{"id":155642,"date":"2022-08-27T11:49:48","date_gmt":"2022-08-27T09:49:48","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=155642"},"modified":"2022-08-27T15:59:13","modified_gmt":"2022-08-27T13:59:13","slug":"le-nouveau-tianxia-reconstruire-lordre-interne-et-externe-de-la-chine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/08\/27\/le-nouveau-tianxia-reconstruire-lordre-interne-et-externe-de-la-chine\/","title":{"rendered":"Le nouveau Tianxia : reconstruire l’ordre interne et externe de la Chine"},"content":{"rendered":"\n
Xu Jilin (n\u00e9 en 1957) est un historien et un intellectuel public tr\u00e8s en vogue qui enseigne \u00e0 la East China Normal University \u00e0 Shanghai. En tant qu\u2019universitaire, il se sp\u00e9cialise sur l\u2019histoire intellectuelle de la Chine moderne et contemporaine, mais se pr\u00e9occupe \u00e9galement des d\u00e9bats qui ont cours au sein de la communaut\u00e9 intellectuelle chinoise. Comme cela transpara\u00eet dans le texte traduit ici, Xu \u00e9crit comme un lib\u00e9ral ouvert d\u2019esprit, perturb\u00e9 par la mont\u00e9e des sentiments ultranationalistes en Chine accompagnant l\u2019essor de la Chine. Ces sentiments mettent l\u2019accent sur le fait que seule la Chine serait une v\u00e9ritable \u00ab civilisation \u00bb , \u00e0 laquelle ne pourraient pas s\u2019appliquer les valeurs soit disant \u00ab universelles \u00bb promues par l\u2019Occident. Il rappelle \u00e0 ses lecteurs qu\u2019on retrouve les m\u00eames sentiments au centre des discours v\u00e9hicul\u00e9s par l\u2019Allemagne et le Japon dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n
M\u00eame si on retrouve les principaux th\u00e8mes de cet essai paru en 2015 dans de nombreux autres textes de Xu, ils sont ici entrelac\u00e9s de mani\u00e8re originale pour aborder un sujet que Xu ne traite pas souvent \u2014 la politique \u00e9trang\u00e8re chinoise contemporaine. Il commence par une pr\u00e9sentation assez famili\u00e8re de la notion traditionnelle de tianxia \u5929\u4e0b (litt\u00e9ralement \u00ab Tout ce qui est sous le ciel \u00bb) qui, selon les mots de Xu, connotait \u00e0 la fois \u00ab un ordre civilisationnel id\u00e9al, et un imaginaire spatial mondial dont les plaines centrales de la Chine constituent le noyau. \u00ab En un sens, la Chine \u00e9tait donc le tianxia c’est-\u00e0-dire l’incarnation, lorsque le syst\u00e8me fonctionnait au mieux, de l’ensemble des principes qui justifiaient la domination imp\u00e9riale confuc\u00e9enne. Mais le tianxia \u00e9tait ouvert, non ferm\u00e9 ; \u00e0 la mani\u00e8re du r\u00eave am\u00e9ricain du XXe si\u00e8cle, le tianxia \u00e9tait compris, par les Chinois, comme une sorte d’universalisme auquel les autres cultures pouvaient aspirer. \u00bb Xu illustre son propos moins par une discussion sur le syst\u00e8me traditionnel de tribut de la Chine que par une exploration des relations historiques entre le peuple Han et les divers \u00ab groupes barbares \u00bb non Han \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de la Chine. <\/p>\n\n\n\n
Selon son point de vue, les processus d’assimilation, d’emprunt et d’int\u00e9gration \u00e9taient multiples, complexes et ne posaient aucun probl\u00e8me au niveau id\u00e9ologique. En d’autres termes, avant l’arriv\u00e9e de la notion d’\u00c9tat-nation, \u00ab Chinois \u00bb et \u00ab barbare \u00bb n’\u00e9taient pas compris en termes de race mais en termes de civilisation. Le tianxia, ouvert et universel, accueillait les \u00ab masses entass\u00e9es \u00bb d’Asie \u2013 \u00e0 condition qu’elles reconnaissent l’\u00e9clat du tianxia.<\/p>\n\n\n\n
Xu se sert donc de cette le\u00e7on d’histoire pour retourner la situation contre ses adversaires : en l’occurrence, les ultra-nationalistes chinois et ceux, comme Zhang Weiwei \u5f20\u7ef4\u4e3a(n\u00e9 en 1957) ou Pan Wei \u6f58\u7dad (n\u00e9 en 1964) <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui mobilisent le concept de \u00ab caract\u00e8re unique \u00bb de la Chine pour affirmer qu’elle devrait ignorer l’Occident et revenir \u00e0 sa seule civilisation. Il soutient que leur patriotisme et leur fiert\u00e9 nationale reposent sur une interpr\u00e9tation erron\u00e9e de l’histoire de la Chine : lorsque la Chine \u00e9tait grande par le pass\u00e9, elle \u00e9tait ouverte et non ferm\u00e9e. Si la Chine souhaite redevenir grande, elle doit adopter la m\u00eame attitude, car les civilisations doivent par d\u00e9finition \u00eatre universelles. Il affirme en outre que m\u00eame le patriotisme et la fiert\u00e9 nationale de ceux qui pr\u00eachent un r\u00eave chinois \u00e9triqu\u00e9 sont les produits de la conversion de la Chine au mod\u00e8le de l’\u00c9tat-nation et aux objectifs de richesse et de pouvoir de ce dernier. En d’autres termes, la fiert\u00e9 qu’inspire l’essor de la Chine serait en grande partie une fiert\u00e9 d\u00e9coulant de sa r\u00e9ussite au jeu de l’Occident. Le vrai \u00ab jeu \u00bb de la Chine, lui, demeure oubli\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Xu tente ensuite d’imaginer un monde dans lequel une certaine version du tianxia remplace la posture \u00e9tatique contemporaine de la Chine. Dans le contexte des relations probl\u00e9matiques qu’entretient la Chine avec les peuples non-Han de la p\u00e9riph\u00e9rie \u2014 principalement, mais pas exclusivement, les Tib\u00e9tains et les peuples musulmans du Xinjiang \u2014 Xu sugg\u00e8re que la politique de \u00ab multiculturalisme \u00bb de la dynastie Qing, qui reconnaissait l’autonomie des groupes minoritaires dans certaines limites, fonctionnait mieux que les politiques actuelles, qui combinent \u00e0 la fois int\u00e9gration et modernisation forc\u00e9es. En ce qui concerne la g\u00e9opolitique de l’Asie de l’Est, Xu imagine un monde fond\u00e9 sur des valeurs partag\u00e9es issues du tianxia plut\u00f4t que sur des alliances ou des antagonismes fond\u00e9s sur des int\u00e9r\u00eats. Et dans le monde en g\u00e9n\u00e9ral, Xu propose la cr\u00e9ation et la propagation d’une tianxia 2.0, qui serait \u00ab d\u00e9centr\u00e9e et non hi\u00e9rarchique \u00bb, et donc pr\u00eate \u00e0 contribuer \u00e0 la construction de \u00ab nouveaux universalismes \u00bb \u2014 c’est-\u00e0-dire \u00e0 donner corps \u00e0 l’ordre post-moderne.<\/p>\n\n\n\n Enfin, on notera que Xu Jilin, qui mobilise dans ce texte un grand nombre de r\u00e9f\u00e9rences occidentales, lit \u00e0 peine l\u2019anglais. C\u2019est l\u2019industrie massive de traduction en Chine qui rend disponible tout ce qui vient d\u2019ailleurs et semble pertinent en chinois presque du jour au lendemain. Il s\u2019agit d\u2019un avantage strat\u00e9gique consid\u00e9rable par rapport aux moindre effort que l\u2019on d\u00e9ploie en g\u00e9n\u00e9ral en Occident pour comprendre la Chine. Cette s\u00e9rie est une tentative d\u2019enclencher une dynamique sym\u00e9trique et vertueuse<\/a> : comprendre la Chine en lisant ses penseurs.<\/p>\n\n\n\n L’essor de la Chine pourrait bien \u00eatre l’\u00e9v\u00e9nement qui aura le plus d’impact sur le XXIe si\u00e8cle. Pourtant, malgr\u00e9 l’expansion de la puissance de la Chine, les ordres int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur du pays sont devenus de plus en plus \u00e9troits. Sur le plan int\u00e9rieur, la grandeur nationale n’a pas g\u00e9n\u00e9r\u00e9 une force centrip\u00e8te attirant vers le centre les diverses nationalit\u00e9s minoritaires des r\u00e9gions frontali\u00e8res. Au contraire, des conflits ethniques et religieux \u00e9clatent continuellement au Tibet et au Xinjiang, au point que l’on assiste aujourd’hui \u00e0 un s\u00e9paratisme extr\u00eame et \u00e0 des activit\u00e9s terroristes. Sur le plan international, la mont\u00e9e en puissance de la Chine a rendu ses voisins nerveux. Les conflits concernant les \u00eeles de la mer de Chine m\u00e9ridionale et orientale font planer la menace d’une guerre en Asie orientale, et le d\u00e9clenchement d’hostilit\u00e9s militaires est un danger permanent. Le nationalisme a atteint des sommets, non seulement en Chine mais aussi dans toute l’Asie orientale, dans une spirale d’antagonisme mutuel. La possibilit\u00e9 d’une guerre r\u00e9gionale augmente, dans un climat similaire \u00e0 celui de l’Europe du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n Mais alors que la crise se rapproche, avons-nous un plan ? Il est assez facile de dresser une liste de mesures prises au niveau national pour att\u00e9nuer la situation, mais l’essentiel est de d\u00e9terrer les racines de la crise. Et l’origine de la crise n’est rien d’autre que la mentalit\u00e9 qui accorde la supr\u00e9matie absolue \u00e0 la nation, une mentalit\u00e9 qui est introduite en Chine \u00e0 la fin du 19e si\u00e8cle et qui est devenue depuis le mode de pens\u00e9e dominant parmi les fonctionnaires et les gens du peuple. Le nationalisme a toujours fait partie int\u00e9grante de la modernit\u00e9, mais lorsqu’il devient la valeur supr\u00eame de l’art de gouverner, il peut infliger au monde des calamit\u00e9s destructrices, comme lors des guerres mondiales europ\u00e9ennes.<\/p>\n\n\n\n Pour traiter v\u00e9ritablement le probl\u00e8me \u00e0 la racine, nous avons besoin d’une forme de pens\u00e9e qui puisse servir de contrepoint au nationalisme. J’appelle cette pens\u00e9e le \u00ab nouveau tianxia \u00bb, une sagesse civilisationnelle axiale issue de la tradition pr\u00e9-moderne de la Chine, r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e selon des crit\u00e8res modernes.<\/p>\n\n\n\n Qu’est-ce que le tianxia ? Dans la tradition chinoise, le terme tianxia a deux acceptions essentielles : un ordre civilisationnel id\u00e9al et un imaginaire spatial mondial dont les plaines centrales de la Chine constituent le noyau.<\/p>\n\n\n\n Le sinologue am\u00e9ricain Joseph Levenson (1920-1969) soutenait qu’au d\u00e9but de l’histoire de la Chine, \u00ab la notion d'\u00a0\u00bb\u00c9tat \u00bb faisait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une structure de pouvoir, tandis que la notion de tianxia d\u00e9signait une structure de valeurs. \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> En tant que syst\u00e8me de valeurs, le tianxia \u00e9tait un ensemble de principes civilisationnels auxquels correspondait un syst\u00e8me institutionnel. L’\u00e9rudit de la dynastie Ming Gu Yanwu \u987e\u708e\u6b66 (1613-1682) distinguait \u00ab la perte de l’\u00c9tat et la perte du tianxia. \u00bb Selon lui, l’\u00c9tat n’\u00e9tait que l’ordre politique de la dynastie, tandis que le tianxia \u00e9tait un ordre civilisationnel d’application universelle. Il ne se r\u00e9f\u00e9rait pas seulement \u00e0 une dynastie ou \u00e0 un \u00c9tat particulier, mais surtout \u00e0 des valeurs \u00e9ternelles, absolues et universelles. L’\u00c9tat pouvait \u00eatre d\u00e9truit sans que ne le soit le tianxia. Autrement, l’humanit\u00e9 se d\u00e9vorerait elle-m\u00eame, disparaissant dans une jungle hobbesienne.<\/p>\n\n\n\n Si, aujourd’hui, le nationalisme et l’\u00e9tatisme chinois ont atteint des sommets, derri\u00e8re ces id\u00e9ologies se cache un syst\u00e8me de valeurs qui met l’accent sur le particularisme chinois. Comme si l’Occident avait des valeurs occidentales et la Chine des valeurs chinoises, signifiant que la Chine ne pourrait pas suivre le chemin \u00ab tortueux \u00bb de l’Occident mais devrait suivre son propre chemin vers la modernit\u00e9. \u00c0 premi\u00e8re vue, cet argument semble tr\u00e8s patriotique, faisant la part belle \u00e0 la Chine, mais il est en fait tr\u00e8s \u00ab non chinois \u00bb et non traditionnel. En effet, la tradition civilisationnelle de la Chine n’\u00e9tait pas nationaliste, mais plut\u00f4t fond\u00e9e sur un mod\u00e8le de tianxia dont les valeurs \u00e9taient universelles et humanistes plut\u00f4t que particuli\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n Le tianxia n’appartenait pas \u00e0 un peuple ou \u00e0 une nation en particulier. Le confucianisme, le tao\u00efsme et le bouddhisme sont tous ce que le philosophe germano-suisse Karl Jaspers (1883-1969) a appel\u00e9 les \u00ab civilisations axiales \u00bb du monde pr\u00e9moderne. Tout comme le christianisme ou la civilisation de la Rome antique, la civilisation chinoise a pris comme point de d\u00e9part le souci universel de l’humanit\u00e9 tout enti\u00e8re, utilisant les valeurs des autres peuples comme une sorte de crit\u00e8re de jugement de soi. Apr\u00e8s la p\u00e9riode moderne <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, lorsque le nationalisme a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 en Chine \u00e0 partir de l’Europe, la vision de la Chine s’est consid\u00e9rablement r\u00e9tr\u00e9cie et sa civilisation en a \u00e9t\u00e9 diminu\u00e9e. De la grandeur du tianxia, o\u00f9 tous les humains peuvent \u00eatre int\u00e9gr\u00e9s dans le cosmos, la civilisation chinoise s’est r\u00e9duite \u00e0 la mesquinerie du \u00bb ceci est occidental, et ceci est chinois \u00ab . Mao Zedong a un jour parl\u00e9 de \u00ab la n\u00e9cessit\u00e9 pour la Chine d’apporter une plus grande contribution \u00e0 l’humanit\u00e9 \u00bb, affirmant que \u00ab ce n’est que lorsque le prol\u00e9tariat lib\u00e8re toute l’humanit\u00e9 qu’il peut se lib\u00e9rer lui-m\u00eame \u00bb, laissant transpara\u00eetre une vision large de l’internationalisme derri\u00e8re son nationalisme. Or tout ce qui transpara\u00eet du R\u00eave chinois d’aujourd’hui, c’est le grand renouveau de la nation chinoise.