{"id":169016,"date":"2022-11-24T20:00:06","date_gmt":"2022-11-24T19:00:06","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=169016"},"modified":"2022-11-24T20:01:50","modified_gmt":"2022-11-24T19:01:50","slug":"huachuca-le-poste-noir-de-toutes-les-batailles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/11\/24\/huachuca-le-poste-noir-de-toutes-les-batailles\/","title":{"rendered":"Huachuca : le poste noir de toutes les batailles"},"content":{"rendered":"\n
Une arm\u00e9e noire<\/em>, l\u2019ouvrage de Pauline Peretz, saisit Fort Huachuca, en Arizona, comme \u00e9picentre de la question militaire et raciale aux \u00c9tats-Unis. La p\u00e9riode analys\u00e9e (1941-1945) couvre la formation \u00e0 la guerre de divisions s\u00e9gr\u00e9g\u00e9es et r\u00e9serv\u00e9es aux Africains-Am\u00e9ricains mais command\u00e9e par des officiers blancs. Le lieu d\u2019entrainement, en vue d\u2019une hypoth\u00e9tique participation au combat, Fort Huachuca, est compl\u00e8tement r\u00e9am\u00e9nag\u00e9 et compl\u00e9t\u00e9 par un \u00e9tonnant dispositif de logistique militaire. Cependant son choix ob\u00e9it aux contraintes du racisme virulent qui subsiste vis-\u00e0-vis des hommes noirs et, dans ce contexte, le site quasi-d\u00e9sertique semble appropri\u00e9. Par ailleurs, ce fort fut aussi la base des troupes des \u00c9tats-Unis combattant les Indiens \u2014 Cochise n\u2019\u00e9tait pas loin \u2014 puis ensuite Pancho Villa. Cette fronti\u00e8re du Sud \u00e9tait id\u00e9ale pour constituer, avant m\u00eame la Guerre de S\u00e9cession,\u00a0 un th\u00e9\u00e2tre d\u2019op\u00e9rations en m\u00eame temps qu\u2019un incubateur d\u2019un contingent noir isol\u00e9 du reste de l\u2019arm\u00e9e blanche. En effet, il existait des Afro-am\u00e9ricains brevet\u00e9s de West Point, d\u00e8s la fin du XIX\u00e8me si\u00e8cle, mais interdits de tout commandement vis-\u00e0-vis des Blancs. C\u2019est le cas du colonel Charles Young, fils d\u2019esclaves, qui est affect\u00e9 en 1889 \u00e0 Fort Huachuca o\u00f9 il va int\u00e9grer r\u00e9giments noirs de cavalerie et d\u2019infanterie. Il participera \u00e0 la guerre hispano-am\u00e9ricaine \u2014 o\u00f9 il n\u2019est \u00ab pas g\u00eanant \u00bb d\u2019envoyer des Noirs car elle confronte l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine \u00e0 des \u00ab races inf\u00e9rieures \u00bb. En 1916, il se bat contre les soldats de Pancho Villa et rel\u00e8ve le 13\u00e8me<\/sup> r\u00e9giment de cavalerie mal en point face aux troupes du Mexique. Pauline Peretz dessine ce paysage de la grande fronti\u00e8re am\u00e9ricaine o\u00f9 les Afro-am\u00e9ricains trouvent une zone de semi-libert\u00e9 mais en \u00e9tant assujettis au r\u00f4le de protecteurs des nouveaux colons blancs. Ils deviennent les \u00ab Buffalo Soldiers \u00bb et vont garder cette appellation de l\u2019Ouest sauvage jusqu\u2019\u00e0 la fin de la s\u00e9gr\u00e9gation dans l\u2019arm\u00e9e en 1948. Cependant ces militaires noirs en uniformes de l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine la plupart du temps sont per\u00e7us comme une intol\u00e9rable pr\u00e9sence dans les \u00c9tats du Sud o\u00f9 les lois Jim Crow autorisent le lynchage et une discrimination humiliante.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est le cas durant la premi\u00e8re guerre mondiale o\u00f9, en 1917, un r\u00e9giment noir harcel\u00e9 par la police et la population de Houston se soul\u00e8ve et tue vingt Blancs. Parmi les \u00e9meutiers noirs, 18 furent pendus comme punition apr\u00e8s un jugement de la cour martiale. Pendant ce temps, la 93\u00e8me<\/sup> division d\u2019infanterie compos\u00e9e de Buffalo Soldiers s\u2019illustrait dans l\u2019Argonne <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. S\u2019il n\u2019est pas question ici de d\u00e9crire en d\u00e9tail l\u2019action des