{"id":164542,"date":"2022-10-24T16:37:29","date_gmt":"2022-10-24T14:37:29","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=164542"},"modified":"2022-10-24T16:39:13","modified_gmt":"2022-10-24T14:39:13","slug":"premiere-selection-du-prix-grand-continent-2022","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/10\/24\/premiere-selection-du-prix-grand-continent-2022\/","title":{"rendered":"Premi\u00e8re s\u00e9lection du Prix Grand Continent 2022"},"content":{"rendered":"\n
L’\u00e9dition 2022 est lanc\u00e9e.<\/em> Aujourd’hui, lundi 24 octobre, le Prix Grand Continent d\u00e9voile sa premi\u00e8re s\u00e9lection<\/a> de fictions en fran\u00e7ais, espagnol, italien, polonais et allemand parues dans l’ann\u00e9e. Les livres finalistes seront annonc\u00e9s le 8 novembre, depuis les Salons de la Direction de l’\u00c9cole normale sup\u00e9rieure \u00e0 Paris.<\/em> Le Prix \u2014 dont la dotation couvre la traduction et la diffusion du livre prim\u00e9 dans les autres aires linguistiques \u2014 sera remis au c\u0153ur du massif du Mont Blanc, \u00e0 3466 m\u00e8tres d’altitude, le 18 d\u00e9cembre 2022.<\/em> <\/p>\n\n\n\n Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site officiel du Prix Grand Continent.<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n \u00ab Qu\u2019est-ce qu\u2019un Djinn ? \u00bb demande \u00dcmit, le benjamin de la famille \u00e0 sa s\u0153ur Peri. \u00ab Peri sent le froid p\u00e9n\u00e9trer sa peau. Comme toute personne ayant grandi dans un foyer musulman et qui entend ce mot. (\u2026) Est-ce que c\u2019est comme un fant\u00f4me ? demande-t-il ? Oui, dit Peri, ou non, pas tout \u00e0 fait. N\u2019est-ce pas comme avec la mort ? Le Djinn, c\u2019est le vague, l\u2019incertain, l\u2019obscur qui fait peur aux gens parce que ce n\u2019est pas une chose tangible et parce qu\u2019ils doivent le remplir de leurs propres fantasmes \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Des Djinns et des morts, il y en a beaucoup dans ce roman dans lequel Fatma Aydemir dresse le portrait d\u2019une famille kurde immigr\u00e9e en Allemagne peu apr\u00e8s le coup d\u2019\u00c9tat de 1971 en Turquie.<\/p>\n\n\n\n Le premier \u00e0 mourir dans cette histoire, c\u2019est H\u00fcseyin, le p\u00e8re. Il meurt d\u2019abord au sens figur\u00e9, \u00e0 25 ans \u00e0 peine, lorsqu\u2019il entre dans l\u2019arm\u00e9e turque qui l\u2019oblige \u00e0 combattre son propre peuple, les Kurdes, l\u00e0-haut dans les montagnes, l\u00e0 o\u00f9 H\u00fcseyin a grandi, l\u00e0 o\u00f9 il a rencontr\u00e9 sa femme Emine. Les Kurdes, dont H\u00fcseyin, cessent alors de parler leur langue car \u00ab \u00e0 l\u2019arm\u00e9e, on nous a appris que les Kurdes n\u2019existent pas et qu\u2019il n\u2019y a que les Turcs qui vivent dans ce pays <\/p>\n\n\n\n Dans Dschinns [Djinns]<\/em> Fatma Aydemir, 26 ans, d\u2019origine turque et n\u00e9e \u00e0 Karlsruhe, raconte la vie d\u2019une famille d\u2019immigr\u00e9s kurdes en Allemagne. \u00c0 travers trois g\u00e9n\u00e9rations, elle d\u00e9crit comment parents, enfants et petits-enfants portent ce destin en eux et comment ils essaient le plus dignement possible de vivre avec. Un portrait \u00e0 multiples facettes d\u2019une grande intelligence et finesse psychologique. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Paru le 14 f\u00e9vrier 2022<\/p>\n\n\n\n Lire le compte-rendu complet sur le Grand Continent<\/a><\/p>\n\n\n\n \u00ab Ai-je \u00e9t\u00e9 un bon p\u00e8re ? Un bon mari ? Un bon professionnel ? \u00bb Apr\u00e8s une s\u00e9rie d\u2019\u00e9pisodes d\u00e9concertants \u2013 des menaces re\u00e7ues de son voisin, une tentative de harc\u00e8lement subi par sa femme, des brimades de la part du directeur du service de neurochirurgie o\u00f9 il travaille \u2013 Davide n\u2019en est plus si s\u00fbr. La v\u00e9rit\u00e9 est que nous ne savons rien, ou presque rien, du cerveau humain \u2013 ou bien que nous pr\u00e9f\u00e9rons ne pas le savoir. C\u2019est le th\u00e8me central de Nova<\/em>, le deuxi\u00e8me et surprenant ouvrage de Fabio Bac\u00e0, dernier nouveau venu \u2013 chose rare, tr\u00e8s rare \u2013 chez Adelphi avant la disparition de Roberto Calasso<\/a>. Si son premier livre, Benevolenza Cosmica<\/em> (r\u00e9cemment publi\u00e9 en France sous le titre Une chance insolente <\/em>par Gallimard) relevait litt\u00e9rairement le d\u00e9fi statistique d\u2019avoir une chance inou\u00efe en toute circonstance, Nova<\/em> entra\u00eene au contraire le lecteur dans les m\u00e9andres inconnus et inqui\u00e9tants du cerveau humain.<\/p>\n\n\n\n Davide est l\u2019assistant-chef du service de neurochirurgie de l\u2019h\u00f4pital de la modeste Lucques, ville ais\u00e9e mais sur le d\u00e9clin de la Toscane profonde. Chaque matin, il se r\u00e9veille aux c\u00f4t\u00e9s de sa femme Barbara et pense \u00e0 la mort \u2013 la sienne, celle de son fils Tommaso, celle de ses amis et m\u00eame des inconnus crois\u00e9s dans la rue \u2013, dans un macabre rite apotropa\u00efque qui lui sert \u00e0 chasser l\u2019insomnie. Il ignore que, silencieusement \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, un pied enlac\u00e9 \u00e0 sa cheville, Barbara fait \u00e9galement semblant de dormir, en pensant non pas \u00e0 la fin mais \u00e0 la possibilit\u00e9 que son mari ait une amante. Les journ\u00e9es de Davide filent entre l\u2019extr\u00e9misme vegan<\/em> de sa femme, l\u2019adolescence agit\u00e9e de son fils, un chien, deux chats, et les irritantes extravagances du docteur Martinelli, son sup\u00e9rieur si peu enclin \u00e0 faire place au fils d\u2019un neurochirurgien aussi \u00e9minent que l\u2019avait \u00e9t\u00e9 son p\u00e8re. Le morne tableau de cette vie bourgeoise et provinciale est toutefois troubl\u00e9 par le bruit provenant du Labyrinth, un club douteux aux fr\u00e9quentations louches de Lenci, le voisin de Davide, qui subit sa mauvaise musique \u00e0 plein volume toutes les nuits. Pendant ce temps, le fils de ce personnage grotesque, comme il en existe des dizaines dans les petites villes toscanes, entre dancings d\u2019\u00e9t\u00e9 et bo\u00eetes de nuit en zone industrielle, vient d\u2019arriver \u00e0 Lucques depuis l\u2019Australie o\u00f9 il a grandi avec sa m\u00e8re ; un boomerang aborig\u00e8ne que Barbara trouve un matin dans le jardin de leur petite villa en est la preuve.