{"id":156168,"date":"2022-09-07T05:44:00","date_gmt":"2022-09-07T03:44:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=156168"},"modified":"2025-04-05T17:19:46","modified_gmt":"2025-04-05T15:19:46","slug":"prendre-partager-paitre-la-question-de-lordre-economique-et-social-a-partir-du-nomos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/09\/07\/prendre-partager-paitre-la-question-de-lordre-economique-et-social-a-partir-du-nomos\/","title":{"rendered":"Prendre\/partager\/pa\u00eetre : la question de l\u2019ordre \u00e9conomique et social \u00e0 partir du nomos"},"content":{"rendered":"\n
Cet essai est paru en 1953 dans la revue Gemeinschaft und Politik<\/em>. Carl Schmitt<\/a> en a r\u00e9dig\u00e9 les notes apr\u00e8s coup, en 1957, \u00e0 l\u2019occasion de sa publication dans les Verfassungsrechtliche Aufs\u00e4tze aus den Jahren 1924-1954. <\/em>Le juriste pr\u00e9cise en 1957 qu\u2019\u00e0 ses yeux \u00ab Prendre\/partager\/pa\u00eetre \u00bb est li\u00e9 \u00e0 un groupe d\u2019autres textes dont il est l\u2019auteur : il con\u00e7oit cet essai comme le septi\u00e8me des cinq corollaires introductifs du Nomos de la terre <\/em>(Paris, PUF, 200, p. 47-86).\u00a0 Le texte qu\u2019il consid\u00e8re comme le sixi\u00e8me corollaire est \u00ab Sur la signification phon\u00e9tique du mot Raum\u00a0<\/em> \u00bb, d\u2019abord paru dans Tymbos f\u00fcr Wilhelm Ahlmann\u00a0<\/em>(Gruyter & Co., 1950), et repris dans Staat, Gro\u00dfraum, Nomos<\/em> (Dunckler & Humblot, 1995, p. 491-495). \u00c0 ce groupe de textes qu\u2019il nous conseille de lire comme un tout, Schmitt ajoute \u00ab Le nouveau nomos<\/em> de la terre \u00bb, d\u2019abord publi\u00e9 dans la collection Lebendiges Wissen<\/em> (Alfred Kr\u00f6ner Verlag, 1956, p. 281-288), et repris dans Staat, Gro\u00dfraum, Nomos<\/em> (Dunckler & Humblot, 1995, p. 513-517).<\/p>\n\n\n\n L\u2019essai s\u2019ouvre sur une r\u00e9flexion philologique \u00e0 propos du terme \u00ab nomos \u00bb. C\u2019est cette dimension philologique qui l\u2019apparente aux corollaires introductifs du Nomos de la terre<\/em>. Schmitt n\u2019est pas le seul th\u00e9oricien du droit \u00e0 s\u2019\u00eatre pench\u00e9 sur la signification du terme grec nomos<\/em>, \u00e0 le comparer au latin lex <\/em>et \u00e0 l\u2019h\u00e9breu torah, <\/em>et \u00e0 vouloir en tirer une philosophie du droit. Michel Villey en France a livr\u00e9 des \u00e9tudes comparables, d\u00e9bouchant elles aussi sur une critique du positivisme juridique. Dans ses textes philologiques, Schmitt laisse entendre que l\u2019essence du droit se laisse ressaisir dans l\u2019\u00e9tymologie du mot<\/em> droit. Le terme nomos<\/em> d\u00e9signerait originellement l\u2019acte du partage, au premier chef le partage du sol, acte instaurant un \u00ab ordre concret \u00bb. Mais Schmitt ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0 : il \u00e9nonce une autre hypoth\u00e8se, jug\u00e9e hasardeuse par les philologues : il cherche \u00e0 d\u00e9montrer que \u00ab nomos \u00bb vient du verbe grec nemein<\/em> (prendre), qui serait lui-m\u00eame la racine de l\u2019allemand nehmen<\/em>. On comprend qu\u2019il veut \u00e9tayer l\u2019une de ses th\u00e8ses majeures, \u00e0 savoir non seulement que le droit ne na\u00eet qu\u2019\u00e0 partir d\u2019un ordre concret, mais que cet ordre est lui-m\u00eame pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une prise \u2013 une prise de terres ou de pouvoir \u2013 et qu\u2019il surgit d\u2019un n\u00e9ant normatif. Par exemple, si l\u2019histoire du droit international est \u00e0 r\u00e9\u00e9crire selon Schmitt (ce \u00e0 quoi il s\u2019emploie dans Le nomos de la terre<\/em>), c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle a n\u00e9glig\u00e9 les \u00ab prises de terre \u00bb.<\/p>\n\n\n\n N\u00e9anmoins, ce n\u2019est pas pour ces consid\u00e9rations philologiques que ce texte a fait date. C\u2019est en premier lieu pour les r\u00e9flexions denses et saisissantes qu\u2019y livre Schmitt sur le socialisme, le capitalisme et l\u2019imp\u00e9rialisme, et aussi pour la discussion que le juriste y engage apr\u00e8s coup avec Alexandre Koj\u00e8ve<\/a> dans l\u2019une des notes ajout\u00e9es en 1957. <\/p>\n\n\n\n Le juriste fait \u00e9cho \u00e0 la conf\u00e9rence du 18 janvier 1957 dans laquelle Alexandre Koj\u00e8ve caract\u00e9rise la forme nouvelle de l\u2019\u00e9conomie mondiale comme un \u00ab capitalisme donnant \u00bb. Pour le philosophe h\u00e9g\u00e9lien \u2013 qui est venu rendre visite \u00e0 Schmitt \u00e0 Plettenberg dans les ann\u00e9es 1950 et qui a nou\u00e9 un contact amical avec lui \u2013, le nouveau capitalisme, fordiste et \u00e9clair\u00e9, se distingue du capitalisme analys\u00e9 par Marx, qui \u00e9tait fond\u00e9 sur la pr\u00e9dation et l\u2019expropriation. Selon Koj\u00e8ve, le communisme n\u2019a pas \u00e9chou\u00e9 devant le capitalisme, puisque le capitalisme s\u2019est transform\u00e9 sous l\u2019effet du premier. Le monde va s\u2019unifier sous le \u00ab capitalisme donnant \u00bb, alors que le \u00ab capitalisme prenant \u00bb, celui des premi\u00e8res r\u00e9volutions industrielles, qui donnait aussi peu que possible aux masses laborieuses, le divisait.