{"id":148196,"date":"2022-07-29T06:21:00","date_gmt":"2022-07-29T04:21:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=148196"},"modified":"2022-07-28T18:43:45","modified_gmt":"2022-07-28T16:43:45","slug":"corps-cinglants-et-langages-assembles-lespace-public-en-puissance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/07\/29\/corps-cinglants-et-langages-assembles-lespace-public-en-puissance\/","title":{"rendered":"Corps cinglants et langages assembl\u00e9s. L\u2019espace public en puissance"},"content":{"rendered":"\n
Vous trouverez \u00e0 ce lien<\/a> les autres \u00e9pisodes de cette s\u00e9rie d’\u00e9t\u00e9 en partenariat avec la revue Le Visiteur<\/a>.<\/em><\/p>\n\n\n\n Savez-vous le moyen de se perdre \u00e0 Sienne ? Ne pas retrouver son chemin est une exp\u00e9rience des plus banales, il y suffit d\u2019un peu d\u2019ignorance. Mais s\u2019\u00e9garer dans une ville comme on se perd en for\u00eat, voil\u00e0 qui demande au contraire de l\u2019\u00e9ducation. Dans son Enfance berlinoise<\/em>, Walter Benjamin pose cette distinction cruciale, avant de pr\u00e9ciser : \u00ab c\u2019est Paris qui m\u2019a enseign\u00e9 cet art de s\u2019\u00e9garer \u00bb. Il faut pour cela d\u00e9jouer la signal\u00e9tique qui, partout, et de mani\u00e8re envahissante, marque le sol, barre l\u2019horizon et griffe le ciel de nos villes modernes. C\u2019est elle qui, aujourd\u2019hui, pr\u00e9tend nous espacer, distinguant les lieux publics, assignant les territoires de nos d\u00e9sirs. On pense qu\u2019elle nous indique notre chemin, alors que c\u2019est tout le contraire : elle nous d\u00e9sapprend \u00e0 nous \u00e9garer, nous plongeant dans la selva oscura <\/em>de Dante, for\u00eat qui n\u2019est obscure que par les \u00e9critures qui l\u2019assombrissent. Ce n\u2019est pas que les chemins viennent \u00e0 manquer, c\u2019est qu\u2019\u00e9tant entour\u00e9 de tous les chemins possibles, le promeneur, incapable de se perdre, est perdu \u00e0 jamais. Il est alors comme l\u2019homme infortun\u00e9 que chante le ch\u0153ur de l\u2019Antigone <\/em>de Sophocle : \u00ab Ayant tous les chemins, sans chemin, il marche vers rien. \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/p>\n\n\n\n Cette perte de l\u2019\u00e9garement qui nous dirige et nous contraint vers des espaces oblig\u00e9s \u2013 et comment l\u2019espace public pourrait \u00eatre le lieu d\u2019une obligation quelconque, sinon en se laissant glisser sur une pente s\u00e9mantique des plus p\u00e9rilleuses puisqu\u2019elle m\u00e8ne du bien public \u00e0 l\u2019ordre public ? \u2013 peut donner des envies d\u2019ailleurs. On conna\u00eet le r\u00eave de Roland Barthes : un voyage au Japon fut l\u2019occasion pour lui d\u2019un bain de jouvence dans une langue inconnue. Elle tombait \u00e0 pic, d\u00e8s lors que le fl\u00e2neur \u00e9gar\u00e9 de Tokyo, lass\u00e9 de l\u2019encombrement s\u00e9mantique o\u00f9 tout ce qui est visible devient lisible, travaillait \u00e0 une \u00e9thique du signe vide : Barthes est frapp\u00e9 par ce qu\u2019il appelle \u00ab l\u2019extraordinaire finesse du traitement du signifiant \u00bb qui ne laisse aucune place au non-signe, mais il admire davantage encore le fait que cet empire des signes, ultimement, ne veut rien dire \u2013 au sens o\u00f9 il est un monde \u00ab strictement s\u00e9mantique et strictement ath\u00e9e <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. On ne reconna\u00eet rien parce qu\u2019on ne s\u2019y retrouve pas.<\/p>\n\n\n\n\n\n Cette exp\u00e9rience urbaine, ainsi que l\u2019a montr\u00e9 Maurice Pinguet <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, r\u00e9invente l\u2019art de se perdre. Pas seulement parce que les rues de la ville n\u2019ont pas de nom, mais parce que le visiteur occidental cherche en vain, dans la ville japonaise, ce centre plein o\u00f9 se rassemblent toutes les valeurs de la civilisation : la spiritualit\u00e9, le pouvoir, la marchandise, la parole. Tout \u00e0 la fois \u00ab interdit et indiff\u00e9rent \u00bb, le centre est vide. C\u2019est pourtant un lieu d\u2019autorit\u00e9, puisque \u00ab habit\u00e9 par un empereur que l\u2019on ne voit jamais, c\u2019est-\u00e0-dire, \u00e0 la lettre, par on ne sait qui \u00bb. Il en figure donc \u00ab l\u2019id\u00e9e \u00e9vapor\u00e9e, subsistant l\u00e0 non pour irradier quelque pouvoir, mais pour donner \u00e0 tout le mouvement urbain l\u2019appui de son vide central, obligeant la circulation \u00e0 un perp\u00e9tuel d\u00e9voiement <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Ne pas retrouver son chemin est une exp\u00e9rience des plus banales, il y suffit d\u2019un peu d\u2019ignorance. Mais s\u2019\u00e9garer dans une ville comme on se perd en for\u00eat, voil\u00e0 qui demande au contraire de l\u2019\u00e9ducation.