{"id":160713,"date":"2022-09-28T11:05:34","date_gmt":"2022-09-28T09:05:34","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=160713"},"modified":"2022-09-29T10:42:00","modified_gmt":"2022-09-29T08:42:00","slug":"les-croises-de-kirill","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/09\/28\/les-croises-de-kirill\/","title":{"rendered":"Le sacrifice comme arme de guerre"},"content":{"rendered":"\n
Depuis le commencement de l\u2019invasion russe de l\u2019Ukraine, le patriarche Kirill de Moscou para\u00eet vouloir lier \u00e0 la politique du Kremlin<\/a> non seulement son destin personnel, mais encore celui de toute l\u2019Eglise orthodoxe russe dont il est le chef. Apr\u00e8s avoir d\u00e9clar\u00e9 en mars qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un \u00ab combat m\u00e9taphysique \u00bb contre les \u00ab forces du mal \u00bb, il a ignor\u00e9 les appels \u00e0 la paix, \u00e0 la prise de distance ou, au moins \u00e0 la neutralit\u00e9<\/a>, qui venaient pourtant d\u2019horizons tr\u00e8s divers, du pape Fran\u00e7ois, engag\u00e9 avec lui dans un dialogue oecum\u00e9nique risqu\u00e9, au patriarche de Constantinople Bartholom\u00e9e, primus inter pares<\/em> des \u00c9glises orthodoxes. Si sa parole est, semble-t-il, encore \u00e9cout\u00e9e avec respect dans la population russe, les cons\u00e9quences n\u2019ont pas tard\u00e9 \u00e0 se faire sentir \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur : en Ukraine, le chef des orthodoxes ukrainiens encore plac\u00e9s sous sa juridiction \u2014 le m\u00e9tropolite Onuphre \u2014 a d\u00e9cid\u00e9 de rompre avec sa tutelle. Comme d\u2019autres soutiens de la guerre, Kirill a \u00e9t\u00e9 vis\u00e9 par les sanctions de l\u2019Union europ\u00e9enne et d\u2019autres pays de la communaut\u00e9 internationale qui, par exemple, lui ont interdit de voyager \u2014 interdiction dont Viktor Orban, en Hongrie, s\u2019est d\u00e9solidaris\u00e9, hostile \u00e0 ce que des repr\u00e9sailles frappent un chef spirituel.<\/p>\n\n\n\n Lorsque, au lendemain de l\u2019annonce conjointe par Vladimir Poutine le 21 septembre<\/a> des r\u00e9f\u00e9rendums de rattachement dans les territoires ukrainiens occup\u00e9s et de la mobilisation partielle en Russie, sa parole \u00e9tait attendue : allait-il enfin s\u2019en distancier, voire le critiquer ? Le discours que nous traduisons et commentons ci-dessous montre qu\u2019il n\u2019en est rien. Bien au contraire. \u00c0 travers la glorification du \u00ab sacrifice \u00bb des soldats russes qui verraient ainsi leurs p\u00e9ch\u00e9s remis, et la reprise du th\u00e8me du \u00ab monde russe \u00bb<\/a>, Kirill endosse encore les justifications du Kremlin, en y ajoutant la tonalit\u00e9 apocalyptique et mystique qui lui est propre. Cette intensification correspond en fait, dans son registre propre, \u00e0 l\u2019escalade verbale de nombreux responsables politiques russes de ces derniers jours<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Sur le site du patriarcat de Moscou, le texte suivant introduit le sermon :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Le 25 septembre 2022, la 15\u00e8me semaine apr\u00e8s la f\u00eate de la Nativit\u00e9 de la Tr\u00e8s Sainte M\u00e8re de Dieu, Sa Saintet\u00e9 le Patriarche Kirill de Moscou et de toute la Russie a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 la Divine Liturgie dans l’\u00e9glise du Prince B\u00e9ni Alexandre Nevsky dans l’ermitage du m\u00eame nom pr\u00e8s de Peredelkin. \u00c0 la fin de la liturgie, le Primat de l’\u00c9glise orthodoxe russe a prononc\u00e9 un sermon. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n Ce lieu et ce nom sont d\u00e9j\u00e0 tout un programme. Alexandre Nevski (1220-1263) est un monarque russe, grand-prince de Vladimir et de Novgorod, c\u00e9l\u00e8bre pour avoir vaincu en 1240, sur la Neva \u2014 d’o\u00f9 son surnom de Nevski \u2014, les Su\u00e9dois, puis en 1242 les chevaliers Teutoniques, mettant un terme d\u00e9finitif \u00e0 leur pouss\u00e9e vers l’Est. Canonis\u00e9 en 1547 par l’\u00c9glise orthodoxe russe, il est devenu un h\u00e9ros national qui symbolise la r\u00e9sistance \u00e0 tout envahisseur venu de l’Ouest. Un sondage de 2008 le d\u00e9signe comme le Russe le plus populaire de tous les temps. C’est \u00e9galement sous son r\u00e8gne que la ville de Moscou est mentionn\u00e9e pour la premi\u00e8re fois dans l’histoire.<\/p>\n\n\n\n Au nom du P\u00e8re, et du Fils, et du Saint-Esprit.<\/p>\n\n\n\n Car Dieu a tant aim\u00e9 le monde qu’il a donn\u00e9 son Fils unique (Jean 3, 16). \u00c0 la mort ! Le Fils unique, le Fils divin ! Et pourquoi ce terrible Sacrifice divin \u00e9tait-il n\u00e9cessaire, dont l’\u00e9tendue et la signification ne peuvent \u00eatre saisies par l’esprit humain ? Le Dieu tout-puissant s’est livr\u00e9 \u00e0 une ex\u00e9cution, qui servait \u00e0 ex\u00e9cuter des criminels, des parias de la soci\u00e9t\u00e9 humaine, qui avaient effectivement commis des crimes terribles et dangereux.<\/p>\n\n\n\n Lorsque l’on consid\u00e8re ce sacrifice divin indescriptible, il est difficile pour l’esprit humain de saisir l’ensemble du plan divin. Mais il est clair que le Seigneur ne se donne pas, ne souffre pas et ne meurt pas de mani\u00e8re humaine pour quelque chose qui serait totalement incompr\u00e9hensible pour nous et qui n’est inh\u00e9rent qu’\u00e0 Lui, qui a une immense connaissance de Lui-m\u00eame. Il nous permet de comprendre que si Dieu, dans son Fils, donne sa vie humaine pour le bien des autres, pour le bien de la race humaine, alors le sacrifice est la plus haute expression de l’amour de l’homme pour ses semblables. Le sacrifice est la plus grande manifestation de la meilleure des qualit\u00e9s humaines.<\/p>\n\n\n\n Dans les deux paragraphes pr\u00e9c\u00e9dents, le patriarche Kirill reprend des \u00e9l\u00e9ments traditionnels de la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne du sacrifice de la croix, de la justification de l’homme p\u00e9cheur par la mort r\u00e9demptrice du Christ. Mais certains choix de vocabulaire interrogent : pourquoi parler d’une \u00ab ex\u00e9cution \u00bb, qui \u00ab servait \u00e0 ex\u00e9cuter les criminels \u00bb au d\u00e9triment de l’insistance sur la mort volontaire du Christ ? L’\u00c9glise, en Occident, n’est plus gu\u00e8re habitu\u00e9e depuis Vatican II \u00e0 pr\u00eacher sur ces th\u00e8mes de la \u00ab col\u00e8re du P\u00e8re \u00bb, de son \u00ab juste ch\u00e2timent \u00bb destin\u00e9 aux p\u00e9cheurs qui retomberait sur son Fils innocent… Plus subtilement, dans ce texte, le sacrifice divin est mondanis\u00e9, ramen\u00e9 \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s terrestres : \u00ab la meilleure des qualit\u00e9s humaines \u00bb et \u00ab la plus haute expression de l’amour de l’homme pour ses semblables \u00bb. En th\u00e9ologie chr\u00e9tienne, tout cela est vrai mais ne suffit pas : c’est la vie donn\u00e9e sans d\u00e9fense qui rev\u00eat une v\u00e9ritable valeur r\u00e9demptrice, et constitue donc le \u00ab vrai sacrifice \u00bb.