<\/p>\n\n\n\n Schmitt trouve le pronostic de Koj\u00e8ve int\u00e9ressant. Comme Koj\u00e8ve, il pense que l\u2019opposition entre lib\u00e9ralisme et communisme est \u00e0 bien des \u00e9gards une opposition de fa\u00e7ade. Le communisme lui appara\u00eet comme une esp\u00e8ce du genre lib\u00e9ralisme. L\u2019id\u00e9e que les points communs entre les deux l\u2019emportent sur les diff\u00e9rences se trouvait d\u00e9j\u00e0 dans Sozialismus und Germanentum <\/em>d\u2019Oswald Spengler, livre important pour Schmitt, et qui faisait de Marx \u00ab un Anglais \u00bb. Les points communs au communisme et au lib\u00e9ralisme sont, d\u2019apr\u00e8s Schmitt, la foi dans la technique et dans le progr\u00e8s, l\u2019\u00e9conomisme et la tendance au Plan, h\u00e9rit\u00e9e de la philosophie des Lumi\u00e8res. <\/p>\n\n\n\n Mais l\u2019accord entre Schmitt et Koj\u00e8ve s\u2019arr\u00eate l\u00e0. Le juriste objecte au philosophe que personne \u00ab ne peut donner sans avoir pris de quelque fa\u00e7on \u00bb et que \u00ab seul un dieu qui cr\u00e9e le monde \u00e0 partir de rien peut donner sans prendre \u00bb. <\/p>\n\n\n\n En Allemagne, \u00ab Prendre\/partager\/pa\u00eetre \u00bb fut lu comme la seule contribution de Schmitt \u00e0 la controverse qui, dans les ann\u00e9es 1950, opposa les sp\u00e9cialistes du droit public au sujet de la clause sur l\u2019\u00c9tat social de la nouvelle Loi fondamentale de Bonn (1949), question que le texte n\u2019aborde pourtant qu\u2019indirectement. <\/p>\n\n\n\n La Loi fondamentale d\u00e9clare que l\u2019\u00c9tat allemand est un \u00ab \u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral social \u00bb, un \u00ab \u00c9tat de droit social \u00bb (l\u2019expression de sozialer Rechtsstaat<\/em> avait \u00e9t\u00e9 forg\u00e9e par le coll\u00e8gue et rival de Schmitt Hermann Heller au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930). Schmitt s\u2019\u00e9tait retir\u00e9 \u00e0 Plettenberg, il n\u2019avait pas retrouv\u00e9 de poste \u00e0 l\u2019universit\u00e9. Mais son absence officielle ne l\u2019emp\u00eachait pas d\u2019\u00eatre reconnu comme \u00ab \u00e9minence grise \u00bb pr\u00e9sente derri\u00e8re certaines controverses juridiques. C\u2019est surtout \u00e0 travers Ernst Forsthoff que le juriste exer\u00e7a son influence dans le d\u00e9bat sur l\u2019\u00c9tat social. <\/p>\n\n\n\n Schmitt reproche aux partisans de l\u2019\u00c9tat social de minimiser \u00ab le probl\u00e8me de la prise \u00bb. On reconnait l\u2019objection qu\u2019il adresse \u00e0 Koj\u00e8ve : l\u2019\u00c9tat du \u00ab capitalisme donnant \u00bb cache selon lui la d\u00e9cision sous les m\u00e9canismes de la distribution. Il d\u00e9guise le probl\u00e8me de la prise en probl\u00e8me de r\u00e9partition, niant qu\u2019il faut prendre aux uns pour donner aux autres et qu\u2019il y ait un ext\u00e9rieur au syst\u00e8me, une p\u00e9riph\u00e9rie, qu\u2019on pille. Le th\u00e8me prend aujourd\u2019hui une r\u00e9sonance singuli\u00e8re \u00e0 l\u2019heure des politiques de d\u00e9r\u00e9gulation et de la crise \u00e9cologique. Selon Schmitt, l\u2019\u00c9tat technocratique fait mine d\u2019\u00eatre \u00ab pure gestion \u00bb harmonieuse, non politique, r\u00e9solvant d\u2019avance tous les probl\u00e8mes par la hausse de la productivit\u00e9. C\u2019est l\u00e0 pour Schmitt le noyau utopique de l\u2019\u00c9tat social : on continue de voir en lui un \u00c9tat neutre, semblable \u00e0 l\u2019\u00c9tat lib\u00e9ral non-interventionniste du XIXe<\/sup> si\u00e8cle. Or la divergence fondamentale des int\u00e9r\u00eats est trop grande, et le conflit entre les groupes sociaux trop intense pour que la r\u00e9gulation puisse demeurer une simple question technique. De plus, l\u2019ensemble des pratiques de contr\u00f4le et des arbitrages entre int\u00e9r\u00eats particuliers qui tient lieu d\u2019\u00c9tat dans les d\u00e9mocraties de masse laisse peu de place \u00e0 la neutralit\u00e9, et la socialisation absolue a peu de chance de signifier la fin de l\u2019ali\u00e9nation. Dans cette perspective, la social-d\u00e9mocratie et le keyn\u00e9sianisme apparaissent plus mensongers, car plus pacifiques en apparence, que le marxisme qui au moins exhibe la prise et l\u2019expropriation. Ce sont par ces arguments avanc\u00e9s contre les sociaux-d\u00e9mocrates, que Schmitt et Forsthoff affirm\u00e8rent que l\u2019\u00c9tat social institu\u00e9 par la Loi fondamentale allemande \u00e9tait incompatible avec l\u2019\u00c9tat de droit.<\/p>\n\n\n\n Le traitement scientifique du probl\u00e8me de la coexistence des hommes est morcel\u00e9 entre diverses sp\u00e9cialisations, notamment le droit, l\u2019\u00e9conomie, la sociologie et bien d\u2019autres. La n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une vue d\u2019ensemble qui rende compte de l\u2019unit\u00e9 du probl\u00e8me dans le r\u00e9el se fait jour. D\u00e8s lors le probl\u00e8me scientifique consiste \u00e0 trouver des cat\u00e9gories de base qui soient suffisamment simples et \u00e9clairantes pour donner lieu \u00e0 une probl\u00e9matique qui enjambe avec assurance les diff\u00e9rences qui existent entre les sciences sp\u00e9cialis\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n L\u2019essai que nous pr\u00e9sentons ici est une contribution \u00e0 ce probl\u00e8me. Il tente de restituer le sens originel du mot nomos<\/em> afin de trouver, \u00e0 partir de l\u00e0, quelques-unes de ces cat\u00e9gories de base simples, \u00e9clairantes et g\u00e9n\u00e9rales. Les exemples auxquels nous ferons allusion d\u2019une application possible de ces cat\u00e9gories aux doctrines et aux syst\u00e8mes des sciences sociales ne feront qu\u2019indiquer bri\u00e8vement quel peut \u00eatre leur usage. Leur aspect g\u00e9n\u00e9ral doit permettre de d\u00e9passer les limites propres aux sp\u00e9cialisations sans toutefois nier la valeur des disciplines particuli\u00e8res ; il ne se r\u00e9duit pas \u00e0 la subversion qu\u2019exercent les g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s philosophiques ou les clauses g\u00e9n\u00e9rales du droit naturel.