<\/p>\n\n\n\n Entre des jeunes patients souffrant du syndrome de la Tourette et des personnes plus \u00e2g\u00e9es atteintes d\u2019Alzheimer, deux \u00e9pisodes vont \u00e9branler les quelques certitudes de Davide sur le cerveau humain, apprises dans des livres universitaires, obligeant du m\u00eame coup le lecteur \u00e0 se demander comment lui-m\u00eame r\u00e9agirait. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Paru le 12 octobre 2021<\/p>\n\n\n\n Lire le compte-rendu complet sur le Grand Continent<\/a><\/p>\n\n\n\n \u00ab Pour son premier ouvrage de fiction paru chez Grasset en janvier 2022, Doan Bui (\u00e9galement journaliste \u00e0 L\u2019Obs<\/em>) a choisi les Olympiades et les 296 fen\u00eatres de la fictive tour Melbourne, int\u00e9gr\u00e9e au complexe immobilier, bien r\u00e9el celui-ci, dont le lecteur d\u00e9couvre l\u2019histoire. Embl\u00e8me des ann\u00e9es 1970 et d\u2019une ville nouvelle r\u00e9habilit\u00e9e dans XIIIe arrondissement au sud de Paris, le quartier des Olympiades file la m\u00e9taphore olympique chaque tour portant le nom d\u2019une ville h\u00f4te des J.O. (Mexico, Londres, Grenoble\u2026) et les rues souterraines de disciplines olympiques (rue du Disque, rue du Javelot\u2026). Le pr\u00e9ambule de l\u2019auteur, qui commence comme un plan de cin\u00e9ma (le livre de Doan Bui para\u00eet d\u2019ailleurs quelques mois apr\u00e8s la sortie des Olympiades<\/em>, dernier film de Jacques Audiard), se propose d\u2019\u00ab acc\u00e9l\u00e9rer la bande \u00bb, de \u00ab zoomer \u00bb sur les diff\u00e9rentes cases du puzzle pour \u00ab recueillir la rumeur des vies myst\u00e9rieuses qui se d\u00e9roulent l\u00e0, derri\u00e8re les fen\u00eatres, la nuit \u00bb. Sur les 37 \u00e9tages de la tour Melbourne, c\u2019est essentiellement au 5\u00e8me<\/sup> que Doan Bui concentre son intrigue.<\/p>\n\n\n\n La famille Truong vit dans l\u2019appartement 511. Alice et Victor Truong sont arriv\u00e9s en France en 1979 \u2013 ils font partie de ceux que l\u2019on a nomm\u00e9s les boat people<\/em> (bien qu\u2019ils aient d\u00e9barqu\u00e9 en avion, comme le souligne ironiquement l\u2019auteure) et qui ont fui le Vietnam au moment de la guerre. \u00c0 leur arriv\u00e9e en France, ils sont parrain\u00e9s par la famille Trudaine, par l\u2019interm\u00e9diaire de laquelle ils parviennent \u00e0 \u00eatre log\u00e9s dans la Tour Londres puis dans la Tour Melbourne. Tout au long du roman, Doan Bui d\u00e9tourne les clich\u00e9s li\u00e9s \u00e0 l\u2019immigration asiatique (les asiatiques seraient toujours timides, fr\u00eales, travailleurs) et installe une ligne de d\u00e9marcation faible entre la bont\u00e9 gratuite et la bien-pensance teint\u00e9e de mauvaise foi et de racisme des familles fran\u00e7aise, \u00e0 l\u2019instar des Trudaine. On navigue d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du curseur de l\u2019exotisme, du durian au fromage \u00e0 raclette, de l\u2019h\u00f4tel particulier du XVIe arrondissement \u00e0 Tang Fr\u00e8res et aux instituts de manucure, d\u2019Anne-Ma\u00ef Truong \u00e0 Armelle Trudaine, les deux filles n\u00e9es au m\u00eame moment, qui portent les m\u00eames initiales (Anne-Ma\u00ef les retrouve d\u2019ailleurs dans les vieux v\u00eatements d\u2019Armelle, gracieusement donn\u00e9s aux Truong par les Trudaine) mais qu\u2019un monde s\u00e9pare. Gr\u00e2ce \u00e0 un syst\u00e8me romanesque efficace, les deux femmes se recroisent des ann\u00e9es plus tard : c\u2019est Armelle Trudaine, fille des bienfaiteurs des Truong, qui, sans la reconna\u00eetre, licencie Anne-Ma\u00ef par Zoom \u00e0 la sortie du confinement. Au passage, Doan Bui offre une satire hilarante du monde du travail \u00e0 travers l\u2019entreprise Canina Inc., leader dans le domaine des croquettes pour chien. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Paru le 12 janvier 2022<\/p>\n\n\n\n Lire le compte-rendu complet sur le Grand Continent<\/a><\/p>\n\n\n\n \u00ab Si une symphonie classique comporte habituellement quatre mouvements, le dernier roman de Pierre Ducrozet se lit en cinq, comme la Symphonie fantastique<\/em> de Berlioz. Au programme de ce roman fleuve : non pas tant l\u2019\u00c9pisode de la vie d\u2019un artiste <\/em>que le r\u00e9cit d\u2019une \u00ab id\u00e9e fixe \u00bb : la musique. C\u2019est autour d\u2019elle que Paul Maleval compose son existence, en se disant tour \u00e0 tour \u00ab homme de radio, musicologue, \u00e9crivain, musico-anthropologue, et d\u2019autres noms \u00e9tranges comme \u00e7a. \u00bb La lecture suit plusieurs temporalit\u00e9s qui s\u2019entrem\u00ealent comme autant de leitmotivs<\/em> musicaux dans cette fresque familiale sans pathos inutile.<\/p>\n\n\n\n Le d\u00e9but chronologique de cette histoire pourrait \u00eatre l\u2019avant-Premi\u00e8re Guerre mondiale. En 1913, Emile Cornevin apprend le piano avec Claude Debussy. Lors de leur derni\u00e8re le\u00e7on, le ma\u00eetre prononce ces paroles qu\u2019\u00ab Emile n\u2019est pas certain de comprendre \u2013 tisser dans les corps l\u2019envol le contre-point<\/em>, il a dit quelque chose comme \u00e7a \u2013 et pourtant il y a peut-\u00eatre l\u00e0 une clef, un myst\u00e8re \u00e0 emporter \u00bb. Tandis que Debussy meurt exsangue en 1918, Emile Cornevin perd deux doigts \u00e0 la guerre. Sa carri\u00e8re de pianiste se r\u00e9duira \u00e0 la transmission de son savoir. C\u2019est avec cet \u00e9l\u00e8ve du grand ma\u00eetre qu\u2019Antoine Maleval, p\u00e8re de Paul, apprend le piano, contre la volont\u00e9 de sa famille. \u00c0 Lyon, il rencontre Sarah, qui a grandi entour\u00e9e de chants de No\u00ebl entendus dans les \u00e9glises de la campagne autrichienne et de Lieder<\/em> allemands. Antoine Maleval vivote de sa musique, joue du piano dans les bars mais transmet sa passion \u00e0 son fils Paul.<\/p>\n\n\n\n Le dernier roman de Pierre Ducrozet oscille autour de cette \u00ab id\u00e9e fixe \u00bb : la musique. C\u2019est autour d\u2019elle que Paul Maleval compose son existence. Au-del\u00e0 de la fresque familiale, une histoire sensible de la musique au XXe si\u00e8cle se dessine dans ce roman, tentant d’exprimer qu’elle est \u00e0 elle seule une mani\u00e8re de traverser notre existence. