{"id":151010,"date":"2022-08-01T06:00:00","date_gmt":"2022-08-01T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=151010"},"modified":"2022-08-02T08:35:21","modified_gmt":"2022-08-02T06:35:21","slug":"le-credit-de-la-parole","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/08\/01\/le-credit-de-la-parole\/","title":{"rendered":"Le cr\u00e9dit de la parole"},"content":{"rendered":"\n

Vous trouverez \u00e0 ce lien<\/a> les autres \u00e9pisodes de cette s\u00e9rie d’\u00e9t\u00e9 en partenariat avec la revue Le Visiteur<\/a>.<\/em><\/p>\n\n\n\n

\u00c0 la diff\u00e9rence de la ville ou de l\u2019agglom\u00e9ration, la cit\u00e9 ne d\u00e9signe pas une concentration de population sur un territoire donn\u00e9, mais l\u2019association de citoyens sous l\u2019\u00e9gide d\u2019une loi commune, c\u2019est-\u00e0-dire une soci\u00e9t\u00e9 politique <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il ne suffit pas en effet de \u00ab vivre ensemble \u00bb pour faire soci\u00e9t\u00e9. Dans son sens juridique premier, tel qu\u2019il appara\u00eet en l\u2019an 533 dans le Digeste<\/em>, une soci\u00e9t\u00e9 proc\u00e8de d\u2019une intention de ses membres de lier leur sort <\/em>dans une entreprise commune, ce qu\u2019en latin on nomme l\u2019affectio societatis<\/em> <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De m\u00eame, la cit\u00e9 r\u00e9alise une vaste mutualit\u00e9 entre des concitoyens rendus solidaires par une m\u00eame repr\u00e9sentation de la justice <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La citoyennet\u00e9 ainsi comprise peut s\u2019exercer \u00e0 divers \u00e9chelons : celui d\u2019une commune, d\u2019une nation, d\u2019un continent, voire d\u2019une communaut\u00e9 mondiale comme celle de la \u00ab r\u00e9publique des lettres \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Le \u00ab vivre ensemble \u00bb en revanche d\u00e9signe seulement la coexistence pacifique d\u2019individus veillant uniquement \u00e0 leurs propres int\u00e9r\u00eats. Cette expression en vogue a \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e par la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme pour admettre l\u2019interdiction du port du voile int\u00e9gral dans l\u2019espace public <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Selon la Cour, la pr\u00e9servation des conditions du \u00ab vivre ensemble \u00bb est un \u00e9l\u00e9ment de la \u00ab protection des droits et libert\u00e9s d\u2019autrui \u00bb, car chacun a \u00ab le droit [\u2026] d\u2019\u00e9voluer dans un espace de sociabilit\u00e9 facilitant la vie ensemble <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Cette r\u00e9duction d\u2019un tout <\/em>social \u00e0 un tas <\/em>d\u2019individus correspond \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie \u00e9conomique selon laquelle l\u2019humanit\u00e9 est une collection de monades mues par le calcul de leurs utilit\u00e9s particuli\u00e8res <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il est possible que cette r\u00e9duction puisse convenir \u00e0 un troupeau de vaches, mais elle peine \u00e0 rendre compte de la sp\u00e9cificit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s humaines. Comme le notait plaisamment Chesterton il y a bient\u00f4t un si\u00e8cle : \u00ab Les vaches vivent en pures \u00e9conomistes et rien ne nous indique qu\u2019elles se pr\u00e9occupent d\u2019autre chose que de brouter [\u2026] Les moutons comme les ch\u00e8vres demeurent pareillement au plan purement \u00e9conomique : c\u2019est la raison sans doute pour laquelle nous trouvons peu de moutons parmi les h\u00e9ros et les fondateurs d\u2019empire ; et les ch\u00e8vres elles-m\u00eames, quoique quadrup\u00e8des plus remuants, attendent encore leur Plutarque. \u00bb Loin d\u2019admettre que l\u2019\u00e9conomie est la cl\u00e9 de l’histoire humaine, nous dirons que l\u2019histoire commence l\u00e0 o\u00f9 s\u2019arr\u00eatent les impulsions des ch\u00e8vres, des moutons et des vaches <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

