{"id":160248,"date":"2022-09-27T11:11:32","date_gmt":"2022-09-27T09:11:32","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=160248"},"modified":"2022-09-27T13:54:45","modified_gmt":"2022-09-27T11:54:45","slug":"la-construction-de-la-paix-dans-un-monde-en-guerre-ecologique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/09\/27\/la-construction-de-la-paix-dans-un-monde-en-guerre-ecologique\/","title":{"rendered":"La construction de la paix dans un monde en guerre \u00e9cologique"},"content":{"rendered":"\n
Cet article est extrait de la nouvelle livraison de la revue GREEN, dirig\u00e9e par Pierre Charbonnier et consacr\u00e9e \u00e0 l’\u00e9cologie de guerre. Le num\u00e9ro est \u00e0 retrouver ici<\/a>.<\/em><\/p>\n\n\n\n L\u2019invasion de l\u2019Ukraine par la Russie g\u00e9n\u00e8re une convergence de diverses notions de s\u00e9curit\u00e9 : \u00e9nerg\u00e9tique, militaire, financi\u00e8re, alimentaire, climatique. Ces champs habituellement trait\u00e9s de mani\u00e8re distincte ne peuvent plus l\u2019\u00eatre, tant cette crise aggrave tous les vecteurs d\u2019instabilit\u00e9 au-del\u00e0 du conflit lui-m\u00eame. Une flamb\u00e9e des prix de l\u2019\u00e9nergie et des produits de base, une inflation qui menace s\u00e9rieusement les m\u00e9nages, un ratio du service de la dette qui atteint des taux dangereux pour de nombreux pays, la menace d\u2019une r\u00e9cession \u00e9conomique, la r\u00e9orientation du syst\u00e8me multilat\u00e9ral par des dynamiques de guerre froide\u2026 la r\u00e9ponse europ\u00e9enne a consist\u00e9 \u00e0 lier l\u2019imp\u00e9ratif climatique \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique \u00e0 travers le plan \u00ab RePowerEU<\/em> \u00bb<\/a> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, en acc\u00e9l\u00e9rant la transition hors des \u00e9nergies fossiles \u2013 et en premier lieu des fossiles russes, au plus tard d\u2019ici 2027.<\/p>\n\n\n\n Mais cette convergence est avant tout une convergence de crises, et celle-ci restreint aussi le champ d\u2019action, ce alors que les impacts physiques climatiques se manifestent d\u00e9j\u00e0 avec violence \u00e0 presque 1,2 C\u00b0 de r\u00e9chauffement. Sans d\u00e9carbonation, l\u2019avenir nous promet des turbulences toujours croissantes \u2013 par l\u2019accroissement des impacts climatiques mais aussi la contraction \u00e9conomique, le repli diplomatique et financier, ainsi que des conflits et des crises humanitaires sans pr\u00e9c\u00e9dent. Ces chocs annonc\u00e9s nous priveront peu \u00e0 peu d\u2019outils pour \u00eatre \u00e0 leur hauteur. <\/p>\n\n\n\n Cette nouvelle convergence des crises demeure \u00e0 la recherche d\u2019un prisme capable de mobiliser les gouvernements et le syst\u00e8me multilat\u00e9ral dans la m\u00eame direction, celle de l\u2019Accord de Paris. L\u2019action climatique s\u2019est construite dans une autre \u00e8re, d\u2019\u00e9vidence plus propice aux avanc\u00e9es multilat\u00e9rales : 2015, c\u2019\u00e9tait aussi l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 furent ent\u00e9rin\u00e9s les objectifs de d\u00e9veloppement durable des Nations-Unies, ainsi que l\u2019Accord de Vienne sur le nucl\u00e9aire iranien.<\/p>\n\n\n\n Comment donc prot\u00e9ger le climat aujourd\u2019hui au sein d\u2019une trajectoire g\u00e9opolitique profond\u00e9ment diff\u00e9rente \u2013 que l\u2019on y voie la d\u00e9mondialisation ou, de fa\u00e7on plus nuanc\u00e9e, une \u00ab fragmentation g\u00e9o-\u00e9conomique \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, pour emprunter l\u2019expression de Kristalina Georgieva ?