<\/p>\n\n\n\n Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019engager une discussion philologique approfondie sur le mot nomos<\/em>. Les sp\u00e9cialistes en philologie tirent tout naturellement leurs outils d\u2019analyse du domaine pr\u00e9cis auquel appartient chaque terme qu\u2019ils \u00e9tudient. Ainsi, pour le mot nomos<\/em>, ils partent en g\u00e9n\u00e9ral du fait que les juristes et les historiens qui leur font confiance ont jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent traduit ce mot le plus souvent par \u00ab loi \u00bb (Gesetz<\/em>), ou bien pour le diff\u00e9rencier de la loi \u00e9crite, par \u00ab m\u0153urs \u00bb ou \u00ab habitude \u00bb. Il existe une excellente \u00e9tude philologique sur l\u2019antith\u00e8se entre nomos <\/em>et physis<\/em> publi\u00e9e par Felix Heinimann (Basel, 1945). Elle reprend les abstractions modernes des sp\u00e9cialistes et va jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9finir le nomos<\/em> comme \u00ab ce qui vaut pour un groupe de vivants \u00bb, tirant ainsi ce mot vers la cat\u00e9gorie contemporaine de \u00ab validit\u00e9 \u00bb et vers un normativisme tr\u00e8s sp\u00e9cifique. Nous acceptons d\u2019apprendre des choses aupr\u00e8s des philologues, mais en m\u00eame temps nous aimerions rendre f\u00e9cond le sens originel de nomos<\/em> pour les probl\u00e8mes de la coexistence des hommes et pour une fois, nous invitons les philologues \u00e0 nous suivre un moment <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Nous cherchons le principe le plus simple qui permette de saisir la structure des diff\u00e9rents ordres sociaux et des diff\u00e9rentes doctrines par-del\u00e0 les nombreuses sp\u00e9cialisations des disciplines et de formuler avec le plus de justesse possible la probl\u00e9matique qui est au c\u0153ur de leur \u00e9thique et de leur conception de l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n I<\/p>\n\n\n\n Le substantif grec nomos <\/em>vient du verbe nemein<\/em>. Un substantif de ce genre est un nomen actionis<\/em> : il d\u00e9signe une action comme un processus, dont le contenu est donn\u00e9 par le verbe. Quelle action et quel processus d\u00e9signe donc le mot nomos<\/em> ? Selon toute apparence, l\u2019action et le processus du nemein<\/em>. Nemein<\/em> signifie en premier lieu prendre <\/em>(nehmen<\/em>). Le mot allemand nehmen<\/em> a la m\u00eame racine linguistique que le mot grec nemein<\/em>. Si d\u2019autre part le mot nomos<\/em> est un nomen actionis<\/em> de nemein<\/em>, alors le sens premier de nomos<\/em> doit se rapporter \u00e0 un nehmen. <\/em><\/p>\n\n\n\n De m\u00eame que logos <\/em>est le nomen actionis<\/em> de legein<\/em> ou tropos <\/em>de trepein<\/em>, de m\u00eame nomos<\/em> d\u00e9signe une action et un processus dont le contenu est d\u00e9fini par un nemein<\/em>. Et de m\u00eame que la relation linguistique entre les mots grecs legein <\/em>et logos<\/em> donne en allemand la relation entre sprechen <\/em>et Sprache<\/em>, de m\u00eame la relation linguistique entre les mots grecs nemein <\/em>et nomos<\/em> conduit en allemand \u00e0 la relation entre nehmen <\/em>et Nahme<\/em>. Par cons\u00e9quent, en allemand nomos <\/em>signifie avant tout la prise (Nahme<\/em>).<\/p>\n\n\n\n Deuxi\u00e8mement, nemein<\/em> signifie partager<\/em>. Le substantif nomos<\/em> d\u00e9signe donc dans un deuxi\u00e8me temps l\u2019action et le processus du partage et de la distribution, il d\u00e9signe un partage originaire (Ur-Teil<\/em>) et son r\u00e9sultat. Le premier sens, le nomos<\/em> comme prise, est pendant longtemps tomb\u00e9 dans l\u2019oubli dans la science du droit. Le deuxi\u00e8me sens en revanche, le nomos<\/em> comme processus premier et fondateur de partage et de distribution, comme divisio primaeva<\/em>, n\u2019a \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9 par aucun grand th\u00e9oricien du droit.<\/p>\n\n\n\n Le mot allemand Urteil<\/em> signifie \u00ab jugement \u00bb, \u00e0 la fois au sens d\u2019 \u00ab opinion \u00bb et au sens judiciaire. En l\u2019\u00e9crivant Ur-Teil, <\/em>Schmitt souligne l\u2019origine du mot et sa formation \u00e0 partir du pr\u00e9fixe Ur-<\/em> qui renvoie \u00e0 ce qui est originaire, primordial, et du mot Teil <\/em>(la part).<\/p>\n\n\n\n Dans le L\u00e9viathan<\/em> de Thomas Hobbes (1651), on trouve le passage classique suivant :<\/p>\n\n\n\n \u00ab L\u2019alimentation d\u2019un Etat consiste dans l\u2019abondance et dans la distribution de tout ce qui est n\u00e9cessaire \u00e0 la vie ; le droit et la propri\u00e9t\u00e9 sont une cons\u00e9quence de cette distribution : les anciens le savaient bien : ils appelaient nomos<\/em>, ce qui veut dire distribution, ce que nous appelons droit (law<\/em>) et ils d\u00e9finissaient la justice comme la distribution \u00e0 chacun de ce qui est le sien <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Schmitt ne cite pas le texte avec exactitude, il le r\u00e9sume en partie.<\/p>\n\n\n\n Dans un deuxi\u00e8me temps nomos<\/em> est donc le droit au sens de la part que chacun re\u00e7oit, le suum cuique<\/em>. Pour le dire de fa\u00e7on abstraite, le nomos <\/em>est droit et propri\u00e9t\u00e9, en d\u2019autres termes il est la part qu\u2019on a aux biens de la vie. Concr\u00e8tement le nomos <\/em>est par exemple la poule que le paysan a le dimanche dans son pot sous le r\u00e8gne d\u2019un bon roi, le lopin de terre qu\u2019il cultive comme \u00e9tant le sien ou la voiture que le travailleur am\u00e9ricain a devant sa porte, de nos jours, aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Troisi\u00e8mement nemein <\/em>signifie pa\u00eetre<\/em>. Il s\u2019agit du travail productif qui se d\u00e9ploie normalement sur la base de la propri\u00e9t\u00e9. La justice commutative de l\u2019achat et de l\u2019\u00e9change pr\u00e9suppose aussi bien la propri\u00e9t\u00e9 issue d\u2019un premier partage, de la divisio primaeva<\/em>, que la production. Ce troisi\u00e8me sens de nomos<\/em> tire \u00e0 chaque fois son contenu des diff\u00e9rentes fa\u00e7ons de produire et de transformer les biens. La recherche de p\u00e2turages et la p\u00e2ture du b\u00e9tail, le nomadisme d\u2019Abraham et de Lot, la culture de la terre par Cincinnatus derri\u00e8re sa charrue, l\u2019artisanat de Hans Sachs dans son atelier de cordonnier, le travail commercial et industriel de Friedrich Wilhelm Krupps dans ses fabriques, tout cela correspond au troisi\u00e8me sens du mot nemein <\/em> : p\u00e2turer, g\u00e9rer, utiliser <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, produire.