{"id":162539,"date":"2022-10-06T14:52:07","date_gmt":"2022-10-06T12:52:07","guid":{"rendered":"https:\/\/lgctesting.piramid.studio\/fr\/2022\/10\/06\/la-litterature-est-une-arme-de-combat-une-conversation-avec-annie-ernaux\/"},"modified":"2022-10-11T11:52:51","modified_gmt":"2022-10-11T09:52:51","slug":"la-litterature-est-une-arme-de-combat-une-conversation-avec-annie-ernaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/10\/06\/la-litterature-est-une-arme-de-combat-une-conversation-avec-annie-ernaux\/","title":{"rendered":"\u00ab La litt\u00e9rature est une arme de combat \u00bb, une conversation avec Annie Ernaux"},"content":{"rendered":"\n

La question de la \u00ab place \u00bb sociale assign\u00e9e, des d\u00e9placements dans l\u2019espace social et de leurs effets est au c\u0153ur de votre \u0153uvre, elle a m\u00eame servi de titre \u00e0 l\u2019un de vos livres les plus connus <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette probl\u00e9matique, comme d\u2019ailleurs celle de la \u00ab honte sociale \u00bb, rejoint les pr\u00e9occupations de certains sociologues\u2026<\/strong> <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/h3>\n\n\n\n

J\u2019ai le sentiment qu\u2019il y a en effet une sorte de cheminement parall\u00e8le entre la sociologie de la domination, pour le dire vite, et mes travaux. Je dis \u00ab travaux \u00bb parce que l\u2019\u00e9criture est un travail [rire] ! Comme les sociologues dont vous parlez, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 amen\u00e9e \u00e0 \u00e9crire sur la question des d\u00e9placements dans l\u2019espace social entre le monde des domin\u00e9s et ce que l\u2019on peut appeler le monde des dominants, ceux qui dominent par la culture et le savoir. C\u2019est la question la plus importante pour moi. J\u2019ai ressenti avec violence ce d\u00e9placement. Mais lorsque j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire, je n\u2019ai pas \u00e9crit d\u2019abord l\u00e0-dessus. C\u2019est venu plus tard, par un jeu de circonstances qui m\u2019ont donn\u00e9 cette r\u00e9v\u00e9lation de la place que j\u2019occupais dans le monde social et du d\u00e9placement qui avait \u00e9t\u00e9 le mien, mais aussi de la honte sociale que j\u2019\u00e9prouvais. L\u2019id\u00e9e de honte m\u2019est venue plus tardivement. Elle \u00e9tait latente dans tout ce que j\u2019ai \u00e9crit jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1990. Mais \u00e7a ne deviendra le sujet d\u2019un livre qu\u2019en 1998 <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La rencontre avec la sociologie critique n\u2019a \u00e9videmment pas \u00e9t\u00e9 \u00e9trang\u00e8re \u00e0 ma d\u00e9marche. Au d\u00e9but, j\u2019ai eu un premier contact assez vague avec la discipline en suivant des cours de sociologie en 1963-1964 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Rouen, mais je dois dire tr\u00e8s sinc\u00e8rement que la sociologie – essentiellement am\u00e9ricaine, Parsons etc. – qu\u2019on m\u2019avait enseign\u00e9e alors ne m\u2019avait pas donn\u00e9 conscience (sourire) de mon propre d\u00e9placement – d\u00e9classement social. M\u00eame si cette d\u00e9marche est toujours difficile, je peux dire r\u00e9trospectivement qu\u2019il y a une sorte de cheminement, de la lecture en 1965 du livre de P\u00e9rec, Les Choses<\/em>, qui constitue aussi un moment tr\u00e8s important puisqu\u2019il me donne une autre id\u00e9e de la litt\u00e9rature, jusqu\u2019\u00e0 la rencontre nette et pr\u00e9cise en 1972 avec les deux ouvrages de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les H\u00e9ritiers<\/em> <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> et La Reproduction<\/em> <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, j\u2019\u00e9tais jeune professeur de lettres, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit un roman qui n\u2019avait rien \u00e0 voir avec la sociologie et la question de ma position dans l\u2019espace social. Il y avait eu aussi le d\u00e9c\u00e8s de mon p\u00e8re le 25 juin 1967, deux mois apr\u00e8s ma r\u00e9ussite au C.A.P.E.S., et aussit\u00f4t apr\u00e8s, le sentiment que je devais \u00e9crire sur cette perte. Cet \u00e9v\u00e9nement m\u2019avait permis de d\u00e9couvrir brusquement que j\u2019\u00e9tais pass\u00e9e dans un autre monde, que j\u2019avais laiss\u00e9 le premier monde avec la disparition de mon p\u00e8re. \u00c0 ce moment-l\u00e0 bien s\u00fbr, tout cela est \u00e0 penser, \u00e0 \u00e9crire, c\u2019est probl\u00e9matique, c\u2019est un sentiment tr\u00e8s violent pour moi. Je commence \u00e0 \u00e9crire au cours de l\u2019\u00e9t\u00e9 qui suit la mort de mon p\u00e8re sur ce passage entre deux mondes, sur cette s\u00e9paration, sur cette distance particuli\u00e8re qui s\u2019\u00e9tait progressivement creus\u00e9e entre nous au cours des ann\u00e9es, sans que cesse pourtant l\u2019affection mutuelle. Je pars du point d\u2019arriv\u00e9e, mon statut de prof certifi\u00e9e, mon premier poste de professeur \u00e0 l\u2019automne 1967 qui met en face de moi des classes de B.E.P. aides-comptables-secr\u00e9tariat et de 6\u00e8me<\/sup> que l\u2019on dit mauvaises, la prise de conscience du lien entre l\u2019origine sociale et les scolarit\u00e9s de rel\u00e9gation, mon appartenance \u00e0 la petite bourgeoisie intellectuelle, mai 68 et son effervescence, \u00e0 laquelle je participe assez peu parce que j\u2019habitais en province et que j\u2019\u00e9tais enceinte… C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que je lis Les H\u00e9ritiers<\/em>, La Reproduction <\/em>et L\u2019Ecole capitaliste en France <\/em>de Christian Baudelot et Roger Establet <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n

