{"id":162609,"date":"2022-10-14T15:17:45","date_gmt":"2022-10-14T13:17:45","guid":{"rendered":"https:\/\/lgctesting.piramid.studio\/fr\/?p=162609"},"modified":"2022-10-14T15:46:15","modified_gmt":"2022-10-14T13:46:15","slug":"syrie-le-pays-brule","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/10\/14\/syrie-le-pays-brule\/","title":{"rendered":"Syrie, le pays br\u00fbl\u00e9"},"content":{"rendered":"\n
La cr\u00e9ation du comit\u00e9 \u00ab Syrie-Europe, apr\u00e8s Alep \u00bb en 2016, d\u00e9clench\u00e9e par la chute de la ville d\u2019Alep et l\u2019intervention russe, est \u00e0 l\u2019origine de ce projet. Le groupe, compos\u00e9 de Syriens et de Fran\u00e7ais, chercheurs, journalistes et activistes des droits de l\u2019homme, a commenc\u00e9 par des r\u00e9unions de veille, d\u2019alerte, des communiqu\u00e9s dans la presse, des lettres ouvertes au pr\u00e9sident, des demandes d\u2019audition \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e Nationale et des colloques \u00e0 dimension de recherche. L\u2019id\u00e9e d\u2019un livre noir des Assad a rapidement \u00e9merg\u00e9 et c\u2019est au printemps 2017 que nous avons commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser ce projet. Il \u00e9tait alors question de traiter de la criminalit\u00e9 politique dans la guerre syrienne et de recenser l\u2019ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes et faits de r\u00e9sistance en essayant de continuellement donner voix \u00e0 ceux qui avaient agi. Il nous importait de faire comprendre que ce que le r\u00e9gime avait voulu \u00e9craser n\u2019\u00e9tait pas seulement une population\u2013cible, mais une r\u00e9volution. <\/p>\n\n\n\n
C\u2019est aussi de l\u00e0 que vient la diversit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rique du volume, qui fait alterner les t\u00e9moignages et les analyses de chercheurs historiens, anthropologues, juristes, linguistes, sp\u00e9cialistes des violences de masse, de l\u2019archive, de l\u2019image, etc. Nous avons d\u00e9sir\u00e9 cette alternance entre les r\u00e9cits des t\u00e9moins internes et externes (survivants, journalistes, acteurs et parfois transfuges du r\u00e9gime) et des travaux scientifiques \u00e0 caract\u00e8re r\u00e9flexif. Le livre avait plusieurs objectifs \u00e0 la fois : livrer des faits, faire comprendre l\u2019engrenage des violences et en saisir l\u2019ampleur, instruire un dossier \u00e0 charge mais aussi rendre hommage \u00e0 ces activistes devenus archivistes du crime, et tenter de transmettre les valeurs en jeu dans ce conflit mortel. Le travail de documentation supposait de s\u00e9lectionner parmi l\u2019\u00e9tourdissante archive n\u00e9e de l\u2019auto-documentation du mouvement et de la mettre en perspective critique, en s\u2019appuyant sur les enqu\u00eates de journalistes et d\u2019ONG et sur la bibliographie savante \u00e0 disposition ; comme les analyses pr\u00e9cieuses que Michel Seurat avait faites de \u00ab l\u2019\u00c9tat de barbarie \u00bb assadien sous Hafez\u2026<\/p>\n\n\n\n Le livre avait plusieurs objectifs \u00e0 la fois : livrer des faits, faire comprendre l\u2019engrenage des violences et en saisir l\u2019ampleur, instruire un dossier \u00e0 charge mais aussi rendre hommage \u00e0 ces activistes devenus archivistes du crime, et tenter de transmettre les valeurs en jeu dans ce conflit mortel.<\/p>Catherine Coquio<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette transversalit\u00e9 provient ainsi d\u2019une combinaison entre l\u2019engagement et l\u2019\u00e9nergie du collectif pr\u00e9c\u00e9demment cit\u00e9 et l\u2019expertise d\u2019intellectuels avec un objectif commun : celui de faire comprendre la nature m\u00eame du r\u00e9gime syrien dans la dur\u00e9e et la teneur des crimes perp\u00e9tr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Nous tenions aussi \u00e0 int\u00e9grer dans ce livre des textes litt\u00e9raires extraits de romans ou po\u00e8mes en rapport avec les massacres, la torture dans les prisons-abattoirs, les si\u00e8ges, et cela aussi bien du temps de Hafez al-Assad que pendant le soul\u00e8vement.