{"id":150721,"date":"2022-07-22T07:03:00","date_gmt":"2022-07-22T05:03:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=150721"},"modified":"2022-07-22T04:45:48","modified_gmt":"2022-07-22T02:45:48","slug":"en-equateur-il-se-passe-constamment-des-choses-etonnantes-une-conversation-avec-philippe-descola","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/07\/22\/en-equateur-il-se-passe-constamment-des-choses-etonnantes-une-conversation-avec-philippe-descola\/","title":{"rendered":"\u00ab En \u00c9quateur, il se passe constamment des choses \u00e9tonnantes \u00bb, une conversation avec Philippe Descola"},"content":{"rendered":"\n
Mon p\u00e8re, Jean Descola, \u00e9tait un historien de l’Espagne et de l’Am\u00e9rique Latine. J’\u00e9tais donc familier de l’Am\u00e9rique Latine depuis l’enfance \u00e0 travers les livres. J’avais lu ceux \u00e9crits par mon p\u00e8re ainsi qu\u2019une partie de l’importante documentation qu’il avait accumul\u00e9e \u00e0 la maison. L’histoire et la g\u00e9ographie de l’Am\u00e9rique Latine ne m’\u00e9taient donc pas \u00e9trang\u00e8res. C\u2019est pourquoi lorsqu’il s’est agi, plus tard, de chercher un terrain, c\u2019est vers l’Am\u00e9rique Latine que je me suis tourn\u00e9, d\u2019autant que je parlais espagnol, ce qui \u00e9tait un bon point de d\u00e9part. Il se trouve que mon p\u00e8re \u00e9tait \u00e9galement ami avec un diplomate \u00e9quatorien, amoureux de la France, qui y avait fait ses \u00e9tudes et qui s’\u00e9tait arrang\u00e9 pour \u00eatre nomm\u00e9 \u00e0 Paris et y rester. Souvent, lorsqu’il d\u00eenait \u00e0 la maison, j’\u00e9coutais les histoires qu’il racontait \u00e0 propos de son pays. J’avais ainsi des \u00e9chos de ce qu’\u00e9tait ce petit pays andin sur lequel on savait peu de choses car la presse n’en parlait jamais, si ce n\u2019est pour annoncer les coups d\u2019\u00c9tat qui s\u2019y produisaient r\u00e9guli\u00e8rement.<\/p>\n\n\n\n
J’en avais donc une id\u00e9e assez romanesque qui s’associait \u00e9galement \u00e0 la lecture d\u2019 Ecuador,<\/em> le journal de voyage qu\u2019encore jeune homme, Henri Michaux avait rapport\u00e9 de son s\u00e9jour en \u00c9quateur avec un passage par l’Amazonie \u00e9quatorienne et le rio Napo, puis l\u2019Amazone, pour aller jusqu\u2019\u00e0 la c\u00f4te Atlantique. Il parle tr\u00e8s bien de l’\u00c9quateur dans cet immense p\u00e9riple. J’avais aussi \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par L’homme \u00e0 cheval <\/em>de Drieu La Rochelle dont l\u2019action se situe dans une Bolivie un peu fantasmagorique dont j\u2019avais fait une sorte de prototype des pays andins. J’avais ainsi des sortes de mythologies flottantes, fabriqu\u00e9es de bric et de broc. <\/p>\n\n\n\n La d\u00e9cision d’aller faire du terrain en \u00c9quateur s’est prise en plusieurs temps. J’ai men\u00e9 mon premier terrain au sud du Mexique dans les Chiapas, dans la r\u00e9gion de la for\u00eat Lacandone, parmi des colons Tzeltal. Le terrain, qui n\u2019a dur\u00e9 que quelques mois, m’a un peu d\u00e9prim\u00e9 parce que c’\u00e9taient des gens qui avaient migr\u00e9 des hautes terres, pouss\u00e9s par les grands propri\u00e9taires terriens. La for\u00eat qu\u2019ils avaient colonis\u00e9e \u00e9tait un milieu qu’ils connaissaient mal et o\u00f9 ils n’\u00e9taient pas tr\u00e8s heureux. Ce malaise g\u00e9n\u00e9ral, cette obstination \u00e0 se faire une nouvelle vie dans un milieu tr\u00e8s diff\u00e9rent de celui auquel ils \u00e9taient habitu\u00e9s m’avaient un peu d\u00e9courag\u00e9. C’est toutefois l\u00e0 que j’ai d\u00e9couvert la for\u00eat tropicale avec ravissement et qu\u2019est n\u00e9e mon envie d’\u00e9tudier des peuples qui seraient heureux dans la for\u00eat, d\u2019o\u00f9 le choix de l\u2019Amazonie. <\/p>\n\n\n\n L’histoire et la g\u00e9ographie de l’Am\u00e9rique Latine ne m’\u00e9taient pas \u00e9trang\u00e8res. C\u2019est pourquoi lorsqu’il s’est agi, plus tard, de chercher un terrain, c\u2019est vers l’Am\u00e9rique Latine que je me suis tourn\u00e9.