r\u00e9giments de la 93\u00e8me<\/sup> division avec l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise, quelques donn\u00e9es permettent d\u2019en appr\u00e9hender l\u2019ampleur. Un de ses r\u00e9giments\u00a0pr\u00e9sents en France, le 369\u00e8me<\/sup>, d\u00e9tient le record de dur\u00e9e pass\u00e9e en premi\u00e8re ligne parmi tous les r\u00e9giments am\u00e9ricains, avec 191 jours, et, supr\u00eame r\u00e9compense, ses soldats, qui furent surnomm\u00e9s \u00ab Hellfighters \u00bb, re\u00e7oivent 68 croix de guerre, 21 Distinguished Service Cross et une Distinguished Service medal. Ces soldats afro-am\u00e9ricains ont fini par \u00eatre plac\u00e9s sous commandement fran\u00e7ais et int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 la 157\u00e8me<\/sup> Division d\u2019Infanterie. Son chef d\u00e9clara : \u00ab Pendant sept mois nous avons v\u00e9cu comme des fr\u00e8res d\u2019armes, partageant les m\u00eames travaux, les m\u00eames fatigues, les m\u00eames dangers ; c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te nous avons particip\u00e9 \u00e0 la grande bataille de Champagne, qui fut couronn\u00e9e par une prodigieuse victoire. La 157\u00e8me<\/sup>division n\u2019oubliera jamais l\u2019irr\u00e9sistible ru\u00e9e, la pression h\u00e9ro\u00efque des troupes noires am\u00e9ricaines (\u2026). \u00bb. Les quatre r\u00e9giments de la 93\u00e8me<\/sup> division eurent 584 tu\u00e9s et 2 582 bless\u00e9s, ce qui repr\u00e9sente 32 % de son effectif. En d\u00e9cembre 1918, lorsque les quatre r\u00e9giments reconstituent la 93\u00e8me<\/sup> division, ils adoptent alors un insigne divisionnaire repr\u00e9sentant un casque Adrian bleu clair rappelant leur participation \u00e0 la Premi\u00e8re Guerre mondiale avec l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise. Cet engagement au combat d\u2019Afro-am\u00e9ricains dans la guerre de 14-18 est une r\u00e9volution car la doctrine d\u2019emploi des forces de l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine les rel\u00e9guait \u00e0 des fonctions de services, de g\u00e9nie ou de porteurs. Lorsque P\u00e9tain exige des Am\u00e9ricains des combattants, les r\u00e9giments noirs, dont l\u2019effectif vient principalement des villes et de l\u2019Est am\u00e9ricain, s\u2019av\u00e8rent d\u2019un bon niveau et aptes \u00e0 la bataille rapidement. Cependant ils seront priv\u00e9s de d\u00e9fil\u00e9 sur les Champs-\u00c9lys\u00e9es et la promotion de nouveaux officiers noirs va \u00eatre frein\u00e9e \u00e0 la suite de ce conflit mondial.<\/p>\n\n\n\n En effet la discrimination de la color line<\/em> perdure pour les v\u00e9t\u00e9rans de retour d\u2019Europe. Pauline Peretz montre bien comment les penseurs Afro-am\u00e9ricains de la lib\u00e9ration, de Booker T. Washington <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00e0 W.E.B. Du Bois <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, en passant par Frazier, seront de ce fait partag\u00e9s entre la tentation de faire la preuve du patriotisme ultime du champ de bataille et la conviction qu\u2019ils seront toujours oubli\u00e9s apr\u00e8s la victoire. \u00c0 la page 69 d\u2019Une Arm\u00e9e noire<\/em>, ce dilemme r\u00e9inscrit dans l\u2019institution militaire\u00a0est bien explicit\u00e9 : \u00ab Deux facettes de la r\u00e9ponse \u00e0 donner au racisme de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine s\u2019opposent ici <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, \u00e0 l\u2019image du diff\u00e9rend, structural pour la communaut\u00e9 depuis le d\u00e9but du si\u00e8cle,\u00a0 entre un Booker T. Washington \u00ab accomodationniste \u00bb et gradualiste et un W.E.B. Du Bois radical et favorable \u00e0 l\u2019obtention imm\u00e9diate de l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 des droits civiques \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Am\u00e9rique