Comme les sociologues, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 amen\u00e9e \u00e0 \u00e9crire sur la question des d\u00e9placements dans l\u2019espace social entre le monde des domin\u00e9s et ce que l\u2019on peut appeler le monde des dominants, ceux qui dominent par la culture et le savoir. C\u2019est la question la plus importante pour moi. J\u2019ai ressenti avec violence ce d\u00e9placement.<\/p>Annie Ernaux<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Il y a alors une \u00e9norme prise de conscience sans retour, le sentiment encore tr\u00e8s difficile \u00e0 expliquer aujourd\u2019hui que ces ouvrages r\u00e9v\u00e8lent la v\u00e9rit\u00e9 de ce que j\u2019ai ressenti. Tr\u00e8s curieusement, je n\u2019ai jamais poss\u00e9d\u00e9 ces deux livres, La Reproduction <\/em>et Les H\u00e9ritiers<\/em>, ils appartenaient \u00e0 la biblioth\u00e8que du C.E.S. (sourire). Mais j\u2019ai gard\u00e9 longtemps les petites feuilles de notes que j\u2019avais prises sur ces deux ouvrages, trois fois rien en fait par rapport \u00e0 l\u2019impact assez extraordinaire et bouleversant que ces livres ont eu sur moi. Ils m\u2019ont en quelque sorte oblig\u00e9e \u00e0 faire ce que j\u2019avais \u00e0 faire, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e9crire tout ce que je tra\u00eenais depuis cinq ans. Et puis il y a eu un voyage dans le Chili d\u2019Allende, un engagement politique de plus en plus important, mon mariage bourgeois qui battait de l\u2019aile. Et d\u2019une certaine fa\u00e7on, tous ces \u00e9v\u00e9nements allaient dans le m\u00eame sens, celui du refus du monde bourgeois o\u00f9 j\u2019\u00e9tais arriv\u00e9e, m\u00eame si la lecture de ces livres a eu un r\u00f4le peut-\u00eatre plus d\u00e9terminant. Je me suis mise \u00e0 \u00e9crire en avril sur la question de la place. J\u2019ai relu Les H\u00e9ritiers <\/em>apr\u00e8s la mort de Bourdieu, et j\u2019ai reparcouru La Reproduction<\/em>. C\u2019est curieux de constater qu\u2019en fait, il n\u2019y a pas de rapport direct, \u00e9troit entre ces livres et celui que je vais alors \u00e9crire, Les Armoires vides<\/em> <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais il y a une phrase de Bourdieu qui m\u2019avait vraiment marqu\u00e9e, quand il parle du sentiment d\u2019irr\u00e9alit\u00e9 qu\u2019\u00e9prouvent les transfuges – je ne sais plus s\u2019il utilise ce terme -, les \u00e9tudiants boursiers, tout au long de leurs \u00e9tudes sup\u00e9rieures. Et \u00e7a, c\u2019est quelque chose que j\u2019avais retenu, parce que je l\u2019avais ressenti moi-m\u00eame. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clencheur. Cela rejoint sans doute d\u2019autres choses tr\u00e8s profondes pour moi, qui nourrissent mon \u00e9criture, ce sentiment de ressentir \u00e0 nouveau et de rendre compte des choses r\u00e9elles v\u00e9cues dans le premier monde domin\u00e9. J\u2019avais moi-m\u00eame ressenti extr\u00eamement fortement le passage par la culture, l\u2019\u00e9cole, les \u00e9tudes sup\u00e9rieures, comme ext\u00e9rieur, irr\u00e9el, relevant de l\u2019abstraction, je dirais m\u00eame de l\u2019effraction. C\u2019est ce que je voudrai rendre ensuite dans l\u2019\u00e9criture, une \u00e9criture tr\u00e8s mat\u00e9rielle, o\u00f9 le corps va compter beaucoup. Dans Les Armoires vides<\/em>, c\u2019est net ! C\u2019est donc tr\u00e8s important que j\u2019ai eu cette prise de conscience dans les ann\u00e9es 70, gr\u00e2ce \u00e0 Bourdieu en particulier. Mais apr\u00e8s cela, j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 de lire de la sociologie pendant longtemps en fait, j\u2019ai perdu contact avec \u00e7a, pour la retrouver apr\u00e8s. Jusqu\u2019\u00e0 ce que je lise en 1980, quelques mois apr\u00e8s sa parution, La Distinction<\/em> <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> de Bourdieu, je n\u2019avais plus lu de sociologie. Mon premier livre Les Armoires vides <\/em>avait \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 sans aucune difficult\u00e9. Mon entr\u00e9e dans la litt\u00e9rature avait \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, j\u2019avais l\u2019impression qu\u2019il n\u2019y avait rien \u00e0 apprendre ni rien \u00e0 prendre dans la sociologie, j\u2019avais l\u2019impression que j\u2019avais trouv\u00e9 ma propre expression, ce qui me faisait \u00e9crire\u2026 Pourtant, mes livres suivants ont continu\u00e9 \u00e0 tourner bien \u00e9videmment autour de cela, du premier monde, de sa confrontation avec les valeurs du monde dominant, notamment La Femme gel\u00e9e<\/em> <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, o\u00f9 le r\u00f4le du social est forc\u00e9ment tr\u00e8s important. Ce qui fait d\u2019ailleurs que le livre n\u2019a pas du tout \u00e9t\u00e9 compris [rire] ! J\u2019ai lu La Distinction <\/em>parce que la presse en parlait beaucoup, notamment Le Monde<\/em>, je mesuis souvenue que c\u2019\u00e9tait l\u2019auteur des H\u00e9ritiers<\/em>, et l\u00e0, Bourdieu a resurgi, d\u2019une certaine fa\u00e7on ! Or \u00e0 ce moment-l\u00e0, j\u2019\u00e9tais confront\u00e9e depuis longtemps \u00e0 ce projet d\u2019\u00e9criture sur la vie de mon p\u00e8re. Par la suite, en 1983-1984, je m\u2019abonnerai \u00e0 Actes de la recherche en sciences sociales <\/em>quand mon fils commencera des \u00e9tudes de sociologie. Et depuis, j\u2019ai toujours gard\u00e9 l\u2019abonnement (sourire). Parfois, \u00e7a me para\u00eet un peu difficile \u00e0 lire, mais j\u2019esp\u00e8re que la revue va continuer.<\/p>\n\n\n\n