<\/p>\n\n\n\n Au fil du texte, on rel\u00e8ve les r\u00e9f\u00e9rences sur lesquelles Xu Jilin s\u2019appuie pour b\u00e2tir son argument : la plupart sont des auteurs occidentaux, dont certains tr\u00e8s connus comme Karl Jaspers et d\u2019autres moins. Cela t\u00e9moigne de l\u2019influence consid\u00e9rable de l\u2019univers conceptuel occidental en Chine, la vie intellectuelle chinoise s\u2019\u00e9tant elle-m\u00eame largement \u00ab mondialis\u00e9e \u00bb au cours de la p\u00e9riode de r\u00e9forme et d\u2019ouverture. C\u2019est \u00e9videmment particuli\u00e8rement vrai pour les lib\u00e9raux comme Xu Jilin, mais les figures de la Nouvelle Gauche ou des Nouveaux Confucianistes ne font pas en ce sens exception. <\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr, les Chinois pr\u00e9-modernes ne parlaient pas seulement de tianxia mais aussi de la diff\u00e9rence entre barbares (yi \u5937) et Chinois (xia \u590f). Cependant, la notion pr\u00e9-moderne de Chinois et de barbare \u00e9tait compl\u00e8tement diff\u00e9rente du discours binaire Chine\/Occident, nous\/eux qu’on trouve aujourd’hui sur les l\u00e8vres des nationalistes extr\u00eames. La pens\u00e9e binaire d’aujourd’hui est le r\u00e9sultat de l’influence du racisme moderne, de la conscience ethnique et de l’\u00e9tatisme : Chinois et barbares, nous et les autres, existent dans une relation d’inimiti\u00e9 absolue, sans espace de communication ou d’int\u00e9gration entre eux.<\/p>\n\n\n\n Dans la Chine traditionnelle, la distinction entre Chinois et barbares n’\u00e9tait pas un concept fixe et racialis\u00e9, mais plut\u00f4t un concept culturel relatif qui contenait la possibilit\u00e9 de communication et de transformation. La diff\u00e9rence entre barbare et Chinois \u00e9tait d\u00e9termin\u00e9e uniquement sur la base de l’existence d’un lien avec les valeurs du tianxia. Alors que le tianxia \u00e9tait absolu, les \u00e9tiquettes de barbare et de Chinois \u00e9taient relatives. Alors que le sang et la race \u00e9taient inn\u00e9s et immuables, la civilisation pouvait \u00eatre \u00e9tudi\u00e9e et imit\u00e9e. Comme le formulait l’historien am\u00e9ricain d’origine chinoise Hsu Cho-yun (n\u00e9 en 1930), dans la culture chinoise, \u00ab il n’y a pas \u00ab d’autres \u00bb absolus, il y a simplement des \u00ab soi \u00bb relationnels \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L’histoire est pleine d’exemples de transformation de Chinois en barbares, comme celui o\u00f9 les Chinois ont \u00e9t\u00e9 assimil\u00e9s aux \u00bb barbares du sud \u00bb connus sous le nom de peuple Man \u86ee. De m\u00eame, l’histoire fournit de nombreux exemples du processus inverse, dans lequel des barbares sont transform\u00e9s en Chinois, comme par exemple la transformation du peuple occidental et nomade Hu \u80e1 en Hua \u534e, ou ceux qui ont embrass\u00e9 le tianxia.<\/p>\n\n\n\n Le peuple Han \u00e9tait \u00e0 l’origine un peuple d’agriculteurs, tandis que la majorit\u00e9 du peuple Hu \u00e9tait un peuple vivant dans les p\u00e2turages : au cours des p\u00e9riodes des Six Dynasties (222-589), des Sui-Tang (589-907) et des Yuan-Qing (1271-1911), la Chine agricole et la Chine des p\u00e2turages ont connu un processus d’int\u00e9gration \u00e0 double sens. La culture chinoise a absorb\u00e9 une grande partie de la culture du peuple Hu. Le Bouddhisme, par exemple, \u00e9tait \u00e0 l’origine la religion du peuple Hu ; le sang du peuple Han a m\u00e9lang\u00e9 en son sein des \u00e9l\u00e9ments de peuples barbares ; de l’habillement aux habitudes quotidiennes, il n’y a pas un seul domaine o\u00f9 le peuple des plaines centrales n’a pas \u00e9t\u00e9 influenc\u00e9 par les peuples Hu. Dans les p\u00e9riodes les plus anciennes, les Han avaient m\u00eame l’habitude de s’asseoir sur des nattes. Plus tard, ils ont adopt\u00e9 les tabourets pliants des Hu, et des tabourets pliants, ils ont \u00e9volu\u00e9 vers des chaises \u00e0 dossier : ils ont fini par changer compl\u00e8tement leurs coutumes.<\/p>\n\n\n\n Si la civilisation chinoise n’a pas d\u00e9clin\u00e9 au cours de cinq mille ans, c’est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu’elle n’\u00e9tait pas ferm\u00e9e et \u00e9troite. Au contraire, elle a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de son ouverture et de son inclusion, et n’a jamais cess\u00e9 d’assimiler les apports des civilisations ext\u00e9rieures dans ses propres traditions. En adoptant la perspective universelle du tianxia, la Chine ne s’est pr\u00e9occup\u00e9e que de la question du caract\u00e8re de ces valeurs. Elle n’a pas pos\u00e9 de questions ethniques sur \u00ab le mien \u00bb ou \u00ab le tien \u00bb, mais a absorb\u00e9 tout ce qui \u00e9tait \u00ab bon \u00bb, reliant \u00ab toi \u00bb et \u00ab moi \u00bb dans un ensemble int\u00e9gr\u00e9 qui est devenu \u00ab notre \u00bb civilisation.<\/p>\n\n\n\n Mais les nationalistes extr\u00eames d’aujourd’hui consid\u00e8rent la Chine et l’Occident comme des ennemis absolus et naturels. Ils utilisent des distinctions absolues de race et d’ethnie pour r\u00e9sister \u00e0 toutes les civilisations \u00e9trang\u00e8res. On trouve m\u00eame dans le monde universitaire une \u00ab th\u00e9orie du p\u00e9ch\u00e9 originel du savoir occidental \u00bb, selon laquelle tout ce qui est cr\u00e9\u00e9 par les Occidentaux doit \u00eatre rejet\u00e9 d’embl\u00e9e. Les jugements de ces nationalistes extr\u00eames concernant les normes de v\u00e9rit\u00e9, de bont\u00e9 et de beaut\u00e9 n’affichent plus l’universalisme de la Chine traditionnelle. Tout ce qui reste, c’est la perspective \u00e9troite du \u00ab mien \u00bb : comme si, aussi longtemps qu’une chose est \u00ab mienne \u00bb, elle doit \u00eatre \u00ab bonne \u00bb, et aussi longtemps qu’elle est \u00ab chinoise \u00bb, elle est un bien absolu qui n’a pas besoin d’\u00eatre prouv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n En apparence, ce type de nationalisme \u00ab politiquement correct \u00bb semble exalter la civilisation chinoise ; en r\u00e9alit\u00e9, il fait exactement le contraire : il prend l’universalit\u00e9 de la civilisation chinoise et l’avilit pour n’en faire que la culture particuli\u00e8re d’une nation et d’un peuple. Il existe une diff\u00e9rence importante entre la civilisation et la culture. La civilisation se pr\u00e9occupe de \u00ab ce qui est bon \u00bb, tandis que la culture se pr\u00e9occupe simplement de \u00ab ce qui nous appartient \u00bb. La culture distingue le soi de l’autre, d\u00e9finissant l’identit\u00e9 culturelle du soi. La civilisation est quant \u00e0 elle diff\u00e9rente, car elle cherche \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la question \u00ab qu’est-ce qui est bon ? \u00bb dans une perspective universelle qui transcende celle d’une nation et d’un peuple. Ce \u00ab bien \u00bb n’est pas seulement bon pour \u00ab nous \u00bb, il est aussi bon pour \u00ab eux \u00bb et pour toute l’humanit\u00e9. Au sein de la civilisation universelle, il n’y a pas de distinction entre \u00ab nous \u00bb et \u00ab l’autre \u00bb, seulement des valeurs humaines universellement respect\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Si l’objectif de la Chine n’est pas seulement de renforcer l’\u00c9tat-nation, mais de redevenir une puissance civilisationnelle ayant une grande influence sur les affaires mondiales, elle doit alors adopter pour chacune de ses paroles et chacun de ses actes, sa propre compr\u00e9hension de la civilisation universelle. Cette compr\u00e9hension ne peut pas \u00eatre culturaliste. Elle ne peut pas reposer sur des arguments affirmant que \u00ab ceci est le caract\u00e8re national particulier de la Chine \u00bb, ou \u00ab ceci concerne la souverainet\u00e9 de la Chine, et personne d’autre n’est autoris\u00e9 \u00e0 en discuter \u00bb. Elle doit utiliser les valeurs de la civilisation universelle pour persuader le monde et d\u00e9montrer sa l\u00e9gitimit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n En tant que grande puissance \u00e0 l’influence mondiale, la Chine ne doit pas seulement rajeunir sa nation et son \u00c9tat, mais aussi r\u00e9orienter son esprit nationaliste vers le monde. La Chine ne doit pas seulement reconstruire une culture adapt\u00e9e \u00e0 son peuple, mais plut\u00f4t une civilisation porteuse de valeurs universelles. Les valeurs fondamentales de la Chine qui touchent \u00e0 notre nature humaine commune, doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme \u00ab bonnes \u00bb par toute l’humanit\u00e9. La nature universelle de la civilisation chinoise ne peut \u00eatre construite qu’\u00e0 partir de la perspective de l’ensemble de l’humanit\u00e9, et ne peut \u00eatre fond\u00e9e uniquement sur les int\u00e9r\u00eats et valeurs particuliers de l’\u00c9tat-nation chinois. Historiquement parlant, la civilisation chinoise \u00e9tait le tianxia. Transformer le tianxia, \u00e0 l’\u00e8re de la mondialisation, en un internationalisme int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la civilisation universelle est l’objectif majeur d’une puissance civilisationnelle.<\/p>\n\n\n\n La Chine est une puissance cosmopolite, une nation mondiale qui incarne l'\u00a0\u00bbesprit du monde \u00bb de Hegel. Elle doit assumer sa responsabilit\u00e9 pour le monde et de l'\u00a0\u00bbesprit du monde \u00bb dont elle a h\u00e9rit\u00e9. Cet \u00ab esprit du monde \u00bb est la nouvelle tianxia qui \u00e9mergera sous la forme de valeurs universelles.<\/p>\n\n\n\n Lorsque les Chinois \u00e9voquent le tianxia, ses voisins r\u00e9agissent avec une certaine m\u00e9fiance h\u00e9rit\u00e9e de l’histoire et des exp\u00e9riences pass\u00e9es. Les \u00c9tats voisins craignent que l’essor de la Chine ne marque le retour de l’empire chinois, violent, autoritaire et dominateur. Cette inqui\u00e9tude n’est pas sans fondement. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 des valeurs universelles, le tianxia traditionnel faisait aussi r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une expression spatiale : un \u00bb mode d’association diff\u00e9rentiel \u5dee\u5e8f\u683c\u5c40 \u00ab , pour reprendre une expression du sociologue Fei Xiaotong \u8d39\u5b5d\u901a (1910-2005) bas\u00e9e sur les plaines centrales de la Chine. Tianxia \u00e9tait organis\u00e9 en trois cercles concentriques : le premier \u00e9tait le cercle int\u00e9rieur, les zones centrales directement gouvern\u00e9es par l’empereur gr\u00e2ce au syst\u00e8me bureaucratique ; le deuxi\u00e8me \u00e9tait le cercle interm\u00e9diaire, les r\u00e9gions frontali\u00e8res qui \u00e9taient indirectement gouvern\u00e9es par l’empereur gr\u00e2ce au syst\u00e8me des titres h\u00e9r\u00e9ditaires, des \u00c9tats vassaux et des chefs tribaux ; et le troisi\u00e8me cercle correspondait au syst\u00e8me tributaire, qui \u00e9tablissait un ordre hi\u00e9rarchique international amenant de nombreux pays \u00e0 la cour imp\u00e9riale de la Chine. Du centre aux zones frontali\u00e8res, de l’int\u00e9rieur \u00e0 l’ext\u00e9rieur, le tianxia traditionnel \u00e9tablissait un monde concentrique tripartite avec la Chine au centre, dans lequel les peuples barbares se soumettaient \u00e0 l’autorit\u00e9 centrale.<\/p>\n\n\n\n Xu utilise ici l’expression \u8c08\u864e\u8272\u53d8 qui signifie que \u00ab quiconque a r\u00e9ellement \u00e9t\u00e9 mordu par un tigre p\u00e2lira \u00e0 l’\u00e9vocation de ce mot, tandis que les autres parlent des tigres sans craintes. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Au cours de l’histoire de la Chine, le processus d’expansion de l’empire chinois a permis d’introduire une religion et une civilisation avanc\u00e9es dans les r\u00e9gions et pays limitrophes, tout en \u00e9tant marqu\u00e9 par la violence, la soumission et l’asservissement. C’\u00e9tait le cas des dynasties Han, des Tang, des Song et des Ming, dirig\u00e9es par des empereurs Han, des Yuan mongols et des Qing mandchous, dont les dirigeants \u00e9taient originaires des r\u00e9gions frontali\u00e8res. Aujourd’hui, \u00e0 l’\u00e8re de l’\u00c9tat-nation, avec notre respect de l’\u00e9galit\u00e9 des peuples et de leur droit \u00e0 l’ind\u00e9pendance et \u00e0 l’autod\u00e9termination, tout projet de retour \u00e0 l’ordre hi\u00e9rarchique tianxia, avec la Chine comme centre, serait non seulement r\u00e9actionnaire mais aussi illusoire. Pour cette raison, le tianxia doit se revitaliser dans le contexte de la modernit\u00e9, afin d’\u00e9voluer vers une nouvelle configuration : le tianxia 2.0.<\/p>\n\n\n\n En quoi la nouvelle tianxia est-elle \u00ab novatrice \u00bb ? Par rapport au concept traditionnel, sa nouveaut\u00e9 s’exprime \u00e0 travers deux aspects : d’une part, sa nature d\u00e9centr\u00e9e et non hi\u00e9rarchique ; d’autre part, sa capacit\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er un nouveau sentiment d’universalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Le tianxia traditionnel constituait un ordre politico-civilisationnel concentrique et hi\u00e9rarchique dont le noyau \u00e9tait la Chine. Ce que le nouveau tianxia devrait rejeter en premier lieu, c’est pr\u00e9cis\u00e9ment cet ordre centralis\u00e9 et hi\u00e9rarchique. Le nouveau tianxia doit r\u00e9pondre au principe d\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les \u00c9tats-nations. Dans le nouvel ordre tianxia, il n’y aura plus de centre mais seulement des peuples et des \u00c9tats ind\u00e9pendants et pacifiques qui se respecteront mutuellement. Le pouvoir hi\u00e9rarchique et les notions de domination et d’asservissement, de protection et de soumission n’auront plus cours. Un ordre pacifique de coexistence \u00e9galitaire, qui rejette l’autorit\u00e9 et la domination verra le jour. <\/p>\n\n\n\n Plus important encore, le sujet du nouvel ordre du tianxia a d\u00e9j\u00e0 subi une transformation : il n’y a plus de distinction entre Chinois et barbares, ni entre sujets et objets. Les anciens affirmaient que le \u00ab Tianxia est le tianxia des gens de Tianxia. \u00bb Dans l’ordre interne du nouveau tianxia, le peuple Han et les diverses minorit\u00e9s nationales jouiront d’une \u00e9galit\u00e9 mutuelle en termes de droit et de statut, et l’unicit\u00e9 et le pluralisme culturels des diff\u00e9rentes nationalit\u00e9s seront respect\u00e9s et prot\u00e9g\u00e9s. Dans l’ordre international externe, les relations de la Chine avec ses voisins et toutes les nations du monde, qu’elles soient grandes ou petites, seront d\u00e9finies par les principes de respect de l\u2019ind\u00e9pendance souveraine, d’\u00e9galit\u00e9 et de coexistence pacifique.<\/p>\n\n\n\n Le principe d’\u00e9galit\u00e9 souveraine des \u00c9tats-nations est en fait une sorte de \u00ab politique de reconnaissance \u00bb dans laquelle toutes les parties admettent mutuellement l’autonomie et l’unicit\u00e9 de l’autre, et acceptent l’authenticit\u00e9 de tous les peuples. Le nouveau tianxia, qui prend pour base la \u00ab politique de reconnaissance \u00bb, diff\u00e8re de l’ancien tianxia. La raison pour laquelle l’ancienne tianxia avait un centre \u00e9tait due \u00e0 la croyance du peuple chinois qu\u2019il avait re\u00e7u un mandat du ciel, et que sa l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 gouverner le monde provenait donc d\u2019une volont\u00e9 transcendante divine. C’est pourquoi, il existait une distinction entre le centre et les p\u00e9riph\u00e9ries.<\/p>\n\n\n\n Dans l’\u00e8re s\u00e9culaire actuelle, la l\u00e9gitimit\u00e9 des nations et des \u00c9tats ne d\u00e9coule plus d’une autorit\u00e9 divine (qu’on l’appelle \u00ab Dieu \u00bb ou \u00ab ciel \u00bb), mais de leur caract\u00e8re intrins\u00e8que. La nature authentique de chaque \u00c9tat-nation signifie que chacun a ses propres valeurs sp\u00e9cifiques. Un ordre international sain doit d’abord exiger que chaque nation fasse preuve de respect et de reconnaissance mutuels envers toutes les autres nations. Si nous admettons que le tianxia traditionnel, avec le mandat du ciel comme fondement, \u00e9tait bas\u00e9e sur la relation hi\u00e9rarchique entre le centre et la p\u00e9riph\u00e9rie, alors dans le nouveau tianxia, \u00e0 l’\u00e8re s\u00e9culaire de la \u00ab politique de reconnaissance \u00bb, cette relation devra \u00eatre r\u00e9gie par les principes d’\u00e9galit\u00e9 souveraine et de respect mutuel entre tous les \u00c9tats-nations.<\/p>\n\n\n\n Le nouveau tianxia est une transcendance du tianxia traditionnel et de l’\u00c9tat-nation. Il d\u00e9passe le principe de centralit\u00e9 du tianxia traditionnel, tout en conservant ses attributs universalistes. Par ailleurs, il int\u00e8gre le principe d’\u00e9galit\u00e9 souveraine des \u00c9tats-nations, tout en d\u00e9passant la perspective \u00e9troite qui place l’int\u00e9r\u00eat national au-dessus de tout, en utilisant l’universalisme pour \u00e9quilibrer les particularismes. La l\u00e9gitimit\u00e9 et la souverainet\u00e9 de l’\u00c9tat-nation ne sont pas absolues, mais soumises \u00e0 des contraintes ext\u00e9rieures. Le principe de civilisation universelle repr\u00e9sente cette contrainte int\u00e9gr\u00e9e au nouveau tianxia. Sa dimension passive r\u00e9sulte de sa nature d\u00e9centr\u00e9e et non hi\u00e9rarchique ; sa dimension active tente de construire un nouvel universalisme tianxia, qui puisse \u00eatre partag\u00e9 par tous.<\/p>\n\n\n\n Si le tianxia traditionnel \u00e9tait une civilisation universelle pour l’ensemble de l’humanit\u00e9, il \u00e9tait comme d’autres civilisations axiales telles que le juda\u00efsme, le christianisme, l’islam, les anciennes religions de l’Inde et les civilisations de la Gr\u00e8ce et de la Rome antiques : son caract\u00e8re universel a pris forme \u00e0 un moment de l’histoire pour un peuple particulier, o\u00f9 le sens de la mission sainte s’est exprim\u00e9 \u00e0 travers le principe \u00ab le Ciel a confi\u00e9 une responsabilit\u00e9 \u00e0 ce peuple \u00bb pour sauver un monde d\u00e9chu. C’est ainsi que la culture particuli\u00e8re d’un peuple s’est \u00e9lev\u00e9e pour devenir une civilisation humaine universelle.<\/p>\n\n\n\n L’universalit\u00e9 des civilisations anciennes est n\u00e9e d’un peuple et d’une r\u00e9gion particuliers qui ont \u00e9t\u00e9 capables de transcender leur singularit\u00e9 en s\u2019appuyant sur une source sainte transcendante (Dieu ou le ciel), cr\u00e9ant ainsi une universalit\u00e9 abstraite. La valeur universelle exprim\u00e9e par le tianxia traditionnel de la Chine trouve sa source dans l’universalit\u00e9 transcendante de la voie du ciel, du principe du ciel et du mandat du ciel. La diff\u00e9rence entre la civilisation chinoise et l’Occident est qu’en Chine, le sacr\u00e9 et le s\u00e9culaire, le transcendant et le r\u00e9el, n’ont pas de fronti\u00e8res absolues : l’universalit\u00e9 du tianxia sacr\u00e9 s’exprime dans le monde r\u00e9el par la volont\u00e9 s\u00e9culaire des gens du peuple.<\/p>\n\n\n\n N\u00e9anmoins, le tianxia de la Chine \u00e9tait similaire \u00e0 d’autres civilisations en ce sens qu’elles avaient toutes pour centre un peuple choisi par le ciel. Puis le tianxia s’est r\u00e9pandu vers les zones p\u00e9riph\u00e9riques. La civilisation moderne, que le sociologue isra\u00e9lien Shmuel Eisenstadt (1923-2010) a d\u00e9crite comme la \u00ab deuxi\u00e8me civilisation axiale \u00bb, est apparue d’abord en Europe occidentale, puis s’est \u00e9tendue au reste du monde. Comme le tianxia, elle avait un caract\u00e8re axial : elle s’est d\u00e9plac\u00e9e du centre vers les marges, d’un peuple central vers le reste du monde.<\/p>\n\n\n\n Ce que le nouveau tianxia veut d\u00e9faire, c’est pr\u00e9cis\u00e9ment cette structure civilisationnelle axiale, qui est partag\u00e9e \u00e0 la fois par le tianxia traditionnel et par d’autres civilisations fondatrices, qui se d\u00e9placent toutes du centre vers les marges, d’un particularisme singulier vers un universalisme homog\u00e8ne. La valeur universelle que recherche le nouveau tianxia est une nouvelle civilisation universelle. Ce type de civilisation n’\u00e9merge pas de la d\u00e9clinaison d’une civilisation particuli\u00e8re ; il s’agit plut\u00f4t d’une civilisation universelle qui peut \u00eatre partag\u00e9e mutuellement par de nombreuses civilisations diff\u00e9rentes.<\/p>\n\n\n\n La civilisation moderne a \u00e9merg\u00e9 en Europe occidentale, mais dans le processus de son expansion vers le reste du monde, elle a connu une diversification, stimulant la modernisation culturelle de divers peuples et civilisations axiales. Dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, apr\u00e8s l’essor de l’Asie de l’Est, le d\u00e9veloppement de l’Inde, les r\u00e9volutions au Moyen-Orient et la d\u00e9mocratisation de l’Am\u00e9rique latine, de nombreuses variantes de la civilisation moderne ont vu le jour. D\u00e9sormais, la modernit\u00e9 n’appartient plus \u00e0 la civilisation chr\u00e9tienne. Il s’agit plut\u00f4t d’une modernit\u00e9 polymorphe qui s’int\u00e8gre \u00e0 de nombreuses civilisations axiales et cultures locales. La civilisation universelle que recherche le nouveau tianxia est pr\u00e9cis\u00e9ment cette civilisation moderne qui peut \u00eatre partag\u00e9e collectivement par diff\u00e9rentes nations et diff\u00e9rents peuples.<\/p>\n\n\n\n Le politicologue am\u00e9ricain Samuel P. Huntington (1927-2008) a clairement fait la distinction entre deux r\u00e9cits distincts de la civilisation universelle : le premier est apparu dans le cadre analytique binaire de \u00ab tradition et modernit\u00e9 \u00bb, qui pr\u00e9valait durant la guerre froide. Dans ce cadre, l’Occident \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme la norme de la civilisation universelle et m\u00e9ritait d’\u00eatre imit\u00e9 par tous les pays non occidentaux. L’autre r\u00e9cit utilisait le cadre analytique des civilisations plurielles, qui comprenait le concept comme un ensemble de valeurs communes et de structures sociales et culturelles accumul\u00e9es qui pouvaient \u00eatre mutuellement reconnues par diverses entit\u00e9s civilisationnelles et communaut\u00e9s culturelles. Cette nouvelle civilisation universelle fait de ce qui est commun\u00e9ment partag\u00e9 sa caract\u00e9ristique fondatrice. Bien qu’elle ait des origines historiques communes avec l’Occident, cette nouvelle civilisation universelle s’en est s\u00e9par\u00e9e et l’a transcend\u00e9e dans son d\u00e9veloppement actuel, et est d\u00e9sormais partag\u00e9e par le monde entier.<\/p>\n\n\n\n La nouvelle universalit\u00e9 recherch\u00e9e par le nouveau tianxia est une universalit\u00e9 partag\u00e9e. En ce sens, elle diff\u00e8re de l’universalit\u00e9 des anciennes civilisations axiales. Le tianxia traditionnel et les anciennes civilisations axiales poss\u00e9daient des id\u00e9aux qui \u00e9taient \u00e9labor\u00e9s \u00e0 partir du particularisme d’un peuple donn\u00e9, en lien avec les croyances de chacun de ces peuples. Or, le caract\u00e8re universel du nouveau tianxia n’est pas fond\u00e9 sur la base d’une particularit\u00e9, mais sur de nombreuses particularit\u00e9s. En tant que telle, il ne poss\u00e8de plus le caract\u00e8re transcendantal du tianxia traditionnel et n’a plus besoin de l’aval du mandat du ciel, de la volont\u00e9 des dieux ou de la m\u00e9taphysique morale.<\/p>\n\n\n\n [Le monde se transforme. Avec notre s\u00e9rie \u00ab Doctrines de la Chine de Xi Jinping \u00bb, nous esquissons une tentative de comprendre les dynamiques profondes qui animent les penseurs chinois contemporains en les lisant, en les traduisant. Si vous trouvez notre travail utile et pensez qu\u2019il m\u00e9rite d\u2019\u00eatre soutenu, vous pouvez vous abonner ici<\/a>.]