<\/p>Patrick Boucheron<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Mais \u00e0 Sienne ? Je repose la question : comment peut-on se perdre \u00e0 Sienne quand tout, dans ce syst\u00e8me de pentes et de d\u00e9clivit\u00e9s qui fait la ville, am\u00e8ne par une douce violence le marcheur, m\u00eame s\u2019il est distrait \u2013 en fait : surtout s\u2019il est distrait \u2013 \u00e0 se retrouver <\/em>au creux des collines, \u00e0 la crois\u00e9e des entailles qui font la conque \u00e9vas\u00e9e de la place du Campo ? Il suffit de fermer les yeux, de ne plus y penser, il suffit de se laisser guider par ses pas, et alors les volutes compliqu\u00e9es de nos itin\u00e9raires les plus hasardeux ou les plus erratiques s\u2019arr\u00eateront net, dans l\u2019\u00e9blouissement retrouv\u00e9 de la skyline <\/em>siennoise. L\u00e0, les maisons s\u2019\u00e9cartent pour m\u00e9nager ce bel espacement qui rappelle \u00e0 chacun que l’architecture est l\u2019art de la maintenance, en amiti\u00e9, des espaces dans la ville. Soyez saoul comme le consul d\u2019Au-dessous du volcan<\/em>, la version ivrogne de la Com\u00e9die <\/em>de Dante, et ce sera la m\u00eame chose : votre marche sera \u00e0 la fois incertaine et d\u00e9cid\u00e9e puisqu\u2019elle \u00e9chouera toujours ici, comme l\u2019eau qui ruisselle d\u00e9vale immanquablement vers son bassin de r\u00e9ception. Cavea <\/em>de th\u00e9\u00e2tre antique ou coquillage aux bords finement ourl\u00e9s, on peut multiplier les m\u00e9taphores plus ou moins \u00e9rotis\u00e9es, le fait demeure : cette place est une nasse. Impossible d\u2019y \u00e9chapper : nul n\u2019a jamais r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9sob\u00e9ir \u00e0 l\u2019ordre urbain qui nous intime d\u2019y retrouver notre chemin. <\/p>\n\n\n\n Si l\u2019on est architecte, et peut-\u00eatre m\u00eame historien de l\u2019architecture, on a sans doute appris \u00e0 aimer cette tyrannie des points de fuite, cette condensation extr\u00eame du sens qui replie en un seul lieu toutes les valeurs de la civilisation urbaine \u2013 l\u2019\u00e9change, l\u2019\u00e9quilibre, la transparence, la s\u00fbret\u00e9, l\u2019harmonie, l\u2019intensit\u00e9. Il y a m\u00eame fort \u00e0 parier que l\u2019on pare le rassemblement de toutes ces vertus du beau nom d\u2019espace public. Comment le contrarier quand ce qui nous y m\u00e8ne est cette mise en puissance de la force dans le signe que l\u2019on appelle, en architecture, la beaut\u00e9 <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> ? Comment le d\u00e9jouer d\u00e8s lors que l\u2019on assiste, impuissant et admiratif, \u00e0 la r\u00e9capitulation de toutes les \u00ab \u00e9nonciations pi\u00e9tonni\u00e8res \u00bb dont parlait Michel de Certeau en une seule et m\u00eame phrase urbaine o\u00f9 le bruissement des conversations en ville fait place \u00e0 la monodie du discours de la ville sur la ville <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> ? Comment ? Peut-\u00eatre en pr\u00eatant l\u2019oreille \u00e0 ce que la langue trahit dans cette expression de faire place<\/em>, qui d\u00e9signera \u00e0 la fois ici faire une place et faire de la place, place vide ou place nette ; plus pr\u00e9cis\u00e9ment encore : faire place au sens de tenir lieu de, c\u2019est-\u00e0-dire ultimement parler au nom de ceux que l\u2019on repr\u00e9sente \u2013 j\u2019y suis et eux non.<\/p>\n\n\n\n L\u2019espace public est donc d\u00e9cid\u00e9ment l\u2019affaire des corps parlants, et voici pourquoi toute analyse architecturale \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019Aristote (un lieu est l\u00e0 o\u00f9 deux corps ne peuvent \u00eatre ensemble) doit \u00eatre compl\u00e9t\u00e9e, toujours en termes aristot\u00e9liciens, par une r\u00e9flexion sur le langage instituant de l\u2019animal politique qu\u2019est l\u2019homme en soci\u00e9t\u00e9. Il faudrait, afin de se perdre \u00e0 Sienne, prendre le point de vue des b\u00eates \u2013 de celles qui surgissent toujours de mani\u00e8re soudaine et impromptue pour fissurer les blocs de prose de Federigo Tozzi de leurs points de vue ac\u00e9r\u00e9s sur le bien des choses. \u00ab Mon \u00e2me a cr\u00fb dans l\u2019ombre silencieuse de Sienne, \u00e0 l\u2019\u00e9cart, sans amiti\u00e9s, tromp\u00e9e chaque fois qu\u2019elle a demand\u00e9 \u00e0 \u00eatre connue \u00bb, \u00e9crit le narrateur de ce livre somptueux, \u00ab et le long de ses rues pentues, ses b\u00e2timents me paraissaient \u00eatre des \u00e9boulements qui m\u2019effrayaient <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. C\u2019est de cette inqui\u00e9tude que je souhaiterais partir ici pour d\u00e9sencombrer la place civique de cet effet d\u2019\u00e9vidence qu\u2019on appellera lieu commun, cherchant \u00e0 circonscrire ce vide central dont parlait Roland Barthes, cette \u00ab id\u00e9e \u00e9vapor\u00e9e \u00bb qui rend impossible tout consentement unanime.<\/p>\n\n\n\n Je repose la question : comment peut-on se perdre \u00e0 Sienne quand tout, dans ce syst\u00e8me de pentes et de d\u00e9clivit\u00e9s qui fait la ville, am\u00e8ne par une douce violence le marcheur, m\u00eame s\u2019il est distrait \u2013 en fait : surtout s\u2019il est distrait \u2013 \u00e0 se retrouver <\/em>au creux des collines, \u00e0 la crois\u00e9e des entailles qui font la conque \u00e9vas\u00e9e de la place du Campo ?