{"id":170021,"date":"2022-12-02T11:42:44","date_gmt":"2022-12-02T10:42:44","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=170021"},"modified":"2022-12-02T12:49:40","modified_gmt":"2022-12-02T11:49:40","slug":"un-realisme-sans-charite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/12\/02\/un-realisme-sans-charite\/","title":{"rendered":"Un r\u00e9alisme sans charit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n
Long po\u00e8me narratif, bref roman en vers libres ? \u00ab Roman-po\u00e8me \u00bb selon l\u2019\u00e9diteur, Pourquoi l\u2019horizon ne suit pas la barre tordue du balcon<\/em>, de Fabienne Yvert, n\u2019a pas beaucoup fait parler de lui, et c\u2019est dommage. C\u2019est dommage, aussi, qu\u2019on ait si peu vu sur les tables de librairie la belle couverture dessin\u00e9e par Camille Nicolle \u2013 je le pr\u00e9cise, parce que les \u00e9ditions du Tripode soignent toujours leurs couvertures, et elles ont bien raison.<\/p>\n\n\n\n De quoi s\u2019agit-il ? Marie habite dans un ancien bidonville en bord de mer, pr\u00e8s de Marseille ; elle a un chien, un mari (Joseph), trois filles (Bethsab\u00e9e, Dalila, S\u00e9phora) et quelques voisins avec qui elle ne s\u2019entend gu\u00e8re. Le livre donne, \u00e0 chaque fois en quelques lignes ou en quelques pages, des aper\u00e7us fragmentaires sur sa vie et celle de ses proches qui font ressortir tous les c\u00f4t\u00e9s mesquins, m\u00e9diocres, grotesques de leur existence. La grande affaire de Marie : faire agrandir sa maison, vain symbole d\u2019une promotion sociale fantasm\u00e9e ; \u00ab Marie fait fructifier son bien \/ par la multiplication des parpaings \u00bb. On baigne dans une mis\u00e8re aussi mat\u00e9rielle que morale, dans un conformisme plouc et pauvre, o\u00f9 l\u2019on installe des plantes en tissu et en plastique \u00ab pour faire joli \u00bb (\u00ab comme \u00e7a pas de probl\u00e8me d\u2019arrosage \/ ni de pousse intempestive \u00bb), et d\u2019o\u00f9 il n\u2019y a pas grand-chose \u00e0 sauver : le texte d\u00e9ploie une ironie mordante et ravageuse. Il arrive qu\u2019il laisse poindre l\u2019\u00e9motion : \u00ab La vieille dame d\u2019en face est morte ce matin [\u2026] \/ Avant-hier elle chantait comme un canari dans sa cuisine, \/ hier elle se sentait d\u00e9faillir, \/ Aujourd\u2019hui son c\u0153ur a \u00e9clat\u00e9 \/ lors de l\u2019op\u00e9ration d\u2019urgence \/ pour lui d\u00e9boucher les art\u00e8res. \u00bb Mais \u00e7a ne dure jamais tr\u00e8s longtemps, et cette s\u00e9quence-l\u00e0 s\u2019ach\u00e8ve sur l\u2019image de ces voisins qui \u00ab vont discr\u00e8tement \u00e0 la plage \/ Noyer tous ces sanglots entendus, \/ brasser la mer, \/ changer d\u2019\u00e9l\u00e9ment. \u00bb Pendant ce temps, \u00ab Marie passe l\u2019aspirateur. \u00bb S\u2019il y a bien quelque chose en quoi l\u2019autrice excelle, c\u2019est dans l\u2019art du contraste et du contrepoint.<\/p>\n\n\n\n Pourquoi l\u2019horizon\u2026<\/em> est un livre dr\u00f4le, caustique, r\u00e9jouissant \u2013 et en r\u00e9alit\u00e9 assez sombre ; hormis en de rares occasions, ses personnages ne suscitent pas d\u2019empathie. Le texte, fort peu charitable, nous tient \u00e0 l\u2019\u00e9cart d\u2019eux, appelle de notre part une lecture rapide, en survol, capable de distinguer les ridicules des uns et des autres sans s\u2019y arr\u00eater. Cela pourrait \u00eatre un d\u00e9faut, une faiblesse, une facilit\u00e9, mais je ne crois pas que c\u2019en soit une ; c\u2019est au contraire ce qui autorise la production constante d\u2019un r\u00e9alisme fond\u00e9 sur ce que Vincent Berthelier nomme, \u00e0 propos de Houellebecq, des \u00ab effet[s] de \u201cbien vu\u201d \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> : le lecteur passe son temps \u00e0 se dire : \u00ab c\u2019est bien vu \u00bb, parce que le texte, lui, passe son temps \u00e0 ressaisir, \u00e0 condenser, \u00e0 exprimer synth\u00e9tiquement, des affects et des pr\u00e9-notions, bien amen\u00e9es et bien plac\u00e9es \u2013 et souvent \u00e0 coups de bons mots. C\u2019est pourquoi il ne faut pas compter