<\/p>\n\n\n\n\n\n II.<\/p>\n\n\n\n Ces trois processus \u2013prendre, partager, pa\u00eetre\u2013 forment ensemble l\u2019essence compl\u00e8te de ce qui a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent dans l\u2019histoire des hommes comme l\u2019ordre juridique et social. \u00c0 chaque stade de la vie en commun des hommes, dans chaque organisation de l\u2019\u00e9conomie et du travail, \u00e0 chaque p\u00e9riode de l\u2019histoire du droit, on a pris, on a partag\u00e9 et on a produit de telle ou telle mani\u00e8re. Avant d\u2019examiner tout ordre juridique, \u00e9conomique et social ainsi que les th\u00e9ories qui leur sont li\u00e9es, il faut donc se poser la question simple : <\/p>\n\n\n\n O\u00f9 et quand les choses sont-elles prises ? O\u00f9 et quand les choses sont-elles partag\u00e9es ? O\u00f9 et quand sont-elles produites ?<\/em><\/p>\n\n\n\n Mais l\u2019ordre dans lequel ces processus ont lieu, voil\u00e0 tout le probl\u00e8me. Cet ordre a souvent chang\u00e9, de m\u00eame qu\u2019ont chang\u00e9 dans la conscience des hommes la place et le valeur pratique et morale accord\u00e9es \u00e0 la prise, au partage et \u00e0 la production. La valeur attribu\u00e9e \u00e0 chacun de ces processus et l\u2019ordre dans lequel ils ont lieu \u00e9voluent avec la situation historique mondiale dans son ensemble, avec les m\u00e9thodes d\u2019acquisition et de distribution des biens ainsi qu\u2019avec l\u2019image que les hommes se font d\u2019eux-m\u00eames, de la terre, et de la situation historique <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9volution industrielle europ\u00e9enne du XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019ordre social et l\u2019ordre de succession de ces processus reposaient toujours sur la reconnaissance du fait qu\u2019une prise quelle qu\u2019elle soit, pr\u00e9c\u00e9dait n\u00e9cessairement tout partage et toute production. C\u2019est dans cet ordre de succession que les choses furent fix\u00e9es pendant des mill\u00e9naires dans l\u2019histoire et dans la conscience humaine. La terre (Land<\/em>), le terrain (Grund<\/em>) et le sol (Boden<\/em>) \u00e9taient la condition premi\u00e8re de toute \u00e9conomie et de tout droit. Jusque dans la Doctrine du droit <\/em>de Kant, l\u2019id\u00e9e que la premi\u00e8re acquisition est n\u00e9cessairement celle du sol appara\u00eet comme un principe de philosophie du droit et de droit naturel <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La terre, ce fondement (Grundlage<\/em>) de toute productivit\u00e9, a n\u00e9cessairement \u00e9t\u00e9 prise un jour ou l\u2019autre par les pr\u00e9d\u00e9cesseurs de ceux qui la poss\u00e8dent aujourd\u2019hui. Au commencement est donc \u00ab la loi qui s\u00e9pare le \u00ab tien \u00bb et le \u00ab mien \u00bb de chacun relativement au sol \u00bb (Kant), donc le nomos <\/em>au sens de la prise, soit, concr\u00e8tement : la prise de terres (Landnahme<\/em>). Le partage puis l\u2019exploitation ne font que succ\u00e9der \u00e0 cette prise.<\/p>\n\n\n\n Jeu de mot intraduisible de Schmitt : en allemand der Grund<\/em> est \u00e0 la fois le sol, le terrain et la cause, la raison ; ce jeu sur le double sens du mot parcourt tout le texte et se retrouve quelques lignes plus bas dans l\u2019expression \u00ab dieses Land<\/em>, die Grundlage<\/em> \u00bb(cette terre, le fondement).<\/p>\n\n\n\n L\u2019histoire des peuples avec ses migrations, ses colonisations et ses conqu\u00eates est une histoire de la prise de terres. Celle-ci est soit la prise d\u2019un sol libre et sans ma\u00eetre soit la conqu\u00eate d\u2019une terre \u00e9trang\u00e8re, qu\u2019elle soit prise \u00e0 son possesseur dans le cadre juridique d\u2019une guerre de politique ext\u00e9rieure ou selon les m\u00e9thodes dont dispose la politique int\u00e9rieure pour redistribuer le sol : la proscription, la privation de droits et la d\u00e9ch\u00e9ance. La prise de terres est toujours le titre juridique sur lequel reposent en derni\u00e8re instance les r\u00e9partitions et les partages ult\u00e9rieurs, ainsi que la production. Elle est le radical title<\/em>, pour parler comme John Locke, qui, en tant qu\u2019Anglais du XVIIe<\/sup> si\u00e8cle devait encore avoir \u00e0 l\u2019esprit cette prise de la terre d\u2019Angleterre par Guillaume le Conqu\u00e9rant (1066).