<\/p>Patrick Boucheron<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Et d\u2019abord, lorsqu\u2019un architecte, un historien, un juriste et un philosophe parlent ensemble d\u2019espace public, disent-ils la m\u00eame chose ? Non sans doute, et la beaut\u00e9 des lieux n\u2019est pas propre \u00e0 apaiser leur dispute. En \u00e9voquant la calme assurance des places civiques des communes italiennes, on cherchait d\u2019abord \u00e0 troubler cette \u00e9vidence : l\u2019histoire urbaine d\u00e9nie aux espaces publics toute qualit\u00e9 architecturale autre que celle d\u2019accueillir et d\u2019ordonner des corps cinglants et des langages assembl\u00e9s. Voici pourquoi l\u2019on ne s\u2019attardera gu\u00e8re dans les pages qui vont suivre \u00e0 d\u00e9crire le pouvoir d\u2019\u00e9merveillement de ces agencements architecturaux, pr\u00e9f\u00e9rant mesurer l\u2019intensit\u00e9 de leur mise en puissance historique. Car le recours au pass\u00e9 sert, l\u00e0 encore, \u00e0 jeter des lueurs d\u2019intelligibilit\u00e9 sur un pr\u00e9sent incertain. Ce qui le rend incertain ? Quelques confusions que l\u2019on t\u00e2chera de dissiper, par exemple le fait que les lieux publics ne garantissent pas plus qu\u2019ils ne promettent le d\u00e9ploiement d\u2019un espace public. Cette histoire n\u2019est pas seulement faite de formes mais de luttes, pas seulement de rassemblements mais de dispersion \u2013 car le moment \u00e9minemment politique est toujours celui o\u00f9 l\u2019on se d\u00e9sassemble. On ne se d\u00e9solera donc pas trop de ne pas partager les m\u00eames mots pour dire le lieu commun, car telle est l\u2019hypoth\u00e8se que l\u2019on entend ici mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve : c\u2019est dans leur espacement que se situe la puissance proprement historique de l\u2019espace public. <\/p>\n\n\n\n\n\n Telle est donc ma proposition : partir de cette place civique italienne o\u00f9 semblent se superposer id\u00e9alement toutes les qualit\u00e9s architecturales, politiques, juridiques et philosophiques de l\u2019espace public pour tenter de les d\u00e9sassembler, et de profaner, au lieu m\u00eame de son apoth\u00e9ose, cette fausse \u00e9vidence visuelle qui agit comme un pi\u00e8ge \u00e0 regard, mais aussi, on vient de le sugg\u00e9rer, comme une nasse. C\u2019est nous faire violence, tant nous l\u2019aimons, cette place civique italienne, tant nous avons \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9s, et depuis si longtemps, \u00e0 l\u2019aimer \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 se soumettre \u00e0 cette forme honorable de domination qu\u2019on nomme admiration. Mais de cela aussi il faudrait pouvoir faire la g\u00e9n\u00e9alogie, ne serait-ce que pour restaurer l\u2019art de se perdre. Alors commen\u00e7ons par une question des plus simples, de celles que posait Richard Goldthwaite au seuil d\u2019un ma\u00eetre livre o\u00f9 il s\u2019interrogeait sur la production et la consommation d\u2019\u0153uvres d\u2019art dans l\u2019Italie de la Renaissance : Why did Italy produce so much Art in the Renaissance ?<\/em> <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> Ce qui, traduit dans l\u2019ordre de nos pr\u00e9occupations pr\u00e9sentes, donnerait ceci : pourquoi est-ce en Italie qu\u2019on a b\u00e2ti tant de places, si belles et si convaincantes qu\u2019elles semblent aujourd\u2019hui encore conformer l\u2019id\u00e9e que nous nous faisons de ce que doit \u00eatre un espace public ?<\/p>\n\n\n\n Pourquoi l\u2019Italie, en effet<\/a>. La r\u00e9ponse ne peut \u00eatre qu\u2019historique et politique. C\u2019est dans l\u2019Italie centro-septentrionale qu\u2019a \u00e9t\u00e9 port\u00e9e \u00e0 son degr\u00e9 maximum d\u2019intensit\u00e9 sociale l\u2019exp\u00e9rience communale, et ce d\u00e8s le XIIe si\u00e8cle. Exp\u00e9rience communale, entendons par l\u00e0 production sociale d\u2019un mode in\u00e9dit de gouvernementalit\u00e9 accompagnant l\u2019\u00e9mancipation urbaine, et qui repose essentiellement sur l\u2019\u00e9lection des magistratures, la d\u00e9lib\u00e9ration des citoyens, la coll\u00e9gialit\u00e9 des d\u00e9cisions, le contr\u00f4le des \u00e9lites, l\u2019ensemble se donnant \u00e0 voir comme une conjuration, c\u2019est-\u00e0-dire une communaut\u00e9 politique soud\u00e9e par un serment pris en commun <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Deux pr\u00e9cisions s\u2019imposent d\u2019embl\u00e9e : la premi\u00e8re concerne la sp\u00e9cificit\u00e9 italienne dans ce processus qui anime, \u00e0 des degr\u00e9s divers, l\u2019ensemble de l\u2019Europe urbaine. C\u2019est une accentuation davantage qu\u2019une exception, qui m\u00e9riterait par cons\u00e9quent d\u2019\u00eatre compar\u00e9e \u00e0 d\u2019autres formes accentu\u00e9es du m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne, comme dans les villes de Flandre. La seconde porte sur l\u2019effectivit\u00e9 urbaine de la pr\u00e9c\u00e9dente formulation : une exp\u00e9rience qui se donne \u00e0 voir comme une conjuration des volont\u00e9s rassembl\u00e9es. Car les espaces publics dont on doit parler sont bien davantage que le d\u00e9cor de cette sc\u00e8ne politique qui, pour \u00eatre efficace, doit sans cesse \u00eatre rejou\u00e9e ; c\u2019est en v\u00e9rit\u00e9 son protagoniste principal. Autrement dit, dans ce th\u00e9\u00e2tre du pouvoir, la ville, dans ses formes mat\u00e9rielles, tient le premier r\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n Pourquoi est-ce en Italie qu\u2019on a b\u00e2ti tant de places, si belles et si convaincantes qu\u2019elles semblent aujourd\u2019hui encore conformer l\u2019id\u00e9e que nous nous faisons de ce que doit \u00eatre un espace public ?