a eu besoin d\u2019une l\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re \u00e0 ses marches avec les premiers Buffalo Soldiers, de domestiques et d\u2019auxiliaires au pays et en 1914-1918, mais se trouve contrainte de se plier au rejet sans fards des soldats noirs par le racisme qui, parti de la Dixie line<\/em>, s\u2019est impos\u00e9 \u00e0 Washington et \u00e0 l\u2019\u00c9tat-major. L\u2019exp\u00e9rience fran\u00e7aise d\u2019int\u00e9gration dans une division blanche et de participation \u00e0 la bataille, loin d\u2019\u00eatre dupliqu\u00e9e aux \u00c9tats-Unis, va \u00eatre refoul\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n La p\u00e9riode 1941-1945 qui s\u2019ouvre avec la base d’entra\u00eenement pour Afro-am\u00e9ricains du poste de Huachaca tente d’absorber ces contradictions, de les occulter et de les surmonter tout \u00e0 la fois. L\u2019int\u00e9r\u00eat de ce livre est de montrer la cartographie de la gestion politique et militaire d\u2019une concentration d\u2019hommes \u00e0 la fois \u00e9loign\u00e9s de leur environnement habituel et plac\u00e9s d\u2019abord en situation de nouvelle vuln\u00e9rabilit\u00e9. Les premi\u00e8res recrues qui arrivent \u00e0 Huachuca en 1941, pour former la nouvelle 93\u00e8me<\/sup> division (pendant l\u2019ann\u00e9e 1942) <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, sont destin\u00e9es \u00e0 faire la fiert\u00e9 de la nation noire. Pour les accueillir quelques anciens Afro-Am\u00e9ricains qui sont pass\u00e9s par la cavalerie et l\u2019infanterie du front pionnier, poss\u00e9dant souvent plus de 25 ans de service, facilitent \u00e0 premi\u00e8re vue la d\u00e9couverte du monde \u00e9trange de l\u2019Arizona. Mais les h\u00f4tes noirs n\u2019ont pas le droit au commandement et vont \u00eatre cantonn\u00e9s \u00e0 des activit\u00e9s sociales ou d\u2019intendance. L\u2019\u00c9tat-major persiste, malgr\u00e9 l\u2019insistance de Roosevelt, \u00e0 maintenir la s\u00e9gr\u00e9gation des r\u00e9giments afro-am\u00e9ricains mais en les pla\u00e7ant sous commandement d\u2019officiers forc\u00e9ment blancs, \u00e2g\u00e9s, et originaires du Sud des \u00c9tats-Unis o\u00f9 la guerre de S\u00e9cession n\u2019est pas oubli\u00e9e. Pour ces grad\u00e9s blancs, d\u2019autant plus s\u2019ils sont racistes, ces affectations dans des unit\u00e9s noires sont consid\u00e9r\u00e9es comme un d\u00e9shonneur. Certains d\u2019entre eux seront pourtant exfiltr\u00e9s de Huachaca pour des commandements chez les \u00ab Blancs \u00bb. Outre cette frustration d\u2019une hi\u00e9rarchie confi\u00e9e \u00e0 des officiers souvent injurieux avec leurs hommes de \u00ab couleur \u00bb, les recrues sont d\u00e9valoris\u00e9es par les tests de s\u00e9lection et de qualification, issus pour leur part du volet technocratique et moderniste de l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine. \u00c0 la diff\u00e9rence des fantassins de 1914-1918, les nouveaux soldats qui affluent dans ce bout de l\u2019Am\u00e9rique ne sont pas homog\u00e8nes, viennent davantage du monde rural et ne partagent pas tous le patriotisme martial pr\u00f4n\u00e9 par les organisations d\u2019avancement des gens de couleur. Pour celles-ci, les soldats noirs doivent mener un double combat : contre le racisme hitl\u00e9rien \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur et la s\u00e9gr\u00e9gation \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Ce noble message est brouill\u00e9 pour ceux qui souffrent de la crise \u00e9conomique qui touche particuli\u00e8rement les Afro-am\u00e9ricains. Parmi eux, certains sont de plus en plus sensibles \u00e0 la position du parti communiste am\u00e9ricain qui, depuis 1928, consid\u00e8re que la supr\u00e9matie blanche est l\u2019une des modalit\u00e9s de la domination capitaliste <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Beaucoup, parmi