<\/p>\n\n\n\n Toutes les prises de terre renomm\u00e9es de l\u2019histoire, toutes les grandes conqu\u00eates qui eurent lieu lors des guerres et des occupations, des colonisations, des migrations de peuples et des d\u00e9couvertes confirment la pr\u00e9\u00e9minence fondamentale de la prise par rapport au partage et \u00e0 la p\u00e2ture. Le r\u00e9cit biblique de la prise de la terre de Canaan par les Isra\u00e9lites (Mos. 4, 34 et Josu\u00e9 11, 23) en est un exemple classique, aussi quant \u00e0 la repr\u00e9sentation. Il va de soi qu\u2019une fois le partage accompli, c\u2019est sur le partage lui-m\u00eame qu\u2019est mis l\u2019accent au sein de l\u2019ordre \u00e9conomique et social n\u00e9 de la prise de terres et non sur la prise qui en est l\u2019origine. C\u2019est le partage qu\u2019on garde en m\u00e9moire, plus que la prise. Celle-ci est certes la condition du partage et de la part concr\u00e8te qu\u2019on obtient \u2013le kl\u00e9ros<\/em>\u2013 mais les mises en ordre concr\u00e8tes et les relations juridiques qui s\u2019\u00e9tablissent sur la terre prise d\u00e9coulent toutes du partage \u2013et de lui seul\u2013 par lequel chaque tribu, chaque groupe et aussi chaque individu s\u2019est vu attribuer le \u00ab tien \u00bb et le \u00ab mien \u00bb. On comprend que dans cette perspective, ce soit presque toujours le seul r\u00e9sultat du partage de la terre prise, la part et le lot de terre concr\u00e8tement acquis (le kl\u00e9ros<\/em>) que l\u2019on garde pr\u00e9sents \u00e0 l\u2019esprit, et non le processus et la proc\u00e9dure du partage en tant que tels. Le processus du partage est toutefois en lui-m\u00eame, par ses crit\u00e8res et ses proc\u00e9dures, un probl\u00e8me important. <\/p>\n\n\n\n Avant de pouvoir partager ce qui a \u00e9t\u00e9 pris par conqu\u00eate, par d\u00e9couverte, par expropriation ou par tout autre moyen, il faut le compter et le peser, conform\u00e9ment \u00e0 la s\u00e9rie tr\u00e8s ancienne : compt\u00e9<\/em> \/ pes\u00e9<\/em> \/ partag\u00e9<\/em>. L\u2019\u00e9nigmatique inscription murale si souvent cit\u00e9e Mene Tekel Upharsin<\/em> dont parle le cinqui\u00e8me chapitre du livre de Daniel ne signifie rien d\u2019autre que l\u2019annonce d\u2019une prise et d\u2019un partage de terre imminent (de la terre des Chald\u00e9ens) par les M\u00e8des et les Perses. M\u00eame lorsqu\u2019on a fini de compter et d\u2019\u00e9valuer ce qui a \u00e9t\u00e9 pris, la proc\u00e9dure du partage continue \u00e0 poser des probl\u00e8mes sp\u00e9cifiques. De tout temps la d\u00e9cision qui est \u00e0 l\u2019origine et au fondement de l\u2019ordre juridique et \u00e9conomique vient du sort, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un jugement de Dieu comme le sont la guerre et la conqu\u00eate elles-m\u00eames. Platon en a donn\u00e9 le mod\u00e8le classique dans Les<\/em> Lois <\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>(V, 748). Mais m\u00eame un progressiste comme Thomas Hobbes a pu affirmer \u00e0 propos des cas de premier partage que la d\u00e9cision par le sort relevait du droit naturel (De Cive<\/em>, chap. IV, \u00a715 <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>).<\/p>\n\n\n\n\n\n III.<\/p>\n\n\n\n L\u2019une des impressions les plus fortes, si ce n\u2019est l\u2019impression d\u00e9cisive, que le r\u00e9volutionnaire professionnel russe qu\u2019\u00e9tait L\u00e9nine a gard\u00e9e de son s\u00e9jour en Angleterre \u00e0 l\u2019\u00e9poque de son exil ne provient pas d\u2019une analyse \u00e9conomique sur les rapports de production mais d\u2019une formulation du programme de politique internationale que l\u2019imp\u00e9rialiste anglais Joseph Chamberlain d\u00e9fendait alors, vers la fin du XIXe<\/sup> si\u00e8cle. L\u00e9nine a entendu des discours de Joseph Chamberlain ; son \u00e9crit sur l\u2019imp\u00e9rialisme porte la trace de l\u2019impression profonde qu\u2019ils lui ont laiss\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n L\u2019imp\u00e9rialisme, disait Joseph Chamberlain, est la solution \u00e0 la question sociale. \u00c0 l\u2019\u00e9poque cela impliquait un programme d\u2019expansion coloniale. Ainsi le primat de la prise sur le partage et sur la p\u00e2ture \u00e9tait d\u00e9clar\u00e9 ; cela correspondait \u00e0 vrai dire \u00e0 l\u2019image que l\u2019histoire avait l\u00e9gu\u00e9e de la politique depuis des si\u00e8cles. Aux yeux du Russe L\u00e9nine, c\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui montrait que l\u2019imp\u00e9rialisme en g\u00e9n\u00e9ral et plus particuli\u00e8rement l\u2019imp\u00e9rialisme anglais \u00e9taient condamn\u00e9s \u00e0 mort. En effet pour L\u00e9nine l\u2019imp\u00e9rialisme anglo-saxon \u00e9tait synonyme de vol et de rapine, et le mot \u00ab rapine \u00bb suffit \u00e0 faire sentir la condamnation morale. Que le partage et la production fussent pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s de l\u2019expansion imp\u00e9rialiste, donc d\u2019une prise et en particulier d\u2019une prise de terres, cet encha\u00eenement apparaissait intrins\u00e8quement moyen\u00e2geux, pour ne pas dire atavique, r\u00e9actionnaire, contraire au progr\u00e8s et finalement inhumain \u00e0 un socialiste comme L\u00e9nine. L\u2019indignation morale de L\u00e9nine n\u2019eut pas de mal \u00e0 puiser nombre d\u2019arguments foudroyants dans l\u2019arsenal de la philosophie de l\u2019histoire progressiste et marxiste, contre un ennemi aussi r\u00e9actionnaire qui voulait prendre quelque chose \u00e0 d\u2019autres hommes, alors qu\u2019il s\u2019effor\u00e7ait quant \u00e0 lui uniquement de lib\u00e9rer les forces de production et d\u2019\u00e9lectrifier la terre. <\/p>\n\n\n\n On touche ici au point de rencontre entre le socialisme et le lib\u00e9ralisme de l\u2019\u00e9conomie politique classique. Car du point de vue des sciences sociales et de la philosophie de l\u2019histoire, le c\u0153ur du lib\u00e9ralisme concerne lui aussi l\u2019ordre relatif de la production et du partage. Le progr\u00e8s et la libert\u00e9 \u00e9conomique consistent \u00e0 lib\u00e9rer les forces de production et \u00e0 accro\u00eetre la production et la masse des biens de consommation de telle sorte que la prise cesse et que le partage lui-m\u00eame ne repr\u00e9sente plus un probl\u00e8me \u00e0 part. Le