{"id":151740,"date":"2022-08-03T07:15:00","date_gmt":"2022-08-03T05:15:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=151740"},"modified":"2022-08-01T23:32:10","modified_gmt":"2022-08-01T21:32:10","slug":"ma-bucovine-cest-un-pays-entre-les-langues-une-conversation-avec-galyna-dranenko","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/08\/03\/ma-bucovine-cest-un-pays-entre-les-langues-une-conversation-avec-galyna-dranenko\/","title":{"rendered":"\u00ab&#160;Ma Bucovine, c&rsquo;est un pays entre les langues&#160;\u00bb, une conversation avec Galyna Dranenko"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Peu de r\u00e9gions pr\u00e9sentent une histoire aussi m\u00e9lang\u00e9e et partag\u00e9e entre diff\u00e9rentes entit\u00e9s nationales et politiques que la Bucovine. Pouvez-vous revenir en quelques mots sur l\u2019histoire longue de l\u2019identit\u00e9 de cette r\u00e9gion&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>La Bucovine, ou le <em>Pays des h\u00eatres<\/em>, tel est le nom que cette r\u00e9gion porte depuis le XV<sup>e <\/sup>si\u00e8cle. Ant\u00e9rieurement, elle a \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9e comme \u00ab&#160;la terre de Chypyntsi&#160;\u00bb (en allemand, <em>Schipenitz<\/em>), nom qui provient d\u2019une localit\u00e9 ukrainienne qui se trouve aujourd\u2019hui dans le district de Kitsman. \u0421\u2019est d\u2019ailleurs l\u00e0 qu\u2019est n\u00e9 le p\u00e8re de Paul Celan. Il faut dire que, depuis des si\u00e8cles, cette terre a \u00e9t\u00e9 disput\u00e9e par les royaumes moldave, hongrois et polonais, avant que, en 1775, les Habsbourg ne l\u2019annexent \u00e0 leur empire. En 1884, avec la cr\u00e9ation du duch\u00e9 <em>Herzogtum Bukowina<\/em>, le nom \u00ab&#160;Bucovine&#160;\u00bb devient une appellation officielle d\u2019une unit\u00e9 administrative. Et ce jusqu\u2019\u00e0 1918. \u00c0 partir de l\u00e0,\u00a0 cette r\u00e9gion, comme toute l\u2019Europe, conna\u00eet une histoire particuli\u00e8rement tourment\u00e9e. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 autrichienne, la Bucovine devient \u00e0 tour de r\u00f4le roumaine, sovi\u00e9tique, de nouveau roumaine, derechef sovi\u00e9tique et actuellement ukrainienne. Ainsi sa capitale, suivant les r\u00e9gimes politiques, a connu de permanents changements dans son appellation topographique&#160;: <em>Czernowitz<\/em> (ou <em>Czernovitz<\/em>)<em> \/ Cern\u0103u\u0163i \/ Tchernovitsy \/ Tchernovtsy \/ Tchernivtsi<\/em>. Mais, dans cette lign\u00e9e souvent \u00e9voqu\u00e9e, on oublie, parfois, une petite parenth\u00e8se. En effet, en 1918, une premi\u00e8re tentative d\u2019\u00e9mancipation nationale de la Bucovine a eu lieu. <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>On le voit, au regard non seulement de son histoire, mais aussi de sa position g\u00e9ographique, la Bucovine est un territoire o\u00f9 se sont c\u00f4toy\u00e9es de multiples populations, dont les cultures et les langues sont tr\u00e8s diverses.<\/p><cite>Galyna Dranenko<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>On le voit, au regard non seulement de son histoire, mais aussi de sa position g\u00e9ographique, la Bucovine est un territoire o\u00f9 se sont c\u00f4toy\u00e9es de multiples populations, dont les cultures et les langues sont tr\u00e8s diverses. L\u2019histoire de la communaut\u00e9 juive bucovinienne est, \u00e0 cet \u00e9gard, particuli\u00e8rement significative, je vais y revenir. On ne s\u2019\u00e9tonnera, donc, pas que Czernowitz ait connu un grand nombre de d\u00e9nominations p\u00e9riphrastiques qui connotent cette dimension multiculturelle&#160;: \u00ab&#160;la Petite Vienne&#160;\u00bb, \u00ab&#160;le Petit Paris&#160;\u00bb, \u00ab&#160;la J\u00e9rusalem de Bucovine&#160;\u00bb, \u00ab&#160;le Petit J\u00e9rusalem sur le Pruth&#160;\u00bb. Il en est de m\u00eame pour des localit\u00e9s bucoviniennes moins importantes du point de vue administratif. Ainsi, par exemple, Sadagora, une bourgade situ\u00e9e \u00e0 une dizaine de kilom\u00e8tres de Czernowitz, v\u00e9ritable centre hassidique o\u00f9, avant 1914, 80&#160;% de la population \u00e9tait compos\u00e9e de Juifs, est nomm\u00e9e \u00ab&#160;le Petit Vatican du hassidisme&#160;\u00bb. La communaut\u00e9 juive de la Bucovine \u00e9tait, elle-m\u00eame, prot\u00e9iforme. Elle \u00e9tait compos\u00e9e non seulement de Juifs hassidim, mais aussi de Juifs orthodoxes et d\u2019adeptes de la <em>Haskalah. <\/em>Ces derniers \u00e9taient des Juifs \u00e9mancip\u00e9s de la r\u00e9gion qui pr\u00f4naient des r\u00e9formes dans le juda\u00efsme, en r\u00e9clamant, par exemple, la modernisation des formes et des pratiques religieuses. Le lieu de rassemblement et de culte de ces r\u00e9formistes a \u00e9t\u00e9 construit \u00e0 Czernowitz en 1877&#160;; il s\u2019agit de la Grande Synagogue chorale, le Temple, o\u00f9 a chant\u00e9, par exemple, Josef Schmidt, un t\u00e9nor \u00e0 la renomm\u00e9e mondiale, appel\u00e9 le \u00ab&#160;Caruso de Bucovine&#160;\u00bb. Aujourd\u2019hui, la p\u00e9riode sovi\u00e9tique expliquant cela, le Temple abrite un cin\u00e9ma, mais\u2026 c\u2019est une autre histoire. J\u2019ajouterai seulement que, avant 1918, en plus du Temple, la capitale