<\/p>Patrick Boucheron<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il convient donc de repartir de la morphogen\u00e8se des espaces b\u00e2tis. La fabrique de la ville fut, dans l\u2019Italie communale, la poursuite de la guerre f\u00e9odale par d\u2019autres moyens, et bien davantage que l\u2019\u00e9talement des espaces publics polaris\u00e9s par les \u00e9glises puis les palais civiques et leurs \u00e9quipements monumentaux, c\u2019est l\u2019\u00e9toilement des d\u00e9pendances et des client\u00e8les \u00e0 partir de l\u2019enracinement lignager des grandes familles qui constitue le mode principal d\u2019agencement des territorialit\u00e9s urbaines. Il faut tout l\u2019effort de communication politique d\u2019une ville comme Venise \u00e0 partir du xiiie si\u00e8cle pour se donner \u00e0 voir comme fa\u00e7onn\u00e9e par la puissance publique quand tout, en r\u00e9alit\u00e9, y fut d\u2019abord l\u2019\u0153uvre des initiatives priv\u00e9es et des strat\u00e9gies fonci\u00e8res des \u00e9tablissements religieux. Il n\u2019en demeure pas moins que les politiques \u00e9dilitaires mises en \u0153uvre par les communes, surtout dans leur phase \u00ab populaire \u00bb \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 partir du moment o\u00f9 l\u2019\u00e9largissement de la base sociale des regimi di popolo <\/em>provoque leur accomplissement institutionnel \u2013 accompagnent les lentes et patientes conqu\u00eates de l\u2019espace public, qui viennent nuancer puis contrarier les solidarit\u00e9s de voisinage domin\u00e9es par ce que l\u2019on a appel\u00e9, notamment dans le cas de G\u00e8nes, \u00ab l\u2019urbanisme du priv\u00e9 \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019historiographie a depuis longtemps c\u00e9l\u00e9br\u00e9 le d\u00e9veloppement d\u2019une cit\u00e9 unifi\u00e9e par ses murailles, aimant\u00e9e par ses places civiques, a\u00e9r\u00e9e par une voirie d\u00e9sencombr\u00e9e, et manifestant ainsi la capacit\u00e9 nouvelle des \u00e9lites dirigeantes \u00e0 concevoir un am\u00e9nagement global de l\u2019espace urbain. On sait aujourd\u2019hui que cette imposition de l\u2019id\u00e9e de commune utilit\u00e9 passe aussi par des initiatives d\u2019apparence plus modeste, travaillant notamment les espaces de la sociabilit\u00e9 agissante, comme le puits. Lorsqu\u2019il est captur\u00e9 par la curia<\/em>, les clients doivent emplir leur cruche au c\u0153ur du complexe immobilier du lignage : c\u2019est alors la forme urbaine elle-m\u00eame qui contraint les d\u00e9placements quotidiens vers un lieu \u00e9minemment priv\u00e9, hors d\u2019atteinte de la surveillance municipale. Voil\u00e0 pourquoi la fontaine publique est sans doute la plus claire affirmation architecturale de l\u2019id\u00e9ologie du bien commun et qu\u2019elle est souvent l\u2019enjeu d\u2019un investissement consid\u00e9rable, tant du point de vue financier qu\u2019artistique et technologique (que l\u2019on songe par exemple \u00e0 la Fontana maggiore de P\u00e9rouse, n\u00e9cessitant un syst\u00e8me de canalisations souterraines qui puisent l\u2019eau \u00e0 plus de trois kilom\u00e8tres du centre de la ville).<\/p>\n\n\n\n Tel est l\u2019effort, tout \u00e0 la fois urbanistique, r\u00e9glementaire et social, de l\u2019autorit\u00e9 communale : il s\u2019agit d\u2019abord de d\u00e9limiter des espaces publics, non pas en leur affectant des propri\u00e9t\u00e9s architecturales pr\u00e9cises mais en normant les pratiques sociales qu\u2019ils accueillent et suscitent. Un espace public est moins un lieu qu\u2019un usage social de ce lieu ; certaines r\u00e8gles de comportement (d\u00e9finies par les statuts communaux qui distingueront par exemple les trafics licites des trafics illicites, y acceptant les changeurs mais \u00e9cartant le commerce alimentaire, etc.) le d\u00e9finissent plus s\u00fbrement que ses dimensions ou ses dispositions urbanistiques <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Partout s\u2019affirment les dispositions statutaires destin\u00e9es \u00e0 redresser les rues, recta linea <\/em>ou bien ad cordam<\/em>. Si les premi\u00e8res listes de magistri edificiorum <\/em>de Rome datent de 1227 et qu\u2019\u00e0 Palerme, les \u00ab ma\u00eetres des immondices \u00bb tentent \u00e9galement de d\u00e9limiter, borner et contenir tous les saillants qui projettent l\u2019espace priv\u00e9 sur la voie publique, le document le plus caract\u00e9ristique de cette ambition est le Liber terminorum <\/em>de Bologne, dress\u00e9 en 1294. Il r\u00e9sulte d\u2019une enqu\u00eate diligent\u00e9e par les huit domini<\/em>, assist\u00e9s de quatre notaires et d\u2019un arpenteur, pour v\u00e9rifier l\u2019emplacement des 460 bornes de marbre plant\u00e9es par la commune, quarante ans plus t\u00f4t, et d\u2019en installer de nouvelles, d\u00e9limitant l\u2019espace public contre les empi\u00e9tements <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n\n\n Du point de vue urbanistique comme du point de vue r\u00e9glementaire, la commune a entrepris de lisser l\u2019espace urbain, et surtout de le d\u00e9barrasser de ces enclaves seigneuriales que le juriste Bartole de Sassoferrato d\u00e9crit au milieu du XIV si\u00e8cle dans son Tractatus de regimine civitatis <\/em>(\u00ab Trait\u00e9 sur la mani\u00e8re de gouverner les villes \u00bb) comme les manifestations les plus r\u00e9voltantes de la tyrannie. D\u00e9sormais s\u2019impose une d\u00e9limitation plus tranch\u00e9e, o\u00f9 la coupure nette de la fa\u00e7ade triomphe sur des coutures plus frang\u00e9es, celles par exemple des portiques et des loggias au XVe si\u00e8cle, qui sont des lieux de l\u2019entre-deux entre l\u2019espace domestique de la demeure et l\u2019espace public de la voirie, des lieux d\u2019une interface sociale que la nouvelle tendance \u00e0 la s\u00e9paration des espaces rend ind\u00e9sirable. Si bien que l\u2019on pourrait dire de l\u2019architecture humaniste du dernier tiers du Quattrocento qu\u2019elle esth\u00e9tise la s\u00e9gr\u00e9gation urbaine <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n L\u2019architecture humaniste du dernier tiers du Quattrocento esth\u00e9tise la s\u00e9gr\u00e9gation urbaine.<\/p>Patrick Boucheron<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Esth\u00e9tisation n\u2019est sans doute pas le bon mot pour d\u00e9signer ce discours d\u2019escorte des pouvoirs qui s\u2019inscrit au sol comme r\u00e9cit d\u2019espaces. Mieux vaudrait dire mise en beaut\u00e9 de la s\u00e9gr\u00e9gation urbaine, en se souvenant de la le\u00e7on d\u2019Alberti : toute mise en beaut\u00e9 est une mise en d\u00e9fense, puisque le pouvoir de b\u00e2tir est d\u2019abord un d\u00e9sir de se mettre \u00e0 l\u2019abri du regard des envieux. Il l\u2019\u00e9crit dans son De re aedificatoria <\/em> : \u00ab Or, la beaut\u00e9 obtiendra, m\u00eame de la part d\u2019ennemis acharn\u00e9s, qu\u2019ils mod\u00e8rent leur courroux et consentent \u00e0 la laisser inviol\u00e9e <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb Autrement dit, elle est proprement d\u00e9sarmante. C\u2019est supposer l\u2019universalit\u00e9 et l\u2019invariance d\u2019une disposition anthropologique \u00e0 la saisir : \u00ab on peut s\u2019en \u00e9tonner et se demander pourquoi la nature nous fait imm\u00e9diatement sentir \u00e0 tous, ignorants comme savants, ce qu\u2019il y a de juste ou de vicieux dans la conception des choses et dans leur ex\u00e9cution, en particulier dans ces questions o\u00f9 le sens de la vue l\u2019emporte en acuit\u00e9 sur tous les autres <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Cette id\u00e9e albertienne est \u00e9trange, car tout dans l\u2019histoire vient la d\u00e9mentir \u2013 et surtout lorsqu\u2019on se souvient que Leon Battista Alberti s\u2019adresse d\u2019abord \u00e0 ces commanditaires en puissance que sont les grands marchands et les hauts dignitaires des ordres religieux, mais d\u2019abord et avant tout les princes \u00e0 qui il promet donc l\u2019ob\u00e9issance de sujets intimid\u00e9s par l\u2019harmonie architecturale. C\u2019est une id\u00e9e \u00e9trange, mais puissante, puisqu\u2019elle rend compte de l\u2019efficacit\u00e9 proprement politique que les princes attendaient, non seulement de la construction \u00e9dilitaire, mais de l\u2019embellissement des villes, dans une soci\u00e9t\u00e9 politique qui ne croyait sans doute plus \u00e0 l\u2019effectivit\u00e9 politique du serment pris en commun <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Resterait \u00e0 comprendre pourquoi cette id\u00e9e, \u00e9trange et puissante, nous pla\u00eet tant. La r\u00e9ponse est ais\u00e9e : nous l\u2019aimons car elle nous conforte et nous justifie. Du point de vue de la cr\u00e9ation architecturale, le De re aedificatoria <\/em>est bien un \u00ab texte instaurateur \u00bb, comme l\u2019\u00e9crivait Fran\u00e7oise Choay, mais ce qu\u2019il instaure est moins la valeur esth\u00e9tique de l\u2019architecture que le statut social de l\u2019architecte \u2013 il en va de ses rapports au pouvoir, au public, \u00e0 l\u2019argent, et surtout \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il se fait de lui-m\u00eame, \u00e0 travers la question que je pense cruciale de l\u2019auctorialit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre architecturale. Alberti a moins \u00e9crit un art de b\u00e2tir qu\u2019un trait\u00e9 politique sur le fait d\u2019\u00e9difier \u2013 aedificatorius <\/em>pouvant \u00eatre glos\u00e9 \u00e0 la mode bourdieusienne en \u00ab ce que b\u00e2tir veut dire \u00bb. Ce trait\u00e9 assigne \u00e0 l\u2019architecte un r\u00f4le de traducteur qui doit \u00ab accompagner constamment l\u2019histoire et rendre explicite, par sa fonction m\u00e9diatrice, l\u2019expression du pouvoir <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Voici pourquoi il instaure la pratique architecturale comme un art de la persuasion, l\u2019une des branches de la rh\u00e9torique. D\u2019o\u00f9 la dimension essentiellement \u00e9nonciative de la trattatistica <\/em>renaissante qui fait suite aux \u00ab \u00e9crits