La citoyennet\u00e9 peut s\u2019exercer \u00e0 divers \u00e9chelons : celui d\u2019une commune, d\u2019une nation, d\u2019un continent, voire d\u2019une communaut\u00e9 mondiale comme celle de la \u00ab r\u00e9publique des lettres \u00bb.<\/p>Alain Supiot<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Aristote ne disait pas autre chose lorsqu\u2019il rapportait l\u2019existence des cit\u00e9s au fait que l\u2019homme est un animal politique \u00ab \u00e0 un plus haut degr\u00e9 qu\u2019une abeille ou \u00e0 tout autre animal vivant \u00e0 l\u2019\u00e9tat gr\u00e9gaire \u00bb, car il est le \u00ab seul de tous les animaux [qui] poss\u00e8de la parole \u00bb. C\u2019est pourquoi de tous les animaux, il est aussi \u00ab le seul \u00e0 avoir le sentiment du bien et du mal, du juste et de l\u2019injuste et des autres notions morales, et c\u2019est la communaut\u00e9 de ces sentiments qui engendre famille et cit\u00e9 <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Cette id\u00e9e se retrouve au VIe <\/sup>si\u00e8cle dans une glose des Institutes <\/em>de Justinien <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, vulgaris\u00e9e en France au d\u00e9but du XVIIe <\/sup>si\u00e8cle par un adage juridique devenu fameux, \u00ab On lie les b\u0153ufs par les cornes et les hommes par les paroles <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. La citoyennet\u00e9 repose ainsi toujours sur des \u00ab assembl\u00e9es de paroles \u00bb, qui permettent de s\u2019accorder sur une juste repr\u00e9sentation de ce qui est ou de ce qui doit \u00eatre. Encore faut-il, pour que ces paroles cimentent la cit\u00e9, qu\u2019on puisse leur accorder cr\u00e9dit. Or la d\u00e9gradation de la citoyennet\u00e9 en \u00ab vivre ensemble \u00bb est un sympt\u00f4me parmi beaucoup d\u2019autres d\u2019un discr\u00e9dit de la parole, qu\u2019elle soit politique, commerciale ou scientifique. Revisiter la structure normative de ces assembl\u00e9es de paroles permet de saisir les conditions du parler vrai dans la cit\u00e9 et de saisir les causes de ce discr\u00e9dit et des violences qu\u2019il engendre.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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\u00a9 Gregor Sailer \/ Caters – (Sweden, Carson City)<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Dire et interdire : la structure normative des assembl\u00e9es de paroles<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Dans une certaine mesure, la violence exerc\u00e9e par les hommes sur leurs semblables est un h\u00e9ritage du caract\u00e8re hautement pr\u00e9dateur de l\u2019esp\u00e8ce humaine depuis son \u00e2ge pr\u00e9historique <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il serait toutefois inexact de rabattre sans reste la violence humaine sur une nature biologique. Elle peut \u00eatre imput\u00e9e \u00e0 la pulsion de mort, inh\u00e9rente au psychisme humain, lorsque cette pulsion est retourn\u00e9e vers l\u2019ext\u00e9rieur <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, elle s\u2019ancre dans la vie symbolique qui est le propre de notre esp\u00e8ce. Qu\u2019elle se d\u00e9ploie dans le langage, dans l\u2019art ou dans la technique, cette vie symbolique permet \u00e0 l\u2019\u00eatre humain de s\u2019arracher \u00e0 l\u2019ici et maintenant de son \u00eatre biologique. Mais elle lui pose un probl\u00e8me ignor\u00e9 du r\u00e8gne animal : celui d\u2019accorder l\u2019univers de ses repr\u00e9sentations mentales avec les r\u00e9alit\u00e9s physiques et sociales de son milieu vital. \u00c9tablir et maintenir un tel accord est l\u2019affaire des institutions qui, r\u00e9f\u00e9rant les hommes \u00e0 une norme commune, donnent \u00e0 leur vie un sens partag\u00e9 et fondent ainsi les soci\u00e9t\u00e9s humaines dans leur infinie diversit\u00e9 <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pour avoir un rapport efficace au monde, l\u2019\u00eatre humain doit donc \u00eatre inscrit dans une communaut\u00e9 de sens, soud\u00e9e par cette r\u00e9f\u00e9rence commune. Autrement dit le lien social a toujours une structure ternaire, et non simplement binaire. Cette structure ternaire est d\u2019abord celle du langage, qui est la premi\u00e8re des institutions humaines. \u00c0 la diff\u00e9rence des signaux que s\u2019adressent les animaux, les langues ne sont pas, comme les sifflements des marmottes, des collections d\u2019indices signalant la survenance d\u2019un \u00e9v\u00e9nement donn\u00e9, tel que l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un pr\u00e9dateur. Les mots participent d\u2019une structure symbolique, \u00e0 laquelle on doit se r\u00e9f\u00e9rer pour avoir une chance de se comprendre <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ainsi que l\u2019exprime le grand linguiste \u00c9mile Benveniste : \u00ab Dans l\u2019\u00e9nonciation, la langue se trouve employ\u00e9e \u00e0 l\u2019expression d\u2019un certain rapport au monde. La condition m\u00eame de cette mobilisation et de cette appropriation de la langue est, chez le locuteur, le besoin de r\u00e9f\u00e9rer par le discours, et chez l\u2019autre, la possibilit\u00e9 de cor\u00e9f\u00e9rer identiquement, dans le consensus pragmatique qui fait de chaque locuteur un co-locuteur. La r\u00e9f\u00e9rence est partie int\u00e9grante de l\u2019\u00e9nonciation <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

