{"id":157866,"date":"2022-09-14T19:09:27","date_gmt":"2022-09-14T17:09:27","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=157866"},"modified":"2022-09-14T19:11:51","modified_gmt":"2022-09-14T17:11:51","slug":"les-moyens-de-construire-leurope-politique-une-conversation-entre-nicolas-leron-et-celine-spector","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/09\/14\/les-moyens-de-construire-leurope-politique-une-conversation-entre-nicolas-leron-et-celine-spector\/","title":{"rendered":"Les moyens de construire l’Europe politique, une conversation entre Nicolas Leron et C\u00e9line Spector"},"content":{"rendered":"\n
Nicolas Leron, chercheur associ\u00e9 au Cevipof et \u00e0 l\u2019OFCE (Sciences Po), vient de publier <\/em>Souverainet\u00e9, l\u2019obsession des nations (Bouquins, 2022) dans lequel il d\u00e9veloppe une critique des approches de l\u2019Europe politique au travers de la notion de souverainet\u00e9, de la souverainet\u00e9 europ\u00e9enne d\u2019Emmanuel Macron \u00e0 la co-souverainet\u00e9 bien ordonn\u00e9e de Jean-Marc Ferry. Il y oppose une approche \u00e0 partir de la d\u00e9mocratie, seule capable selon lui d\u2019un jeu d\u2019\u00e9chelle pluriel \u00e0 m\u00eame de concilier des \u00c9tats membres souverains et une Union europ\u00e9enne \u00e9lev\u00e9e en puissance publique continentale \u2013 forme politique qu\u2019il nomme \u00ab la double d\u00e9mocratie europ\u00e9enne \u00bb. C\u00e9line Spector, professeure de philosophie \u00e0 Sorbonne Universit\u00e9, soutient au contraire la pertinence de la notion de souverainet\u00e9 europ\u00e9enne qu\u2019elle articule avec sa proposition d\u2019une \u00ab R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rative des peuples libres \u00bb, inspir\u00e9e de Montesquieu et des f\u00e9d\u00e9ralistes am\u00e9ricains, et \u00e9tay\u00e9e dans son livre <\/em>No d\u00e9mos. Souverainet\u00e9 et d\u00e9mocratie \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de l\u2019Europe (Seuil, 2021).<\/em><\/p>\n\n\n\n Votre constat fondateur est celui d\u2019une obsession de la souverainet\u00e9 qui se d\u00e9cante en un \u00ab identitarisme maladif et parano\u00efaque \u00bb (NL, p. 16) <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et prosp\u00e8re sur la base d\u2019un sentiment d\u2019impuissance \u00e0 agir dans nos d\u00e9mocraties. Car la d\u00e9mocratie ne se r\u00e9duit pas \u00e0 la souverainet\u00e9 formelle du peuple ; elle est avant tout, de mani\u00e8re mat\u00e9rielle, \u00ab une capacit\u00e9 collective du plus grand nombre \u00e0 agir sur la r\u00e9alit\u00e9 commune \u00bb (NL, p. 17). Aussi faut-il mettre fin \u00e0 l\u2019obsession du demos <\/em>et privil\u00e9gier le kratos,<\/em> la capacit\u00e9 collective d\u2019agir sur la r\u00e9alit\u00e9 commune gr\u00e2ce \u00e0 la \u00ab puissance publique \u00bb ; et pour cela examiner les risques que comporte l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne, soit la \u00ab d\u00e9substantialisation \u00bb de la d\u00e9mocratie et le d\u00e9clin des services publics.<\/p>\n\n\n\n Deux th\u00e8ses structurent d\u00e8s lors votre propos. La premi\u00e8re concerne la souverainet\u00e9, qui r\u00e9side et doit r\u00e9sider dans l\u2019\u00c9tat-nation : l\u2019Union europ\u00e9enne infl\u00e9chit, sans le subvertir, le sch\u00e8me stato-national. Il ne faut donc pas se laisser prendre \u00e0 l\u2019\u00e9clat de la souverainet\u00e9, \u00e0 sa majest\u00e9 th\u00e9ologico-politique. L\u2019erreur est, selon vous, commune au souverainisme et au f\u00e9d\u00e9ralisme : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, \u00ab le souverainisme est un d\u00e9faitisme \u00bb qui nie les immenses d\u00e9fis mondiaux (transition \u00e9nerg\u00e9tique et num\u00e9rique etc.) qui exigent une \u00e9chelle de r\u00e9solution transnationale ; de l\u2019autre, le f\u00e9d\u00e9ralisme serait vou\u00e9 \u00e0 la contradiction ou \u00e0 l\u2019impasse.