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Paru le 17 ao\u00fbt 2022<\/p>\n\n\n\n Lire le compte-rendu complet sur le Grand Continent<\/a><\/p>\n\n\n\n \u00ab La bajamar<\/em> est le deuxi\u00e8me roman de l\u2019\u00e9crivaine espagnole Aroa Moreno Dur\u00e1n (n\u00e9e en 1981), qui a d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 des recueils de po\u00e9sie et des biographies. Le roman s\u2019ouvre sur un \u00e9v\u00e9nement qui marquera la suite de l\u2019histoire, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il constitue une sorte de canal par lequel se glissent in\u00e9vitablement, l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre, trois g\u00e9n\u00e9rations de femmes. Tout commence par une m\u00e8re et son petit gar\u00e7on dans un village basque au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Le courant d\u2019une rivi\u00e8re d\u00e9file \u00e0 proximit\u00e9, agit\u00e9, abrupt et mortel lorsqu\u2019un autre enfant pousse le petit gar\u00e7on qui ne sait pas nager. Puis vient la trag\u00e9die : \u00ab \u00c0 mar\u00e9e basse, sur un lit de vase, l\u2019enfant g\u00eet face contre terre et les mains ouvertes sur le sol noir \u00bb. Dans Lumi\u00e8re d\u2019ao\u00fbt<\/em> (1932), William Faulkner affirme, par la voix d\u2019un de ses personnages, que les morts sont plus dangereux que les vivants, parce que l\u2019homme, \u00ab c\u2019est aux morts qu\u2019il ne peut \u00e9chapper, aux morts qui gisent tranquilles quelque part et n\u2019essaient pas de le retenir. \u00bb Il s\u2019av\u00e8re que la mort du jeune gar\u00e7on, inattendue et doublement racont\u00e9e au d\u00e9but et \u00e0 la fin du roman, marque non seulement le destin de sa m\u00e8re qui l\u2019a vu expirer dans ses bras, mais aussi les destins de la fille, de la petite-fille et de l\u2019arri\u00e8re-petite-fille auxquelles le deuil sera transmis. Parce que, comme nous le savons, on ne peut \u00e9chapper aux morts. <\/p>\n\n\n\n La plus grande qualit\u00e9 du livre est son style nerveux et laconique, qui permet une approche elliptique de l\u2019histoire, jamais froide, racont\u00e9e par ses trois protagonistes. L\u2019auteure parvient \u00e0 donner forme \u00e0 une histoire, pleine d\u2019intensit\u00e9 en raison de la duret\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience, mais surtout en raison de ce qu\u2019elle provoque chez le lecteur. Soudain, le lecteur se trouve \u00e9mu par les \u00e9v\u00e9nements familiaux qui lui sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s, des \u00e9v\u00e9nements qui ont \u00e9t\u00e9 cach\u00e9s, tus pendant longtemps. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce silence que l\u2019auteure sait fa\u00e7onner par les mots, dosant l\u2019information, se taisant quand il le faut, g\u00e9n\u00e9rant une atmosph\u00e8re de tension, irrespirable dans la minuscule maison. En g\u00e9n\u00e9ral, lorsqu\u2019une personne qui vient de la po\u00e9sie \u00e9crit un r\u00e9cit, elle met l\u2019accent sur les images, n\u00e9gligeant le r\u00e9cit pur, quand elle ne met pas trop l\u2019accent sur les \u00e9motions. Venant de la po\u00e9sie, le m\u00e9rite de Moreno Dur\u00e1n est double ; par la force de persuasion, la vraisemblance de sa fiction et aussi par l\u2019attention qu\u2019elle porte \u00e0 son langage, qui ne grince \u00e0 aucun moment, ni ne c\u00e8de \u00e0 la facilit\u00e9. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Paru le 10 f\u00e9vrier 2022<\/p>\n\n\n\n Lire le compte-rendu complet sur le Grand Continent<\/a><\/p>\n\n\n\n \u00ab Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, on s\u2019est beaucoup demand\u00e9 s\u2019il valait encore la peine de parler de la litt\u00e9rature latino-am\u00e9ricaine, ou bien si elle \u00e9tait devenue une cat\u00e9gorie ali\u00e9nante, voire un fourre-tout \u00e0 l\u2019instar des termes \u00ab d\u2019\u00e9conomie \u00e9mergente \u00bb ou \u00ab de jeune d\u00e9mocratie \u00bb. Si l\u2019on consid\u00e8re que c\u2019est \u00e0 cette m\u00eame \u00e9poque que l\u2019on revendiquait l\u2019assouplissement des fronti\u00e8res et la libre circulation dans le monde, soudain r\u00e9duit \u00e0 la taille d\u2019une bille, on comprendra mieux la volont\u00e9 de faire de l\u2019Am\u00e9rique latine un anachronisme. Des \u00e9crivains comme le Mexicain Jorge Volpi ont tent\u00e9 d\u2019\u00e9crire des fictions qu\u2019ils appelaient \u00ab sans signes d\u2019identit\u00e9 \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire des textes qui ne manifestaient pas leurs origines, mais qui, par leurs sujets, s\u2019ins\u00e9raient dans un cadre global. Ainsi, Guillermo Cabrera Infante, d\u00e9clare au sujet du roman \u00c0 la recherche de Klingsor (<\/em>1999) \u2013 qui traite de l\u2019Allemagne nazie \u2013 que l\u2019\u00e9crivain Jorge Volpi parvient \u00e0 faire en sorte que \u00ab ses personnages aient d\u2019autres langues maternelles, d\u2019autres nationalit\u00e9s \u00bb. Si les fronti\u00e8res n\u2019existaient plus, alors pourquoi se cantonner \u00e0 des sph\u00e8res qui se r\u00e9v\u00e8lent \u00e9troites et tendancieuses ? L\u2019auteur hyperconnect\u00e9 pourrait \u00e9crire sur n\u2019importe quelle r\u00e9alit\u00e9 et moment historique pour des lecteurs sans territoire, plus virtuels que concrets.<\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s l\u2019ambitieux Mus\u00e9e animal (<\/em>2017), un roman dont le souffle rappelle les grands textes de l\u2019essor du roman latino-am\u00e9ricain, sans en \u00eatre un \u00e9pigone, Austral <\/em>(2022) raconte l\u2019histoire de Julio, un professeur d\u2019universit\u00e9, abandonn\u00e9 par sa femme, qui voit soudain son quotidien boulevers\u00e9. Nomm\u00e9 ex\u00e9cuteur testamentaire litt\u00e9raire par son amie l\u2019autrice Aliza Abravanel, Julio voyage alors \u00e0 Humahuaca, dans les Andes, o\u00f9 il lira le manuscrit laiss\u00e9 par cette amie disparue. Aphasique, confront\u00e9e au silence, Aliza Abravanel emm\u00e8nera Julio, \u00e0 titre posthume, dans un autre voyage, celui de son texte, une enqu\u00eate sur l\u2019histoire d\u2019une famille juive dans le contexte explosif du XXe si\u00e8cle. Dans l\u2019ombre du mythique roman de Malcolm Lowry, Sous le volcan, <\/em>dont <\/em>je me souviens comme d\u2019une