{"id":168808,"date":"2022-11-24T13:19:28","date_gmt":"2022-11-24T12:19:28","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=168808"},"modified":"2022-11-26T17:28:35","modified_gmt":"2022-11-26T16:28:35","slug":"dompter-le-golem-du-mondialisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/11\/24\/dompter-le-golem-du-mondialisme\/","title":{"rendered":"Penser la sortie du mondialisme"},"content":{"rendered":"\n
L’opposition entre le mondial et le national est devenue si autocentr\u00e9e ces derni\u00e8res d\u00e9cennies qu’il est parfois difficile de se rappeler qu’il existe d’autres alternatives. Pourtant, au milieu du XXe si\u00e8cle, deux penseurs issus de milieux politiques tr\u00e8s diff\u00e9rents ont trouv\u00e9 leur voie vers une g\u00e9ographie politique alternative \u2014 ni mondiale, ni nationale. M\u00eame si beaucoup a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit sur eux, ils ont rarement, voire jamais, \u00e9t\u00e9 mis en conversation. Il s’agit de Karl Polanyi et de Carl Schmitt. La raison pour laquelle ils sont si rarement associ\u00e9s est en partie due \u00e0 ce que leurs visions politiques semblent incompatibles et irr\u00e9conciliables. Polanyi, n\u00e9 \u00e0 Vienne en 1886, a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme un critique du n\u00e9olib\u00e9ralisme avant la lettre, lib\u00e9ral dans ses premi\u00e8res ann\u00e9es. Il connut un virage vers la social-d\u00e9mocratie dans ses derni\u00e8res d\u00e9cennies. Schmitt, n\u00e9 deux ans apr\u00e8s Polanyi dans une petite ville de l’Ouest de l’Allemagne, avait sa carte au parti nazi d\u00e8s 1933 et resta conservateur jusqu’\u00e0 la fin de sa longue vie, en 1985.<\/p>\n\n\n\n
Le texte qui suit tente de tracer une voie \u00e0 travers leurs propositions \u00e9tonnamment parall\u00e8les pour une sortie du mondialisme et leur rejet commun de ce que Polanyi appelle le \u00ab capitalisme universel \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il s\u2019agit principalement d’une enqu\u00eate sur leur utilisation des m\u00e9taphores \u2014 en particulier celles de l’homme-machine, du L\u00e9viathan et du golem. Comme nous le verrons, c’est dans leur r\u00e9flexion sur l’interface entre l’humain et la technologie que se trouve le germe de la g\u00e9ographie politique alternative que chacun d’eux propose.<\/p>\n\n\n\n Au milieu du XXe si\u00e8cle, deux penseurs issus de milieux politiques tr\u00e8s diff\u00e9rents ont trouv\u00e9 leur voie vers une g\u00e9ographie politique alternative \u2014 ni mondiale, ni nationale.<\/p>Quinn Slobodian<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Commen\u00e7ons par la m\u00e9taphore la plus c\u00e9l\u00e8bre de Polanyi, une m\u00e9taphore si r\u00e9ussie qu’elle a impr\u00e9gn\u00e9 le sens commun jusqu\u2019\u00e0 faire dispara\u00eetre la connaissance de son auteur : celle du \u00ab march\u00e9 autor\u00e9gulateur \u00bb. Polanyi commence \u00e0 l\u2019utiliser dans les ann\u00e9es 1940, peut-\u00eatre inspir\u00e9 par les travaux de son fr\u00e8re, Michael Polanyi, un chimiste et pionnier du n\u00e9olib\u00e9ralisme qui affectionnait les analogies entre les soci\u00e9t\u00e9s capitalistes et les syst\u00e8mes hom\u00e9ostatiques fond\u00e9s sur des connaissances tacites. Le d\u00e9ploiement par Karl Polanyi de la m\u00e9taphore du \u00ab march\u00e9 autor\u00e9gulateur \u00bb est subtil. Il passe par un triple mouvement qu\u2019on pourrait r\u00e9sumer \u00e0 peu pr\u00e8s comme suit : premi\u00e8rement, la discipline de l’\u00e9conomie pr\u00e9suppose un march\u00e9 autor\u00e9gulateur qui recherche l’\u00e9quilibre et une correspondance parfaite entre l’offre et la demande r\u00e9gul\u00e9e par le m\u00e9canisme des prix. Il reconna\u00eet qu’il s’agit d’une fiction \u2014 une conjecture au sein d’un champ \u00e9pist\u00e9mologique sp\u00e9cifique \u2014 celui de l’\u00e9conomie n\u00e9oclassique. La deuxi\u00e8me \u00e9tape de Polanyi consiste \u00e0 d\u00e9masquer cette fiction. Il a observ\u00e9 de fa\u00e7on c\u00e9l\u00e8bre que \u00ab le laissez-faire \u00e9tait planifi\u00e9 \u00bb, que les institutions sont toujours n\u00e9cessaires au capitalisme, que les march\u00e9s sont toujours \u00ab int\u00e9gr\u00e9s \u00bb et que les march\u00e9s autor\u00e9gulateurs ne peuvent \u00eatre qu’un fantasme \u2014 sans quoi l’humanit\u00e9 serait r\u00e9duite en poussi\u00e8re \u2014, que, donc, la