<\/em><\/p>\n\n\n\n L’universalit\u00e9 du nouveau tianxia repose sur le \u00ab savoir commun accumul\u00e9 \u00bb de chaque civilisation et de chaque culture. \u00bb Dans un sens, il s’agit d’un retour \u00e0 l’id\u00e9al confuc\u00e9en du monde de \u00ab l’homme sup\u00e9rieur \u541b\u5b50 \u00bb : \u00ab L’homme sup\u00e9rieur agit en harmonie avec les autres mais ne cherche pas \u00e0 leur ressembler. \u00bb Les diff\u00e9rents syst\u00e8mes de valeurs et les poursuites mat\u00e9rielles des diverses civilisations et cultures s’accommodent dans le m\u00eame monde en utilisant des m\u00e9thodes respectueuses et en partageant le consensus le plus fondamental concernant les valeurs mutuelles devant \u00eatre respect\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n L'\u00a0\u00bbhomme sup\u00e9rieur (junzi<\/em>) \u00bb est un concept cl\u00e9 des Analectes<\/em> de Confucius, repr\u00e9sentant le r\u00e9sultat final de la culture confuc\u00e9enne. La citation compl\u00e8te, dans la traduction de Robert Eno disponible en ligne<\/a>, est la suivante : \u00ab Le junzi agit en harmonie avec les autres mais ne cherche pas \u00e0 leur ressembler ; le petit homme cherche \u00e0 \u00eatre comme les autres et n’agit pas en harmonie. \u00bb (13, 23)<\/p>\n\n\n\n L’universalit\u00e9 recherch\u00e9e par le nouveau tianxia transcende \u00e0 la fois le sinocentrisme et l’eurocentrisme. Il ne cherche pas \u00e0 cr\u00e9er une h\u00e9g\u00e9monie civilisationnelle sur la base d’une civilisation axiale et d’une culture nationale. Il n’imagine pas qu’une civilisation particuli\u00e8re puisse repr\u00e9senter le XXIe si\u00e8cle, sans m\u00eame \u00e9voquer l’avenir de l’humanit\u00e9. Le nouveau tianxia comprend rationnellement les limites internes de toutes les civilisations et cultures, et accepte que le monde soit pluriel et multipolaire. Malgr\u00e9 le discours du pouvoir et l’h\u00e9g\u00e9monie de l’empire, le v\u00e9ritable souhait de l’humanit\u00e9 n’est pas la domination d’une seule civilisation ou d’un seul syst\u00e8me, aussi id\u00e9al ou grand soit-il. <\/p>\n\n\n\n Ce que le savant russo-fran\u00e7ais Alexandre Koj\u00e8ve (1902-1968)<\/a> a d\u00e9crit comme un \u00ab \u00c9tat universellement homog\u00e8ne \u00bb est toujours aussi effrayant. Le v\u00e9ritable id\u00e9al que d\u00e9crivait l’intellectuel allemand des Lumi\u00e8res Johann Herder (1744-1803), \u00e9tait parfum\u00e9 par l’ar\u00f4me de fleurs de diverses vari\u00e9t\u00e9s. Mais pour qu’un monde pluraliste \u00e9chappe aux massacres entre civilisations, un universalisme kantien et un ordre pacifique \u00e9ternel sont n\u00e9cessaires.<\/p>\n\n\n\n Le principe universel de l’ordre mondial ne peut pas prendre pour norme les r\u00e8gles du jeu de la civilisation occidentale, et ce principe ne peut pas non plus \u00eatre construit sur la logique d\u2019une r\u00e9sistance \u00e0 l’Occident. Le nouvel universalisme est celui dont tous les peuples peuvent b\u00e9n\u00e9ficier et qui a \u00e9merg\u00e9 des diff\u00e9rentes civilisations et cultures : le \u00ab consensus superpos\u00e9 \u00bb, selon les termes de l’universitaire am\u00e9ricain John Rawls (1921-2002).<\/p>\n\n\n\n Dans son essai intitul\u00e9 \u00ab Comment le sujet fait-il face \u00e0 l’autre ? \u00bb, le philosophe ta\u00efwanais Qian Yongxiang \u94b1\u6c38\u7965 (n\u00e9 en 1949) distingue trois types d’universalit\u00e9. La premi\u00e8re met l’accent sur la lutte entre la domination et l’asservissement, la vie et la mort, o\u00f9 l’on atteint l'\u00a0\u00bbuniversalit\u00e9 de la n\u00e9gation de l’autre \u00bb par la conqu\u00eate. La deuxi\u00e8me utilise l’\u00e9vitement pour transcender l’autre, en poursuivant une sorte de neutralit\u00e9 entre le soi et l’autre et en atteignant une \u00ab universalit\u00e9 qui transcende l’autre. \u00bb La troisi\u00e8me est produite \u00e0 partir de la reconnaissance mutuelle de soi et de l’autre, fond\u00e9e sur le respect de la diff\u00e9rence et la recherche active du dialogue et du consensus, une \u00ab universalit\u00e9 qui reconna\u00eet l’autre \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Un universalisme qui prend la Chine ou l’Occident comme centre appartient \u00e0 la premi\u00e8re cat\u00e9gorie de domination et de \u00ab n\u00e9gation de l’autre \u00bb, tandis que les \u00ab valeurs universelles \u00bb que le lib\u00e9ralisme promeut ne tient pas compte des diff\u00e9rences internes qui existent entre les diff\u00e9rentes cultures et civilisations. Le lib\u00e9ralisme vise \u00e0 transcender le particularisme du soi et de l’autre afin de construire un \u00ab universalisme transcendant \u00bb. Cependant, le lib\u00e9ralisme peut conduire \u00e0 un manque de reconnaissance et de respect de la singularit\u00e9 de l\u2019autre. <\/p>\n\n\n\n L'\u00a0\u00bbuniversalit\u00e9 mutuellement partag\u00e9e \u00bb du nouveau tianxia est semblable \u00e0 la troisi\u00e8me cat\u00e9gorie d\u00e9finie par Qian Yongxiang : une \u00ab universalit\u00e9 bas\u00e9e sur la reconnaissance de l’autre \u00bb. Cette universalit\u00e9 ne cherche pas \u00e0 \u00e9tablir l’h\u00e9g\u00e9monie d’une civilisation particuli\u00e8re sur les autres, ni \u00e0 d\u00e9crier les chemins emprunt\u00e9s par les autres civilisations. Elle cherche plut\u00f4t le dialogue et la d\u00e9finition de points communs par des \u00e9changes \u00e9galitaires entre les diff\u00e9rentes civilisations.<\/p>\n\n\n\n John Rawls a envisag\u00e9 un syst\u00e8me de justice universelle pour les \u00c9tats constitutionnels et un syst\u00e8me mondial de \u00ab droit des peuples \u00bb, titre qu’il a donn\u00e9 \u00e0 son ouvrage paru en 1999 sur le sujet. Selon lui, l’\u00c9tat constitutionnel pouvait \u00e9tablir un ordre interne politiquement lib\u00e9ral fond\u00e9 sur une \u00ab compr\u00e9hension commune \u00bb r\u00e9sultant du \u00ab consensus superpos\u00e9 \u00bb issu de diff\u00e9rents syst\u00e8mes religieux, philosophiques et moraux. Dans les affaires internationales, un ordre globalement juste pourrait \u00eatre construit \u00e0 partir des droits de l’homme universels.<\/p>\n\n\n\n Ici, Rawls commet peut-\u00eatre une erreur en renversant l\u2019ordre des voies \u00e0 suivre. La solidit\u00e9 d\u2019un syst\u00e8me de justice nationale doit reposer sur des valeurs commun\u00e9ment partag\u00e9es portant un contenu substantiel ; un consensus artificiel ne peut pas fonctionner. Mais pour de nombreuses civilisations, les \u00e9l\u00e9ments de la communaut\u00e9 internationale qui coexistent avec la culture nationale, et l’utilisation des normes occidentales en mati\u00e8re de droits de l’homme, sont apparus comme trop subjectifs et contraignants pour constituer la valeur fondamentale du \u00ab droit des peuples \u00bb. Sur le plan interne, l’\u00c9tat-nation requiert une rationalit\u00e9 commune, tandis que la soci\u00e9t\u00e9 internationale ne peut \u00e9tablir qu’une \u00e9thique minimaliste. Cette \u00e9thique minimaliste ne peut se fonder que sur le \u00ab consensus superpos\u00e9 \u00bb des diff\u00e9rentes civilisations et cultures : c’est l’universalit\u00e9 partag\u00e9e, d\u00e9centr\u00e9e et non hi\u00e9rarchis\u00e9e que recherche le nouveau tianxia.<\/p>\n\n\n\n Le tianxia \u00e9tait l’\u00e2me de la Chine pr\u00e9-moderne. Le corps institutionnel de cette \u00e2me \u00e9tait l’empire chinois. L’empire chinois pr\u00e9-moderne diff\u00e8re grandement de la forme de l’\u00c9tat-nation que la Chine conna\u00eet aujourd’hui. L’\u00c9tat-nation repose sur l’id\u00e9e d’une nation pour un peuple, avec un march\u00e9 et un syst\u00e8me institutionnel unifi\u00e9s en interne, ainsi qu’une identit\u00e9 et une culture nationales unifi\u00e9es. Les m\u00e9thodes de gouvernance d’un empire sont plus diverses et plus souples : il n’exige pas l’uniformit\u00e9 entre les r\u00e9gions int\u00e9rieures de l’empire et ses zones frontali\u00e8res. Tant que les r\u00e9gions frontali\u00e8res manifestent leur all\u00e9geance au gouvernement central, l’empire peut permettre aux peuples et aux r\u00e9gions sous son administration de conserver leurs religions et leurs cultures, et dans le domaine politique de b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un certain degr\u00e9 d’autonomie.<\/p>\n\n\n\n Tous les empires prosp\u00e8res de l’histoire, y compris les empires mac\u00e9donien, romain, perse ou islamique de l’Antiquit\u00e9, ainsi que l’empire britannique moderne, ont partag\u00e9 des caract\u00e9ristiques communes en ce qui concerne leurs principes de gouvernance. L’empire chinois, dont l’histoire bimill\u00e9naire s’\u00e9tend de la p\u00e9riode Qin-Han \u00e0 la fin de la p\u00e9riode Qing, nous a l\u00e9gu\u00e9 une riche exp\u00e9rience de tentatives de gouvernance qui m\u00e9rite d’\u00eatre analys\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n M\u00eame si la Chine s’est transform\u00e9e en un \u00c9tat-nation europ\u00e9en moderne apr\u00e8s la fin de la dynastie Qing, l’immensit\u00e9 de sa population et la diversit\u00e9 des territoires qui la composait (vastes plaines, hautes terres, prairies et for\u00eats), signifiaient que la Chine restait un empire, m\u00eame si elle prenait la forme d’un \u00c9tat-nation moderne. De la R\u00e9publique de Chine \u00e0 la R\u00e9publique populaire de Chine, des g\u00e9n\u00e9rations de gouvernements centraux ont cherch\u00e9 \u00e0 construire un syst\u00e8me administratif et une identit\u00e9 unifi\u00e9s, pour que le peuple chinois se per\u00e7oive comme un groupe national homog\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, apr\u00e8s cent ans, non seulement l’unification syst\u00e9mique, culturelle et nationale n’a pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e, mais au contraire, au cours des dix derni\u00e8res ann\u00e9es, les probl\u00e8mes religieux et ethniques dans les r\u00e9gions frontali\u00e8res telles que le Tibet et le Xinjiang se sont aggrav\u00e9s, au point que le s\u00e9paratisme et le terrorisme sont apparus. Quelle est la cause de ce ph\u00e9nom\u00e8ne ? Comment se fait-il que, sous l’empire traditionnel, les peuples minoritaires des r\u00e9gions frontali\u00e8res aient pu vivre dans une paix relative, alors que dans le cadre de l’\u00c9tat-nation moderne, des crises multiformes se manifestent ? L’exp\u00e9rience de la gouvernance sous l’empire peut-elle servir de guide \u00e0 l’\u00c9tat-nation moderne chinois ?<\/p>\n\n\n\n En termes de conceptualisation de l’espace, le tianxia constituait un mode d’association hi\u00e9rarchis\u00e9, avec les plaines centrales de Chine comme centre. Le mode de gouvernance de l’empire chinois reposait sur une s\u00e9rie de sph\u00e8res concentriques qui se soutenaient mutuellement. Dans la sph\u00e8re int\u00e9rieure, o\u00f9 vivait le peuple Han, un syst\u00e8me bureaucratique d\u00e9velopp\u00e9 par le premier empereur Qin \u00e9tait appliqu\u00e9. Dans la sph\u00e8re ext\u00e9rieure, les r\u00e9gions frontali\u00e8res habit\u00e9es par les peuples minoritaires, une vari\u00e9t\u00e9 de gouvernance locales \u00e9tait mise en place. Les syst\u00e8mes de titres h\u00e9r\u00e9ditaires, les \u00c9tats vassaux et les chefs de tribus \u00e9taient fond\u00e9s sur des traditions historiques, des caract\u00e9ristiques ethniques et des situations territoriales sp\u00e9cifiques. <\/p>\n\n\n\n Tant que les peuples minoritaires \u00e9taient dispos\u00e9s \u00e0 reconna\u00eetre l’autorit\u00e9 de la dynastie centrale, ils pouvaient jouir d’une autonomie importante, et conserver leurs coutumes culturelles, leurs croyances religieuses et leurs politiques locales qui avaient \u00e9t\u00e9 transmises au fil de l’histoire. Le concept \u00ab un pays, deux syst\u00e8mes \u00bb propos\u00e9 par Deng Xiaoping (1904-1997) dans les ann\u00e9es 1980 pour Macao, Hong Kong et Ta\u00efwan trouve son origine dans la sagesse de la gouvernance pluraliste de la tradition imp\u00e9riale pr\u00e9-moderne.<\/p>\n\n\n\n Dans l’histoire chinoise, il y a eu deux types de monarchies centralis\u00e9es : les dynasties Han des plaines centrales, qui ont vu se succ\u00e9der les Han (206 av. J.-C. – 220 ap. J.-C.), les Tang (618-907), les Song (960-1279) et les Ming (1368-1644) ; et les dynasties des peuples frontaliers, qui comprenaient les Liao (907-1125), les Jin (1115-1234), les Yuan (1271-1368) et les Qing (1644-1911). Les Han \u00e9taient un peuple d’agriculteurs qui contr\u00f4lait de vastes plaines cultivables. \u00c0 l’exception de br\u00e8ves p\u00e9riodes sous les Han occidentaux et \u00e0 l’apog\u00e9e des Tang, les Han n’ont jamais r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9tablir une domination durable, pacifique et stable sur les peuples nomades des prairies. Cela tient au fait que les modes de vie et les croyances religieuses respectives des peuples agricoles et des peuples nomades diff\u00e9raient largement. Les Han ont r\u00e9ussi \u00e0 soumettre les groupes ethniques du sud \u00e0 la domination imp\u00e9riale, car ils \u00e9taient, comme eux, des agriculteurs qui utilisaient la m\u00e9thode du br\u00fblis pour travailler la terre.