<\/p>\n\n\n\n [Si vous trouvez notre travail utile et souhaitez contribuer \u00e0 ce que le Grand Continent reste une publication ouverte, vous pouvez vous abonner par ici<\/a>.]<\/em><\/p>\n\n\n\n Nous savons qu’aujourd’hui, de nombreuses personnes meurent sur les champs de bataille des guerres intestines. L’\u00c9glise prie pour que cette bataille prenne fin le plus rapidement possible, afin que le moins de fr\u00e8res possible s’entretuent dans cette guerre fratricide. <\/p>\n\n\n\n Est-ce ici l’amorce d’une concession ? Kirill, ou son entourage, paraissent peut-\u00eatre conscients des dommages que l’invasion russe inflige au leadership<\/em> du Patriarcat de Moscou dans le monde orthodoxe. Il affirme donc prier pour la fin des combats et l’arr\u00eat d’une guerre \u00ab fratricide \u00bb. Mais cela peut aussi s’entendre comme un appel aux Ukrainiens, sp\u00e9cialement ceux encore plac\u00e9s sous sa juridiction spirituelle, \u00e0 d\u00e9poser les armes afin de cesser toute r\u00e9sistance \u00ab inutile \u00bb… L’expression de \u00ab guerre fratricide \u00bb<\/a>, dans la plus pure propagande, permet enfin de renvoyer dos-\u00e0-dos les bellig\u00e9rants, sans distinguer envahisseur ni pays envahi<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Et en m\u00eame temps, l’\u00c9glise est consciente que si quelqu’un, pouss\u00e9 par le sens du devoir, par la n\u00e9cessit\u00e9 de remplir son serment, reste fid\u00e8le \u00e0 sa vocation et meurt dans l’accomplissement de son devoir militaire, il commet sans aucun doute un acte qui \u00e9quivaut \u00e0 un sacrifice. Il se sacrifie pour les autres. Et nous croyons donc que ce sacrifice lave tous les p\u00e9ch\u00e9s que l’on a commis.<\/p>\n\n\n\n Kirill entreprend un second et majeur infl\u00e9chissement de la notion chr\u00e9tienne du sacrifice, qui permet de l’appliquer \u00e0 des soldats d’une arm\u00e9e d’invasion. Le patriarche m\u00e9lange \u00e0 dessein le fait de se sacrifier pour les autres, de donner sa vie volontairement pour sauver les siens dans un geste h\u00e9ro\u00efque ou saint, et \u00ab l’accomplissement de son devoir militaire \u00bb, action qui peut \u00eatre vertueuse selon les conceptions de la guerre juste, mais uniquement en cas de guerre d\u00e9fensive. En bonne th\u00e9ologie, en aucun cas la mort au combat en participant \u00e0 une arm\u00e9e d’invasion n’est \u00e9quivalente \u00e0 la mort pour sauver la vie des siens \u2014 m\u00eame si certains soldats ressentent peut-\u00eatre subjectivement cette \u00e9quivalence. Le v\u00e9ritable sacrifice chr\u00e9tien est celui des martyrs qui, par d\u00e9finition, exposent leur vie et n’attentent pas \u00e0 celle des autres. Kirill fait au fond l’amalgame entre un \u00ab sacrifice patriotique \u00bb, m\u00e9taphorique, qui n’est pas toujours permis en th\u00e9ologie morale \u2014 il d\u00e9pend de la lic\u00e9it\u00e9 de la guerre men\u00e9e \u2014 et ce v\u00e9ritable sacrifice chr\u00e9tien, sans armes \u00e0 la main.<\/p>\n\n\n\n La guerre, qui se d\u00e9roule actuellement dans les vastes \u00e9tendues de la Russie, est une guerre intestine. <\/p>\n\n\n\n