L\u2019histoire commence l\u00e0 o\u00f9 s\u2019arr\u00eatent les impulsions des ch\u00e8vres, des moutons et des vaches.<\/p>Alain Supiot<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

L\u00e0 o\u00f9 l\u2019indice signale la pr\u00e9sence d\u2019un objet naturel, la langue est un syst\u00e8me de signes. La R\u00e9f\u00e9rence, dans ce sens linguistique, ne d\u00e9signe donc pas le renvoi d\u2019une image ou d\u2019un son \u00e0 une chose, mais l’assujettissement de chaque locuteur \u00e0 un syst\u00e8me symbolique susceptible d\u2019exprimer toute esp\u00e8ce d\u2019exp\u00e9rience, r\u00e9elle ou imaginaire.<\/p>\n\n\n\n

Condition du langage, cette R\u00e9f\u00e9rence avec un grand R ne tombe pas sous les sens. Ou pour le dire autrement, ce qui garantit le sens \u00e9chappe aux sens<\/em>. La communication linguistique suppose pour advenir des locuteurs qui se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 un m\u00eame syst\u00e8me symbolique. Cette ternarit\u00e9 engage les hommes dans ce qu\u2019on peut nommer, au sens premier du terme, une logique de l\u2019interdit. D\u2019abord avanc\u00e9e par Lacan <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>, cette graphie \u00e9vocatrice signale en toute interlocution la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un tiers qui d\u2019un m\u00eame mouvement relie et s\u2019interpose entre les locuteurs, m\u00e9nage entre eux une distance habitable par des paroles, et rend ainsi possible la conversation <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette r\u00e9f\u00e9rence est donc, au sens propre, source d\u2019interdiction. <\/p>\n\n\n\n

Cette n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une r\u00e9f\u00e9rence commune, qui tout \u00e0 la fois s\u2019impose \u00e0 tout locuteur et le rend libre de communiquer, explique l\u2019\u00e9trange ambivalence de notre concept de sujet. Qu\u2019il s\u2019agisse du sujet parlant ou du sujet de droit, le sujet d\u00e9signe d\u2019un m\u00eame mouvement l\u2019assujetti, celui qui est \u00ab jet\u00e9 sous \u00bb la r\u00e9f\u00e9rence linguistique ou juridique (sub-jectum<\/em>), et celui qui s’affirme comme moi parlant ou agissant. Mais ces deux c\u00f4t\u00e9s sont les deux faces d\u2019une m\u00eame m\u00e9daille car il n\u2019y a pas d\u2019affirmation de l\u2019autonomie du sujet sans reconnaissance de son h\u00e9t\u00e9ronomie constitutive. Si nous avons du mal \u00e0 le reconna\u00eetre, c\u2019est notamment pour des raisons linguistiques qui, depuis l\u2019essor des sciences modernes, nous poussent \u00e0 identifier le sujet \u00e0 un souverain r\u00e9gnant sur le monde des objets. Tel n\u2019est pas le cas de toutes les langues et de toutes les civilisations. Augustin Berque a ainsi compar\u00e9 l\u2019\u00e9nonc\u00e9 banal par lequel on se pr\u00e9sente \u00e0 autrui au Japon ou en France <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u00e0 o\u00f9 le Fran\u00e7ais dira : \u00ab Je m\u2019appelle Ren\u00e9 Descartes \u00bb, le Japonais dira \u00ab Nishida Kitar\u00f4 to m\u00f4shimasu<\/em> \u00bb soit, plus ou moins litt\u00e9ralement, \u00ab Descartes Ren\u00e9 suis nomm\u00e9 \u00bb. Celui qui dit \u00ab je m\u2019appelle \u00bb se pose face au monde de fa\u00e7on autor\u00e9f\u00e9rentielle, tandis que le locuteur japonais se pr\u00e9sente comme un \u00eatre qui se d\u00e9finit par, et non en opposition \u00e0, son milieu vital.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
\u00a9 Gregor Sailer \/ Caters – (Germany, Schnggersburg)<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