confrontation incandescente entre un homme et son destin, le roman de Fonseca \u00e9volue sans rel\u00e2che, en spirales concentriques, m\u00ealant le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent. C\u2019est l\u2019une des r\u00e9ussites de Fonseca, sa capacit\u00e9 de multiplier les destins de ses personnages, mais sans jamais perdre le fil. Au contraire, chaque personnage qui s\u2019ajoute \u00e0 la lecture, contribue \u00e0 \u00e9largir le sentiment d\u2019absurdit\u00e9 face \u00e0 une histoire occidentale faite de pillages et d\u2019abus. <\/p>\n\n\n\n On retrouve les th\u00e8mes et les explorations de certains auteurs comme Thomas Bernhard (les liens d\u00e9l\u00e9t\u00e8res) et W.G. Sebald (les archives), et Fonseca les a magistralement bien utilis\u00e9s. On distingue \u00e9galement l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019auteur pour les exodes. Ainsi l\u2019histoire coloniale, puis les grandes exp\u00e9ditions scientifiques, et enfin les explorations anthropologiques sont int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 la fiction, ce qui donne une \u00e9paisseur au parcours du protagoniste. Des rencontres avort\u00e9es, des malentendus permanents, le roman de Fonseca nous permet de d\u00e9couvrir les \u00e9carts de cultures et de langues entre les personnages, \u00e9carts qui marquent leurs rencontres au fer rouge, comme s\u2019il \u00e9tait impossible d\u2019interagir autrement que par cette autre forme de silence. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Paru le 27 avril 2022<\/p>\n\n\n\n Lire le compte-rendu complet sur le Grand Continent<\/a><\/p>\n\n\n\n \u00ab Bia\u0142e noce <\/em>[Les Nuits blanches] est le dernier en prose d\u2019Urszula Honek, que le lecteur polonais connaissait auparavant comme po\u00e9tesse et autrice entre autres, des volumes Sporysz<\/em> [Ergot] (2015) et Zimowanie<\/em> [Hivernage] (2019). Dans ce livre de 2019, l\u2019\u00e9crivaine explorait d\u00e9j\u00e0 le th\u00e8me de la fronti\u00e8re entre la r\u00e9alit\u00e9 et le r\u00eave, entre la mort et l\u2019oubli, qui trouve ici son plein d\u00e9veloppement.<\/em> Honek donne vie \u00e0 un univers tiss\u00e9 de relations fragiles et enchev\u00eatr\u00e9es, empli d\u2019un sentiment d\u2019impuissance et d\u2019un d\u00e9couragement absolus.<\/p>\n\n\n\n Un peu comme dans le film d\u2019horreur Midsommar<\/em> d\u2019Ari Aster, toute la monstruosit\u00e9 se d\u00e9roule dans l\u2019\u00e9blouissement de la lumi\u00e8re du jour. Mais, chez l\u2019\u00e9crivaine polonaise, tout demeure calme et silencieux. Il ne s\u2019agit pas non plus de se soumettre \u00e0 un quelconque rituel, \u00e0 une sorte de transgression \u2013 au contraire, dans la lumi\u00e8re \u00e9clatante de l\u2019\u00e9t\u00e9, nous voyons les habitants d\u2019un village endormi sombrer dans la grisaille, des habitants d\u00e9\u00e7us, vivant des r\u00eaves inassouvis, aspirant \u00e0 une mort rassurante. Dans le cas de Honek, la mort ne se laisse pas oublier ; sous diverses formes, elle perce \u00e0 travers les t\u00e9moignages de tous les personnages. <\/p>\n\n\n\n Bia\u0142e noce<\/em> forme un recueil de treize nouvelles qui constituent le panorama d\u2019une communaut\u00e9 dont les membres sont accabl\u00e9s par le m\u00eame destin. Et ainsi, ces nuits blanches, cette obscurit\u00e9 existentielle se manifestant au milieu d\u2019une journ\u00e9e ensoleill\u00e9e et chaude, deviennent un repr\u00e9sentant m\u00e9taphorique de la destin\u00e9e humaine. Dans cette prose psychologique, nous d\u00e9couvrons les personnages principalement \u00e0 travers la narration \u00e0 la premi\u00e8re personne et les commentaires du narrateur \u00e0 la troisi\u00e8me personne. Leurs exp\u00e9riences et leur langage sont vari\u00e9s ; nous entendons, entre autres, la voix d\u2019une jeune femme, celle d\u2019un enfant, celle d\u2019un homme m\u00fbr. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Paru le 26 janvier 2022<\/p>\n\n\n\n Lire le compte-rendu complet sur le Grand Continent<\/a><\/p>\n\n\n\n \u00ab Un chien \u00e0 ma table<\/em> a pour personnages principaux (et quasiment uniques) deux vieux hippies solitaires et une chienne. Les deux vieux, ce sont Sophie, la narratrice, double transparent de l\u2019autrice (elle \u00e9crit un roman qui s\u2019appelle aussi Un chien \u00e0 ma table<\/em>), et Grieg, son compagnon ; ils vivent ensemble dans une maison isol\u00e9e au milieu du massif des Vosges. La chienne, c\u2019est Yes, enfuie de chez un zoophile qui la violait, recueillie par Sophie et Grieg, et devenue la compagne de leurs jeux, de leurs repas, de leurs sommeils et de leurs excursions. Voil\u00e0 la mince trame sur laquelle le roman est construit et \u00e0 partir de laquelle il d\u00e9ploie, de bref chapitre en bref chapitre, des aper\u00e7us fulgurants, des r\u00e9flexions saisissantes, des m\u00e9ditations \u00e9mouvantes, toutes et tous d\u2019une tr\u00e8s grande force, servis par une langue h\u00e2t\u00e9e, urgente, qui m\u00e9nage cependant toute sa place \u00e0 la po\u00e9sie. L\u2019\u00e9criture cherche \u00e0 serrer le r\u00e9el au plus pr\u00e8s, c\u2019est-\u00e0-dire avec ce qu\u2019il faut de tournures orales (\u00ab Les mots, les oiseaux, ensemble li\u00e9s, fragiles, ab\u00eem\u00e9s, d\u00e9cim\u00e9s par nous, \u00e7a, je le ressentais tr\u00e8s fort. Quand est-ce que tout avait commenc\u00e9 ? \u00bb), et d\u2019images puissantes, \u00e9tonnantes, mais tombant toujours justes : patiemment pr\u00e9par\u00e9es, elles \u00e9pousent les \u00e0-coups et les brusqueries d\u2019un imaginaire coh\u00e9rent (\u00ab une sorte de m\u00e9lodie est entr\u00e9e par la fen\u00eatre. Elle avait un go\u00fbt d\u2019\u00e9glantine plus prononc\u00e9 que la veille, plus le go\u00fbt du conditionnel, mais celui du conditionnel pass\u00e9, de f\u00e9erie \u00e0 fond \u00bb).