J\u2019avais moi-m\u00eame ressenti extr\u00eamement fortement le passage par la culture, l\u2019\u00e9cole, les \u00e9tudes sup\u00e9rieures, comme ext\u00e9rieur, irr\u00e9el, relevant de l\u2019abstraction, je dirais m\u00eame de l\u2019effraction. C\u2019est ce que je voudrai rendre ensuite dans l\u2019\u00e9criture, une \u00e9criture tr\u00e8s mat\u00e9rielle, o\u00f9 le corps va compter beaucoup.<\/p>Annie Ernaux<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Vous avez souvent dit votre admiration et votre reconnaissance par rapport \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Pierre Bourdieu, en raison de ce que vous venez pr\u00e9cis\u00e9ment de rappeler, son \u00ab \u00e9vidence \u00bbpour vous. C\u2019est une sociologie qui manifestement \u00ab vous parle \u00bb\u2026 Vous \u00e9voquez aussi son effet lib\u00e9rateur\u2026 Selon vous, elle \u00ab d\u00e9fatalise l\u2019existence \u00bb, elle bouleverse le regard que l\u2019on porte sur le monde social et la place qu\u2019on y occupe, m\u00eame si le choc de cette d\u00e9couverte ne constitue pas forc\u00e9ment un plaisir, elle s\u2019apparente \u00e0 quelque chose de plus violent que cela, vous parlez \u00ab d\u2019arrachement \u00e0 soi \u00bb, de l\u2019id\u00e9e d\u2019un voile qui se d\u00e9chire\u2026 Pouvez-vous pr\u00e9ciser tout cela ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Oui, il y a effectivement ce sentiment tr\u00e8s fort d\u2019\u00e9vidence, qui n\u2019est en rien comparable avec le rapport que j\u2019ai entretenu avec la philosophie que j\u2019ai pourtant pas mal fr\u00e9quent\u00e9e mais qui n\u2019avait rien r\u00e9gl\u00e9, par rapport notamment \u00e0 Sartre et \u00e0 l\u2019existentialisme qui ont pourtant compt\u00e9 beaucoup dans ma jeunesse, d\u00e8s l\u2019\u00e2ge de 17 ans jusque 23-24 ans\u2026 Avec Les H\u00e9ritiers <\/em>de Bourdieu, j\u2019ai le sentiment de d\u00e9couvrir quelque chose de l\u2019ordre de la v\u00e9rit\u00e9 ontologique, vitale, une parole qui se fonde sur presque toute votre vie, qui fait \u00e9cho, qui r\u00e9sonne. Un jour, j\u2019ai lu un tr\u00e8s beau livre dans la mouvance du nouveau roman, de Ferdinando Camon, un \u00e9crivain italien qui a connu un d\u00e9placement social encore plus important que le mien, parce qu\u2019il est issu d\u2019une famille tr\u00e8s pauvre dans l\u2019Italie d\u2019avant-guerre, sa m\u00e8re ne savait pas lire\u2026 C\u2019est aussi quelqu\u2019un de tr\u00e8s engag\u00e9 politiquement. Il se pose une question : qu\u2019est-ce que c\u2019est qu\u2019\u00eatre pauvre. Pour lui, \u00eatre pauvre, \u00e7a veut dire tr\u00e8s simplement que tes parents \u00e9taient pauvres, les parents de tes parents \u00e9taient pauvres. Quand j\u2019ai lu ce livre, imm\u00e9diatement, comme lorsque je lisais des r\u00e9cits d\u2019avortements, je me suis dit : oui, c\u2019est \u00e7a ! Il n\u2019y a rien d\u2019autre \u00e0 dire ! Sur un plan intellectuel, quand j\u2019ai lu Les H\u00e9ritiers <\/em>de Bourdieu, j\u2019ai eu ce m\u00eame sentiment d\u2019\u00e9vidence. Voil\u00e0 pourquoi \u00e7a a \u00e9t\u00e9 si fort et si violent, mais d\u2019une violence lib\u00e9ratrice, parce que je me suis sentie oblig\u00e9e de faire quelque chose de cela. Et le seul endroit o\u00f9 je pouvais faire quelque chose, c\u2019\u00e9tait \u00e9videmment dans l\u2019\u00e9criture. Mais \u00e7a n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un plaisir, plut\u00f4t un choc vraiment violent, parce que c\u2019\u00e9tait ma propre situation, ma propre place de professeur qui transmet un h\u00e9ritage culturel lettr\u00e9 \u2014 h\u00e9ritage qui a pourtant \u00e9t\u00e9 si violent pour moi quand je l\u2019ai re\u00e7u \u2014 qui se trouvait mise en jeu, objectiv\u00e9e, avec toutes les formes d\u2019humiliations que j\u2019avais moi-m\u00eame subies, mais \u00e9galement mon mariage avec quelqu\u2019un qui appartenait \u00e0 la bourgeoisie. La sociologie bourdieusienne, dans la mesure o\u00f9 elle explicite ces processus, produit un vrai arrachement \u00e0 soi, brutal. Toutes les croyances sur lesquelles on a fonctionn\u00e9 avant, sur lesquelles on a b\u00e2ti sa vie, son avenir, son projet d\u2019existence, tombent brusquement. C\u2019est un voile qui se d\u00e9chire, oui\u2026 Tous les gens qui ont v\u00e9cu cela le disent ! Personne avant Bourdieu n\u2019avait produit sur moi \u2014 comme sur plein d\u2019autres, j\u2019imagine – un tel effet de r\u00e9sonance. Et je n\u2019ai jamais retrouv\u00e9 l\u2019\u00e9quivalent dans d\u2019autres types de r\u00e9flexion sociologique. Et \u00e7a fait une grande diff\u00e9rence\u2026 Contrairement \u00e0 ce que peuvent dire un certain nombre de d\u00e9tracteurs qui l\u2019accuse d\u2019\u00eatre trop r\u00e9ductrice, d\u00e9terministe et de ne pas laisser de marge aux acteurs, cette sociologie d\u00e9fatalise l\u2019existence, elle a chang\u00e9 compl\u00e8tement mon regard sur le fonctionnement global de la soci\u00e9t\u00e9, sur ses hi\u00e9rarchies, sur les usages du langage\u2026 En tant que prof par exemple, cela m\u2019a oblig\u00e9e \u00e0 revoir ma fa\u00e7on d\u2019enseigner. Mais \u00e7a a surtout \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s important pour ma fa\u00e7on d\u2019\u00e9crire. Si je n\u2019avais pas eu ce choc, je n\u2019aurais sans doute pas \u00e9crit de la m\u00eame fa\u00e7on, ni peut-\u00eatre la m\u00eame chose. Il y a eu une congruence en quelque sorte\u2026 Et je persiste \u00e0 penser que quelque chose de tr\u00e8s important s\u2019est jou\u00e9 l\u00e0 pour toute mon existence… Une fa\u00e7on lib\u00e9ratoire de voir le monde, une d\u00e9livrance, une solitude que l\u2019on brise\u2026 \u00c7a a eu un effet lib\u00e9rateur, dans la mesure o\u00f9 savoir les choses, conna\u00eetre le fonctionnement de la domination, simplement comprendre pourquoi on a ressenti tel sentiment d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 sociale, cela vous arrache d\u2019un seul coup aux explications psychologiques, individuelles, l\u2019explication autrement dit par une expression que l\u2019on employait beaucoup dans les ann\u00e9es 50-60, le fameux complexe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9\u2026 Tout cela, \u00e7a ne marche plus, \u00e7a ne va plus de soi ! L\u2019explication reposait dor\u00e9navant sur des causes sociales objectives, ext\u00e9rieures aux individus. Cela \u00e9claircit, \u00e9lucide les fondements sociaux de sentiments de difficult\u00e9 d\u2019\u00eatre, de malaise qui, jusqu\u2019alors, \u00e9taient v\u00e9cus dans l\u2019obscurit\u00e9, dans l\u2019opacit\u00e9, dans la souffrance aussi. \u00c0 partir du moment o\u00f9 on peut expliquer socialement les choses, d\u2019un seul coup, c\u2019est une immense bouff\u00e9e de libert\u00e9 ! Pour revenir \u00e0 ce sentiment d\u2019\u00e9vidence tr\u00e8s profond dont je parlais tout \u00e0 l\u2019heure, \u00e0 ce sentiment d\u2019arrachement \u00e0 soi que j\u2019ai eu en d\u00e9couvrant la sociologie de Bourdieu au d\u00e9but des ann\u00e9es 70\u2026 si je l\u2019ai eu, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que ce travail scientifique renvoie \u00e0 des choses que j\u2019ai v\u00e9cues intrins\u00e8quement, dans toute mon existence, dans toute ma trajectoire, de tout mon corps. C\u2019est tout cela qui a \u00e9t\u00e9 brusquement r\u00e9v\u00e9l\u00e9, m\u00eame si je n\u2019aime pas beaucoup ce mot (sourire)\u2026 Ce travail validait scientifiquement ce qui \u00e9tait pour moi des souvenirs, des sensations diffuses, douloureuses. Il est certain que la sociologie va me servir \u00e0 me renforcer, \u00e0 me donner un langage m\u00eame, m\u00eame si elle ne peut pas se substituer \u00e0 ce qui me fait \u00e9crire. Mais je dis franchement mon rapport \u00e0 la sociologie, je ne \u00ab vole \u00bb pas\u2026 Je dirais que c\u2019est une rampe pour moi\u2026 une main-courante, qui me permet de ne pas me sentir seule, et c\u2019est une force, \u00e7a ! Et croyez qu\u2019il m\u2019en faut beaucoup quelquefois (sourire) ! Des attaques, j\u2019en ai eu beaucoup ! La sociologie critique me donne de la force pour d\u00e9passer tout cela ! Cela fait tout de m\u00eame 28 ans [rire] que j\u2019\u00e9cris, il y a quelque part quelque chose d\u2019indestructible [rire] !<\/p>\n\n\n\n