On comprend d\u00e8s lors pourquoi les soci\u00e9t\u00e9s humaines ne sont pas r\u00e9ductibles \u00e0 des troupeaux et les communaut\u00e9s politiques \u00e0 un \u00ab vivre ensemble \u00bb. Comme le montre l\u2019exp\u00e9rience des enfants sauvages, les hommes ne peuvent acc\u00e9der \u00e0 la raison sans la soci\u00e9t\u00e9, et ils ne peuvent faire soci\u00e9t\u00e9 sans ob\u00e9ir \u00e0 cette logique de l’interdit. C\u2019est en s\u2019y soumettant que chaque \u00eatre humain acquiert la qualit\u00e9 de sujet (grammatical et politique) et peut s\u2019exprimer librement et \u00e9changer avec ses semblables des paroles plut\u00f4t que des coups.<\/p>\n\n\n\n

La citoyennet\u00e9 repose ainsi toujours sur des \u00ab assembl\u00e9es de paroles \u00bb, qui permettent de s\u2019accorder sur une juste repr\u00e9sentation de ce qui est ou de ce qui doit \u00eatre. Encore faut-il, pour que ces paroles cimentent la cit\u00e9, qu\u2019on puisse leur accorder cr\u00e9dit.<\/p>Alain Supiot<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Caract\u00e9ristique du langage, cette interposition d\u2019un principe tiers se retrouve dans toutes les institutions. Toutes ont besoin d\u2019une telle cl\u00e9 de vo\u00fbte pour faire tenir une communaut\u00e9 de sens. Autrement dit, l’univers institutionnel est n\u00e9cessairement tridimensionnel, il n\u2019est pas r\u00e9ductible \u00e0 la binarit\u00e9 des arborescences logiques ; il introduit dans les rapports entre les corps ou entre les t\u00eates un \u00e9cart sans lequel n\u2019existeraient que des rapports de force. Paul Val\u00e9ry, qui \u00e9tait juriste de formation, l\u2019a expliqu\u00e9 de fa\u00e7on lumineuse dans sa pr\u00e9face aux Lettres persanes<\/em>, qui vient d\u2019\u00eatre r\u00e9\u00e9dit\u00e9e \u00e0 l\u2019occasion du tricentenaire du best-seller de Montesquieu <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Une soci\u00e9t\u00e9 s\u2019\u00e9l\u00e8ve de la brutalit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ordre. Comme la barbarie est l\u2019\u00e8re du fait, il est donc n\u00e9cessaire que l\u2019\u00e8re de l\u2019ordre soit l\u2019empire des fictions \u2013 car il n\u2019y a point de puissance capable de fonder l\u2019ordre sur la seule contrainte des corps par les corps. Il y faut des forces fictives.<\/em><\/p>\n\n\n\n

L\u2019ordre exige donc l\u2019action de pr\u00e9sence de choses absentes, et r\u00e9sulte de l\u2019\u00e9quilibre des instincts par les id\u00e9aux.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Un syst\u00e8me fiduciaire ou conventionnel se d\u00e9veloppe, qui introduit entre les hommes des liaisons et des obstacles imaginaires dont les effets sont bien r\u00e9els. Ils sont essentiels \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Peu \u00e0 peu le sacr\u00e9, le juste, le l\u00e9gal, le d\u00e9cent, le louable et leurs contraires se dessinent dans les esprits et se cristallisent. Le Temple, le Tr\u00f4ne, le Tribunal, la Tribune, le Th\u00e9\u00e2tre, monuments de la coordination, et comme les signaux g\u00e9od\u00e9siques de l\u2019ordre, \u00e9mergent tour \u00e0 tour. \u00bb <\/em><\/p>\n\n\n\n