progr\u00e8s technique a tout l\u2019air d\u2019engendrer une augmentation illimit\u00e9e de la production. Ainsi, \u00e0 une \u00e9poque de bien-\u00eatre et m\u00eame d\u2019abondance, on trouve que c\u2019est faire preuve d\u2019atavisme et ressusciter le vieux droit de butin des \u00e9poques de p\u00e9nuries que de voir dans la prise la condition premi\u00e8re et fondamentale de tout ordre \u00e9conomique et social. Le niveau de vie devient de plus en plus \u00e9lev\u00e9, le partage devient plus simple et plus s\u00fbr et la prise finit par para\u00eetre non seulement immorale mais aussi irrationnelle et absurde du point de vue \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n Le lib\u00e9ralisme est une th\u00e9orie de la libert\u00e9, de la libert\u00e9 de production, de la libert\u00e9 du march\u00e9 et en tout premier lieu de la libert\u00e9 de consommation, cette reine de la libert\u00e9 \u00e9conomique. Le lib\u00e9ralisme r\u00e9sout lui aussi la question sociale en renvoyant \u00e0 la croissance de la production et de la consommation, deux croissances qui, en somme, sont cens\u00e9es r\u00e9sulter automatiquement des lois et de la libert\u00e9 \u00e9conomiques. Le socialisme, quant \u00e0 lui, pose la question sociale en tant que telle et veut la r\u00e9soudre en tant que telle. Qu\u2019est-ce donc que la question sociale ? Quel rang accorde-t-elle \u00e0 chacune des trois cat\u00e9gories fondamentales du nomos <\/em> ? Est-elle en premier lieu la question de la prise, celle du partage, ou celle de la production ? Elle est avant tout la question du juste partage et de la juste distribution et le socialisme est par cons\u00e9quent avant tout une th\u00e9orie de la redistribution.<\/p>\n\n\n\n Non seulement le socialisme radical et le communisme, mais aussi le concept m\u00eame du social que tous les partis politiques des d\u00e9mocraties europ\u00e9ennes ont actuellement repris, ne serait-ce que comme adjectif, se rapportent au partage et \u00e0 la redistribution. Une discussion anim\u00e9e a lieu actuellement en Allemagne non seulement \u00e0 propos de l\u2019\u00e9conomie sociale de march\u00e9, mais \u00e9galement au sujet d\u2019une question constitutionnelle : on se demande quel sens peut bien avoir cet Etat social f\u00e9d\u00e9ral et cet Etat de droit social que veut instituer la Loi fondamentale de la R\u00e9publique F\u00e9d\u00e9rale d\u2019Allemagne (articles 20 et 28 <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>). Jusque dans les tentatives de d\u00e9finition juridique du \u00ab social \u00bb \u2013mot hautement polys\u00e9mique\u2013, les id\u00e9es de partage et de redistribution s\u2019av\u00e8rent \u00e0 chaque fois d\u00e9cisives. Hans Peter Ipsen, un \u00e9minent sp\u00e9cialiste du droit constitutionnel allemand, affirme par exemple en octobre 1951 dans un article qui a fait date sur l\u2019expropriation et la socialisation :<\/p>\n\n\n\n En ce qui concerne le droit de propri\u00e9t\u00e9, qui est l\u2019aspect de l\u2019ordre social dont nous nous occupons ici, j\u2019entends par organisation de l\u2019ordre social la r\u00e9organisation du syst\u00e8me de propri\u00e9t\u00e9 pouvant aller jusqu\u2019\u00e0 la redistribution.<\/em> <\/p>\n\n\n\n \u00c0 propos de la socialisation, on peut lire que :<\/p>\n\n\n\n La socialisation dans le vrai sens du terme, dont la signification proprement r\u00e9volutionnaire n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 recouverte par les normes constitutionnelles et les codifications postule la refonte planifi\u00e9e du syst\u00e8me \u00e9conomique de la propri\u00e9t\u00e9 afin que ceux qui jusqu\u2019alors n\u2019\u00e9taient pas associ\u00e9s re\u00e7oivent une part <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Et plus loin, <\/p>\n\n\n\n Si l\u2019on veut que le concept de socialisation \u2013qui n\u2019a aucune valeur juridique du point de vue des dogmes \u00e9conomiques en vigueur\u2013 acqui\u00e8re un sens qui corresponde au postulat de la socialisation issu de l\u2019histoire et de la politique \u00e9conomique, cela suppose alors le remplacement d\u2019un syst\u00e8me de propri\u00e9t\u00e9 individuelle, centr\u00e9 sur l\u2019int\u00e9r\u00eat personnel et soumis aux seules r\u00e8gles g\u00e9n\u00e9rales de droit public sur la propri\u00e9t\u00e9 par un syst\u00e8me d\u2019int\u00e9gration pluriel gr\u00e2ce auquel les groupes sociaux exclus jusqu\u2019alors de la propri\u00e9t\u00e9 commencent \u00e0 y avoir acc\u00e8s<\/em> <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Mais c\u2019est justement parce que le socialisme consid\u00e8re que la question de l\u2019ordre social est directement et enti\u00e8rement un probl\u00e8me de partage et de distribution qu\u2019il se heurte \u00e0 nouveau au vieux probl\u00e8me de l\u2019ordre de succession des trois processus originels qui sont au fondement de toute vie en commun et de toute \u00e9conomie, et de la valeur qu\u2019on leur donne \u00e0 chacun. Le socialisme non plus ne peut pas \u00e9chapper \u00e0 la question principielle de la prise, du partage et de la p\u00e2ture ni \u00e0 la question de l\u2019ordre dans lequel on les place. Les diff\u00e9rences marqu\u00e9es et m\u00eame les oppositions existant entre les syst\u00e8mes et doctrines g\u00e9n\u00e9ralement pr\u00e9sent\u00e9s comme socialistes<\/em>, qu\u2019on flanque en bloc du drapeau socialiste en d\u00e9pit de leurs divergences, apparaissent clairement \u00e0 la lumi\u00e8re de la question fondamentale \u00e9voqu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Un socialiste comme Charles Fourier est \u00e0 cet \u00e9gard un cas particuli\u00e8rement simple. Pour lui, tous les probl\u00e8mes de la prise et