Je dis franchement mon rapport \u00e0 la sociologie, je ne \u00ab vole \u00bb pas\u2026 Je dirais que c\u2019est une rampe pour moi\u2026 une main-courante, qui me permet de ne pas me sentir seule, et c\u2019est une force, \u00e7a !<\/p>Annie Ernaux<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Pr\u00e9cis\u00e9ment, sur cette question, vous avez souvent dit que la lecture des ouvrages de Pierre Bourdieu avait eu pour vous un effet \u00ab d\u00e9culpabilisant \u00bb, que cette sociologie vous avait incit\u00e9e \u00e0 \u00e9crire, qu\u2019elle vous avait donn\u00e9 un droit, et m\u00eame un devoir d\u2019\u00e9crire, de mettre en mots et d\u2019objectiver votre trajectoire sociale. Vos r\u00e9cits pourtant autobiographiques mettent en fait en forme et en mots une forme de destin \u00e9pist\u00e9mique, commun \u00e0 toute une communaut\u00e9 de personnes, les \u00ab transfuges de classe \u00bb, les d\u00e9class\u00e9s par le haut, par l\u2019acquisition de titres scolaires. Constamment soucieuse de vous \u00ab arracher au pi\u00e8ge de l\u2019individuel \u00bb, au travers l\u2019usage de ce que vous nommez un \u00ab je transpersonnel<\/em> \u00bb, vous signifiez \u00e0 vos lecteurs que votre \u00ab cas \u00bb, comme le leur, n\u2019est pas isol\u00e9, singulier, qu\u2019ils sont des cas parmi d\u2019autres, qu\u2019ils ne sont que des cas parmi d\u2019autres. Pouvez-vous pr\u00e9ciser ce projet, qui vous rapproche l\u00e0 aussi de la sociologie ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Il est vrai que quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire Les Armoires vides<\/em>, je ne me posais pas \u00e9norm\u00e9ment de questions, j\u2019\u00e9tais mue par le d\u00e9sir de faire toute la lumi\u00e8re sur le passage d\u2019un monde \u00e0 un autre par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019\u00e9cole, puis de l\u2019universit\u00e9, de la fr\u00e9quentation de la bourgeoisie dans le monde \u00e9tudiant. C\u2019\u00e9tait d\u2019abord utiliser ce droit et cette injonction que m\u2019avait donn\u00e9s la lecture des H\u00e9ritiers<\/em>, de La Reproduction <\/em>et de L\u2019\u00c9cole capitaliste en France<\/em>. Cela m\u2019avait donn\u00e9 de l\u2019audace, je me sentais l\u00e9gitim\u00e9e dans mon projet d\u2019\u00e9criture. Je me disais que ce que j\u2019avais \u00e0 dire \u00e9tait fortement personnel, c\u2019\u00e9tait l\u2019histoire d\u2019une fille unique dont les parents \u00e9taient ouvriers puis \u00e9taient devenus petits commer\u00e7ants. Il n\u2019\u00e9tait pas question alors de faire quelque chose qui aurait \u00e9t\u00e9 de l\u2019ordre de l\u2019\u00e9pure ou de l\u2019abstraction, c\u2019\u00e9tait vraiment plonger dans tout ce qu\u2019il y avait de plus individuel au d\u00e9part. Mais en m\u00eame temps, il y avait ce d\u00e9sir d\u2019en sortir des lois plus g\u00e9n\u00e9rales. Et plus j\u2019ai \u00e9crit \u2014 si l\u2019on excepte Ce qu\u2019ils disent ou rien<\/em> <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui repr\u00e9sente ma seule vell\u00e9it\u00e9 de faire un roman \u2014, plus j\u2019ai eu le sentiment qu\u2019\u00e0 travers moi, \u00e0 travers ce qu\u2019il pouvait y avoir d\u2019individuel, il y avait quelque chose de plus g\u00e9n\u00e9ral, de plus collectif, partag\u00e9 par d\u2019autres. Il y a un effet qui n\u2019est pas seulement litt\u00e9raire de ce que l\u2019on \u00e9crit. \u00c0 partir du moment o\u00f9 j\u2019ai \u00e9crit Les Armoires vides<\/em>, il est \u00e9vident que m\u00eame ma propre vision des choses a chang\u00e9 ! L\u2019\u00e9criture engendre sa propre vision des choses. La vision que j\u2019avais avant d\u2019\u00e9crire Les Armoires vides <\/em>n\u2019\u00e9tait plus la m\u00eame apr\u00e8s. C\u2019est l\u2019effet du texte, de l\u2019\u00e9criture, c\u2019est l\u2019effet aussi assez important de la r\u00e9ception des Armoires vides<\/em>. Tout cela m\u2019incite \u00e0 penser d\u2019une fa\u00e7on de moins en moins personnelle, alors m\u00eame que je songe \u00e0 entrer dans une forme explicitement autobiographique, mais d\u2019une forme un peu particuli\u00e8re. Je vais alors rechercher ce qui dans l\u2019individuel, le singulier, l\u2019intime, est aussi plus g\u00e9n\u00e9ral. Mais je sais que d\u00e9gager des lois g\u00e9n\u00e9rales, c\u2019est aussi tout le projet de la sociologie (sourire) !<\/p>\n\n\n\n