<\/p>\n\n\n\n Pour autant que l\u2019on puisse ainsi r\u00e9duire sa si foisonnante mati\u00e8re, disons que le roman entrelace deux grands th\u00e8mes : celui du vieillissement \u2013 et plus particuli\u00e8rement du vieillissement en couple, du vieillissement amoureux, trait\u00e9 de mani\u00e8re \u00e0 la fois pudique et poignante ; celui du d\u00e9sastre environnemental, moins figur\u00e9 ici par le r\u00e9chauffement climatique que par la disparition des esp\u00e8ces. L\u2019un comme l\u2019autre th\u00e8mes appellent des \u00e9motions contradictoires, successivement \u00e9prouv\u00e9es, n\u00e9goci\u00e9es comme sur une ligne de cr\u00eate, qui vont de l\u2019angoisse \u00e0 la r\u00e9signation, de la m\u00e9lancolie \u00e0 la joie, celle-ci l\u2019emportant en g\u00e9n\u00e9ral, car Un chien \u00e0 ma table<\/em> est un livre joyeux, qui semble dire que l\u2019on ne peut pas parler de la vie (humaine, animale, voire v\u00e9g\u00e9tale) autrement qu\u2019avec joie. C\u2019est donc un livre optimiste et r\u00e9confortant, malgr\u00e9 la gravit\u00e9 des questions en jeu, et malgr\u00e9 les \u00ab larmes dans les yeux \u00bb de l\u2019explicit, qui n\u2019abolissent r\u00e9trospectivement rien. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Paru le 24 ao\u00fbt 2022<\/p>\n\n\n\n Lire le compte-rendu complet sur le Grand Continent<\/a><\/p>\n\n\n\n \u00ab Le chant III de l\u2019Enfer<\/em> de Dante s\u2019ach\u00e8ve par un tremblement de terre. C\u2019est avec lui que s\u2019ouvre le roman d\u2019Esther Kinsky. Sept chapitres de longueurs in\u00e9gales sont introduits par une photo en noir et blanc d\u2019un fragment de la fresque qui ornait autrefois l\u2019\u00e9glise d\u00e9vast\u00e9e de Venzone, une petite commune situ\u00e9e \u00e0 une heure en bus de l\u2019\u00e9picentre, puis par une citation d\u2019ouvrages scientifiques du XIXe<\/sup> si\u00e8cle qui relient l\u2019\u00e9v\u00e9nement particulier du s\u00e9isme du Frioul aux tremblements de terre d\u2019autres contr\u00e9es et d\u2019autres \u00e9poques. Comme si la narration n\u00e9cessitait un cadre formel stable avant de plonger au c\u0153ur d\u2019un bouleversement sans commune mesure.<\/p>\n\n\n\n Esther Kinsky progresse \u00e0 travers sept ensembles agenc\u00e9s entre eux de fa\u00e7on chronologique : le matin du 6 mai \u00e0 Venzone, le moment-m\u00eame du tremblement de terre, ses cons\u00e9quences imm\u00e9diates sur les lieux et ses habitants, les suites \u00e0 moyen terme, les tr\u00e8s fortes r\u00e9pliques quelques mois plus tard dans la m\u00eame commune ainsi que les destin\u00e9es perturb\u00e9es des habitants, enfin le m\u00e9morial de cette catastrophe naturelle. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de ces grands mouvements, les paragraphes se succ\u00e8dent tant\u00f4t par des liens th\u00e9matiques, tant\u00f4t sans v\u00e9ritables liens apparents, et ce faisant se compl\u00e8tent, se superposent et convergent vers une qu\u00eate insatiable de souvenirs. Dans quelle mesure la m\u00e9moire est-elle capable de reconstruire un tel \u00e9v\u00e9nement ? Et quelle langue sera \u00e0 m\u00eame de transmettre un tel \u00e9pisode ? Esther Kinsky prend ces deux questions \u00e0 bras-le-corps et assemble des sources diverses : observations tr\u00e8s d\u00e9taill\u00e9es du paysage et de la nature, t\u00e9moignages fictifs ou non de survivants, descriptions de photos trouv\u00e9es dans les gravats, fables et l\u00e9gendes qui circulent et tentent d\u2019expliquer la col\u00e8re de la terre, r\u00e9cits sur l\u2019origine du monde, croyances sur la cr\u00e9ation des montagnes. Autant d\u2019aspects compl\u00e9mentaires ou contradictoires qui enrichissent et compliquent \u00e0 la fois le travail de m\u00e9moire. \u00c0 l\u2019image de l\u2019\u00e9glise de Venzone reconstruite morceau par morceau, le roman avance paragraphe par paragraphe dans l\u2019objectif d\u2019appr\u00e9hender l\u2019\u00e9v\u00e9nement sans jamais en venir \u00e0 bout, conservant ses contradictions, asp\u00e9rit\u00e9s et incoh\u00e9rences : \u00ab Les ruptures, d\u00e9calages, d\u00e9gradations sont rest\u00e9s visibles, les lacunes n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 masqu\u00e9es. Chaque trace de ce type devait servir \u00e0 la m\u00e9moire de la destruction qui avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la reconstruction. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Paru le 14 f\u00e9vrier 2022<\/p>\n\n\n\n Lire le compte-rendu complet sur le Grand Continent<\/a><\/p>\n\n\n\n \u00ab Dans une village du Nord-Est de l\u2019Italie, situ\u00e9 entre deux vall\u00e9es, Ginevra Lamberti nous livre le r\u00e9cit d\u2019une famille italienne qui traverse les ann\u00e9es soixante-dix. Tandis que la g\u00e9n\u00e9ration des a\u00een\u00e9s fait face aux angoisses de la modernit\u00e9, la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration manifeste son d\u00e9sir d\u2019explorer ce qu\u2019il y a au-del\u00e0 de la vall\u00e9e. Dans cette histoire de famille originale, Ginevra Lamberti explore chaque personnage avec la m\u00eame bienveillance en mettant en lumi\u00e8re les blessures de l\u2019histoire italienne du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n Le troisi\u00e8me livre de Ginevra Lamberti est \u00e9troitement li\u00e9 \u00e0 son premier roman, La questione pi\u00f9 che altro<\/em> (Nottetempo, 2015), dans lequel apparaissait d\u00e9j\u00e0 La Vall\u00e9e<\/em> : un lieu r\u00e9el de la V\u00e9n\u00e9tie profonde qui a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 en un vrai chronotope, de l\u2019\u00e9toffe de la meilleure litt\u00e9rature. Comme le laisse entendre le titre \u2013 qui fait \u00e9cho \u00e0 un c\u00e9l\u00e8bre vers d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la colline de Spoon River de Edgar Lee Masters \u2013 , il s\u2019agit d\u2019un endroit qui, au moins pour les jeunes qui ont eu la malchance d\u2019y na\u00eetre dans les ann\u00e9es cinquante du si\u00e8cle pass\u00e9, est en quelque sorte en relation avec la mort. Ou du moins, c\u2019est l\u2019impression qu\u2019en a Costanza, la protagoniste du roman. <\/p>\n\n\n\n Un des nombreux points forts du livre est de mettre \u00e0 nouveau en lumi\u00e8re une blessure encore ouverte de l\u2019histoire italienne du XXe si\u00e8cle, celle de l\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat \u00e0 comprendre et \u00e0 g\u00e9rer la vague de toxicomanie qui a submerg\u00e9 une g\u00e9n\u00e9ration. Le r\u00e9cit, qui ne fait aucune place au moralisme mais o\u00f9 l\u2019ironie, marque stylistique de l\u2019autrice, est contagieuse, c\u00e8de parfois la place \u00e0 des lambeaux d\u2019entretien, t\u00e9moignages directs