{"id":162466,"date":"2022-10-05T10:28:55","date_gmt":"2022-10-05T08:28:55","guid":{"rendered":"https:\/\/lgctesting.piramid.studio\/fr\/2022\/10\/05\/une-nouvelle-histoire-de-la-chine-4\/"},"modified":"2022-10-11T12:06:09","modified_gmt":"2022-10-11T10:06:09","slug":"une-nouvelle-histoire-de-la-chine-4__trashed","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/10\/05\/une-nouvelle-histoire-de-la-chine-4__trashed\/","title":{"rendered":"Une nouvelle histoire de la Chine politique"},"content":{"rendered":"\n
Dans le monde des historiens et des sinologues, la parution en septembre 2022 du premier tome de L\u2019Empire terrestre<\/em>, le livre de l\u2019historien Yves Chevrier, appara\u00eet comme un \u00e9v\u00e9nement \u00e9ditorial de premier ordre. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 la Chine de Xi Jinping cherche \u00e0 imposer ses ambitions mondiales et \u00e0 la veille du XXe<\/sup> congr\u00e8s du PCC qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 renouveler le mandat d\u2019un dirigeant qui n\u2019a jamais concentr\u00e9 autant de pouvoirs depuis l\u2019\u00e9poque de Mao, la Chine devient l\u2019objet de toutes les interrogations et de toutes les attentions. Objet de fascination pour les uns, de r\u00e9pulsion pour les autres, le pouvoir chinois ne laisse pas indiff\u00e9rent. Les libert\u00e9s y sont d\u00e9sormais r\u00e9duites \u00e0 la mesure des ambitions du r\u00e9gime de contr\u00f4ler sa soci\u00e9t\u00e9 dans toutes ses strates et dans tous ses interstices. L\u2019extr\u00eame concentration des pouvoirs par Xi interroge sur la nature du pouvoir politique en Chine. Entre autoritarisme, totalitarisme ou m\u00e9tamorphoses de l\u2019autoritarisme, le d\u00e9bat entre sp\u00e9cialistes reste ouvert. Cette nature anti-d\u00e9mocratique du pouvoir chinois serait-elle une fatalit\u00e9 de l\u2019histoire ? Les Chinois sont-ils condamn\u00e9s \u00e0 l\u2019autocratie \u00e9ternelle et \u00e0 vivre sous la f\u00e9rule d\u2019un parti tout puissant sans r\u00e9f\u00e9rence historique \u00e0 une quelconque exp\u00e9rience d\u00e9mocratique ? O\u00f9 se situent finalement les origines de la Chine contemporaine ? Au-del\u00e0 des clich\u00e9s paresseux et des d\u00e9terminismes qui continuent \u00e0 circuler sur ce sujet, c\u2019est \u00e0 ces questions que L\u2019Empire terrestre<\/em> tente notamment de r\u00e9pondre. Disons-le de suite dans le sillage de l\u2019auteur : la tradition et la \u00ab culture \u00bb chinoises ne s\u2019opposent pas \u00e0 la modernit\u00e9 et la Chine n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 de tout temps autoritaire et totalitaire. Une culture d\u00e9mocratique et la mise en application pratique d\u2019une d\u00e9mocratie d\u2019institution ont bel et bien exist\u00e9, mais les p\u00e9rip\u00e9ties de l\u2019histoire ont finalement abouti \u00e0 un naufrage dont Yves Chevrier analyse avec brio la gen\u00e8se tout en brossant en filigrane, tel un \u00ab voyage \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019H\u00e9rodote \u00bb, un tableau magistral de l\u2019histoire des id\u00e9es politiques en Chine depuis la fin du XIXe<\/sup> si\u00e8cle jusqu\u2019\u00e0 nos jours.<\/p>\n\n\n\n Yves Chevrier fait souffler un vent nouveau sur la compr\u00e9hension analytique globale de l\u2019histoire du politique en Chine au prisme du temps long. Par son ampleur, ce premier tome d\u2019une \u00e9tude appel\u00e9e \u00e0 en compter deux, v\u00e9ritable entreprise d\u2019histoire totale, de re-p\u00e9riodisation et de r\u00e9-historisation, s\u2019apparente \u00e0 un tour de force invitant le lecteur \u00e0 un changement de paradigme. Le projet s\u2019av\u00e8re au premier abord courageux et p\u00e9rilleux tant il requiert une masse consid\u00e9rable de documentation et surtout, une connaissance intime de l\u2019histoire politique chinoise que seules plusieurs d\u00e9cennies de recherche et de ma\u00eetrise de la langue chinoise peuvent permettre d\u2019atteindre. Il fallait un historien de la trempe d\u2019Yves Chevrier pour s\u2019y atteler. Hors de France, il existe bel et bien des synth\u00e8ses r\u00e9centes sur l\u2019histoire longue de la Chine depuis l\u2019Empire Qing comme celle du sinologue allemand Klaus M\u00fchlhahn (Making China Modern<\/em>, The Belknap Press of Harvard University Press, 2019), mais le voyage dans le temps auquel nous invite Yves Chevrier en deux tomes de plus de 1000 pages chacun force l\u2019admiration en r\u00e9pondant \u00e0 une approche diff\u00e9rente, celle de la g\u00e9n\u00e9alogie du politique. Malgr\u00e9 son d\u00e9coupage chronologique, l\u2019ouvrage n\u2019est pas con\u00e7u imm\u00e9diatement comme un livre o\u00f9 les \u00e9v\u00e9nements et la narration s\u2019encha\u00eenent de fa\u00e7on lin\u00e9aire dans un ordre chronologique. Il se pr\u00e9sente d\u2019abord comme un essai de synth\u00e8se analytique sur l\u2019histoire du politique (et non sur l\u2019histoire politique) en Chine. Les faits et les concepts sont mobilis\u00e9s selon les besoins dans une perspective d\u2019ensemble, quitte \u00e0 op\u00e9rer de tr\u00e8s nombreux allers-retours.