<\/p>\n\n\n\n Plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d\u2019\u00e9crivains sont repr\u00e9sent\u00e9es au sein de l\u2019ouvrage, avec de grandes plumes de la litt\u00e9rature syrienne telles que Mustafa Khalif\u00e9, qui ouvre le volume et Yassin al-Haj Saleh qui le ferme, ou Faraj Bayrakdar dont nous avons int\u00e9gr\u00e9 des po\u00e8mes de prison, et des auteurs plus jeunes qui se sont form\u00e9s dans les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dant le soul\u00e8vement, ou pendant, comme Abdallah el-Khatib, Omar Kaddour, Nisrine al-Zahre\u2026<\/p>\n\n\n\n Nous avons introduit une dimension artistique en insistant sur les productions d\u2019artistes d\u00e9tenus dans les prisons syriennes. Par exemple, les dessins \u00e0 la plume de Najah al-Bukai \u2014 dont nous avons recueilli le t\u00e9moignage carc\u00e9ral \u2014 et les gravures et aquarelles d\u2019Azza Abo Rebieh, qui constituent un t\u00e9moignage \u00e0 part enti\u00e8re des exactions commises au sein de la branche 215, l\u2019une des plus dures du r\u00e9gime, o\u00f9 elle fut d\u00e9tenue avec 15 autres femmes pendant 70 jours. Comme l\u2019a tr\u00e8s bien montr\u00e9 Catherine (dans le Livre noir <\/em>et dans \u00c0 quoi bon encore le monde ?<\/em>, paru chez Actes Sud cet automne), la r\u00e9volution sociale et politique de 2011 \u00e9tait \u00e9galement, et indissociablement, une r\u00e9volution culturelle.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est justement parce que les exactions perdurent qu\u2019il fallait sortir le livre, pour les m\u00eames raisons qu\u2019il avait fallu le commencer et le faire. Il nous \u00e9tait impossible de laisser les choses se poursuivre simplement en les regardant ou en ne les regardant plus. En r\u00e9alit\u00e9, nous aurions m\u00eame voulu le faire sortir plus t\u00f4t. Au-del\u00e0 de constituer une archive cons\u00e9quente et de l\u2019inscrire sur un temps long, il s\u2019agissait aussi d\u2019une tentative d\u2019agir encore, m\u00eame si celle-ci \u00e9tait un peu d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, par une prise de conscience plus large de la population.<\/p>\n\n\n\n Quelle est ma motivation \u00e0 moi par exemple ? Je ne sais pas. On ne peut pas parler de motivation car la motivation est un ressort positif interne ou externe qui te pousse vers l\u2019avant. Dans ce cas-ci, il s\u2019agit d\u2019un \u00e9tat naturel des choses. On n\u2019a pas le choix, il faut payer sa contribution \u00e0 sa propre syrianit\u00e9. C\u2019est comme la r\u00e9silience : ce n\u2019est pas de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme, c\u2019est un manque de choix. On n\u2019a pas le luxe d\u2019oublier notre identit\u00e9 profonde forg\u00e9e par le massacre et on n\u2019a pas non plus le luxe de devenir fou. On n\u2019est pas non plus des salauds qui profitons du r\u00e9gime et pr\u00eats \u00e0 se vendre, donc on le fait. On le fait car on s\u2019est trouv\u00e9 dans des circonstances et avec des gens pr\u00eats \u00e0 le faire. On nous a sollicit\u00e9s, on ne peut pas refuser, c\u2019est tout. Pour les dangers, on ne peut jamais savoir et c\u2019est en soi effrayant. Qu\u2019est-ce que risquent les proches toujours dans le pays ? On ne peut jamais savoir.<\/p>\n\n\n\n On n\u2019a pas le choix, il faut payer sa contribution \u00e0 sa propre syrianit\u00e9. C\u2019est comme la r\u00e9silience : ce n\u2019est pas de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme, c\u2019est un manque de choix.