les plus instruits de ceux qui s\u2019engagent, le font pour la solde qui permet de quitter les petits boulots et surtout d\u2019envoyer r\u00e9guli\u00e8rement de l\u2019argent \u00e0 des parents qui meurent faute de pouvoir payer m\u00e9decins ou m\u00e9dicaments. Les soldats \u00e0 fort Huachuca disposent des infrastructures d\u2019une ville mod\u00e8le avec h\u00f4pital et prison. Mais l\u00e0 aussi existe une rigoureuse s\u00e9gr\u00e9gation et les Noirs ne doivent pas p\u00e9n\u00e9trer dans la partie blanche du camp. \u00c0 l\u2019h\u00f4pital, une bonne partie des patients arrive en raison des conditions tr\u00e8s dures de l\u2019entrainement au soleil d\u2019Arizona et des violences psychologiques de l\u2019encadrement blanc. Le haut commandement du camp va laisser les m\u00e9decins noirs venus du civil g\u00e9rer l\u2019h\u00f4pital <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> noir <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans une lettre anonyme au conseiller civil noir du Secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat \u00e0 la guerre, un officier afro-am\u00e9ricain employ\u00e9 \u00e0 la prison <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/sup>d\u00e9crit la situation en 1942 :\u00a0\u00ab Fort Huachuca est un crime contre la race noire. Isol\u00e9, lugubre, raciste, il n\u2019y a pas \u00e0 s\u2019\u00e9tonner que nombreux soient ceux qui perdent leur esprit ici. Notre condition \u00e0 Huachuca est la preuve \u00e9vidente que nous, les Noirs, on nous tient pour faibles, impuissants, et que nous ne sommes pas d\u00e9sir\u00e9s \u00bb. Au fur et \u00e0 mesure que les deux divisions triangulaires (avec trois r\u00e9giments) se forment, avec une mont\u00e9e dans les \u00e9chelons des officiers afro-am\u00e9ricains, les tensions avec leurs homologues blancs s\u2019accentuent. Certains acquis dans la r\u00e9activation de la 93\u00e8me<\/sup> division ont \u00e9t\u00e9 possibles, par le concours mesur\u00e9 de quelques chefs blancs et du commandant du camp s\u2019engageant dans le d\u00e9veloppement de la responsabilit\u00e9 propre <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span> des Afro-Am\u00e9ricains. Cette avanc\u00e9e est limit\u00e9e du fait des h\u00e9sitations du Grand Quartier G\u00e9n\u00e9ral et des officiers sup\u00e9rieurs blancs en place \u00e0 Huachuca \u00e0 envoyer au combat <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span> cette unit\u00e9 jadis prestigieuse.<\/p>\n\n\n\n Humiliations, discriminations, atermoiements avivent l\u2019irritation devant les in\u00e9galit\u00e9s de traitement selon la color line<\/em>. Peu \u00e0 peu, avec le d\u00e9ploiement exceptionnel de formation du contingent \u2014 en particulier les nombreux illettr\u00e9s \u2014, gr\u00e2ce aux militantes de couleur engag\u00e9es comme auxiliaires de l\u2019arm\u00e9e <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span> et la cr\u00e9ation d\u2019un v\u00e9ritable complexe <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span> de distraction et de loisir destin\u00e9 \u00e0 amortir l\u2019impatience des r\u00e9sidents quasi permanents de la cit\u00e9 martiale de l\u2019Arizona, un statu quo<\/em> racial et militaire se dessine \u00e0 Fort Huachuca. Mais il est tr\u00e8s fragile tant l\u2019isolement du camp et sa taille, avec au moins 14\u00a0000 fantassins en rotation, confronte la vie quotidienne des Afro-am\u00e9ricains transplant\u00e9s \u00e0 la vindicte des citoyens de l\u2019Arizona et \u00e0 la rapacit\u00e9 des prox\u00e9n\u00e8tes et des prostitu\u00e9es qui veulent saisir l\u2019opportunit\u00e9 du c\u00e9libat de masse. Plus de la majorit\u00e9 des effectifs des soldats est affect\u00e9e de maladies v\u00e9n\u00e9riennes graves. Beaucoup sont arriv\u00e9s malades et la propagande contre les rumeurs et