qui conf\u00e8rent \u00e0 cette fresque collectif une formidable vivacit\u00e9 : ainsi, avec la m\u00eame nettet\u00e9, on rappelle les d\u00e9buts de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation (\u00ab en ces ann\u00e9es-l\u00e0 des choses ont commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre \u00e0 la mode \u00bb) et les bilans existentiels de la fin du si\u00e8cle (\u00ab les lettres de changes n\u2019ont pas de date d\u2019\u00e9ch\u00e9ance \u00bb). <\/p>\n\n\n\n Sur chaque histoire se pose le regard aigu et p\u00e9n\u00e9trant de la narratrice, laquelle accompagne avec la m\u00eame tendresse chaque personnage derri\u00e8re la toile du temps : Augusta, le m\u00e8re sans affection, devient ainsi seulement une fille des ann\u00e9es 20, contrainte d\u2019abandonner l\u2019\u00e9cole primaire pour devenir une enfant-servante \u00e0 Milan, o\u00f9 elle r\u00eave des poup\u00e9es qui co\u00fbtent plus que son salaire et o\u00f9 elle d\u00e9couvre la magie de l\u2019op\u00e9ra \u00e0 la Scala<\/em>. Fiorella, l\u2019amie la plus anticonformiste de Costanza, va exp\u00e9rimenter \u00e0 la premi\u00e8re personne comment les classes sociales d\u00e9finissent avec grande nettet\u00e9 la fronti\u00e8re entre \u00ab les fous \u00bb et ceux qui peuvent se permettre d\u2019\u00eatre simplement des \u00ab excentriques \u00bb. Dans le tissu du roman, chaque n\u0153ud est important, ainsi que chaque personnage, et le tout semble contribuer \u00e0 la construction de la grande tapisserie qui donne sens aux vies que Lamberti entrem\u00eale pour ses lecteurs. Sous ce point de vue, il faut pr\u00eater attention \u00e0 toutes les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019\u00e9criture diss\u00e9min\u00e9es au long du roman. Tant Costanza que sa belle-m\u00e8re Pia sont d\u00e9crites par l\u2019acte d\u2019\u00e9crire : Costanza ressent ce d\u00e9sir pendant une aventure psych\u00e9d\u00e9lique ; Pia met sous forme de note une grande partie de sa vie dans un journal intime, auquel elle n\u2019aura jamais le courage de raconter la v\u00e9rit\u00e9. La petite-fille, fille du grand conteur d\u2019histoires qu\u2019est Claudio, sera appel\u00e9e \u00e0 reprendre cette tradition : \u00ab les histoires \u00e9taient en un si grand nombre que Gaia avait l\u2019impression concr\u00e8te d\u2019en \u00eatre seulement un r\u00e9servoir \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Paru le 31 mars 2022<\/p>\n\n\n\n Lire le compte-rendu complet sur le Grand Continent<\/a><\/p>\n\n\n\n \u00ab Mateusz Paku\u0142a est un dramaturge appr\u00e9ci\u00e9 en Pologne, laur\u00e9at du Prix d\u2019art dramatique de Gdynia, entre autres. Le livre Comment je n<\/em>\u2019ai pas tu\u00e9 mon p\u00e8re et combien je le regrette<\/em> est son premier ouvrage en prose. Ce r\u00e9cit intime raconte la mort du p\u00e8re de l\u2019auteur, ou plut\u00f4t le processus de la mort d\u2019un cancer du pancr\u00e9as. Une mort longue, lente et douloureuse. Le livre de Paku\u0142a n\u2019est pas homog\u00e8ne en termes de genre : il contient des \u00e9l\u00e9ments de journal intime, de drame et d\u2019entretien. La structure de cette histoire est d\u00e9sordonn\u00e9e, ce qui refl\u00e8te cette exp\u00e9rience traumatique.<\/p>\n\n\n\n Il s’agit donc d’un livre sur la douleur physique et la mort dans la Pologne contemporaine. Honn\u00eate, intime \u00e0 l\u2019extr\u00eame, grotesque, brutal, triste et terriblement dr\u00f4le. C\u2019est le journal de la mort d\u2019un p\u00e8re, l\u2019histoire d\u2019une famille dans une situation liminale. C\u2019est aussi un texte sur des institutions de soins d\u00e9faillantes, une \u00c9glise qui s\u2019effondre, un service de sant\u00e9 au bord du gouffre. Le livre de Paku\u0142a est une r\u00e9ponse pol\u00e9mique \u00e0 l\u2019id\u00e9e commune que la souffrance ennoblit. C\u2019est \u00e9galement un ouvrage fortement antireligieux, qui consid\u00e8re l\u2019\u00c9glise catholique comme la source de l\u2019hypocrisie polonaise. Dans le quasi-journal de Paku\u0142a, on trouve d\u2019autres questions sur lesquelles l\u2019\u00c9glise catholique exerce une influence en Pologne, telles que : les droits des personnes LGBT, l\u2019avortement l\u00e9gal, autant de questions li\u00e9es au corps et \u00e0 la reproduction. Selon l\u2019auteur, il est scandaleux d\u2019assimiler les droits religieux aux droits civils car cela interf\u00e8re avec les droits constitutionnels \u00e0 l\u2019autod\u00e9termination. <\/p>\n\n\n\n En toile de fond de cette histoire, on retrouve la vie quotidienne, le travail, les relations familiales et\u2026 la pand\u00e9mie de Covid-19, car l\u2019action du livre se d\u00e9roule d\u2019avril 2019 \u00e0 ao\u00fbt 2020. C\u2019est pourquoi l\u2019histoire pr\u00e9sent\u00e9e est tr\u00e8s universelle, puisqu\u2019elle concerne l\u2019exp\u00e9rience g\u00e9n\u00e9rationnelle de la perte des proches pendant la pand\u00e9mie. Mais c\u2019est aussi l\u2019histoire universelle d\u2019une famille polonaise, dans laquelle on trouve des grands-m\u00e8res traumatis\u00e9es par la guerre, des tantes d\u00e9votes, des fr\u00e8res et s\u0153urs votant pour l\u2019extr\u00eame droite, des divergences dans la vision du monde. C’est donc aussi une histoire de tendresse et d\u2019intimit\u00e9 inond\u00e9e de col\u00e8re, d\u2019impuissance, de d\u00e9sespoir et de rage. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Paru le 3 octobre 2022<\/p>\n\n\n\n Lire le compte-rendu complet sur le Grand Continent<\/a><\/p>\n\n\n\n \u00ab Dans Zukunftsmusik<\/em> (Son du futur<\/em>), Katerina Poladjan dresse un portrait de la soci\u00e9t\u00e9 russe juste avant l\u2019\u00e8re Gorbatchev. Le son du futur est d\u00e9j\u00e0 dans l\u2019air, mais pour l\u2019heure la vie continue dans un entre deux tant\u00f4t comique, tant\u00f4t tragique. Une histoire racont\u00e9e avec beaucoup d\u2019humour et de tendresse \u00e0 l\u2019aube d\u2019un grand tournant historique, dont nous vivons aujourd\u2019hui encore les cons\u00e9quences. <\/p>\n\n\n\n Nous sommes le 11 mars 1985. Quelque part en Sib\u00e9rie, \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres de Moscou, une grand-m\u00e8re, une m\u00e8re, une fille et une petite-fille vivent dans une kommunalka<\/em> \u2014 ces fameux appartements communautaires typiques de l\u2019Union sovi\u00e9tique. Dans la cuisine, la marche fun\u00e8bre de Chopin sort d\u2019un vieux transistor et r\u00e9sonne ce jour-l\u00e0 \u00e0 travers tout le pays comme \u00e0 chaque fois que l\u2019Union sovi\u00e9tique pleurait l\u2019un de ses grands hommes d\u2019\u00c9tat. Et, comme chacun le sait, cela arrivait souvent \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s la mort de Brejnev en 1982, Iouri Andropov inaugura la s\u00e9rie de d\u00e9c\u00e8s de vieux chefs d\u2019Etat s\u00e9niles, \u00e0 peine deux ans apr\u00e8s sa prise de fonction, puis le 11 mars 1985 ce fut le tour du camarade secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral Konstantin Tchernenko qui avait pass\u00e9 l\u2019essentiel de son court r\u00e8gne \u00e0 la t\u00eate de l\u2019Etat \u00e0 l\u2019h\u00f4pital et donna ainsi de lui l\u2019image d\u2019un \u00ab fant\u00f4me \u00e0 l\u2019article de la mort \u00bb. \u00ab Le triomphe du marxisme-s\u00e9nilisme \u00bb, titrait \u00e0 l\u2019\u00e9poque Le Canard encha\u00een\u00e9<\/em>. Il en d\u00e9coulait en effet un d\u00e9couragement du peuple russe face \u00e0 cette valse des vieux caciques du r\u00e9gime, signe de la d\u00e9liquescence de la toute-puissante Union sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n Mais, dans ce roman, personne ne se doute encore qu\u2019elle n\u2019est plus si toute-puissante et que Gorbatchev, qui succ\u00e9dera \u00e0 Tchernenko, fera bient\u00f4t s\u2019\u00e9crouler le colosse. Ainsi, dans la Kommunalka, chacun vaque d\u2019abord \u00e0 ses occupations quotidiennes. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019Histoire montre \u00e0 nouveau son visage le plus cruel, le nouveau roman de Kateryna Poladjan rappelle une chose essentielle : le r\u00e9gime et les hommes en Russie sont deux r\u00e9alit\u00e9s diff\u00e9rentes qu\u2019il faut distinguer. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Paru le 23 f\u00e9vrier 2022<\/p>\n\n\n\n Lire le compte-rendu complet sur le Grand Continent<\/a><\/p>\n\n\n\n Quatri\u00e8me de couverture publi\u00e9e sur le site de l’\u00e9diteur :<\/p>\n\n\n\n \u00ab La langue bat l\u00e0 o\u00f9 la dent souffre, et la dent qui souffre, \u00e0 la fin, est toujours la m\u00eame. La seule r\u00e9volution possible est d’arr\u00eater de pleurer sur son sort. Dans ce roman exaltant et f\u00e9roce, Veronica Raimo innove. Elle parle de sexe, de liens, de perte, de grandir, et de sa voix dr\u00f4le, caustique et d\u00e9senchant\u00e9e explose le portrait enfin sinc\u00e8re et libre d’une jeune femme d’aujourd’hui. Niente di vero<\/em> est le pari r\u00e9ussi, rarissime, de gu\u00e9rir les blessures par le rire. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Paru le 1er f\u00e9vrier 2022<\/p>\n\n\n\n Compte-rendu \u00e0 para\u00eetre sur le Grand Continent<\/p>\n\n\n\n \u00ab Le cin\u00e9aste Ingmar Bergman a dit : vieillir, c\u2019est comme escalader une grande montagne. \u00c0 mesure que vous grimpez, votre force diminue, mais votre regard devient plus libre, votre vision plus large et plus sereine. \u00c0 mesure que vous vieillissez, la soci\u00e9t\u00e9 suppose que vous avez atteint deux vertus essentielles : d\u2019une part, une certaine tranquillit\u00e9 d\u2019esprit, d\u2019autre part, une maturit\u00e9 remarquable que les ann\u00e9es vous ont conf\u00e9r\u00e9e. Cependant, il existe d\u2019autres protagonistes et d\u2019autres compagnons fid\u00e8les de la vieillesse, dont on parle moins souvent : la solitude et l\u2019isolement. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019une des principales cl\u00e9s du dernier roman de l\u2019\u00e9crivain Rafael Reig (Cangas de On\u00eds, 1963) intitul\u00e9 El r\u00edo de cenizas<\/em> (Le fleuve des cendres), publi\u00e9 par Tusquets. Venons-en au noyau central de cette histoire qui a captiv\u00e9 de nombreux lecteurs.<\/p>\n\n\n\n Le narrateur et protagoniste est un homme riche, \u00e2g\u00e9 de 75 ans, qui a subi une attaque c\u00e9r\u00e9brale. \u00c0 la suite de cet \u00e9pisode de sant\u00e9 inqui\u00e9tant, qui lui laisse de graves s\u00e9quelles, il est admis \u00e0 la maison de retraite \u00ab Los Carrascales \u00bb. L\u2019endroit en question accueille toutes les personnes \u00e2g\u00e9es qui peuvent se permettre un logement de haut standing. L\u00e0, entour\u00e9 de nombreux personnages divers et extravagants, il va d\u00e9rouler la carte de sa vie, plonger dans la vieillesse et tenter de trouver des r\u00e9ponses \u00e0 ses nombreuses questions existentielles. Survient alors une dangereuse pand\u00e9mie qui bouleverse les habitudes et la vie des patients et des soignants, et pr\u00e9sente de nombreux parall\u00e8les avec la crise du covid-19. C\u2019est l\u00e0 que l\u2019intrigue prend progressivement son essor : le protagoniste, qui oscille entre nostalgie et impuissance, d\u00e9cide de tenter de conclure un pacte avec le pass\u00e9. Il le fait parce qu\u2019il a besoin de r\u00e9gler ses comptes et de dire adieu \u00e0 ce monde en essayant de trouver un sens \u00e0 l\u2019existence. Entre les lectures et les activit\u00e9s typiques d\u2019une maison de retraite, le narrateur \u00e9crit une lettre \u00e0 son fils Gonzalo dans laquelle il r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 sa vie pass\u00e9e et aux conclusions qu\u2019il a pu en tirer.