<\/p>Na\u00efla Mansour<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Quand nous avons commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9chafauder cet ouvrage, les espoirs des r\u00e9volutionnaires syriens apparaissaient d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 hors d\u2019atteinte. Mais ils poursuivent aujourd\u2019hui leur combat par la force de leurs t\u00e9moignages que le r\u00e9gime tente toujours d\u2019\u00e9touffer. Les risques qu\u2019ils encourent demeurent. Plusieurs auteurs ont d\u00fb user de pseudonymes, le plus souvent parce que leurs familles en Syrie sont menac\u00e9es de repr\u00e9sailles. La situation en Turquie se d\u00e9grade \u00e9galement pour les r\u00e9fugi\u00e9s : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les derni\u00e8res issues de secours se ferment, comme le montre la situation d\u2019un collaborateur du livre noir, Hussam Hammoud dont la demande de visa humanitaire a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9e par la France, et de l\u2019autre, les aides se tarissent et la pression que l\u2019on exerce sur eux s\u2019accroit afin de les pousser \u00e0 retourner en Syrie.<\/p>\n\n\n\n Nous avons voulu donner une place aux t\u00e9moignages des Syriens, malgr\u00e9 leur fatigue, leur irritabilit\u00e9 et cette restitution des faits devenue sisyph\u00e9enne apr\u00e8s une d\u00e9cennie d\u2019impunit\u00e9 et d\u2019absurdit\u00e9. Nous avons essay\u00e9 de redonner une voix aux Syriens comme \u00e9tant une voix d\u2019introspection et de production de connaissance sur leur propre exp\u00e9rience.<\/p>\n\n\n\n Au d\u00e9but du soul\u00e8vement, en 2011 et au cours des premiers mois de 2012, la Syrie n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 absente des m\u00e9dias, ni plus tard aux grands tournants, surtout dans la presse \u00e9crite. Moins que nous le souhaitions sans doute, et les horreurs de Daech ont souvent occult\u00e9 toutes les autres. L\u2019opinion publique en France, comme ailleurs dans le monde, \u00e9tait plut\u00f4t favorable au soul\u00e8vement en Syrie, d\u00e9clench\u00e9 dans le sillage du \u00ab Printemps arabe \u00bb. Parmi les forces politiques, seule l\u2019extr\u00eame-droite lui \u00e9tait franchement hostile, ou du moins \u00e9tait la seule \u00e0 exprimer avec enthousiasme son soutien au r\u00e9gime. Les choses ont chang\u00e9 par la suite, en raison de l\u2019irruption des islamistes de Daech dont les exactions d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment spectaculaires ont \u00e9t\u00e9 mises \u00e0 profit par la propagande du r\u00e9gime et de ses protecteurs iranien et russe, pour pr\u00e9senter Bachar al-Assad comme le dernier rempart contre cette barbarie. \u00c0 droite, on le disait protecteur des minorit\u00e9s religieuses, et de tout ce qui se passait en Syrie il n\u2019\u00e9tait presque plus question pour elle que du sauvetage des \u00ab chr\u00e9tiens d\u2019Orient \u00bb. Une partie notable de la gauche, spontan\u00e9ment campiste, comme du temps de la guerre froide, prenait, elle, pour argent comptant la phras\u00e9ologie anti-imp\u00e9rialiste du r\u00e9gime, et croyait ou feignait croire qu\u2019il faisait face \u00e0 un vaste complot occidental. Contre toute \u00e9vidence, elle n\u2019a cess\u00e9 d\u2019agiter le spectre d\u2019une intervention militaire am\u00e9ricaine en vue de le renverser. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, il faut reconna\u00eetre que l\u2019opinion publique en France s\u2019int\u00e9resse de moins en moins aux causes lointaines, les \u00e9lans de solidarit\u00e9 ne durent qu\u2019un moment, puis, c\u2019est l\u2019indiff\u00e9rence. Dans les m\u00e9dias, on a tendance, \u00e0 chaque nouvelle crise internationale, \u00e0 oublier celle qui l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Une partie notable de la gauche, spontan\u00e9ment campiste, comme du temps de la guerre froide, prenait, elle, pour argent comptant la phras\u00e9ologie anti-imp\u00e9rialiste du r\u00e9gime, et croyait ou feignait croire qu\u2019il faisait face \u00e0 un vaste complot occidental. Contre toute \u00e9vidence, elle n\u2019a cess\u00e9 d\u2019agiter le spectre d\u2019une intervention militaire am\u00e9ricaine en vue de le renverser.<\/p>Farouk Mardam-Bey<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n \u00c0 un certain moment, le conflit a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s m\u00e9diatis\u00e9, compar\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il est aujourd\u2019hui. Il a aussi suscit\u00e9 de fortes indignations comme en 2015, face \u00e0 la photo du petit Aylan, trois ans, \u00e9chou\u00e9 sur une plage en Turquie, ou en 2014 au moment de la publication dans la presse des photos des cadavres de prisonniers du dossier C\u00e9sar. Toutefois, Garance Le Caisne, qui en retrace la d\u00e9couverte, montre qu\u2019apr\u00e8s le blocage de la Cour p\u00e9nale internationale par le veto russe au Conseil de s\u00e9curit\u00e9 et du fait du manque de pers\u00e9v\u00e9rance d\u2019Obama qui ne recevra jamais C\u00e9sar, on est vite pass\u00e9 \u00e0 autre chose. Les mobilisations amorc\u00e9es se sont perdues au profit d\u2019une focalisation sur les violences commises par Daesh. Et puis il y a la dur\u00e9e des conflits. Comme cela avait \u00e9t\u00e9 le cas dans les ann\u00e9es 1990 face au si\u00e8ge de Sarajevo en Yougoslavie, l\u2019opinion publique finit par s\u2019accoutumer aux images de guerre. En Syrie, le si\u00e8ge de la Ghouta orientale a dur\u00e9 cinq ann\u00e9es, mais le trop plein d\u2019horreurs, leur d\u00e9mesure, finit par servir leurs auteurs. En mai dernier, la publication de la vid\u00e9o du massacre de 2013 de Tadamon et plus r\u00e9cemment, la r\u00e9v\u00e9lation d\u2019un nouvel ensemble de photographies de 800 corps de prisonniers tortur\u00e9s n\u2019ont eu que peu d\u2019\u00e9chos.<\/p>\n\n\n\n [Le monde se transforme. 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Le Conseil national syrien puis la Coalition nationale des forces de la r\u00e9volution et de l\u2019opposition syriennes, autoproclam\u00e9s et sans enracinement militant sur le terrain, ont \u00e9t\u00e9 bien en-de\u00e7\u00e0 des immenses sacrifices et des espoirs de la population. Par leurs illusions et leurs divisions, ils ont laiss\u00e9 le soul\u00e8vement se noyer aux yeux du monde, ainsi que le souhaitait le r\u00e9gime, dans le mar\u00e9cage des conflits r\u00e9gionaux et des alliances douteuses. Cela a eu pour effet de rendre inaudible la voix des forces vives du pays qui s\u2019organisaient localement comme elles le pouvaient, dans des conditions extr\u00eamement difficiles. Il a manqu\u00e9 au soul\u00e8vement, surtout apr\u00e8s son in\u00e9vitable militarisation, une direction r\u00e9volutionnaire, d\u00e9mocratique, r\u00e9ellement ind\u00e9pendante et repr\u00e9sentative, avec une vision strat\u00e9gique et un programme en due forme.<\/p>\n\n\n\n Il a manqu\u00e9 au soul\u00e8vement, surtout apr\u00e8s son in\u00e9vitable militarisation, une direction r\u00e9volutionnaire, d\u00e9mocratique, r\u00e9ellement ind\u00e9pendante et repr\u00e9sentative, avec une vision strat\u00e9gique et un programme en due forme.