<\/p>\n\n\n\n L\u2019ouvrage d\u00e9bute chronologiquement en 1895 avec l\u2019\u00e9mergence des \u00ab Lumi\u00e8res chinoises \u00bb et les \u00ab premiers temps de la politique moderne \u00bb symbolis\u00e9s par le lancement du Mouvement de r\u00e9formes par Kang Youwei (le \u00ab Luther de la Chine \u00bb) attach\u00e9 \u00e0 Guangxu et \u00e0 l\u2019Empire Qing. Kang est \u00ab l\u2019inventeur de la politique nouvelle \u00bb \u00e0 la suite de la guerre sino-japonaise dans un contexte de crise continue de l\u2019Empire-monde qu\u2019est l\u2019Empire Qing depuis la fin du XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle. L\u2019ouvrage s\u2019ach\u00e8ve \u00e0 l\u2019\u00e8re Xi Jinping (2012-), objet d\u2019un second tome \u00e0 para\u00eetre pour la p\u00e9riode post\u00e9rieure \u00e0 1976. \u00c0 l\u2019image de La Chine au XX<\/em>e<\/sup><\/em> si\u00e8cle<\/em>, une pr\u00e9c\u00e9dente synth\u00e8se collective publi\u00e9e en France en 1989 par Marie-Claire Berg\u00e8re, Lucien Bianco et J\u00fcrgen Domes, celle d\u2019Yves Chevrier comporte deux tomes dont le premier, objet de la pr\u00e9sente recension, d\u00e9bute \u00e9galement en 1895 pour s\u2019achever non en 1949, mais \u00e0 la mort de Mao en 1976, ce qui n\u2019exclut pas dans le chapitre I (\u201cUn si\u00e8cle politique\u201d) de nombreuses anticipations sur la p\u00e9riode post\u00e9rieure \u00e0 1976. Nous limiterons toutefois ici notre pr\u00e9sentation \u00e0 la p\u00e9riode s\u2019achevant \u00e0 la disparition du Timonier. <\/p>\n\n\n\n Contrairement au premier tome de La Chine au XX<\/em>e<\/sup><\/em> si\u00e8cle<\/em>, La d\u00e9mocratie naufrag\u00e9e <\/em>(1895-1976<\/em>), celui d\u2019Yves Chevrier couvre une p\u00e9riode plus large justifi\u00e9e par de nouvelles interpr\u00e9tations de l\u2019histoire, fruits d\u2019un important renouvellement des travaux d\u2019historiens chinois et occidentaux au cours des ann\u00e9es 2000, auxquels s\u2019ajoutent des classiques de l\u2019historiographie qui continuent \u00e0 faire date. L\u2019ouvrage d\u2019Yves Chevrier int\u00e8gre la fin de la p\u00e9riode imp\u00e9riale au moment o\u00f9 des r\u00e9ponses neuves sont apport\u00e9es \u00e0 la crise de l\u2019empire, mais aussi la R\u00e9publique de Chine (1912-1949), ainsi que l\u2019\u00e8re mao\u00efste (1949-1976). L\u2019auteur est l\u2019un des plus \u00e9minents sinologues fran\u00e7ais actuels dans le sillage d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration de ma\u00eetres de la sinologie hexagonale (dont Lucien Bianco, Marie-Claire Berg\u00e8re, Pierre-Etienne Will et Alain Roux) auxquels un hommage appuy\u00e9 est rendu en introduction. L\u2019Empire terrestre<\/em> appara\u00eet \u00e0 bien des \u00e9gards comme l\u2019\u0153uvre d\u2019une vie dont t\u00e9moigne une bibliographie et un appareil critique de notes qui forcent le respect (essentiellement en langue occidentale). L\u2019ouvrage ressemble du moins \u00e0 l\u2019aboutissement d\u2019une tr\u00e8s riche \u0153uvre d\u2019historien de la Chine nourrie par de nombreuses discussions et d\u00e9bats entre pairs. Yves Chevrier a form\u00e9 toute une g\u00e9n\u00e9ration de sinologues fran\u00e7ais actuels comme directeur d\u2019\u00e9tudes de l\u2019EHESS et directeur de th\u00e8ses. Privil\u00e9giant une approche par le temps long, le livre se pr\u00e9sente comme une gigantesque enqu\u00eate \u00e0 plusieurs dimensions. Il vise \u00e0 penser le politique en Chine un peu comme Fran\u00e7ois Furet (souvent mentionn\u00e9) avait jadis propos\u00e9 de penser la R\u00e9volution fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n Le premier tome place la focale sur les dynamiques de la pens\u00e9e politique chinoise autour des r\u00e9flexions sur l\u2019\u00c9tat, la culture, la pens\u00e9e, la nation, la m\u00e9moire, la d\u00e9mocratie et les mythes r\u00e9volutionnaires de la Chine moderne. Si l\u2019ombre de Jiang Jieshi (Chiang-Ka\u00ef-Shek) et surtout de Mao (deux figures centrales dont Alain Roux a jadis dress\u00e9 le parcours dans deux biographies incontournables) plane sur la totalit\u00e9 du premier tome, c\u2019est bien toute l\u2019histoire des id\u00e9es politiques de la Chine des XIXe<\/sup>, XXe<\/sup> et XXIe<\/sup> si\u00e8cles qui est pass\u00e9e en revue. Les grandes figures r\u00e9formistes, r\u00e9volutionnaires et intellectuelles chinoises de la fin du XIXe<\/sup> et du d\u00e9but du XXe<\/sup> si\u00e8cle (comme le \u00ab radical autoritaire \u00bb Kang Youwei, le conservateur Liang Qichao, l\u2019ic\u00f4ne r\u00e9publicaine Sun Yat-sen, \u00ab