9veiller. Un jour, j\u2019ai pos\u00e9 l\u2019oreille sur son c\u0153ur, j\u2019ai surveill\u00e9 sa respiration. Je l\u2019ai embrass\u00e9e sur le front et lui ai dit : Ne tra\u00eenons pas.<\/p>\n\n\n\n J\u2019attends ma fille les mains dans les poches et une m\u00e8che de cheveux sur les yeux que je n\u2019\u00f4te pas pour qu\u2019elle ne voie pas mon air paniqu\u00e9 et je ferme la porte pendant qu\u2019elle descend l\u2019escalier sans m\u2019attendre, \u00f4tant la poussi\u00e8re de la rampe avec la paume, et elle traverse les paliers en manquant de tr\u00e9bucher sur un lacet d\u00e9nou\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Juste devant la porte, on se heurte en partant. Chacune envisage un itin\u00e9raire.<\/p>\n\n\n\n On y va en voiture ?<\/p>\n\n\n\n Non, c\u2019est \u00e0 dix minutes. \u00c7a nous fera une promenade.<\/p>\n\n\n\n Alors j\u2019aimerais passer par la librairie.<\/p>\n\n\n\n D\u2019accord.<\/p>\n\n\n\n Rien n\u2019est aussi l\u00e9ger que je l\u2019imaginais. Les gros nuages ne laissent pas voir le fond du ciel et je sens que mon corps est plus lourd que la normale, dans un r\u00e8glement de comptes avec la gravit\u00e9. Je r\u00e9fl\u00e9chis \u00e0 chaque pas, m\u00e9dite le balancement des bras sur les c\u00f4t\u00e9s, j\u2019ai la t\u00eate droite ? Je m\u2019\u00e9tire. Je baisse les \u00e9paules, d\u00e9tends ma posture congestionn\u00e9e. Elle fixe le sol et surveille la signalisation, lance un bras raide sur mon ventre presque quand je manque traverser au feu rouge. Personne ne passe.<\/p>\n\n\n\n On s\u2019arr\u00eate \u00e0 la librairie et je lui demande de m\u2019attendre dehors. J\u2019allume une cigarette qui me retourne imm\u00e9diatement l\u2019estomac et fait baisser ma tension et je la vois d\u00e9ambuler entre les \u00e9tag\u00e8res serr\u00e9es, beaucoup ploient au milieu. Elle renverse une colonne de livres avec son manteau. Je vois qu\u2019elle s\u2019excuse d\u2019un geste et reconstruit la pile dans le m\u00eame ordre. Elle regarde longuement un grand livre avec des photos en noir et blanc et le place sous son bras. A-t-elle oubli\u00e9 ma pr\u00e9sence ? Elle s\u2019approche du comptoir et le libraire consulte son ordinateur. Puis il se l\u00e8ve et pose une \u00e9chelle contre les \u00e9tag\u00e8res pour lui tendre un autre livre. Quand elle sort, je lui demande ce qu\u2019elle a achet\u00e9 et elle me r\u00e9pond que rien, un livre sur l\u2019urbanisme du quartier et l\u2019origine du port, gu\u00e8re plus. Quelques photos tombent de l\u2019un des livres. Je les ramasse, les regarde et les retourne, je lis les l\u00e9gendes. Sur l\u2019une d\u2019elles, plusieurs femmes travaillent debout autour d\u2019une table en bois et sous la lumi\u00e8re d\u2019une ampoule dans un s\u00e9choir \u00e0 morue dans les ann\u00e9es cinquante. Sur une autre, une dizaine de femmes se tenant par le bras gravissent une montagne. Derri\u00e8re : \u00ab Femmes qui travaillent en vendant du poisson dans leur quartier ou dans des \u00e9choppes de poisson des villages voisins. Ann\u00e9es quarante. \u00bb Elles sourient toutes \u00e0 l\u2019objectif, portent toutes une une jupe et ont les jambes nues. Chaussures noires. La photo recueille l\u2019\u00e9lan joyeux de leur pas.