{"id":168505,"date":"2022-11-21T13:04:21","date_gmt":"2022-11-21T12:04:21","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=168505"},"modified":"2022-11-21T13:04:22","modified_gmt":"2022-11-21T12:04:22","slug":"en-finir-avec-la-police-pour-repenser-lordre-social","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/11\/21\/en-finir-avec-la-police-pour-repenser-lordre-social\/","title":{"rendered":"En finir avec la police pour repenser l’ordre social ?"},"content":{"rendered":"\n
Le titre du second ouvrage de Paul Rocher, Que fait la police \u2013 et comment s\u2019en passer<\/em>, publi\u00e9 par La Fabrique, ne fait gu\u00e8re de myst\u00e8re quant au contenu du livre : l\u2019auteur se propose de d\u00e9finir ce qu\u2019est l\u2019institution polici\u00e8re pour mieux nous inviter \u00e0 nous en d\u00e9faire. Dans un contexte international (mort de George Floyd aux mains de la police de Minneapolis le 25 mai 2020, suivie par une vague de mobilisations Black Lives Matter) et national (recours grandissant \u00e0 des mesures r\u00e9pressives \u00e0 l\u2019encontre des mouvements sociaux, en particuliers face aux Gilets jaunes en 2018-2019) qui a mis la question de la police \u2014 et de sa violence, notamment contre les populations racis\u00e9es \u2014 sur le devant de la sc\u00e8ne, l\u2019ouvrage s\u2019inscrit explicitement dans une litt\u00e9rature militante qui connait un nouvel \u00e9lan <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Le premier livre de Paul Rocher, Gazer, mutiler, soumettre<\/em> <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, \u00e9galement publi\u00e9 chez la Fabrique en 2020, suivait l\u2019exemple de l\u2019excellent Th\u00e9orie du drone <\/em>de Gr\u00e9goire Chamayou : \u00ab ce qui importe, c\u2019est moins de saisir le fonctionnement du moyen pour lui-m\u00eame que de rep\u00e9rer, \u00e0 partir de ses caract\u00e9ristiques propres, quelles vont en \u00eatre les implications en retour <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Autrement dit, l\u2019objet technique s\u2019impose aux pratiques et donc aux rapports sociaux. Paul Rocher y documentait ainsi l\u2019apparition et la propagation des armes non l\u00e9tales (matraque, LBD 40, gaz lacrymog\u00e8ne, etc.) et la fa\u00e7on dont elles orientaient (pour le pire) l\u2019action polici\u00e8re. Le choix de ce prisme resserr\u00e9 permettait \u00e0 l\u2019auteur d\u2019analyser \u00e0 l\u2019aune des dynamiques du march\u00e9 de l\u2019armement non l\u00e9tal et des choix \u00e9tatiques en termes d\u2019\u00e9quipement les processus qui traversaient l\u2019institution polici\u00e8re et son usage de la violence r\u00e9pressive.<\/p>\n\n\n\n Que fait la police ? \u2013 et comment s\u2019en passer <\/em>vise \u00e0 un degr\u00e9 de g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9, et donc de radicalit\u00e9, sup\u00e9rieur : il ne s\u2019agit pas tant de d\u00e9noncer les \u00e9v\u00e9nements de violence polici\u00e8re que de mettre au jour les caract\u00e9ristiques essentielles de l\u2019institution polici\u00e8re moderne qui conduisent \u00e0 cette violence. L\u2019ouvrage, qui fait \u0153uvre de vulgarisation (ce qu\u2019on ne lui reproche pas, bien au contraire), n\u2019apporte pas de nouvelles donn\u00e9es, mais compile, recoupe et discute des \u00e9tudes acad\u00e9miques et des chiffres fournis par divers corps de l\u2019\u00c9tat. Il s\u2019ouvre sur la remise en cause, \u00e9tudes et chiffres en main, d\u2019un mythe policier particuli\u00e8rement tenace : la police manquerait de moyens pour faire r\u00e9gner l\u2019ordre dans une soci\u00e9t\u00e9 au bord de l\u2019ensauvagement. La violence polici\u00e8re, quand elle est reconnue du bout des l\u00e8vres, s\u2019expliquerait ainsi par un manque de moyens. \u00c0 rebours des appels \u00e0 retirer les fonds accord\u00e9s aux forces de l\u2019ordre (defund the police<\/em>) pour les allouer \u00e0 des services sociaux plus efficaces pour diminuer la criminalit\u00e9 et donc le besoin de police, il faudrait alors employer davantage de policiers et investir dans