{"id":149205,"date":"2022-08-19T07:19:00","date_gmt":"2022-08-19T05:19:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=149205"},"modified":"2022-08-19T14:27:10","modified_gmt":"2022-08-19T12:27:10","slug":"espaces-domestiques-et-villageois-chez-les-baruya","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/08\/19\/espaces-domestiques-et-villageois-chez-les-baruya\/","title":{"rendered":"Espaces domestiques et villageois chez les Baruya"},"content":{"rendered":"\n
Vous trouverez \u00e0 ce lien<\/a> les autres \u00e9pisodes de cette s\u00e9rie d’\u00e9t\u00e9 en partenariat avec la revue Le Visiteur<\/a>.<\/em><\/p>\n\n\n\n Les Baruya sont une petite tribu qui r\u00e9side dans deux hautes vall\u00e9es d\u2019une cha\u00eene de montagnes, la Kratke Range, dont les sommets atteignent 3 720 m, au mont Piora. Les vall\u00e9es s\u2019\u00e9tagent entre 1 800 et 2 300 m. Cette r\u00e9gion avait \u00e9t\u00e9 l\u2019une des derni\u00e8res \u00e0 passer, en juin 1960, sous le contr\u00f4le de l\u2019administration coloniale australienne. Elle avait \u00e9t\u00e9 auparavant explor\u00e9e en 1951 par un jeune officier, James Sinclair, qui avait entendu parler des Batia, une tribu r\u00e9put\u00e9e dans toute la r\u00e9gion pour le sel qu\u2019elle fabriquait et \u00e9changeait avec ses voisins. Ces Batia n\u2019\u00e9taient autres que les Baruya. En 1965, la r\u00e9gion avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e \u00ab pacifi\u00e9e \u00bb et ouverte \u00e0 la libre circulation des Blancs. Deux missions protestantes vinrent s\u2019y installer et en 1966 je suis arriv\u00e9 chez les Baruya pour un premier terrain qui dura trois ans, jusqu\u2019\u00e0 la fin 1968. Ensuite, j\u2019y suis retourn\u00e9 plusieurs fois jusqu\u2019en 1981, r\u00e9alisant au total sept ann\u00e9es de travail de terrain dans cette tribu. En 1975, l\u2019Australie d\u00e9cida de donner l\u2019ind\u00e9pendance \u00e0 son ancienne colonie qui devint l\u2019\u00c9tat de Papouasie-Nouvelle- Guin\u00e9e. Jusqu\u2019en 1960, les Baruya n\u2019avaient jamais rencontr\u00e9 de Blancs et continuaient \u00e0 utiliser des outils de pierre pour ouvrir des jardins dans la for\u00eat et pour construire leurs habitations. Mais apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, des outils d\u2019acier, des haches et des machettes, fabriqu\u00e9es en Allemagne ou en Grande-Bretagne, parvinrent jusque chez les Baruya par le jeu du commerce intertribal entre les populations de la c\u00f4te et celles des Hautes Terres. Mais \u00e0 cette \u00e9poque les Baruya ne savaient pas d\u2019o\u00f9 provenaient ces objets ni qui les fabriquait.<\/p>\n\n\n\n Les Baruya formaient en 1966 un groupe local de quelque 2 000 personnes r\u00e9parties entre 17 villages et hameaux. Leur organisation sociale reposait sur deux institutions, d\u2019une part l\u2019existence de groupes de parent\u00e9 patrilin\u00e9aires, des clans divis\u00e9s en lignages r\u00e9partis entre les villages et, d\u2019autre part, l\u2019existence d\u2019initiations masculines et f\u00e9minines qui redistribuaient tous les habitants, quels que soient leur lignage et leur village, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une hi\u00e9rarchie de stades d\u2019initiation. Ces institutions cr\u00e9aient une forte in\u00e9galit\u00e9 entre les hommes et les femmes et entre les initi\u00e9s et les non-initi\u00e9s. La soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tait gouvern\u00e9e par les hommes qui en \u00e9taient \u00e9galement les repr\u00e9sentants vis-\u00e0-vis des tribus voisines. Avant l\u2019arriv\u00e9e des Europ\u00e9ens, ces tribus \u00e9taient en permanence en guerre les unes contre les autres, sauf pour l\u2019une d\u2019entre elles avec laquelle les Baruya entretenaient des \u00e9changes commerciaux r\u00e9guliers et pacifiques.