<\/p>Farouk Mardam-Bey<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette faiblesse repr\u00e9sentative s\u2019explique aussi par la long\u00e9vit\u00e9 de la dictature syrienne. Depuis un demi-si\u00e8cle, il est impossible de d\u00e9battre, d\u2019organiser et d\u2019incarner \u00e0 un niveau politique une v\u00e9ritable alternative. Par ailleurs, c\u2019est paradoxalement le caract\u00e8re populaire et d\u00e9mocratique du soul\u00e8vement qui a constitu\u00e9 un frein \u00e0 son soutien par les \u00c9tats occidentaux. \u00c0 rebours de la propagande du r\u00e9gime, qui d\u00e9non\u00e7ait un complot foment\u00e9 de l\u2019ext\u00e9rieur, force est de constater que nos gouvernements parviennent mieux \u00e0 aider un \u00c9tat agress\u00e9 par un autre \u00c9tat, comme aujourd\u2019hui l\u2019Ukraine par la Russie, qu\u2019une population r\u00e9prim\u00e9e par son propre \u00c9tat. Cela interroge douloureusement notre rapport aux autres soci\u00e9t\u00e9s et \u00e0 la d\u00e9mocratie et nous devrions en tirer des le\u00e7ons.<\/p>\n\n\n\n L\u2019absence d\u2019incarnation dans une figure forte est par ailleurs l\u2019une des causes de la division de la gauche fran\u00e7aise \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ce mouvement. Le soul\u00e8vement syrien a attir\u00e9 une partie libertaire de la gauche, tandis que sa partie jacobine, port\u00e9e par M\u00e9lenchon, a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 l\u2019ignorer. Cette gauche a r\u00e9agi de fa\u00e7on pavlovienne en activant son anti-atlantisme et son la\u00efcisme, \u00e0 contretemps et \u00e0 contresens car la \u00ab la\u00efcit\u00e9 \u00bb du r\u00e9gime est aussi fantomatique que son \u00ab socialisme \u00bb et son pro-palestinisme, qui rel\u00e8ve de l\u2019imposture. Il y a bel et bien eu une exp\u00e9rience de d\u00e9mocratie directe en Syrie, pass\u00e9e par les comit\u00e9s locaux des r\u00e9gions insurg\u00e9es. Elle a souffert de conditions \u00e9pouvantables et a \u00e9t\u00e9 alt\u00e9r\u00e9e puis d\u00e9truite par les men\u00e9es islamistes. Mais elle existe et doit \u00eatre recueillie, reconnue, comprise jusque dans ses erreurs ou limites. Malheureusement, cette derni\u00e8re a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9e en souffrance, alors m\u00eame qu\u2019il faudrait tout mettre en \u0153uvre pour ne pas la laisser s\u2019effacer. On a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 marteler qu\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019opposition cr\u00e9dible en Syrie.<\/p>\n\n\n\n M\u00eame lorsque les photos et les films des massacres ont produit de l\u2019indignation, les \u00e9lans de l\u2019opinion publique ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9samorc\u00e9s par les emp\u00eachements d\u2019agir au niveau international, \u00e0 l\u2019ONU notamment, du fait des v\u00e9tos russes et chinois imm\u00e9diats. D\u00e8s lors, l\u2019aggravation croissante des faits imm\u00e9diatement r\u00e9percut\u00e9s dans les m\u00e9dias mondiaux a eu un effet pervers qu\u2019analyse Chamsy Sarkis, le cr\u00e9ateur l\u2019agence franco-syrienne SMART : Bachar al-Assad et bien s\u00fbr Vladimir Poutine s\u2019en sont servi pour tester le degr\u00e9 de tol\u00e9rance de la communaut\u00e9 internationale. Celui-ci s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 immense, ouvrant ainsi la porte aux pires crimes et \u00e0 une sorte de convergence de deux nihilismes : cynisme politique inou\u00ef d\u2019un c\u00f4t\u00e9, consentement finalement consensuel de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n La gauche de M\u00e9lenchon a r\u00e9agi de fa\u00e7on pavlovienne en activant son anti-atlantisme et son la\u00efcisme, \u00e0 contretemps et \u00e0 contresens car la \u00ab la\u00efcit\u00e9 \u00bb du r\u00e9gime est aussi fantomatique que son \u00ab socialisme \u00bb et son pro-palestinisme, qui rel\u00e8ve de l\u2019imposture.