Alors en quoi pr\u00e9cis\u00e9ment votre projet se distingue de la sociologie ? Par exemple, celle de Richard Hoggart ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Ce qui m\u2019en distingue ?\u2026 (sourire) J\u2019ai lu deux livres de Richard Hoggart, La Culture du pauvre<\/em> <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui est tr\u00e8s novateur, et le livre d\u2019analyse qu\u2019il a \u00e9crit sur son enfance, dans une forme autobiographique traditionnelle, 33 Newport Street<\/em> <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Je dirais que ce qui m\u2019en distingue, ce sont les moyens d\u2019exploration que j\u2019utilise, les outils, qui rel\u00e8vent de la sp\u00e9cificit\u00e9 de la litt\u00e9rature, c\u2019est sans doute la fa\u00e7on d\u2019envisager et d\u2019engager l\u2019\u00e9criture\u2026 C\u2019est assez difficile \u00e0 expliquer, je n\u2019ai pas d\u2019abord quelque chose \u00e0 dire\u2026 en fait, la chose \u00e0 dire, imm\u00e9diatement, n\u00e9cessite une certaine forme. Pour moi, il y a un souci formel tr\u00e8s fort. Je pense que c\u2019est sur ce plan-l\u00e0 peut-\u00eatre que je me distingue le plus de la sociologie en g\u00e9n\u00e9ral et de celle de Richard Hoggart en particulier. Si je prends un livre par exemple comme La Honte<\/em>, au fond, il reprend beaucoup de choses qu\u2019il y a d\u00e9j\u00e0 dans mes livres pr\u00e9c\u00e9dents, mais en m\u00eame temps, j\u2019ai besoin de dire autre chose, de faire un geste violent\u2026 C\u2019est toujours pour cette raison au fond que j\u2019ai eu envie d\u2019\u00e9crire\u2026 depuis l\u2019\u00e2ge de 20 ans\u2026 Et \u00e7a, ce n\u2019est pas du tout sociologique (sourire) ! Il y a une part de myst\u00e8re finalement qui r\u00e9siste, ce qui se met en jeu au moment o\u00f9 j\u2019\u00e9cris, que les sociologues essaient de percer [rire], mais\u2026<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est assez difficile \u00e0 expliquer, je n\u2019ai pas d\u2019abord quelque chose \u00e0 dire\u2026 en fait, la chose \u00e0 dire, imm\u00e9diatement, n\u00e9cessite une certaine forme.<\/p>Annie Ernaux<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Ce qui est aussi tr\u00e8s frappant dans votre \u00e9criture, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la r\u00e9flexion sur le style, sur la forme. Vous parlez d\u2019\u00ab \u00e9criture de la distance \u00bb, qui renvoie \u00e0 la fois \u00e0 un style (la fameuse \u00ab \u00e9criture blanche \u00bb, \u00ab plate \u00bb) et \u00e0 une m\u00e9thode quasi ethnographique parfois,qui font votre marque, mais qui vous ont aussi \u00e9t\u00e9 reproch\u00e9s par une partie de la critique. Vous semblez brouiller les fronti\u00e8res entre deux genres traditionnellement ennemis, la litt\u00e9rature et la sociologie, qui se sont construits, qui plus est, l\u2019un contre l\u2019autre\u2026<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Je n\u2019utilise pas dans mes ouvrages une terminologie sociologique, alors que je peux le faire ailleurs, en entretien… C\u2019est une terminologie que j\u2019ai acquise un peu sauvagement (sourire). \u00c0 force de lire de la sociologie, il y a des mots qui vous semblent les plus aptes \u00e0 signifier les choses dont on parle. Lorsque j\u2019\u00e9cris, il m\u2019arrive quelquefois d\u2019employer certains mots de la sociologie, mais pas syst\u00e9matiquement, parce qu\u2019en fait, lorsque j\u2019\u00e9cris, les choses ne se pr\u00e9sentent pas \u00e0 moi sous leur forme abstraite\u2026 Si je vous parle ici par exemple de domination ou de violence symbolique, lorsque j\u2019\u00e9cris, ce n\u2019est pas du tout le terme intellectuel, sociologique, qui pourrait me venir ; ce qui me vient, ce sont des sc\u00e8nes, ce sont des sensations, pour lesquelles je vais d\u00e9ployer des mots qui d\u00e9crivent, des mots qui font voir, qui sont souvent des mots tr\u00e8s mat\u00e9riels, qui renvoient \u00e0 des sc\u00e8nes v\u00e9cues, des choses vues, des phrases entendues. L\u2019\u00e9criture de la distance, c\u2019est une fa\u00e7on d\u2019objectiver ma situation : distance avec mes parents survenue \u00e0 l\u2019adolescence, distance de l\u2019enfant que j\u2019avais \u00e9t\u00e9 avec la femme adulte que j\u2019\u00e9tais devenue, distance entre le monde d\u2019origine et le monde bourgeois, intellectuel, entre la culture originelle et celle de maintenant qui me permet d\u2019\u00e9crire\u2026 La \u00ab distance objectivante \u00bb \u2014 c\u2019est un terme qu\u2019utilise Bourdieu \u2014, je crois l\u2019avoir pratiquement d\u00e9couverte moi-m\u00eame dans le noir, \u00e0 t\u00e2tons, au moment d\u2019\u00e9crire La Place<\/em>. Par un long travail r\u00e9flexif, qui a \u00e9t\u00e9 une prise de conscience de la distance, une forme d\u2019arrachement accompli dans la solitude, donc extr\u00eamement douloureux aussi parce que cela s\u2019apparentait \u00e0 l\u2019impuissance d\u2019\u00e9crire. J\u2019ai r\u00e9fl\u00e9chi alors \u00e0 ma position d\u2019\u00e9crivain-narratrice transfuge, issue du monde domin\u00e9 mais appartenant maintenant au monde dominant, qui \u00e9crit (et donne \u00e0 lire, c\u2019est tr\u00e8s important) sur quelqu\u2019un qui appartient au monde domin\u00e9, mon p\u00e8re, qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 proche, alors que les lecteurs appartiennent, eux, au monde dominant, \u00e0 la culture bourgeoise et \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas facile. Ce positionnement \u00e9tait m\u00eame difficile \u00e0 comprendre pour moi, de l\u2019int\u00e9rieur\u2026 Comment rendre de telles sensations par l\u2019\u00e9criture ?Je me suis rendue compte alors que ce n\u2019\u00e9tait pas simple pour un transfuge d\u2019\u00e9crire sur le monde d\u2019o\u00f9 il vient. A fortiori <\/em>quand il ne s\u2019agit pas de parler de lui-m\u00eame, mais en l\u2019occurrence de mon p\u00e8re\u2026 ou, plus tard, de ma m\u00e8re <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u2026 \u00c9crire dans la distance, objectiver, sans jugement de valeur, c\u2019est devenu la seule position possible, la seule posture d\u2019\u00e9criture possible. Je l\u2019ai ensuite g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e \u00e0 l\u2019ensemble des sujets que j\u2019ai abord\u00e9s, y compris quand le sujet du texte paraissait \u00e9chapper aux d\u00e9terminations sociales, comme la passion dans Passion simple<\/em> <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019est vrai que c\u2019est toute l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la posture des autobiographies litt\u00e9raires\u00ab d\u2019en bas \u00bb\u2026 puisque pr\u00e9cis\u00e9ment, elles \u00e9manent de gens qui en sont sortis. Alors que la langue, l\u2019\u00e9criture, le langage, ce sont les ressources et les instruments de la culture dominante. C\u2019est ce que Jean Gen\u00eat avait appel\u00e9 \u00ab la langue de l\u2019ennemi \u00bb. Quand j\u2019ai \u00e9crit Les Armoires vides <\/em>avec une extr\u00eame violence, j\u2019ai utilis\u00e9 une langue qui charrie \u00e0 la fois des mots normands, des mots tr\u00e8s vulgaires, tr\u00e8s grossiers, avec en plus la question de l\u2019avortement\u2026 Je fais alors table rase de toute la culture acad\u00e9mique, cette culture que je transmets en tant que professeur. Il y a un retour \u00e9galement \u00e0 la violence originelle subie. Dans le texte, elle se retourne d\u2019une mani\u00e8re inconsciente sous forme d\u2019une punition qui unit le sexuel et le social, l\u2019avortement. Il y a un jeu dont je n\u2019ai pas du tout conscience \u00e0 ce moment-l\u00e0, sauf pour la langue de destruction que j\u2019utilise pour le dire. Ce que je veux d\u00e9truire, c\u2019est aussi la litt\u00e9rature, sinon je n\u2019\u00e9crirais pas [rire] ! J\u2019avais \u00e9crit en 1962 dans un journal intime que je voulais \u00e9crire pour venger ma race\u2026 J\u2019\u00e9tais d\u2019une r\u00e9volte absolument incroyable \u00e0 la fin des ann\u00e9es 70, j\u2019ai encore plein de brouillons o\u00f9 je suis d\u2019une violence absolument effroyable [rire] contre l\u2019institution scolaire, la langue de l\u2019ennemi justement\u2026 C\u2019est tr\u00e8s dur de trouver la posture d\u2019\u00e9criture qui sera la plus juste\u2026 la place\u2026 ma place juste dans l\u2019\u00e9criture pour ne pas trahir ce monde d\u2019o\u00f9 l\u2019on vient, d\u2019en \u00eatre une sorte de t\u00e9moin impartial\u2026 mais en disant les choses tout de m\u00eame ! Le mat\u00e9riel qui m\u2019a beaucoup servi pour \u00e9crire La Place<\/em>, ce sont justement les phrases de mes parents dont je me souvenais, la langue commune du monde populaire, que j\u2019avais partag\u00e9e avec eux. Assez spontan\u00e9ment, sans y r\u00e9fl\u00e9chir beaucoup, quand je fais le r\u00e9cit de la vie de mon p\u00e8re et de mes grands-parents, ce qui me vient, c\u2019est la langue d\u2019en bas ! Sauf qu\u2019elle est correcte, la syntaxe est classique, mais le vocabulaire, c\u2019est celui-l\u00e0 ! J\u2019emploie les mots qui sont les leurs ! Je me resitue dans cette langue-l\u00e0, dans cette violence-l\u00e0\u2026 Je me sers des ressources syntaxiques classiques, mais afin de m\u2019immerger moi et le lecteur dans la r\u00e9alit\u00e9 des rapports sociaux dont j\u2019ai eu l\u2019exp\u00e9rience dans mon premier monde, dans la vision et les limites du monde de mon p\u00e8re, j\u2019utilise ce vocabulaire pour dire leur monde. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un choix politique. Et c\u2019est en pensant au lecteur que j\u2019utilise les italiques pour ces mots-l\u00e0 ! Cela \u00e9videmment, j\u2019en ai pleinement conscience, m\u00eame si je ne pouvais pas pr\u00e9voir l\u2019impact que cela aurait !<\/p>\n\n\n\n