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, les Han n’ont pas pu utiliser leur r\u00e9ussite avec la civilisation des plaines centrales pour conqu\u00e9rir les peuples nomades du nord et de l’ouest. En effet, seules les dynasties \u00e9tablies par les peuples frontaliers ont pu unifier les r\u00e9gions agricoles et les r\u00e9gions nomades en un seul empire, formant ainsi le vaste territoire de la Chine contemporaine. La dynastie mongole des Yuan n’a dur\u00e9 qu’\u00e0 peine 90 ans. La dynastie mandchoue des Qing, en revanche, constituait un empire unifi\u00e9, multicentrique et multiethnique, tr\u00e8s diff\u00e9rent des dynasties Han. Les Qing ont r\u00e9ussi \u00e0 int\u00e9grer dans un ordre imp\u00e9rial les peuples agricoles et les peuples des prairies qui, jusque-l\u00e0, \u00e9taient difficilement parvenus \u00e0 coexister en paix. Pour la premi\u00e8re fois, le pouvoir du gouvernement central s’\u00e9tendit avec succ\u00e8s aux for\u00eats et aux prairies du nord ainsi qu’aux hautes terres et aux bassins de l’ouest, r\u00e9alisant ainsi une structure unifi\u00e9e sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n\n\n\n Bien que le peuple mandchou soit originaire des for\u00eats recul\u00e9es de la cha\u00eene de montagnes du Grand Khingan, dans l’actuelle province septentrionale du Heilongjiang, il poss\u00e9dait une intelligence politique de premier ordre. Pendant de nombreuses ann\u00e9es, les Mandchous ont v\u00e9cu parmi des peuples d’agriculteurs et des peuples des prairies. Ils avaient \u00e9t\u00e9 vaincus et avaient \u00e9galement vaincu d’autres peuples. Ils t\u00e9moignaient d\u2019une profonde compr\u00e9hension des diff\u00e9rences entre civilisations. Une fois qu’ils ont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans les plaines et pris le gouvernement central, ils ont entrepris de reconstruire un grand empire unifi\u00e9, et leur exp\u00e9rience historique s’est transform\u00e9e en une intelligence politique employ\u00e9e pour gouverner le tianxia. La grande unit\u00e9 \u00e9tablie par les Qing \u00e9tait tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle \u00e9tablie par le premier empereur des Qin. Elle n’\u00e9tait plus fond\u00e9e sur \u00ab l’unification des axes de la charrette, de la langue \u00e9crite et des r\u00e8gles de conduite \u00bb, mais sur un syst\u00e8me politique et religieux \u00e0 deux voies, dans un empire multiethnique.<\/p>\n\n\n\n Bien que le passage cit\u00e9 par Xu soit souvent consid\u00e9r\u00e9 comme d\u00e9crivant les efforts d’unification r\u00e9alis\u00e9s par les Qin, il provient en fait du Livre des Rites, qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit avant l’unification des Qin.<\/p>\n\n\n\n Dans les dix-huit provinces constituant le territoire d’origine des Han, la dynastie Qing a perp\u00e9tu\u00e9 le syst\u00e8me historique des rites confuc\u00e9ens, utilisant la civilisation chinoise pour gouverner la Chine. Dans les r\u00e9gions frontali\u00e8res des peuples mandchou, mongol et tib\u00e9tain, elle a utilis\u00e9 le bouddhisme lama comme lien spirituel commun et a employ\u00e9 des m\u00e9thodes de gouvernement diverses, souples et flexibles afin de pr\u00e9server une tradition historique. Les empires dynastiques conqu\u00e9rants des Mongols-Yuan et des Mandchous-Qing \u00e9taient tr\u00e8s diff\u00e9rents des dynasties Han-Tang des plaines centrales. Les empires des Mongols-Yuan et des Mandchous-Qing ne formaient pas un tianxia unifi\u00e9 sur le plan religieux, culturel et politique. Ils cherchaient plut\u00f4t \u00e0 b\u00e2tir un syst\u00e8me politique de coexistence mutuelle reposant sur la diversit\u00e9 culturelle.<\/p>\n\n\n\n Les diff\u00e9rences irr\u00e9conciliables de mode de vie et de religion entre les peuples agricoles et les peuples nomades ont \u00e9t\u00e9 concili\u00e9es, dans le cadre de l’exp\u00e9rience de gouvernance de l’empire Qing, gr\u00e2ce \u00e0 ce double syst\u00e8me. Dans la Chine d’aujourd’hui, le peuple agricole Han et les minorit\u00e9s nomades frontali\u00e8res se heurtent \u00e0 une civilisation industrielle plus puissante et plus s\u00e9culaire. Les conqu\u00eates \u00e9conomiques et politiques des peuples marins europ\u00e9ens ont fondamentalement transform\u00e9 le peuple agricole Han, de sorte qu’il ressemble d\u00e9sormais aux Europ\u00e9ens du XIXe si\u00e8cle, avec son d\u00e9sir in\u00e9puisable de richesse mat\u00e9rielle et de comp\u00e9tition.<\/p>\n\n\n\n Par ailleurs, le s\u00e9cularisme a \u00e9t\u00e9 introduit dans les territoires nomades de l’ouest et du nord de la Chine de la m\u00eame mani\u00e8re que les puissances imp\u00e9riales l’avaient import\u00e9 en Chine. Pourtant, nous avons tendance \u00e0 oublier que les peuples nomades des prairies sont diff\u00e9rents des peuples agricoles ; leur conception du bonheur est compl\u00e8tement diff\u00e9rente de celle des Han la\u00efques. Pour un peuple aux croyances religieuses profondes, le vrai bonheur ne se trouve pas dans la satisfaction des d\u00e9sirs mat\u00e9riels ou des plaisirs de la vie profane ; il se trouve plut\u00f4t dans la protection des dieux et la transcendance de son \u00e2me. Lorsque le gouvernement central utilise la vision unifi\u00e9e de l’\u00c9tat-nation pour diffuser les principes de l’\u00e9conomie de march\u00e9, l’uniformit\u00e9 de la gestion bureaucratique et la culture s\u00e9culi\u00e8re dans les r\u00e9gions frontali\u00e8res, il se heurte \u00e0 une vive r\u00e9action de la part de certains membres des groupes minoritaires, qui r\u00e9sistent farouchement \u00e0 la s\u00e9cularisation, \u00e0 l’instar de la r\u00e9sistance observ\u00e9e dans certaines parties du monde islamique de l’Asie du Sud-Ouest et de l’Afrique du Nord.<\/p>\n\n\n\n D’un autre point de vue, l’une des principales diff\u00e9rences entre l’\u00c9tat-nation moderne et l’empire chinois traditionnel est que l’\u00c9tat-nation cherche \u00e0 cr\u00e9er une citoyennet\u00e9 unifi\u00e9e : le peuple chinois. Composant plus de 90 % de la population, les Han constituent l’ethnie dominante et principale, et pour cette raison, ils imaginent souvent, consciemment ou inconsciemment, que leur histoire et leurs traditions culturelles repr\u00e9sentent celles du peuple chinois. En tant qu’ethnie principale, ils cherchent \u00e0 assimiler les autres ethnies au nom de l'\u00a0\u00bb\u00c9tat \u00bb ou de la \u00ab citoyennet\u00e9 \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Cependant, le sens moderne du mot \u00ab nation \u00bb n’est pas ce que nous entendons par l’acception courante du mot \u00ab peuple \u00bb, soit un groupe de personnes poss\u00e9dant des coutumes, des habitudes et des traditions religieuses, comme les Han, les Mandchous, les Tib\u00e9tains, les Ou\u00efgours, les Mongols, les Miao, les Dai, etc. L’id\u00e9e de \u00ab nation \u00bb est intimement li\u00e9e au concept d'\u00a0\u00bb\u00c9tat \u00bb. Le peuple regroupe des traditions historiques et culturelles, mais poss\u00e8de \u00e9galement des \u00e9l\u00e9ments plus r\u00e9cents qui ont \u00e9merg\u00e9 en m\u00eame temps que l’\u00c9tat-nation moderne et qui en sont les produits. C’est la diff\u00e9rence fondamentale entre les citoyens modernes et le peuple historique.<\/p>\n\n\n\n Le \u00ab peuple chinois \u00bb n’est pas un \u00ab peuple \u00bb au sens o\u00f9 nous comprenons habituellement ce terme. La citoyennet\u00e9 chinoise s’est forg\u00e9e, comme aux \u00c9tats-Unis, avec l’apparition de l’\u00c9tat moderne. Bien que la notion de peuple chinois d\u00e9finisse les Han comme sujets, ils ne sont pas l’\u00e9quivalent du peuple chinois. La dynastie Qing a cr\u00e9\u00e9 un \u00c9tat multiethnique dont les contours sont \u00e0 peu pr\u00e8s ceux de la Chine moderne, mais elle n’a pas tent\u00e9 de forger un peuple chinois uniforme. L’\u00e9mergence du concept de peuple chinois intervient seulement apr\u00e8s la fin de la p\u00e9riode Qing, d’abord dans les discussions d’hommes politiques comme Yang Du \u6768\u5ea6 (1875-1931) et d’intellectuels comme Liang Qichao \u6881\u542f\u8d85 (1873-1929).<\/p>\n\n\n\n La R\u00e9publique de Chine \u00e9tablie en 1911 \u00e9tait un \u00c9tat-nation fond\u00e9 sur le mod\u00e8le d\u2019une \u00ab r\u00e9publique des cinq peuples \u00bb. Cela signifiait que le peuple chinois ne se limitait pas aux Han et que l’on ne pouvait pas non plus utiliser les traditions culturelles historiques des Han pour mettre en place un r\u00e9cit m\u00e9moriel et les d\u00e9finir comme norme pour l’avenir. La Chine pr\u00e9-moderne \u00e9tait une Chine diverse. Il y avait la Chine de la civilisation Han, qui avait pour centre les plaines centrales ; il y avait aussi la Chine des ethnies minoritaires des prairies, des for\u00eats et des plateaux. Ensemble, elles ont fa\u00e7onn\u00e9 l’histoire de la Chine pr\u00e9-moderne. Les cinq mille ans d’histoire de la Chine forment le r\u00e9cit d’interactions permanentes entre les peuples des plaines et des fronti\u00e8res, les peuples agricoles et les peuples nomades. Au cours de cette histoire, les Chinois sont devenus barbares et les barbares sont devenus chinois. Finalement, Chinois et barbares se sont fondus dans un courant commun et, \u00e0 l’\u00e9poque Qing, ont permis l\u2019\u00e9mergence d\u2019un \u00c9tat-nation moderne. Ils ont commenc\u00e9 \u00e0 se rassembler en un ensemble de citoyens connu sous le nom de peuple chinois.<\/p>\n\n\n\n Il est beaucoup plus difficile de forger une citoyennet\u00e9 multiethnique que de construire un \u00c9tat moderne. Le probl\u00e8me ne r\u00e9side pas dans l’attitude de l’ethnie dominante, mais dans le degr\u00e9 d’identification des ethnies minoritaires \u00e0 l’identit\u00e9 citoyenne. Le professeur Yao Dali \u59da\u5927\u529b (n\u00e9 en 1949), un sp\u00e9cialiste des zones frontali\u00e8res de la Chine, faisait remarquer : \u00ab En surface, les exigences extr\u00eames du nationalisme ethnique minoritaire et du nationalisme d’\u00c9tat semblent \u00eatre compl\u00e8tement antith\u00e9tiques, mais en r\u00e9alit\u00e9, elles sont tr\u00e8s certainement la m\u00eame chose. L’histoire nous rappelle souvent que le nationalisme d’\u00c9tat dissimule le nationalisme ethnique du principal groupe communautaire d’un \u00c9tat donn\u00e9 \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Depuis les premi\u00e8res tentatives de construction d’une citoyennet\u00e9 sous la dynastie des Qing jusqu’\u00e0 aujourd’hui, les Han ont souvent \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9s comme l’\u00e9quivalent du peuple chinois. L’empereur Jaune est consid\u00e9r\u00e9 comme le p\u00e8re de la civilisation chinoise. Derri\u00e8re ce nationalisme citoyen se dissimule le v\u00e9ritable visage du nationalisme ethnique. La construction d’une citoyennet\u00e9 sur la base d’un seul groupe ethnique est vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec, car d\u00e8s qu’un pays conna\u00eet une crise politique, les minorit\u00e9s ethniques opprim\u00e9es se rebellent. La d\u00e9composition de l’empire sovi\u00e9tique en est l’exemple le plus r\u00e9cent.<\/p>\n\n\n\n Fei Xiaotong a d\u00e9velopp\u00e9 une conception traditionnelle du peuple chinois ; il la caract\u00e9rise par une \u00ab unit\u00e9 dans la diversit\u00e9 \u00bb. L’unit\u00e9 des citoyens rassemble le peuple chinois. La \u00ab diversit\u00e9 \u00bb fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l’autonomie culturelle mutuellement reconnue et aux droits \u00e0 l’autonomie politique que poss\u00e8dent toutes les nationalit\u00e9s et ethnies minoritaires. Bien que l’empire mandchou Qing n’ait pas cherch\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er une population unifi\u00e9e, il a r\u00e9ussi \u00e0 maintenir cette \u00ab unit\u00e9 dans la diversit\u00e9 \u00bb. Il a rendu la diversit\u00e9 possible gr\u00e2ce au respect de la pluralit\u00e9 des religions et des modes de gouvernance. Il a r\u00e9alis\u00e9 l'\u00a0\u00bbunit\u00e9 \u00bb gr\u00e2ce \u00e0 une identit\u00e9 dynastique multiethnique partag\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Cette \u00ab unit\u00e9 \u00bb n’\u00e9tait pas fond\u00e9e sur une identification citoyenne, mais plut\u00f4t sur une dynastie universelle. Les intellectuels Han, les ducs mongols, les lamas tib\u00e9tains et les chefs de tribus du sud-ouest reconnaissaient tous le monarque de la dynastie Qing. Seul symbole de l’\u00c9tat, l’empereur Qing \u00e9tait appel\u00e9 de diff\u00e9rents noms par diff\u00e9rents peuples. Les Han l’appelaient empereur, les ducs mongols l’appelaient le Grand Khan, le chef de l’alliance des prairies, et les Tib\u00e9tains l’appelaient Manjusri, le Bodhisattva vivant. Le c\u0153ur de l’identit\u00e9 \u00e9tatique de l’empire Qing reposait sur une identit\u00e9 politique dont le symbole \u00e9tait le pouvoir monarchique. Ce pouvoir reposait non seulement sur de la violence mais aussi sur une culture multiforme. Il y avait donc bien un monarque, et des expressions culturelles multiples.