bucovinienne comptait pas moins de 70 synagogues et le palais du repr\u00e9sentant d\u2019une dynastie puissante des <em>tsadik<\/em> de Bucovine, un grand rabbin de Sadagora, Israel Friedman de Ruzhyn. Encore aujourd\u2019hui, \u00e0 Tchernivtsi, les \u00e9difices de diff\u00e9rentes communaut\u00e9s religieuses se c\u00f4toient en paix. Au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, on y d\u00e9nombrait cinq Maisons Nationales, \u00e0 savoir allemande, ukrainienne, polonaise, roumaine et juive. Cette tradition n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 perdue, puisque, apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Ukraine, ces centres culturels ont \u00e9t\u00e9 rouverts et revivifi\u00e9s, et m\u00eame \u00e9tendus \u00e0 d\u2019autres communaut\u00e9s, en l\u2019occurrence \u00e0 la communaut\u00e9 arm\u00e9nienne.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>La fin de l\u2019Empire austro-hongrois, puis la chute de l\u2019URSS ont rebattu deux fois les fronti\u00e8res de la Bucovine au XXe si\u00e8cle. Comment se n\u00e9gocie aujourd\u2019hui le sentiment d\u2019appartenance \u00e0 la Roumanie, \u00e0 la Moldavie ou \u00e0 l\u2019Ukraine des habitants de cette r\u00e9gion, particuli\u00e8rement dans le contexte de la guerre qui a d\u00e9but\u00e9 le 24 f\u00e9vrier&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>La cohabitation multiethnique que j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9e a habitu\u00e9 les Bucoviniens \u00e0 c\u00f4toyer l\u2019autre, \u00e0 l\u2019accepter et \u00e0 construire sa vie avec lui. Il n\u2019est donc pas \u00e9tonnant que, d\u00e8s les premiers jours de la guerre, les Bucoviniens aient fait preuve d\u2019une solidarit\u00e9 remarquable vis-\u00e0-vis de leurs compatriotes venant d\u2019autres r\u00e9gions de l\u2019Ukraine. Plus de 100 000 personnes d\u00e9plac\u00e9es \u2013 chiffre officiel, donc \u00e0 multiplier par deux au minimum pour avoir une id\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 effective \u2013, ont trouv\u00e9 refuge dans la plus petite r\u00e9gion de l\u2019Ukraine. Pour vous donner un exemple de cette solidarit\u00e9 bucovinienne, j\u2019aimerais vous faire part du t\u00e9moignage d\u2019une de mes \u00e9tudiantes, Yulianna, qui enseigne le fran\u00e7ais dans un village roumainophone de la r\u00e9gion o\u00f9 elle habite. Il faut savoir, en effet, qu\u2019aux alentours de Tchernivtsi, du c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re roumaine, il existe plusieurs villages ukrainiens o\u00f9 l\u2019on pratique commun\u00e9ment la langue roumaine. Dans ces villages, les enfants font toute leur scolarit\u00e9 jusqu\u2019au baccalaur\u00e9at dans leur langue vernaculaire. Ce qui ne les emp\u00eache pas de poursuivre, sans probl\u00e8mes particuliers, leurs \u00e9tudes sup\u00e9rieures en ukrainien. Une telle situation apporte un d\u00e9menti \u00e0 l\u2019id\u00e9e, couramment r\u00e9pandue, qu\u2019il est impos\u00e9, partout, en Ukraine, que l\u2019enseignement se fasse exclusivement en ukrainien. D\u2019ailleurs, au temps de l\u2019URSS, ces roumainophones \u00e9taient catalogu\u00e9s comme Moldaves, car la Moldavie \u00e9tait une r\u00e9publique sovi\u00e9tique, ce qui n\u2019\u00e9tait pas le cas de la Roumanie. C\u2019est, donc, seulement apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Ukraine, que ces populations ont pu recouvrer leur v\u00e9ritable identit\u00e9 culturelle.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019en reviens \u00e0 Yulianna. Aujourd\u2019hui, son \u00e9cole accueille, dans ses locaux, des r\u00e9fugi\u00e9s venant des r\u00e9gions de Soumy, de Ky\u00efv et de Kharkiv. Les enseignants et les parents d\u2019\u00e9l\u00e8ves, sans attendre une quelconque aide ext\u00e9rieure, ont&nbsp; pris l\u2019initiative d\u2019am\u00e9nager des chambres dans les classes. Ils subviennent, depuis plusieurs mois, \u00e0 tous les besoins de ces familles, compos\u00e9es essentiellement de femmes et d\u2019enfants. Besoins mat\u00e9riels, cela va de soi, mais aussi soutien psychologique et affectif pour les m\u00e8res qu\u2019on prend soin d\u2019int\u00e9grer \u00e0 la vie de la communaut\u00e9, organisation de loisirs pour les enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>Yulianna m\u2019a racont\u00e9 \u00e0 quel point ces Ukrainiens de l\u2019est, russophones, avaient \u00e9t\u00e9 surpris en d\u00e9couvrant que tout le monde, \u00e0 l\u2019\u00e9cole comme au village, parlait le roumain. D\u2019une part, ils \u00e9taient un peu d\u00e9sorient\u00e9s de ne pas retrouver la partition linguistique (russe\/ukrainien) \u00e0 laquelle ils s\u2019attendaient, tout en craignant que l\u2019emploi de la langue russe se r\u00e9v\u00e8le probl\u00e9matique dans le contexte de l\u2019invasion russe. En effet, la plupart se repr\u00e9sentaient les habitants de l\u2019Ukraine de l\u2019ouest comme essentiellement ukrainophones et nationalistes. D\u2019autre part, l\u2019hospitalit\u00e9, spontan\u00e9e et sans r\u00e9serve, de ces Ukrainiens, dont ils ne comprenaient pas un tra\u00eetre mot, \u00e0 leur arriv\u00e9e, n\u2019a pas manqu\u00e9 non seulement de les \u00e9tonner, mais aussi de les \u00e9mouvoir. La guerre, assez paradoxalement, par n\u00e9gation et d\u00e9passement de la violence qui lui est inh\u00e9rente, a suscit\u00e9, des gestes que nous n\u2019h\u00e9sitons pas \u00e0 qualifier de&nbsp; paix, c&rsquo;est-\u00e0-dire d\u2019apaisement, de r\u00e9confort, de d\u00e9couverte et d\u2019acceptation de l\u2019autre dans toute sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 et son humanit\u00e9. Ainsi, d\u2019une fa\u00e7on certes modeste et limit\u00e9e, des gens, d\u2019horizons divers, ont appris \u00e0 vivre ensemble, avec et au-del\u00e0 de leurs diff\u00e9rences, pour construire un commun o\u00f9 chacun puisse vivre pleinement avec et pour les autres.