<\/p>Catherine Coquio<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il y a eu des barrages et des oppositions \u00e0 l\u2019action occidentale mais il y a aussi eu des renoncements et un aveuglement persistant. Contrairement au cas ukrainien, o\u00f9 des armes ont \u00e9t\u00e9 fournies aux agress\u00e9s pour se d\u00e9fendre, il n\u2019y a pas eu de soutien militaire consistant envers l\u2019Arm\u00e9e libre syrienne ni de tentatives pour imposer une zone a\u00e9rienne d\u2019exclusion. Mais m\u00eame sur les volets de l\u2019aide humanitaire ou de l\u2019information, nous avons fini par abdiquer. Chamsy Sarkis montre que non seulement l\u2019aide a \u00e9t\u00e9 trop tardive, la p\u00e9riode d\u00e9cisive s\u2019\u00e9tant jou\u00e9e en 2011-2012, mais aussi qu\u2019elle s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e parfois contre-productive. Ainsi les agences europ\u00e9ennes de soutien aux m\u00e9dias ont censur\u00e9 les m\u00e9dias ind\u00e9pendants qu\u2019elles \u00e9taient sens\u00e9es soutenir en leur imposant une vision \u00ab neutre et d\u00e9politis\u00e9e \u00bb du journalisme. Sur un plan diplomatique aussi, les n\u00e9gociations de Gen\u00e8ve, supervis\u00e9es par l\u2019ONU, se sont enlis\u00e9es et nous avons finalement laiss\u00e9 la Russie, la Turquie et l\u2019Iran prendre la main pour mettre en place des accords de cessez-le-feu qui ont consolid\u00e9 la reconqu\u00eate du territoire par Bachar et conduit \u00e0 la mise sous tutelle du pays par des \u00ab parrains \u00bb r\u00e9gionaux.<\/p>\n\n\n\n Le n\u00e9gationnisme est d\u2019abord le fait du r\u00e9gime pour lequel tous les t\u00e9moignages irr\u00e9futables sur ses crimes sont fabriqu\u00e9s. Selon lui, son arm\u00e9e, ses milices, ses services de renseignement n\u2019ont pas massacr\u00e9, tortur\u00e9, viol\u00e9, vol\u00e9, d\u00e9port\u00e9, en d\u00e9pit de ce que prouvent les dizaines de milliers de documents produits par leurs victimes, et parfois par les criminels eux-m\u00eames. Ce discours falsificateur se r\u00e9percute ensuite par l\u2019interm\u00e9diaire de relais internationaux, dont une multitude de sites conspirationnistes. Il y a un autre type de n\u00e9gationnisme qu\u2019on entend en France, c\u2019est quand quelqu\u2019un vous dit : \u00ab Oui, c\u2019est vrai, je ne le nie pas, Bachar est un dictateur, mais\u2026 \u00bb. Mais quoi ? \u00ab mais il est la\u00efque, il est moderne, il est anti-imp\u00e9rialiste, il prot\u00e8ge les chr\u00e9tiens, et puis, franchement, les Arabes sont-ils m\u00fbrs pour la d\u00e9mocratie ? \u00bb. Pour nous qui recevons tous les jours des preuves suppl\u00e9mentaires des crimes commis par le r\u00e9gime, c\u2019est absolument insupportable, surtout pour moi quand celui ou celle qui prof\u00e8re de telles insanit\u00e9s se proclame \u00ab de gauche \u00bb. Cela dit, il faut noter que tous les partisans en France de Bachar al-Assad ne nient pas ses crimes. Certains les reconnaissent et les approuvent. Les plus cyniques d\u2019entre eux au nom de la realpolitik et de la \u00ab stabilit\u00e9 r\u00e9gionale \u00bb, cette belle stabilit\u00e9 qui ne profite qu\u2019aux despotes, aux mafieux et aux islamistes les plus obtus. Les m\u00eames admirent forc\u00e9ment Vladimir Poutine.<\/p>\n\n\n\n Finalement, aucune famille politique n\u2019\u00e9tait compl\u00e8tement indemne d\u2019une certaine complaisance vis-\u00e0-vis de Poutine. La port\u00e9e du n\u00e9gationnisme op\u00e9r\u00e9 par le r\u00e9gime syrien aurait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s r\u00e9duite sans la puissance extraordinaire des relais dont il a pu b\u00e9n\u00e9ficier gr\u00e2ce aux r\u00e9seaux de fake<\/em> russes dont la diffusion mord bien au-del\u00e0 des r\u00e9seaux d\u2019extr\u00eame droite et d\u2019extr\u00eame gauche. D\u00e8s lors, l\u2019amoncellement des preuves ne compte plus face \u00e0 l\u2019\u00e9tat de confusion et de suspicion cr\u00e9\u00e9 