argumentateurs <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb des trait\u00e9s urbains. Mais si l\u2019on peut suivre l\u2019auteure de La R\u00e8gle et le mod\u00e8le <\/em>sur ce point, on prendra garde \u00e0 ne pas croire pour autant que l\u2019espace public des villes europ\u00e9ennes fut construit avant d\u2019\u00eatre pens\u00e9, et pens\u00e9 quand il ne pouvait plus \u00eatre construit. Du XIIIe au XVe si\u00e8cle, il se d\u00e9ploie d\u2019abord comme un espace qualifi\u00e9, et ce qui le qualifie est moins des propri\u00e9t\u00e9s architecturales que des mani\u00e8res de le dire. Or un espace qualifi\u00e9 est toujours en puissance d\u2019\u00eatre disqualifi\u00e9, et c\u2019est \u00e0 cette r\u00e9versibilit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience historique qu\u2019il nous faut d\u00e9sormais nous attacher. <\/p>\n\n\n\n Ce que le temps a rassembl\u00e9, il appartient \u00e0 l\u2019histoire de le d\u00e9sassembler, si l\u2019histoire est bien cet exercice de la pens\u00e9e critique qui consiste \u00e0 troubler l\u2019\u00e9vidence du monde tel qu\u2019il est, en montrant qu\u2019\u00e0 chaque moment, le monde \u2013 et si je dis le monde \u00e0 des architectes, ils peuvent fort bien entendre : la ville, en ceci qu\u2019elle est la plus grande chose que les hommes peuvent construire en ce monde <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2013 peut devenir diff\u00e9rent de ce qu\u2019il est. Cet empilement de sens entre les vertus architecturales, politiques, philosophiques et juridiques de l\u2019espace public est un moment d\u2019une histoire que nous c\u00e9l\u00e9brons en son sommet albertien, mais qui peut se d\u00e9faire \u2013 et qui, au xve si\u00e8cle, s\u2019est d\u00e9j\u00e0 maintes fois d\u00e9faite. Or cette d\u00e9faite de l\u2019espace public, lorsqu\u2019elle a lieu, est d\u2019abord un \u00e9v\u00e9nement de langue. Cela, nous pouvons tr\u00e8s ais\u00e9ment le comprendre aujourd\u2019hui : c\u2019est l\u2019appauvrissement de la langue politique (c\u2019est-\u00e0-dire, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, de l\u2019usage politique de la langue) qui produit la d\u00e9gradation de la chose publique.<\/p>\n\n\n\n Un espace qualifi\u00e9 est toujours en puissance d\u2019\u00eatre disqualifi\u00e9, et c\u2019est \u00e0 cette r\u00e9versibilit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience historique qu\u2019il nous faut d\u00e9sormais nous attacher.<\/p>Patrick Boucheron<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Prenons, pour nous en convaincre, l\u2019exemple de Florence au d\u00e9but du XIVe si\u00e8cle. Le 8 novembre 1301, les Guelfes noirs de Corso Donati et Charles d\u2019Anjou prennent le pouvoir \u00e0 Florence. L\u2019\u00e9v\u00e9nement est consid\u00e9rable : il va notamment provoquer l\u2019exil de Dante. D\u00e9crivant la victoire de ses adversaires et la ruine de ses id\u00e9aux, le chroniqueur Dino Compagni d\u00e9crit d\u2019abord le d\u00e9r\u00e8glement d\u2019une parole politique, cette malizia <\/em>qui peut corrompre l\u2019\u00e9loquence et l\u2019\u00e9change discursif, et ainsi saper l\u2019ensemble d\u2019un \u00e9difice politique qui repose sur l\u2019ad\u00e9quation entre \u00ab bien parler \u00bb et \u00ab bien vivre ensemble <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb : \u00ab Bien des p\u00e9ch\u00e9s ignobles furent commis : sur des filles vierges, ou des mineurs qu\u2019on spoliait, et des hommes sans d\u00e9fense, qui \u00e9taient d\u00e9pouill\u00e9s de leurs biens, et qu\u2019ensuite on chassait de leur ville. Et ils firent quantit\u00e9 de lois, celles qu\u2019ils voulaient, autant qu\u2019ils en voulaient et comme ils les voulaient […]. Bien des tr\u00e9sors furent cach\u00e9s en des lieux secrets. Bien des langues se retourn\u00e8rent en quelques jours : quantit\u00e9 d\u2019injures furent lanc\u00e9es contre les anciens Prieurs, \u00e0 grand tort, par ceux-l\u00e0 m\u00eames qui peu auparavant les avaient magnifi\u00e9s. Beaucoup ne les vitup\u00e9raient que pour plaire \u00e0 leurs adversaires. Et ils re\u00e7urent bien des offenses. Mais ceux qui dirent du mal de ces hommes mentaient, car tous n\u2019eurent \u00e0 c\u0153ur que le bien commun et l\u2019honneur de la r\u00e9publique. <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb<\/p>\n\n\n\n Nous sommes ici au point d\u2019articulation de la cha\u00eene logique qui lie politique judiciaire, politique \u00e9dilitaire et politique fiscale en un m\u00eame id\u00e9al de transparence.