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La cohabitation multiethnique a habitu\u00e9 les Bucoviniens \u00e0 c\u00f4toyer l\u2019autre, \u00e0 l\u2019accepter et \u00e0 construire sa vie avec lui.<\/p><cite>Galyna Dranenko<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Les habitants de Bucovine ont conscience d\u2019appartenir \u00e0 une communaut\u00e9 dont les valeurs sont, \u00e0 la fois, singuli\u00e8res et universelles. Et parmi ces valeurs, ils ch\u00e9rissent en particulier la libert\u00e9. Y compris la libert\u00e9 de se servir, dans leur vie quotidienne, de langue que leur culture et leurs traditions leur ont transmise, tout en se sentant pleinement des citoyens de leur pays, l\u2019Ukraine.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le grand \u00e9crivain polonais Czes\u0142aw Mi\u0142osz a publi\u00e9 un r\u00e9cit intitul\u00e9 <em>L\u2019Europe famili\u00e8re<\/em>. Quelle est votre \u00ab&#160;Bucovine famili\u00e8re&#160;\u00bb, et l\u2019histoire familiale qui vous y rattache&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Je suis originaire de Tchernivtsi et j\u2019y ai toujours v\u00e9cu. Selon les recherches que j\u2019ai men\u00e9es dans les archives municipales, j\u2019ai pu m\u2019assurer que ma famille paternelle a v\u00e9cu dans cette ville lors de deux derniers si\u00e8cles. Mais ce n\u2019est pas seulement cela, bien \u00e9videmment, qui me rattache \u00e0 cette r\u00e9gion. La famille de ma m\u00e8re vient de l\u2019est de l\u2019Ukraine. D\u00e8s, mon enfance, j\u2019ai v\u00e9cu entre l\u2019est et l\u2019ouest, entre les deux langues ukrainiennes de mes grands-parents, entre deux cultures, entre deux recettes de borchtch, pour terminer cette \u00e9num\u00e9ration par un trait d\u2019humour. Je signale tous ces \u00ab&#160;entre&#160;\u00bb, pour affirmer, \u00e0 nouveau, que la coexistence et la tol\u00e9rance sont des valeurs essentielles qui constituent l\u2019identit\u00e9 des Bucoviniens.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour donner un exemple qui illustre une telle affirmation, j\u2019aimerais rappeler l\u2019\u00e9v\u00e9nement historique qu\u2019a constitu\u00e9 la tenue, \u00e0 Czernowitz, en 1908, d\u2019un colloque international portant sur le sort de la langue yiddish. Les sionistes pr\u00f4naient la reconnaissance de l\u2019h\u00e9breu comme langue nationale des Juifs, alors que les repr\u00e9sentants du Bund d\u00e9fendaient la pr\u00e9\u00e9minence du yiddish. La communaut\u00e9 des Juifs assimil\u00e9s, donc germanophones, \u00e9tait plus que r\u00e9ticente face \u00e0 la tournure que prenait un tel d\u00e9bat. Finalement, le colloque a adopt\u00e9 une r\u00e9solution de compromis \u2013 tr\u00e8s bucovinienne, si je puis dire&#160;: on a proclam\u00e9 que les deux langues, loin de s\u2019exclure, \u00e9taient, \u00e0 \u00e9gale dignit\u00e9, des langues nationales. Je rappellerai, par ailleurs, que c\u2019est \u00e0 Tchernivtsi qu\u2019a v\u00e9cu et cr\u00e9\u00e9, pendant presqu\u2019un si\u00e8cle, un des derniers \u00e9crivains en langue yiddish, Josef Burg, disparu en 2009, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 97 ans. Ce qui ne l\u2019emp\u00eachait pas, aussi, d\u2019\u00e9crire certains de ses textes en allemand. Je ne peux m\u2019emp\u00eacher de raconter une petite anecdote tr\u00e8s significative de cette plasticit\u00e9 culturelle, linguistique et identitaire&#160;: quand on lui posait la question sur ce qu\u2019il consid\u00e9rait \u00eatre sa nationalit\u00e9, il r\u00e9pondait, non sans humour&#160;: \u00ab&#160;Je ne suis ni un Autrichien, ni un Roumain, ni un Russe, je suis un Bucovinien de la t\u00eate aux pieds&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut pr\u00e9ciser que la communaut\u00e9 juive de Czernowitz \u00e9tait g\u00e9ographiquement r\u00e9partie entre ceux qui habitaient la \u00ab&#160;ville haute&#160;\u00bb et ceux qui habitaient la \u00ab&#160;ville basse&#160;\u00bb. Les Juifs assimil\u00e9s germanophones, formant une \u00e9lite sociale, demeuraient dans la \u00ab&#160;ville haute&#160;\u00bb, et les Juifs issus des classes pauvres ou religieuses, qui parlaient yiddish ou h\u00e9breu, occupaient la \u00ab&#160;ville basse&#160;\u00bb.