leur formation et leur \u00e9quipement. Or, nous montre Paul Rocher, la police a \u00e9t\u00e9 en France une priorit\u00e9 politique dans les trente derni\u00e8res ann\u00e9es et sa part dans le budget national fran\u00e7ais n\u2019a cess\u00e9 de cro\u00eetre, avec une augmentation de 30 % des effectifs. L\u2019importance donn\u00e9e \u00e0 l\u2019enjeu s\u00e9curitaire ne semble pourtant pas justifi\u00e9e par la situation du pays : les enqu\u00eates de victimisation r\u00e9v\u00e8lent en effet une baisse constante des agressions depuis 2002 et une diminution des vols depuis les ann\u00e9es 1990. Autrement dit, l\u2019effort national en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 n\u2019est en rien corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 une urgence s\u00e9curitaire. Surtout, les \u00e9tudes internationales sur la police ont soulign\u00e9 la difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir de mani\u00e8re probante les effets de la police sur la criminalit\u00e9. Que fait la police ? Il n\u2019est en tout cas pas \u00e9vident qu\u2019elle dissuade le crime, ind\u00e9pendamment des moyens allou\u00e9s et des r\u00e9formes entreprises.<\/p>\n\n\n\n Le livre d\u00e9place l\u2019enqu\u00eate vers les origines de la police moderne pour en saisir \u00ab la nature capitaliste <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Cette expression qu\u2019emploie l\u2019auteur est cependant ambigu\u00eb. S\u2019inscrivant dans une historiographie critique et marxiste, Paul Rocher montre que la police moderne, institutionnalis\u00e9e et professionnalis\u00e9e, appara\u00eet en France dans la seconde moiti\u00e9 du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle alors que le capitalisme fran\u00e7ais se met en place. En ce sens, la police moderne est bien le fruit du grand bouleversement introduit par le capitalisme et l\u2019industrialisation \u2013 mais n\u2019est-ce pas \u00e9galement le cas du communisme ? Certes, la police sous sa forme moderne n\u2019est pas \u00e9ternelle et est contemporaine \u00e0 l\u2019\u00e9mergence du capitalisme mais cela ne nous dit que peu de choses, finalement, sur sa nature.<\/p>\n\n\n\n Les pages sur la relation de la police \u00e0 l\u2019\u00c9tat et \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 nous semblent bien plus \u00e9clairantes. \u00c0 ceux qui esp\u00e8rent voir la police rejoindre la contestation (le fameux \u00ab la police avec nous <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb), Paul Rocher adresse un message r\u00e9solument pessimiste. La police se vit comme une \u00ab forteresse assi\u00e9g\u00e9e \u00bb \u2013 assi\u00e9g\u00e9e par le reste de la soci\u00e9t\u00e9. Cette s\u00e9paration entre l\u2019institution polici\u00e8re et la soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas accidentelle mais a \u00e9t\u00e9 cultiv\u00e9e par l\u2019\u00c9tat. Pour \u00e9viter la fraternisation entre le mouvement social et la branche polici\u00e8re sp\u00e9cialis\u00e9e dans le maintien de l\u2019ordre (les Compagnies R\u00e9publicaines de S\u00e9curit\u00e9), ces unit\u00e9s n\u2019interviennent qu\u2019en dehors de leur zone de cantonnement et ont subi plusieurs purges politiques pour en \u00e9carter les \u00e9l\u00e9ments trop proches du communisme : apr\u00e8s les gr\u00e8ves de 1947, le ministre de l\u2019Int\u00e9rieur, Jules Moch, limoge par exemple deux compagnies et exclut plusieurs agents du fait de leurs sympathies politiques. Cet isolement de la police assure ainsi la loyaut\u00e9 de l\u2019institution \u00e0 l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n Quel est-il, cet \u00c9tat ? S\u2019inspirant des travaux marxistes des ann\u00e9es 1970 sur \u00ab la d\u00e9rivation de l\u2019\u00c9tat \u00bb, Paul Rocher postule que l\u2019\u00c9tat, quoique capitaliste, n\u2019est pas l\u2019appareil priv\u00e9 des capitalistes. La dynamique du march\u00e9 capitaliste seule tendrait en effet \u00e0 l\u2019\u00e9puisement de la force de travail et donc \u00e0 son autodestruction. En encadrant la reproduction de la force de