<\/p>\n\n\n\n\n\n Car c\u2019\u00e9tait la politique du popolo <\/em>que de d\u00e9fendre des pratiques syst\u00e9matiques d\u2019\u00e9claircissement de l\u2019espace public : par l\u2019enqu\u00eate judiciaire, par l\u2019inquisition fiscale, par le d\u00e9gagement \u00e9dilitaire \u2013 dans les trois cas, il s\u2019agit bien de rendre visible ce que les puissants veulent cacher. Dino Compagni \u00e9voque des \u00ab lieux secrets \u00bb dans la ville, et l\u2019on sait bien que les statuts urbains, au nom du bien commun, traquent peu \u00e0 peu tous les recoins de la ville, les chicanes et les impasses, les portiques et les cours, pour refuser le clair-obscur d\u2019une articulation frang\u00e9e entre l\u2019espace public et l\u2019espace priv\u00e9 et imposer au contraire une coupure plus franche, par un double mouvement de d\u00e9voilement de ce qui \u00e9tait \u00e0 demi cach\u00e9, et d\u2019occultation de ce qui \u00e9tait \u00e0 demi ouvert. Car au Moyen \u00c2ge, le priv\u00e9 est ce qui se dit ou se fait \u00e0 l\u2019\u00e9cart des autres, c\u2019est le retrait davantage que le secret \u2013 une mani\u00e8re de se mettre \u00e0 l\u2019\u00e9cart des lieux o\u00f9 l\u2019on s\u2019expose aux regards et aux oreilles <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n L\u2019espace public est donc bien, ultimement, une langue en partage, et la r\u00e9gulation harmonieuse et pacifique de ses usages. La ville bien r\u00e9gul\u00e9e est aussi une ville o\u00f9 la parole circule de mani\u00e8re non contrainte, et le bien commun est l\u2019espace de cette libre circulation. S\u2019il est entrav\u00e9, alors on \u00ab lance des injures \u00bb on \u00ab vitup\u00e8re \u00bb ses amis pour plaire \u00e0 ses adversaires, on fait de la ville le labyrinthe obscur des \u00e9changes d\u00e9r\u00e9gl\u00e9s. Que devient alors l\u2019espace public ? Contrairement \u00e0 ce que l\u2019on pourrait croire \u2013 et notamment en lisant Leon Battista Alberti \u2013, il se d\u00e9grade en s\u2019embellissant. C\u2019est au moment o\u00f9 il ressemble le plus \u00e0 un lieu public, magnifi\u00e9 dans son cadre urbain, qu\u2019il fonctionne le moins comme un espace public. Comme le forum romain sous l\u2019Empire, l\u2019espace se d\u00e9politise \u00e0 mesure qu\u2019il s\u2019encombre de monuments : \u00ab l\u2019espace de d\u00e9lib\u00e9ration, ceint des monuments n\u00e9cessaires \u00e0 son fonctionnement, n\u2019est plus qu\u2019un \u00e9crin destin\u00e9 \u00e0 valoriser la personne du prince <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. On pourrait en dire de m\u00eame de la place de la Seigneurie \u00e0 Florence au temps du gouvernement des M\u00e9dicis, o\u00f9 s\u2019assemble un peuple de statues au moment m\u00eame o\u00f9 s\u2019ass\u00e8chent les pratiques d\u00e9lib\u00e9ratives des grandes assembl\u00e9es collectives qui constituaient la matrice des r\u00e9gimes communaux.<\/p>\n\n\n\n Car ce sont bien les pratiques d\u00e9lib\u00e9ratives des assembl\u00e9es urbaines (notamment l\u2019assembl\u00e9e civique qu\u2019on appelle arengo <\/em>en Italie centrale et parlamentum, concio, comune colloquio <\/em>en Italie du Nord) qui ont pr\u00e9cipit\u00e9 la cr\u00e9ation de leur lieu propre, la place civique \u2013 celle-ci \u00e9tant envisag\u00e9e comme lieu d\u2019une parole politique, lieu d\u2019\u00e9changes et de confrontations accueillant et suscitant le d\u00e9ploiement d\u2019un espace public qui peut ensuite se diss\u00e9miner en ville <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>, dans la mesure o\u00f9 le r\u00e9gime communal se caract\u00e9rise d\u2019abord par sa pluralit\u00e9 institutionnelle et son polycentrisme urbain. L\u2019accentuation de la solennit\u00e9 des lieux est aussi une fa\u00e7on de d\u00e9politiser ces lieux publics, et de bloquer le d\u00e9ploiement d\u2019un espace public. C\u2019est le cas des villes italiennes de tradition communale, mais pass\u00e9es sous la coupe d\u2019un pouvoir seigneurial ou princier au xive si\u00e8cle. Ainsi pour le Broletto (c\u2019est-\u00e0-dire la place civique) de Milan, dont le cadre monumental est fix\u00e9 depuis 1228. Les seigneurs de Milan occupent \u00e9galement cet espace, mais fictivement, en le magnifiant de leur pr\u00e9sence monumentale : un espace de d\u00e9lib\u00e9ration politique devient le lieu de la c\u00e9l\u00e9bration dynastique, par une strat\u00e9gie douce d\u2019inversion des signes <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Thierry Paquot a \u00e9crit de l\u2019espace public que c\u2019est \u00ab un singulier dont le pluriel \u2013 les espaces publics <\/em>\u2013 ne lui correspond pas <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Car en tant qu\u2019il d\u00e9signe fondamentalement, je veux dire dans une perspective habermassienne, l\u2019usage public de la raison \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 moderne \u00e0 exposer, au-del\u00e0 d\u2019une logique de d\u00e9ploiement de la repr\u00e9sentation, les conditions de possibilit\u00e9 de ce que les juristes appellent aujourd\u2019hui des d\u00e9saccords raisonnables \u2013 ils n\u2019affectent qu\u2019accidentellement une dimension spatiale. On peut d\u2019ailleurs soutenir l\u2019id\u00e9e que la traduction de l\u2019\u00d6ffentlichkeit <\/em>en \u00ab espace public \u00bb plut\u00f4t qu\u2019en \u00ab sph\u00e8re publique \u00bb est un accident de langue, ou en tout cas le sympt\u00f4me d\u2019un fait de langue, le fran\u00e7ais ayant toujours tendance \u00e0 spatialiser les notions abstraites. Voici pourquoi il est n\u00e9cessaire de distinguer l\u2019espace public des lieux publics, car l\u2019espace public peut se d\u00e9ployer dans des lieux publics, mais n\u2019a pas besoin d\u2019eux pour advenir.