\u00a0 Entre ces deux parties, au croisement de la rue Principale et de la rue Cholem Aleikhem (ancienne <em>Juden Gasse<\/em>), se trouve la maison-bateau, la \u00ab&#160;Shiff&#160;\u00bb, symbole de ce voyage perp\u00e9tuel dans laquelle se trouve engag\u00e9e la capitale bucovinienne. Situ\u00e9e entre les deux \u00ab&#160;villes&#160;\u00bb, au c\u0153ur du quartier juif, non loin de la rue Henri Barbusse, anciennement rue des Synagogues, elle c\u00f4toie l\u2019\u00e9glise orthodoxe ukrainienne Paraskeva et l\u2019\u00e9glise catholique polonaise. C\u2019est cette maison qui repr\u00e9sente ma \u00ab&#160;Bucovine famili\u00e8re&#160;\u00bb. Ma Bucovine famili\u00e8re s\u2019incarne donc dans un tout petit mot, la pr\u00e9position\u00a0 \u00ab&#160;entre&#160;\u00bb. Ma Bucovine, en effet, <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/07\/02\/a-propos-dune-bataille-perdue\/\">c\u2019est un pays entre les langues<\/a> ukrainienne, russe, polonaise et fran\u00e7aise, entre Tchernivtsi et Sadagora, entre les \u00e9poques sovi\u00e9tique et ukrainienne, entre l\u2019Asie et l\u2019Europe, et aujourd\u2019hui entre la paix et la guerre\u2026<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Ma Bucovine famili\u00e8re s\u2019incarne donc dans un tout petit mot, la pr\u00e9position\u00a0 \u00ab&#160;entre&#160;\u00bb. Ma Bucovine, en effet, c\u2019est un pays entre les langues ukrainienne, russe, polonaise et fran\u00e7aise, entre Tchernivtsi et Sadagora, entre les \u00e9poques sovi\u00e9tique et ukrainienne, entre l\u2019Asie et l\u2019Europe, et aujourd\u2019hui entre la paix et la guerre\u2026<\/p><cite>Galyna Dranenko<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Quel portrait de l\u2019Europe obtient-on quand on la regarde depuis la Bucovine&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>La politique \u00e9conomique des Habsbourg a favoris\u00e9 l\u2019arriv\u00e9e de diff\u00e9rentes ethnies dans les terres de sa colonie la plus orientale, afin d\u2019en faire la vitrine de l\u2019empire face au \u00ab&#160;d\u00e9sert des Tatares&#160;\u00bb. Il s\u2019agissait d\u2019en faire le parangon d\u2019une soi-disant \u00ab&#160;colonie id\u00e9ale&#160;\u00bb o\u00f9 il fait bon vivre. La Bucovine devait marquer la fronti\u00e8re culturelle de l\u2019Europe face \u00e0 l\u2019Asie. Elle est toujours \u00e0 la fronti\u00e8re, mais du c\u00f4t\u00e9 europ\u00e9en, par ses valeurs, par ses aspirations \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 libre, juste et unie.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Pouvez-vous nous parler de la ville Czernowitz&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas s\u00fbr que le nom de \u00ab&#160;Czernowitz&#160;\u00bb et tout l\u2019univers \u2013 sa <em>Lebensform \u2013<\/em> qu\u2019impliquait cette ville dise encore quelque chose pour de nombreux habitants actuels de Tchernivtsi, tant la m\u00e9moire et l\u2019histoire, pendant la p\u00e9riode sovi\u00e9tique, ont \u00e9t\u00e9 manipul\u00e9es et emp\u00each\u00e9es. Si elle rena\u00eet aujourd\u2019hui, c\u2019est gr\u00e2ce, en partie, \u00e0 la litt\u00e9rature qui a r\u00e9ussi \u00e0 la faire sortir de l\u2019oubli. En fait, on pourrait dire que la ville ressemble \u00e0 un manuscrit ancien \u00e9gar\u00e9 et retrouv\u00e9, dont on tourne les pages avec pr\u00e9caution pour ne pas l\u2019abimer, en respirant la poussi\u00e8re du pass\u00e9 qui, comme on le sait, a aussi \u00e9t\u00e9 tragique et traumatique. L\u2019histoire de ce lieu se retrouve donc dans les traces qu\u2019il en reste. Il suffit de les voir et de les d\u00e9chiffrer pour retrouver, en partie, la ville d\u2019antan qui constitue le socle de la Tchernivtsi actuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9moire du pass\u00e9 est ancr\u00e9e dans le corps m\u00eame de la ville. J\u2019aimerais donner un exemple de ce ph\u00e9nom\u00e8ne en \u00e9voquant l\u2019histoire de la \u00ab&#160;fausse&#160;\u00bb maison natale de Paul Celan. Pendant plusieurs ann\u00e9es, une plaque comm\u00e9morative \u00e9tait accroch\u00e9e non sur la \u00ab&#160;vraie&#160;\u00bb maison, mais sur la maison voisine. C\u2019est une parente proche du po\u00e8te qui a remis les choses en ordre, en indiquant pr\u00e9cis\u00e9ment la maison o\u00f9 vivait le po\u00e8te, celle qui poss\u00e9dait les fen\u00eatres par lesquelles elle et son cousin s\u2019\u00e9chappaient pour aller jouer dehors. Depuis, les lectures publiques de po\u00e8mes celaniens se font dans la \u00ab&#160;bonne&#160;\u00bb cour de l\u2019immeuble, en face de ces fameuses fen\u00eatres-t\u00e9moins, \u00e0 l\u2019occasion du festival annuel de la po\u00e9sie multilingue, \u00ab&#160;M\u00e9ridien Czernowitz&#160;\u00bb. Il s\u2019agit d\u2019une rencontre po\u00e9tique qui accueille des \u00e9crivains et des artistes de toute l\u2019Europe. Une collection \u00e9ponyme, sise dans la maison d\u2019\u00e9dition tchernivtsienne, \u00ab&#160;Livres XXI&#160;\u00bb, s\u2019est donn\u00e9 pour mission de publier les traductions ukrainiennes des auteurs de Czernowitz. Par exemple, elle a \u00e9dit\u00e9 la totalit\u00e9 des recueils po\u00e9tiques de Paul Celan et de nombreux autres auteurs de Czernowitz, tous traduits en ukrainien par mon coll\u00e8gue germaniste, sp\u00e9cialiste de Celan, Peter Rychlo.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La m\u00e9moire du pass\u00e9 est ancr\u00e9e dans le corps m\u00eame de la ville.