<\/p>\n\n\n\n\n\n Les clans produisaient la plupart de leurs moyens mat\u00e9riels d\u2019existence, mais devaient se procurer aupr\u00e8s des tribus voisines des lames de pierre pour fabriquer leurs outils car sur leur territoire n\u2019existait aucun affleurement de pierres convenables. Ils devaient \u00e9galement se procurer des plumes d\u2019oiseaux de paradis et de casoar pour leurs parures corporelles, ainsi que des coquillages, notamment des cauries, pour la m\u00eame raison. Pour obtenir ces biens, les Baruya produisaient un sel extrait des cendres d\u2019une plante (Coix gigantea K\u0153nig ex Rob<\/em>) qu\u2019ils cultivaient sur de grandes surfaces. Les seuls sp\u00e9cialistes qui existaient alors chez les Baruya \u00e9taient les fabricants de barres de sel.Une vue a\u00e9rienne du territoire des Baruya r\u00e9v\u00e9lait imm\u00e9diatement la structure particuli\u00e8re de l\u2019habitat. Les villages se trouvaient \u00e0 flanc de montagne et construits sur des terrasses cultiv\u00e9es. Ils \u00e9taient compos\u00e9s de trois \u00e9l\u00e9ments. Sur la plus haute terrasse, \u00e0 distance de celle o\u00f9 s\u2019\u00e9talait le village, une ou plusieurs grandes maisons entour\u00e9es de palissades, constituait la kwalanga<\/em>, la maison des hommes. Cet espace \u00e9tait tabou pour les femmes. Tout en bas, pr\u00e8s de la rivi\u00e8re, plusieurs huttes de construction pr\u00e9caire, parce que n\u2019\u00e9tant pas appel\u00e9es \u00e0 durer, \u00e9taient les lieux o\u00f9 les femmes venaient mettre au monde les enfants et s’isoler pendant leurs r\u00e8gles. Cet espace \u00e9tait totalement interdit aux hommes comme constituant un danger permanent pour leur force et leur virilit\u00e9. Entre ces deux p\u00f4les, la maison des hommes et les maisons des femmes, s\u2019\u00e9tendait sur une terrasse interm\u00e9diaire le village. Les habitations des familles \u00e9taient des huttes rondes dont les parois \u00e0 l\u2019origine \u00e9taient faites de plaques d\u2019\u00e9corce d\u2019arbre et recouvertes de chaume. Elles \u00e9taient construites sur pilotis, le plancher \u00e0 quelque 50 cm du sol, pour le s\u00e9parer de l\u2019humidit\u00e9 et du froid du sol. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de chaque habitation, un auvent servait pour \u00e9ventuellement cuisiner mais surtout pour se livrer \u00e0 des activit\u00e9s s\u00e9dentaires en plein air. Au sommet du toit de chaque maison, ainsi qu\u2019au sommet de la maison des hommes, quatre pieux, tourn\u00e9s vers les quatre points cardinaux, \u00e9taient plant\u00e9s et constituaient les \u00ab fleurs du Soleil \u00bb. Ils \u00e9taient destin\u00e9s, dans la pens\u00e9e des Baruya, \u00e0 placer chaque maison sous la protection du Soleil, leur divinit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Entre ces deux p\u00f4les, la maison des hommes et les maisons des femmes, s\u2019\u00e9tendait sur une terrasse interm\u00e9diaire le village.