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est au moment o\u00f9 il ressemble le plus \u00e0 un lieu public, magnifi\u00e9 dans son cadre urbain, qu\u2019il fonctionne le moins comme un espace public. Comme le forum romain sous l\u2019Empire, l\u2019espace se d\u00e9politise \u00e0 mesure qu\u2019il s\u2019encombre de monuments.<\/p>Patrick Boucheron<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dire de l\u2019espace public qu\u2019il est une potentialit\u00e9 du devenir historique, c\u2019est donc bien d\u00e9crire, comme je t\u00e2che de le faire ici, un espace public en puissance. \u00c9minemment provisoire, jamais gagn\u00e9e d\u2019avance, toujours \u00e0 reconqu\u00e9rir \u2013 car ce qui se d\u00e9ploie comme une sph\u00e8re d\u00e9tach\u00e9e de l\u2019\u00c9tat o\u00f9 s\u2019\u00e9prouve l\u2019usage public de la raison peut aussi se replier dans la gloire illusoire des acclamations du pouvoir. En ce sens, nous avons tent\u00e9 d\u2019identifier des espaces publics occasionnels, c\u2019est-\u00e0-dire des occasions de d\u00e9ploiement d\u2019espace public, qui peuvent, on l\u2019a dit, \u00eatre des promesses non tenues, des devenirs inachev\u00e9s, et qui en ce sens se rapprochent de ce que Oskar Negt a qualifi\u00e9 d\u2019espace public oppositionnel <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019est \u00e0 cette lumi\u00e8re que l\u2019on a propos\u00e9 de relire J\u00fcrgen Habermas \u00e0 partir de ce qui peut le mettre en d\u00e9faut <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Lorsque le philosophe d\u00e9cide \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950 de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019\u00e9mergence de l\u2019espace public, c\u2019est dans une perspective g\u00e9n\u00e9alogique qu\u2019explicite le sous-titre de son livre paru en 1962 : L\u2019Espace public. Arch\u00e9ologie de la publicit\u00e9 comme dimension constitutive de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise<\/em>. Mais il observait alors les pr\u00e9misses d\u2019une d\u00e9gradation de l\u2019espace public en espace publicitaire \u2013 c\u2019\u00e9tait donc bien \u00e0 la r\u00e9versibilit\u00e9 et \u00e0 la fragilit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne qu\u2019il s\u2019int\u00e9ressait. Il voulait comprendre comment l\u2019espace public \u00e9tait apparu, car il craignait de le voir dispara\u00eetre. D\u00e8s lors, ce qu\u2019il disait du Moyen \u00c2ge \u00e9tait plus int\u00e9ressant, comme si on le lisait comme futur non advenu que comme antonyme de la modernit\u00e9. Habermas a toujours pens\u00e9 le monde \u00e0 partir de ce qui \u00e9tait le plus difficile \u00e0 penser : pour lui, se faire entendre, se faire comprendre. Voici en quoi il peut servir de guide dans l\u2019histoire de la mise en puissance du pass\u00e9 par l\u2019observation inqui\u00e8te des espacements publics. <\/p>\n\n\n\n\n\n Avons-nous perdu de vue l\u2019art de se perdre ? Peut-\u00eatre pas : reprenons le fil de nos \u00e9garements. Dans son roman Austerlitz<\/em>, W. G. Sebald fait le r\u00e9cit d\u2019une qu\u00eate manqu\u00e9e, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019une enqu\u00eate contrari\u00e9e : son narrateur fait retour sur son propre pass\u00e9, qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 parcourir un circuit monumental o\u00f9, d\u2019une certaine mani\u00e8re, chaque \u00e9difice lui ment. Du pass\u00e9 a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9 l\u00e0, mais ce qui se pr\u00e9sente comme un h\u00e9ritage est en fait, \u00e0 chaque fois, un obstacle dans la connaissance du pass\u00e9. Sebald ne cesse de buter sur des anti-\u00ab lieux de m\u00e9moire \u00bb, car il d\u00e9couvre au fur et \u00e0 mesure de ses d\u00e9convenues que ceux qui ont fait l\u2019histoire \u2013 et pas seulement, en l\u2019occurrence, les nazis \u2013 \u00e9taient aussi attach\u00e9s \u00e0 dissimuler les traces de leurs actions qu\u2019\u00e0 les c\u00e9l\u00e9brer. Comment un lecteur cons\u00e9quent de Sebald peut-il continuer \u00e0 croire qu\u2019on lit dans une ville italienne comme dans un livre ouvert ? Que pour conna\u00eetre la consistance politique de la vie de relations qui s\u2019y est d\u00e9ploy\u00e9e voici sept ou huit si\u00e8cles, il suffirait d\u2019y aller voir, le nez au vent, de \u00ab juger cette soci\u00e9t\u00e9 sur sa mine \u00bb, comme l\u2019\u00e9crivait Paul Veyne, et de d\u00e9cr\u00e9ter tout de go : ce palais me semble intimidant, cette place civique a l\u2019air accueillante, comme si le langage architectural s\u2019imprimait au sol sans feinte, sans remords, sans lapsus, comme si le pouvoir y disait ce qu\u2019il avait \u00e0 dire sans jamais se trahir ni se tromper.<\/p>\n\n\n\n Reste que les villes sont des r\u00e9servoirs de ce que Hayden White appelle justement, \u00e0 la suite du philosophe Michael Oakeshott, le
\r\n <\/picture>\r\n \n
\r\n <\/picture>\r\n \n D\u00e9sassembler l\u2019espace public <\/strong><\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Une exp\u00e9rience politique r\u00e9versible <\/strong><\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n
\r\n <\/picture>\r\n \n Des espacements publics ou le pass\u00e9 en puissance <\/strong><\/h2>\n\n\n\n