<\/p><cite>Galyna Dranenko<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Ce travail historique et m\u00e9moriel est aussi l\u2019objet de nombreux projets de recherche effectu\u00e9s dans mon universit\u00e9 (cr\u00e9\u00e9e en 1875) en lien avec de nombreux chercheurs europ\u00e9ens. Dans cette optique, la cr\u00e9ation, relativement unique dans son genre, d\u2019un Mus\u00e9e municipal de l\u2019Histoire et de la Culture juives \u00e0 Tchernivtsi rel\u00e8ve du m\u00eame souci de sauvegarder la m\u00e9moire du pass\u00e9 de la ville. Il faudrait mentionner aussi tout le travail qui est fait pour redonner vie et visibilit\u00e9 aux traditions ethniques et religieuses, \u00e0 la culture, aux langues, aux croyances, \u00e0 l\u2019humour, bref \u00e0 tout ce qui constitue les <em>formes de vie<\/em> et l\u2019identit\u00e9 d\u2019un peuple,&nbsp; qui n\u2019est pas repli sur soi, mais conditions d\u2019un dialogue fructueux avec l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avancerais m\u00eame l\u2019hypoth\u00e8se que la singularit\u00e9 de Czernowitz est en quelque sorte exhib\u00e9e dans le style po\u00e9tique de Paul Celan. En effet, le po\u00e8te construit un univers \u00e0 nul autre pareil, compos\u00e9 de d\u00e9bris, de blocs, et de mat\u00e9riaux divers emprunt\u00e9s \u00e0 la culture europ\u00e9enne et mondiale. Le tour de force qu\u2019il r\u00e9ussit est de surmonter cette disparit\u00e9 et cette h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 pour faire une \u0153uvre originale, proprement celanienne. Pour ce faire, il les accorde de la mani\u00e8re la plus organique possible avec le contexte g\u00e9n\u00e9ral de son dire, il en efface les traces de soudure. Mais j\u2019insiste sur le fait qu\u2019il ne s\u2019agit pas, pour lui, de fondre tous ces \u00e9l\u00e9ments dans un discours monologique, mais, bien au contraire, de prof\u00e9rer une parole dialogique, ses po\u00e8mes devenant une chambre d\u2019\u00e9chos o\u00f9 se rencontrent et dialoguent une exp\u00e9rience et un langage profond\u00e9ment personnels, des univers langagiers et mondains, des s\u00e9miosph\u00e8res h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. Y compris ceux de ses lecteurs virtuels \u00e0 qui s\u2019adresse la voix du po\u00e8te.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Pouvez-vous nous guider dans les lectures qui \u00e9voquent pour vous le mieux cette r\u00e9gion&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature de Bucovine est diverse et multiple&#160;; il n\u2019en reste pas moins qu\u2019\u00e0 l\u2019unicit\u00e9 du lieu fait \u00e9cho l\u2019unicit\u00e9 de cette litt\u00e9rature. Elle est particuli\u00e8rement remarquable par des effets de \u00ab&#160;d\u00e9territorialisation&#160;\u00bb majeurs&#160;: dans la plupart des cas, ses auteurs n\u2019y r\u00e9sident plus, ils \u00e9crivent dans les langues de \u00ab&#160;l\u2019autre&#160;\u00bb, mais la Bucovine reste le sujet central de leur \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je conseille \u00e0 lire, avant tout, les \u00e9crivain.e.s d\u2019origine juive. La majorit\u00e9 d\u2019entre elles\/eux est issue du milieu des Juifs assimil\u00e9s, comme le plus connu, un po\u00e8te majeur, Paul Celan. Je pourrais citer aussi des auteurs et des autrices comme Alfred Gong, Selma Meerbaum-Eisinger, Klara Blum, Alfred Kittner, Alfred Margul-Sperber, Moses Rosenkranz, David Goldfeld, Ilana Shmeli, Immanuel Weissglas, Manfred Winckler, etc. La plupart ont \u00e9crit principalement en allemand. \u00c0 cet \u00e9gard, le cas de Rose Ausl\u00e4nder est assez exemplaire. La question cruciale qui s\u2019est pos\u00e9e \u00e0 elle, comme \u00e0 tous ces po\u00e8tes germanophones, apr\u00e8s la guerre, \u00e9tait de savoir quelle langue ils devaient choisir pour exprimer leur imaginaire et faire partager ce qu\u2019ils avaient v\u00e9cu&#8230; Apr\u00e8s avoir tent\u00e9 d\u2019\u00e9crire en anglais, Rose Ausl\u00e4nder est revenue avec beaucoup de peine et de chagrin \u00e0 sa langue maternelle, l\u2019allemand. Celan, quant \u00e0 lui, a \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 constater qu\u2019on ne peut exprimer la v\u00e9rit\u00e9 qui vous est propre que dans sa langue maternelle. Tel est le dilemme que met en sc\u00e8ne un po\u00e8me comme <em>Pr\u00e8s des tombes<\/em>, o\u00f9 Celan interroge les apories qui naissent de son emploi de la langue allemande, langue \u00e0 la fois des victimes juives et de leurs bourreaux&#160;: \u00ab&#160;Et toi, m\u00e8re, tol\u00e8res-tu, comme autrefois, \u00e0 la maison, la douce, l\u2019allemande, la douloureuse rime&#160;?&#160;\u00bb. Il faut dire, aussi, que la g\u00e9n\u00e9ration des \u00e9crivains et des po\u00e8tes bucoviniens de l\u2019entre-deux-guerres n\u2019a jamais form\u00e9 un groupe homog\u00e8ne, une \u00ab&#160;\u00e9cole&#160;\u00bb comme on dit. Il s\u2019agit plut\u00f4t d\u2019un \u00ab&#160;choeur invisible&#160;\u00bb, pour reprendre l\u2019expression d\u2019Alfred Margul-Sperber, unique dans l\u2019histoire litt\u00e9raire europ\u00e9enne \u2013 j\u2019ajouterais, pour ma part, que ce ch\u0153ur est aussi un \u00ab&#160;c\u0153ur&#160;\u00bb, un centre et un symbole de vie \u2013 qui continue \u00e0 battre aujourd\u2019hui, comme \u00e0 son \u00e9poque. Pour s\u2019en donner une id\u00e9e, on peut se r\u00e9f\u00e9rer aux traductions fran\u00e7aises de ces po\u00e8tes, par exemple, dans le recueil \u00ab&#160;Po\u00e8mes de Chernovitz&#160;\u00bb (\u00c9ditions Laurence Teper, 2008).