<\/p>Philippe Descola<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je ne connaissais pas encore l’Am\u00e9rique du sud \u00e0 ce moment, mais je voulais aller en Amazonie. Encore fallait-il y choisir une population. C’est par l’interm\u00e9diaire de ma coll\u00e8gue et amie Carmen Bernand, qui revenait d’un long terrain aupr\u00e8s d\u2019une population andine d\u2019\u00c9quateur, les Ca\u00f1aris, que je me suis finalement tourn\u00e9 vers les Jivaros. Les Ca\u00f1aris vivent dans la Cordill\u00e8re orientale de l\u2019\u00c9quateur et sont donc voisins des Jivaros qui r\u00e9sident plus bas en Amazonie. Elle m’a dit qu\u2019il \u00e9tait tout \u00e0 fait possible d’aller aupr\u00e8s des Jivaros. J’ai donc commenc\u00e9 \u00e0 lire, moins sur l’\u00c9quateur que sur les Jivaros en g\u00e9n\u00e9ral, pour savoir quel genre d’ethnographie on pouvait faire l\u00e0-bas. <\/p>\n\n\n\n J’ai fait un premier s\u00e9jour avec ma compagne Anne-Christine Taylor en 1974, pendant l’\u00e9t\u00e9, pour essayer de voir s\u2019il \u00e9tait possible de s\u00e9journer en pays jivaro. J’ai \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement s\u00e9duit par la ville de Quito o\u00f9 nous avions atterri. C’est une ville de montagne qui avait des ciels d\u2019une extraordinaire puret\u00e9 en d\u00e9pit de la pollution produite par les vieux bus brinquebalant au diesel. La lumi\u00e8re y \u00e9tait extraordinaire. Je m’y suis tout de suite senti tr\u00e8s bien malgr\u00e9 l\u2019altitude (3000m). En son centre, c’est une ville coloniale avec de grands palais, des maisons de propri\u00e9taires terriens et des \u00e9glises baroques extraordinaires. Ces grandes maisons \u00e9taient tomb\u00e9es \u00e0 l’abandon parce que les propri\u00e9taires terriens ne les entretenaient pas. C’\u00e9tait alors devenu une sorte de bidonville au centre de la ville, \u00e0 la diff\u00e9rence de ce qui se passait ailleurs dans d’autres villes de l’Am\u00e9rique latine o\u00f9 les bidonvilles encerclaient les villes. L\u00e0, tous les migrants qui venaient de la campagne s’entassaient de fa\u00e7on pr\u00e9caire dans ces anciennes demeures coloniales. Malgr\u00e9 sa splendeur baroque d\u00e9catie, la ville \u00e9tait compl\u00e8tement indig\u00e9nis\u00e9e en son c\u0153ur, \u00e0 deux pas du palais pr\u00e9sidentiel et de la cath\u00e9drale. Il y avait une densit\u00e9 extr\u00eamement forte d’autochtones, c’\u00e9tait un contraste frappant parce qu’on avait l’impression que la ville \u00e9tait occup\u00e9e ou r\u00e9occup\u00e9e par les populations autochtones qu’elle avait expuls\u00e9es au moment de sa fondation. <\/p>\n\n\n\n J’ai quitt\u00e9 Quito au bout de quelques jours pour aller en Amazonie commencer \u00e0 explorer la possibilit\u00e9 d’aller \u00e0 la rencontre d\u2019un groupe jivaro sur lequel on avait tr\u00e8s peu d\u2019information, les Achuar. Au cours de ce premier s\u00e9jour, je ne suis pas all\u00e9 jusque chez les Achuar, seulement chez leurs voisins Shuar qui vivent sur le front de colonisation et qui parlent un autre dialecte jivaro. \u00ab Jivaro \u00bb est un terme qui est maintenant d\u00e9consid\u00e9r\u00e9 et les Am\u00e9rindiens refusent qu’on l’utilise \u00e0 leur propos car c’est un terme qui est un peu l’\u00e9quivalent de \u00ab plouc \u00bb. Il \u00e9tait d’ailleurs utilis\u00e9 ailleurs en Am\u00e9rique latine avec ce sens-l\u00e0 pour d\u00e9signer les populations rebelles de l’empire hispanique et il l\u2019est toujours pour \u00e9voquer les paysans mal d\u00e9grossis. Mais \u00e0 l\u2019\u00e9poque de mon premier s\u00e9jour, on parlait encore de Jivaros.<\/p>\n\n\n\n Ce premier s\u00e9jour n’a pas dur\u00e9 tr\u00e8s longtemps, deux mois seulement. Mais il m\u2019a permis de commencer \u00e0 appr\u00e9cier le pays et \u00e0 conna\u00eetre certains de ces habitants, notamment des coll\u00e8gues ethnologues locaux. Nous sommes revenus deux ans plus tard, en 1976, toujours avec ma compagne, mais cette fois-ci en bateau. C’\u00e9tait une exp\u00e9rience merveilleuse et assez bouleversante de traverser l’Atlantique au rythme lent d\u2019un cargo mixte. Notre premi\u00e8re escale \u00e9tait Carthag\u00e8ne, comme les bateaux espagnols trois si\u00e8cles plus t\u00f4t. Nous avons d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 Guayaquil d\u2019o\u00f9 nous avons d\u00e9couvert la c\u00f4te de l’\u00c9quateur que je ne connaissais pas. <\/p>\n\n\n\n L’\u00c9quateur, le P\u00e9rou et la Colombie sont des pays dont l\u2019histoire et la g\u00e9ographie sont assez semblables. D’un point de vue g\u00e9ographique, il y a trois zones clairement distinctes : la C\u00f4te qui, jusqu’\u00e0 la fronti\u00e8re avec le P\u00e9rou au sud est une zone tropicale plut\u00f4t humide vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9conomie de plantation, notamment le cacao et la banane, la zone andine et la zone amazonienne. Ces trois r\u00e9gions ont des personnalit\u00e9s diff\u00e9rentes. La C\u00f4te, c’\u00e9tait le monde du business agro-exportateur, des grandes plantations, avec des for\u00eats imp\u00e9n\u00e9trables au nord o\u00f9, au XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle, des esclaves marrons avaient cr\u00e9\u00e9 une R\u00e9publique qui avait \u00e9t\u00e9 en partie reconnue par l’Audience de Quito. C’est une r\u00e9gion qui est bas\u00e9e sur le commerce, l’exportation, longtemps domin\u00e9e par une bourgeoisie politiquement plut\u00f4t lib\u00e9rale et franc-ma\u00e7onne. La Sierra, les Andes, est structur\u00e9e en deux cordill\u00e8res : une \u00e0 l’est et une \u00e0 l’ouest avec, au milieu, un couloir de hautes terres fertiles qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9videmment appropri\u00e9es imm\u00e9diatement par les colonisateurs. Quand on parcourt ce couloir o\u00f9 se trouvent les principales villes du pays, dont Quito, on voit tr\u00e8s bien dans l’espace la structure de l’oppression coloniale puisque la partie centrale est une plaine fertile, irrigu\u00e9e, avec des champs, des prairies, les restes des grandes haciendas que les propri\u00e9taires se transmettaient en m\u00eame temps que les populations autochtones qui leur \u00e9taient attach\u00e9es dans un syst\u00e8me de quasi-servage, le huasipungo<\/em>, qui ne fut aboli que dans les ann\u00e9es soixante du XXe si\u00e8cle. Les villages indig\u00e8nes sont visibles sur les contreforts ou dans les canyons des cordill\u00e8res de part et d\u2019autre, dans des zones avec une tr\u00e8s forte \u00e9rosion et des terres de mauvaise qualit\u00e9. Et puis il y a l’Amazonie qui \u00e9tait encore dans les ann\u00e9es 1970 un endroit assez m\u00e9connu des \u00c9quatoriens. Un pr\u00e9sident \u00e9quatorien, Galo Plaza Lasso, avait dit dans les ann\u00e9es 1950 que l’Amazonie \u00ab \u00e9tait un mythe \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire tout \u00e0 la fois un espace quasi imaginaire et vou\u00e9 \u00e0 demeurer improductif, en d\u00e9pit du fait qu’il y avait eu peu de temps auparavant un conflit tr\u00e8s intense avec le P\u00e9rou pour le contr\u00f4le d’une partie de l’Amazonie au cours duquel l’\u00c9quateur avait perdu une grande partie des territoires amazoniens sur lesquels elle r\u00e9clamait une souverainet\u00e9. Malgr\u00e9 la pr\u00e9sence de gisements p\u00e9troliers, \u00e7a restait un endroit peu connu, les habitants des hautes terres n’y allaient jamais. C’\u00e9tait une esp\u00e8ce d’arri\u00e8re-pays rempli de sauvages sanguinaires du point de vue des \u00c9quatoriens. <\/p>\n\n\n\n La C\u00f4te, c’\u00e9tait le monde du business agro-exportateur, des grandes plantations, avec des for\u00eats imp\u00e9n\u00e9trables au nord o\u00f9, au XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle, des esclaves marrons avaient cr\u00e9\u00e9 une R\u00e9publique qui avait \u00e9t\u00e9 en partie reconnue par l’Audience de Quito.<\/p>Philippe Descola<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Exactement. Nous sommes donc arriv\u00e9s \u00e0 Guayaquil. C\u2019\u00e9tait un peu comme dans ce film, La fi\u00e8vre monte \u00e0 El Pao <\/em> : on se retrouve sur le quai, seuls au milieu de nos bagages. L’avantage avec le voyage en cargo c’est qu’on a le droit \u00e0 500 kilos de bagages, donc on avait pas mal de mat\u00e9riel. Le bateau \u00e9tait tr\u00e8s confortable. Il y avait un c\u00f4t\u00e9 matriciel dans la travers\u00e9e. Et tout \u00e0 coup on se retrouvait sur un quai avec une chaleur infernale et des gens patibulaires qui tournaient autour de nos cantines. C’\u00e9tait notre premier contact avec la C\u00f4te. On l’a ensuite quitt\u00e9e pour rejoindre Quito et renouer les liens avec certains coll\u00e8gues \u00e9quatoriens. Puis nous sommes partis en direction de l\u2019Amazonie pour essayer de gagner le territoire achuar, ce qui \u00e9tait une entreprise assez compliqu\u00e9e, puisque personne n’avait id\u00e9e d’o\u00f9 ils vivaient exactement. M\u00eame sur le front de colonisation, dans la ville principale, Puyo, la plupart des gens que nous avions consult\u00e9s – missionnaires catholiques et protestants, militaires -, n’avaient qu’une id\u00e9e assez vague de l’endroit o\u00f9 se trouvaient les Achuar. L\u00e0 nous avons fini par prendre un petit avion militaire pour aller dans une base o\u00f9 nous avons trouv\u00e9 des Am\u00e9rindiens quechua. Le nord de l’Amazonie \u00e9quatorienne est peupl\u00e9 de populations qui parlent quechua parce que c’est une zone de r\u00e9duction : depuis le XVIe si\u00e8cle les missionnaires y avaient cr\u00e9\u00e9 des p\u00f4les de regroupement pour les populations autochtones expos\u00e9es aux raids esclavagistes espagnols. Ils avaient donc r\u00e9uni ces lambeaux de groupes ethniques diff\u00e9rents et la langue v\u00e9hiculaire qu\u2019ils utilisaient \u00e9tait le quechua car c’\u00e9tait la langue d’\u00e9vang\u00e9lisation dans les Andes, c’est pourquoi toute ces populations parlent quechua.