proph\u00e8te \u00bb du XXe<\/sup> si\u00e8cle chinois adopt\u00e9e par Taiwan et la Chine mao\u00efste, mais aussi les \u00ab culturalistes \u00bb Zhang Binglin et Zhang Junmai, ou encore \u00ab l\u2019anti-culturaliste radical \u00bb Chen Duxiu, fondateur, premier dirigeant et premier bouc \u00e9missaire du PCC) sont ainsi pr\u00e9sent\u00e9es et leurs pens\u00e9es scrupuleusement analys\u00e9es. \u00c0 travers elles, Yves Chevrier revient en d\u00e9tail sur la gen\u00e8se de la r\u00e9forme politique et celle de l\u2019\u00c9tat d\u00e9mocratique avort\u00e9 (dont Sun Yat-sen et le culturaliste Zhang Binglin furent les principaux porte-paroles) en Chine. Ces noms sont loin de r\u00e9sumer \u00e0 eux seuls la richesse des acteurs intellectuels et politiques convoqu\u00e9s par l\u2019auteur auxquels rend justice un tr\u00e8s utile index des \u00ab \u00e9v\u00e8nements, des noms et des notions \u00bb en fin d\u2019ouvrage. Loin de se focaliser sur l\u2019\u00c9tat central, le premier tome de L\u2019Empire terrestre<\/em> aborde la g\u00e9n\u00e9alogie du politique \u00e0 toutes les \u00e9chelles \u00e0 partir du local et int\u00e8gre toutes les avanc\u00e9es de l\u2019histoire sociale elle-m\u00eame indissociable du politique.<\/p>\n\n\n\n L’\u00e9v\u00e9nement \u00e9ditorial que repr\u00e9sente la parution de La d\u00e9mocratie naufrag\u00e9e (1895-1976)<\/em> repose cependant avant tout sur une s\u00e9rie d\u00e9capante de d\u00e9constructions, quitte \u00e0 remuer le monde de la sinologie. Dans une logique d\u2019enqu\u00eateur-voyageur comme il le rappelle lui-m\u00eame, Yves Chevrier propose d\u2019analyser les origines internes de l\u2019\u00e9chec de la d\u00e9mocratisation en Chine contemporaine par l\u2019histoire elle-m\u00eame. De m\u00eame, se demande l\u2019auteur, en quoi la Chine d\u2019aujourd\u2019hui est-elle une r\u00e9ponse \u00e0 la crise politique du mao\u00efsme par l\u2019\u00c9tat dans une forme politique nouvelle, le communisme d\u2019\u00c9tat ? Pour ce faire, il propose de nouvelles grilles de lecture et renouvelle les p\u00e9riodisations traditionnelles en choisissant d\u00e9sormais comme crit\u00e8re principal les \u00ab modes \u00bb de la d\u00e9sinstitutionnalisation de la d\u00e9mocratie en Chine et ce, dans le premier tome, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tape finale du totalitarisme mao\u00efste ou l\u2019orchestration des divisions est \u00e9rig\u00e9e en m\u00e9thode de gouvernement par le \u00ab Diviseur \u00bb (Mao) lui-m\u00eame. Dans la lign\u00e9e des travaux actuels des historiens des XIXe<\/sup> et XXe<\/sup> si\u00e8cles, l\u2019histoire de la Chine n\u2019\u00e9chappe pas aux logiques de re-p\u00e9riodisation. C\u2019est au prisme du politique qu\u2019Yves Chevrier se lance dans cette entreprise d\u2019envergure. Longtemps sacralis\u00e9e par l\u2019historiographie comme moment r\u00e9volutionnaire par excellence et rupture incontournable, l\u2019ann\u00e9e 1949 qui marque la victoire des communistes sur le Guomindang est ainsi d\u00e9mystifi\u00e9e (\u00ab la r\u00e9volution n\u2019a pas lieu en 1949 mais vingt ans plus tard \u00bb). En prenant le parti d\u2019une analyse par le politique, 1949 n\u2019est pas selon l\u2019auteur la c\u00e9sure pertinente \u00e0 partir de laquelle d\u00e9bute un moment totalitaire rendant la d\u00e9mocratie impossible en Chine, car l\u2019impossibilit\u00e9 de la d\u00e9mocratie est d\u00e9j\u00e0 av\u00e9r\u00e9e d\u00e8s les ann\u00e9es 1910. L\u2019ann\u00e9e de la proclamation de la RPC est replac\u00e9e d\u00e9sormais dans un temps long courant jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ann\u00e9e 1976, nouvelle rupture marquant le passage de l\u2019enfer mao\u00efste \u00e0 la restauration de l\u2019\u00c9tat et \u00e0 l\u2019\u00e8re des r\u00e9formes dont \u00ab l\u2019Empire terrestre \u00bb sous Xi Jinping est l\u2019h\u00e9ritier. Yves Chevrier avance que la \u00ab Chine actuelle vient du moment totalitaire et de sa fin \u00bb. Dans le premier volume, il analyse avant tout la p\u00e9riode 1895-1976 comme l\u2019essor et l\u2019\u00e9chec d\u2019une \u00ab transition d\u00e9mocratique \u00bb \u00e0 la fin de l\u2019empire Qing dont le naufrage est redoubl\u00e9 sous Mao par celui de l\u2019\u00c9tat socialiste fond\u00e9 en 1949. <\/p>\n\n\n\n Contrairement \u00e0 certaines id\u00e9es re\u00e7ues, le sinologue montre que la gen\u00e8se v\u00e9ritable de la modernit\u00e9 politique en Chine n\u2019est pas la r\u00e9volution r\u00e9publicaine et la chute de l\u2019empire en 1911-1912, mais bien l\u2019institution du politique en 1895 au moment du lancement des R\u00e9formes. L\u2019invention de la modernit\u00e9 politique qu\u2019Yves Chevrier sanctuarise par la date de 1895 (compar\u00e9e \u00e0 l\u2019affirmation du Tiers-\u00c9tat lors des \u00e9tats g\u00e9n\u00e9raux en France en juin 1789) est r\u00e9volutionnaire par excellence. La p\u00e9riode qui d\u00e9bute \u00e0 partir de 1895 et s\u2019\u00e9tend jusqu\u2019en 1914 est celle qui voit se construire la gen\u00e8se d\u2019un \u00c9tat d\u00e9mocratique qui finit par \u00e9chouer moins de vingt ans plus tard (deuxi\u00e8me partie). 