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ses romans, Aharon Appelfeld, autre auteur majeur de Czernowitz, dont la lecture est incontournable pour qui s\u2019int\u00e9resse \u00e0 cette ville, montre bien \u00e0 quel point ce passage de la langue-m\u00e8re \u00e0 la langue adoptive a \u00e9t\u00e9 pour lui une exp\u00e9rience douloureuse. Car il lui a sembl\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait litt\u00e9ralement amput\u00e9 de sa langue maternelle, quand il a fait de choix d\u2019\u00e9crire en h\u00e9breu&#160;; et l\u2019on peut supposer que, \u00e0 l\u2019instar des personnes amput\u00e9es d\u2019une jambe ou d\u2019un bras qui ont l\u2019impression que ce membre perdu est toujours l\u00e0, la langue amput\u00e9e devient, elle aussi, un <em>membre fant\u00f4me<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire, aussi paradoxal que cela puisse para\u00eetre, une langue \u00e0 la fois absente et pr\u00e9sente. Mais se couper de sa langue maternelle \u00e9tait pour lui une question de survie&#160;; en effet, issu d\u2019une famille cultiv\u00e9e de Juifs bucoviniens assimil\u00e9s, au sortir d\u2019une petite enfance heureuse, il est confront\u00e9 \u00e0 la trag\u00e9die de la Shoah&#160;: assassinat de sa m\u00e8re en 1940, rel\u00e9gation dans un ghetto, s\u00e9paration d\u2019avec son p\u00e8re, d\u00e9portation dans un camp, \u00e9vasion et errance dans les for\u00eats d\u2019Ukraine (voir <em>Histoire d\u2019une vie<\/em>). Treize romans de cet auteur sont traduits en fran\u00e7ais par Val\u00e9rie Zenatti. J\u2019ajouterai qu\u2019elle a eu l\u2019occasion de se rendre \u00e0 Tchernivtsi, voyage presque initiatique qu\u2019elle \u00e9voque dans son livre <em>Dans le faisceau des<\/em><em> <\/em><em>vivants<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici donc les livres et les \u00e9crivains que j\u2019\u00e9voquerais pour r\u00e9pondre \u00e0 votre question. C\u2019est une s\u00e9lection qui n\u2019a rien d\u2019exhaustif ni de hi\u00e9rarchique, bien \u00e9videmment&#160;;&nbsp; nombreux sont les autres auteurs que j\u2019aurais aim\u00e9 citer et qui m\u00e9riteraient toute notre attention&#160;; mais telle est la dure loi de toute liste, n\u00e9cessairement subjective, contingente, partielle et partiale, et qu\u2019on ne peut clore que pas des points de suspension.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La ville de Czernowitz ressemble \u00e0 un manuscrit ancien \u00e9gar\u00e9 et retrouv\u00e9, dont on tourne les pages avec pr\u00e9caution pour ne pas l\u2019abimer, en respirant la poussi\u00e8re du pass\u00e9 qui, comme on le sait, a aussi \u00e9t\u00e9 tragique et traumatique.<\/p><cite>Galyna Dranenko<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019Europe centrale et orientale et les anciens territoires de l\u2019Empire austro-hongrois portent dans leur imaginaire une certaine id\u00e9e de l\u2019Europe, faite de circulations permanente, d\u2019hybridation, de rencontre entre les mondes juifs, germaniques, balkaniques, les vestiges d\u2019un monde aristocratique disparu\u2026 C\u2019est en quelque sorte le syndrome Gregor von Rezzori&#160;? \u00cates-vous d\u2019accord avec cette image&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Oui, votre description est tr\u00e8s juste. En m\u00eame temps, cette image de l\u2019Europe reste quelque peu partielle et anecdotique. Il est vrai, certes, que, comme cela est le cas pour toute \u00e9laboration imaginaire, de petits et grands r\u00e9cits, racont\u00e9s, repris, modul\u00e9es \u00e0 l\u2019infini, ont fa\u00e7onn\u00e9, en quelque sorte et en partie, l\u2019identit\u00e9 des Bucoviniens, que je qualifierais volontiers d\u2019identit\u00e9 narrative. Est-ce celle d\u2019un temps perdu et, \u00e0 ce propos, pourrait-on \u2013 devrait-on \u2013 parler de \u00ab&#160;syndrome Gregor von Rezzori&#160;\u00bb&#160;? Il est vrai que dans ses <em>Neiges d\u2019antan<\/em>, l\u2019\u00e9crivain d\u2019origine autrichienne, n\u00e9 \u00e0 Czernowitz, se r\u00e9v\u00e8le fort repr\u00e9sentatif d\u2019une classe sociale, celle des colons, \u00e0 leur tour, d\u00e9territorialis\u00e9s. En effet, il y exprime un adieu lyrique et nostalgique \u00e0 sa patrie disparue \u2013 <em>cum grano salis<\/em>, on pourrait dire qu\u2019il souffre de <em>solastalgie<\/em>, cette d\u00e9tresse ressentie devant les changements per\u00e7us comme irr\u00e9versibles que conna\u00eet son environnement g\u00e9ographique et culturel, son sol. Comment pourrait-il en \u00eatre autrement pour lui qui a vu dispara\u00eetre tout un monde, l\u2019Autriche imp\u00e9riale, et qui a d\u00fb quitter sa terre natale \u2013 son <em>Heimatland<\/em> \u2013, cette contr\u00e9e si sp\u00e9cifique o\u00f9 se c\u00f4toie une demi-douzaine de nationalit\u00e9s, de religions, de langues&#160;? Mais, par ailleurs, il ne faudrait pas oublier que Gregor von Rezzori ne se compla\u00eet pas dans la plainte et les regrets. En effet, il passe \u00e0 la moulinette de son ironie ce monde aristocratique, disparu \u00e0 jamais. Pour s\u2019en convaincre, il suffit de relire ses <em>Contes maghr\u00e9bins<\/em>, ce recueil de 27 r\u00e9cits qui d\u00e9crit un pays imaginaire qui est loin d\u2019\u00eatre un paradis sur terre et l\u2019incarnation de tous les id\u00e9aux humanistes. L\u2019autod\u00e9rision y fait bon m\u00e9nage avec l\u2019humour, souvent grin\u00e7ant, les satires mordantes et les r\u00e9f\u00e9rences obvies \u00e0 son propre pays, bien r\u00e9el celui-l\u00e0.