<\/p>\n\n\n\n Votre seconde th\u00e8se porte sur la d\u00e9mocratie : le vrai probl\u00e8me politique de notre temps ne serait pas l\u2019affaiblissement de la souverainet\u00e9, mais la fragilisation de la d\u00e9mocratie sous l\u2019effet de l\u2019ordolib\u00e9ralisme, depuis les ann\u00e9es 1980 : discipline budg\u00e9taire, r\u00e9formes structurelles, lib\u00e9ralisation et privatisations, d\u00e9r\u00e9glementation des march\u00e9s financiers. Autant dire que la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de nos d\u00e9mocraties est la r\u00e9sultante syst\u00e9mique d\u2019une architecture supranationale et non d\u2019un \u00ab complot \u00bb n\u00e9olib\u00e9ral (NL, p. 30). Vous rappelez le r\u00f4le d\u00e9cisif de la Cour de Justice de l\u2019Union europ\u00e9enne (CJUE) et de la Commission europ\u00e9enne et vous vous inqui\u00e9tez de la baisse tendancielle du pouvoir budg\u00e9taire des \u00c9tats membres, qui est aussi une baisse du r\u00f4le des Parlements nationaux et donc du r\u00f4le des citoyens. Ceci est d\u2019autant plus pr\u00e9occupant, \u00e0 vos yeux, que l\u2019UE \u00ab n\u2019est pas une d\u00e9mocratie \u00bb (NL, p. 115) car son Parlement est dot\u00e9 d\u2019une comp\u00e9tence<\/em> budg\u00e9taire, mais non une capacit\u00e9<\/em> budg\u00e9taire cons\u00e9quente.<\/p>\n\n\n\n D\u00e8s lors, trois axes de discussion \u00e9mergent entre nous : 1) le partage de la souverainet\u00e9 est-il possible ? 2) le f\u00e9d\u00e9ralisme europ\u00e9en est-il d\u00e9sirable ? 3) comment renforcer la d\u00e9mocratie europ\u00e9enne qui est \u00e0 ce jour fragile ?<\/p>\n\n\n\n Sur le partage possible de la souverainet\u00e9, <\/em>d\u2019abord : selon vous, \u00ab il peut y avoir plusieurs niveaux de d\u00e9mocratie, mais il ne peut y avoir plusieurs niveaux de souverainet\u00e9 \u00bb (NL, p. 26). Or peut-on affirmer sans ambages que \u00ab La souverainet\u00e9 renvoie \u00e0 un principe de supr\u00e9matie ou de comp\u00e9tence de dernier ressort qui ne souffre aucune exception, aucune limitation \u00bb, si bien que \u00ab la souverainet\u00e9 elle-m\u00eame ne souffre aucun partage \u00bb (NL, p. 60-61) ? La formule de la Cour supr\u00eame am\u00e9ricaine sur la \u00ab souverainet\u00e9 duale \u00bb (cf. son arr\u00eat Printz vs USA<\/em> de 1997) est-elle illusoire ?<\/p>\n\n\n\n Je partage pour l\u2019essentiel les analyses et les propositions que vous formulez, C\u00e9line Spector, dans votre livre No d\u00e9mos ? Souverainet\u00e9 et d\u00e9mocratie \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de l\u2019Europe<\/em> (Seuil, 2021). Je me retrouve pleinement dans votre critique de la th\u00e8se du \u00ab no d\u00e9mos \u00bb brandie par les tenants d\u2019un souverainisme et d\u2019un r\u00e9publicanisme national au rousseauisme \u00e9triqu\u00e9, selon lesquels l\u2019absence pr\u00e9alable de peuple europ\u00e9en emp\u00eacherait toute perspective de d\u00e9mocratie europ\u00e9enne, pr\u00e9empterait par avance, et ce de mani\u00e8re cat\u00e9gorique, tout projet viable d\u2019Europe politique. Vous d\u00e9nouez le lien faussement consubstantiel entre nation et d\u00e9mocratie et permettez ainsi de penser une d\u00e9mocratie europ\u00e9enne sans d\u00e9mos europ\u00e9en pr\u00e9existant. Ce mouvement est salutaire, car l\u2019Europe politique ne peut advenir sans trancher ce n\u0153ud d\u2019infaisabilit\u00e9. L\u2019autre n\u0153ud, que vous tranchez \u00e9galement, est la th\u00e8se n\u00e9ofoucaldienne d\u2019un lien de consubstantialit\u00e9 