Val\u00e9ry met ici en lumi\u00e8re \u00e0 la fois l\u2019unit\u00e9 et la vari\u00e9t\u00e9 des institutions qui soudent une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e. L\u2019unit\u00e9, car la politique, le droit, la science, la religion et les arts participent d\u2019un m\u00eame imaginaire \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e. Par exemple en Occident \u00e0 partir de la Renaissance, la repr\u00e9sentation de l\u2019univers comme une vaste horlogerie, dont Dieu serait l\u2019horloger. Ont particip\u00e9 de cet imaginaire l\u2019invention de la souverainet\u00e9 de l\u2019\u00c9tat<\/a>, la physique classique, le droit naturel, la main invisible du march\u00e9 ou le machinisme industriel, mais aussi l\u2019invention de la perspective ou le th\u00e9\u00e2tre classique. Il n\u2019est pas d\u2019institution en effet qui puisse se passer de manifestations de communion, mobilisant les rituels, la musique, les danses, la po\u00e9sie ou les embl\u00e8mes <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n

Mais Val\u00e9ry met aussi en lumi\u00e8re la diversit\u00e9 des institutions, dont les r\u00e9f\u00e9rences ne sont pas les m\u00eames selon qu\u2019il s\u2019agit de religion, de science, de politique, d\u2019art ou d\u2019\u00e9conomie. L\u2019institution d\u2019un pouvoir politique suppose une autorit\u00e9 dont la l\u00e9gitimit\u00e9 est reconnue par ceux sur lesquels ce pouvoir s\u2019exerce, que cette autorit\u00e9 soit religieuse, successorale ou \u00e9lective. L\u2019institution d\u2019un march\u00e9 suppose une assembl\u00e9e de marchands, \u00e9galement tenus par la force obligatoire de la parole donn\u00e9e, observant un m\u00eame syst\u00e8me de poids et mesures et reconnaissant notamment dans la m\u00eame monnaie un \u00ab tiers m\u00e9diateur <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb qui authentifie la valeur de leurs \u00e9changes. L\u2019institution de la recherche scientifique est celle d\u2019une \u00ab r\u00e9publique des lettres <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb, dont les membres sont des savants anim\u00e9s par la seule recherche de la v\u00e9rit\u00e9 et tenus au respect des principes de libert\u00e9 acad\u00e9mique et de d\u00e9bat contradictoire, ind\u00e9pendamment de toute consid\u00e9ration politique, \u00e9conomique ou religieuse.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019institution d\u2019un pouvoir politique suppose une autorit\u00e9 dont la l\u00e9gitimit\u00e9 est reconnue par ceux sur lesquels ce pouvoir s\u2019exerce, que cette autorit\u00e9 soit religieuse, successorale ou \u00e9lective. L\u2019institution d\u2019un march\u00e9 suppose une assembl\u00e9e de marchands, \u00e9galement tenus par la force obligatoire de la parole donn\u00e9e.<\/p>Alain Supiot<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

\u00c0 des degr\u00e9s divers, toutes ces institutions sont aujourd\u2019hui fa\u00e7onn\u00e9es ou charpent\u00e9es par le droit. Il n\u2019est donc pas surprenant que la ternarit\u00e9 du langage se retrouve dans les institutions juridiques qui garantissent le cr\u00e9dit de la parole donn\u00e9e. Ainsi que l\u2019a mis en \u00e9vidence Alexandre Koj\u00e8ve, \u00ab le Droit, quel qu\u2019il soit, ne peut exister que l\u00e0 o\u00f9 il y a au moins trois personnes : deux \u201csujets de droit\u201d [\u2026] et une \u201cr\u00e8gle de droit\u201d et par suite une personne distincte des deux autres, qui soit cr\u00e9e cette r\u00e8gle, soit l\u2019applique, soit l\u2019ex\u00e9cute <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Cette ternarit\u00e9 est g\u00e9n\u00e9ralement ignor\u00e9e des sciences sociales. Cela conduit \u00e0 des contresens dans le maniement de situations juridiques de base, comme par exemple le contrat ou la propri\u00e9t\u00e9. Le contrat n\u2019est pas cette relation binaire entre deux contractants o\u00f9 tend \u00e0 le r\u00e9duire la vulgate politico-\u00e9conomique. C\u2019est une relation n\u00e9cessairement ternaire puisqu\u2019elle implique une commune r\u00e9f\u00e9rence des deux contractants \u00e0 une loi commune qui les oblige \u00e0 respecter la parole donn\u00e9e. Il en va de m\u00eame du droit de propri\u00e9t\u00e9, qui n\u2019est pas un lien direct d\u2019une personne \u00e0 une chose, car son opposabilit\u00e9 \u00e0 autrui suppose la possibilit\u00e9 de saisir un tiers impartial qui contr\u00f4lera sa l\u00e9galit\u00e9. La propri\u00e9t\u00e9 n\u2019est nulle part plus menac\u00e9e que l\u00e0 o\u00f9 la figure de ce tiers est absente ou \u00e9vanescente, laissant libre cours aux seuls rapports de force <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
\u00a9 Gregor Sailer \/ Caters – (USA, Junction City)<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