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas si ce livre est traduit en fran\u00e7ais, mais c\u2019est un texte dont je conseille vivement la lecture pour ceux qui voudraient passer un bon moment, et se faire une id\u00e9e juste de ma contr\u00e9e, une terre aux milles nuances et tonalit\u00e9s o\u00f9 se sont frott\u00e9s et rencontr\u00e9s \u2013 et se rencontrent encore \u2013, des mondes aussi divers que les mondes juif, ruth\u00e8ne, germanique, etc.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>En tant que sp\u00e9cialiste du rapport de la litt\u00e9rature aux mythes, pourriez-vous nous parler des mythes de la culture de la Bucovine, et peut-\u00eatre de leurs influences multiples, dans un espace qui est aux confins de cultures tr\u00e8s diff\u00e9rentes&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Votre question m\u00e9riterait une r\u00e9ponse plus analytique que je ne puis le faire dans ce cadre, car elle implique que l\u2019on s\u2019entende, au pr\u00e9alable, sur ce qu\u2019il conviendrait d\u2019appeler un mythe. Pour aller au plus court, comme l\u2019\u00e9crit Michel Gu\u00e9rin, dans son article \u00ab&#160;Qu\u2019est-ce qu\u2019un mythe&#160;?&#160;\u00bb, on pourrait consid\u00e9rer que&nbsp; \u00ab&#160;le grec <em>muthos<\/em> d\u00e9signe, avant que s\u2019installe l\u2019opposition avec le <em>logos<\/em>, quasi toute parole \u2013 un discours en g\u00e9n\u00e9ral, qu\u2019il soit r\u00e9cit, rumeur, message, conversation, conseil, projet, etc. et que donc la traduction la plus commode de <em>muthos<\/em> serait sans doute <em>histoire. <\/em>&#160;\u00bb Ainsi, selon cet auteur \u00ab&#160;le <em>muthos <\/em>[n\u2019aurait] de comptes \u00e0 rendre qu\u2019\u00e0 la libre imagination, motiv\u00e9e par un \u201cpourquoi&#160;?\u201d lancinant et sauvage.&#160;\u00bb Un telle approche n\u2019est pas tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de ce que dit Roland Barthes dans la seconde partie, plus th\u00e9orique, des <em>Mythologies<\/em> en 1957&#160;: \u00ab&#160;Qu\u2019est-ce qu\u2019un mythe aujourd\u2019hui&#160;? Je donnerai tout de suite une r\u00e9ponse tr\u00e8s simple, qui s\u2019accorde parfaitement avec l\u2019\u00e9tymologie&#160;: le mythe est une parole.&#160;\u00bb Je ne suis pas s\u00fbre que cette r\u00e9ponse soit \u00ab&#160;tr\u00e8s simple&#160;\u00bb. Aussi me contenterais-je, ici, de signaler quelques mythes au sens tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ral qu\u2019en donnent ces deux auteurs, sans en interroger, plus avant, leurs fondements (anthropologiques, culturels ou historiques), leurs fonctions et leurs modulations \u00e0 travers les \u00e2ges et les espaces culturels.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Les mythes nous \u00ab&#160;enseignent&#160;\u00bb que l\u2019imaginaire, la culture et la temporalit\u00e9 des peuples sont faits de strates multiples qui se superposent et se croisent.<\/p><cite>Galyna Dranenko<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019est vrai, les mythes de Bucovine combinent des narrations et des images tr\u00e8s diverses&#160;: contes houtsouls, r\u00e9cits fabuleux des Ruth\u00e8nes, des Tch\u00e8ques, des Polonais, des Allemands, des mystiques juifs, etc. Telles sont une des nombreuses sources o\u00f9 puise l\u2019identit\u00e9 narrative bucovinienne. C\u2019est ce qu\u2019a pr\u00e9cisemment \u00e9tudi\u00e9 et mis en lumi\u00e8re Raimund Friedrich Kaindl (1866, Czernowitz \u2013 1930, Graz), un historien et un ethnologue qui avait fait de cette contr\u00e9e un des objets de sa recherche&#160;; il est connu pour avoir utilis\u00e9 le terme d\u2019\u00ab&#160;Allemands des Carpates&#160;\u00bb en y incluant, entre autres, les Allemands de la Ruth\u00e9nie subcarpatique. Dans son ouvrage <em>Contes et mythes ruth\u00e8nes en Bucovine<\/em>, il collecte et commente les arch\u00e9types, entrem\u00eal\u00e9s \u00e0 jamais, que ces peuples ont inscrit dans l\u2019imaginaire collectif. Ce sont ces images qu\u2019utilise et retravaille la litt\u00e9rature. Il est vrai aussi que la Bucovine est le lieu d\u2019\u00e9mergence de nombreux mythes qui lui sont propres. Un des mythes les plus r\u00e9currents est celui de l\u2019\u00ab&#160;Atlantide engloutie&#160;\u00bb qui r\u00e9f\u00e8re directement \u00e0 Czernowitz, cette<strong> <\/strong>m\u00e9tropole culturelle disparue \u00e0 la suite des tsunamis tragiques que lui a fait subir l\u2019histoire. Je mentionnerai, aussi, un autre mythe, celui de l\u2019<em>Homo bucovinensis<\/em>, le citoyen mod\u00e8le \u2013 et largement imaginaire, il faut le dire \u2013 de la monarchie autrichienne, mod\u00e8le dans le sens o\u00f9 il serait l\u2019incarnation et le promoteur de la cohabitation intelligente et