et les places des victimes et des bourreaux peuvent \u00eatre confondues, voire invers\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n On retrouve \u00e0 propos de cette \u00ab guerre civile \u00bb tous les grands classiques de la rh\u00e9torique n\u00e9gationniste : falsification des faits, renversement des responsabilit\u00e9s, disqualification des t\u00e9moins, etc. Une des singularit\u00e9s du cas syrien est la force de frappe de la fabrique \u00e0 trolls poutinienne, qui, beaucoup plus active et puissante que l\u2019Electronic Army syrienne, a rendu cette guerre de l\u2019information redoutable. Face \u00e0 cette artillerie lourde du fake<\/em>, l\u2019Occident n\u2019a pas pris la mesure de la gravit\u00e9 de la situation en temps voulu. Par ailleurs, ce n\u2019est pas parce que l\u2019on d\u00e9construit un n\u00e9gationnisme que l\u2019on en triomphe. Le besoin de d\u00e9nier est tellement fort que le d\u00e9montage critique ne suffira pas.<\/p>\n\n\n\nJo\u00ebl Hubrecht<\/h4>\n\n\n\n
Farouk Mardam-Bey<\/h4>\n\n\n\n
Catherine Coquio<\/h4>\n\n\n\n
Jo\u00ebl Hubrecht<\/h4>\n\n\n\n
Il s\u2019agit d\u2019un travail de recherche et de collecte d\u2019information colossal. Vous \u00e9voquez six ann\u00e9es d\u2019\u00e9criture. Alors que la guerre s\u00e9vit toujours en Syrie et que les exactions du r\u00e9gime sur sa population perdurent, pourquoi avoir d\u00e9cid\u00e9 de le faire para\u00eetre aujourd\u2019hui ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Catherine Coquio<\/h4>\n\n\n\n
Vous avez restitu\u00e9 les textes de nombreux auteurs syriens. \u00c0 quels dangers font-ils face en acceptant de t\u00e9moigner publiquement ? Qu\u2019est-ce qui les pousse \u00e0 s\u2019exposer ainsi ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Na\u00efla Mansour <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/h4>\n\n\n\n
Jo\u00ebl Hubrecht<\/h4>\n\n\n\n
Na\u00efla Mansour<\/h4>\n\n\n\n
Une des vis\u00e9es de cet ouvrage est d\u2019informer et de sensibiliser ses lecteurs sur l\u2019ampleur de la r\u00e9pression du r\u00e9gime syrien. Quel r\u00f4le joue l\u2019opinion publique fran\u00e7aise dans l\u2019\u00e9volution de la guerre en Syrie ? Selon vous, la m\u00e9diatisation de ce conflit et ses r\u00e9percussions sont-elles insuffisantes ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Farouk Mardam-Bey<\/h4>\n\n\n\n
Jo\u00ebl Hubrecht<\/h4>\n\n\n\n
Na\u00efla Mansour<\/h4>\n\n\n\n
Au printemps 2011, c\u2019est une r\u00e9volution qui \u00e9clate en Syrie et non une guerre, car les aspirations du peuple syrien sont de nature d\u00e9mocratique. Dans ce sens, comment aurait-on pu mieux accompagner le soul\u00e8vement populaire syrien ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Farouk Mardam-Bey<\/h4>\n\n\n\n
Jo\u00ebl Hubrecht<\/h4>\n\n\n\n
Catherine Coquio<\/h4>\n\n\n\n
Vous d\u00e9noncez l\u2019inaction des puissances occidentales face aux crimes de guerre du r\u00e9gime syrien. On se souvient de la \u00ab ligne rouge \u00bb fix\u00e9e par le pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis Barack Obama au d\u00e9but de la guerre qui, maintes fois franchie par Bachar al-Assad, n\u2019aura en fin de compte jamais pouss\u00e9 les puissances occidentales \u00e0 s\u2019impliquer dans le conflit. Comment l\u2019expliquez-vous ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Jo\u00ebl Hubrecht<\/h4>\n\n\n\n
Vous mentionnez l\u2019existence en France d\u2019un n\u00e9gationnisme des crimes perp\u00e9tr\u00e9s en Syrie par le r\u00e9gime et d\u00e9clarez vouloir lutter contre. Sous quelles formes se manifeste ce ph\u00e9nom\u00e8ne et comment le d\u00e9jouer ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Farouk Mardam-Bey<\/h4>\n\n\n\n
Jo\u00ebl Hubrecht<\/h4>\n\n\n\n
Catherine Coquio<\/h4>\n\n\n\n