<\/p>\n\n\n\n L'\u00a0\u00bbunit\u00e9 \u00bb chinoise cr\u00e9\u00e9e par la dynastie mandchoue des Qing n’est plus adapt\u00e9e \u00e0 l’\u00e8re de l’\u00c9tat-nation. Aujourd’hui, la Chine a besoin d’une identit\u00e9 citoyenne unifi\u00e9e. Pourtant, les probl\u00e8mes qui apparaissent dans les r\u00e9gions frontali\u00e8res et avec les minorit\u00e9s illustrent le fait que nous n’avons pas encore trouv\u00e9 l’\u00e9quilibre appropri\u00e9 dans notre politique d'\u00a0\u00bbunit\u00e9 dans la diversit\u00e9 \u00bb. Dans les domaines o\u00f9 nous avions besoin d'\u00a0\u00bbunit\u00e9 \u00bb, nous avons d\u00e9fini trop d’exceptions. Par exemple, dans l’application de la loi concernant les minorit\u00e9s ethniques, nous avons \u00e9t\u00e9 trop indulgents, ce qui a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 du ressentiment parmi les Han vivant dans les r\u00e9gions frontali\u00e8res. Dans les domaines o\u00f9 nous avions besoin de \u00ab diversit\u00e9 \u00bb, nous avons \u00e9t\u00e9 trop \u00ab rigides \u00bb. Par exemple, nous n’avons pas suffisamment respect\u00e9 les croyances religieuses et les traditions culturelles des minorit\u00e9s ethniques, et nous n’avons pas assez appliqu\u00e9 le droit \u00e0 l’autonomie dans les r\u00e9gions minoritaires. Tous ces comportements t\u00e9moignent d’une propension au chauvinisme des Han.<\/p>\n\n\n\n Les minorit\u00e9s ethniques n’\u00e9taient pas tenues de suivre la \u00ab politique de l’enfant unique \u00bb par laquelle la Chine esp\u00e9rait limiter la croissance d\u00e9mographique. Certains Chinois Han ont trouv\u00e9 cela injuste.<\/p>\n\n\n\n La tension qui existe entre la diversit\u00e9 et l’unit\u00e9 est une pr\u00e9occupation commune \u00e0 toutes les nations pluriethniques. Ce sont des questions complexes auxquelles les syst\u00e8mes d\u00e9mocratiques n’offrent pas de r\u00e9ponses simples. Selon certains lib\u00e9raux, la question ethnique serait une fausse probl\u00e9matique. Ils pensent que tant que les r\u00e9gions minoritaires b\u00e9n\u00e9ficient d’une v\u00e9ritable autonomie et qu’un syst\u00e8me f\u00e9d\u00e9ral remplace le pouvoir politique centralis\u00e9, la question ethnique sera imm\u00e9diatement r\u00e9solue. Cependant, nous savons, gr\u00e2ce \u00e0 des exemples pass\u00e9s en Chine et dans d’autres pays, que les minorit\u00e9s ethniques longtemps opprim\u00e9es utiliseront, en cas de soul\u00e8vements, l’affaiblissement du pouvoir centralis\u00e9 pour se lib\u00e9rer et demander leur ind\u00e9pendance. La nation unifi\u00e9e sera ainsi confront\u00e9e \u00e0 une crise par d\u00e9sint\u00e9gration. Les empires ottoman et sovi\u00e9tique se sont tous deux effondr\u00e9s sous ce m\u00eame sch\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n Il faut souligner que le nouveau tianxia que propose Xu Jilin ici a comme objet non le syst\u00e8me \u00ab occidental \u00bb qui gouvernerait le monde actuel, mais plut\u00f4t le nouveau nationalisme pr\u00f4n\u00e9 par beaucoup d\u2019intellectuels chinois, ainsi que l\u2019\u00c9tat-Parti, qui quant \u00e0 lui tente de r\u00e9cup\u00e9rer le discours traditionnel sur des bases fautives. Ainsi, Xu Jilin admet que la Chine joue un r\u00f4le plus important sur la sc\u00e8ne internationale, mais pas comme \u00ab seule civilisation \u00bb parmi les \u00c9tats-nations de moindre importance. La Chine fait d\u00e9sormais partie de la civilisation moderne (ou post-moderne) et doit s\u2019afficher comme telle et assumer ses responsabilit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Comment, dans le processus de d\u00e9mocratisation, un pays peut-il pr\u00e9venir le s\u00e9paratisme menant \u00e0 l’\u00e9clatement de la nation tout en garantissant rigoureusement l’autonomie culturelle et politique des minorit\u00e9s ? De toute \u00e9vidence, un mod\u00e8le de gouvernance nationale unifi\u00e9e qui met trop l’accent sur l’int\u00e9gration \u00e9conomique, politique et culturelle aura du mal \u00e0 r\u00e9soudre ce probl\u00e8me insoluble. Les exp\u00e9riences fructueuses des empires pr\u00e9-modernes dot\u00e9s d’un syst\u00e8me pluraliste de religion et de gouvernement peuvent nous inspirer.<\/p>\n\n\n\n En Chine, le \u00ab patriotisme constitutionnel \u00bb peut garantir dans la loi, l’\u00e9galit\u00e9 et le respect \u00e0 tous les individus, quelle que soit leur nationalit\u00e9 ou leur r\u00e9gion d’origine. L’affirmation de ces principes renforcera l’identit\u00e9 nationale de chaque ethnie minoritaire. L’identit\u00e9 dynastique traditionnelle, qui reposait sur le symbole du pouvoir monarchique, doit \u00eatre transform\u00e9e en une identit\u00e9 nationale fond\u00e9e sur un \u00c9tat-nation qui respecte sa Constitution.<\/p>\n\n\n\n Dans le m\u00eame temps, nous devons nous inspirer de la tol\u00e9rance religieuse et du syst\u00e8me de gouvernance de l’empire traditionnel, en permettant au confucianisme de symboliser l’identit\u00e9 culturelle du peuple Han, tout en prot\u00e9geant les particularit\u00e9s religieuses, linguistiques et culturelles des minorit\u00e9s nationales, en reconnaissant leurs droits collectifs et en leur offrant des garanties. L’expression \u00ab un pays, deux syst\u00e8mes \u00bb ne doit pas \u00eatre employ\u00e9e uniquement en ce qui concerne Hong Kong, Macao et Taiwan. Il devrait \u00eatre \u00e9tendu pour devenir un principe directeur de gouvernance pour les zones frontali\u00e8res autonomes. Ce n’est qu’\u00e0 travers de telles mesures que l’ordre interne du nouveau tianxia pourra \u00eatre construit. Une nouvelle citoyennet\u00e9 pour le peuple chinois qui soit \u00e0 la fois \u00ab unifi\u00e9e \u00bb et \u00ab diverse \u00bb doit \u00eatre imagin\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Depuis le XIXe si\u00e8cle, nous assistons \u00e0 l’essor d’\u00c9tats-nations. La pr\u00e9servation de la souverainet\u00e9 nationale a \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9 comme int\u00e9r\u00eat central. Les fronti\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 clairement d\u00e9limit\u00e9es sur terre et dans la mer… La primaut\u00e9 de la souverainet\u00e9 nationale qui s’impose en Chine dans la mentalit\u00e9 des citoyens et des dirigeants est tr\u00e8s diff\u00e9rente de la pens\u00e9e tianxia traditionnelle. En Europe, les responsables politiques ont tir\u00e9 les le\u00e7ons des deux guerres mondiales et ont cherch\u00e9 \u00e0 r\u00e9duire le pouvoir de l’\u00c9tat. Les premi\u00e8res r\u00e9alisations de l’Union europ\u00e9enne ont alors vu le jour dans le cadre de la mondialisation. En revanche, en Asie de l’Est (y compris en Chine) le nationalisme a connu une r\u00e9surgence sans pr\u00e9c\u00e9dent avec le risque d’\u00e9mergence de nouveaux conflits militaires. <\/p>\n\n\n\n Le nouveau tianxia peut-il servir d’antidote \u00e0 la mont\u00e9e du nationalisme ? Lucien Pye (1921-2008), sp\u00e9cialiste de la Chine et politologue am\u00e9ricain, a dit un jour que la Chine \u00e9tait un empire civilisationnel d\u00e9guis\u00e9 en \u00c9tat-nation. Si nous adh\u00e9rons \u00e0 ce commentaire, la Chine d’aujourd’hui reste un empire monarchique traditionnel dans la mesure o\u00f9 l’\u00c9tat chinois reconna\u00eet la diversit\u00e9 culturelle des r\u00e9gions et nations frontali\u00e8res. La Chine utilise aujourd’hui les m\u00e9thodes de l’\u00c9tat-nation pour gouverner un empire immense. En ce qui concerne les affaires internationales et les conflits o\u00f9 ses int\u00e9r\u00eats sont en jeu, la Chine s’appuie sur une rh\u00e9torique qui accorde une primaut\u00e9 absolue \u00e0 la pr\u00e9servation de sa souverainet\u00e9 nationale.<\/p>\n\n\n\n L’essor de la Chine a suscit\u00e9 des inqui\u00e9tudes chez ses voisins. Ils craignent que l’empire chinois ne renaisse et cherche \u00e0 exercer une domination sur la r\u00e9gion. Les \u00c9tats d’Asie de l’Est ont si peur des ambitions chinoises qu’ils ont demand\u00e9 aux \u00c9tats-Unis, un \u00c9tat pourtant imp\u00e9rialiste, de s’impliquer en Asie de l’Est afin d’\u00e9quilibrer la puissance croissante de la Chine. R\u00e9cemment, dans un article intitul\u00e9 \u00ab La signification est-asiatique de la th\u00e9orie de l’empire chinois \u00bb, le professeur cor\u00e9en Y\u00f4ng-s\u00f4 Paek a observ\u00e9 que : \u00ab L’empire pr\u00e9-moderne de la Chine n’a pas \u00e9t\u00e9 morcel\u00e9 en diff\u00e9rents \u00c9tats-nations. La Chine contemporaine a conserv\u00e9 jusqu’\u00e0 aujourd’hui les caract\u00e9ristiques de l’imp\u00e9rialisme m\u00e9di\u00e9val. En m\u00eame temps, si nous consid\u00e9rons que la p\u00e9riode moderne se caract\u00e9rise par une transformation rapide de l’\u00c9tat-nation en empire, alors, dans un certain sens, on peut dire que le caract\u00e8re imp\u00e9rial originel de la Chine non seulement ne dispara\u00eetra pas, mais qu’il se renforcera. \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> Alors m\u00eame que la Chine r\u00e9p\u00e8te que son essor est pacifique, pourquoi ne parvient-elle pas \u00e0 convaincre ses voisins ? Une raison majeure est que le corps imp\u00e9rial chinois valorise le respect de sa souverainet\u00e9 nationale par-dessus tout. C’est un empire sans conscience du tianxia.<\/p>\n\n\n\n Sous l’empire chinois traditionnel et la conscience tianxia, tout un ensemble de valeurs universelles qui transcendaient l’int\u00e9r\u00eat individuel \u00e9tait promu. Cette conscience universelle puisait sa source dans une \u00e9thique morale et servait de norme pour mesurer le bien et le mal, limitant l’\u00e9tendu du pouvoir des dirigeants et d\u00e9terminant la l\u00e9gitimit\u00e9 d’une dynastie \u00e0 gouverner. Au contraire, un empire sans conscience tianxia signifie que le corps imp\u00e9rial n’est plus guid\u00e9 par des valeurs universelles. \u00c0 leur place, il n’y a que des calculs strat\u00e9giques qui r\u00e9pondent \u00e0 des int\u00e9r\u00eats exclusivement nationaux.<\/p>\n\n\n\n Le concept de modernit\u00e9 venu d’Europe comporte deux dimensions. La premi\u00e8re, technique, vise \u00e0 renforcer et \u00e0 enrichir la nation. La seconde est li\u00e9e \u00e0 des valeurs, que sont la libert\u00e9, l’\u00c9tat de droit et la d\u00e9mocratie en son centre. La premi\u00e8re se pr\u00e9occupe de la force, la seconde de la civilisation. Si vous regardez le bulletin de la Chine apr\u00e8s un demi-si\u00e8cle d’imitation de l’Occident, elle se comporte pratiquement comme un enfant prodige en ce qui concerne la dimension technique. Mais pour ce qui est des valeurs d\u00e9mocratiques, elle a \u00e9chou\u00e9. Elle a m\u00eame compl\u00e8tement oubli\u00e9 le discours traditionnel du tianxia.<\/p>\n\n\n\n Les porte-parole du minist\u00e8re chinois des affaires \u00e9trang\u00e8res utilisent souvent les expressions suivantes pour qualifier les politiques internes de la Chine : \u00ab Il s’agit d’une question de politique int\u00e9rieure, nous ne permettons pas aux \u00e9trangers de s’en m\u00ealer \u00bb ou \u00ab Il s’agit de la souverainet\u00e9 et des int\u00e9r\u00eats fondamentaux de la Chine, comment pouvons-nous permettre aux pays \u00e9trangers d’intervenir ? \u00bb Dans une soci\u00e9t\u00e9 internationale qui repose sur des principes communs, la Chine reste \u00e9trang\u00e8re au discours universaliste, et se prot\u00e8ge par l’invocation de la primaut\u00e9 de sa souverainet\u00e9 nationale. L’empire chinois traditionnel a accueilli de nombreux pays \u00e0 sa cour au fil des ans, non pas parce que les pays voisins craignaient la force militaire de l’empire, mais parce qu’ils \u00e9taient attir\u00e9s par sa civilisation et ses institutions avanc\u00e9es. Ce type d’attraction civilisationnelle est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que l’on entend par la puissance douce d’un pays.<\/p>\n\n\n\n La supr\u00e9matie de l’int\u00e9r\u00eat national ne convaincra que ceux qui sont susceptibles d’en b\u00e9n\u00e9ficier ; elle n’a aucun moyen de convaincre \u00ab l’autre \u00bb. La grandeur du confucianisme vient pr\u00e9cis\u00e9ment de sa capacit\u00e9 \u00e0 transcender les int\u00e9r\u00eats de la \u00ab petite personne \u00bb individuelle ou d’une dynastie. Il est au-dessus de l’\u00c9tat et porte les valeurs universelles du tianxia, qui est le plus grand des \u00ab grands moi \u00bb, le \u00ab grand moi \u00bb de l’humanit\u00e9. Les intellectuels chinois de la p\u00e9riode du 4 Mai ont perp\u00e9tu\u00e9 l’esprit tianxia reliant l’individu \u00e0 l’humanit\u00e9 via l’esprit internationaliste de l’\u00e8re moderne.