<\/p>\n\n\n\n Sans d\u00e9carbonation, l\u2019avenir nous promet des turbulences toujours croissantes \u2013 par l\u2019accroissement des impacts climatiques mais aussi la contraction \u00e9conomique, le repli diplomatique et financier, ainsi que des conflits et des crises humanitaires sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>Laurence Tubiana<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il est entendu, dans la notion m\u00eame de la nouvelle \u00ab \u00e9cologie de guerre \u00bb<\/a>, comme Pierre Charbonnier la d\u00e9crit si richement <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, que ce nouvel imp\u00e9ratif \u00e9cologique port\u00e9 par l\u2019invasion russe n\u2019est pas forc\u00e9ment propice \u00e0 la diplomatie et la coop\u00e9ration. Cet imp\u00e9ratif comporte un risque, celui d\u2019\u00eatre invalid\u00e9 ou d\u00e9tourn\u00e9 en faveur de la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique et la recherche \u00e0 tout prix de sources fossiles alternatives, ces \u00e9nergies retrouvant soudain une l\u00e9gitimit\u00e9. L\u2019\u00e9cologie de guerre peut \u00eatre un pi\u00e8ge pour le Pacte vert europ\u00e9en<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Comme la r\u00e9action des institutions europ\u00e9ennes et des \u00c9tats membres le montre, l\u2019\u00e9cologie dite \u00ab de guerre \u00bb offre effectivement une puissante capacit\u00e9 de ralliement, un large dispositif d\u2019action et une polys\u00e9mie d\u2019enjeux (souvent) l\u00e9gitimes, qui entendent dans leur ensemble acc\u00e9l\u00e9rer l\u2019action \u00e9cologique. Mais elle constitue aussi un encouragement tacite \u00e0 m\u00e9langer et \u00e0 fusionner les objectifs (isoler la Russie, r\u00e9ussir notre autonomie \u00e9nerg\u00e9tique…) et les \u00e9chelles de temps (se chauffer cet hiver, r\u00e9duire nos \u00e9missions de 55 % d\u2019ici \u00e0 2030…), \u00e0 un tempo dont nos institutions perdent le contr\u00f4le. <\/p>\n\n\n\n En ce sens, l\u2019imp\u00e9ratif climatique se voit d\u00e9form\u00e9 dans le prisme de l\u2019\u00e9cologie de guerre. Le Pacte vert europ\u00e9en se voit r\u00e9fract\u00e9 en champs distincts \u2013 allant de la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique, \u00e0 l\u2019agriculture comme assise strat\u00e9gique, etc. \u2013 rel\u00e9guant au second plan, voire au statut d\u2019externalit\u00e9, son objectif pourtant central : r\u00e9ussir la d\u00e9carbonation et, par effet d\u2019entra\u00eenement, rendre vraisemblable celle de la plan\u00e8te enti\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n Or la question climatique rel\u00e8ve de la protection d\u2019un bien public mondial. Cet enjeu est d\u2019une ampleur qu\u2019aucune logique de conflit ou d\u2019attrition ne peut int\u00e9grer, puisque les jeux \u00e0 somme nulle n\u2019ont pas leur place dans la protection du climat. <\/p>\n\n\n\n Il est \u00e9vident, par ailleurs, que ce nouveau paradigme d\u2019\u00e9cologie de guerre est sui generis<\/em> au leadership de l\u2019Europe dans la gouvernance climatique tel qu\u2019elle s\u2019est constitu\u00e9e \u00e0 ce jour. En effet l\u2019Union europ\u00e9enne, par la pr\u00e9cision de ses engagements, se dresse depuis des ann\u00e9es en \u00e0 l\u2019avant-garde de l\u2019ambition climatique et en interlocuteur privil\u00e9gi\u00e9 de la Chine, des \u00c9tats-Unis, et du G20 sur les questions de r\u00e9duction des gaz \u00e0 effets de serre et des objectifs ent\u00e9rin\u00e9s dans l\u2019Accord de Paris. C\u2019est aussi ce r\u00f4le qui est vis\u00e9 par Poutine aujourd\u2019hui, car cet engagement permet \u00e0 l\u2019Europe de porter le syst\u00e8me multilat\u00e9ral au-del\u00e0 de l\u2019\u00e8re des \u00e9nergies fossiles, et priverait, \u00e0 terme, la Russie de 70 % de son march\u00e9 d\u2019exportation de gaz, de p\u00e9trole et de charbon, sa plus importante source de revenus.