<\/p>\n\n\n\n Autour de cette base militaire, il y avait donc un village quechua d\u2019o\u00f9 des gens allaient r\u00e9guli\u00e8rement pour faire du troc avec les Achuar. C’est comme \u00e7a que nous nous sommes retrouv\u00e9s chez les Achuar apr\u00e8s deux jours de marche en for\u00eat. Nous avons v\u00e9cu un peu plus de deux ans avec les Achuar en revenant r\u00e9guli\u00e8rement, tous les trois ou quatre mois, \u00e0 Quito pour respirer un peu. Nous avons ensuite pass\u00e9 un an \u00e0 Quito. C’est ainsi que j’ai appris \u00e0 conna\u00eetre Quito, les Andes, et le pays en g\u00e9n\u00e9ral. J’y \u00e9tais professeur \u00e0 l’universit\u00e9 catholique qui venait de cr\u00e9er un d\u00e9partement d’anthropologie, tout en revenant r\u00e9guli\u00e8rement sur le terrain pour faire des enqu\u00eates compl\u00e9mentaires. C’est l\u00e0 que j’ai commenc\u00e9 \u00e0 aimer et \u00e0 conna\u00eetre ce pays. <\/p>\n\n\n\n Les anthropologues sont tr\u00e8s endogames et ce sont donc principalement des anthropologues que j\u2019ai rencontr\u00e9s l\u00e0-bas. C\u2019\u00e9taient des gens compl\u00e8tement paradoxaux. Ils \u00e9taient, pour la plupart, issus des grandes familles andines. Ces grandes familles se mariaient entre elles et formaient un r\u00e9seau de sociabilit\u00e9 tr\u00e8s dense. Ces anthropologues avaient eu au d\u00e9part une vocation religieuse. Ils avaient \u00e9t\u00e9 form\u00e9s au s\u00e9minaire pour devenir des j\u00e9suites. Puis un j\u00e9suite tr\u00e8s lucide qui \u00e9tait venu en France pour \u00e9tudier l’anthropologie leur avait dit d’aller parcourir un peu le monde pour savoir si leurs v\u0153ux \u00e9taient fermes. Tous ces enfants de la haute soci\u00e9t\u00e9, qui \u00e9taient tous des militants d’extr\u00eame gauche, ont d\u00e9cid\u00e9 d’aller faire des th\u00e8ses d’anthropologie un peu partout : au Mexique, aux \u00c9tats-Unis, certains en Europe, en Allemagne… Ils sont revenus et ont poursuivi l’anthropologie, mais pas dans leur vocation religieuse. C’\u00e9tait un petit monde extr\u00eamement chaleureux, g\u00e9n\u00e9reux et festif. En revenant en France, j’ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par le caract\u00e8re plus monotone et \u00e9teint de la vie sociale comparativement \u00e0 ce qu’elle \u00e9tait en Am\u00e9rique Latine. <\/p>\n\n\n\n En revenant en France, j’ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par le caract\u00e8re plus monotone et \u00e9teint de la vie sociale comparativement \u00e0 ce qu’elle \u00e9tait en Am\u00e9rique Latine.<\/p>Philippe Descola<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je me suis aussi fait des amis parmi les missionnaires sal\u00e9siens. Les sal\u00e9siens \u00e9taient l’ordre catholique qui, avec les franciscains et, de fa\u00e7on plus marginale, les dominicains, intervenaient dans la r\u00e9gion des Shuar et des Achuar. C’\u00e9tait tous des Italiens du Nord, de V\u00e9n\u00e9tie ou du Pi\u00e9mont, qui \u00e9taient des gens d’une tr\u00e8s grande finesse et qui en r\u00e9alit\u00e9 ne cherchaient pas vraiment \u00e0 convertir – pour ceux de cette g\u00e9n\u00e9ration du moins puisqu\u2019auparavant, des sal\u00e9siens fascistes avaient essay\u00e9 de transposer leur mod\u00e8le \u00e0 l’Amazonie. Ceux que je fr\u00e9quentais \u00e9taient plus proches de la th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration et avaient une profonde admiration pour la culture shuar et achuar. Ils avaient essay\u00e9 d’adapter le rituel voire la th\u00e9ologie de fa\u00e7on totalement h\u00e9t\u00e9rodoxe aux croyances et \u00e0 la mythologie locales. Il y avait l\u00e0 des personnages \u00e9tonnants et exceptionnels, \u00e0 l\u2019image du p\u00e8re Botasso r\u00e9cemment disparu. C’\u00e9taient les personnes que nous fr\u00e9quentions et nous \u00e9tions d’ailleurs consid\u00e9r\u00e9s par nos amis \u00e9quatoriens comme des gens un peu bizarres dans la mesure o\u00f9 l’Amazonie \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e par eux comme un monde \u00e0 part qu’ils ne connaissaient pas du tout. Ils connaissaient bien les Andes car ils y avaient assez souvent conserv\u00e9 des propri\u00e9t\u00e9s de famille, ils avaient appris \u00e0 parler quechua avec leurs nounous autochtones, mais ils ignoraient tout de l\u2019Amazonie. Tout ce qu’on pouvait