1895 marque l\u2019invention d\u2019une politique nouvelle \u00bb et une rupture conceptuelle sur fond de trait\u00e9 humiliant (Shimonoseki) pour la Chine face au Japon. Un lettr\u00e9 d\u2019origine cantonaise, Kang Youwei (1858-1927), joue alors un r\u00f4le central. Kang r\u00e9clame des r\u00e9formes dans le respect des principes confuc\u00e9ens en s\u2019inspirant du mod\u00e8le japonais. Au lendemain de la signature du trait\u00e9 de Shimonoseki qui c\u00e9dait Ta\u00efwan au Japon, le Manifeste que Kang adresse \u00e0 l\u2019empereur Guangxu (2 mai 1895) \u00e9labore une s\u00e9rie de propositions concr\u00e8tes visant \u00e0 la modernisation et au d\u00e9veloppement \u00e9conomique de la Chine. Dans l\u2019empire m\u00eame, les notions de peuple-nation-souverain, de citoyen chinois ou de participation gagnent du terrain. Dans une logique anti-absolutiste, l\u2019objectif commun des lettr\u00e9s et des notables est de r\u00e9former l\u2019\u00c9tat en crise pour le redresser par le biais d\u2019un changement des lois (institutions repr\u00e9sentatives, droit, citoyennet\u00e9) et non des rites. Parmi les fers de lance de la r\u00e9forme, des passeurs conservateurs comme Kang Youwei, Liang Qichao, lecteur critique de Rousseau ou Yan Fu, introducteur du darwinisme social en Chine, occupent une place de choix. De l\u00e0 d\u00e9coule d\u2019apr\u00e8s l\u2019auteur la \u00ab r\u00e9volution moderne \u00bb en Chine. Trois ans plus tard, les \u00ab Cent Jours \u00bb (\u00e9t\u00e9 1898) port\u00e9s par Kang et Guangxu incarnent la volont\u00e9 r\u00e9formiste \u00e0 grande \u00e9chelle, mais \u00e9chouent face aux r\u00e9sistances de l\u2019imp\u00e9ratrice Cixi, alors que la course aux concessions des puissances \u00e9trang\u00e8res bat son plein (\u00ab Break up of China<\/em> \u00bb). Cette modernit\u00e9 du politique port\u00e9e par une dynamique ancienne avait alors pour corollaire l\u2019essor d\u2019espaces autonomes d\u00e9tach\u00e9s du pouvoir imp\u00e9rial tels que les \u00ab associations \u00bb ou les \u00ab soci\u00e9t\u00e9s d\u2019\u00e9tude \u00bb. Apr\u00e8s la r\u00e9action anti-r\u00e9formiste men\u00e9e par l\u2019imp\u00e9ratrice Cixi, il faut attendre 1901, un an apr\u00e8s la d\u00e9faite des Boxers, pour que la r\u00e9forme conservatrice s\u2019impose enfin \u00e0 la Cour en programme de gouvernement conduisant aux \u00ab Nouvelles politiques \u00bb (\u00e9dit de Xi\u2019an 1901). 1905 est une nouvelle \u00e9tape avec l\u2019abolition des anciens examens garants de l\u2019ordre traditionnel, tandis que Sun-Yat-sen fonde la Ligue jur\u00e9e et formule les \u00ab Trois Principes du Peuple \u00bb (nationalisme, d\u00e9mocratie, bien-\u00eatre du peuple). En 1908-1909, la refonte constitutionnelle devient source de divisions entre progressistes et conservateurs. Elle aboutit \u00e0 la r\u00e9volution r\u00e9publicaine (1911-1912) qui met fin \u00e0 l\u2019empire r\u00e9form\u00e9. Apr\u00e8s le temps de l\u2019instauration du politique, vient celui de l\u2019institutionnalisation d\u00e9mocratique, \u00ab vraie r\u00e9volution \u00bb contrairement \u00e0 celle fabriqu\u00e9e et mythifi\u00e9e de la \u00ab Lib\u00e9ration \u00bb en 1949. En 1912, est fond\u00e9 le premier GMD, parti d\u00e9mocratique jouant le jeu des \u00e9lections et du parlementarisme dans le cadre d\u2019une Constitution provisoire mise en place la m\u00eame ann\u00e9e. Quarante millions de Chinois, soit un-dixi\u00e8me de la population, sont alors envoy\u00e9s aux urnes par la R\u00e9publique en 1912 pour \u00e9lire l\u2019assembl\u00e9e proclam\u00e9e apr\u00e8s la chute des Qing. C\u2019est le moment o\u00f9 \u00e9merge une d\u00e9mocratie d\u2019institution. La R\u00e9publique rallie d\u00e9mocrates institutionnels et conservateurs. Les Quarante millions de citoyens aux urnes en 1912 constituent, d\u2019apr\u00e8s Yves Chevrier, le corps d\u2019une \u00ab r\u00e9volution moderne \u00bb \u00ab inscrite dans le social sans \u00eatre radicalement r\u00e9volutionnaire \u00bb.<\/p>\n\n\n\n L\u2019incapacit\u00e9 du r\u00e9gime r\u00e9publicain qui succ\u00e8de \u00e0 l\u2019empire \u00e0 enraciner la d\u00e9mocratie dans la soci\u00e9t\u00e9 et dans ses territoires entra\u00eene cependant rapidement une d\u00e9sinstitutionnalisation du processus d\u00e9mocratique \u00e0 partir de 1913-1914. Yves Chevrier fait de l\u2019assassinat en mars 1913 de Song Jiaoren, le chef du premier GMD la date fatidique qui scelle le sort de l\u2019\u00c9tat et de la politique moderne en Chine. L’\u00e9v\u00e9nement est suivi en outre par la mise en place de la dictature de Yuan Shikai, pr\u00e9sident et fossoyeur de la R\u00e9publique parlementaire (1912-1916). L\u2019\u00e9chec d\u00e9mocratique en Chine est act\u00e9. Cette d\u00e9sinstitutionnalisation av\u00e9r\u00e9e autour de 1915 et dont Yves Chevrier fait le pivot de son ouvrage est un \u00e9chec de la d\u00e9mocratie d\u2019institution dont le mao\u00efsme, v\u00e9ritable orthopraxie, sera plus tard l\u2019une des cons\u00e9quences. 