<\/p>\n\n\n\n Elle a toujours aim\u00e9 les livres. Parfois, ma m\u00e8re lui disait qu\u2019elle allait perdre la t\u00eate \u00e0 force de lire autant. Comme don Quichotte, lui disait-elle. Enfant, elle se rendait dans cette librairie afin d\u2019y d\u00e9penser l\u2019argent que lui donnait mon p\u00e8re le dimanche et elle choisissait ses lectures au hasard. Mais ce ne fut pas une bonne \u00e9tudiante. Elle avait du mal \u00e0 faire son travail. S\u2019asseoir en sachant qu\u2019elle avait quelques heures devant elle pour remplir ses obligations scolaires. Elle tenait mal ses cahiers, \u00e9tait d\u00e9sorganis\u00e9e et n\u00e9gligente. Les feuilles de papier sur lesquelles elle \u00e9crivait pr\u00e9sentaient toujours un relief au dos \u00e0 cause de son trait appuy\u00e9. Les lettres pointues et \u00e9parpill\u00e9es. Elle perdait constamment ses feutres, ne me pr\u00e9venait jamais quand on devait signer les autorisations pour une excursion. Combien de fois, apr\u00e8s l\u2019avoir emmen\u00e9e au coll\u00e8ge, je me retrouvais avec les \u00e9querres vertes en plastique oubli\u00e9es sur les miettes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la tasse vide du petit d\u00e9jeuner. Elle n\u2019a jamais aim\u00e9 qu\u2019on lui dise ce qu\u2019elle doit faire.<\/p>\n\n\n\n J\u2019essaie d\u2019ouvrir la porte de l\u2019institut apr\u00e8s avoir bataill\u00e9 avec la cl\u00e9. Je me plains : C\u2019est la serrure, elle est oxyd\u00e9e. Elle pousse avec le pied. Je la laisse passer, elle entre et reste debout au centre, les mains dans les poches. Puis elle s\u2019assied sur une table. Elles sont en d\u00e9sordre, une chaise est renvers\u00e9e, je ne me rappelle rien qui ait pu provoquer ce chaos. Sur le mur, une forte humidit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 s\u00e8che a fait tomber la chaux sur le sol en gr\u00e8s. Un poster du mont Saint-Michel et des dessins que ma m\u00e8re faisait pour d\u00e9corer l\u2019\u00e9cole avec des mains qui semblent se dire bonjour et au revoir. Bonjour. Merci. Au revoir.<\/em> J\u2019allume le n\u00e9on, qui clignote en \u00e9mettant un bruit de tremblement quand il essaie de d\u00e9marrer. \u00d4te ton manteau, ou tu auras plus froid quand on sortira. Elle m\u2019\u00e9coute. L\u2019\u00e9tag\u00e8re est pleine de papiers : inscriptions, examens, photocopies d\u2019exercices de grammaire. Tu t\u2019approches et tu regardes une feuille avec la conjugaison du verbe \u00eatre<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Pendant combien d\u2019ann\u00e9es grand-m\u00e8re a-t-elle enseign\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n Vingt ans ? Quelque chose comme \u00e7a. Jusqu\u2019\u00e0 ce que tu aies dix ou onze ans.<\/p>\n\n\n\n Il y avait beaucoup de monde ?<\/p>\n\n\n\n Eh bien, elle avait six ou sept \u00e9l\u00e8ves par heure. Et elle donnait quatre heures de cours par jour. Pas \u00e9norm\u00e9ment. Mais assez. <\/p>\n\n\n\n Pourquoi est-ce que tu n\u2019as pas voulu enseigner ?