poigne de fer de la conqu\u00eate violente accompagne la cr\u00e9ation de nouveaux march\u00e9s, etc. <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Une grande partie de l’importante recherche effectu\u00e9e dans le domaine de la sociologie \u00e9conomique et de l’histoire globale du capitalisme travaille en fait sur le substrat cr\u00e9\u00e9 par ce deuxi\u00e8me mouvement : d\u00e9masquer la fiction du march\u00e9 autor\u00e9gulateur. Mais Polanyi con\u00e7oit encore une troisi\u00e8me \u00e9tape : la fiction a des effets r\u00e9els. Comme le dit Polanyi lui-m\u00eame, cit\u00e9 par Gareth Dale dans sa biographie intellectuelle : \u00ab C’est un monde spectral dans lequel les spectres sont r\u00e9els. <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb En d\u2019autres termes : la tentative m\u00eame de r\u00e9aliser cette conjecture fantaisiste finit par transformer toutes nos vies <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n Mais il y a quelque chose d’insatisfaisant dans la mani\u00e8re dont se d\u00e9ploient les discours autour du march\u00e9 autor\u00e9gulateur. Ils tendent \u00e0 une sorte de circularit\u00e9 et \u2014 comme l’ont soulign\u00e9 certains critiques \u2014 courent le risque de r\u00e9ifier la division m\u00eame que Polanyi cherche \u00e0 d\u00e9faire <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Que se passe-t-il, donc, si nous nous lan\u00e7ons \u00e0 la recherche d\u2019autres m\u00e9taphores polanyiennes ? <\/p>\n\n\n\n L’une d’entre elles saute aux yeux : celle du golem et les m\u00e9taphores connexes du g\u00e9ant, de l’automate et de l’homme-machine. Une ligne merveilleuse de Polanyi dans une lettre de 1960 capture en grande partie ce que cette m\u00e9taphore veut dire chez lui \u2014 et que je cherche \u00e0 d\u00e9velopper dans ce texte : \u00ab La b\u00e9n\u00e9diction et la mal\u00e9diction de la machine sont ce qui nous a mis sur cette route. Notre destin \u00e9tait de devenir une soci\u00e9t\u00e9 qui, gr\u00e2ce au pouvoir des machines, est devenue un g\u00e9ant, mais qui rend l’individu impuissant. <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u00ab <\/p>\n\n\n\n En pla\u00e7ant Polanyi aux c\u00f4t\u00e9s de Schmitt, on trouve quelque chose d’int\u00e9ressant. Tous deux utilisent la m\u00e9taphore du golem, mais de mani\u00e8re diff\u00e9rente. Schmitt a r\u00e9fl\u00e9chi au probl\u00e8me du golem par rapport \u00e0 l’\u00c9tat. Dans son livre de 1938 sur le L\u00e9viathan de Hobbes, il dit \u00e0 trois reprises qu’on craint souvent que le L\u00e9viathan de l’\u00c9tat ne devienne un \u00ab Moloch ou un Golem \u00bb ou \u00ab un Moloch tout exigeant ou un Golem tout pi\u00e9tinant \u00bb, comme il le dit \u00e0 un moment donn\u00e9 <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Polanyi, en revanche, pense le golem en relation avec le march\u00e9 et l’\u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n L’\u00c9tat et l’\u00e9conomie sont les deux sph\u00e8res que Schmitt et Polanyi consid\u00e8rent que le XIXe si\u00e8cle s’est employ\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er puis \u00e0 s\u00e9parer l’une de l’autre. Elles sont autrement connues par les cat\u00e9gories kantiennes et romaines que Schmitt utilise dans Le Nomos de la Terre<\/em> : celles de dominium<\/em> (la sph\u00e8re de la propri\u00e9t\u00e9 et de la possession) et d’imperium<\/em> (l’espace du gouvernement et de la souverainet\u00e9) <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. S’ils utilisent diff\u00e9remment la m\u00e9taphore du golem, leur g\u00e9ographie politique se retrouve curieusement dans un endroit tr\u00e8s similaire \u00e0 la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils craignent tous deux l’universalisme des \u00c9tats-Unis en tant que porteur de cet esprit de golem. Tous deux s’inqui\u00e8tent que les \u00c9tats-Unis soient une incarnation de l’homme-machine incarn\u00e9 et que leur conception globale de leur mandat dans le monde soit une chose contre laquelle il faut militer et dont il faut emp\u00eacher la r\u00e9alisation. Ils sont tous deux devenus des partisans de ce que nous pourrions appeler un plurivers <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Polanyi a baptis\u00e9 sa proposition \u00ab Dompter les Empires<\/em> \u00bb, dans le titre du livre qu’il proposa pour faire suite \u00e0 La Grande Transformation<\/em> ; Schmitt, quant \u00e0 lui, les a appel\u00e9s \u00ab grands espaces \u00bb (Gro\u00dfr\u00e4ume<\/em>) <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 la fin de la Seconde Guerre mondiale, Polanyi \u00e9crivait un article intitul\u00e9 \u00ab Capitalisme universel ou am\u00e9nagement du territoire ? \u00bb. Schmitt opposait quant \u00e0 lui \u00ab Les grands espaces \u00e0 l’universalisme \u00bb <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n S’ils utilisent diff\u00e9remment la m\u00e9taphore du golem, leur g\u00e9ographie politique se retrouve curieusement dans un endroit tr\u00e8s similaire \u00e0 la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils craignent tous deux l’universalisme des \u00c9tats-Unis en tant que porteur de cet esprit de golem. <\/p>Quinn Slobodian<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La m\u00e9taphore du golem, qui \u00e9tait avant tout un conte populaire juif au XIXe si\u00e8cle, \u00e9merge pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale. L’\u00e9rudite Maya Barzilai attribue sa popularit\u00e9 au roman intitul\u00e9 simplement Le Golem de Gustav Meyrink, qui s’est vendu \u00e0 pr\u00e8s de 200 000 exemplaires \u2014 \u00ab le Da Vinci Code de son \u00e9poque \u00bb \u2014 et \u00e0 la s\u00e9rie de films \u00e0 succ\u00e8s r\u00e9alis\u00e9s dans les studios allemands sur le m\u00eame th\u00e8me. Le point commun entre les textes \u00e9crits et les films, \u00e9crit-elle, est le motif du \u00ab protecteur fort se transformant en destructeur violent. <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb \u00c0 l’\u00e9poque, le sens courant de la m\u00e9taphore du golem est celui d’un mastodonte technologique dont les humains pensants ont perdu le contr\u00f4le. Apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, Polanyi \u00e9crit \u00e0 un cousin que \u00ab l’humanit\u00e9 est un golem qui fixe avec horreur son propre masque gel\u00e9, une \u00e2me tortur\u00e9e face \u00e0 la terrible machine \u00bb <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au fil des ans, il utilisera une m\u00e9taphore similaire pour d\u00e9crire le march\u00e9 de cette mani\u00e8re. La plus c\u00e9l\u00e8bre est peut-\u00eatre sa r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un \u00ab automate gargantuesque \u00bb dans le passage de La Grande Transformation<\/em> o\u00f9 il \u00e9crit que \u00ab le commerce mondial signifiait d\u00e9sormais au XIXe si\u00e8cle l’organisation de la vie sur la plan\u00e8te sous un march\u00e9 autor\u00e9gul\u00e9, comprenant le travail, la terre et l’argent, avec l’\u00e9talon-or comme gardien de cet automate gargantuesque. Les nations et les peuples n’\u00e9taient que des marionnettes dans ce spectacle qui \u00e9chappait totalement \u00e0 leur contr\u00f4le. <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb Dans un passage comme celui-ci, on voit clairement comment Polanyi saute all\u00e8grement entre les trois registres diff\u00e9rents que j’ai d\u00e9crits au d\u00e9but. Il s’agit d’une conjecture, mais aussi d’une conjecture r\u00e9elle, et qui, malgr\u00e9 son essence fantastique, produit un cataclysme r\u00e9el \u2014 pour reprendre un autre de ses termes favoris. L’\u00e9criture de Polanyi est la plus puissante lorsqu’elle montre avec vivacit\u00e9 les d\u00e9tails douteux du mouvement entre ces deux derniers registres : dans la volont\u00e9 de rendre le fantasme r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n\n\n Polanyi nous donne ici une autre prise pour son utilisation de la m\u00e9taphore. Dans sa description du colonialisme dans La Grande Transformation<\/em>, il \u00e9crit que \u00ab les indig\u00e8nes sont oblig\u00e9s de gagner leur vie en vendant leur travail… Ainsi, le colon peut d\u00e9cider de couper les arbres \u00e0 pain afin de cr\u00e9er une p\u00e9nurie alimentaire artificielle ou imposer une taxe \u00e0 l’indig\u00e8ne pour le forcer \u00e0 troquer son travail \u00bb. Il y voyait une continuit\u00e9 avec une \u00e8re ant\u00e9rieure de capitalisme, au d\u00e9but des temps modernes en Europe : \u00ab Ce que l’homme blanc peut encore pratiquer occasionnellement aujourd’hui dans des r\u00e9gions recul\u00e9es, \u00e0 savoir le d\u00e9mant\u00e8lement des structures sociales afin d’en extraire l’\u00e9l\u00e9ment travail, a \u00e9t\u00e9 fait au XVIIIe si\u00e8cle aux populations blanches par des hommes blancs \u00e0 des fins similaires. <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb Dans le colonialisme comme dans l’enclosure, Polanyi voyait un processus de d\u00e9sassemblage et de r\u00e9assemblage : une sorte de technochirurgie. \u00ab D\u00e9tacher l’homme du sol signifiait la dissolution du corps \u00e9conomique en ses \u00e9l\u00e9ments afin que chaque \u00e9l\u00e9ment puisse s’int\u00e9grer dans la partie du syst\u00e8me o\u00f9 il \u00e9tait le plus utile. <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb C’\u00e9tait litt\u00e9ralement la production d’une sorte d’humano\u00efde en mosa\u00efque.