contre la syphilis couvre d\u2019affiches les \u00ab mess \u00bb et les lieux de rencontre du Fort \u00e9tendu \u2014 on en trouvera des exemples dans la tr\u00e8s riche iconographie rassembl\u00e9e dans ce livre. Le colonel Hardy, responsable du fonctionnement de la base,\u00a0 doit donc g\u00e9rer l\u2019interdiction des permissions <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span> dans la capitale de l\u2019Arizona comme l\u2019exode du plaisir vers le Mexique voisin, refuge de tous ceux qui veulent s\u2019affranchir des lois Jim Crow faisant de la vie des Noirs un enfer. Il y r\u00e9ussit en contrevenant aux r\u00e8gles de l\u2019US Army sur la prostitution aupr\u00e8s des installations militaires et en s\u2019effor\u00e7ant, avec les auxiliaires f\u00e9minines noires de haut niveau et l\u2019h\u00f4pital, d\u2019introduire plus de s\u00e9curit\u00e9 des relations sexuelles et d\u2019orienter les soldats vers des d\u00e9rivatifs.<\/p>\n\n\n\n En arri\u00e8re-plan, rappelle Pauline Peretz, jamais le risque d\u2019une mutinerie n\u2019a \u00e9t\u00e9 aussi \u00e9lev\u00e9 avec une telle concentration d\u2019Afro-am\u00e9ricains peu \u00e0 peu entra\u00een\u00e9s, nourris et soign\u00e9s mais expos\u00e9s \u00e0 des discriminations criantes. Le club des officiers, \u00e0 l\u2019origine mixte, va \u00eatre s\u00e9gr\u00e9g\u00e9 et l\u2019arriv\u00e9e d\u2019une nouvelle \u00e9quipe d\u2019officiers sup\u00e9rieurs blancs avec le passage en formation de la 92\u00e8me<\/sup> division ne va pas faciliter la coh\u00e9sion entre officiers interm\u00e9diaires. \u00c0 la t\u00eate de la 92\u00e8me<\/sup>, le g\u00e9n\u00e9ral Almond qui a particip\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re guerre mondiale est inquiet de la capacit\u00e9 de ses troupes noires d\u2019\u00eatre au niveau. Ses officiers venant du Sud <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span> des \u00c9tats-Unis usent d\u2019un langage insultant et n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 frapper les soldats. Chaque r\u00e9giment recr\u00e9e des discriminations et des humiliations sous le commandement d\u2019Almond. Les inspections venues de Washington ne peuvent que mesurer l\u2019antagonisme racial et la d\u00e9gradation du statu quo<\/em> que le colonel Hardy avait malais\u00e9ment et sans enthousiasme construit. \u00ab Deux ordres raciaux rentrent en concurrence : celui qu\u2019Almond a apport\u00e9 des camps du Sud dans lequel les Africains-Am\u00e9ricains se voient rappel\u00e9 la place inf\u00e9rieure que leur a assign\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 sudiste avant-guerre et o\u00f9 toute approche de l\u2019\u00e9galit\u00e9 est vue comme une menace qui doit \u00eatre contr\u00e9e par l\u2019introduction de nouvelles r\u00e9glementations\u00a0 et des mesures vexatoires ; et le statu quo<\/em> racial issu d\u2019un an de n\u00e9gociation entre Hardy, les officiers noirs affect\u00e9s au fort de fa\u00e7on permanente et les hommes de la 93\u00e8me<\/sup> division\u2026 <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb D\u2019une certaine fa\u00e7on, ce livre construit une s\u00e9dimentation de topiques, de l\u2019h\u00f4pital au district des plaisirs, en traversant ce feuilletage de la c\u00e9sure br\u00fblante de la color line<\/em>. Celle-ci n\u2019est pas seulement le fantasme de la supr\u00e9matie de blanche dont l\u2019autre face est la terreur face au sexe noir, mais aussi, comme le formulait le parti communiste am\u00e9ricain, le m\u00e9canisme de perp\u00e9tuation\u00a0 de l\u2019arm\u00e9e de r\u00e9serve du capitalisme arri\u00e9r\u00e9 du Sud.