<\/p>\n\n\n\n Le chercheur et linguiste Fu Sinian \u5085\u65af\u5e74 (1896-1950) a formul\u00e9 une expression bien connue qui refl\u00e8te la philosophie des intellectuels du 4 Mai : \u00ab \u00c0 un haut niveau, je ne reconnais que l’existence de l’humanit\u00e9. Bien s\u00fbr, ‘je’ existe dans mon petit monde, mais les choses qui servent de m\u00e9diateur entre moi et l’humanit\u00e9, comme les classes, les familles, les r\u00e9gions et l’\u00c9tat, ce ne sont que des idoles. \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> M\u00eame Liang Qichao, qui a \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 introduire la notion d’\u00c9tat-nation en Chine, et qui, \u00e0 la fin de la dynastie Qing, a violemment d\u00e9fendu la supr\u00e9matie absolue de l’\u00c9tat-nation, s’est brusquement rendu compte, pendant le mouvement du 4 Mai, que \u00ab notre patriotisme ne peut pas embrasser la nation et ignorer l’individu, ni embrasser la nation et ignorer le monde. Nous devons nous appuyer sur la protection de la nation pour d\u00e9velopper au maximum les capacit\u00e9s inn\u00e9es de chacun et de tous, afin d’apporter une grande contribution \u00e0 la civilisation globale de l’humanit\u00e9 \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Le mouvement citoyen du 4 Mai \u00e9tait fond\u00e9 sur l’internationalisme. Les \u00e9tudiants sont descendus dans la rue non pas pour lutter pour des int\u00e9r\u00eats nationaux \u00e9troits, mais plut\u00f4t pour d\u00e9fendre des valeurs universelles. Plut\u00f4t que d’utiliser la force pour faire entendre leurs revendications, ils ont fait reposer leur lutte sur un appel au respect de principes universels. C’\u00e9tait le c\u0153ur de la conscience patriotique tianxia du 4 mai. Le concept d’\u00c9tat-nation est arriv\u00e9 en Chine depuis l’Europe via le Japon, et il s’est m\u00eal\u00e9 au principe darwinien de la \u00ab survie du plus fort \u00bb, si bien qu’\u00e0 la fin de la dynastie des Qing, il avait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 profond\u00e9ment la mentalit\u00e9 des Chinois. Les intellectuels du 4 Mai ont au contraire cherch\u00e9 \u00e0 alerter sur les ravages de la Premi\u00e8re Guerre mondiale et ont cherch\u00e9 \u00e0 utiliser l’internationalisme comme rem\u00e8de. <\/p>\n\n\n\n Alors que le nationalisme progresse en Asie de l’Est, sous l’impulsion des politiciens et de l’opinion publique, la question est de savoir comment surmonter la supr\u00e9matie de l’\u00c9tat-nation et trouver un nouvel universalisme pour l’Asie de l’Est. L’\u00e9tablissement d’un nouvel ordre pacifi\u00e9 est devenu une pr\u00e9occupation majeure pour tous les intellectuels engag\u00e9s en Asie de l’Est. Le centre du monde du XXIe si\u00e8cle s’est d\u00e9j\u00e0 d\u00e9plac\u00e9 de l’Atlantique au Pacifique. L’Asie orientale qui se tient sur la rive occidentale du Pacifique ne peut pas \u00eatre divis\u00e9e. Elle doit trouver les moyens de d\u00e9finir une communaut\u00e9 de destin partag\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La communaut\u00e9 de destin commun de l’Asie de l’Est \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 visible, du XVe au XVIIIe si\u00e8cle, sous la forme du syst\u00e8me tributaire centr\u00e9 sur la Chine. Le sp\u00e9cialiste des syst\u00e8mes mondiaux Andre Gunder Frank (1929-2005), expliquait dans son ouvrage Re-orient : The Global Economy in the Asian Age, qu’une \u00ab \u00e8re asiatique \u00bb avait pr\u00e9value avant la r\u00e9volution industrielle en Europe. Le tianxia et le syst\u00e8me tributaire chinois autour duquel des sph\u00e8res concentriques \u00e9taient organis\u00e9es d\u00e9finissaient l’ordre imp\u00e9rial chinois.<\/p>\n\n\n\n Au XXIe si\u00e8cle, \u00e0 l’\u00e8re de la nouvelle tianxia, un nouvel universalisme partag\u00e9, d\u00e9centr\u00e9 et non hi\u00e9rarchique, doit \u00eatre imagin\u00e9. Le syst\u00e8me tributaire n’est \u00e9videmment plus adapt\u00e9. Cependant, certains facteurs du syst\u00e8me tributaire peuvent \u00eatre int\u00e9gr\u00e9s dans le cadre des relations inter\u00e9tatiques de la nouvelle tianxia, \u00e0 condition qu’ils soient d\u00e9centr\u00e9s et non hi\u00e9rarchis\u00e9s. Le syst\u00e8me tributaire agissait comme une sorte de r\u00e9seau \u00e9thique, politique et commercial complexe. Il \u00e9tait totalement diff\u00e9rent de la domination unidirectionnelle qui d\u00e9finissait l’imp\u00e9rialisme europ\u00e9en. Dans le syst\u00e8me tributaire, il n’y avait pas de ma\u00eetres ni d’esclaves, des exploiteurs et des exploit\u00e9s, des pillards et des pill\u00e9s. Le syst\u00e8me chinois mettait davantage l’accent sur les int\u00e9r\u00eats partag\u00e9s entre les pays. Il ne s’agissait pas uniquement de r\u00e9pondre \u00e0 des imp\u00e9ratifs commerciaux mais de fonder les \u00e9changes sur une notion \u00e9thique de \u00ab justice \u00bb : par le biais du commerce des marchandises, des capitaux et des finances, des relations de bon voisinage pouvaient \u00eatre \u00e9tablies, et c’est ainsi que s’est form\u00e9e une communaut\u00e9 de destin partag\u00e9 en Asie orientale.<\/p>\n\n\n\n Historiquement, l’empire chinois a utilis\u00e9 les avantages mutuels du syst\u00e8me tributaire pour conclure des alliances avec de nombreux pays, jusqu’\u00e0 r\u00e9ussir \u00e0 lier des relations pacifiques avec d’anciens ennemis. Tianxia poss\u00e8de sa propre civilisation, avec une compr\u00e9hension et une qu\u00eate d’un ordre \u00e9thique universel. L’empire chinois n’avait pas besoin d’ennemis. Son objectif \u00e9tait de limiter les antagonismes pour b\u00e2tir des relations commerciales mutuellement b\u00e9n\u00e9fiques. <\/p>\n\n\n\n Si l’empire chinois avait beaucoup d’alli\u00e9s, la Chine a d\u00e9sormais des ennemis partout. Certains conservateurs de l’arm\u00e9e chinoise consid\u00e8rent m\u00eame que \u00ab la Chine est encercl\u00e9e de toutes parts \u00bb. Reste \u00e0 savoir si ces ennemis sont r\u00e9els ou fictifs. Parce que la Chine \u00e9rige sa souverainet\u00e9 nationale au rang de valeur fondamentale, elle s\u2019imagine qu\u2019elle est l’objet d\u2019attaques constantes. Une autre dimension du probl\u00e8me est que, bien que la \u00ab supr\u00e9matie nationale par-dessus tout \u00bb soit d\u00e9sormais un \u00e9tat d’esprit universel partag\u00e9 par les fonctionnaires chinois et le peuple, et que la gravit\u00e9 de la crise int\u00e9rieure chinoise exige effectivement la construction d’une nouvelle identit\u00e9 nationale commune, le nationalisme chinois contemporain a \u00e9t\u00e9 vid\u00e9 de sa signification civilisationnelle, et il ne reste rien d’autre qu’un symbole immense et vide. Il faut donc cr\u00e9er des ennemis ext\u00e9rieurs pour combler ce vide int\u00e9rieur. Le \u00ab nous \u00bb fragile peut ainsi \u00eatre prot\u00e9g\u00e9 par la menace de l'\u00a0\u00bbautre \u00bb mena\u00e7ant. C’est ainsi que l’identit\u00e9 nationale et \u00e9tatique chinoise est \u00e9tablie. Cela a rendu les relations de la Chine avec ses voisins, et avec le monde, toujours plus tendues. Autrefois, Mao Zedong proclamait fi\u00e8rement que \u00ab nous avons des amis dans le monde entier \u00bb. Aujourd’hui, la Chine se trouve dans une situation contraire : les diff\u00e9rends avec d’autres pays se multiplient.<\/p>\n\n\n\n Dans les soci\u00e9t\u00e9s actuelles d’Asie de l’Est, notamment en Chine et au Japon, le sentiment nationaliste progresse. Les controverses concernant diverses \u00eeles de la mer de Chine orientale et m\u00e9ridionale sont devenues des zones strat\u00e9giques qui pourraient d\u00e9clencher une guerre en cas d’incident. La souverainet\u00e9 est-elle clairement d\u00e9finie dans les oc\u00e9ans ? Dans le monde pr\u00e9-moderne de l’Asie de l’Est, ce n’\u00e9tait tout simplement pas un probl\u00e8me. Le professeur Takeshi Hamashita \u6ee8\u4e0b\u6b66\u5fd7 (n\u00e9 en 1943), une autorit\u00e9 japonaise sur le syst\u00e8me de tribut, notait que : \u00ab Dans l’histoire de l’Asie orientale, du point de vue de la coop\u00e9ration territoriale, la mer devait \u00eatre utilis\u00e9e par tous. La mer ne pouvait pas \u00eatre d\u00e9coup\u00e9e et devait \u00eatre accessible par tous les marins. Cependant, la perspective occidentale concernant la mer \u00e9tait compl\u00e8tement diff\u00e9rente. Les Portugais et les Espagnols consid\u00e9raient la mer comme le prolongement de la terre. Pourtant, les r\u00e9glementations occidentales ne sont pas les seules qui existent, et elles sont \u00e0 l’origine de nombreux conflits depuis le d\u00e9but de la p\u00e9riode moderne.<\/p>\n\n\n\n Dans l’Asie orientale historique, si la mer s\u00e9parait les pays les uns des autres, les eaux \u00e9taient communes \u00e0 tous et faisaient l’objet d’une jouissance mutuelle. La mer et ses \u00eeles \u00e9taient la propri\u00e9t\u00e9 collective de tous les pays qui y avaient acc\u00e8s. C’est la fa\u00e7on dont les peuples d\u2019agriculteurs percevaient la mer. Ce n’est qu’\u00e0 l’\u00e9poque moderne, lorsque les peuples maritimes de l’Europe en expansion ont cherch\u00e9 \u00e0 contr\u00f4ler les ressources de la mer par int\u00e9r\u00eat commercial, imposant ainsi leur h\u00e9g\u00e9monie sur le monde, que la mer a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme une extension de la terre, comme un \u00e9l\u00e9ment relevant de la souverainet\u00e9 nationale. Ainsi, la mer a \u00e9t\u00e9 d\u00e9coup\u00e9e et chaque centim\u00e8tre carr\u00e9 de chaque \u00eele a fait l’objet de conflits. La logique des peuples de la mer europ\u00e9ens a d\u00e9termin\u00e9 les r\u00e8gles des relations entre les pays.<\/p>\n\n\n\n Si l’on consid\u00e8re la souverainet\u00e9 revendiqu\u00e9e par des \u00c9tats qui disposent d’une fa\u00e7ade maritime dans une perspective historique, cette revendication n’a aucune l\u00e9gitimit\u00e9 car la mer ne poss\u00e8de pas de fronti\u00e8res. Le droit international maritime est de toute \u00e9vidence fond\u00e9 sur une logique de pouvoir, qui permet et encourage la violence pour le contr\u00f4le de la mer. Pourtant, si l’on utilise un autre mode de pens\u00e9e et que l’on s’appuie sur la conception traditionnelle du tianxia d’une mer commune, l’intelligence \u00ab arri\u00e9r\u00e9e \u00bb des agriculteurs peut en fait fournir une m\u00e9thode totalement novatrice pour r\u00e9soudre les conflits provoqu\u00e9s par les r\u00e8gles des peuples marins \u00ab avanc\u00e9s \u00bb. Dans la proposition faite par Deng Xiaoping dans les ann\u00e9es 1980 pour r\u00e9soudre le conflit de l’\u00eele de Diaoyutai (appel\u00e9e Senkaku en japonais), \u00ab \u00c9viter le conflit, d\u00e9velopper collectivement \u00bb, nous voyons l’intelligence du tianxia traditionnel. Pourtant, seule la signification strat\u00e9gique de la proposition semble avoir \u00e9t\u00e9 retenue. Or, la sagesse orientale qui se cache derri\u00e8re le tianxia fournit de nouveaux principes pour r\u00e9soudre les conflits internationaux qui se jouent sur les oc\u00e9ans.<\/p>\n\n\n\n La construction de la Chine en tant que nation civilisationnelle \u00e9tait intimement li\u00e9e \u00e0 l’ordre de l’Asie orientale. Le professeur Y\u00f4ng-s\u00f4 Paek observait que : \u00ab si la Chine ne s’appuie pas sur la d\u00e9mocratie, mais cherche plut\u00f4t \u00e0 l\u00e9gitimer son pouvoir en faisant revivre la m\u00e9moire historique d’une grande unit\u00e9, alors ce qu’elle aura fait, c’est suivre le mod\u00e8le moderne de modernisation dans lequel la force motrice est le nationalisme. Elle n’aura pas \u00e9t\u00e9 en mesure de cr\u00e9er un nouveau mod\u00e8le capable de surmonter cette limite. Ainsi, bien que la Chine veuille diriger un ordre en Asie de l’Est, il lui est difficile d’obtenir la participation volontaire des pays voisins \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Si la Chine r\u00e9ussit \u00e0 instaurer un r\u00e9gime d\u00e9mocratique et l’\u00c9tat de droit, tel qu’ils sont appliqu\u00e9s aux \u00c9tats-Unis ou en Angleterre, cela permettra-t-il aux pays voisins d’avoir plus confiance ? \u00c9tant donn\u00e9 la puissance et la taille de la population chinoise, elle deviendra une grande puissance capable de dominer. M\u00eame si elle devient un \u00ab empire de la libert\u00e9 \u00bb, elle fera peur aux pays voisins, en particulier aux petits pays. La Cor\u00e9e et le Vietnam sont deux pays ind\u00e9pendants qui se sont d\u00e9tach\u00e9s du syst\u00e8me tributaire de l’empire chinois. En tant que tels, ils sont particuli\u00e8rement vigilants \u00e0 l’\u00e9gard de la Chine qui \u00e9tait historiquement leur suzerain. En aucun cas, l’un ou l’autre ne sera dispos\u00e9 \u00e0 redevenir un \u00c9tat vassal de la Chine, m\u00eame si celle-ci se transforme en une nation d\u00e9mocratique.<\/p>\n\n\n\n Tout cela sugg\u00e8re que la reconstruction d’un ordre pacifi\u00e9 en Asie de l’Est ne pourra pas \u00eatre aussi simple que certains lib\u00e9raux chinois l’ont sugg\u00e9r\u00e9 : tout ne peut \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une question de r\u00e9forme politique interne en Chine. La volont\u00e9 d’\u00e9tablissement d’un ordre pacifique en Asie de l’Est est une cause louable en soi. La condition pr\u00e9alable \u00e0 sa r\u00e9alisation n’est pas que la Chine devienne une d\u00e9mocratie de style occidental. M\u00eame si la Chine est un pays non d\u00e9mocratique, avec un ordre interne fond\u00e9 sur l’\u00c9tat de droit et un respect fondamental des r\u00e8gles internationales, il est possible qu’elle puisse participer \u00e0 la reconstruction d’un nouvel ordre en Asie de l’Est.