1915 devient ainsi une seconde rupture inaugurale du XXe<\/sup> si\u00e8cle chinois aux origines de l\u2019\u00c9tat totalitaire. Ce tournant entra\u00eene une disparition de la dynamique de construction \u00e9tatique moderne. En mobilisant certaines formules de Pierre Rosanvallon dans ses analyses de l\u2019histoire de la d\u00e9mocratie en France, Yves Chevrier parle d\u00e8s ce moment de l\u2019\u00e9chec d\u2019un \u00ab sacre du citoyen \u00bb en Chine. Cet \u00e9chec li\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9tat manquant permet \u00e0 l\u2019auteur d\u2019affirmer que la r\u00e9volution r\u00e9publicaine n\u2019est pas la premi\u00e8re phase du cycle r\u00e9volutionnaire, mais plut\u00f4t le dernier du cycle de l\u2019institutionnalisation \u00bb du processus d\u00e9mocratique moderne. Si celui-ci n\u2019a finalement connu qu\u2019un temps court dans l\u2019histoire longue de la Chine, force est de constater que les \u00e9lites d\u2019un Empire tout sauf immobile y ont contribu\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9cisive.<\/p>\n\n\n\n Les dix ann\u00e9es comprises entre 1915 et 1925 sont celles du \u00ab peuple retrouv\u00e9 \u00bb (Troisi\u00e8me partie) dans un contexte de fragmentation chaotique marqu\u00e9e par la disparition de l\u2019\u00c9tat et le r\u00e8gne des \u00ab Seigneurs de la guerre \u00bb (1917-1927). P\u00e9riode majeure de fermentation intellectuelle et id\u00e9ologique au cours de laquelle \u00e9merge le mod\u00e8le de l\u2019intellectuel moderne chinois tel Lu Xun, les ann\u00e9es 1915-1925 sont tout autant celles de l\u2019\u00e2ge d\u2019or de l\u2019activisme politique autonome (\u00ab Nouvelle Culture \u00bb lanc\u00e9e par Chen Duxiu en 1915, \u00ab nouvelle litt\u00e9rature \u00bb lanc\u00e9e par Hu Shi en 1917, agitation sociale, militarisme, essor de l\u2019id\u00e9ologie nationaliste ou de la nouvelle \u00ab r\u00e9volution moderne sur le plan culturel), que celles des origines du PCC (fond\u00e9 \u00e0 Shanghai en juillet 1921) et du mao\u00efsme qui ne prendra forme qu\u2019apr\u00e8s la \u00ab Longue Marche \u00bb (1934-1935). Souvent consid\u00e9r\u00e9s comme un moment de rupture dans l\u2019histoire de la Chine moderne, la \u00ab Nouvelle Culture \u00bb (1915) et les \u00e9v\u00e9nements du \u00ab 4 mai \u00bb 1919 dont se r\u00e9clament les communistes au pouvoir et dont Lucien Bianco a montr\u00e9 jadis l\u2019importance matricielle, ne sont plus des c\u00e9sures fondamentales au sein de l\u2019ouvrage d\u2019Yves Chevrier, car ils n\u2019ont pas invent\u00e9 la d\u00e9mocratie chinoise ni ne constituent l\u2019\u00ab anc\u00eatre de la r\u00e9volution \u00ab culturelle \u00bb de Mao. Ces \u00e9v\u00e9nements se produisent en effet au moment o\u00f9 la d\u00e9mocratie est d\u00e9j\u00e0 d\u00e9sinstitutionnalis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Marginalis\u00e9e on l\u2019a vu par Yves Chevrier, la rupture chronologique iconique de 1949 est d\u00e9sormais englob\u00e9e dans une longue \u00ab Guerre de 50 ans \u00bb (1926-1976) (Quatri\u00e8me partie) qui analyse de fa\u00e7on th\u00e9matique les syst\u00e8mes et la guerre tant du c\u00f4t\u00e9 du Guomindang que celui des communistes, mais aussi l\u2019action mao\u00efste \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9chelles. L\u2019\u00e9chec d\u00e9mocratique li\u00e9 \u00e0 la disparition de l\u2019\u00c9tat politique \u00e0 partir des ann\u00e9es 1913-1914 met en lumi\u00e8re une crise du nouveau r\u00e9gime de la R\u00e9publique de Chine durant laquelle le GMD et le PCC (cr\u00e9e en 1921), malgr\u00e9 les deux Fronts unis, furent ult\u00e9rieurement l\u2019un et l\u2019autre responsables de la trahison de l\u2019id\u00e9al d\u00e9mocratique. La rivalit\u00e9 des deux partis se prolonge lors de la guerre froide jusqu\u2019\u00e0 la mort de Jiang Jieshi \u00e0 Taiwan en 1975 et celle de Mao un an plus tard. Le contexte chaotique des ann\u00e9es 1930-1940 voit d\u00e9j\u00e0 la mise en place d\u2019un proto-totalitarisme en contexte de guerre. Pour Yves Chevrier, cette \u00e9poque est celle des \u00ab pseudo-r\u00e9volutions \u00bb et des \u00ab vraies dictatures \u00bb. Avec le PCC dirig\u00e9 par Mao \u00e0 partir de 1938, la d\u00e9mocratie d\u2019action sans institution d\u00e9mocratique a remplac\u00e9 depuis longtemps la d\u00e9mocratie d\u2019institution. La lutte pour l\u2019h\u00e9g\u00e9monie