Toute l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la posture des autobiographies litt\u00e9raires\u00ab d\u2019en bas \u00bb est que, pr\u00e9cis\u00e9ment, elles \u00e9manent de gens qui en sont sortis. Alors que la langue, l\u2019\u00e9criture, le langage, ce sont les ressources et les instruments de la culture dominante. C\u2019est ce que Jean Gen\u00eat avait appel\u00e9 \u00ab la langue de l\u2019ennemi \u00bb. <\/p>Annie Ernaux<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La d\u00e9marche auto-socio-analytique initi\u00e9e notamment par Pierre Bourdieu en sociologie rencontre un fort \u00e9cho dans votre travail et le rapproche une nouvelle fois de la sociologie. Comment utilisez-vous ou d\u00e9tournez-vous cette d\u00e9marche-l\u00e0 en litt\u00e9rature et est-ce cette posture qui permet pr\u00e9cis\u00e9ment selon vous d\u2019\u00e9viter le double \u00e9cueil mis\u00e9rabiliste et populiste ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Mon objectif quand j\u2019\u00e9cris La Place<\/em>, c\u2019est d\u2019\u00e9viter la complicit\u00e9, la connivence de classe, avec le lecteur suppos\u00e9 dominant, c\u2019est l\u2019emp\u00eacher de se situer \u00ab au-dessus \u00bb de mon p\u00e8re. C\u2019est un choix politique, n\u00e9cessaire, intransigeant. Je ne veux pas faire passer mon p\u00e8re pour quelqu\u2019un de pittoresque. J\u2019avais conscience du danger. D\u2019abord parce que la litt\u00e9rature des ann\u00e9es 70 avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s nourrie par des r\u00e9cits biographiques, notamment r\u00e9gionalistes, qui tombaient dans cet \u00e9cueil du populisme. Je savais bien qu\u2019\u00e0 partir du moment o\u00f9 un \u00e9crivain, donc appartenant en quelque sorte au monde dominant, pr\u00e9sente, par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un texte litt\u00e9raire, quelqu\u2019un du monde domin\u00e9 \u00e0 un public qui appartient lui aussi au monde dominant, ce quelqu\u2019un devient un objet, il est constitu\u00e9 en objet \u00ab exotique \u00bb, inf\u00e9rioris\u00e9\u2026 J\u2019avais le souci d\u2019\u00e9viter cela. D\u2019o\u00f9 ma strat\u00e9gie d\u2019\u00e9criture qui vise par exemple \u00e0 gommer compl\u00e8tement tout ce qui \u00e9tait tr\u00e8s personnel, psychologique, affectif, \u00e9motionnel, tout ce que l\u2019on trouve g\u00e9n\u00e9ralement dans l\u2019\u00e9criture autobiographique. Cela ne m\u2019int\u00e9ressait pas de dire que mon p\u00e8re \u00e9tait gai, maisplut\u00f4t de dire comment se manifestait cette gaiet\u00e9, les types de plaisanteries qu\u2019il faisait, notamment avec les femmes etc\u2026 Mais absolument pas d\u2019anecdotes, aucune anecdote qui ne serait que cela\u2026 Pour moi, c\u2019\u00e9tait absolument impensable de le livrer comme une chose ! Parce que sinon, tout de suite, ce monde est l\u2019objet de stigmatisation et de condescendance. C\u2019est en \u00e9crivant La Place <\/em>que je me suis rendue compte que le mis\u00e9rabilisme et le populisme \u00e9taient les deux \u00e9cueils principaux. Mais je n\u2019emploie pas ces deux mots, mis\u00e9rabilisme et populisme, dans La Place<\/em>, parce que ce n\u2019est pas comme cela que se pr\u00e9sentaient \u00e0 moi les probl\u00e8mes. Laquestion que je me posais, c\u2019\u00e9tait : ce monde-l\u00e0 que je d\u00e9cris, est-ce que c\u2019\u00e9tait le bonheur ou est-ce que c\u2019\u00e9tait le malheur ? Alors oui, c\u2019\u00e9tait le bonheur, mais c\u2019\u00e9tait aussi le malheur ! C\u2019\u00e9tait les deux ! Et donc je vais plut\u00f4t d\u2019un bord \u00e0 l\u2019autre, mais pas \u00e0 un seul moment ne me vient \u00e0 l\u2019id\u00e9e que d\u2019un c\u00f4t\u00e9, je risque le populisme, c\u2019est-\u00e0-dire montrer ce monde comme d\u00e9barrass\u00e9 de l\u2019ali\u00e9nation, et de l\u2019autre, le mis\u00e9rabilisme, c\u2019est-\u00e0-dire de ne le montrer qu\u2019ali\u00e9n\u00e9 ! Ces deux mots ne me viennent pas du tout, bien que je les connaisse (sourire), mais je ne ressens pas les choses comme cela. Pour en revenir \u00e0 quelque chose que l\u2019on \u00e9voquait tout \u00e0 l\u2019heure, c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 la diff\u00e9rence entre la science sociale et l\u2019\u00e9criture litt\u00e9raire, o\u00f9 les choses se pr\u00e9sentent \u00e0 vous d\u2019abord sous forme de souvenirs, de sensations, mais pas sous forme de mots abstraits, de concepts. Mettre des mots dessus, cela vient apr\u00e8s. Mes lecteurs ne sont pas forc\u00e9ment des lecteurs habituels de sociologie, ils s\u2019attendent \u00e0 trouver de la litt\u00e9rature, je leur fais un coup (sourire) ! D\u2019apr\u00e8s la r\u00e9ception dans le courrier des lecteurs, les gens ne se posent pas la question de savoir si c\u2019est de la sociologie ou de la litt\u00e9rature, la plupart du temps, ils lisent un texte, point. Mais j\u2019ai eu l\u2019impression effectivement que \u00e7a leur faisait l\u2019effet qu\u2019a eu sur moi dans les ann\u00e9es 70 la lecture des H\u00e9ritiers <\/em>et de La Reproduction <\/em>de Bourdieu, c\u2019est-\u00e0-dire que mes lecteurs ont \u00e0ce moment-l\u00e0 un effet de d\u00e9voilement, d\u2019arrachement \u00e0 eux-m\u00eames. Je pense toujours qu\u2019il y adans tout ce que j\u2019ai v\u00e9cu, dans tout ce que j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9, pens\u00e9, quelque chose qui ne m\u2019appartient pas, qui n\u2019est pas \u00e0 moi. Evidemment, ce sentiment est renforc\u00e9 par ma connaissance de la sociologie. Je suis effectivement le produit d\u2019une histoire, je suis le produit d\u2019une trajectoire qu\u2019on peut objectiver. Les pens\u00e9es que j\u2019ai eues durant mon enfance etapr\u00e8s ne sont pas l\u2019expression d\u2019une pure subjectivit\u00e9. Le travail d\u2019\u00e9criture, c\u2019est perp\u00e9tuellement cette mise au jour, cette mise en mots de cette chose-l\u00e0 qui ne m\u2019est pas personnelle. Il y a quelques ann\u00e9es, j\u2019ai trouv\u00e9 une bonne d\u00e9finition de cela dans les M\u00e9ditations pascaliennes<\/em> <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span> de Bourdieu, lorsqu\u2019il \u00e9voque de mani\u00e8re tr\u00e8s dure les autobiographies traditionnelles (sourire) et o\u00f9 il dit que la seule possibilit\u00e9, c\u2019est de faire ce qu\u2019il appelle une \u00ab confession impersonnelle \u00bb. J\u2019aime beaucoup ce terme-l\u00e0. J\u2019ai eu une r\u00e9flexion tout \u00e0 fait spontan\u00e9e lorsque Didier Eribon a donn\u00e9 un texte de Pierre Bourdieu au Nouvel Observateur<\/em> <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span> juste apr\u00e8s sa mort, en le pr\u00e9sentant comme une confession in\u00e9dite, unr\u00e9cit de sa jeunesse. Imm\u00e9diatement, quand je l\u2019ai lu, j\u2019ai vu pourquoi cela pouvait \u00eatre du pain b\u00e9ni pour Le Nouvel Observateur <\/em>(sourire) ! C\u2019\u00e9tait un texte qui n\u2019avait pas vocation \u00e0 \u00eatre publi\u00e9 comme cela ! Il faut toujours faire attention au lieu o\u00f9 tombe un r\u00e9cit dans lequel l\u2019auteur se pr\u00e9sente comme domin\u00e9, comme issu du monde \u00ab d\u2019en bas \u00bb, quels sont les usages qui peuvent en \u00eatre faits ! C\u2019est ce que j\u2019ai expliqu\u00e9 d\u2019ailleurs personnellement \u00e0 Didier Eribon, qui n\u2019avait sans doute pas pens\u00e9 \u00e0 cela. C\u2019est aussi pour cela que j\u2019essaie moi-m\u00eame un peu d\u2019anticiper la r\u00e9action du lecteur\u2026 La contr\u00f4ler, de toute fa\u00e7on, on ne peut pas !<\/p>\n\n\n\n