<\/p>\n\n\n\n Parce que c\u2019\u00e9tait son espace. Elle l\u2019avait mont\u00e9 toute seule. Elle s\u2019\u00e9tait accroch\u00e9e. \u00c0 la maison l\u2019argent manquait et passer la journ\u00e9e entre quatre murs l\u2019ennuyait. Tu sais comment elle est. Elle ne m\u2019a jamais parl\u00e9 en fran\u00e7ais. Mais j\u2019ai pass\u00e9 tellement de temps ici, \u00e0 l\u2019attendre, que j\u2019ai fini par apprendre \u00e0 l\u2019oreille. Elle aurait pu me parler quand j\u2019\u00e9tais enfant, mais avant, on ne comprenait pas qu\u2019une langue soit aussi importante qu\u2019aujourd\u2019hui, m\u00eame si elle reconna\u00eet que parler la langue des gens qu\u2019on aime est la premi\u00e8re chose \u00e0 faire pour les comprendre. C\u2019\u00e9tait pour cela que \u00e7a la mettait en col\u00e8re de ne pas parler le basque. De ne pas avoir pu l\u2019enseigner ni l\u2019apprendre. Quand j\u2019ai \u00e9t\u00e9 re\u00e7ue au concours d\u2019enseignement et qu\u2019on m\u2019a donn\u00e9 un cong\u00e9 pour l\u2019apprendre, elle s\u2019asseyait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi pour faire les exercices et il lui en est rest\u00e9 quelque chose pour lire, pas pour parler.<\/p>\n\n\n\n Mais Adirane ne pr\u00eate pas attention \u00e0 ce dernier point, elle entre dans la pi\u00e8ce arri\u00e8re et je l\u2019entends fouiller dans les papiers, ouvrir et fermer les tiroirs. Elle sort avec un panneau plastifi\u00e9 et jauni qui dit : \u00ab Pas de cours aujourd’hui. \u00bb Elle me demande de quand il date. Je lui dis que c\u2019est \u00e0 cause des menaces et des gr\u00e8ves. Que c\u2019\u00e9tait un panneau que grand-m\u00e8re s\u2019\u00e9tait fait et qu\u2019elle avait plastifi\u00e9 avec du cellophane pour le placer \u00e0 chaque fois qu\u2019on venait nous dire que le lendemain on n\u2019ouvrait pas. Cela arrivait souvent. Parce qu\u2019ils en avaient arr\u00eat\u00e9 un. Emprisonn\u00e9 un autre. Parce qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient tu\u00e9s en manipulant une bombe. Un gar\u00e7on frappait \u00e0 la porte au milieu de la classe et disait : Demain on n\u2019ouvre pas. Et grand-m\u00e8re n\u2019ouvrait pas. Que pouvait-elle faire. Ceux qui ouvraient risquaient gros. Le lendemain, l\u2019affaire pouvait \u00eatre d\u00e9finitivement ferm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Elle n\u2019a jamais refus\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n Pourquoi est-ce que tu crois que la serrure fonctionne aussi mal ?<\/p>\n\n\n\n On a pass\u00e9 presque une heure \u00e0 jeter des papiers dans des sacs poubelle. Rien de valeur. Elle sort son t\u00e9l\u00e9phone et filme les sacs de papiers. Le panneau ext\u00e9rieur. Le nom de l\u2019institut imprim\u00e9 sur les feuilles d\u2019examen. Je sais qu\u2019elle me filme de dos et qu\u2019elle enregistre mes mains passant les papiers sur ma poitrine \u00e0 la recherche de quelque chose qui vaille la peine \u00e0 conserver. J\u2019ai le nez et les mains glac\u00e9s, elle se met \u00e0 tousser et je lui dis qu\u2019on s\u2019en va. J\u2019\u00e9teins la lumi\u00e8re et ferme l\u2019institut.<\/p>\n\n\n\n Je crois qu\u2019on pourra en tirer quelque chose, non ?<\/p>\n\n\n\n On entre dans un bar. Elle commande d\u2019un signe au serveur. On s\u2019assied au comptoir, un peu en face l\u2019une de l\u2019autre. On est dans une sorte de tr\u00eave. Je sens presque une chose semblable \u00e0 la paix qui s\u2019infiltre entre deux batailles.