<\/p>\n\n\n\n Dans le colonialisme comme dans l’enclosure, Polanyi voyait un processus de d\u00e9sassemblage et de r\u00e9assemblage : une sorte de technochirurgie.<\/p>Quinn Slobodian<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Polanyi distingua sa propre vision de celle du L\u00e9viathan hobbesien d\u00e9crite par Schmitt. \u00ab La vision grotesque de l’\u00c9tat de Hobbes, \u00e9crit Polanyi, un L\u00e9viathan humain dont le vaste corps \u00e9tait constitu\u00e9 d’un nombre infini de corps humains, \u00e9tait \u00e9clips\u00e9e par la construction ricardienne du march\u00e9 du travail : un flux de vies humaines dont l’offre \u00e9tait r\u00e9gul\u00e9e par la quantit\u00e9 de nourriture mise \u00e0 leur disposition. <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb Le golem ricardien \u00e9clipse le L\u00e9viathan hobbesien parce que l’\u00c9tat n’est qu’un segment du territoire mondial alors que le golem ricardien en avale la totalit\u00e9. Il est compos\u00e9 d’\u00e9l\u00e9ments humains provenant de toute la surface habitable du monde. La notion d\u2019\u00e9chelle est ici essentielle, car elle attire l’attention sur la question de savoir comment on contr\u00f4le le golem. En fait, on peut comprendre l’ensemble du projet politique de Polanyi autour de cette question : comment dompter le golem. J’utilise le terme \u00ab dompter \u00bb \u00e0 bon escient. Son d\u00e9sir n’est pas de le tuer ou de l\u2019abattre. M\u00eame si on consid\u00e8re le golem ou l’automate autor\u00e9gulateur comme \u00ab la dimension \u00e9conomique \u00bb \u2014 au sens \u00e9troitement n\u00e9oclassique \u2014, il ne s\u2019agit pas de quelque chose que Polanyi voudrait voir dispara\u00eetre de la terre. Une mani\u00e8re de m\u00e9juger Polanyi est en effet de vouloir comprendre les imaginaires \u00e9conomiques politiques en termes binaires et aust\u00e8res : soit la marchandisation de tout, soit la d\u00e9marchandisation de tout. En fait, Polanyi \u00e9tait plut\u00f4t favorable \u00e0 la marchandisation de certaines choses, mais pas de toutes \u2014 pas la terre, pas le travail et pas l’argent. <\/p>\n\n\n\n Le golem de la logique de marchandisation et son hypertrophie grotesque furent l’objet d’un engagement frustr\u00e9 de toute une vie pour Polanyi. \u00c0 quel moment devenait-on trop gros ? Quelles \u00e9taient les limites du march\u00e9 ? Qu’est-ce qui pouvait \u00eatre absorb\u00e9 dans l’assemblage monstrueux du corps du golem du march\u00e9 et qu’est-ce qui ne le pouvait pas ? Qu’est-ce qui ne doit pas l’\u00eatre ? Comment emp\u00eacher l’automate de se d\u00e9faire des liens de ses ma\u00eetres humains ? <\/p>\n\n\n\n Il finit par trouver deux solutions de base. La premi\u00e8re consistait \u00e0 donner un esprit au golem. La qualit\u00e9 contre-intuitive de l’\u00e9criture de Polanyi juste apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale s\u2019exprime dans la force avec laquelle il s’oppose \u00e0 la l\u00e9onisation de la classe ouvri\u00e8re. Pourquoi \u00e9tait-il sceptique quant \u00e0 la sagesse des travailleurs ? Avant tout, ils avaient march\u00e9 joyeusement dans la guerre. L’internationalisme socialiste s’\u00e9tait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00eatre un tigre de papier. Au lendemain de la Grande Guerre, Polanyi est arriv\u00e9 \u00e0 la conclusion que ce sont les travailleurs \u00ab intellectuels \u00bb et non les travailleurs manuels qui doivent constituer la classe politique clef. D’une part, leur travail est plus \u00e9prouvant. \u00ab Le travail physique \u00bb, \u00e9crit-il en 1919, \u00ab transforme le corps humain en machine, et un tel travail ne doit pas \u00eatre id\u00e9alis\u00e9, mais aboli. <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb Le travail intellectuel, en revanche, est \u00ab le travail le plus \u00e9puisant, le plus atroce et le plus productif. \u00bb En fin de compte, le travail intellectuel est \u00e9galement plus important que le travail manuel : il est \u00ab l’organisateur et le directeur de tous les autres types de travail, l’initiateur et le garant de la productivit\u00e9 de toutes les autres formes de travail. \u00bb Ce sont les \u00ab entrepreneurs, les industriels et les marchands \u00bb qui ont imagin\u00e9 de nouvelles fa\u00e7ons de mobiliser les ressources humaines, d’organiser l’action collective et de produire des r\u00e9sultats sociaux <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce sont les v\u00e9ritables figures prom\u00e9th\u00e9ennes du corps politique \u2014 c’est elles que Polanyi entend devoir courtiser pour tout projet politique r\u00e9ussi.<\/p>\n\n\n\n Le golem de la logique de marchandisation et son hypertrophie grotesque furent l’objet d’un engagement frustr\u00e9 de toute une vie pour Polanyi. \u00c0 quel moment devenait-on trop gros ? Quelles \u00e9taient les limites du march\u00e9 ?<\/p>Quinn Slobodian<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En ce sens, et \u00e0 cette \u00e9poque, Polanyi avait beaucoup en commun avec quelqu’un comme Friedrich Hayek qui croyait \u00e9galement qu’une classe privil\u00e9gi\u00e9e de penseurs intellectuellement habiles avait un r\u00f4le particulier \u00e0 jouer dans la r\u00e9alisation d’un avenir productif et stable. Hayek et Polanyi partageaient \u00e9galement la conviction de la n\u00e9cessit\u00e9 de persuader les personnes qui ne se consid\u00e9raient pas comme des intellectuels qu’elles l’\u00e9taient en fait. Ce que Polanyi mettait en sc\u00e8ne dans sa concentration sur la conqu\u00eate du chef d’entreprise, du commer\u00e7ant, de l’investisseur, \u00e0 l’id\u00e9e qu’ils faisaient partie de la classe ouvri\u00e8re intellectuelle, c’\u00e9tait la d\u00e9fense d’une mobilisation politique men\u00e9e par l’\u00e9lite. <\/p>\n\n\n\n\n\n Pourquoi mettait-il sa foi dans la grande et la petite bourgeoisie plut\u00f4t que dans le prol\u00e9tariat ? Parce qu’il croyait que la classe ouvri\u00e8re \u00e9tait destin\u00e9e \u00e0 devenir des appendices du golem. \u00ab Le travail physique transforme le corps en machine. \u00bb Or les travailleurs n\u2019ont ni la capacit\u00e9 ni les moyens de r\u00e9sister \u00e0 leur propre incorporation dans l’automate. Le march\u00e9 autor\u00e9gulateur en tant que golem du march\u00e9 est une pure commande priv\u00e9e par une classe entrepreneuriale et financi\u00e8re qui ne reconna\u00eet pas son propre statut de classe dirigeante, m\u00eame embryonnaire. C’\u00e9tait une bourgeoisie ac\u00e9phale, remplie de travailleurs intellectuels d\u00e9savou\u00e9s. \u00c9tant donn\u00e9 cette absence de t\u00eate, lorsqu’ils sont dot\u00e9s du pouvoir de la machine, ils forment un bloc irr\u00e9fl\u00e9chi avec les travailleurs eux-m\u00eames. C\u2019est l’\u00e9chec de la main \u00e0 reconna\u00eetre son besoin de la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n Rendre compte de cette dimension de Polanyi comme proph\u00e8te de l’ouvri\u00e9risme intellectuel radical permet d’expliquer la popularit\u00e9 qu\u2019il continue \u00e0 avoir dans certains cercles. \u00c0 cet \u00e9gard, quelqu’un comme Thomas Piketty est un parfait h\u00e9ritier du premier Polanyi dans sa croyance que le golem peut \u00eatre apprivois\u00e9 en lui donnant un cerveau. Le message est le suivant : persuadez les \u00e9lites, persuadez la classe des d\u00e9cideurs politiques, produisez de meilleurs technocrates, faites ce que vous pouvez pour fomenter un nouveau consensus sur la fa\u00e7on dont le golem peut \u00eatre ralenti dans sa course omnivore et peut \u00eatre amen\u00e9 \u00e0 travailler pour les gens au lieu que les gens travaillent pour lui \u2014 \u00e9chappant ainsi \u00e0 un monde o\u00f9 les prix \u00ab gouvernent tout mais o\u00f9 personne ne les gouverne \u00bb, comme le disait Polanyi en 1922 <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Si l’une des solutions consistait \u00e0 doter le golem d’un cerveau \u2014 ce qui revenait \u00e0 dire qu’il voulait convertir une partie de l’\u00e9lite \u00e9conomique et l’enr\u00f4ler dans le projet de stabilisation d’un syst\u00e8me fond\u00e9 sur le march\u00e9 \u2014 son autre proposition consistait \u00e0 mettre le golem en pi\u00e8ces. Ce