l\u2019emporte tandis que l\u2019\u00e9miettement du pays est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 par la \u00ab guerre politique ininterrompue \u00bb de Mao jusqu\u2019 \u00e0 la fin de la R\u00e9volution culturelle en 1976. Les logiques internes de fragmentation politique y compris au sein de l\u2019APL l\u2019emportent alors sur l\u2019emprise de l\u2019Etat (\u201cd\u00e9s\u00e9tatisation de l\u2019Etat\u201d). La guerre ininterrompue se lit jusque dans les d\u00e9fis r\u00e9gionaux et internationaux majeurs auxquels la RPC est confront\u00e9e depuis sa fondation auxquels s\u2019ajoute la \u00ab guerre froide \u00bb avec la Chine nationaliste relocalis\u00e9e \u00e0 Taiwan en 1949. Il y eut bien pourtant en 1947-1948 un moment o\u00f9 le GMD \u00e9volua de son c\u00f4t\u00e9 dans un sens favorable \u00e0 la d\u00e9mocratie d\u2019institution \u00e0 l\u2019initiative de Jiang Jieshi (promulgation d\u2019une Constitution d\u00e9mocratique \u00e0 Nankin le 1er<\/sup> janvier 1947 et organisation d\u2019\u00e9lections g\u00e9n\u00e9rales en novembre), mais l\u2019exp\u00e9rience fut marginalis\u00e9e par l\u2019ampleur de l\u2019action d\u00e9sinstitutionnalis\u00e9e du PCC et de ses alli\u00e9s et la d\u00e9b\u00e2cle militaire.<\/p>\n\n\n\n Les racines du totalitarisme en Chine ne sont donc pas li\u00e9es \u00e0 un quelconque d\u00e9terminisme historique en lien avec la \u00ab tradition \u00bb chinoise ou avec la nature de l\u2019ancien empire. Yves Chevrier montre qu\u2019elles trouvent au contraire leurs origines dans la disparition de l\u2019Etat politique (entendu comme moment d\u00e9mocratique institutionnalis\u00e9) et l\u2019avortement d\u2019une exp\u00e9rience d\u00e9mocratique acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 par le contexte de d\u00e9litement li\u00e9 aux guerres civiles des ann\u00e9es 1930, \u00e0 la guerre sino-japonaise (1937-1945) et \u00e0 la guerre civile entre le PCC et le GMD (1946-1949). L\u2019ann\u00e9e 1949 ne contribua qu\u2019\u00e0 faire basculer la Chine toute enti\u00e8re dans un syst\u00e8me totalitaire. Il s\u2019agit bien d\u2019une th\u00e8se centrale de son ouvrage. Loin d\u2019\u00eatre assimil\u00e9 \u00e0 l\u2019une des trois grandes r\u00e9volutions de l\u2019histoire mondiale (avec 1789 et 1917), le r\u00e9gime n\u00e9 de la victoire des communistes en 1949 ne serait donc que l\u2019\u00e9chec ultime d\u2019une tentative d\u00e9mocratique pens\u00e9e \u00e0 la fin de l\u2019\u00e9poque imp\u00e9riale. Il en va de m\u00eame de la dictature du GMD \u00e0 Taiwan jusqu\u2019au milieu des ann\u00e9es 1980.<\/p>\n\n\n\n Dans un souci d\u2019historicisation de l\u2019\u00e9chec de la d\u00e9mocratie en Chine, les ann\u00e9es sombres du mao\u00efsme sont avant tout analys\u00e9es comme l\u2019\u00e9chec d\u2019un processus d\u00e9mocratique moderne n\u00e9 en 1895, au moment o\u00f9 la recherche des solutions aux probl\u00e8mes de l\u2019\u00c9tat n\u2019\u00e9taient plus l\u2019\u0153uvre des gouvernants, mais celle des \u00e9lites intellectuelles r\u00e9formistes. Plut\u00f4t qu\u2019un moment r\u00e9volutionnaire, la Chine de Mao apr\u00e8s 1949 est davantage le tremplin d\u2019une construction totalitaire assortie d\u2019une guerre politique permanente et d\u2019une strat\u00e9gie de division dont la \u00ab R\u00e9volution culturelle (1966-1976) est le point d\u2019orgue et l\u2019ann\u00e9e 1955 (acc\u00e9l\u00e9ration de la collectivisation rurale) le point de d\u00e9part et le \u00ab tournant qui change la face du XXe<\/sup> si\u00e8cle en Chine \u00bb. \u00ab Diviseur \u00bb en chef, Mao est finalement pour Yves Chevrier \u00ab l\u2019h\u00e9ritier et le fossoyeur d\u2019une d\u00e9mocratie d\u2019institution manqu\u00e9e \u00bb, le \u00ab tyran total et totalitaire \u00bb, et le \u00ab fl\u00e9au d\u2019un \u00c9tat qui a manqu\u00e9 \u00e0 la d\u00e9mocratie autant que la d\u00e9mocratie a manqu\u00e9 \u00e0 l\u2019Etat \u00bb. Mao, dont l\u2019auteur historicise dans de longs d\u00e9veloppements les techniques d\u2019action politique, a \u201cd\u00e9sinstitutionnalis\u00e9 la d\u00e9sinstitutionnalisation\u201d et la trajectoire du mao\u00efsme est pr\u00e9sent\u00e9e comme celle d\u2019une \u00ab d\u00e9s\u00e9tatisation \u00e9tatis\u00e9e par \u00e9miettement de l\u2019\u00c9tat \u00bb o\u00f9 l\u2019anarchie (au paroxysme de la R\u00e9volution culturelle) devient syst\u00e8me de gouvernement et o\u00f9 toute forme de m\u00e9diation et de soci\u00e9t\u00e9 civile est an\u00e9antie. La \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb introduite par Mao est artificialis\u00e9e et n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une \u00ab dictature d\u00e9mocratique \u00bb aux antipodes de la d\u00e9mocratie institutionnalis\u00e9e du d\u00e9but du XXe<\/sup> si\u00e8cle. Point de r\u00e9volution v\u00e9ritable dans