du partage s\u2019\u00e9vanouissent face \u00e0 la croissance fantastique de la production. C\u2019est pourquoi on le consid\u00e8re comme un utopiste. Il faudrait n\u00e9anmoins prendre conscience que c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 ce pr\u00e9tendu utopisme qu\u2019il adopte une position claire sur les questions fondamentales et qu\u2019il confirme la relation historique entre le socialisme et le principe du progr\u00e8s technique et de la croissance illimit\u00e9e de la production. Avec Proudhon, les choses sont diff\u00e9rentes. Proudhon argumente surtout au moyen des cat\u00e9gories du droit et de la justice, avec un fort pathos moral. C\u2019est pourquoi son socialisme est essentiellement une th\u00e9orie du partage et de la r\u00e9partition. Le primat du producteur sur le consommateur, de l\u2019homme qui travaille sur l\u2019homme qui mange repose sur des jugements de valeur. L\u2019humanit\u00e9 n\u2019est pas encore divis\u00e9e, comme ce sera le cas chez Georges Sorel, en producteurs et en simples consommateurs selon le rapport ami\/ennemi. Proudhon est un moraliste, et m\u00eame au sens sp\u00e9cifiquement fran\u00e7ais du terme. Pour lui, la prise est un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne et une cons\u00e9quence du juste partage et de la juste r\u00e9partition par lesquels les producteurs v\u00e9ritables retirent aux simples consommateurs la propri\u00e9t\u00e9 qu\u2019ils ont usurp\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Compar\u00e9 au socialisme de Proudhon, le socialisme de Karl Marx n\u2019argumente pas de fa\u00e7on morale mais par une dialectique qui rel\u00e8ve de la philosophie de l\u2019histoire. Bien s\u00fbr, il ne manque pas de recourir \u00e0 l\u2019argument de l\u2019injustice de l\u2019adversaire. Il ne manque pas de recourir aussi \u00e0 une intense indignation morale, que ce soit par rapport aux pillages ouverts du capitalisme primitif de l\u2019\u00e9poque de la piraterie ou face aux formes dissimul\u00e9es de la prise \u00e0 travers lesquelles s\u2019op\u00e8re l\u2019appropriation par le capitaliste de la plus-value produite par le travailleur. Mais du point de vue de la philosophie de l\u2019histoire, Marx d\u00e9finit le d\u00e9veloppement de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise comme un \u00e9tat contradictoire du partage \u2013 la contradiction s\u2019aggravant avec la croissance de la production \u2013, il le d\u00e9finit comme une absurdit\u00e9 \u00e9conomique qui fait obstacle \u00e0 la dialectique de l\u2019histoire et qui finit par se d\u00e9passer et se d\u00e9truire lui-m\u00eame <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La diff\u00e9rence profonde entre un socialisme qui rel\u00e8ve de la philosophie de l\u2019histoire et un socialisme qui argumente de fa\u00e7on morale se manifeste clairement dans les diff\u00e9rentes fa\u00e7ons de faire se succ\u00e9der la prise, le partage et la production et de les \u00e9valuer. La dialectique qui caract\u00e9rise la marche en avant de l\u2019histoire mondiale dans la philosophie de l\u2019histoire donne \u00e0 celui qui se trouve du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019avenir le droit consid\u00e9rable de prendre ce qu\u2019au fond il poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0. Tant que la grande prise n\u2019est pas accomplie, le partage et la p\u00e2ture qui s\u2019ensuivront restent des questions qu\u2019il est pr\u00e9matur\u00e9 d\u2019\u00e9claircir.<\/p>\n\n\n\n Marx reprend en l\u2019accentuant l\u2019id\u00e9e essentielle du lib\u00e9ralisme progressiste, l\u2019id\u00e9e de l\u2019augmentation illimit\u00e9e de la production. Il peut donc repousser la question du partage concret comme un souci qu\u2019il faudra r\u00e9gler plus tard. Chez Marx, toute la violence de l\u2019attaque culmine dans l\u2019expropriation des expropriateurs, c\u2019est-\u00e0-dire dans le processus de la prise. La prise de possession de l\u2019ensemble des moyens de production, la grande prise industrielle moderne<\/em>, a d\u00e9sormais pris la place de l\u2019ancien droit de butin et des prises de terres primitives des temps pr\u00e9industriels. \u00c0 partir de l\u00e0, une question se pose : comment le partage et la r\u00e9partition des nouvelles chances d\u2019appropriation vont-ils concr\u00e8tement s\u2019effectuer ? En effet, avec l\u2019expropriation des anciens propri\u00e9taires, surgissent de nouvelles possibilit\u00e9s d\u2019appropriation, \u00e0 vrai dire consid\u00e9rables, que ce soit sous forme de propri\u00e9t\u00e9 ou de fonction sociale. Cette question qui tombe sous le sens ne re\u00e7oit cependant pas de r\u00e9ponse concr\u00e8te, bien qu\u2019elle ne manque pas d\u2019int\u00e9r\u00eat. Elle est rejet\u00e9e comme \u00e9tant non scientifique. Une autre question concr\u00e8te reste sans r\u00e9ponse, celle de savoir comment et sous quelles formes va se poursuivre cette croissance \u00e9norme de la production qui doit succ\u00e9der d\u2019elle-m\u00eame \u00e0 la grande prise industrielle. Le pillage doit certes prendre fin, mais la prise en tant que condition du nouveau partage ne cesse pas pour autant. Si l\u2019essence de l\u2019imp\u00e9rialisme r\u00e9side dans le primat de la prise sur le partage et la production, alors la doctrine de l\u2019expropriation des expropriateurs est un imp\u00e9rialisme des plus forts car des plus modernes.