travail ou le libre-\u00e9change, au d\u00e9triment parfois des int\u00e9r\u00eats ponctuels de la classe dominante, l\u2019\u00c9tat offre donc au capitalisme un cadre qui garantit son existence. Cette diff\u00e9renciation des sph\u00e8res \u00e9conomiques et politiques permet \u00e9galement \u00e0 l\u2019\u00c9tat de se poser comme \u00ab l\u2019instance de m\u00e9diation centrale des antagonismes sociaux <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Du moins cela est-il vrai tant que les mobilisations contestataires ne menacent pas de renverser le rapport de force en faveur des classes domin\u00e9es, car alors l\u2019\u00c9tat use et abuse de la police pour briser le mouvement social.\u00a0<\/p>\n\n\n\n \u00c0 partir des ann\u00e9es 1970, le capitalisme entre en crise suite \u00e0 une baisse du taux de profit, \u00e0 la pression d\u2019une classe ouvri\u00e8re bien organis\u00e9e et \u00e0 la comp\u00e9tition internationale. Va s\u2019ensuivre un d\u00e9sengagement progressif de l\u2019\u00c9tat des activit\u00e9s \u00e9conomiques, malgr\u00e9, parfois, des h\u00e9sitations des partis de gouvernement. Cette p\u00e9riode d\u2019offensive n\u00e9olib\u00e9rale, selon les termes de l\u2019auteur, s\u2019acc\u00e9l\u00e8re \u00e0 partir des ann\u00e9es 2000 et se traduit par une remise en cause des acquis sociaux. La contestation dans la rue va cependant rencontrer une r\u00e9pression polici\u00e8re importante <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019\u00c9tat se pr\u00e9sente donc comme instance neutre dans le jeu des forces sociales tant que l\u2019existence du march\u00e9 n\u2019est pas remise en cause \u2013 et dans le cas contraire n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 sortir la matraque.<\/p>\n\n\n\n Toutefois, \u00ab la police n\u2019est pas un pur instrument de l\u2019\u00c9tat, elle b\u00e9n\u00e9ficie incontestablement d\u2019une autonomie <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. L\u2019\u00e9cart irr\u00e9ductible entre la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 des ordres et de la loi, d\u2019une part, et le particulier de la pratique polici\u00e8re, d\u2019autre part, accorde de fait \u00ab une marge de man\u0153uvre substantielle <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb aux agents de police. Depuis 2016, cette autonomie se constate \u00e9galement dans la mobilisation de policiers, notamment au travers de leurs syndicats, pour exiger davantage de l\u2019\u00c9tat, \u00e0 savoir \u00ab [une] am\u00e9lioration de l\u2019\u00e9quipement des agents, [une] interpr\u00e9tation plus favorable aux policiers de la l\u00e9gitime d\u00e9fense et plus g\u00e9n\u00e9ralement du recours \u00e0 la force, [\u2026] ainsi que la d\u00e9fense de la r\u00e9putation de l\u2019institution face aux accusations de violences et de racisme <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Autonomie de la police, certes, mais jamais pour soutenir les demandes populaires \u2013 seulement pour r\u00e9clamer un usage plus libre de la violence contre celles-ci et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, contre les populations domin\u00e9es et racis\u00e9es. Nouvelle douche froide pour ceux qui esp\u00e9raient encore quelque chose de la police.<\/p>\n\n\n\n Ce parti pris de l\u2019institution polici\u00e8re, Paul Rocher l\u2019explique notamment par les origines sociales de ses membres. Avant m\u00eame d\u2019int\u00e9grer les \u00e9coles de police, la majorit\u00e9 des aspirants \u00e0 la fonction a en effet \u00ab une conception purement r\u00e9pressive du m\u00e9tier <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Par ailleurs, preuve de la revalorisation des salaires et des statuts, \u00ab depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 la part g\u00e9n\u00e9rale des enfants d\u2019ouvriers est en baisse tr\u00e8s significative, tandis que celle des enfants de cadres a \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9e par deux <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Un autre mythe, celui d\u2019une police issue des