<\/p>Maurice Godelier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En p\u00e9n\u00e9trant dans une maison par une entr\u00e9e tr\u00e8s basse, on pouvait observer une division de l\u2019espace habit\u00e9 qui s\u2019expliquait par la m\u00eame opposition entre le haut et le bas, les hommes et les femmes, observ\u00e9e au niveau de l\u2019espace villageois. Au milieu du plancher de chaque maison, en son centre, un foyer de pierres \u00e9tait construit. Seuls les hommes du lignage de l\u2019homme qui habitait cette maison pouvaient le fabriquer. L\u2019espace int\u00e9rieur et circulaire de la maison se trouvait divis\u00e9 en deux sous-espaces que le foyer s\u00e9parait. La partie proche de la porte d\u2019entr\u00e9e \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9pouse ou aux \u00e9pouses de l\u2019homme, ainsi qu\u2019aux filles et aux gar\u00e7ons non initi\u00e9s. L\u2019autre partie de la maison, au-del\u00e0 du foyer, \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9e strictement \u00e0 l\u2019homme et aux hommes qui pouvaient venir le visiter. Il \u00e9tait totalement interdit \u00e0 une femme d\u2019enjamber le foyer, pour la raison que son sexe s\u2019ouvrirait au-dessus du feu et polluerait la nourriture cuite pour l\u2019homme. Sur les parois de la maison \u00e9taient accroch\u00e9s dans la partie masculine l\u2019arc et les fl\u00e8ches, les capes d\u2019\u00e9corce de l\u2019homme, ainsi qu\u2019un filet fabriqu\u00e9 par les femmes o\u00f9 chaque homme pla\u00e7ait des objets \u00e0 pouvoir magique qui lui servaient pour la chasse ou pour la guerre. Dans la partie f\u00e9minine, les femmes suspendaient leurs capes d\u2019\u00e9corce, les filets qui leur servaient \u00e0 transporter les b\u00e9b\u00e9s, ainsi que les produits de leurs jardins, patates douces, taros, etc., et leurs b\u00e2tons \u00e0 fouir.<\/p>\n\n\n\n\n\n Sous la maison \u00e9taient stock\u00e9es des r\u00e9serves de bois pour alimenter le foyer. Mais au-dessus du foyer, sous le plafond, une petite plateforme servait \u00e0 entreposer les barres de sel et \u00e0 les tenir s\u00e8ches, avant de les \u00e9changer. Autour de chaque maison un petit jardin renfermait surtout des plantes utilis\u00e9es dans les rituels. Toutes les maisons \u00e9taient b\u00e2ties de la m\u00eame fa\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019arriv\u00e9e des Europ\u00e9ens, deux changements eurent lieu. Les parois des maisons cess\u00e8rent d\u2019\u00eatre fabriqu\u00e9es en plaques d\u2019\u00e9corce, mais en bambou tress\u00e9 selon une technique pratiqu\u00e9e par les tribus de la c\u00f4te et apprise par les Baruya de soldats qui accompagnaient les officiers australiens. Le deuxi\u00e8me changement fut l\u2019apparition de maisons rectangulaires avec une porte \u00e0 l\u2019imitation des constructions des Europ\u00e9ens \u00e9tablis dans la vall\u00e9e, missionnaires et militaires.<\/p>\n\n\n\n Dans la partie f\u00e9minine, les femmes suspendaient leurs capes d\u2019\u00e9corce, les filets qui leur servaient \u00e0 transporter les b\u00e9b\u00e9s, ainsi que les produits de leurs jardins, patates douces, taros, etc., et leurs b\u00e2tons \u00e0 fouir.<\/p>Maurice Godelier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans les villages o\u00f9 vivait un Baruya capable de fabriquer du sel, on trouvait en bordure du village un four \u00e0 sel. C\u2019\u00e9tait une construction remarquable, un abri long de 5 \u00e0 6 m\u00e8tres qui prot\u00e9geait un four construit en terre et en pierres r\u00e9fractaires et comportant \u00e0 sa surface une douzaine de cavit\u00e9s profondes de 25 cm et longues de 80 cm dans lesquelles les fabricants de sel versaient l\u2019eau charg\u00e9e des cendres des coix <\/em>r\u00e9colt\u00e9s et br\u00fbl\u00e9s et surveillaient la cristallisation du sel pendant plusieurs jours et nuits. Le four \u00e0 sel \u00e9tait tabou pour tous les habitants pendant le temps de l\u2019\u00e9vaporation et de la cristallisation du sel.<\/p>\n\n\n\n\n\n
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