<\/p>\n\n\n\n Le nouveau paradigme d\u2019\u00e9cologie de guerre est sui generis<\/em> au leadership de l\u2019Europe dans la gouvernance climatique tel qu\u2019elle s\u2019est constitu\u00e9e \u00e0 ce jour.<\/p>Laurence Tubiana<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019invasion, en plus de revendiquer la souverainet\u00e9 russe dans sa sph\u00e8re d\u2019influence auto-proclam\u00e9e, impose aux \u00c9tats europ\u00e9ens des choix \u00e9nerg\u00e9tiques terriblement difficiles et susceptibles de creuser les divisions, comme le montre \u00e9videmment le positionnement de la Hongrie vis-\u00e0-vis de l\u2019invasion et les exceptions qui lui sont accord\u00e9es dans l\u2019embargo sur l\u2019importation de p\u00e9trole russe. La France, pour sa part, est depuis le d\u00e9but de la guerre devenu le premier acheteur mondial de gaz naturel liqu\u00e9fi\u00e9 russe. <\/p>\n\n\n\n Et pourtant, la r\u00e9silience dont fait preuve l\u2019Europe en d\u00e9pit de ces contradictions quotidiennes nous fait aussi prendre conscience de la contribution du Pacte vert \u00e0 la stabilit\u00e9 europ\u00e9enne aujourd\u2019hui. Cela rappelle la r\u00e9silience du Pacte vert au choc \u00e9conomique provoqu\u00e9 par la pand\u00e9mie : un tiers du plan de relance NextGenerationEU, soit 800 milliards d\u2019euros, lui fut alors d\u00e9di\u00e9. On n\u2019ose imaginer le bouleversement g\u00e9opolitique qu\u2019aurait d\u00e9clench\u00e9 l\u2019agression russe si l\u2019Europe n\u2019avait pas eu un cadre et une feuille de route claire, cr\u00e9dible et financ\u00e9e pour acter le d\u00e9sinvestissement des \u00e9nergies fossiles. Celui-ci serait d\u2019un autre ordre de grandeur.<\/p>\n\n\n\n Un renversement de cette ampleur reste possible. Dans les derni\u00e8res lignes de son texte<\/a>, Pierre Charbonnier conclut tr\u00e8s justement que :<\/p>\n\n\n\n \u00ab de l\u2019invention d\u2019un mod\u00e8le de d\u00e9veloppement, de coop\u00e9ration et de construction civique qui int\u00e8gre l\u2019imp\u00e9ratif plan\u00e9taire au jeu des rivalit\u00e9s g\u00e9opolitiques d\u00e9pend la capacit\u00e9 de l\u2019Europe \u00e0 ne pas tomber enti\u00e8rement sous l\u2019influence du mod\u00e8le autoritaire et imp\u00e9rialiste. \u00bb <\/em><\/p>\n\n\n\n Il y a l\u00e0, pour commencer, un enjeu interne au Pacte vert. En France, comme en Hongrie et bien ailleurs, les populismes d\u2019extr\u00eame droite laissent le champ libre au projet g\u00e9opolitique du Kremlin. Il est essentiel de contrer ses populismes en r\u00e9ussissant la mise en place d\u2019un nouveau contrat social par le Pacte vert<\/a> <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et il est l\u00e9gitime d\u2019user des dispositifs ou de la rh\u00e9torique de la situation de guerre, notamment pour inciter \u00e0 efforts historiques en mati\u00e8re de sobri\u00e9t\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique et d\u2019ind\u00e9pendance.<\/p>\n\n\n\n En revanche, l\u2019imp\u00e9ratif climatique ne peut jamais \u00eatre asservi \u00e0 un jeu g\u00e9opolitique impos\u00e9 par la Russie. Depuis longtemps, celle-ci emprunte un discours du d\u00e9ni ou de doute sur l\u2019action climatique. D\u00e9sormais, elle entend imputer la convergence des crises actuelle \u00e0 une politique europ\u00e9enne qui, selon les dires de Vladimir Poutine, a produit l\u2019inflation en partie car elle a \u00ab tout mis\u00e9 aveugl\u00e9ment sur les \u00e9nergies renouvelables. \u00bb Ce discours cynique destin\u00e9 au reste du monde, a pour but d\u2019isoler l\u2019Europe dans son soutien \u00e0 