plan, plus radical, naquit de l’\u00e9volution rapide de ses id\u00e9es sur la g\u00e9ographie politique. Au d\u00e9but de la guerre, Polanyi \u00e9tait encore un mondialiste convaincu. Il adh\u00e9rait \u00e0 la croyance, courante \u00e0 l’\u00e9poque et depuis, que les probl\u00e8mes mondiaux n\u00e9cessitaient des solutions mondiales<\/a>, que la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations \u00e9tait un \u00e9chec en raison de son manque de soutien de la part des grandes puissances et non en raison de sa tentative d’assumer un r\u00f4le universel, et que l’\u00c9tat-nation \u00e9tait un contenant obsol\u00e8te pour la politique dans un monde interd\u00e9pendant.<\/p>\n\n\n\n Au d\u00e9but de la guerre, Polanyi \u00e9tait encore un mondialiste convaincu.<\/p>Quinn Slobodian<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Polanyi \u00e9crivait ainsi en 1935 que \u00ab les formes actuelles d’existence mat\u00e9rielle de l’homme sont celles de l’interd\u00e9pendance mondiale. Les formes politiques de l’existence humaine doivent \u00e9galement \u00eatre mondiales. Que ce soit \u00e0 l’int\u00e9rieur des fronti\u00e8res d’un empire mondial ou de celles d’une f\u00e9d\u00e9ration mondiale, que ce soit par la conqu\u00eate et la soumission ou par la coop\u00e9ration internationale, les nations du globe doivent \u00eatre r\u00e9unies dans les plis d’un seul corps englobant si nous voulons que notre civilisation survive. <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u00ab <\/p>\n\n\n\n De mani\u00e8re fascinante, cependant, \u00e0 la fin de la Seconde Guerre mondiale, Polanyi avait commenc\u00e9 \u00e0 proposer quelque chose de tr\u00e8s diff\u00e9rent. Ce qu’il avance dans son article de 1945 \u00ab Capitalisme universel ou am\u00e9nagement du territoire ? \u00bb est non seulement int\u00e9ressant en soi, mais aussi en ce qu’il a inspir\u00e9 d’autres personnes plus r\u00e9cemment. Lorsque l’\u00e9conomiste de Harvard Dani Rodrik prononce un discours programmatique devant la Soci\u00e9t\u00e9 internationale Karl Polanyi en 2019, c\u2019est de ce texte qu\u2019il choisit de partir <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le sociologue Wolfgang Streeck l’a quant \u00e0 lui \u00e9galement signal\u00e9 comme une source d’inspiration pour les futures g\u00e9ographies politiques <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Que dit le texte ? Il propose que le golem doit \u00eatre d\u00e9membr\u00e9 pour que l’humanit\u00e9 vive. Le march\u00e9 mondial doit \u00eatre d\u00e9coup\u00e9 en morceaux. Dans ce texte et dans sa proposition de ce qu’il appelle les \u00ab empires apprivois\u00e9s \u00bb du milieu des ann\u00e9es 1940, Polanyi parle plus d’une fois d’empires \u00ab autarques \u00bb ou \u00ab autarciques \u00bb. Il propose un monde divis\u00e9 en une s\u00e9rie de r\u00e9gions qu’il d\u00e9crit comme \u00ab les Etats-Unis, l’Am\u00e9rique latine, le Commonwealth britannique, l’Europe centrale allemande, les zones coloniales de Smuts, l’Inde, la Chine et d’autres r\u00e9gions. \u00bb \u00ab L’empire dompt\u00e9 \u00bb, \u00e9crit-il, \u00ab ne doit plus \u00eatre une utopie \u00bb <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Et cette utilisation du terme \u00ab utopie \u00bb ne doit pas \u00eatre prise \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re. Le titre original de son opus magnum<\/em>, La Grande Transformation<\/em>, \u00e9tait L’Utopie lib\u00e9rale<\/em>, et il consid\u00e9rait le march\u00e9 autor\u00e9gulateur lui-m\u00eame \u2014 que l\u2019on peut \u00e9galement voir comme le golem du march\u00e9 mondial \u2014 comme une utopie au sens n\u00e9gatif. Mais dans la r\u00e9gion autarcique \u2014 l’empire dompt\u00e9 \u2014 Polanyi a trouv\u00e9 une utopie qu’il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 d\u00e9fendre \u2014 une utopie pour atterrir.