le mao\u00efsme, mais des \u00ab pseudo-r\u00e9volutions \u00bb (comme celle de la r\u00e9volution paysanne) et des mythes loin de la \u00ab r\u00e9volution moderne \u00bb, la vraie, celle issue de la g\u00e9n\u00e9ration de 1895. Le renversement de perspective qu\u2019offre l\u2019ouvrage r\u00e9side donc dans son interpr\u00e9tation de la p\u00e9riode 1895-1976 entendue comme une longue suite d\u2019\u00e9checs d\u00e9mocratiques, et non comme une s\u00e9rie de succ\u00e8s r\u00e9volutionnaires dont la r\u00e9volution communiste serait l\u2019arch\u00e9type et qu\u2019une partie non n\u00e9gligeable de l\u2019historiographie s\u2019est longtemps \u00e9vertu\u00e9e \u00e0 d\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n Si Yves Chevrier travaille sur les ruptures, les continuit\u00e9s de l\u2019histoire du politique l\u2019int\u00e9ressent tout autant au point d\u2019oser des comparaisons annonciatrices entre certaines figures et s\u00e9quences du XIXe<\/sup> si\u00e8cle avec le pass\u00e9 r\u00e9cent de la Chine mao\u00efste et post-mao\u00efste. Ainsi, le radicalisme de Kang Youwei annoncerait-il \u00ab l\u2019autre radical autoritaire que fut Mao \u00bb, le parcours de Liang Qichao (pass\u00e9 de l\u2019activisme d\u00e9mocratique au conservatisme d\u2019Etat) pourrait-il \u00eatre compar\u00e9 au \u00ab basculement de Mao \u00e0 l\u2019apr\u00e8s-r\u00e9volution \u00bb. L\u2019analogie se poursuit entre l\u2019imp\u00e9ratrice Cixi en 1900 et Mao et avec le Deng Xiaoping du temps des r\u00e9formes tardives des ann\u00e9es 1970, du mus\u00e8lement des Murs de la D\u00e9mocratie en 1979 et de la r\u00e9pression de 1989. L\u2019\u00e9dit de Xi\u2019an (1901) est lui-m\u00eame mis en relation avec le fameux 3e<\/sup> pl\u00e9num du XIe CC (d\u00e9cembre 1978) qui lance les r\u00e9formes post-mao\u00efstes.<\/p>\n\n\n\n En prenant comme fil directeur les \u00e9tapes ayant conduit \u00e0 l\u2019\u00e9chec de la d\u00e9mocratie en Chine jusqu\u2019en 1976, Yves Chevrier bat en br\u00e8che les interpr\u00e9tations historiographiques traditionnelles visant \u00e0 faire du nationalisme la principale dynamique de la politique moderne en Chine et le facteur ayant \u00e9touff\u00e9 l\u2019esprit de libert\u00e9 (le nationalisme \u00ab explique moins l\u2019histoire qu\u2019il n\u2019est expliqu\u00e9 par elle \u00bb). Il faut attendre le second GMD refond\u00e9 par Sun Yat-sen en octobre 1919 pour que le nationalisme \u00ab devienne producteur du politique \u00bb et la prise de pouvoir par Jiang Jieshi pour voir l\u2019affirmation du nationalisme politique. La politique nouvelle n\u2019est pas non plus \u00ab l\u2019effet d\u2019une modernit\u00e9 emprunt\u00e9e se heurtant \u00e0 une tradition nationale \u00bb. Il n\u2019y eut ni abandon de la tradition chinoise, ni adoption de la culture occidentale. Pour Yves Chevrier, les facteurs endog\u00e8nes sont l\u2019\u00e9l\u00e9ment principal des transformations du politique (\u00ab L\u2019av\u00e8nement de la politique moderne, \u00e0 la fin du XIXe<\/sup> si\u00e8cle, ne peut plus \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une \u00ab r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019Ouest \u00bb et une transition r\u00e9volutionnaire \u00bb). Le tournant d\u00e9mocratique de 1895 provient bien plus selon l\u2019auteur de l\u2019\u00e9volution intellectuelle du monde des lettr\u00e9s et de l\u2019\u00e9volution politique du monde des notables sous les Qing, que d\u2019une r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019Occident ou m\u00eame d\u2019une contagion des id\u00e9es occidentales comme l\u2019historiographie le souligne souvent. Il s\u2019agit l\u00e0 encore d\u2019une th\u00e8se forte de l\u2019ouvrage, alors que la Chine des Qing est d\u00e9j\u00e0 fortement ins\u00e9r\u00e9e dans la mondialisation au XIXe<\/sup> si\u00e8cle.Jusqu\u2019en 1945, l\u2019occupation japonaise de la Chine est la toile de fond sur laquelle s\u2019\u00e9laborent les strat\u00e9gies de Fronts unis et de guerre civile entre le PCC et le GMD. Dans le long voyage d\u2019enqu\u00eate et de r\u00e9-historisation auquel nous invite le sinologue, on peut noter et regretter cependant la place tr\u00e8s limit\u00e9e accord\u00e9e aux facteurs \u00e9conomiques indissociables du politique, mais aussi au poids de l\u2019environnement r\u00e9gional et \u00e0 la politique \u00e9trang\u00e8re et militaire de P\u00e9kin \u00e0 partir de 1949 en contexte de guerre froide. Ces \u00e9l\u00e9ments externes ne sont pas sans avoir jou\u00e9 un r\u00f4le majeur dans l\u2019analyse du politique en RPC jusqu\u2019en 1976 (guerre de Cor\u00e9e, guerre du Vietnam, mise en place d\u2019un \u201cTroisi\u00e8me Front\u201d, rupture sino-sovi\u00e9tique, ouverture au Tiers-monde et rapprochement avec les Etats-Unis notamment). De m\u00eame, la bibliographie non destin\u00e9e