<\/p>\n\n\n\n Une femme blonde semble la reconna\u00eetre et, en passant \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nous, elle l\u00e2che la poign\u00e9e du landau du b\u00e9b\u00e9 qu\u2019elle pousse et lui pose les mains sur les \u00e9paules, Adirane, berdin zaude<\/em> <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, lui dit-elle. C\u2019est une ancienne camarade du coll\u00e8ge. Tu vois, \u00e7a continue, c\u2019est le troisi\u00e8me. Les autres sont \u00e0 l\u2019ikastola<\/em> <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais toi, raconte. Et elle lui sourit et ne r\u00e9pond pas. Elle met trop longtemps \u00e0 r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n Adi, comment vas-tu.<\/p>\n\n\n\n Son silence est pesant.<\/p>\n\n\n\n \u00c7a va, r\u00e9ponds-je.<\/p>\n\n\n\n Que fais-tu par ici ?<\/p>\n\n\n\n Elle est venue pour un travail. Et pour nous voir.<\/p>\n\n\n\n Super. La amona<\/em> <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> doit \u00eatre contente. Comme cette femme t\u2019aimait.<\/p>\n\n\n\n Oui, elle l\u2019est, je lui dis.<\/p>\n\n\n\n Tu dois avoir des enfants et tout.<\/p>\n\n\n\n Alors l\u2019ancienne camarade comprend qu\u2019elle n\u2019obtiendra pas de r\u00e9ponses, dit agur<\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> et semble prendre de l\u2019\u00e9lan pour pousser de nouveau le landau. Quand on entend la porte, je la regarde et elle a les yeux ferm\u00e9s. Elle semble d\u00e9\u00e7ue d\u2019elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n Je pose la main sur la sienne. Et elle se laisse caresser sans la retirer.<\/p>\n\n\n\n Ma fille ?<\/p>\n\n\n\n Deux larmes tombent sur sa peau tendue par le froid.<\/p>\n\n\n\n Il faut que tu me dises ce qui t\u2019arrive.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai eu tr\u00e8s peur.<\/p>\n\n\n\n De quoi, maitea<\/em> <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> ?<\/p>\n\n\n\n De tout.<\/p>\n\n\n\n Elle ravale sa salive et demande d\u2019un geste de la main au serveur un autre verre pour moi. J\u2019\u00f4te mon manteau, le plie sur mes genoux et tire sur son \u00e9charpe, qui glisse sous ses cheveux, et je la pose dessus. Elle baisse la fermeture \u00e9clair et rejette l\u2019air dans un souffle que je peux entendre. Et elle l\u00e8ve la t\u00eate en ravalant sa salive. <\/p>\n\n\n\n Surtout, peur d\u2019\u00eatre mauvaise pour elle. Pour la petite. Parce que je n\u2019allais pas bien. Parce que je pensais qu\u2019il allait m\u2019arriver quelque chose. Et je suis partie. Je l\u2019ai laiss\u00e9e avec son p\u00e8re. Je suis partie. J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de ne plus \u00eatre sa m\u00e8re. Je ne voulais pas qu\u2019elle me voie angoiss\u00e9e. Je ne voulais pas lui transmettre cette obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Mais pourquoi te serait-il arriv\u00e9 quelque chose, \u00e0 toi ?<\/p>\n\n\n\n Et elle commence : Il arrivait des choses \u00e0 tout le monde autour de moi. Mon corps m\u2019avait d\u00e9j\u00e0 l\u00e2ch\u00e9e une fois, quand j\u2019avais fait une fausse couche si tardive et qu\u2019on m\u2019avait aid\u00e9e \u00e0 faire sortir le b\u00e9b\u00e9. J\u2019avais d\u00fb accoucher d\u2019un si grand b\u00e9b\u00e9. J\u2019ai pens\u00e9 que \u00e7a ne signifiait rien. On nous dit \u00e0 toutes que cela arrive, presque \u00e0 toutes. Une sur trois. Mais personne ne nous en parle. Personne ne te le dit. Je t\u2019ai dit je vais bien, et je vais bien. Mais quelque chose \u00e9tait rest\u00e9 l\u00e0, je veux dire, pas \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur o\u00f9 \u00e9tait le b\u00e9b\u00e9, mais une peine. C\u2019\u00e9tait une amertume que je ne pouvais contr\u00f4ler. Ni partager. C\u2019\u00e9tait \u00e7a, qui me bouleversait, le fait de ne pas avoir de contr\u00f4le sur ce qui se passait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de mon corps.