leur raconter \u00e0 son propos les \u00e9tonnait et les fascinait. <\/p>\n\n\n\n Nous avons commenc\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 voyager pour le plaisir dans le pays, surtout dans les villes andines qui ont toutes leur singularit\u00e9. En Am\u00e9rique Latine, encore aujourd\u2019hui, les \u00c9tats-nations sont toujours en formation et les pivots sont les villes. Ce sont des fondations souvent anciennes, parfois implant\u00e9es sur les ruines de capitales de provinces qui existaient auparavant sous l’empire inca. Les \u00e9glises, les cath\u00e9drales et les b\u00e2timents officiels sont construits sur d\u2019anciens lieux de culte, de contr\u00f4le et de pouvoir pr\u00e9-hispaniques. Les Espagnols s’\u00e9tant appropri\u00e9 les terres et ayant mis au travail les populations locales, un certain type de rapport de soumission et de client\u00e9lisme s\u2019est nou\u00e9 au fil des si\u00e8cles entre les dominants qui ont des maisons dans ces petites villes et des grandes propri\u00e9t\u00e9s dans leur hinterland, et les domin\u00e9s, les populations autochtones qui travaillent dans les haciendas des dominants en \u00e9change de l\u2019usage d\u2019un lopin de terre.<\/p>\n\n\n\n Chacune de ces villes a une singularit\u00e9 et une personnalit\u00e9 propres. Une des villes qui m\u2019a beaucoup marqu\u00e9 est Cuenca, dans le sud de l’\u00c9quateur, une ville s’auto-pr\u00e9sentant comme l’Ath\u00e8nes de l’Am\u00e9rique Latine. Elle \u00e9tait au demeurant peupl\u00e9e pour l\u2019essentiel de grandes familles de propri\u00e9taires terriens, tr\u00e8s tourn\u00e9es vers l’Europe, qui faisaient leurs \u00e9tudes en Europe – l’influence fran\u00e7aise \u00e0 Cuenca \u00e9tait tr\u00e8s manifeste. Alors qu’il n’y a pas eu pendant longtemps de v\u00e9ritable routes pour acc\u00e9der \u00e0 cette ville depuis la C\u00f4te, les lustres de baccarat et le piano \u00e0 queue \u00e9taient transport\u00e9s sur les \u00e9paules des Am\u00e9rindiens sur des sentiers de montagne, ce qui animait cette esp\u00e8ce de bulle de civilisation qui se fondait sur l’exploitation impitoyable des autochtones. Cela dit, il y avait un ind\u00e9niable charme dans ces villes. \u00c0 Cuenca par exemple, lorsqu’on a install\u00e9 l’\u00e9clairage public au gaz, la Soci\u00e9t\u00e9 des po\u00e8tes de Cuenca a demand\u00e9 qu’on n’allume pas la lumi\u00e8re trois jours par semaine afin qu’ils puissent se promener avec leur Dulcin\u00e9e au bord du fleuve en r\u00e9citant des po\u00e8mes sous la Lune. Il y a une chose qui m’a frapp\u00e9e dans ce pays, qui doit \u00eatre le cas dans d’autres pays d’Am\u00e9rique Latine, c’est que, quand on lit la presse – en g\u00e9n\u00e9ral de tr\u00e8s mauvaise qualit\u00e9 -, on a le sentiment \u00e0 la rubrique des faits divers, qu’on a dans chaque livraison du journal deux ou trois mati\u00e8res \u00e0 romans dans le genre du r\u00e9alisme magique latino-am\u00e9ricain. Il se passe constamment des choses \u00e9tonnantes, quelquefois tragiques. <\/p>\n\n\n\n Lorsqu’on a install\u00e9 l’\u00e9clairage public au gaz, la Soci\u00e9t\u00e9 des po\u00e8tes de Cuenca a demand\u00e9 qu’on n’allume pas la lumi\u00e8re trois jours par semaine afin qu’ils puissent se promener avec leur Dulcin\u00e9e au bord du fleuve en r\u00e9citant des po\u00e8mes sous la Lune.<\/p>Philippe Descola<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il y a autre chose que j’appr\u00e9cie particuli\u00e8rement en \u00c9quateur et qui contraste avec la Colombie par exemple. La Colombie et l’\u00c9quateur furent unis pendant un temps apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance dans ce qu’on appelait la Grande Colombie ; les deux pays formaient un seul \u00c9tat, leur histoire et leur g\u00e9ographie sont assez semblables. Mais tandis que la Colombie a d\u00e9velopp\u00e9 apr\u00e8s le chapelet des guerres civiles des deux derniers si\u00e8cles une culture de la violence politique et de la vendetta, l’\u00c9quateur s’est attach\u00e9 \u00e0 une culture de la n\u00e9gociation si bien qu\u2019il y a eu tr\u00e8s peu de violence politique dans ce pays. Il y a bien eu un petit mouvement foquiste urbain dans les ann\u00e9es 1980, mais qui n\u2019a jamais eu l\u2019ampleur de Sentier Lumineux au P\u00e9rou ou des FARC en Colombie. L\u2019\u00c9quateur a aussi connu pas mal de dictatures militaires, mais aucune ne fut aussi sanglante que celles du Chili, d\u2019Argentine ou du Br\u00e9sil. La derni\u00e8re en date, lorsque nous r\u00e9sidions dans le pays, \u00e9tait d\u2019ailleurs appel\u00e9e