l\u2019Ukraine. \u00c0 cela s\u2019ajoutent les soutiens russes aux mouvements populistes europ\u00e9ens qui font du d\u00e9ni climatique une marque de l\u2019identit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Or pour l\u2019Ukraine comme pour le climat, l\u2019Europe ne peut pas faire seule. On mesure l\u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 existentielle pour l\u2019Europe de r\u00e9ussir une v\u00e9ritable mue diplomatique dans le cadre du Pacte vert. <\/p>\n\n\n\n Pour l\u2019Ukraine comme pour le climat, l\u2019Europe ne peut pas faire seule. On mesure l\u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 existentielle pour l\u2019Europe de r\u00e9ussir une v\u00e9ritable mue diplomatique dans le cadre du Pacte vert.<\/p>Laurence Tubiana<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette ambition d\u2019une grande diplomatie climatique est inscrite dans la logique du Pacte vert. Elle est aujourd\u2019hui r\u00e9it\u00e9r\u00e9e, et explicitement recadr\u00e9e par l\u2019agression russe. Repr\u00e9sentant la position de la Commission et de la Banque europ\u00e9enne d\u2019investissement, Josep Borrell et Werner Hoyer ont sign\u00e9 une tribune en ce sens depuis la guerre <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, soulignant que celle-ci \u00ab a renforc\u00e9 la logique strat\u00e9gique \u00bb pour tous les pays de sortir des \u00e9nergies fossiles. Un constat qui, disent-ils, animera donc les choix d\u2019investissements internationaux de l\u2019Europe.<\/p>\n\n\n\n Autrement dit, c\u2019est par l\u2019ancrage et l\u2019enrichissement de l\u2019action climatique que ce pari russe sera vid\u00e9 de son propos pour \u00eatre remplac\u00e9 par une nouvelle g\u00e9opolitique, celle des \u00e9nergies renouvelables. La diplomatie du pacte vert se lira comme un pacte de paix. <\/p>\n\n\n\n Mais si la guerre a soulign\u00e9 cet imp\u00e9ratif, la r\u00e9action internationale \u00e0 l\u2019invasion montre que c\u2019est un message qu\u2019il sera difficile pour l\u2019Europe de transmettre.<\/p>\n\n\n\n\n\n L\u2019invasion russe est la plus violente transgression de la souverainet\u00e9 d\u2019un \u00c9tat depuis l\u2019invasion am\u00e9ricaine de l\u2019Irak en 2003. Ce constat, par des raccourcis d\u2019alliances occidentales et d\u2019historiques de guerre froide, facilite une sorte d\u2019\u00e9quivalence qui favorise l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 et le non-alignement de nombreux \u00c9tats dans le monde vis-\u00e0-vis de l\u2019Ukraine<\/a>. <\/p>\n\n\n\n Ceci endommage l\u2019espoir d\u2019une r\u00e9solution rapide du conflit, d\u2019un soutien humanitaire digne de ce nom aux Ukrainiens, et affaiblit la diplomatie europ\u00e9enne dans son ensemble.<\/p>\n\n\n\n Malgr\u00e9 sa proximit\u00e9 et son horreur, le conflit en Ukraine est critique non pas parce qu\u2019il se situe en Occident, comme certains l\u2019entendent, mais parce qu\u2019il mobilise les grandes puissances de fa\u00e7on \u00e0 devenir le plus grand d\u00e9terminant de s\u00e9curit\u00e9 mondiale \u2013 sur le plan nucl\u00e9aire notamment, mais \u00e9galement sur le plan climatique.<\/p>\n\n\n\n Or ce non-alignement nous fait aussi mesurer l\u2019\u00e9norme d\u00e9ficit de confiance que la diplomatie europ\u00e9enne a engendr\u00e9 ces derni\u00e8re ann\u00e9es, notamment vis-\u00e0-vis des pays africains. \u00c9ch\u00e9ances manqu\u00e9es pour la finance climat, gestion violente des politiques migratoires, dette, non-partage de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle des vaccins\u2026 le communiqu\u00e9 du sommet entre l\u2019Union africaine et l\u2019Union europ\u00e9enne, qui s\u2019est tenu \u00e0 la veille de l\u2019invasion et avec 18 mois de retard en raison du Covid, se donne l\u2019apparence d\u2019un \u00ab reset \u00bb sur tous ces \u00e9pineux dossiers pr\u00e9alables, mais ne fait aucune mention des centaines de milliers de forces russes alors mass\u00e9es aux fronti\u00e8res ukrainiennes. Un non-dit comme un gouffre, qui menace de se creuser depuis.