<\/p>\n\n\n\n Mais, laztana<\/em> <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, cela arrive \u00e0 de nombreuses femmes. Grand-m\u00e8re en a perdu deux. Mais, et la petite ?<\/p>\n\n\n\n Elle dit que la grossesse de la petite, elle l\u2019a mal v\u00e9cue, avec une grande tension. Elle dit que cela l\u2019a transform\u00e9e. Qu\u2019elle avait mal \u00e0 la t\u00eate plusieurs jours par semaine. Qu\u2019elle ne pouvait pas travailler. Qu\u2019on lui a fait des tas d\u2019\u00e9chographies parce qu\u2019elle allait seule aux urgences en disant qu\u2019elle sentait quelque chose ou qu\u2019elle ne sentait rien, on lui faisait une \u00e9chographie et elle ne savait pas si le b\u00e9b\u00e9 se d\u00e9veloppait bien ou non.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai appris par c\u0153ur ce qu\u2019est un embryon, combien de grammes prend un f\u0153tus par semaine, dit-elle. Je savais ce qu\u2019il fallait mesurer. Quel organe \u00e9tait en train de se cr\u00e9er. Je lisais des textes sur les b\u00e9b\u00e9s mort-n\u00e9s. Je cherchais des photos. Quand je pouvais le sentir en moi, je me suis achet\u00e9 un petit appareil, comme un st\u00e9thoscope qui passait sur mon ventre et pouvait trouver ses battements de c\u0153ur. Si je devais faire un enregistrement, je rentrais \u00e0 la maison et je me le posais. Si j\u2019allais chercher le pain, le manteau ouvert, mais encore sur moi, j\u2019\u00e9coutais. Ou si je me r\u00e9veillais en pleine nuit.<\/p>\n\n\n\n Et qu\u2019est-ce que tu entendais ?<\/p>\n\n\n\n Un bourdonnement, un bouillonnement, des gouttes. Voum, Voum, dit-elle. Tr\u00e8s rapide, mais cela me rassurait. Quand je ne le trouvais pas, j\u2019appelais Iv\u00e1n et il me passait la sonde enduite de gel sur le ventre. Fais-lui confiance, elle est l\u00e0, me disait-il. Et c\u2019\u00e9tait vrai : la petite est n\u00e9e. De retour \u00e0 la maison, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 redouter qu\u2019il m\u2019arrive quelque chose \u00e0 moi. Une chose incontr\u00f4lable, comme une maladie, comme m\u2019\u00e9teindre soudain. Et je n\u2019ai pas su contr\u00f4ler la pr\u00e9occupation. Il ne m\u2019aidait pas non plus. Mais aussi comme si je perdais les derniers jours de ma vie dans cette maison, immobile, isol\u00e9e, obstin\u00e9e dans le n\u00e9ant. Jusqu\u2019\u00e0 ce que je n\u2019en puisse plus. Parce que je ressentais de la tristesse tous les jours. J\u2019\u00e9tais toujours f\u00e2ch\u00e9e. Il est difficile de vivre en pensant qu\u2019il va vous arriver quelque chose. Anticiper est la pire fa\u00e7on de vivre. Et je me suis \u00e9loign\u00e9e. J\u2019\u00e9tais \u00e9loign\u00e9e de vous. <\/p>\n\n\n\n Alors je lui dis. Que je suis d\u00e9sol\u00e9e. J\u2019ignore d\u2019o\u00f9 viennent les mots. \u00c0 quelle ann\u00e9e de notre vie ils arrivent. Je ne sais m\u00eame pas o\u00f9 ils atterrissent. Chez laquelle de toutes mes filles. Chez celle qui jouait sans demander \u00e0 mes pieds. Chez celle qui a re\u00e7u la gifle de la v\u00e9rit\u00e9 lors d\u2019une r\u00e9primande juv\u00e9nile. Ton p\u00e8re n\u2019est pas mort quand on te l\u2019a dit, il a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9, demande \u00e0 ta m\u00e8re pourquoi.