aux sp\u00e9cialistes ne mentionne pas certaines \u00e9tudes ou biographies r\u00e9centes sur le mao\u00efsme, ses techniques de division, ses acteurs et ses victimes (Saich, Cheek, Leese, Shih, Meyskens, Wemheueur, Teiwes, DeMare, Fewsmith, Pantsov et Levine, Vogel, Gao Wenqian, Kerlan\u2026). Pr\u00e9sent\u00e9 comme un simple \u00ab pivot \u00bb, Hua Guofeng, le successeur de Mao, est d\u00e9crit encore comme un unilat\u00e9raliste \u00ab b\u00e9at \u00bb et un \u00ab piteux pion promu \u00e0 son niveau d\u2019incomp\u00e9tence \u00bb, vision remise en question aujourd\u2019hui par des travaux r\u00e9cents (Teiwes et Sun, Torigian, Malsagne). Certaines th\u00e8ses de l\u2019auteur ne manqueront pas par ailleurs de susciter des d\u00e9bats voire une forme de perplexit\u00e9 comme l\u2019id\u00e9e selon laquelle la R\u00e9volution culturelle ne serait pas un \u00e9chec (p. 909) ou que la Chine est sortie du totalitarisme lors des ann\u00e9es 1990-2000. Quant \u00e0 la forme, les tr\u00e8s nombreuses r\u00e9p\u00e9titions li\u00e9es \u00e0 l\u2019exercice particuli\u00e8rement redoutable de l\u2019essai historique s\u2019av\u00e8rent in\u00e9vitables au vue du plan choisi. Le style souvent conceptuel et abstrait de l\u2019analyse et les digressions li\u00e9es au maniement de notions philosophiques, y compris au-del\u00e0 de la sph\u00e8re chinoise, pourraient d\u00e9router le lecteur profane non connaisseur de l\u2019histoire chinoise, mais aussi le sp\u00e9cialiste. C\u2019est sans compter cependant sur l\u2019encha\u00eenement et la fluidit\u00e9 de la r\u00e9flexion historique que l\u2019auteur ne cesse de croiser avec les faits. M\u00eame si la Chine continentale est le sujet principal de l\u2019\u00e9tude, l\u2019\u00e9largissement de la focale sur l\u2019\u00e9volution politique de Taiwan apr\u00e8s 1949 apporte une perspective globale et salutaire sur l\u2019\u00e9volution du politique en Chine tout au long du XXe si\u00e8cle. La lecture du premier tome de L\u2019Empire terrestre <\/em>contribue <\/em>\u00e0 faire appara\u00eetre au lecteur la d\u00e9mocratie taiwanaise actuelle comme le dernier vestige d\u2019une tentative d\u2019institutionnalisation de la d\u00e9mocratie en Chine pens\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 1910. L\u2019entr\u00e9e dans La d\u00e9mocratie naufrag\u00e9e (1895-1976)<\/em> n\u00e9cessite un effort intellectuel \u00e9vident pour quiconque cherche une boussole pour se rep\u00e9rer dans l\u2019histoire de la Chine contemporaine. Le voyage-essai auquel nous invite Yves Chevrier n\u2019est pas de tout repos. C\u2019est sans aucun doute le prix \u00e0 payer pour p\u00e9n\u00e9trer en profondeur dans les m\u00e9andres d\u2019une histoire complexe, permettant ainsi d\u2019\u00e9chapper aux clich\u00e9s et aux lieux communs v\u00e9hicul\u00e9s par des analystes peu scrupuleux. Malgr\u00e9 sa lecture difficile, le public friand de savoirs et d\u2019analyses (sp\u00e9cialiste ou non) verra dans cet ouvrage convaincant un formidable outil de r\u00e9flexion sur la Chine. Ce premier volume producteur de nouvelles c\u00e9sures annonce pour la plus grande joie des lecteurs la parution d\u2019un deuxi\u00e8me tome, L’\u00c9tat restaur\u00e9 (1977 \u00e0 nos jours)<\/em> dont l\u2019objectif est d\u2019analyser les modalit\u00e9s de la sortie de l\u2019enfer mao\u00efste apr\u00e8s 1976 par le processus de restauration de l\u2019\u00c9tat et d\u2019\u00e9tatisation du communisme, nou\u00e9 autour de 1995 et sur lequel repose la Chine d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" \u00c9crit par l’un des plus \u00e9minents sinologues fran\u00e7ais, L\u2019Empire terrestre<\/em> appara\u00eet \u00e0 bien des \u00e9gards comme l\u2019\u0153uvre d\u2019une vie. Privil\u00e9giant une approche par le temps long, le livre se pr\u00e9sente comme une gigantesque enqu\u00eate \u00e0 plusieurs dimensions qui vise \u00e0 penser le politique en Chine un peu comme Fran\u00e7ois Furet \u2014\u00a0souvent pris pour mod\u00e8le \u2014 avait jadis propos\u00e9 de penser la R\u00e9volution fran\u00e7aise.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":162119,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1734],"tags":[],"geo":[531],"class_list":["post-162466","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-doctrines","staff-stephane-malsagne","geo-chine"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\nRe-penser l\u2019histoire du politique en Chine sur le temps long<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
R\u00e9-historiciser et re-p\u00e9riodiser l\u2019histoire de la Chine au prisme du politique : la d\u00e9sacralisation des ruptures chronologiques conventionnelles<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Entre ruptures et continuit\u00e9s : un nouveau regard historiographique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n