<\/p>\n\n\n\n Depuis l\u2019invasion, l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des Nations-Unies s\u2019est par trois fois exprim\u00e9e par un vote sur l\u2019invasion de l\u2019Ukraine. Par trois fois, ce non-alignement s\u2019y est manifest\u00e9 <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Le 2 mars, une r\u00e9solution d\u00e9plorant l\u2019invasion, bien que soutenue par 141 \u00c9tats, a vu s\u2019abstenir des partenaires europ\u00e9ens cl\u00e9, et particuli\u00e8rement essentiels pour le climat : la Chine et l\u2019Inde. La moiti\u00e9 des pays africains, dont l\u2019Afrique du Sud, ont \u00e9galement manqu\u00e9 de soutenir la r\u00e9solution, par leur abstention ou par leur absence.<\/p>\n\n\n\n Alors que le conflit perdure, le syst\u00e8me multilat\u00e9ral voit cette dynamique de soutien envers la Russie se creuser. Le 7 avril, le jour o\u00f9 furent r\u00e9v\u00e9l\u00e9es les ex\u00e9cutions en masse de civils dans la ville de Boutcha, un vote \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale vou\u00e9 \u00e0 \u00e9jecter la Russie du Conseil des droits de l\u2019homme a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 ce contraste criant : 93 \u00c9tats pour, 58 absentions et 24 contre, soit presque la moiti\u00e9 des \u00c9tats qui, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, n\u2019ont pas souhait\u00e9 apporter leur soutien \u00e0 cette forme de condamnation. Certes, ces votes sont d\u2019abord un affront pour la paix en Ukraine et la protection des Ukrainiens. Il n\u2019y \u00e9tait pas question de climat. Mais cela d\u00e9montre bien \u2013 si cela est n\u00e9cessaire \u2013 que ce n\u2019est pas par la force morale ou la preuve d\u2019exactions que ce dangereux pari du Kremlin sera rendu ill\u00e9gitime au regard du monde. <\/p>\n\n\n\n Le 2 mars, une r\u00e9solution d\u00e9plorant l\u2019invasion, bien que soutenue par 141 \u00c9tats, a vu s\u2019abstenir des partenaires europ\u00e9ens cl\u00e9, et particuli\u00e8rement essentiels pour le climat : la Chine et l\u2019Inde.<\/p>Laurence Tubiana<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette dangereuse dynamique menace de cliver le syst\u00e8me multilat\u00e9ral au moment le plus d\u00e9cisif pour l\u2019action climatique, ce alors que le GIEC nous donne trois ans pour enclencher une d\u00e9carbonation mondiale avec l\u2019impulsion n\u00e9cessaire.<\/p>\n\n\n\n Le Pacte vert est actuellement le seul dispositif dans le monde capable de d\u00e9passer cette dynamique. Or, parmi les \u00c9tats contre ou s\u2019\u00e9tant abstenus de ce dernier vote, on retrouve des partenaires essentiels \u00e0 l\u2019ambition climatique europ\u00e9enne. Un exemple : dans le pourtour m\u00e9diterran\u00e9en, l\u2019Alg\u00e9rie et le Maroc, deux pays \u00e0 la fois candidats \u00e0 des partenariats approfondis avec l\u2019Europe, mais qui trouvent de nouveaux leviers \u2013 \u00e9nerg\u00e9tiques \u2013 pour asseoir leur ambigu\u00eft\u00e9 strat\u00e9gique en r\u00e9ponse \u00e0 la crise ukrainienne. <\/p>\n\n\n\n Cet exemple met aussi en \u00e9vidence l\u2019importance de lignes de faille existantes, en l\u2019occurrence la question du Sahara occidental. Territoire largement contr\u00f4l\u00e9 par le Maroc mais sur lequel l\u2019Union europ\u00e9enne ne lui reconna\u00eet pas la souverainet\u00e9, et