pacifi\u00e9e des minorit\u00e9s nationales. Ce mythe est largement red\u00e9couvert, r\u00e9pandu et revendiqu\u00e9 aujourd\u2019hui en Bucovine ukrainienne. Il est raisonnable de penser que la fonction d\u2019un tel mythe consiste, en priorit\u00e9, \u00e0 renforcer, dans un nouveau pays, une identit\u00e9 relativement composite, car constitu\u00e9e de multiples composantes culturelles et religieuses. En effet, tous ces mythes, toutes ces histoires, loin d\u2019\u00eatre fallacieuses et sans lien avec la r\u00e9alit\u00e9, permettent \u00e0 une communaut\u00e9 de saisir ce qu\u2019on pourrait appeler le \u00ab&#160;temps de l\u2019histoire&#160;\u00bb&#160;: un temps qui n\u2019est pas tout d\u2019une pi\u00e8ce, monolithique pour ainsi dire. Les mythes nous \u00ab&#160;enseignent&#160;\u00bb que l\u2019imaginaire, la culture et la temporalit\u00e9 des peuples sont faits de strates multiples qui se superposent et se croisent. Il n\u2019y a donc pas d\u2019histoire \u00ab&#160;totale&#160;\u00bb de la Bucovine, car, comme l\u2019affirme l\u2019historien allemand Reinhart Kosselleck (1923-2006), \u00ab&#160;il existe [\u2026] dans l\u2019univers, en un seul temps, une multitude de temps&#160;\u00bb (<em>Le Futur pass\u00e9<\/em>, 1990) et une multitude de cultures, ajouterais-je, au sens o\u00f9 on l\u2019emploie ce terme en anthropologie pour saisir les mani\u00e8res de faire et de penser d\u2019un groupe qui sont transmises d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019autre. On peut avancer l\u2019id\u00e9e que les mythes et la litt\u00e9rature sont parties prenantes de la constitution d\u2019un \u00ab&#160;nous&#160;\u00bb multiculturel original. Il me semble que la Bucovine illustre, d\u2019une mani\u00e8re exemplaire, un tel ph\u00e9nom\u00e8ne qui est, en fait, \u00ab&#160;le champ d\u2019exp\u00e9rience&#160;\u00bb et \u00ab&#160;l\u2019horizon d\u2019attente&#160;\u00bb, pour reprendre les termes de l\u2019historien allemand, de tous les peuples, m\u00eame s\u2019il est plus enfoui, et m\u00eame parfois d\u00e9ni\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Quelle est la litt\u00e9rature contemporaine de la r\u00e9gion&#160;? Est-elle toujours germanophone&nbsp;&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>La langue allemande \u00ab&#160;buco-viennoise&#160;\u00bb a \u00e9t\u00e9 engloutie dans les eaux sombres de l\u2019Histoire. Mais, la litt\u00e9rature contemporaine de la Bucovine, que je ne qualifierai pas de r\u00e9gionale, continue \u00e0 vivre et \u00e0 prosp\u00e9rer. Et ce en plusieurs langues dans la tradition du multiculturalisme que je viens d\u2019\u00e9voquer&#160;: en ukrainien, bien \u00e9videmment, mais aussi, en roumain, en russe, en moldave, etc. Il est toujours difficile de faire un choix parmi les nombreuses publications. Mais, pour des raisons que l\u2019on comprendra ais\u00e9ment, au regard de l\u2019actualit\u00e9, je voudrais mettre en exergue, ici, le roman de Maria Matios <em>Daroussia la douce<\/em>, traduit de l\u2019ukrainien par I. Dmytrychyn (Gallimard, 2015). Originaire de la Bucovine, cette auteure, n\u00e9e en 1959 dans le village de Roztoky, dipl\u00f4m\u00e9e en lettres de l\u2019Universit\u00e9 nationale de Tchernivtsi, a obtenu, en 2005, pour ce roman, le Prix Chevtchenko, l\u2019\u00e9quivalent ukrainien du Goncourt fran\u00e7ais. Son roman raconte le sort tragique des habitants des villages bucoviniens \u00e0 l\u2019\u00e9poque trouble et tourment\u00e9e de la \u00ab&#160;sovi\u00e9tisation&#160;\u00bb moscovite. Daroussia souffre de maux de t\u00eate violents, v\u00e9ritables sympt\u00f4mes de son rejet visc\u00e9ral de la violence qui ravage la contr\u00e9e o\u00f9 elle habite. C\u2019est des m\u00eames maux dont souffre Ir\u00e9na, la protagoniste du dernier roman traduit d\u2019Aharon Appelfeld, <em>La Stupeur<\/em> (L\u2019Olivier, 2022). Celle-ci est litt\u00e9ralement traumatis\u00e9e par le massacre de ses voisins juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle est ainsi amen\u00e9e \u00e0 op\u00e9rer une v\u00e9ritable conversion et \u00e0 lutter contre la violence, qu\u2019elle soit celle de la guerre, ou celle de son milieu o\u00f9 les femmes subissent la domination brutale des hommes. Elle d\u00e9cide donc de porter, par monts et par vaux, au p\u00e9ril de sa vie, un message de paix qui pr\u00f4ne l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre tous quels qu\u2019ils soient, les Juifs et les chr\u00e9tiens, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres. Pour elle, comme pour Montaigne, il va de soi que \u00ab&#160;chaque homme porte la forme enti\u00e8re de l\u2019humaine condition&#160;\u00bb. Je pense, donc, que ces deux paysannes ukrainiennes illustrent parfaitement cet humanisme qui fonde, malgr\u00e9 les vicissitudes et les obstacles, l\u2019existence m\u00eame de la Bucovine. Bucovine que je n\u2019h\u00e9siterais pas \u00e0 appeler aussi la Douce.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entre Roumanie et Ukraine, y a-t-il territoire plus europ\u00e9en que la Bucovine&#160;&#160;? Son centre, Czernowitz, est comme un manuscrit&#160;&#160;; les strates de ses \u00e9poques autant de mythes. 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