<\/p>\n\n\n\n \u00catre m\u00e8re n\u2019est pas facile, et j\u2019ignore si je te l\u2019ai dit avant, mais j\u2019ai l\u2019impression de me r\u00e9p\u00e9ter. Nous avons toutes des soir\u00e9es difficiles. Nous doutons toutes. Nous touchons toutes le d\u00e9sespoir, parfois.<\/p>\n\n\n\n En fait, j\u2019ai l\u2019impression de r\u00e9p\u00e9ter un secret \u00e9vident cri\u00e9 par des g\u00e9n\u00e9rations de m\u00e8res qu\u2019on n\u2019a pas \u00e9cout\u00e9es. Mais ce n\u2019est pas \u00e7a non plus, je le dis. On ne peut pas \u00e9loigner sa fille de soi.<\/p>\n\n\n\n Si, je peux. Je l\u2019ai choisi. J\u2019ai besoin de me sauver. Tu m\u2019as \u00e9loign\u00e9e de ce que tu as voulu. En ce cas, la violence, c\u2019est moi : la violence est mon amertume.<\/p>\n\n\n\n Alors elle ouvre son portefeuille et en ressort une photo r\u00e9cente de la petite Ruth. Elle me la tend sans parvenir \u00e0 la regarder. Elle est comme toi, lui dis-je. Ce n\u2019est plus un b\u00e9b\u00e9, c\u2019est une petite fille. Son minuscule nez et ses yeux en amande, presque orientaux, encore plus clairs que les n\u00f4tres. Les joues rouges et brillantes. Mais elle a les cheveux lisses et clairs du p\u00e8re et ils prennent racine sur son front avec une pointe presque platine. Elle sourit avec une bouche immense et \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur toutes ces dents brillantes et neuves. Je passe la main sur son visage comme si je pouvais vraiment la toucher.<\/p>\n\n\n\n Elle me fait un geste et me dit de la garder.<\/p>\n\n\n\n Et Iv\u00e1n ?<\/p>\n\n\n\n Elle ne r\u00e9pond pas.<\/p>\n\n\n\n Tu m\u00e9langes tout ? Personne n\u2019a dit que vous deviez \u00eatre une famille comme les autres. Ta fille vous a tous les deux. Tu ne peux pas la tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Tu es sa m\u00e8re. Personne ne te dit comment tu dois \u00eatre. On \u00e9tait deux, c\u2019est tout. Il y avait les grands-parents, mais on \u00e9tait toi et moi.<\/p>\n\n\n\n Justement, ama. <\/em>Justement. <\/p>\n\n\n\n Elle ferme son manteau et se place face au comptoir, elle pose un billet sur le plateau en m\u00e9tal. Elle m\u2019\u00f4te l\u2019\u00e9charpe des mains et fait deux tours autour de son cou. Le bord de l\u2019\u00e9charpe accumule des larmes qui restent prises sur la laine rouge sans parvenir \u00e0 se briser.<\/p>\n\n\n\n Elle sort.<\/p>\n\n\n\n Et je la vois s\u2019\u00e9loigner dans la rue.<\/p>\n\n\n Remis au c\u0153ur du massif du Mont Blanc, \u00e0 3466 m\u00e8tres d’altitude, le Prix Grand Continent est le premier prix litt\u00e9raire qui reconna\u00eet chaque ann\u00e9e un grand r\u00e9cit europ\u00e9en.<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t1<\/h2>\n\n\n\n
Mat\u00edas<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nMAR\u00c9E BASSE<\/h2>\n\n\n\n
2<\/h2>\n\n\n\n
L\u2019ESCALE<\/h2>\n\n\n\n
(Adirane)<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n13<\/h2>\n\n\n\n
LA SERRURE<\/h2>\n\n\n\n
(Adriana)<\/h2>\n\n\n\n