localement la \u00ab dictablanda \u00bb (la \u00ab dictadouce \u00bb) plut\u00f4t que la \u00ab dictadura \u00bb. Cette culture de la n\u00e9gociation, de l\u2019accommodement, est quelque chose qui traverse \u00e0 la fois les rapports interpersonnels et la vie politique \u2013 ce qui n’emp\u00eache pas des soul\u00e8vements r\u00e9guliers. Elle me para\u00eet r\u00e9sulter d’un h\u00e9ritage de l’\u00e9poque coloniale, dans lequel les propri\u00e9taires terriens, les hacendados<\/em>, ne pouvaient pas contr\u00f4ler uniquement les populations autochtones sur la base de la coercition. De ce fait, une sorte de culture du compromis s\u2019est mise en place. On ne retrouve pas du tout dans les pays voisins cette recherche de la n\u00e9gociation pour \u00e9viter les tensions et les affrontements. On est l\u00e0 en pr\u00e9sence d\u2019un point aveugle des sciences sociales. Pourquoi deux pays tels que la Colombie et l’\u00c9quateur, qui \u00e0 bien des \u00e9gards ont des trajectoires socio-historiques tr\u00e8s proches, sont-ils si diff\u00e9rents l\u2019un de l\u2019autre sur le plan des rapports interpersonnels ? C’est un probl\u00e8me auquel on n’accorde pas encore assez d’importance. Si j’avais encore une demi-douzaine de vies, j’aimerais faire une sorte d’ethnographie du pays, de la totalit\u00e9 de l’\u00c9quateur, pour comprendre ce qui rend ce pays si original. <\/p>\n\n\n\n Une \u00e9volution frappante concerne la place des Am\u00e9rindiens. Ils \u00e9taient compl\u00e8tement effac\u00e9s de l\u2019espace public dans les villes andines o\u00f9 on les voyait trottinant avec leurs divers costumes autochtones, ployant sous le poids d\u2019\u00e9normes ballots. En \u00c9quateur il n’y a pas de racisme somatique. Mais il subsistait quand m\u00eame une sorte de racisme culturel et de m\u00e9pris pour les Am\u00e9rindiens. Autrement dit, un Am\u00e9rindien qui coupe sa natte, enl\u00e8ve son poncho et se met un costume, devient un citoyen ordinaire, un mestizo<\/em> standard. Quand je suis arriv\u00e9, il n\u2019\u00e9tait pas rare de voir un chauffeur de bus dire \u00e0 un Am\u00e9rindien de se lever pour laisser sa place \u00e0 une dame qui venait de monter \u2013 jamais \u00e0 d\u2019autres passagers. Il n’y avait pas de s\u00e9gr\u00e9gation comme aux \u00c9tats-Unis, mais il paraissait \u00e9vident \u00e0 tous que les Am\u00e9rindiens \u00e9taient des citoyens de seconde zone. Il y avait \u00e0 leur \u00e9gard un d\u00e9nigrement culturel teint\u00e9 d’exotisme. Cela a chang\u00e9 \u00e0 la fois dans les comportements quotidiens et dans les institutions. Le quechua et le shuar par exemple ne sont pas des langues officielles, mais elles sont progressivement devenues des langues de communication accept\u00e9es et il arrive que des panneaux ou des documents publics soient r\u00e9dig\u00e9s dans ces langues. L\u2019enseignement bilingue s’est aussi d\u00e9velopp\u00e9, et le droit coutumier autochtone commence \u00e0 \u00eatre pris en consid\u00e9ration par les tribunaux.<\/p>\n\n\n\n Si j’avais encore une demi-douzaine de vies, j’aimerais faire une sorte d’ethnographie du pays, de la totalit\u00e9 de l’\u00c9quateur, pour comprendre ce qui rend ce pays si original.<\/p>Philippe Descola<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n J’ai \u00e9t\u00e9 traduit en espagnol assez t\u00f4t. Mes travaux ont donc \u00e9t\u00e9 lus par les populations autochtones, les Shuar et les Achuar, qui ont maintenant acc\u00e8s aux enseignements secondaire et sup\u00e9rieur. Ils ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 lus par les cr\u00e9oles, les dominants qui maintenant s’int\u00e9ressent \u00e0 la dimension autochtone de leur pays. Cela m’a donn\u00e9 l’occasion de discuter avec des personnes issues de la bourgeoisie quit\u00e9nienne \u00e0 l’occasion de conf\u00e9rences. J’ai pu discuter \u00e9galement avec des hommes politiques \u00e9quatoriens qui pendant longtemps ont trait\u00e9 par le m\u00e9pris les populations autochtones jusqu\u2019\u00e0 ce que celles-ci se rappellent \u00e0 leur bon souvenir en se soulevant \u00e0 l’\u00e9chelle nationale. \u00c0 l’heure actuelle, on les prend beaucoup plus au s\u00e9rieux.<\/p>\n\n\n\n [Le monde se transforme. Depuis le tout d\u00e9but de l\u2019invasion de la Russie de l\u2019Ukraine, avec nos cartes, nos analyses et nos perspectives nous avons aid\u00e9 presque 3 millions de personnes \u00e0 comprendre les transformations g\u00e9opolitiques de cette s\u00e9quence. Si vous trouvez notre travail utile et vous pensez qu\u2019il m\u00e9rite d\u2019\u00eatre soutenu, vous pouvez vous abonner\u00a0<\/em>ici<\/em><\/a>.]