La figure premi\u00e8re de ce tiers aura \u00e9t\u00e9 pour chacun de nous celle de notre m\u00e8re ou p\u00e8re, qui apaisait ou tranchait nos disputes enfantines. Mais \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la cit\u00e9, cette figure premi\u00e8re est celle du juge et la sc\u00e8ne judiciaire est la premi\u00e8re des assembl\u00e9es de paroles destin\u00e9es \u00e0 d\u00e9m\u00ealer le vrai du faux et le juste de l\u2019injuste. Du jugement de Salomon \u00e0 la salle d’audience du proc\u00e8s des attentats du 13 novembre 2015, l\u2019art du proc\u00e8s se d\u00e9ploie dans une disposition spatiale qui donne imm\u00e9diatement \u00e0 voir sa r\u00e8gle cardinale : Audi alteram partem<\/em>, \u00e9coute l\u2019autre partie ; ce qu\u2019en droit processuel on nomme le principe du contradictoire et qui est \u00e0 la base d\u2019un r\u00e9gime rationnel d\u2019administration de la preuve. Noyau atomique du droit, l\u2019art du proc\u00e8s consiste \u00e0 proc\u00e9der rationnellement face \u00e0 l\u2019incertitude. C\u2019est la matrice des assembl\u00e9es de paroles reposant sur une \u00e9thique de la v\u00e9rit\u00e9, qu\u2019il s\u2019agisse de d\u00e9bat d\u00e9mocratique ou de controverse scientifique.<\/p>\n\n\n\n

La vertu civique du dire vrai<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Dans la longue histoire des pauvres humains, les interdits ont \u00e9t\u00e9 le plus souvent impos\u00e9s au plus grand nombre par un petit nombre<\/a>, dont le pouvoir reposait sur la religion, la tradition ou la soumission \u00e0 un chef charismatique. Tel est le cas des r\u00e9gimes aristocratique, monarchique ou despotique, dont la science politique s\u2019est employ\u00e9e \u00e0 faire la nomenclature, d\u2019Aristote \u00e0 Montesquieu. Dans tous ces r\u00e9gimes, les r\u00e8gles de vie sont imput\u00e9es \u00e0 des dieux ou \u00e0 des hommes jouissant d\u2019un statut sup\u00e9rieur \u00e0 celui des autres.<\/p>\n\n\n\n

La d\u00e9mocratie na\u00eet d\u2019une pratique plut\u00f4t rare qui consiste, pour les hommes libres d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e, \u00e0 s\u2019assembler pour d\u00e9cider ensemble et sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9 des affaires communes. La qualit\u00e9 de citoyen reconnue \u00e0 chaque membre de cette assembl\u00e9e, signifie son droit de contribuer \u00e0 l\u2019\u00e9diction de la norme, en contredisant le cas \u00e9ch\u00e9ant le point de vue de ses pairs.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019invention de la d\u00e9mocratie ainsi con\u00e7ue est \u00e0 bon droit imput\u00e9e chez nous aux cit\u00e9s de l\u2019Antiquit\u00e9 grecque. Mais les recherches comparatives impuls\u00e9es par Marcel Detienne <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>ont montr\u00e9 que la pratique d\u00e9mocratique d\u2019assembl\u00e9es de paroles se retrouve en de nombreuses autres civilisations <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Et en Europe m\u00eame, ce sont d\u2019abord les assembl\u00e9es religieuses qui ont m\u00e9tamorphos\u00e9 au Moyen \u00c2ge la pratique des assembl\u00e9es d\u00e9mocratiques <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span> et donn\u00e9 au mod\u00e8le de d\u00e9lib\u00e9ration d\u00e9mocratique une g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 et l\u2019universalit\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait pas chez les Grecs <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces pratiques d\u00e9lib\u00e9ratives eccl\u00e9siales ont inspir\u00e9 par la suite celles des cit\u00e9s marchandes, affranchies du pouvoir f\u00e9odal. Au-del\u00e0 de leur diversit\u00e9, tous ces cas pr\u00e9sentent quelques constantes : l\u2019institution d\u2019un lieu du politique<\/em> o\u00f9 l\u2019on s\u2019assemble selon des proc\u00e9dures r\u00e9gl\u00e9es <\/em>pour d\u00e9battre sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9 <\/em>de questions d\u2019int\u00e9r\u00eat commun <\/em>et prendre des d\u00e9cisions <\/em>qui s\u2019imposeront \u00e0 tous. <\/p>\n\n\n\n