<\/p>\n\n\n\n Dans son essai intitul\u00e9 \u00ab Asia\u2019s Territorial Order : Overcoming Empire, Towards an East Asian Community \u00bb, Y\u00f4ng-s\u00f4 Paek souligne qu’historiquement, l’Asie de l’Est a connu trois ordres imp\u00e9riaux : le premier \u00e9tait le syst\u00e8me tributaire traditionnel avec l’empire chinois en son centre ; le deuxi\u00e8me \u00e9tait la sph\u00e8re de coprosp\u00e9rit\u00e9 japonaise qui a remplac\u00e9 la Chine comme h\u00e9g\u00e9mon dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle ; le troisi\u00e8me \u00e9tait l’ordre de la guerre froide de l’apr\u00e8s-guerre mondiale \u00e9tabli en Asie de l’Est \u00e0 partir de la guerre froide <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n [Le monde se transforme. Avec notre s\u00e9rie \u00ab Doctrines de la Chine de Xi Jinping \u00bb, nous esquissons une tentative de comprendre les dynamiques profondes qui animent les penseurs chinois contemporains en les lisant, en les traduisant. Si vous trouvez notre travail utile et pensez qu\u2019il m\u00e9rite d\u2019\u00eatre soutenu, vous pouvez vous abonner ici<\/a>.]<\/em><\/p>\n\n\n\n R\u00e9cemment, avec la mont\u00e9e en puissance de la Chine, le \u00ab pivot \u00bb am\u00e9ricain vers l’Asie et les tentatives du Japon de r\u00e9tablir son positionnement strat\u00e9gique, un conflit imp\u00e9rialiste pour l’h\u00e9g\u00e9monie est \u00e0 nouveau apparu en Asie de l’Est. C’est pourquoi il n’est pas improbable qu’un nouveau conflit voit le jour en Asie de l’Est dans les ann\u00e9es \u00e0 venir. Comme le sugg\u00e8re le professeur Paek, la mission commune de tous les pays de la r\u00e9gion devrait viser \u00e0 rejeter le centralisme de l’empire et \u00e0 \u00e9tablir une communaut\u00e9 de destin en Asie de l’Est fond\u00e9e sur l’\u00e9galit\u00e9. Un empire moderne fond\u00e9 sur la supr\u00e9matie de l’\u00c9tat-nation, dans lequel la souverainet\u00e9 domine tout, repose sur une logique h\u00e9g\u00e9monique, consid\u00e9rant que les pays voisins sont des sujets. Apprendre la coexistence pacifique et la reconnaissance de la subjectivit\u00e9 de l’autre est le but du nouveau tianxia. En effet, cet objectif est le nouvel internationalisme sur lequel devra \u00eatre construite la communaut\u00e9 de destin commun en Asie de l’Est.<\/p>\n\n\n\n Un nouvel ordre de paix en Asie de l’Est n\u00e9cessite l’\u00e9tablissement d’un nouvel ensemble de valeurs universelles est-asiatiques. Avec la fin de la guerre froide, l’Asie de l’Est a perdu tout sens d’identit\u00e9, m\u00eame de type oppositionnel. Seules les alliances ou les antagonismes bas\u00e9s sur des int\u00e9r\u00eats nationaux ont subsist\u00e9. Les alliances ne reposaient pas sur la conscience de valeurs commun\u00e9ment partag\u00e9es mais sur des logiques opportunistes. Les antagonismes entre \u00c9tats de l’Asie de l’Est ont r\u00e9sult\u00e9 de ces conflits d’int\u00e9r\u00eats : la lutte pour le pouvoir pour la ma\u00eetrise des ressources, du commerce et du contr\u00f4le des \u00eeles en t\u00e9moignent. Parce que le monde est-asiatique n’a plus de valeurs universelles, les alliances et les conflits sont tous d\u00e9finis par le d\u00e9sordre, la variabilit\u00e9 et l’instabilit\u00e9. Les ennemis d’aujourd’hui sont les alli\u00e9s d’hier, et les alli\u00e9s d’aujourd’hui pourraient bien \u00eatre les ennemis de demain. Du point de vue des int\u00e9r\u00eats, il n’y a pas d’ennemis \u00e9ternels, ni d’amis \u00e9ternels. Ce drame des \u00ab Trois Royaumes \u00bb, ces jeux sans fin, ne font qu’accro\u00eetre le risque de guerre, faisant de l’Asie orientale l’une des r\u00e9gions les plus instables du monde.<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9f\u00e9rence concerne le c\u00e9l\u00e8bre roman, La Romance des Trois Royaumes<\/em> \u4e09\u56fd\u6f14\u4e49, attribu\u00e9 \u00e0 Luo Guanzhong \u7f57\u8d2f\u4e2d, qui retrace l’histoire des conflits et des machinations au lendemain de la chute de la dynastie Han.<\/p>\n\n\n\n Le monde est-asiatique actuel n’est pas sans rappeler l’Europe de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle. L’apog\u00e9e des int\u00e9r\u00eats nationaux, o\u00f9 de nombreux pays se sont lanc\u00e9s dans des strat\u00e9gies de confrontation, a entra\u00een\u00e9 le d\u00e9clenchement de deux guerres mondiales. L’Europe d’apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par la r\u00e9conciliation de la France et de l’Allemagne, suivie par la longue p\u00e9riode de la guerre froide, pour finalement parvenir \u00e0 l’int\u00e9gration europ\u00e9enne au tournant du XXIe si\u00e8cle. L’\u00e9tablissement d’une communaut\u00e9 en Europe \u00e9tait fond\u00e9 sur deux valeurs universelles : la civilisation chr\u00e9tienne historiquement partag\u00e9e et les valeurs des Lumi\u00e8res de la p\u00e9riode moderne. Sans la civilisation chr\u00e9tienne et les valeurs universalistes des Lumi\u00e8res, il serait tr\u00e8s difficile d’imaginer une Union europ\u00e9enne viable. Toute communaut\u00e9 \u00e9tablie uniquement sur la base d’int\u00e9r\u00eats est toujours temporaire et instable. Seul le partage de valeurs communes permet l’\u00e9tablissement d’un consensus et d’une communaut\u00e9 durable. M\u00eame s’il y a des conflits d’int\u00e9r\u00eats, la n\u00e9gociation peut conduire \u00e0 des compromis et \u00e0 des \u00e9changes.<\/p>\n\n\n\n Pour cr\u00e9er une v\u00e9ritable communaut\u00e9 de destin commun en Asie de l’Est, on ne peut pas utiliser des int\u00e9r\u00eats court-termistes, ni consid\u00e9rer l’Occident comme l’autre \u00e0 travers lequel le soi est reconnu. Cette communaut\u00e9 doit reposer une dimension historique et \u00eatre institutionnalis\u00e9e. D’un point de vue historique, la notion d’un ordre commun est-asiatique n’est pas une notion creuse. Le syst\u00e8me historique tributaire, les mouvements de peuples, la sph\u00e8re culturelle d\u00e9finie par la diffusion des caract\u00e8res chinois, le bouddhisme et le confucianisme qui se sont r\u00e9pandus \u00e0 travers l’Asie de l’Est\u2026 tous ces \u00e9l\u00e9ments conf\u00e8rent \u00e0 la communaut\u00e9 est-asiatique une l\u00e9gitimit\u00e9 historique.<\/p>\n\n\n\n Le philosophe et critique litt\u00e9raire japonais Karatani K\u00f4jin \u67c4\u8c37\u884c\u4eba (n\u00e9 en 1941) a soulign\u00e9 que \u00ab m\u00eame si les nations qui ont \u00e9merg\u00e9 d’un empire commun peuvent avoir de forts antagonismes, elles poss\u00e8dent toujours des points de convergence religieux et culturels. D’une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, tous les pays modernes sont n\u00e9s de la dislocation d’empires mondiaux. Ainsi, lorsqu’ils sont menac\u00e9s par d’autres empires mondiaux, les \u00c9tats s’efforcent de pr\u00e9server l’unit\u00e9 qui les liait autrefois dans l’ancien empire. C’est ce qu’on appelle le \u00ab retour imp\u00e9rial \u00bb <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, il ne s’agit pas d’un simple retour au pass\u00e9. \u00c0 l’\u00e8re de l’\u00c9tat-nation, de nouveaux \u00e9l\u00e9ments sont n\u00e9cessaires pour tenter d’\u00e9tablir une communaut\u00e9 d\u00e9centralis\u00e9e, voire anti-imp\u00e9riale, de nations pacifiques. L’universalisme est-asiatique doit \u00eatre reconstruit sur la base de l’h\u00e9ritage historique de la r\u00e9gion. Le nouveau tianxia est justement un nouveau programme universaliste qui englobe et transcende l’histoire. D\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 partir de la tradition imp\u00e9riale, il poss\u00e8de des caract\u00e9ristiques culturelles universelles. En m\u00eame temps, il s’efforce de rejeter le centralisme et la hi\u00e9rarchie de l’empire, en pr\u00e9servant la diversit\u00e9 religieuse, institutionnelle et culturelle interne. On pourrait dire qu’il s’agit de la renaissance d’un empire d\u00e9-imp\u00e9rialis\u00e9, d’une communaut\u00e9 interne pacifique, multi-ethnique et transnationale.<\/p>\n\n\n\n La communaut\u00e9 de destin partag\u00e9 de l’Asie de l’Est doit avoir une \u00e2me, une valeur universelle qui attend d’\u00eatre invent\u00e9e. Elle doit \u00e9galement disposer d’un corps institutionnel. La communaut\u00e9 ne peut pas s’appuyer simplement sur des alliances entre nations pour former une union pacifique qui transcende l’\u00c9tat-nation. Ce qui est encore plus n\u00e9cessaire, c’est que les intellectuels et les citoyens d’Asie de l’Est s’engagent dans un dialogue pour permettre l\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u00ab Asie orientale populaire \u00bb, qui sera plus \u00e0 m\u00eame que les \u00c9tats de d\u00e9passer les barri\u00e8res entre les diff\u00e9rents \u00c9tats-nations. Cette \u00ab Asie orientale populaire \u00bb surmontera la centralisation et les hi\u00e9rarchies, car elle poss\u00e9dera elle-m\u00eame un sens commun de l’\u00e9galit\u00e9, devenant ainsi la base sociale d’o\u00f9 \u00e9mergeront les nouvelles valeurs universelles de l’Asie orientale.<\/p>\n\n\n\n Rejetant toute forme de hi\u00e9rarchie et pla\u00e7ant l’\u00e9galit\u00e9 au centre de ses pr\u00e9occupations, le tianxia tente d’\u00e9tablir un nouvel universalisme \u00ab commun\u00e9ment partag\u00e9 \u00bb. Le tianxia historique a recouru aux m\u00e9thodes imp\u00e9riales de gouvernance pour former son corps institutionnel. L’empire traditionnel est diff\u00e9rent de l’\u00c9tat-nation moderne, qui cherche \u00e0 homog\u00e9n\u00e9iser et \u00e0 incorporer les populations au sein d’un syst\u00e8me unique. Dans l’empire traditionnel, l’ordre interne honorait la diversit\u00e9 en mati\u00e8re de religion et de gouvernance institutionnelle, et l’ordre externe constituait un r\u00e9seau politique, commercial et \u00e9thique int\u00e9gr\u00e9, qui pla\u00e7ait les avantages mutuels du syst\u00e8me de r\u00e9tribution en son centre, en prenant part au commerce international.<\/p>\n\n\n\n La sagesse traditionnelle tianxia de l’empire peut nous apporter un \u00e9clairage sur l’\u00c9tat chinois contemporain : \u00e0 la logique unifi\u00e9e de l’\u00c9tat-nation, il faut associer la diversit\u00e9 des syst\u00e8mes de l’empire, pour assurer l’\u00e9quilibre. En somme, dans les r\u00e9gions centrales de la Chine, la politique \u00ab un syst\u00e8me, des mod\u00e8les diff\u00e9rents \u00bb devrait \u00eatre mise en \u0153uvre ; dans les r\u00e9gions frontali\u00e8res, \u00ab une nation, des cultures diff\u00e9rentes \u00bb devrait \u00eatre appliqu\u00e9e ; \u00e0 Hong Kong, Macao et Ta\u00efwan, \u00ab une civilisation, des syst\u00e8mes diff\u00e9rents \u00bb devrait \u00eatre exp\u00e9riment\u00e9e ; dans la soci\u00e9t\u00e9 de l’Asie de l’Est, \u00ab une r\u00e9gion, des int\u00e9r\u00eats diff\u00e9rents \u00bb devrait \u00eatre reconnue ; dans la soci\u00e9t\u00e9 internationale, \u00ab un monde, des civilisations diff\u00e9rentes \u00bb devrait \u00eatre d\u00e9velopp\u00e9. De cette fa\u00e7on, l’ordre interne et externe de la nouvelle tianxia pourra \u00eatre \u00e9tabli, cr\u00e9ant les conditions d’une coexistence mutuelle, voire d’un b\u00e9n\u00e9fice mutuel, non seulement pour toutes les ethnies de la Chine, mais aussi pour toutes les nations de l’Asie de l’Est, cr\u00e9ant ainsi un nouvel universalisme pour un l\u2019ordre mondial futur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Doctrines de la Chine de Xi<\/a> |\u00a0\u00c9pisode 1<\/p>\n Contre les intellectuels nationalistes, l’un des principaux penseurs chinois estime que la Chine devrait abandonner le mod\u00e8le de l’\u00c9tat-nation. Contrairement aux illusions d’un R\u00eave chinois patriotique, c’est en assimilant davantage l’ext\u00e9rieur et les p\u00e9riph\u00e9ries que la Chine retrouverait sa vocation historique.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":155704,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"templates\/post-speeches.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[3097],"tags":[],"geo":[531],"class_list":["post-155642","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-doctrines-de-xi","staff-david-ownby","geo-chine"],"acf":[],"yoast_head":"\nLes valeurs universelles du Tianxia<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
L’ordre interne du Tianxia : l’unit\u00e9 dans la diversit\u00e9 comme principe de gouvernance national<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Sur la possibilit\u00e9 d’une communaut\u00e9 de destin partag\u00e9e en Asie de l’Est<\/strong><\/h2>\n\n\n\n