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Au cours des recherches que j\u2019avais men\u00e9es dans le cadre de ma th\u00e8se <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019une de vos lectrices fid\u00e8les, enseignante, m\u2019avait dit un jour en entretien : \u00ab Annie Ernaux, c\u2019est Bourdieu en roman \u00bb\u2026 Cette formule m\u2019avait beaucoup marqu\u00e9e\u2026 <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/h3>\n\n\n\n

\u00c9videmment, le terme \u00ab roman \u00bb ne va pas, mais je pense qu\u2019elle voulait dire \u00ab en litt\u00e9rature \u00bb, \u00ab dans une forme litt\u00e9raire \u00bb\u2026 \u00c7a pourrait \u00eatre une bonne formule, oui (sourire)\u2026<\/p>\n\n\n\n

Pour d\u00e9finir votre projet d\u2019\u00e9criture, vous dites souvent que vous souhaitez \u00ab faire exploser le refoul\u00e9 social \u00bb. L\u00e0 encore, cette perspective n\u2019est pas tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de celle de la sociologie de Pierre Bourdieu, il y a un fort \u00e9cho\u2026<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Oui, le terme \u00ab refoul\u00e9 social \u00bb, c\u2019est \u00e9videmment dans la sociologie bourdieusienne que je l\u2019ai trouv\u00e9. J\u2019ai beaucoup parl\u00e9 sur un texte comme La Place<\/em>, et les mots qui me semblaient les plus justes et les plus appropri\u00e9s pour \u00e9voquer ma d\u00e9marche quand je produisais ce para-discours ou ce m\u00e9tadiscours sur mon travail – c\u2019est curieux, mais avec les termes de linguistique, j\u2019ai plus de mal, je les retiens moins bien que les termes sociologiques [rire] ! -, je les trouvais dans la sociologie, comme cette notion de \u00ab refoul\u00e9 social \u00bb que je trouvais effectivement tr\u00e8s appropri\u00e9e \u00e0 ma d\u00e9marche. Mais ces termes me viennent toujours apr\u00e8s coup\u2026 Le social, l\u2019appartenance sociale sont pour moi les choses les plus d\u00e9terminantes. C\u2019est en tout cas cela qui m\u2019int\u00e9resse de mettre en avant\u2026 Je crois que c\u2019est plus d\u00e9terminant que le genre, m\u00eame si le genre a \u00e9videmment \u00e9norm\u00e9ment d\u2019importance. Je m\u2019en suis rendue compte notamment dans la violence que me font subir les critiques ! Je ressens cela tr\u00e8s fortement depuis Passion simple <\/em>et, plus r\u00e9cemment, avec L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/em> <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/em>\u00e0 propos de l\u2019avortement. Mais l\u00e0, je me suis dit que si je n\u2019\u00e9crivais pas ce texte que j\u2019avais envie d\u2019\u00e9crire depuis 20 ans, si je n\u2019allais pas jusqu\u2019au bout, je me soumettais \u00e0 la domination masculine.<\/p>\n\n\n\n

Le social, l\u2019appartenance sociale sont pour moi les choses les plus d\u00e9terminantes. C\u2019est en tout cas cela qui m\u2019int\u00e9resse de mettre en avant\u2026 Je crois que c\u2019est plus d\u00e9terminant que le genre, m\u00eame si le genre a \u00e9videmment \u00e9norm\u00e9ment d\u2019importance.<\/p>Annie Ernaux<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