auquel les Nations Unies ont conf\u00e9r\u00e9 le statut sp\u00e9cial de \u00ab territoire non autonome \u00bb, celui-ci fait l\u2019objet de tensions persistantes et croissantes avec l\u2019Alg\u00e9rie qui y soutient un mouvement s\u00e9paratiste. Ayant rompu leurs relations diplomatiques (et \u00e9nerg\u00e9tiques, l\u2019Alg\u00e9rie sevrant l\u2019exportation de son gaz vers le Maroc depuis l\u2019an dernier), la situation est si s\u00e9rieuse que certains analystes y voient les pr\u00e9mices d\u2019un conflit arm\u00e9 entre les seconde et troisi\u00e8me puissances militaires d\u2019Afrique.<\/p>\n\n\n\n En mars 2022, l\u2019annonce par le Maroc d\u2019une formule qui entend accorder au Sahara occidental un certain degr\u00e9 d\u2019autonomie a \u00e9t\u00e9 soutenu par les gouvernements europ\u00e9ens, avec en contrepartie, notamment, un engagement de la part de l\u2019Espagne \u00e0 compenser cette coupure du gaz alg\u00e9rien, ainsi que le r\u00e9tablissement de relations diplomatiques avec le nouveau gouvernement allemand (apr\u00e8s plus d\u2019un an de gel), qui pourrait laisser pr\u00e9sager de la reprise d\u2019un projet d\u2019infrastructure pour la production et l\u2019exportation d\u2019hydrog\u00e8ne vert. Celui-ci avait \u00e9galement \u00e9t\u00e9 interrompu l\u2019an dernier, au plus bas des relations entre le Maroc et l’Union europ\u00e9enne. <\/p>\n\n\n\n Ce nouveau rapprochement t\u00e2tonnant ne suffit manifestement pas pour voir le Maroc apporter son soutien \u00e0 la position europ\u00e9enne sur l\u2019Ukraine, mais indique que les solutions aux enjeux \u00e9nerg\u00e9tiques du Maroc sont un domaine probant pour la diplomatie europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n Depuis l\u2019invasion, l\u2019Alg\u00e9rie, pour sa part, signe des accords avec l\u2019Italie pour augmenter ses exportations de gaz, et menace l\u2019Espagne de couper son approvisionnement de gaz en raison de son rapprochement avec le Maroc. L\u2019Alg\u00e9rie fournit plus d\u2019un dixi\u00e8me des importations de gaz europ\u00e9ens, son principal partenaire militaire pour l\u2019armement est la Russie, aupr\u00e8s de qui elle s\u2019est \u00e9galement engag\u00e9e \u2013 avant l\u2019invasion \u2013 \u00e0 devenir l’un des principaux acheteurs de bl\u00e9. On voit dans la position de l\u2019Alg\u00e9rie cette volont\u00e9 prononc\u00e9e de non-alignement. Mais on voit plus largement comment la conjonction de crises actuelle rend le pays vuln\u00e9rable, que ce soit \u00e0 la flamb\u00e9e des prix des denr\u00e9es alimentaires ou aux impacts climatiques. Sombre m\u00e9taphore pour cette conjoncture climato-g\u00e9opolitique : l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier, en r\u00e9ponse aux incendies d\u00e9vastateurs de for\u00eat qui ont fait 90 morts, l\u2019Alg\u00e9rie a fait l\u2019achat de huit bombardiers d\u2019eau russe.<\/p>\n\n\n L\u2019histoire avance \u00e0 t\u00e2tons : les assemblages de pouvoir, de capital, de ressources, de mouvements sociaux qui font l\u2019actualit\u00e9 subissent d\u2019ind\u00e9niables d\u00e9stabilisations, sans que l\u2019on ne voie clairement un ordre se d\u00e9gager. Les sciences sociales sont appel\u00e9es \u00e0 \u00e9pouser ces incertitudes, et parfois \u00e0 faire l\u2019hypoth\u00e8se de futurs possibles.<\/p>\n Un num\u00e9ro dirig\u00e9 par Pierre Charbonnier.<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\tLa diplomatie du Pacte vert \u00e0 l\u2019\u00e8re de l\u2019\u00e9cologie de guerre<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Le Pacte vert face au nouveau non-alignement<\/h2>\n\n\n\n
Des partenariats \u00e9nerg\u00e9tiques sur fond de tensions<\/h2>\n\n\n\n