<\/p>\n\n\n\n En 1941, et en gros jusqu\u2019en 1950, la culture du coton repose sur la main d\u2019\u0153uvre noire dans la ceinture de l\u2019or blanc qui profite aux Blancs. Ce n\u2019est qu\u2019en 1950 que commence la m\u00e9canisation de la r\u00e9colte du coton. Lors des campagnes cotonni\u00e8res, un besoin de travailleurs se manifeste et Huachaca est sollicit\u00e9 par le patronat et les puissants \u00e9lus de l\u2019\u00c9tat d\u2019Arizona. C\u2019est \u00e0 partir des ann\u00e9es 1920 que s\u2019affirme le mod\u00e8le \u00e9conomique structur\u00e9 autour des 5 \u00ab C \u00bb historiques de l\u2019\u00c9tat d\u2019Arizona : citrus<\/em> (agrumes), cotton<\/em> (coton), cattle<\/em> (b\u00e9tail), copper<\/em> (cuivre) et climate<\/em> (climat) (Sheridan, 2012).<\/p>\n\n\n\n Les repr\u00e9sentants de l\u2019Arizona se sont battus en 1941 aupr\u00e8s de Washington pour la localisation et l\u2019isolation de la base d’entra\u00eenement de l\u2019arm\u00e9e noire, mais en exigeant des contreparties d\u2019investissement f\u00e9d\u00e9ral. Ce sera fait avec la construction de cinq a\u00e9roports militaires et l\u2019implantation d\u2019industries de guerre <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> (des pneus aux avions <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>). Avec l\u2019expansion rapide du complexe militaro-industriel au d\u00e9but de la Seconde guerre mondiale, la demande de coton explose mais les planteurs de coton voient l\u2019offre de travail se contracter avec, d\u2019une part la mobilisation, et d\u2019autre part les nouvelles industries <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span> de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n Pauline Peretz \u00e0 travers le chapitre Une \u00ab plantation \u00bb<\/em>, comme dans les autres parties de son travail, m\u00e8ne une sociologie de la d\u00e9cision qui joue sur toutes des \u00e9chelles de son processus. Devant le refus des exploitants agricoles de payer mieux les cueilleurs de coton, le gouverneur de l\u2019\u00c9tat d\u2019Arizona, Osborn, obtient du Secr\u00e9taire \u00e0 la guerre et du chef d\u2019\u00c9tat-major que les hommes de la 93\u00e8me<\/sup>division participent \u00e0 la r\u00e9colte <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En plein conflit mondial, alors que la dynamique du New Deal laissait entrevoir de nouveaux rapports au travail, la politique de l\u2019\u00c9tat et de ses \u00e9lites blanches impose la r\u00e9p\u00e9tition des sch\u00e9mas d\u2019exploitation raciste \u00e0 des militaires am\u00e9ricains, du fait de la color line<\/em>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019arm\u00e9e noire<\/em>, par le fruit de la collecte de documents, retrace les positions de la haute hi\u00e9rarchie militaire am\u00e9ricaine quant \u00e0 l\u2019emploi des soldats noirs. Au plus haut sommet, le pr\u00e9jug\u00e9 sur la fain\u00e9antise et la l\u00e2chet\u00e9 des Africains-Am\u00e9ricains perdure et l\u2019\u00e9trange conviction que les Blancs du Sud connaissent mieux les noirs et le traitement qui leur correspond. Les deux divisions All Black se battront, l\u2019une dans le Pacifique, l\u2019autre sur la ligne gothique en Italie. D\u00e9fections, mutineries, d\u00e9sertions \u2014 sans que les taux ne d\u00e9passent ceux des autres troupes \u2014 vont venir au secours des hypoth\u00e8ques qui pesaient sur cette \u00ab exp\u00e9rience d\u2019int\u00e9gration \u00bb <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span> de Fort Huachaca. Les r\u00e9giments de ces divisions afro-am\u00e9ricaines qui seront r\u00e9ins\u00e9r\u00e9s dans d\u2019autres ensembles militaires avec des combattants blancs vont se r\u00e9v\u00e9ler courageux et efficaces. La ranc\u0153ur de la discrimination et la conflictualit\u00e9 entre officiers de chaque c\u00f4t\u00e9 de la color line \u00e9taient amoindries d\u00e8s que le cadre uniforme d\u2019une arm\u00e9e nationale agr\u00e9geait Noirs et Blancs.