On a \u00e9voqu\u00e9 tout \u00e0 l\u2019heure l\u2019effet d\u00e9culpabilisant qu\u2019a exerc\u00e9e sur vous la sociologie de Pierre Bourdieu, qui vous a donn\u00e9, comme vous le dites, un droit et m\u00eame un devoir d\u2019\u00e9crire\u2026Il semble que toute cette \u0153uvre fonctionne pour vous comme une injonction \u00e0 agir : injonction \u00e0 \u00e9crire, on l\u2019a dit, mais aussi injonction \u00e0 s\u2019engager socialement et politiquement\u2026 La litt\u00e9rature semble pour vous intrins\u00e8quement politique, elle est indissociable d\u2019un engagement \u00ab dans le si\u00e8cle \u00bb\u2026<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Oui, j\u2019aime bien la notion d\u2019injonction et celle d\u2019engagement. Le mien date de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, il pr\u00e9existe largement \u00e0 l\u2019\u00e9criture ! Il a \u00e9t\u00e9 renforc\u00e9 par la prof de philo marxiste et chr\u00e9tienne – nobody is perfect [rire] ! – que j\u2019ai eue au lyc\u00e9e de Rouen. Elle a eu une importance, parce qu\u2019avec elle, je me suis occup\u00e9e concr\u00e8tement en 1958 d\u2019une famille alg\u00e9rienne qui habitait dans un baraquement \u00e0 Rouen. Par la suite, l\u2019\u00e9criture est devenue pour moi une forme d\u2019engagement politique total, c\u2019est un acte politique depuis les ann\u00e9es 70. C\u2019est un autre point commun entre moi et la sociologie de Bourdieu : on a reproch\u00e9 \u00e0 Bourdieu son engagement politique parce que c\u2019est un savant ! Les bras m\u2019en sont tomb\u00e9s parce qu\u2019il est \u00e9vident que cette sociologie, dans la mesure o\u00f9 elle d\u00e9voile la violence symbolique, les hi\u00e9rarchies sociales \u00e0 travers par exemple l\u2019analyse des pratiques culturelles dans La Distinction<\/em>, la domination sociale\u2026, a toujours \u00e9t\u00e9 politique ! Quand Bourdieu s\u2019est engag\u00e9 sur le terrain du mouvement social de d\u00e9cembre 1995, c\u2019\u00e9tait pour moi une \u00e9vidence ! Il avait d\u00e9j\u00e0 pris position en faveur de la candidature de Coluche aux \u00e9lections pr\u00e9sidentielles. Et puis bien avant, il s\u2019\u00e9tait engag\u00e9 au moment de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, m\u00eame si je l\u2019ignorais \u00e0 l\u2019\u00e9poque\u2026 Cet engagement est donc tr\u00e8s ancien ! Nathalie Sarraute avait dit une fois qu\u2019elle avait des engagements politiques qui s\u2019exprimaient au moment du vote, mais que l\u2019\u00e9criture, c\u2019\u00e9tait autre chose. Pour moi, c\u2019est impossible ! L\u2019\u00e9criture a forc\u00e9ment un sens politique. Il y a toujours un sens politique \u00e0 ce que j\u2019\u00e9cris, parfois m\u00eame ind\u00e9pendamment de moi-m\u00eame. Cela m\u2019a \u00e9t\u00e9 reproch\u00e9 parce que l\u2019engagement politique des \u00e9crivains n\u2019est plus si courant que cela \u00e0 l\u2019heure actuelle ! C\u2019est m\u00eame presque incongru d\u2019accoler les deux termes, \u00ab engagement \u00bb et \u00ab \u00e9crivain \u00bb\u2026 Par exemple, le D.A.L., l\u2019association Droit au Logement, m\u2019a appel\u00e9e il y a une quinzaine de jours, parce qu\u2019ils vont essayer l\u2019ann\u00e9e prochaine de rassembler des nouvelles pour les vendre et avoir des sous pour l\u2019association. La personne m\u2019a demand\u00e9 si je ne pouvais pas lui donner des noms d\u2019\u00e9crivains qui seraient d\u2019accord pour participer, parce qu\u2019\u00e0 part moi, elle ne voyait pas, elle n\u2019avait pas de nom [rire] ! Il y a tr\u00e8s peu d\u2019\u00e9crivains qui s\u2019engagent politiquement. Mais je crois que ce qui a \u00e9t\u00e9 le plus d\u00e9rangeant pour une partie de la critique litt\u00e9raire parisienne et des journalistes, c\u2019est que mes livres ne d\u00e9livrent pas de message politique clair, ce ne sont pas clairement des livres politiques, au sens militant du terme, comme ceux d\u2019Andr\u00e9 Stil par exemple. Ce n\u2019est pas : voil\u00e0 ce \u00e0 quoi je crois, voil\u00e0 quels sont mes engagements [rire] ! Mais ils sentent bien au fond qu\u2019ils sont politiques quand m\u00eame (sourire), m\u00eame s\u2019ils ne voient pas clairement par o\u00f9 ! J\u2019ai \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9e de \u00ab stalinienne \u00bb tr\u00e8s vite, en 1984, au moment o\u00f9 j\u2019ai publi\u00e9 La Place<\/em>, dans une \u00e9mission de Michel Polac, et dans Le Nouvel Observateur<\/em> <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la sortie de La Honte <\/em>et de \u00ab Je ne suis pas sortie de ma nuit \u00bb<\/em> <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>, J\u00e9r\u00f4me Garcin estime que je suis \u00ab le dernier \u00e9crivain fran\u00e7ais vraiment communiste \u00bb [rire] ! Toutes proportions gard\u00e9es, c\u2019est un peu ce qui se passe avec la sociologie de Bourdieu ! C\u2019est pour cela que les m\u00eames individus ne la supportent pas, parce qu\u2019elle remet pr\u00e9cis\u00e9ment en cause ce qui est institu\u00e9. Apr\u00e8s l\u2019article que j\u2019ai publi\u00e9 dans Le Monde <\/em>apr\u00e8s la mort de Bourdieu <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>, alors que personne ne me l\u2019avait demand\u00e9 et que je ne propose jamais de textes au Monde,<\/em> si je ne me suis pas fait que de amis, j\u2019ai aussi re\u00e7u beaucoup de lettres de gens me disant qu\u2019ils avaient ressenti ce que j\u2019avais \u00e9crit. C\u2019\u00e9tait important que je le fasse, j\u2019\u00e9tais pouss\u00e9e par une injonction l\u00e0 encore \u00e0 laquelle j\u2019ai r\u00e9pondu (sourire), c\u2019\u00e9tait comme un devoir ou une dette \u00e0 acquitter ! Il y a eu une vraie onde fraternelle, tr\u00e8s forte, apr\u00e8s la mort de Bourdieu, y compris \u2014 et c\u2019est tr\u00e8s int\u00e9ressant \u2014 aupr\u00e8s de gens qui ne l\u2019avaient pas forc\u00e9ment lu, mais pour lesquels Bourdieu repr\u00e9sentait le gardien, le d\u00e9fenseur de quelque chose dans lequel ils se retrouvaient, qui \u00e9tait important pour eux. Bourdieu \u00e9tait des leurs, quelque part\u2026 <\/p>\n\n\n\n

Il y a eu une vraie onde fraternelle, tr\u00e8s forte, apr\u00e8s la mort de Bourdieu, y compris \u2014 et c\u2019est tr\u00e8s int\u00e9ressant \u2014 aupr\u00e8s de gens qui ne l\u2019avaient pas forc\u00e9ment lu, mais pour lesquels Bourdieu repr\u00e9sentait le gardien, le d\u00e9fenseur de quelque chose dans lequel ils se retrouvaient, qui \u00e9tait important pour eux.<\/p>Annie Ernaux<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

C\u2019\u00e9tait vrai notamment pour des gens qui avaient un engagement politique ou syndical, pour des autodidactes. C\u2019est incroyable, \u00e7a ! C\u2019est tr\u00e8s fort ! Personnellement, je ne l\u2019ai jamais rencontr\u00e9. Mais les gens qui comptent le plus pour moi, comme Simone de Beauvoir \u00e0 un moment donn\u00e9 pour la condition des femmes, ou Pierre Bourdieu, je ne les ai jamais rencontr\u00e9s. L\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, cela aurait pu se faire quand j\u2019ai particip\u00e9 au colloque de Cerisy, j\u2019aurais pu le rencontrer, mais le planning a fait que nous n\u2019\u00e9tions pas pr\u00e9sents les m\u00eames jours et \u00e7a ne s\u2019est pas fait finalement\u2026 Mais je le regrette profond\u00e9ment [visiblement tr\u00e8s \u00e9mue]\u2026 Au fond, c\u2019est peut-\u00eatre la raison pour laquelle j\u2019ai \u00e9crit cet article dans Le Monde<\/em>\u2026<\/p>\n\n\n\n

Consid\u00e9rez-vous qu\u2019in fine<\/em>, la litt\u00e9rature, \u00e0 l\u2019instar de la sociologie, m\u00eame si diff\u00e9remment, puisse servir d\u2019\u00ab instrument de vigilance \u00bb ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Vigilance, c\u2019est m\u00eame un terme faible, je trouve [rire] ! Bien s\u00fbr, mais j\u2019irais m\u00eame plus loin\u2026 Pour moi, c\u2019est une arme de combat !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

Annie Ernaux vient de recevoir le prix Nobel de litt\u00e9rature. Pour comprendre son \u0153uvre, unique et cruciale, il faut revenir \u00e0 la sociologie et notamment au rapport qu’entretient l’autrice des Armoires vides<\/em> et de La Femme gel\u00e9e<\/em> avec l’\u0153uvre de Pierre Bourdieu. De cet entretien fleuve \u00e9merge l’id\u00e9e qui sous-tend sa d\u00e9marche d’\u00e9crivaine  : utiliser l’\u00e9criture comme une arme.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":162540,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1734],"tags":[],"geo":[1917],"class_list":["post-162539","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-doctrines","staff-isabelle-charpentier","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n\u00abLa litt\u00e9rature est une arme de combat\u00bb, une conversation avec Annie Ernaux | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/10\/06\/la-litterature-est-une-arme-de-combat-une-conversation-avec-annie-ernaux\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"\u00abLa litt\u00e9rature est une arme de combat\u00bb, une conversation avec Annie Ernaux | Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Annie Ernaux vient de recevoir le prix Nobel de litt\u00e9rature. 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