entre int\u00e9gration europ\u00e9enne et n\u00e9olib\u00e9ralisme, une th\u00e8se contredite par les faits historiques. L\u2019id\u00e9ologie \u2013 s\u2019il en avait une \u2013 de Jean Monnet, inventeur de la coordination des ressources interalli\u00e9es durant la Premi\u00e8re guerre mondiale et du Plan fran\u00e7ais en 1946, relevait bien davantage d\u2019un technocratisme dirigiste contre lequel se r\u00e9criaient justement les n\u00e9olib\u00e9raux de l\u2019\u00e9poque. Les trait\u00e9s europ\u00e9ens ne gravent pas dans le marbre une id\u00e9ologie n\u00e9olib\u00e9rale ; ils conservent leur souplesse, admettent des \u00e9volutions, voire des ruptures, du paradigme \u00e9conomique en vigueur, \u00e0 la faveur de crises, comme celle du Covid-19 qui a forc\u00e9 l\u2019Europe \u00e0 emprunter la voie jusqu\u2019ici impossible de l\u2019endettement commun.<\/p>\n\n\n\n Je vous suis \u00e9galement dans votre critique du cosmopolitisme, par trop id\u00e9aliste face aux r\u00e9alit\u00e9s socio-politiques, m\u00eame si nos deux critiques du cosmopolitisme ne suivent sans doute pas exactement le m\u00eame cheminement, ni n\u2019aboutissent aux m\u00eames conclusions. Vous, qui puisez dans Montesquieu, \u00e0 \u00e9gale distance du rousseauisme et du kantisme, reprochez \u00e0 J.-M. Ferry son universalisme abstrait tir\u00e9 de Kant, inapte \u00e0 fonder une Europe politique, critique que je partage. Mais contrairement \u00e0 vous, je rejette l\u2019analyse de la \u00ab co-souverainet\u00e9 bien ordonn\u00e9e \u00bb du philosophe Jean-Marc Ferry, d\u00e9fenseur de l\u2019union cosmopolitique et de l\u2019int\u00e9gration transnationale horizontale, quand il me semble que votre proposition de la souverainet\u00e9 europ\u00e9enne n\u2019en diff\u00e8re pas fondamentalement. Je garde, en revanche, et vous \u00e9galement je crois, l\u2019\u00e9thique cosmopolitique qui me semble utile, sinon n\u00e9cessaire, \u00e0 toute d\u00e9mocratie europ\u00e9enne qui ne peut perdurer longtemps sans l\u2019assise d\u2019un espace public europ\u00e9en, lui-m\u00eame relay\u00e9 par un syst\u00e8me parlementaire europ\u00e9en transnational. Comme l\u2019analyse avec justesse J.-M. Ferry, l\u2019Europe ne saurait r\u00e9pliquer \u00e0 l\u2019\u00e9chelle continentale le constructivisme stato-national. Davantage qu\u2019un espace public europ\u00e9en con\u00e7u comme un deus ex machina<\/em>, la voie cosmopolitique de l\u2019europ\u00e9anisation et de l\u2019ouverture transnationale des espaces publics nationaux me semble bien plus int\u00e9ressante et r\u00e9aliste <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Nous cherchons tous deux, dans notre qu\u00eate d\u2019Europe politique, \u00e0 prendre au s\u00e9rieux les craintes, les reproches, les critiques les plus raisonn\u00e9es jusqu\u2019aux oppositions les plus virulentes formul\u00e9es \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne. Vous posez avec raison la question de \u00ab comment lutter contre ce populisme europhobe sans nier les atteintes \u00e0 la d\u00e9mocratie qu\u2019il per\u00e7oit \u00e0 juste titre ? \u00bb (CS, p. 407) Car nous savons que l\u2019Europe ne pourra pas se faire par-dessus le ressentiment d\u2019une partie significative des Europ\u00e9ens, perdants subjectifs et\/ou objectifs du march\u00e9 int\u00e9rieur et de ses libert\u00e9s de circulation. Plus encore, nous savons qu\u2019une partie de ces critiques poss\u00e8dent leur part de justesse et que, pour tout cela, il nous faut bien y r\u00e9pondre sur le fond.<\/p>\n\n\n\nC\u00c9LINE SPECTOR<\/strong><\/h4>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nNICOLAS LERON<\/strong><\/h4>\n\n\n\n\n\n
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