milieux populaires, est ainsi battu en br\u00e8che. Les \u00e9coles de police et la carri\u00e8re ach\u00e8vent de d\u00e9velopper un esprit de corps qui ne faiblit que rarement, m\u00eame face aux actes des coll\u00e8gues. Si donc la police vote massivement pour le Rassemblement National et fait preuve de biais racistes dans ses pratiques, ce n\u2019est pas d\u00fb \u00e0 l\u2019efficacit\u00e9 des militants d\u2019extr\u00eame-droite : \u00ab si ces agitateurs r\u00e9ussissent extraordinairement bien dans l\u2019institution polici\u00e8re, c\u2019est parce que son architecture m\u00eame y est favorable <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n L\u2019auteur rompt donc avec tout espoir de r\u00e9formisme ou d\u2019alliance sur fond de convergence des luttes. La police serait encline \u00e0 user de la force contre les couches les plus populaires, contre les minorit\u00e9s racis\u00e9es, contre les femmes et elle n\u2019en d\u00e9mordra pas. La police ne sera pas avec nous. La question s\u2019inverse alors et il ne s\u2019agit plus de savoir ce que fait la police, mais : que fait-on de la police ? Refusant la (fausse) dichotomie entre police nationale et milices priv\u00e9es d\u2019Ancien R\u00e9gime, l\u2019auteur se positionne contre la police et examine deux organisations non-polici\u00e8res de l\u2019ordre public : l\u2019une en Afrique du Sud (depuis les ann\u00e9es 1940), l\u2019autre en Irlande (\u00e0 partir de 1969 avec un d\u00e9litement dans les ann\u00e9es 2000). D\u00e9taillons ce premier exemple sud-africain. \u00c0 partir des ann\u00e9es 1970 des tribunaux populaires vont se mettre en place pour g\u00e9rer les probl\u00e8mes locaux (conflits de voisinage, vols, violence domestique\u2026). Si ceux-ci varient au cours du temps dans leur d\u00e9nomination (d\u2019abord makgotla<\/em> puis tribunaux du peuple et enfin comit\u00e9s de rue) et leur composition (on y observe un rajeunissement et une f\u00e9minisation progressive), ils restent constants dans leur m\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de l\u2019\u00c9tat associ\u00e9 \u00e0 l\u2019apartheid et leur volont\u00e9 de poursuivre une justice plus r\u00e9paratrice que punitive. Les sentences prononc\u00e9es privil\u00e9gient par cons\u00e9quent\u00a0 \u00ab des actions de compensation et de restitution aux victimes, des excuses […] la r\u00e9duction ou la suspension de l\u2019acc\u00e8s aux services mis \u00e0 disposition par la commune […] voire l\u2019expulsion du quartier \u00bb. <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span> Ces tribunaux s\u2019organisent habituellement \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un quartier. Ainsi, le comit\u00e9 de Guguletu, quartier de la m\u00e9tropole du Cap, est compos\u00e9 de dix membres nomm\u00e9s pour trois ans, souvent \u00e0 parit\u00e9, et se r\u00e9unissant hebdomadairement.<\/p>\n\n\n\n Ces deux exemples ne permettent pas seulement de prouver que l\u2019on peut effectivement se passer de police mais \u00e9galement d\u2019examiner comment<\/em>. Puisque la police moderne se caract\u00e9rise par \u00ab la formation d\u2019une institution en charge de la coercition, distincte de la soci\u00e9t\u00e9, au sein de laquelle les individus adoptent un esprit de corps <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb, alors il s\u2019agit d\u2019en saper les dynamiques en \u00e9tablissant notamment \u00ab la rotation r\u00e9guli\u00e8re des fonctions, l\u2019\u00e9lection, le lien organique avec la communaut\u00e9 locale et l\u2019\u00e9quilibre du genre <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Qualit\u00e9 tr\u00e8s appr\u00e9ciable de cette partie, Paul Rocher ne cache ni la sp\u00e9cificit\u00e9 des exemples choisis, ni les difficult\u00e9s rencontr\u00e9es par ces exp\u00e9riences politiques. Dans les deux cas, en effet, les populations sont d\u2019embl\u00e9e d\u00e9fiantes vis-\u00e0-vis d\u2019une police qui s\u2019impose comme la main arm\u00e9e d\u2019un ordre colonial. L\u2019\u00e9tude de la situation irlandaise montre \u00e9galement en quoi la prise en charge des tribunaux populaires par l\u2019Arm\u00e9e r\u00e9publicaine irlandaise (IRA) a pu d\u00e9grader les relations de celle-ci avec la population dans son ensemble \u2013 pari que semble avoir fait les autorit\u00e9s britanniques. Bref, il ne s\u2019agit pas d\u2019\u00e9riger ces deux exemples en mod\u00e8les mais plut\u00f4t de les prendre comme des laboratoires.