<\/p>\n\n\n\n Abolissons toute prise, car prendre est inhumain et historiquement d\u00e9pass\u00e9 ! R\u00e9duisons le probl\u00e8me du partage \u00e0 la d\u00e9termination d\u2019un strict minimum, car il est bien trop difficile de lui trouver non seulement des principes g\u00e9n\u00e9raux mais aussi des crit\u00e8res concrets convaincants et une proc\u00e9dure pleinement juridique ! Dans ce cas, il ne reste plus que la p\u00e2ture, la production. C\u2019est un trait de g\u00e9nie de certains doctrinaires de savoir d\u00e9tourner notre regard de la prise et du partage pour le diriger vers la production pure. Mais manifestement tous les syst\u00e8mes sociaux et \u00e9conomiques \u00e9difi\u00e9s sur la base de la production pure ont quelque chose d\u2019utopique. Quand il ne reste plus que des probl\u00e8mes li\u00e9s \u00e0 la production et que celle-ci cr\u00e9e une richesse et des possibilit\u00e9s de consommation telles que la prise comme le partage cessent d\u2019\u00eatre un probl\u00e8me, alors l\u2019\u00e9conomie au sens strict dispara\u00eet car l\u2019\u00e9conomie pr\u00e9suppose toujours une certaine raret\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Ces remarques sur le socialisme et l\u2019imp\u00e9rialisme ont pour seule fin d\u2019illustrer la f\u00e9condit\u00e9 des trois significations fondamentales du nomos<\/em> et d\u2019\u00e9voquer le probl\u00e8me de leur ordre de succession. Vu l\u2019ampleur de la litt\u00e9rature publi\u00e9e sur les deux grands th\u00e8mes du socialisme et de l\u2019imp\u00e9rialisme, il peut sembler simpliste voire primitif de se contenter, pour l\u2019imp\u00e9rialisme, de mettre l\u2019accent sur la prise. Il semble que cela soit superflu et ne fasse que reprendre l\u2019excellente analyse et le pronostic donn\u00e9s par Carl Brinkmann en 1925, lorsqu\u2019il disait : <\/p>\n\n\n\n L\u2019imp\u00e9rialisme est en grande partie le combat technique lui-m\u00eame, pris au sens le plus large, contre les lois de l\u2019\u00e9conomie politique classique concernant le revenu et la population, il n\u2019est donc pas seulement le combat subordonn\u00e9 pour l\u2019acquisition des espaces nourriciers. Certains signes donnent n\u00e9anmoins \u00e0 penser que ce second combat plus primitif occupera un jour le devant de l\u2019\u00e9conomie mondiale <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Il voit juste, assur\u00e9ment. Mais ce qui nous importe, c\u2019est encore autre chose, \u00e0 savoir la juxtaposition constante ainsi que la place et la valeur variables de chacune des trois cat\u00e9gories fondamentales qui font partie de chaque nomos <\/em>concret. La prise, le partage et la p\u00e2ture dont la valeur et la place varient selon les cas structurent tout syst\u00e8me juridique, \u00e9conomique et social jusqu\u2019au moment o\u00f9, lors de transformations souvent surprenantes, ils redeviennent des ph\u00e9nom\u00e8nes violents.<\/p>\n\n\n\n [Le monde se transforme. Vous trouvez notre travail utile et souhaitez contribuer \u00e0 ce que le Grand Continent reste une publication ouverte : d\u00e9couvrez nos offres d\u2019abonnement<\/em> par ici<\/em><\/a>.]<\/em><\/p>\n\n\n\n Le probl\u00e8me scientifique qui nous occupe sera mieux perceptible si nous ramenons \u00e0 ces trois cat\u00e9gories du nomos <\/em>la question actuelle la plus g\u00e9n\u00e9rale qui se pose aujourd\u2019hui \u00e0 chaque nouvelle contribution \u00e0 la science du droit, \u00e0 savoir la question de l\u2019\u00e9tat actuel de l\u2019unit\u00e9 du monde. Les hommes ont-ils d\u00e9sormais vraiment \u00ab pris \u00bb leur terre, de sorte qu\u2019il ne reste plus rien \u00e0 prendre ? La prise a-t-elle d\u00e9j\u00e0 cess\u00e9, et le partage est-il vraiment tout ce qui reste ? Ou peut-\u00eatre n\u2019y a-t-il plus que la production ? Une autre question surgit : qui est le grand preneur, le grand partageur de notre plan\u00e8te, le ma\u00eetre d\u2019oeuvre et le planificateur de la production mondiale unifi\u00e9e ? La forme m\u00eame de cette question aide \u00e0 se pr\u00e9munir contre certains courts-circuits id\u00e9ologiques.<\/p>\n\n\n\n Certaines simplifications, qui sont saisissantes mais tr\u00e8s superficielles d\u2019un point de vue scientifique, sont tr\u00e8s r\u00e9pandues. Elles nous sugg\u00e8rent des unit\u00e9s fictives. Ces simplifications ne peuvent \u00eatre d\u00e9pass\u00e9es que par la simplicit\u00e9 plus profonde des concepts primordiaux.<\/p>\n\n\n\n\n\n *<\/p>\n\n\n\n <\/p>\n\n\n\n Cet essai a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans la revue Gemeinschaft und Politik<\/em>, Bad Godesberg, 1\u00e8re<\/sup> ann\u00e9e, n\u00b03, novembre 1953, et dans la Revue Internationale de Sociologie<\/em>, Rome, n\u00b01, 1954. Il est con\u00e7u comme un 7e<\/sup> corollaire du Nomos de la terre<\/em>. Les cinq premiers corollaires se trouvent dans Le nomos de la terre<\/em> (Paris, PUF, 2001, pp. 47-86). Le 6e<\/sup> corollaire, intitul\u00e9 \u00ab Sur la signification phon\u00e9tique du mot Raum<\/em> <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb, se trouve dans l\u2019ouvrage Tymbos f\u00fcr Wilhelm Ahlmann <\/em>, Berlin, Gruyter & Co., 1950 [et dans Staat, Gro\u00dfraum, Nomos<\/em>, Berlin, Dunckler & Humblot, 1995, pp. 491-495. N.d.T.]. Une r\u00e9flexion sur \u00ab Le nouveau nomos<\/em> de la terre \u00bb a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans la collection Lebendiges Wissen<\/em>, Heinz Friedriech \u00e9d., Stuttgart, Alfred Kr\u00f6ner Verlag, 1956, pp. 281-288 [et dans Staat, Gro\u00dfraum, Nomos<\/em>, op. cit.<\/em>, pp. 513-517. N.d.T.].<\/p>\n\n\n\n Les remarques qui suivent ont \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9es par Schmitt en 1957 pour la parution de l\u2019essai dans les Verfassungsrechtliche Aufs\u00e4tze aus den Jahren 1924-1954.<\/em><\/p>\n\n\n\n Les r\u00e9flexions philologiques sur le mot grec
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\r\n <\/picture>\r\n \n 1. <\/h4>\n\n\n\n