<\/p>\n\n\n\n C’est ici qu’a lieu la rencontre remarquable avec Schmitt. Au moment de la Seconde Guerre mondiale, les deux penseurs ne sont pas d’accord sur les d\u00e9tails mais aboutissent \u00e0 un r\u00e9sultat similaire. Schmitt pensait que l’Union sovi\u00e9tique \u00e9tait une puissance universaliste recherchant le communisme mondial, tandis que le national-socialisme n’\u00e9tait pas une id\u00e9ologie universaliste mais cherchait uniquement \u00e0 contr\u00f4ler le \u00ab grand espace \u00bb (Gro\u00dfraum) d’Europe centrale <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Polanyi pensait exactement le contraire. Il pensait que le national-socialisme \u00e9tait un projet universaliste fond\u00e9 sur une vision de la \u00ab domination raciale \u00bb. Inversement, il pensait qu’apr\u00e8s l’expulsion de L\u00e9on Trotsky et de sa version de la r\u00e9volution mondiale, l’Union sovi\u00e9tique des ann\u00e9es 1940 n’\u00e9tait plus universaliste dans ses aspirations, qu\u2019elle \u00e9tait plut\u00f4t une puissance r\u00e9gionale ayant des revendications sur son voisin proche, l’Europe de l’Est, mais sans mandat pour s’\u00e9tendre au-del\u00e0 <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans la r\u00e9gion autarcique \u2014 l’empire dompt\u00e9 \u2014 Polanyi a trouv\u00e9 une utopie qu’il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 d\u00e9fendre \u2014 une utopie pour atterrir.<\/p>Quinn Slobodian<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Schmitt et Polanyi semblaient donc \u00eatre en parfait d\u00e9saccord. Et cela aurait \u00e9t\u00e9 vrai si l\u2019on avait exclu du tableau leur opinion sur les \u00c9tats-Unis. Schmitt voyait le lib\u00e9ralisme de Woodrow Wilson et son universalisme comme un d\u00e9ni de la politique, comme un rejet de l’ennemi non seulement comme un adversaire mais comme quelqu’un au-del\u00e0 et en dehors de la communaut\u00e9 humaine en tant que telle <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Son soutien au national-socialisme se justifiait formellement par le besoin d’un rempart contre la version de ce qu’il consid\u00e9rait comme la fin de la signification et de la diff\u00e9rence humaine dans le monde. Pour sa part, Polanyi, bien qu’il ait \u00e9t\u00e9 un mondialiste convaincu jusque dans les ann\u00e9es 1930, voyait les \u00c9tats-Unis en 1945 comme un h\u00e9ritier du XIXe si\u00e8cle, le porte-\u00e9tendard de ce qui avait \u00e9t\u00e9 autrefois l’\u00e9conomie mondiale centr\u00e9e sur les Britanniques. Au milieu du XXe si\u00e8cle, Polanyi voyait les \u00c9tats-Unis comme le bastion du golem du march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Comme il le disait en 1945, \u00ab le Commonwealth britannique et l’URSS font partie d’un nouveau syst\u00e8me de puissances r\u00e9gionales, tandis que les \u00c9tats-Unis insistent sur une conception universaliste des affaires mondiales qui correspond \u00e0 leur \u00e9conomie lib\u00e9rale d\u00e9su\u00e8te\u2026 Les Am\u00e9ricains croient encore \u00e0 un mode de vie qui n’est plus soutenu par les gens du peuple dans le reste du monde, mais qui implique n\u00e9anmoins une universalit\u00e9 qui engage ceux qui y croient \u00e0 reconqu\u00e9rir le globe en son nom. \u00bb Sous le leadership am\u00e9ricain, dit-il, \u00ab au c\u0153ur de la politique mondiale, il existe une conspiration universaliste visant \u00e0 rendre le monde s\u00fbr pour l’\u00e9talon-or. <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u00ab <\/p>\n\n\n\n En 1945, les deux penseurs voyaient les \u00c9tats-Unis comme l’ennemi principal, l’agent privil\u00e9gi\u00e9 de ce que Schmitt appelait \u00ab l’imp\u00e9rialisme plan\u00e9taire \u00bb <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Et ils avaient tous deux la m\u00eame solution : ne pas laisser les Am\u00e9ricains s’emparer du monde. Tous deux croyaient en la n\u00e9cessit\u00e9 d’un plurivers allant au-del\u00e0 de ce que Polanyi appelait le \u00ab puzzle racial \u00bb de l’autod\u00e9termination wilsonienne vers de grands groupements \u00e9conomiques r\u00e9gionaux <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D’autres diff\u00e9rences persistaient toutefois. Les grands espaces de Schmitt fonctionneraient comme l’Europe d’Hitler, la sph\u00e8re de coprosp\u00e9rit\u00e9 de la Grande Asie orientale ou l’h\u00e9misph\u00e8re occidental de la doctrine Monroe \u2014 les h\u00e9g\u00e9mons exer\u00e7ant un contr\u00f4le vers le bas sur les puissances inf\u00e9rieures dans leur sph\u00e8re d’influence. Polanyi envisageait une plus grande horizontalit\u00e9 dans ses groupements r\u00e9gionaux \u2014 une version id\u00e9alis\u00e9e de l’Empire des Habsbourg reconstruit. Pourtant, tous deux \u00e9taient sceptiques quant aux implications de l’universalisme am\u00e9ricain, qui se dirigeait comme un golem vers la conqu\u00eate mondiale, y compris contre son meilleur jugement.