<\/p>\n\n\n\n Un regret toutefois. Si l\u2019on peut se r\u00e9jouir que l\u2019auteur facilite l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des cas d\u2019\u00e9tude peu connus dans le monde acad\u00e9mique et militant francophone, il nous semble que ces r\u00e9flexions sur l\u2019ordre non-policier se construisent encore de fa\u00e7on trop insulaire. En effet, en nous cantonnant aux publications en fran\u00e7ais des deux derni\u00e8res ann\u00e9es, on trouve par exemple d\u2019excellentes pages sur le f\u00e9minisme anticarc\u00e9ral et ses pratiques pour \u00e9viter le recours \u00e0 la police dans Abolir la police : \u00c9chos des \u00c9tats-Unis<\/em> du Collectif Matsuda et une analyse des plus stimulantes de la justice zapatiste dans les Chiapas dans la contribution de J\u00e9r\u00f4me Baschet \u00e0 D\u00e9faire la police<\/em>. On peut comprendre que l\u2019auteur ait voulu concentrer le gros de l\u2019argumentation sur la d\u00e9termination de la nature essentielle de la police comme institution autoritaire s\u00e9par\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 (et partant, comme appartenant irr\u00e9ductiblement au camp de la r\u00e9pression), puisque, malgr\u00e9 les scandales policiers qui ponctuent r\u00e9guli\u00e8rement l\u2019actualit\u00e9, il y a fort \u00e0 parier que m\u00eame \u00e0 gauche (et peut-\u00eatre m\u00eame \u00e0 la gauche de la gauche ?) l\u2019option r\u00e9formiste reste majoritaire. Mais en ne consacrant \u00e0 la question de l\u2019ordre non-policier qu\u2019une cinquantaine de pages (le chapitre 5 et la conclusion) et en s\u2019appuyant peu sur les r\u00e9flexions faites ailleurs \u00e0 partir d\u2019autres cas, l\u2019ouvrage nous semble limiter quelque peu ses ambitions. On en aurait voulu plus \u2014 mais le sillon est fertile et d\u2019autres ouvrages, de Paul Rocher ou d\u2019autres, le creuseront de nouveau et, on l\u2019esp\u00e8re, plus profond\u00e9ment encore.<\/p>\n\n\n\n Que fait la police ? Paul Rocher est cat\u00e9gorique : peu de choses pour diminuer la criminalit\u00e9 et davantage pour imposer un ordre autoritaire aux demandes populaires et aux populations les plus domin\u00e9es. Comment s\u2019en passer ? En tirant les le\u00e7ons des exp\u00e9riences ici et l\u00e0 mais \u00e9galement en inscrivant le d\u00e9passement de la police dans l\u2019horizon anticapitaliste. D\u00e9manteler la police (ou plus modestement, en diminuer les fonds) c\u2019est se donner les moyens de financer des services publics et de diminuer le poids des violences polici\u00e8res, notamment contre les mouvements sociaux allant \u00e0 l\u2019encontre du syst\u00e8me n\u00e9olib\u00e9ral. Au contraire, mettre fin au capitalisme, c\u2019est r\u00e9duire les tensions et la criminalit\u00e9 qu\u2019il g\u00e9n\u00e8re et donc le besoin de police. L\u2019auteur donne ici le mot d\u2019ordre : la remise en cause de l\u2019institution polici\u00e8re est tant un moyen qu\u2019une fin pour repenser l\u2019ordre social et \u00e9conomique dans son ensemble.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Que fait la police ? Paul Rocher, auteur d’un essai militant aux \u00e9ditions La Fabrique, est cat\u00e9gorique : peu de choses pour diminuer la criminalit\u00e9 et davantage pour imposer un ordre autoritaire aux demandes populaires. La question devient alors : comment s’en passer ?<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":168506,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1731],"tags":[],"staff":[3283],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-168505","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","staff-arthur-duhe","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n