<\/em><\/p>\n\n\n\n Vous parlez d’un ph\u00e9nom\u00e8ne rampant, mais c’est plut\u00f4t un ph\u00e9nom\u00e8ne cyclique qui est en partie li\u00e9 \u00e0 la d\u00e9pendance de l’\u00c9quateur vis-\u00e0-vis des r\u00e9formes n\u00e9o-lib\u00e9rales impos\u00e9es par les organismes de financement internationaux. R\u00e9guli\u00e8rement le FMI ou la Banque Mondiale envoient des jeunes gens de Washington qui se disent dispos\u00e9s \u00e0 consentir des pr\u00eats \u00e0 l’\u00c9quateur, mais pas sans contreparties. En effet, l’\u00c9quateur est un pays de \u00ab boom \u00bb, il surfe depuis le XIXe si\u00e8cle sur des vagues successives de booms : celui du cacao, de la banane, de l’ivoire v\u00e9g\u00e9tal – la tagua<\/em>, des noix de palmier qui servaient \u00e0 fabriquer des boutons de chemise -, du p\u00e9trole, de la crevette, des roses… C’est une \u00e9conomie fragile, comme la plupart des \u00e9conomies fond\u00e9es sur des booms, et dans laquelle il y a tr\u00e8s peu de redistribution. En bonne logique n\u00e9o-lib\u00e9rale, les pr\u00eats sont conditionn\u00e9s \u00e0 l\u2019arr\u00eat des subventions \u00e9tatiques des produits de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9, notamment les prix du carburant. Le ph\u00e9nom\u00e8ne se r\u00e9p\u00e8te avec une r\u00e9gularit\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9rante depuis des d\u00e9cennies. Et chaque fois qu’un gouvernement, de gauche ou de droite, ob\u00e9it aux injonctions du FMI en supprimant les subventions pour le carburant et que les prix \u00e0 la pompe montent, il y a des mouvements de protestation, voire des soul\u00e8vements, puisque cela rench\u00e9rit les prix des biens de subsistance transport\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Or depuis une quinzaine d’ann\u00e9es, ces mouvements de protestation sont devenus le fait de populations autochtones organis\u00e9es en tant que telles, ce qui est tr\u00e8s original parce que, pendant longtemps, on avait plut\u00f4t des manifestations encadr\u00e9es par des partis de gauche ou des syndicats. Maintenant c’est la CONAIE (Conf\u00e9d\u00e9ration des Nationalit\u00e9s Indig\u00e8nes de l’\u00c9quateur) qui r\u00e9unit tous les peuples du pays se d\u00e9finissant comme autochtones \u2013 ce qui, par exemple, inclut aussi des populations d’anciens Noirs marrons qui vivent dans le nord de la Sierra et de la C\u00f4te \u2013 qui est \u00e0 l\u2019origine de ces soul\u00e8vements. L\u2019autochtonie est devenue une valeur et un ferment d\u2019union politique, au point que des populations m\u00e9tisses exploit\u00e9es, notamment dans les plantations de la C\u00f4te, peuvent tr\u00e8s bien se d\u00e9finir \u00e0 pr\u00e9sent comme \u00ab indig\u00e8nes \u00bb. En outre, il s\u2019est construit une solidarit\u00e9 entre les populations am\u00e9rindiennes des Andes et de l’Amazonie qui est tout \u00e0 fait originale. Le soul\u00e8vement actuel fait partie de cette cha\u00eene r\u00e9guli\u00e8re de soul\u00e8vements. Le pr\u00e9c\u00e9dent soul\u00e8vement, en 2019, fut assez violent, pour la premi\u00e8re fois. Comme je disais, c’est un pays o\u00f9 le niveau de violence est faible par rapport \u00e0 ses pays voisins, donc il est rare qu’il y ait des bless\u00e9s ou des morts. Or ce fut le cas lors de ce soul\u00e8vement. C’est aussi le cas pour celui en cours mais dans des proportions moins importantes. Ce sont donc les leaders autochtones de la CONAIE qui sont d\u00e9sormais en position de n\u00e9gocier avec les gouvernements la lev\u00e9e de ces mesures impopulaires. <\/p>\n\n\n\n L\u2019autochtonie est devenue une valeur et un ferment d\u2019union politique, au point que des populations m\u00e9tisses exploit\u00e9es, notamment dans les plantations de la C\u00f4te, peuvent tr\u00e8s bien se d\u00e9finir \u00e0 pr\u00e9sent comme \u00ab indig\u00e8nes \u00bb. <\/p>Philippe Descola<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ces luttes sociales ont ainsi constitu\u00e9 un creuset pour des leaders autochtones qui ensuite participent \u00e0 la vie politique nationale. C’est une diff\u00e9rence par rapport \u00e0 la situation que j’ai connu lors de mes premiers s\u00e9jours \u00e9quatoriens : il y a maintenant des maires, des d\u00e9put\u00e9s de villes importantes qui sont des autochtones. Cela a chang\u00e9 \u00e9norm\u00e9ment le regard condescendant qu’on portait sur ces populations. Par exemple, le soul\u00e8vement de 2019 \u00e9tait dirig\u00e9 par un Achuar que j’ai connu enfant, Jaime