<\/p>\n\n\n\n En r\u00e9fl\u00e9chissant propos\u00e9s par Polanyi et Schmitt pour sortir du mondialisme \u00e0 partir du pr\u00e9sent, apr\u00e8s la crise financi\u00e8re mondiale, apr\u00e8s le d\u00e9clenchement de la pand\u00e9mie mondiale qui fait toujours rage, il est int\u00e9ressant de constater que, quel que soit le type de revendications radicales, peu, voire aucune, ne propose de mod\u00e8le autarcique ou autosuffisant du type que Schmitt et Polanyi envisageaient. L’autarcie reste une zone interdite \u00e0 l’imagination politique du XXIe si\u00e8cle, malgr\u00e9 tous les discours sur le d\u00e9couplage, la d\u00e9liaison, la d\u00e9mondialisation et le nationalisme \u00e9conomique. Le plus souvent, nous op\u00e9rons dans le cadre de mondialismes alternatifs plut\u00f4t que dans celui de v\u00e9ritables efforts pour se retirer de l’interconnexion mondiale.<\/p>\n\n\n\n\n\n Pour mieux \u00e9clairer le pr\u00e9sent, il vaut la peine de revenir sur certaines des autres oppositions de Schmitt. Comme il l’a \u00e9crit dans les ann\u00e9es 1940 avant la fin de la guerre et \u00e0 nouveau apr\u00e8s, la binarit\u00e9 de la puissance terrestre et de la puissance maritime ne tenait plus <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La terre et la mer avaient \u00e9t\u00e9 rejointes par le nouvel espace de l’air et le nouveau ph\u00e9nom\u00e8ne de la puissance a\u00e9rienne, particuli\u00e8rement important \u00e0 l’\u00e8re de la bombe nucl\u00e9aire. Il est facile d’interpr\u00e9ter \u00e0 tort la confrontation g\u00e9o\u00e9conomique mondiale d’aujourd’hui comme des repr\u00e9sailles de la terre contre la mer : un ordre m\u00e9ga-r\u00e9gional terrestre sinocentr\u00e9 face \u00e0 un ordre m\u00e9ga-r\u00e9gional oc\u00e9anique atlantiste. La Chine joue elle-m\u00eame cette impression par l’utilisation r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de \u00ab la route de la soie \u00bb dans sa Belt and Road Initiative<\/em> et sa description des trains de marchandises comme des \u00ab flottes de chameaux d’acier \u00bb pr\u00eates \u00e0 remplacer les porte-conteneurs coinc\u00e9s dans les goulots d’\u00e9tranglement des voies navigables du XIXe si\u00e8cle <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais la nouvelle route de la soie est \u00e9galement maritime et comprend une s\u00e9rie de ports en eau profonde et, plus important encore, elle est num\u00e9rique \u2014 li\u00e9e aux r\u00e9seaux sociaux, aux syst\u00e8mes de paiement et \u00e0 de nombreuses formes de suivi et de surveillance <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette forme de pouvoir consiste \u00e0 cr\u00e9er un espace d\u00e9limit\u00e9 par l’infrastructure, mais aussi \u00e0 capturer les mouvements et les actions lorsqu’ils se d\u00e9placent en trois dimensions.<\/p>\n\n\n\n Il peut-\u00eatre int\u00e9ressant ici de se tourner vers une autre invocation du golem par Norbert Wiener, le p\u00e8re de la cybern\u00e9tique. Dans son livre de 1964, God and Golem Inc.<\/em>, ce qui rendait le golem distinctif n’\u00e9tait pas qu’il \u00e9tait simplement plus puissant que nous ou qu’il avait des directives pr\u00e9programm\u00e9es vers l’accumulation ou la destruction. Il n’\u00e9tait pas seulement quantitativement diff\u00e9rent \u2014 con\u00e7u comme pure exag\u00e9ration de certaines pulsions humaines. Il \u00e9tait aussi qualitativement diff\u00e9rent. C’\u00e9tait un ordinateur. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, il voyait d\u2019une mani\u00e8re diff\u00e9rente. Wiener a fait la distinction entre l’image picturale et l’image op\u00e9rative. Les images op\u00e9rationnelles \u00ab remplissent les fonctions de leur original, peuvent ou non pr\u00e9senter une ressemblance picturale avec l’original \u00bb <\/span>34<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Harun Farocki les appellera plus tard des \u00ab images op\u00e9rationnelles \u00bb, des machines cr\u00e9ant des images destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre utilis\u00e9es par d’autres machines : l’utilisation de la technologie satellite pour produire des connaissances sur des territoires qui ne sont pas strictement repr\u00e9sentatives, l’utilisation de cartes thermiques et de points de donn\u00e9es sur le visage humain pour voir des mod\u00e8les de comportement insondables \u00e0 l’\u0153il nu <\/span>
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