Le grand hell\u00e9niste Jean-Pierre Vernant a, dans des pages magnifiques, d\u00e9crit la dimension spatiale du d\u00e9bat d\u00e9mocratique ainsi con\u00e7u dans la cit\u00e9 grecque <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Lorsqu\u2019ils s\u2019assemblent, les citoyens ont un droit de parole \u00e9gal (is\u00e8goria<\/em>). Symbolis\u00e9 par un sceptre, le pouvoir est \u00ab mis au centre \u00bb (en m\u00e9so <\/em> : qui d\u00e9signe aussi le milieu et la mesure) du cercle <\/em>form\u00e9 par ses semblables (homo\u00efo\u00ef<\/em>). Celui qui veut parler s\u2019avance au centre et saisit le sceptre, signifiant ainsi le statut public des paroles qu\u2019il va prononcer ; lorsqu\u2019il a termin\u00e9, il le repose et reprend sa place. Sa parole cesse d\u2019\u00eatre publique pour redevenir priv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
\u00a9 Gregor Sailer \/ Caters – (Russia, Ufa Suzdal)<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Ce droit \u00e9gal \u00e0 la parole publique se marque dans la forme donn\u00e9e aux lieux de d\u00e9lib\u00e9ration. Le pnyx ath\u00e9nien, qui pouvait accueillir des milliers de citoyens, fut am\u00e9nag\u00e9 en h\u00e9micycle, selon un plan que bien des si\u00e8cles plus tard \u2013 en 1791 \u2013 l\u2019Assembl\u00e9e nationale d\u00e9cidera d\u2019adopter \u00e0 son tour pour ses d\u00e9lib\u00e9rations. Cela afin que chacun de ses membres se trouve sous le regard de tous les autres et ne soit pas oblig\u00e9 de crier car, observa un d\u00e9put\u00e9, \u00ab un homme qui crie est dans un \u00e9tat forc\u00e9, et pour cela m\u00eame il est pr\u00eat \u00e0 entrer en violence [\u2026] cette disposition o\u00f9 il est, il la communique \u00e0 ceux qui l\u2019\u00e9coutent <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Mais l\u2019h\u00e9micycle n\u2019est pas la seule disposition spatiale \u00e0 se pr\u00eater ainsi au d\u00e9bat d\u00e9mocratique. La Chambre des communes en repr\u00e9sente une autre, en face-\u00e0-face, plus imm\u00e9diatement propre \u00e0 faire jouer le principe du contradictoire et semblable sur ce point \u00e0 la sc\u00e8ne judiciaire. Ce qui ne doit pas surprendre car la figure du juge, et non celle du l\u00e9gislateur, est la figure premi\u00e8re du droit en terre de common law<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

Depuis ses origines antiques jusqu\u2019au tournant n\u00e9olib\u00e9ral<\/a>, la d\u00e9mocratie avait toujours \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e comme une construction institutionnelle fragile, qui poss\u00e8de deux faces compl\u00e9mentaires : une face objective \u2013 les institutions de la cit\u00e9 \u2013 et une face subjective : l’institution des citoyens.<\/p>\n\n\n\n

Au plan objectif, la d\u00e9mocratie s\u00e9pare et articule soigneusement trois institutions, ayant chacune leurs lieux et leurs r\u00e8gles propres :<\/p>\n\n\n\n