sur Pourquoi l\u2019horizon\u2026<\/em> pour \u00e9branler nos certitudes ou r\u00e9former notre vision du monde et de la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine : la complicit\u00e9 que le livre tisse avec son lecteur repose plut\u00f4t sur une perp\u00e9tuelle confirmation. Une fois cela admis, on ne peut que trouver que le livre est efficace et se conforme avec brio \u00e0 son projet. Se dessine tout de m\u00eame une petite g\u00eane qui est d\u2019ordre politique : un tel dispositif, sans doute, peut parfois donner prise \u00e0 l\u2019accusation de flatter des id\u00e9es re\u00e7ues et d\u2019\u00eatre vaguement r\u00e9actionnaire<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Tr\u00e8s s\u00e9duisante est la mani\u00e8re inqui\u00e8te dont le texte, du d\u00e9but \u00e0 la fin, mobilise l\u2019imaginaire du grouillement, de l\u2019envahissement, de la fuite, de la porosit\u00e9 \u2013 sans qu\u2019on sache toujours bien dans quelle mesure, d\u2019ailleurs, cet imaginaire est celui du texte lui-m\u00eame, ou, peut-\u00eatre plus vraisemblablement, celui de ses personnages, envisag\u00e9s par le texte avec une saine distance (car ce sont les personnages par exemple, et non le dispositif textuel, qui se m\u00e9fient des immigr\u00e9s). Il y a beaucoup d\u2019animaux dans ce livre (une liste nous en est donn\u00e9e \u00e0 la fin, apr\u00e8s celle des personnages), et notamment beaucoup de petites bestioles : des papillons bruns qui d\u00e9ciment les g\u00e9raniums, des grosses mouches envahissantes, des asticots qui pullulent dans la poubelle ; il y a aussi le bruit du voisinage, contre lequel on n\u2019arrive pas \u00e0 se d\u00e9fendre ; il y a enfin ces fuites d\u2019eau, quand il pleut, qu\u2019on colmate comme on peut. Cet univers qui se voudrait en expansion (car \u00ab les extensions de Marie \/ ont donn\u00e9 des id\u00e9es \u00e0 d\u2019autres habitants \u00bb : tout le monde veut agrandir son chez-soi) se confronte vite \u00e0 ses fragilit\u00e9s et \u00e0 ses porosit\u00e9s. De tout cela na\u00eet comme une sourde angoisse \u2013 celle du d\u00e9litement, de la fissure ; et c\u2019est le texte lui-m\u00eame qui finit par exploser, \u00e0 la page 129. Le style sobre et racl\u00e9 des vers libres c\u00e8de d\u00e8s lors le pas \u00e0 une prose plus dense, plus organis\u00e9e et aussi plus oratoire, dans lequel se disent la folie (la logorrh\u00e9e d\u2019un Joseph hallucin\u00e9 qui ne reconna\u00eet plus sa femme) et la col\u00e8re (qui prend ici comme objet l\u2019abandon derri\u00e8re eux par les vacanciers de d\u00e9chets qui souillent les plages). Apparaissent un \u00ab je \u00bb et un \u00ab tu \u00bb qui brouillent l\u2019\u00e9nonciation plus qu\u2019ils ne la fixent, puisque bien s\u00fbr on ne saurait voir simplement derri\u00e8re eux l\u2019autrice et le lecteur, mais qui nous installent dans l\u2019ordre de la prof\u00e9ration. Plus encore qu\u2019ailleurs, dans ces derni\u00e8res pages, il est question d\u2019ordure, de salet\u00e9, d\u2019explosion \u2013 et d\u2019\u00ab univers en expansion \u00bb : de quoi conclure ce beau livre avec un puissant bouquet final (et \u00ab qui, \u00e0 part les chiens, n\u2019aime pas les feux d\u2019artifice ? \u00bb).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Le \u00ab roman-po\u00e8me \u00bb de Fabienne Yvert est un livre dr\u00f4le, caustique, r\u00e9jouissant \u2013 et en r\u00e9alit\u00e9 assez sombre. Accumulant les \u00ab effets de ‘bien vu’ \u00bb au service d’une \u00e9criture qui excelle \u00e0 rendre la sensation de l’envahissement et de la porosit\u00e9, le dispositif d\u00e9ploy\u00e9 dans Pourquoi l’horizon…<\/em> tisse avec son lecteur une complicit\u00e9 qui le plonge parfois dans le doute.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":170023,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1734],"tags":[],"staff":[2861],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-170021","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-doctrines","staff-jordi-brahamcha-marin","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n