<\/p>\n\n\n\n Il ne faudrait pas d\u00e9duire de cette plong\u00e9e dans la complexit\u00e9 des questions que l\u00e8ve Fort Huachaca que les autres arm\u00e9es, \u00e0 commencer par la fran\u00e7aise,\u00a0 ne sont pas concern\u00e9es par la d\u00e9formation id\u00e9ologique et les aberrations de l\u2019institution militaire par rapport aux relations raciales. En France, la Force noire est pr\u00e9sent\u00e9e par le colonel Mangin comme un r\u00e9servoir d\u00e9mographique que l\u2019Empire colonial offrirait aux guerres europ\u00e9ennes. Certains g\u00e9n\u00e9raux manifestent des r\u00e9ticences vis-\u00e0-vis de cette masse de couleur. Galli\u00e9ni pense \u00e9trangement que les Merina des Madagascar ne sont pas une race guerri\u00e8re, tandis que Leclerc, en Afrique, pr\u00e9f\u00e8re les Saras \u00e0 d\u2019autres ethnies. Les repr\u00e9sentations des tirailleurs coloniaux\u00a0\u2014\u00a0jamais int\u00e9gr\u00e9s dans des unit\u00e9s m\u00e9canis\u00e9es \u2014 furent ambivalentes et contradictoires. Si on loue leur courage, mais aussi leur bonne humeur et leur discipline, tout est fait pour isoler ces soldats (comme dans le poste de Huachaca) et leur \u00e9viter de fr\u00e9quenter chez les populations civiles. Ils \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme violents, forts consommateurs d’alcool \u2014 \u00e9trange vu la proportion de musulmans \u2014 et pr\u00e9dispos\u00e9s aux viols. Les soldats des troupes coloniales import\u00e9s en m\u00e9tropole furent ainsi cantonn\u00e9s dans des camps \u2014 en particulier celui de Fr\u00e9jus \u2014 o\u00f9 ils furent soigneusement encadr\u00e9s, surveill\u00e9s et \u00ab instruits \u00bb. Ils eurent souvent le sentiment d’\u00eatre l’objet d’injustices et de s\u00e9gr\u00e9gation : in\u00e9galit\u00e9s de solde, in\u00e9galit\u00e9 du r\u00e9gime des permissions (le retour au pays fut interdit), possibilit\u00e9s d’avancement tr\u00e8s limit\u00e9es avec la quasi-impossibilit\u00e9 d’acc\u00e9der au rang d’officier. Ce qui tranche avec l\u2019anciennet\u00e9 de la possibilit\u00e9 de l\u2019accession des Africains-Am\u00e9ricains \u00e0 West-Point et ensuite dans les unit\u00e9s All Black.<\/p>\n\n\n\n La soci\u00e9t\u00e9 militaire est le r\u00e9v\u00e9lateur de la structure d\u2019une nation et condense son histoire, pour les \u00c9tats-Unis comme pour la France. \u00ab L\u2019arm\u00e9e noire \u00bb tricolore reste donc \u00e0 \u00e9crire. La guerre est le plus puissant des transformateurs. Elle a permis avec la conscription des Blancs, et en particulier la mort \u00e0 la bataille des salari\u00e9s de niveau interm\u00e9diaire, l\u2019acc\u00e8s des Noirs \u00e0 des emplois mieux form\u00e9s. C\u2019est le cas \u00e0 Philadelphie o\u00f9 la Philadelphia Transportation Company commence \u00e0 permettre aux Africains-Am\u00e9ricains de travailler aux \u00e9chelons interm\u00e9diaires. Face \u00e0 la menace de gr\u00e8ve des travailleurs blancs irrit\u00e9s de cette arriv\u00e9e des Noirs, l\u2019arm\u00e9e r\u00e9pliqua en les mena\u00e7ant de suspendre leur sursis (Collins, 2001). La seconde guerre mondiale, qui bouleverse la structure \u00e9conomique et la g\u00e9ographie de l\u2019Am\u00e9rique, changera la situation \u00e9conomique des Africains-Am\u00e9ricains plus vite que leur statut civique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Le livre de Pauline Peretz Une arm\u00e9e noire<\/em>, par le fruit de la collecte de documents, retrace les positions de la haute hi\u00e9rarchie militaire am\u00e9ricaine quant \u00e0 l\u2019emploi des soldats noirs \u00e0 partir du cas de Fort Huachuca, en Arizona. Une lecture sign\u00e9e Olivier Vall\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":169018,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1732],"tags":[],"geo":[522],"class_list":["post-169016","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-guerre","staff-olivier-vallee","geo-afriques-subsahariennes"],"acf":[],"yoast_head":"\n