Vargas, qui, apr\u00e8s plusieurs semaines de violences, a n\u00e9goci\u00e9 avec le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique d\u2019alors, Len\u00edn Moreno, l’arr\u00eat des hausses de prix. Ainsi, m\u00eame s\u2019ils sont d\u00e9mographiquement minoritaires, les autochtones ont acquis un poids politique important du fait de leurs capacit\u00e9s de mobilisation. C’est un peu paradoxal car, quand je suis arriv\u00e9, mes amis \u00e9quatoriens, les anthropologues d’extr\u00eame gauche que je mentionnais tout \u00e0 l’heure, \u00e9taient tr\u00e8s marxistes-l\u00e9ninistes et voyaient les Am\u00e9rindiens des Andes comme \u00e9tant vou\u00e9s \u00e0 se transformer en ouvriers et \u00e0 devenir l’avant-garde d’un prol\u00e9tariat r\u00e9volutionnaire. Le fait qu’ils \u00e9taient Am\u00e9rindiens, qu\u2019ils parlaient des langues et avaient des formes d\u2019organisation et des cultes autochtones, n’\u00e9tait pas du tout significatif \u00e0 leurs yeux. Alors que maintenant, la bourgeoisie intellectuelle a pris conscience qu’il y avait une potentialit\u00e9 politique importante dans la population autochtone. C’est aussi un grand changement. <\/p>\n\n\n\n Un des lieux qui m\u2019est cher est le lac San Pablo, dans la Sierra Nord, pr\u00e8s d\u2019Otavalo, o\u00f9 nous allions quelquefois quand nous revenions du terrain. Il y avait l\u00e0 une ancienne hacienda<\/em> qui louait des chambres aux personnes de passage. C’est un endroit de toute beaut\u00e9, le climat est celui d\u2019un \u00e9ternel printemps, les chemins sont bord\u00e9s d\u2019hortensias. Mais peut-\u00eatre que le charme que je trouvais \u00e0 cet endroit venait du contraste avec l\u2019Amazonie et de la nostalgie que j\u2019\u00e9prouvais pour un paysage europ\u00e9en de moyenne montagne, dans le genre de celui que l\u2019on trouve au bord des lacs suisses, si diff\u00e9rent de la for\u00eat touffue et sans horizons.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" C’est en Amazonie que Philippe Descola a d\u00e9couvert en lui cette \u00ab envie d’\u00e9tudier des peuples qui seraient heureux dans la for\u00eat \u00bb. Pour ouvrir notre s\u00e9rie d’\u00e9t\u00e9, nous avons interrog\u00e9 l’anthropologue sur le rapport puissant qu’il entretient avec l’\u00c9quateur, pays farouchement original dont il faudrait \u00ab une demie douzaine de vies \u00bb pour faire l’ethnographie totale. Il nous embarque, en bateau ou \u00e0 bord d’un avion militaire, dans un voyage qui dure de 1974 \u00e0 aujourd’hui.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":150741,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[2984],"tags":[],"geo":[525],"class_list":["post-150721","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-grand-tour","staff-florian-louis","geo-ameriques"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\nC\u2019est donc assez naturellement que s\u2019impose la d\u00e9cision, plus tard, d\u2019aller faire votre terrain en \u00c9quateur ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Comment se d\u00e9roule votre arriv\u00e9e en \u00c9quateur ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Vous prenez alors pleinement conscience de la diversit\u00e9 du pays ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Et c’est pr\u00e9cis\u00e9ment cette partie m\u00e9connue et m\u00e9pris\u00e9e que vous choisissez d\u2019explorer.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Quelles sont les rencontres marquantes que vous faites alors en \u00c9quateur ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Au-del\u00e0 de Quito et de l\u2019Amazonie, quelles autres r\u00e9gions \u00e9quatoriennes fr\u00e9quentez-vous alors ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Cela fait plus de quarante ans que vous fr\u00e9quentez l\u2019\u00c9quateur. Comment avez-vous vu \u00e9voluer le pays ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Quel a \u00e9t\u00e9 la r\u00e9ception de vos travaux en \u00c9quateur ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Le pays est effectivement, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 nous parlons, travers\u00e9 par un mouvement social de grande ampleur<\/a> qui s\u2019inscrit dans des tensions qui durent depuis maintenant plusieurs ann\u00e9es. Quel est votre regard sur cette crise sociale rampante qui touche l\u2019\u00c9quateur ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Est-ce que vous aimeriez \u00e9voquer, pour terminer, un lieu \u00e9quatorien qui vous est particuli\u00e8rement cher ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n