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est un livre plein de joie, o\u00f9 l\u2019auteur d\u00e9ploie un humour tr\u00e8s fin, mais aussi une \u0153uvre pleine de tristesse. L\u2019\u00e9crivain asturien est d\u00e9j\u00e0 un ma\u00eetre habile qui sait combiner le tragique et le comique, et trouver un \u00e9quilibre sain entre la douleur et la joie. Le romancier et journaliste Isaac Rosa a \u00e9crit, \u00e0 juste titre, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un trait\u00e9 de d\u00e9cence et d\u2019honn\u00eatet\u00e9, mais aussi d\u2019une merveille \u00e9crite pour que nous la lisions avec plaisir, pour que nous riions, pour que nous trouvions la joie, m\u00eame, ou surtout, au milieu de la douleur. La biographie est m\u00eal\u00e9e \u00e0 ses regrets, au souvenir de ses proches, voire \u00e0 la recherche d\u2019une impossible r\u00e9demption. Voici un probl\u00e8me soulev\u00e9 par le roman : est-il possible de faire la paix avec son pass\u00e9 ou, au contraire, vieillir signifie-t-il assumer qu\u2019il y aura certaines personnes et certains souvenirs que nous porterons comme un poignard dans la peau jusqu\u2019\u00e0 la fin de nos jours ? L\u2019\u00e9crivain nous pr\u00e9sente de nombreuses touches de nostalgie pour une jeunesse perdue et pour tout ce qui reste \u00e0 faire. N\u2019est-ce pas cela, vieillir, croire qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 trop tard pour renverser la vapeur, r\u00e9parer ses erreurs ? C\u2019est peut-\u00eatre pour cela qu\u2019il commence le r\u00e9cit en disant qu\u2019il a r\u00eav\u00e9 d\u2019une rivi\u00e8re qu\u2019il n\u2019a jamais vue, et que dans sa veill\u00e9e, il \u00ab marchait \u00e0 un bon rythme et avait trente ans \u00bb. Rafael Reig, figure cl\u00e9 de la litt\u00e9rature espagnole, nous livre une confession autobiographique dans laquelle il d\u00e9veloppe non seulement le parcours de la vieillesse, mais aussi ce qu\u2019il a appris sur l\u2019amour, la famille, les amis et le passage du temps lui-m\u00eame. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Paru le 1er juin 2022<\/p>\n\n\n\n Lire le compte-rendu complet sur le Grand Continent<\/a><\/p>\n\n\n\n \u00ab Le concept de \u00ab talent \u00bb est rarement utilis\u00e9, ou avec une certaine g\u00eane, car il est impr\u00e9cis et difficile \u00e0 quantifier. Et pourtant, Ma\u0142gorzata \u017bar\u00f3w est un des talents les plus int\u00e9ressants que la prose polonaise a connus ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Un talent d\u00e9sordonn\u00e9, dispendieux, bavard, r\u00e9calcitrant \u00e0 la discipline mais un talent ind\u00e9niable.<\/p>\n\n\n\n Que signifie le terme \u00ab talent \u00bb lorsqu\u2019il s\u2019agit de litt\u00e9rature ? Il est facile de le remplacer par des concepts plus concrets. Parmi ceux qui viennent \u00e0 l\u2019esprit : aptitude, capacit\u00e9, pr\u00e9disposition, esprit, vivacit\u00e9\u2026 \u017bar\u00f3w poss\u00e8de tout cela : c\u2019est une fine observatrice, son esprit est vif, elle a le don d\u2019une pointe pertinente, elle sait brillamment construire des sc\u00e8nes. Un penchant pour le paradoxe, une imagination ouverte \u00e0 l\u2019absurde, une pointe de cruaut\u00e9 dans les commentaires ironiques sur les gens : ce sont les caract\u00e9ristiques pr\u00e9pond\u00e9rantes du style de \u017bar\u00f3w dans son sens de l\u2019observation et de la description.<\/p>\n\n\n\n Dans ce roman, la narratrice-h\u00e9ro\u00efne travaille avec le corps, c\u2019est une cam girl<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire une fille qui r\u00e9alise devant la cam\u00e9ra des fantasmes des hommes. Les fantasmes n\u2019ont pas d\u2019autres barri\u00e8res que l\u2019imagination du client et les capacit\u00e9s \u00e0 les r\u00e9aliser par la cam girl<\/em>. L\u2019un d\u2019eux d\u00e9pose d\u2019habitude une commande simple \u2013 \u00ab montre tes nichons \u00bb \u2013, un autre sc\u00e9narise minutieusement les s\u00e9quences, un autre encore demande que la fille suce un concombre (litt\u00e9ralement). Nous lisons des descriptions d\u00e9taill\u00e9es, semblables \u00e0 des scripts, de rencontres avec les clients dans neuf brefs chapitres intitul\u00e9s \u00ab Viola Love est d\u00e9sormais on-line \u00bb, entrecoup\u00e9s par la trame principale. La sp\u00e9cificit\u00e9 du travail de Viola et la brutalit\u00e9 des descriptions \u00e9voquent le premier roman de Virginie Despentes, Baise-mo<\/em>i (1993) qui, de m\u00eame qu\u2019Enchanter les serpents\u2026<\/em>, montrait diff\u00e9rentes strat\u00e9gies f\u00e9minines dans un monde domin\u00e9 par le d\u00e9sir des hommes, par leur sup\u00e9riorit\u00e9 financi\u00e8re et, toujours pr\u00eate \u00e0 agir, leur force physique. <\/p>\n\n\n\n Le roman de \u017bar\u00f3w n\u2019est pas pour autant misandre. Les hommes dans ce livre sont parfois comme des gar\u00e7ons, parfois minables, mais surtout perdus dans leurs propres corps. Ils ne savent pas ce qu\u2019ils veulent, alors ils amplifient leurs d\u00e9sirs, incapables de se comprendre et de s\u2019accepter ; le plus souvent, ils abandonnent assez rapidement les services de Viola et partent. Ils ont peur qu\u2019elle puisse les conna\u00eetre mieux qu\u2019eux-m\u00eames ne se connaissent, et m\u00eame dans un monde virtuel ils se comportent comme des mecs classiques. Ils s\u2019enfuient d\u00e8s qu\u2019ils perdent leur domination. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Paru le 1er juin 2022<\/p>\n\n\n\nFatma Aydemir, Dschinns<\/em>, Hanser<\/h2>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Fabio Bac\u00e0, Nova<\/em>, Adelphi<\/h2>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Doan Bui, La Tour<\/em>, Grasset<\/h2>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Pierre Ducrozet, Variations de Paul<\/em>, Actes Sud<\/h2>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Aroa Moreno Dur\u00e1n, La Bajamar<\/em>, Literatura Random House<\/h2>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Carlos Fonseca, Austral<\/em>, Anagrama<\/h2>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Urszula Honek, Bia\u0142e noce<\/em>, Czarne<\/h2>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Claudie Hunzinger, Un chien \u00e0 ma table<\/em>, Grasset<\/h2>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Esther Kinsky, Rombo<\/em>, Suhrkamp<\/h2>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Ginevra Lamberti, Tutti dormono nella valle<\/em>, Marsilio<\/h2>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Mateusz Paku\u0142a, Jak nie zabi\u0142em swojego ojca i jak bardzo tego \u017ca\u0142uj\u0119,<\/em> Nisza<\/h2>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Katerina Poladjan, Zukunftsmusik<\/em>, Fischer<\/h2>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Veronica Raimo, Niente di vero<\/em>, Einaudi<\/h2>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Rafael Reig, El r\u00edo de cenizas<\/em>, Tusquets Editores<\/h2>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Ma\u0142gorzata \u017bar\u00f3w, Zaklinanie w\u0119\u017cy w gor\u0105ce wieczory<\/em>, Czarn<\/h2>\n\n\n\n\n\n
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